L’enfer au bureau - Pierre Fradel - E-Book

L’enfer au bureau E-Book

Pierre Fradel

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Beschreibung

Henri Solier, cadre supérieur dans l’informatique et les télécommunications, déprime. Il a été licencié et connaît les affres du chômage. Il croit en sortir lorsqu’il contacte un « ami », Charles Delucas, qui lui propose un contrat de consultant auprès de l’Agence Île-de-France de la société MEL (Mondiale Électronique).
C’est hélas une nouvelle période noire qui débute pour Henri, une période faite de pressions et d’humiliations insidieuses.
Sous forme d’un thriller haletant, l’auteur dévoile la réalité terrifiante et le relationnel édifiant qui règnent chez les cadres dirigeants des grandes entreprises et dénonce le harcèlement au travail. Il met en exergue les querelles intestines, les manipulations, les bassesses et les luttes pour le pouvoir que se livrent les cadres dans ce microcosme, véritable nid de vipères.

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Seitenzahl: 310

Veröffentlichungsjahr: 2020

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© La Boîte à Pandore

Paris

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ISBN : 978-2-87557-435-0 – EAN : 9782875574350

Dépôt légal : D/2020/11906/10

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

PIERRE FRADEL

L'enferauboulot

I : Descente en enfer

Grasses matinées, siestes, golf, bicyclette, cinéma, flâneries en ville et en forêt… Nenni ! Parlons de désespoir, de solitude, de ténèbres, de néant…, d’une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue…, d’une envie de suicide.

Suite à une soi-disant restructuration, Henri Solier a été licencié par DUPONT SA il y a huit mois, et il n’a toujours pas retrouvé de travail. Bien que brillant au lycée, bien qu’ingénieur sorti d’une grande école, bien qu’ayant eu une progression hiérarchique fulgurante, il doit se résoudre à constater que ses succès passés sont réduits à néant. Son CV, aussi extraordinaire soit-il, ne lui est d’aucune utilité puisque ceux qui pourraient lui donner du travail crachent dessus : il a été renvoyé, mis au rebut, il est foutu.

Les experts lui ont assuré que, pour retrouver du travail, il n’y avait rien de mieux que ses amis et son « RÉSEAU ». Certes ! Mais où sont-ils ? Pfuit ! Personne ! Volatilisés ! RÉSEAU égal ZÉRO. Où sont ses amis, Pôle Emploi, les cabinets d’outplacement, les chasseurs de têtes… ? Il les a rencontrés, et il en a vu de toutes les couleurs. Kafkaïen ! Du fait de l’état du marché, ces gens ont perdu tout sens du respect humain et l’ont fait voyager aux huit coins de l’Hexagone pour, chaque fois, lui laisser à peine le temps de descendre du train et lui signifier qu’il s’était déplacé pour rien.

Il a reçu des conseils. En veux-tu, en voilà. Encore et toujours des conseils. Rien de plus, et surtout, aucune aide pratique. Leur meilleur conseil : « Avec vos connaissances, devenez conseiller ». La France est peuplée, surpeuplée de conseillers. Avec tous ceux-ci, elle devrait résoudre le problème du chômage. Même pas ! Tout le monde cherche et conseille. Tout le monde cherche ce qu’il pourrait conseiller. Ils sont tous comme lui, tous foutus, tous au diable.

Selon les bonnes âmes qui l’observent et se permettent de le juger sans ménagement, Henri se complaît dans le négatif et la déprime. Une « chiffe molle sans courage », croit-il lire à la croisée de leurs neurones.

Se remettant en cause, il a consulté des psys de tous poils : des farfelus, des rapaces du gain… À peine le temps de s’allonger sur un divan, d’apprendre qu’il était trop particulier pour être remis en état, qu’il était responsable de ce qui lui arrivait, il devait déjà payer.

***

Dans un coin de sa chambre, scotché devant l’écran de son ordinateur, passif, pensif, stressé, Henri écoute son corps.

« Foutu…, foutu…, foutu… »

Tel un tam-tam au martèlement lancinant, celui-ci ne cesse de se plaindre : battements intempestifs du cœur, pincements dans la poitrine, lourdeurs dans les bras…

Devenu hypocondriaque, il a multiplié les examens : électrocardiogrammes, prises de sang, échographies de l’estomac, du foie, des reins... Rien !

Son Diafoirus de docteur invoqua des douleurs intercostales. Ignare ! Et si c’était un infarctus ! Il changea de docteur, une fois, deux fois, trois fois… Chacun lui prescrivit un antidépresseur. Rien n’y fit !

Sa tête ne va pas, son corps non plus.

***

Inquiète de n’entendre aucun bruit, Hélène, son épouse, ouvre la porte, passe la tête et lui demande ce qu’il a.

Henri reste muet.

La voix chargée de reproches, Hélène insiste : peut-il lui répondre ? Va-t-il se décider à prendre l’air et à se divertir ? Henri a entendu « Hors d’ici », « Halte », « Stop ». Une poussée d’adrénaline monte en lui, une pression le submerge : il en a marre de tous ces gens qui se liguent contre lui. Hélène ne peut-elle le comprendre et le laisser tranquille au lieu de se plaindre sans cesse de son état dépressif ?

Il n’a le courage de rien : il ne se lave plus, ne se rase plus et ne quitte plus son pyjama. Il traîne son ennui autour d’Hélène et lui transmet son mal de vivre sans s’en débarrasser pour autant. Ça, elle ne le supporte plus. Leur couple va mal. Ni Henri ni Hélène n’osent évoquer le divorce, mais ils vivent avec cette idée omniprésente.

***

Chennevières-sur-Marne.

Mercredi 10 janvier.

10 h.

Assis au chaud à la terrasse-véranda du café de la gare, Henri s’est décidé à sortir, et tente d’échapper à sa sinistrose en tournant les pages de ses vieux agendas.

Il trempe un croissant dans son double café noir encore fumant, lorsqu’il tombe sur le numéro de téléphone de Charles Delucas.

Charles ! Il l’avait oublié, celui-là !

Ils s’étaient rencontrés lors d’un séminaire, il y a quelques années, et ils s’étaient liés d’amitié.

À tout hasard, Henri extrait son portable de sa poche et l’appelle. Charles a des relations, peut-être peut-il lui fournir des pistes ?

Bingo ! Charles est directeur de l’agence Île-de-France de MEL, Mondiale Électronique. Cette star du CAC 40, à la pointe de la technologie, fabrique et commercialise des équipements électroniques.

Très heureux de ces retrouvailles, il propose à Henri un travail de consultant dans son équipe. Pour cela, il doit contacter au plus vite Victor Marzin, directeur du département Industrie de son agence, qui a un besoin urgent d’aide pour lancer une nouvelle ligne de produits.

Chose dite, chose faite : l’affaire est conclue sur-le-champ et, enthousiaste, Henri prend ses fonctions le lundi suivant.

***

Yerres.

Lundi 9 avril.

Henri travaille d’arrache-pied avec Victor Marzin depuis trois mois dans une bonne humeur qui fait plaisir à voir.

Malheureusement, un grain de sable appelé Hubert Griffol, recruté par Victor Marzin comme directeur commercial, vient soudain ternir ce beau tableau. Cela débute par un haut-le-corps d’Henri : ce poste lui aurait plu et l’aurait stabilisé alors que celui de consultant ne lui offre qu’un emploi précaire. Ni Charles ni Victor ne lui en ont parlé, il leur avait pourtant dit, dès le début, qu’il désirait un poste fixe si l’opportunité se présentait. Ce sont des fourbes. Dans un éclair de lucidité, Henri entrevoit la réalité : ils se servent de lui, mais il ne parvient pas à en tirer les conclusions.

Frisé comme un mouton, Hubert Griffol est un jeune péteux, obséquieux, de trente ans. Il ne pense qu’à sa prochaine promotion et, pour gravir les marches du pouvoir, il se fait un devoir de flatter servilement ses chefs, tout en écrasant ses collaborateurs. Il est venu avec son tapis rouge sous le bras, et va s’employer à le dérouler en toutes occasions sous les pieds de ces messieurs : s’avilir sera son quotidien. Étrangement, Charles Delucas et Victor Marzin adorent cela et ronronnent à qui mieux mieux dès qu’ils aperçoivent le tapis.

La franchise ne fait pas partie de ses qualités ; bien au contraire, il ment comme un arracheur de dents. S’il vous passe la brosse à reluire, votre signal d’alarme doit se déclencher et vous avertir qu’il cherche à obtenir quelque chose de vous, ou à vous passer un ballon foireux. Devant, il se montre sympathique, mais derrière, c’est le napalm sur le Vietnam !

Dès son arrivée, par une jalousie incompréhensible et pour faire preuve d’une autorité qu’il n’a pas, Hubert Griffol s’ingénie à remettre en cause tout ce qu’Henri Solier entreprend, à le court-circuiter et à jeter le trouble et la zizanie.

Il y a tant de travail que, malgré son énervement, Henri réussit à faire bonne figure. Et puis, Victor Marzin, à qui rien n’échappe, sait y faire pour l’empêcher d’exploser :

— Toi, un homme d’expérience, tu es bien au-dessus de ça !

Aurait-il raison ?

Peut-être, mais le chat Marzin ne fait rien d’autre que jouer avec sa souris Solier. En bon manager roublard, il a compris qu’Hubert et Henri allaient être des ennemis jurés. Il les met donc en concurrence et fait tout pour entretenir une atmosphère électrique entre eux. Étonnamment, alors qu’il n’a pas pris Henri comme directeur commercial, il le charge de monter une équipe de vendeurs pour couvrir l’Île-de-France, tandis que Hubert est chargé de Paris.

Henri, qui dispose donc de la plus grosse équipe, est finalement heureux, il va pouvoir donner sa mesure et montrer de quoi il est capable.

Hubert, quant à lui, ne comprend pas pourquoi son poste est coupé en deux et enrage : « Henri n’est qu’un vulgaire consultant, il n’appartient pas à MEL ! » Il enrage d’autant plus qu’Henri et son équipe réalisent un excellent travail et réussissent mieux que lui.

***

Vendredi 31 décembre.

17 h.

Alors qu’Henri Solier serre la main de Victor Marzin pour lui souhaiter un bon réveillon, celui-ci lui glisse à l’oreille qu’il va renégocier les termes de son contrat à la baisse, mais il ne doit pas s’inquiéter, ils verront cela la semaine prochaine.

L’enfoiré ! Lui faire ça un soir de réveillon ! N’aurait-il pas pu attendre quelques jours pour le lui dire ? La conséquence est le stress qui s’empare d’Henri dès son départ du bureau, ne le lâche pas du week-end et lui fait revivre ses pires moments.

***

Lundi 3 janvier.

Henri avait raison de se faire du souci. Victor, sans sourciller, décide de diviser ses émoluments de consultant par deux. Le coup est rude. Henri n’en dort pas pendant plusieurs nuits et se dispute avec Hélène. Celle-ci y voit clair et lui conseille de quitter MEL : il peut refuser les conditions qui lui sont imposées. Non il a peur de redevenir chômeur et se retrouve incapable de raisonner objectivement et de prendre le moindre recul.

Malgré tout, il tente de demander à Charles Delucas d’intervenir. Peine perdue : il est impossible de lui parler en ami sans qu’il emploie la langue de bois. Finasser est sa seconde nature. Dès qu’Henri aborde un sujet sensible, il s’éclipse avec un « tout va bien », « il faudra que nous prenions le temps de nous voir », « tu sais, je suis complètement débordé, mais il n’y a pas de problème ».

Un reste de dignité lui fait se lancer dans un bras de fer avec Victor Marzin. Il ferraille quinze jours durant, mais le résultat était couru d’avance : il est le plus faible, il est vaincu. Il signe et dégringole un peu plus bas dans sa propre estime.

***

Lundi 7 février.

L’agence a grossi et s’est engluée dans les procédures. Tout devient gris : mines, murs, moquettes. Le personnel ne se voit plus. Chacun préfère se retrancher dans son bureau et communiquer par mails. Croyant trouver le remède miracle, Charles Delucas accroche des reproductions d’œuvres d’art sur les murs et multiplie les affichettes. Oh ! Pas pour le travail ! Non ! Pour des sorties rollers, des cours de golf, des cours de gymnastique… Le chef veut que le personnel « se divertisse » dans son agence et que la joie y règne !

De son côté, Victor Marzin estime qu’il est temps pour Hubert Griffol de prendre en charge l’ensemble de l’équipe commerciale du département Industrie. Henri est donc délesté de ses vendeurs et des responsabilités commerciales qui lui plaisaient. Hubert Griffol tient là sa revanche et jubile. Merci Victor Marzin ! Comme si ce n’était pas suffisant, celui-ci ajoute une humiliation de premier ordre : les commerciaux qui ont atteint leurs objectifs l’an dernier se voient offrir un voyage au Maroc. Tous, sauf Henri… Eh oui, il n’appartient pas à MEL ! Mon œil ! La raison ne tient pas !

Henri boit la coupe jusqu’à la lie, râle intérieurement, s’accroche à la foultitude de petits boulots sans intérêt qui restent de son poste et se morfond dans son bureau.

***

Lundi 11 juillet.

Henri signe avec MEL un contrat qui lui permet de devenir membre de cette société et se voit servir sur un plateau la direction commerciale du département Projets Spéciaux : un joli cadeau qui s’avérera empoisonné.

Victor Marzin lui décrit ce poste comme très important, mais diminue une nouvelle fois son salaire et, perfide, transforme vingt-cinq pour cent de celui-ci en variable lié à ses résultats ! Henri se rendra compte plus tard que ces vingt-cinq pour cent lui passeront allégrement sous le nez. Il devrait prendre ses cliques et ses claques et partir en courant. Non ! Il est comme ce chien battu, habituellement attaché à sa niche, qui reste à côté quand il s’aperçoit que sa chaîne est rompue.

Le diable Victor Marzin n’attend pas plus d’une semaine pour affirmer que les « Projets Spéciaux » n’ont aucun avenir. Il lui demande donc de se séparer des trois commerciaux, qu’il vient juste de récupérer pour constituer son équipe, tout en lui attribuant une secrétaire, Marthe Robineau, dont personne ne veut.

Pour Henri, c’est la Bérézina : adieu veaux, vaches, cochons, poulets et tous ses espoirs. Fini le beau job ! Il n’est responsable que de lui-même, de sa secrétaire et d’une activité poubelle qui permet à Victor de lui passer tout et n’importe quoi sans se donner la peine de réfléchir.

Semaine après semaine, les petites vexations, pour lesquelles il est difficile à Henri de réagir sans passer pour pusillanime, se multiplient. Elles le traumatisent et agissent sur lui comme une lime qui l’écorche un peu plus à chaque passage, rendant intenable la douleur de sa chair mise à nu.

Pourquoi tout ça ?

Henri endure tout en silence, sans comprendre.

***

Boulogne-Billancourt.

Lundi 2 janvier.

Claude Lavergne, P.D.G. de MEL, appelle Charles Delucas à ses côtés et le nomme directeur commercial. Ce dernier aspire ceux à qui il veut renvoyer l’ascenseur. Victor Marzin fait partie du lot, pas Henri Solier. Cruelle désillusion ! Dans la course au pouvoir, point d’ami. Triste vérité, triste nature humaine.

***

Yerres.

Lundi 2 Janvier.

Jean Chanu, venu de l’agence de Saint-Étienne, remplace Charles Delucas et prend possession de son poste dans la plus grande discrétion. Il passe ses journées cloîtré dans son bureau. Qu’y fait-il ? Nul ne sait. Ceux qui étaient impatients de le connaître en sont pour leurs frais. Cela ne l’empêche nullement, sans qu’on puisse l’expliquer, de décider deux promotions : Simon Noiret, précédemment directeur du département Commerce, reprend tous les départements commerciaux, dont le département Industrie de Victor Marzin, et devient directeur des Opérations commerciales de l’agence tandis que, faisant fi des avis d’Hubert Griffol et de Simon Noiret, il nomme Ève Jamin, une jeune commerciale de l’équipe d’Hubert Griffol, responsable commerciale sous les ordres de ce dernier. Comment peut-il décider de cette dernière promotion alors qu’il vient d’arriver ? À cause du charme de la jeune et jolie Ève ?

Henri Solier se retrouve donc sous les ordres de Simon Noiret. La tuile ! Il sait qu’ils ne pourront pas s’entendre : Simon le considère comme un vieux inutile de cinquante-cinq ans et ne veut pas de lui. Maintenant qu’il est son chef, il va lui en faire voir de toutes les couleurs.

Pourquoi une telle hargne ?

Mystère !

Henri tente de lui parler pour clarifier la situation, adoucir leurs relations de travail et éviter qu’elles deviennent invivables, mais celui-ci a la même attitude dilatoire que Charles Delucas. Lorsque Henri sollicite un rendez-vous, sa secrétaire, Germaine Auzou, montre les crocs : elle n’a pas le temps, elle doit préparer un dossier urgent, elle doit taper une lettre, elle n’a pas l’agenda de monsieur Noiret…

À défaut de se parler, ils communiquent par mails : ils marchent sur la tête !

Désorienté par un tel comportement, Henri appelle Victor Marzin et Charles Delucas. Ceux-ci lui font discrètement comprendre que faire remonter ses problèmes n’est pas politiquement correct : « On ne t’a rien dit », « Tu n’as parlé à personne ». Kafka ! Encore lui !

Bien. Mais il y a Jean Chanu ! Oui ! Mais il n’a pas eu la politesse de le rencontrer en arrivant dans l’agence.

Henri essaie d’obtenir un rendez-vous. Peine perdue ! Lui non plus n’est jamais libre ! Étonnant qu’il refuse de voir l’un de ses directeurs. Henri ne l’intéresse pas.

Pour s’occuper et ne pas sombrer dans la neurasthénie, Henri multiplie les visites chez ses clients et en profite pour signer des contrats foireux. Ses patrons s’en moquent : l’important n’est-il pas de déployer un bel écran de fumée ?

Parallèlement, il cherche désespérément à quitter MEL et reprend sa quête auprès des cabinets de recrutement, des amis, sur Internet… Mais il n’aboutit à rien : à son âge, c’est mission impossible.

***

Lundi 16 janvier.

Simon Noiret reçoit enfin Henri, mais c’est pour son « Entretien annuel ».

Bizarre !

Normalement, c’est à Victor Marzin, qui était son chef l’année dernière, de s’acquitter de cette tâche. Pourquoi ne le fait-il pas ? Il est toujours chez MEL ! C’est au cours de cet entretien que chacun fait le point avec son supérieur hiérarchique sur la façon dont l’année s’est déroulée. Comment Simon Noiret peut-il le juger ? Cet entretien est très important, car le montant de la partie variable du salaire, introduite par Victor, se calcule en fonction de la note obtenue.

Alors qu’Henri a très largement dépassé ses objectifs, Noiret lui attribue une mauvaise note et ne lui accorde que cinq pour cent de variable sur les vingt-cinq prévus. Le piège se referme.

Furieux, Henri ne veut pas en rester là. Pour commencer, il demande une mutation au sein de MEL qu’il n’obtiendra jamais. Jean Chanu et Émile Petit, le directeur des Relations humaines de l’agence, qui veulent aussi se débarrasser de lui, se frottent les mains, mais ne font rien pour autant. De quelque côté qu’il se tourne, personne ne veut l’écouter : la politique de la porte ouverte est une belle fable que les chefs racontent dans les réunions pour paraître, mais qui, dans les faits, n’existe pas.

***

Vendredi 27 janvier.

À force d’opiniâtreté, Henri finit par obtenir un rendez-vous avec Jean Chanu, mais ce qui devait arriver arrive : ce dernier se moque de lui.

Au cours de la journée, Agnès Thibaut, son assistante, l’appelle régulièrement pour lui égrener les multiples décalages de leur rendez-vous : quinze heures…, seize heures…, dix-sept heures…, dix-huit heures. Monsieur revient de Montluçon où sa réunion a été plus longue que prévu. Henri n’est pas surpris, le décalage des rendez-vous est le sport favori de ses patrons. La conséquence directe est que le personnel, qu’ils ne respectent pas, attend et ne peut rien entreprendre.

Dix-huit heures. Jean Chanu n’est toujours pas là et Agnès est partie en week-end.

Henri attend depuis quinze heures. Il a rangé son bureau et éteint son ordinateur. Consulter et reconsulter Internet a fini par le lasser. Le stress agissant sur sa vessie, il est allé trois fois aux toilettes ! Il s’est mouché le nez tout autant. C’est un tic ! Il a toujours le nez bouché et Hélène ne cesse de lui reprocher les multiples Kleenex qui gonflent ses poches, ornent le parquet de toutes les pièces et font une ribambelle de petits morceaux dans la machine à laver.

Dix-huit heures trente. N’ayant pas de nouvelles de Chanu et à bout de nerfs, Henri frappe à la porte de son bureau. Surprise ! Jean Chanu, Marie-Sophie Delalande, la directrice marketing qu’il a amenée avec lui de Saint-Étienne, et Simon Noiret boivent le champagne ! Tous trois discutent de l’organisation d’un voyage en Afrique du Sud, pour eux et les partenaires de l’agence. Sans se démonter, Jean Chanu a le toupet d’inviter Henri à partager le champagne et à les écouter poursuivre leur discussion.

Henri n’en a aucune envie, mais que peut-il faire ? Leur jeter son verre à la figure ?

Non ! Mais l’envie d’utiliser une mitraillette, « tac…, tac…, tac…, » et de les éliminer tous les trois ne lui manque pas.

Non ! Il a un problème à résoudre et il doit garder son calme, quoi qu’il lui en coûte.

À dix-neuf heures, après qu’Henri ait passé une demi-heure à écouter stoïquement le trio « infernal », Jean Chanu remet leur rendez-vous à lundi 8 h 30, car la semaine a été fatigante.

Henri ressent immédiatement un creux à l’estomac, mais il parvient à lui rappeler que leur rendez-vous est important.

Dring ! Dring ! Dring !

Le téléphone sonne.

Pas de chance ! C’est l’épouse de Chanu qui demande à son mari de rentrer chez lui.

Il n’y a plus rien à dire : ils se verront lundi matin !

Donc, lui, Henri, le con, rentre chez lui, malade… Il a envie de hurler, c’est un miracle s’il n’a pas un accident de voiture sur son trajet.

***

Lundi 30 janvier.

8 h 30.

Chanu expédie le rendez-vous avec Henri Solier en moins de cinq minutes. Il ne veut pas discuter et exige que les sacro-saintes procédures soient respectées : Henri doit lui remettre une réclamation écrite concernant son salaire.

Affaire classée.

***

Lundi soir.

Sombre, gluante, épaisse : une large tache rouge.

« De ce con, il ne reste que le sang qui s’échappe du petit trou noir, là, dans sa poitrine, et ce corps, tas avachi.

Un battement soudain de mon cœur !

Mes jambes flageolent. »

Le liquide visqueux se mêle à la poussière du parking et à l’huile perdue des voitures.

« Huile de corps. Huile de moteur. Huile de menteur. »

« Étendu sur le dos, il me regarde béatement et marine dans son sang.

Le corps, je m’en fiche, mais le sang va me faire gerber.

Il a eu le temps de me voir. Mais a-t-il compris, ce guignol grotesque ? Trop, c’était trop. Ce faux jeton m’a pourri la vie. Il était temps que j’en finisse avec lui. »

« Ma tête tourne… Je ne peux pas m’éterniser ici.

Ai-je laissé des traces ? »

« Non. »

« Ah ! Si ! Là… J’ai marché dans son sang ! Bougre d’imbécile que je suis ! »

« Un Kleenex…, j’essuie les semelles de mes chaussures. »

« Il faut aussi que j’efface les marques que j’ai faites sur le sol. »

Noir !

« Ah ! »

La lumière s’est éteinte !

« C’est la minuterie ! Vite, je dois partir. »

Les bruits du bâtiment vide lui emplissent les oreilles et lui donnent la chair de poule.

« Curieux ! C’est moi qui ai peur ! Le bouton électrique ! »

La lumière revient.

« Demain, à la place du corps, il y aura un dessin à la craie. La police bouclera le parking et le personnel râlera. Un dernier coup d’œil. »

« Je n’ai rien oublié ? »

« La barre de la porte piétonne. »

« Ouf ! Je suis dehors. »

II : Mardi 31 janvier. Un cadavre dans le parking

Chennevières-sur-Marne.

7 h 15.

Comme chaque matin, Hélène s’est levée la première. Elle a préparé le petit déjeuner d’Henri : thé à l’orange et tartines de confiture. Depuis un an, il a arrêté de prendre du café le matin à la maison, celui qu’il boit à longueur de journée au bureau pour calmer son ennui lui suffit amplement.

Assis face à Hélène, il avale son thé et ses anxiolytiques, sans dire un mot, le regard absent. Hélène comble le silence en entretenant une conversation qui se réduit à un long monologue.

Cinq minutes plus tard, Henri a terminé. Il essuie sa bouche, se lève, met son bol dans le lave-vaisselle, enfile sa veste et son anorak, octroie une bise à Hélène et s’en va.

***

7 h 50.

Confortablement installé au volant de sa Renault Mégane de service, Henri roule vers son bureau en empruntant un itinéraire champêtre qu’il s’est forgé après de nombreux essais : une suite de petites routes qui lui évite la circulation et les bouchons.

Champs et bermes sont recouverts d’une fine couche de gelée blanche. Ainsi parée, dans la lumière blafarde du matin, la campagne a pris une tonalité opalescente empreinte de féerie. Machinalement, Henri presse le bouton de son lecteur de CD et enclenche un disque de musique irlandaise, Molly Malone, interprété par les « Dublin City Ramblers », qu’il repasse en boucle depuis une semaine. Paysage et musique se marient à merveille et l’enchantent. Une heure de trajet, c’est beaucoup, et la musique l’aide à surmonter le stress qui grandit au fur et à mesure qu’il avance.

Afin de s’étourdir, il pousse le volume à fond et, insensiblement, se met à fredonner.

Soudain, le miracle se produit ! Il ose ce qu’il n’a jamais osé faire, il ose ce que sa timidité l’a toujours empêché de faire : il chante et, avec sa voix de casserole, c’est à gorge déployée qu’il entonne le refrain. Sa voiture n’est plus que musique et, vaille que vaille, il repousse la pression qui est là, prête à le submerger.

En cet instant, rien n’a d’importance : il est seul dans sa voiture, personne ne l’entend, il est libre. Comme il l’avait fait dans les pubs en Irlande, il y a un an, il vient à nouveau de se libérer pour de courtes, mais inestimables minutes. Là-bas, il chantait sa gaieté avec les gens du pays ; ce matin, il crie ses frustrations. La vie ne lui apporte plus rien de bon : ses patrons le considèrent comme un vieux croûton et ne lui témoignent aucune considération. Lui qui espérait finir sa carrière en beauté, ronge son frein et ça le mine.

***

Montgeron.

7 h 55.

Simon Noiret est d’une humeur massacrante. Emma, son épouse, a laissé le pain cuire dans le four à micro-ondes.

Par facilité, les Noiret n’achètent leur pain qu’une fois par semaine. Emma utilise l’appareil pour le décongeler, mais aujourd’hui, elle s’est trompée de bouton et le pain est dur, immangeable.

Comme chaque matin, tel un pacha, Simon a mis ses pieds sous la table et attend qu’Emma le serve. Pour lui, c’est normal puisque c’est lui qui gagne le salaire du ménage et qu’Emma n’a que ça à faire !

Emma ne se plaint pas : elle l’a bien voulu et elle l’accepte, même si, parfois, elle aimerait ne pas être prise pour une bonne. Simon sait tout, connaît tout, commande tout : il est si brillant ! Pourtant, depuis qu’il a un nouveau chef, ce Jean Chanu, il est devenu vraiment exécrable et elle a du mal à le supporter sans se rebiffer.

Renfrogné, Simon part au bureau sans embrasser Emma.

« Jean me casse les couilles. Il a ramené son équipe et moi il faut que je trouve ma place. Il y a aussi tous ces connards de commerciaux. Eux, je vais les mater. Et l’autre, Solier, qu’est-ce qu’il fait dans mes pattes ? »

Pour Emma, tout ça n’a pas d’importance, ça ira mieux ce soir… ou un autre jour.

***

Yerres.

7 h 55.

Premier arrivé, comme à son habitude, Hubert Griffol présente son badge à l’entrée du parking de MEL.

Dans un long grincement, la grande porte à bascule s’ouvre lentement tandis qu’hésitants, des néons clignotent et jettent de longs éclairs bleuâtres dans le noir lugubre du bâtiment. Bien que le scénario se reproduise identiquement chaque jour, Hubert ne peut réprimer un sentiment de malaise à la simple idée de pénétrer seul dans cet immense espace vide et froid. Il avale sa salive, allume ses phares, embraye et presse sur la pédale de l’accélérateur. Sa Citroën Xanthia grise avance de quelques mètres, pile et cale.

Hubert déglutit avec peine.

« C’est quoi ça ? »

Une peur irraisonnée le tétanise soudain : il avait raison d’être angoissé en pénétrant dans cet affreux parking, il fallait bien qu’un jour quelque chose se produise ! Son cœur s’emballe.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Hubert éteint, puis rallume ses phares.

« … il y a… là… un tas… non… si… il y a quelque chose… là… sur le béton… devant la voiture… une forme irréelle… qui… petit à petit… un corps ! »

Il ferme les yeux… se tasse sur son siège… se redresse…

C’est à cet instant précis que les néons choisissent de s’éteindre.

Sa peur devient terreur. Tout est noir autour de lui, d’un noir profond, infini, sauf… les deux faisceaux des phares de sa voiture avec… le corps… le corps qu’il vient de voir… là… au milieu…

Il est seul avec un cadavre !

Il panique. Il veut crier. Aucun son ne sort de sa gorge. Le cauchemar !

Une… deux… trois minutes s’écoulent…

« Qui est-ce ? »

Tentant de reprendre son contrôle, tremblant de peur et de froid, il descend de sa voiture et s’approche prudemment du corps…

Klaxon !

Affolement !

Une voiture pénètre dans le parking.

— Victor !

Ce cri d’horreur déchire l’air du parking, puis laisse place à un silence glacial.

Hubert se sent mal. Sa tête tourne. Il titube, s’appuie contre un poteau, et vomit.

La voiture qui vient d’arriver est celle d’Émile Petit. Tel un pantin désarticulé, celui-ci en sort d’un bond, se précipite vers Hubert pour le soutenir, et l’entraîne vers l’extérieur et le grand air.

Dans l’entrée du parking, les voitures du personnel commencent à affluer et créent un embouteillage de râleurs qui ne comprennent qu’une chose : des enquiquineurs les bloquent et les retardent :

« Évidemment, ce sont ces deux cons, Hubert Griffol et Émile Petit ! »

Ce dernier profite de l’opportunité qui s’offre à lui pour jouer les adjudants, rôle qu’il connaît sur le bout des doigts. Il décide donc d’aboyer pour faire reculer ceux qu’il appelle aussi des cons. Chez MEL, tous sont des cons : les chefs, les collègues, les clients qui ne passent pas de commandes, les clients qui posent des questions embêtantes… tout le monde.

— Y’a un problème dans l’parking. Reculez. On ferme le parking. On vous expliquera plus tard.

Pendant ce temps, Hubert retrouve de sa superbe :

— Émile… Émile…

— Ouais.

— Appelle les flics.

— Fais pas chier et gare ta voiture.

Émile Petit n’a pas vu le corps et il ne comprend pas ce que lui veut cet abruti de Griffol.

— Émile, tu ne comprends pas, tu ne comprends jamais rien.

— Oh ! Ta gueule ! Pour une fois, écrase-toi. Si t’es malade, rentre chez toi.

— Émile, déconne pas, c’est Victor.

— Quoi, Victor ? Ça tourne pas rond chez toi ce matin ?

— T’as qu’à aller voir. C’est à toi de le faire.

— Mais…

— Tu es DRH.

Oubliant toute retenue, Hubert attrape Émile par le revers de sa veste et, manquant de le faire tomber, le propulse vers le corps.

— Tiens ! Tu vois. C’est Victor. Appelle la police, ça urge.

La voix de Hubert enfle et se propage dans le parking. La panique ne l’a pas quitté et il ne se contrôle plus.

***

Yerres.

8 h 10.

Les grands immeubles de bureaux blanchâtres dressent leurs murs dans le ciel gris et hivernal d’un matin qui tarde à s’éclairer.

Des sirènes hurlent.

Des gyrophares entremêlent leurs flashs bleus et ajoutent une note sordide à cette zone de travail impersonnelle.

Deux voitures d’inspecteurs s’arrêtent au milieu de la rue en faisant crisser leurs pneus. Elles sont rejointes quelques minutes plus tard par un car de policiers. Harangué par un petit chef galonné à l’allure de bouledogue grincheux, un petit groupe de policiers s’agite en tous sens. Soudain, telle une nuée de moineaux, il s’abat sur le personnel amassé aux abords du parking et le fait brutalement dégager.

Lorsque la place est devenue libre, deux d’entre eux tendent des rubans de plastique rouge et blanc, délimitant un périmètre interdit et, énervés, répondent rageusement aux questions des employés désorientés.

En bon DRH et roquet de service, Émile Petit tente de jouer les intermédiaires. Pas de chance ! Lui aussi est prié d’aller se faire voir ailleurs. Perdre ainsi de sa superbe en public le perturbe et le laisse coi durant quelques minutes, puis le transforme en bille de flipper bougonnant. Heureusement, l’arrivée du commissaire Paul Verly le sauve de cette délicate situation.

Un mètre soixante-cinq, plutôt sec, même osseux, Paul Verly est un mélange de bonhomie et de volonté inflexible. Par un phénomène bizarre, bien qu’il arbore un nœud papillon fleuri d’un temps révolu, il respire la modernité. Ses cheveux courts, presque rasés, rappellent son service militaire dans un régiment de parachutistes. Deux grands yeux rieurs illuminent son visage et le rendraient sympathique si un on ne sait quoi dans son regard ne mettait pas mal à l’aise et ne poussait pas à la méfiance. Cela vient-il des ridules, en leurs coins, qui lui donnent l’air d’une panthère à l’affût, ou des muscles de son visage qui ne parviennent pas à se détendre ?

À la vue du spectacle qui s’offre à lui, Paul rage intérieurement : « Dans l’entrée du parking, c’est une catastrophe, les voitures ont roulé dans tous les sens et le personnel a piétiné un peu partout. Il sera malaisé de retrouver des indices dans un tel bazar ! Jusqu’à cet imbécile qui a vomi près du cadavre ! Bon, nous ferons avec… »

***

8 h 15.

Dans les étages, des groupes se sont agglutinés devant les distributeurs de café et commentent l’évènement : Victor Marzin a été trouvé mort dans le parking par Hubert Griffol. Chacun y va de ses hypothèses sans omettre les plus énormes : personne n’a vu le patron de l’agence, Jean Chanu ! Bizarre. Personne n’a vu Simon Noiret ! Étrange.

— Mais si ! Chanu est avec les flics.

— Et Noiret ?

Henri Solier annonce qu’il vient de le croiser.

Tiens, Solier est là ! Bonne occasion, pour une fois, de lui demander son avis. Avec son expérience et son âge, il doit avoir des idées. Curieux retournement de situation ! Serait-il soudain devenu quelqu’un de compétent et de fréquentable ?

Usant, pour une fois, de la langue de bois qu’il abhorre, il rappelle qu’il appréciait Victor Marzin. Point. Lui, à qui on reproche de dire ce qu’il pense, décide de se taire.

Non sans vice, des mauvaises langues lui rétorquent que Victor Marzin n’avait pas été sympa avec lui.

— Il n’avait pas, non plus, été sympa avec beaucoup d’autres.

***

8 h 30.

Après s’être astreint à un minimum d’actes de politesse qui le freinent dans son travail, le commissaire Paul Verly retourne dans le parking.

En ouvrant la porte piétonne, il est saisi par le froid qui y règne. Machinalement, il remonte la fermeture éclair de son anorak, tandis que des relents de poussière, mêlés de vapeurs d’essence et d’huile, lui assaillent les narines et le font tousser.

Tout est dans le noir, excepté la scène du crime, éclairée par des spots.

Paul allume les lumières du parking, fait quelques pas, et s’arrête. Il prend son temps. Il veut s’imprégner du lieu : de sa configuration et de son atmosphère.

« Ce parking est mal éclairé. Il y a de nombreux coins sombres : des piliers, plus les voitures qui étaient garées là. L’assassin n’a pas eu beaucoup de mal à se cacher et la victime n’a dû le voir qu’au dernier moment. »

Équipés de combinaisons blanches, de gants en latex et de masques, les spécialistes de l’identification criminelle effectuent une multitude de relevés : traces de pas, empreintes digitales, restes de toutes sortes.

Un grand échalas, doté d’épaisses lunettes noires, pointe sa chevelure brune lissée et sa raie médiane au-dessus du groupe. C’est Philippe Legendre, le médecin légiste. Paul l’observe durant quelques minutes, puis s’approche et lui serre vigoureusement la main, très heureux de retrouver celui qui, après tant d’années de collaboration, est devenu un ami.

— Bonjour, Philippe. Je suis content de te revoir.

— ’jour, Paul. Moi aussi.

— Ça fait un bail. Où étais-tu passé ?

— Oh ! Des affaires en province. Et toi ?

— Comme toujours… Qu’est-ce que ça donne ?

— Tu n’as pas changé : toujours boulot, boulot, pas le temps de causer deux minutes.

— Mais si ! Accouche. Nous aurons tout le temps après.

— C’est ce que je disais : tu es toujours le même. Bon… A priori, c’est assez simple : ton homme a été tué par balle, de face, à bout portant. L’assassin a tiré trois balles et trouvé le moyen d’arroser. À la distance où il était, il devait être miro. Je crois plutôt que sa main a sacrément tremblé.

— Peut-être que dans le noir ?

— Non.

— Non… ? Tu as raison… Je suis bête. La victime allait vers sa voiture, elle avait donc allumé les lumières du parking.

— Je ne te le fais pas dire.

— Toujours aussi sympa !

— L’assassin n’est certainement pas un spécialiste. Comme je te le disais, il a tremblé. Enfin, à toi de juger.

— Oui… Oui…

— J’ajoute qu’il n’y a pas de trace de lutte. Et… encore un truc… Regarde sa tête, tu ne lui trouves pas un drôle d’air ? De l’effroi, ou de la surprise, ou les deux. Il devait connaître son assassin.

Silencieux, Paul s’accroupit, se penche sur le cadavre sans le toucher, et reste ainsi figé, l’air de chercher quelque chose.

Quelques instants plus tard, il se relève puis se tourne vers Philippe Legendre :

— L’heure ?

— Entre dix-neuf et vingt heures. Je te le confirmerai dès que nous aurons effectué les analyses au labo.

— O.K. Merci, Philippe.

— Pas de quoi. Mais dis, qu’y a-t-il ? Tu as l’air pensif ?

— Non… Rien…

— Ah ! Paul ! Quand tu as quelque chose dans la tête…

— …

— Je sais, impossible de te tirer un mot.

— … On essaie de prendre un pot ce soir ?

***

9 h.

La tension de Simon Noiret n’a pas baissé depuis qu’il a quitté son épouse. Tout l’énerve : Emma, ce Paul Verly, tous ces cons qui bavassent dans les couloirs, son chef, Solier qui a vu Chanu pour son problème de prime… Il appelle Ève Jamin.

« Cet enfoiré de Chanu a eu le culot de la nommer responsable commerciale dans l’équipe d’Hubert ! »

Deux minutes plus tard, celle-ci frappe à la porte de son bureau.

À peine est-elle entrée, il la plaque contre la porte et l’embrasse. Sa main droite se fraie un passage entre les boutons de son corsage et remonte vers sa poitrine tandis que sa main gauche descend vers ses fesses.

Ève se cambre et le repousse vivement.

— Simon ! ça ne va pas ! Tu es tombé sur la tête !

Écumant de rage, Simon recule et regagne son fauteuil.

« La salope ! »