L'envol des milans - Kyra Dupont Troubetzkoy - E-Book

L'envol des milans E-Book

Kyra Dupont Troubetzkoy

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Beschreibung

Thomas s’est tout juste envolé. L’année prochaine, ce sera le tour de Mia de quitter le nid familial, d’échapper aux griffes de sa mère, au comportement de plus en plus ambivalent. La seule façon de se sauver sera de faire éclater la vérité... En aura-t-elle la force ?
Quand l’attendu prend un tour inattendu, L’envol des milans explore un sujet qui nous attend (presque) tous au tournant… Ou tout ce qui nous rattrape quand les enfants quittent le nid.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Née en 1971 à Genève, Kyra Dupont Troubetzkoy débute sa carrière comme grand reporter au Cambodge pour le correspondant de CNBS Asia. Après de nombreuses collaborations en presse écrite, radio et télévision en France, aux États-Unis et en Suisse, elle prend la tête de la rubrique internationale du quotidien 24 Heures. En 2007, journaliste freelance, elle se lance en parallèle dans l’écriture de fiction. L’envol des milans est son cinquième roman.

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Kyra Dupont Troubetzkoy

L’ENVOL DES MILANS

Du même auteur

Petit essai assassin sur la vie conjugale

Éditions Luce Wilquin, 2011

 

Le hasard a tout prévu

Éditions Luce Wilquin, 2013

 

Perles des Emirats, Qui sont ces femmes derrière le voile ?

Éditions du moment, 2014

 

My Fantastic Life in Dubai

Morethanbooks, 2016

 

À L’Hermine blanche

Éditions Luce Wilquin, 2017

 

À la frontière de notre amour

Éditions Favre, 2019

 

Geneva, Heart of the World

Éditions Assouline, 2021

 

 

 

Vos enfants ne sont pas vos enfants… et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

 

Khalil Gibran, Le prophète

 

De torrente in via bibet ; propterea exaltabit caput.

Au torrent il boira sur la route ; c’est pourquoi il lèvera la tête

 

Psaume 110

 

À toutes les mères

 

« Durant les périodes de faible anxiété et de conditions extérieures calmes, un système composé de deux personnes – ou dyade –, peut se livrer à une forme confortable d’interaction, un va-et-vient continu de sentiments échangés. Cependant, la stabilité de cette situation est menacée sitôt que l’un des participants, ou les deux simultanément, sont en proie à la contrariété ou à l’anxiété, que ce soit en raison d’un stress lié à l’intimité du couple, ou provoqué par une cause externe. Lorsqu’un certain seuil d’anxiété modérée est atteint, l’un des partenaires ou les deux membres de la dyade vont alors y impliquer un tiers vulnérable. »

 

Goldenberg & Goldenberg

 

Elle avait insisté pour accompagner son fils en voiture à Zürich. Thomas répétait que prendre le train aurait aussi bien fait l’affaire, « Je t’assure Maman, il n’est pas nécessaire que tu te donnes cette peine. Tu te fatigues pour rien. » Il ne comprenait pas – ou faisait-il mine de ne pas comprendre – qu’il lui était impossible de procéder autrement. Ce trajet, elle le faisait pour elle avant tout. Elle devait s’assurer que son fils ainé, le trésor de sa vie, soit parfaitement bien installé, qu’il ne manque de rien à la veille de sa rentrée dans cette ville qui leur était étrangère, qu’il ne se sente pas abandonné d’eux tous. Et c’était surtout l’occasion d’un ultime moment passé avec lui, une dernière opportunité avant qu’il ne s’envole pour de bon, qu’il ne la quitte pour toujours. Cette idée était à la limite du supportable.

Elle soupçonnait que rien ne serait jamais plus comme avant. Elle avait raison, bien sûr, Thomas ne serait plus le même, il était désormais adulte, même si elle refusait de l’admettre. Il semblait léger, presque insouciant ce qui lui faisait mal. Durant tout le trajet, il parla de tout et rien – Thomas avait toujours été bavard sans vraiment aimer l’échange –, badinant, faisant même le pitre. « Il essaye de faire bonne figure » se rassurait Jeanne. Au moins était-il encore là. Tout à l’heure il n’y aurait plus qu’un parfum, un flottement, un reste de sa présence, son aura qui muerait en absence, un fantôme qui se dissiperait jusqu’au vide, voilà ce qu’elle redoutait et cette certitude lui serrait déjà les entrailles. Après tout, son fils avait vingt-trois ans et abondamment abusé de leur hospitalité. Son père avait immédiatement proposé de lui payer la location d’un studio afin qu’il puisse se consacrer pleinement à son master et démarrer rapidement sa carrière. On aurait dit Arthur soulagé de voir son fils enfin quitter la maison. Qu’il s’en réjouisse aurait été beaucoup dire, mais c’était, de son point de vue, le cours normal des choses. « Ainsi va la vie » répétait-il lorsque Jeanne lui faisait part de son mal-être. Ces derniers temps, il s’agaçait de plus en plus fréquemment de la présence épisodique de Thomas, ce qu’il appelait son opportunisme, cette façon de vivre qu’ont les adolescents à être avec vous sans vous côtoyer vraiment. Il arguait que son fils se comportait comme s’il était à l’hôtel, désapprouvait sa désinvolture, « Dînez sans moi, je ne sais pas à quelle heure je rentre », « Je ne suis pas sûr de coucher ici ce soir. » Selon lui, Jeanne était devenue son intendante, pire, sa femme de ménage et la caisse de résonance de son égocentrisme. Arthur voyait quelque chose d’incongru et presque laid dans la présence de cet enfant qui n’en était plus un, ce grand corps d’adulte à l’étroit dans sa chambre d’enfant, un anachronisme, une espèce qui aurait muté et ne correspondrait plus à son habitat. « Tu verras, tu seras soulagée » lui assurait-il.

Ils avaient fait l’acquisition de leur maison en périphérie genevoise alors que Jeanne était enceinte et n’avaient jamais déménagé depuis. Thomas avait peu à peu grandi dans ce décor de campagne urbaine sans qu’il ne varie, ou si peu, ce qui accentuait, il est vrai, le contraste entre sa conduite délurée et l’atmosphère enfantine dans laquelle il continuait d’évoluer. « On dirait que tu t’obstines à l’infantiliser », désapprouvait Arthur. « Il fait tout de même 1,85 mètre et a une vie sexuelle, je te le garantis. »

Jeanne était tout simplement pétrifiée à l’idée de perdre son fils. Elle savait qu’il lui restait Mia – la présence de sa cadette la consolait un peu –, mais le départ de Thomas sentait la fin de l’insouciance, le début d’une chose qui la terrifiait. Elle n’aurait su dire quoi exactement, mais elle soupçonnait des deuils à venir. Et puis c’était son fils, son seul garçon.

 

– Tu vas t’en sortir, tu en es bien sûr ?

– Mais oui Maman. Ne t’inquiète pas.

– Tu as tout ce qu’il te faut ?

– Oui, tu as vérifié quinze fois !

 

Thomas semblait presque prendre plaisir à charrier ses tourments.

 

– Il est temps de se dire au revoir alors ?

– Oui.

– Tu es sûr que tu ne préfères pas que je dorme ici ce soir ?

– J’en suis sûr. Et Papa en serait contrarié…

– Oublie ton père. Tu veux que je reste ?

– Non Maman ! Tu dois rentrer. Mia t’attend. Et je me débrouillerai très bien tout seul. Avec tout ce que tu m’as laissé dans le frigidaire, je peux même passer l’hiver.

 

Son humour, se dit-elle. Ils riaient des mêmes choses, mais elle le trouvait un peu acide à présent.

 

– Bon, si tu es sûr de toi… Bonne rentrée demain. Tu m’appelles après tes cours ?

– Promis.

– Je t’aime.

– Moi aussi. Au revoir Maman… Et cesse de t’inquiéter !

 

Elle ne pleura pas – elle n’osa pas – et lui non plus. Elle le serra contre elle, cet être qui avait toujours été tout et sans lequel elle ne voyait pas très bien comment elle allait continuer à vivre. Les yeux accrochés à cet intérieur qu’elle avait agencé pour lui. Tout, elle avait tout choisi avec minutie et dévouement, de la vaisselle au linge de maison, de l’alèse de son lit aux cintres des armoires. Cela la réconfortait de le savoir bien installé dans cet appartement qu’elle avait trouvé si impersonnel et dont il semblait se moquer complètement. Ainsi pourrait-elle l’imaginer, tantôt dans sa chambre, tantôt dans la petite cuisine américaine ouverte sur le salon orienté à l’est. Il verrait le soleil se lever. Ainsi ne lui échappait-il pas complètement. Elle continuerait à voir évoluer son fils chéri dans cet espace qu’elle avait rendu confortable, à cinq minutes seulement de son école, un ilot sur lequel son imagination pourrait accoster quand le manque de lui serait insupportable. Même ici, à 300 kilomètres de leur maison, elle avait fait en sorte qu’il soit un peu chez elle.

Elle avait les yeux secs, mais ne pouvait empêcher son cœur de battre à tout rompre, Thomas le sentit. Il l’étreint un peu plus fort puis, fermement, la poussa vers la sortie. Elle pensa qu’était inscrite en lui la meilleure façon de se dire au revoir. N’était-ce pas ainsi qu’elle avait procédé lorsqu’elle le déposait à la crèche les premières rentrées ? Sa maîtresse leur avait expliqué, « Plus vous trainez à leur dire au revoir, plus les enfants souffrent. Embrassez-les d’un air décidé, une fois pour toutes, et tournez les talons, ne les regardez plus. » Jeanne avait manifestement réussi cette étape, Thomas était passé maître dans l’art de faire ses adieux. Elle ne préférait pas savoir combien de filles il avait ainsi anéanties. Peut-être même avait-il déjà une copine qui n’attendait que son départ ? Peut-être se retrouveraient-ils dès ce soir ?

Thomas ne vivrait plus avec eux, elle ne serait plus là pour le protéger. C’était désormais vérité, une morsure. « Il me manque un bout de chair » songea-t-elle se mordant la lèvre dans l’ascenseur, mais elle se contint jusqu’à être calée dans son siège, les mains agrippées au volant, seule dans l’habitacle de sa voiture, errant dans cet espace-temps propre au déplacement, pour éclater en sanglots. Elle pleura alors d’une douleur sans fond, des larmes qui ne sauraient consoler, qui ne la soulagèrent pas. Elle pleura la fin de l’enfance, celle de son fils, et la sienne. Son émotion était si forte qu’il lui fallut se garer sur la bande d’arrêt d’urgence, cette voie dont elle avait un jour entendu dire que la durée de vie s’y réduisait à quelques minutes à peine. Mais elle n’avait plus aucun instinct de survie, elle avait perdu son fils. Les autres véhicules la dépassaient à vive allure, faisant trembler le sien. Elle sentait le souffle de leur vitesse tandis qu’elle était à l’arrêt, échouée sur le bas-côté, incapable d’aller plus loin, au bord de sa vie. Peu importe qu’on la percute, Jeanne était redevenue la petite fille abandonnée, celle qui reste quand les autres sont partis. Elle avait réussi à donner le change, elle avait tenu bon, mais on venait de lui ravir un morceau d’elle, d’arracher au corps son fils merveilleux. Elle devait renoncer à son enfant et toute la violence que cette séparation supposait. Jeanne avait mis au monde l’origine de sa plus grande souffrance, son fils parfait, tout-puissant, immortel et magique et elle en était inconsolable, morte à elle-même.

Il fallait pourtant qu’elle se reprenne, qu’elle rentre à temps pour Mia. Oui, Mia allait l’attendre. Que dirait sa fille si elle ne la voyait arriver ? Leur différence d’âge était une bénédiction. Il lui restait encore un an avant qu’elle ne quitte à son tour le nid familial. Une année entière à consacrer à sa petite dernière. C’est sûr, elle ne pouvait pas flancher comme ça, débarquer les yeux bouffis, la gueule en vrac, en incapacité. Elle se força à inspirer profondément, plusieurs fois, comme le lui avaient enseigné les sages-femmes, ramener son organisme à l’équilibre, retrouver son calme. Dans la lumière des phares qui éblouissaient son rétroviseur à intervalles réguliers et l’aveuglaient, elle passa tant bien que mal son doigt sur le contour de ses yeux, y gomma le noir qui y avait bavé, se moucha sans manières, redonna un semblant de volume à sa chevelure informe. Il fallait absolument reprendre contenance, ressembler à autre chose que cette épave d’elle-même, qu’ils ne voient surtout pas qu’elle avait craqué. Elle devait maintenant s’élancer courageusement sur l’autoroute, forcer sa rétine à faire le point dans la nuit tombante, déjouer l’angle mort, accélérer jusqu’à atteindre l’allure des autres véhicules et s’insérer, comme si de rien n’était, dans le flux du trafic. Sans s’arrêter, elle pouvait encore rentrer à temps pour le diner de sa fille.

 

Si elle n’est pas prête dans les cinq minutes, Mia va rater son bus. Elle fait demi-tour pour jeter un dernier coup d’œil dans le miroir sur pied. Zut, ce haut ne tombe décidément pas comme il le devrait. Tout à l’heure elle n’y pensera plus, mais elle aimerait au moins commencer la soirée en étant impeccable, enfin, justement, sans en avoir l’air. La jeune fille court dans le dressing de sa mère tout en dégrafant les boutons du chemisier problématique, se persuadant qu’elle n’y verrait aucun inconvénient. Si elle était là, elle le lui proposerait, elle en est presque sûre. Elle serait même plutôt ravie d’étaler sur son lit des variantes de tenues. Mia la bousculerait, lui reprochant de la mettre en retard et sa mère lui dirait de ne pas s’en faire, elle la déposerait. Ça aurait été évidemment plus correct de lui demander son avis avant de fouiller dans ses affaires, mais elle n’a plus le temps d’avoir des scrupules. D’autant qu’elle sait très bien que sa mère lui reprochera son absence. Elle lui met une telle pression depuis que Thomas a annoncé qu’il partait pour Zürich. On dirait qu’elle s’attend à ce que Mia emplisse tout l’espace que son absence aura creusé, qu’elle comble tous les manques, qu’elle mange pour deux, qu’elle parle pour deux… Parfois elle se demande si sa mère se rend compte qu’elle parle de lui comme s’il était mort.

C’est la première fois qu’elle rejoint ce groupe. Elle n’aime pas trop les bandes, elle préfère les sorties à deux ou trois, mais c’est Mathieu qui le lui a proposé. Il lui a donné rendez-vous à Rive, « Pas devant le Starbucks, je hais ce rade. Allez, viens pour une fois, ça te changera de tes plans de bourge. » Il y a quelque chose de fascinant chez lui, un espace où elle n’a jamais osé s’aventurer, comme une épave abandonnée, des recoins sombres dont on ne sait si on en sortira complètement indemne, quelque chose qui l’aimante à lui, un risque à courir. On dirait qu’il se fiche de tout, affranchi du regard des autres, exempt de toute contrainte. Il lui a expliqué qu’avec quelques potes, ils se retrouvaient n’importe quel jour de la semaine – le week-end, c’est trop risqué – dans des appartements ou des maisons en instance de location, ou tout juste vendus mais encore inoccupés. Ils ont des passe-partout, ils se vantent qu’aucun verrou ne leur résiste. « C’est Suzanne qui chope les plans par sa mère. Viens, mais reste discrète ok ? » Elle a souvent pensé qu’ils étaient ensemble – peut-être l’ont-ils été ? Leur façon de se regarder, cette intimité qui les concerne, les ellipses dans leur discours. On dirait qu’ils parlent un dialecte tombé en désuétude, une langue morte qu’eux seuls ont encore eu envie d’apprendre afin de pouvoir échanger des informations secrètes ou initiatiques.

Suzanne, cette créature sublime au cou de cygne et aux yeux de velours noirs qui fait fantasmer tous les mecs depuis qu’elle a fait son entrée au collège l’année dernière. On ne sait pas vraiment d’où elle a atterri. Sa mère aurait quitté Nice précipitamment – des rumeurs courent au sujet d’agissements licencieux –, mais elle a spontanément fait de la cafétéria son royaume d’où elle dirige ses sujets à la baguette. Depuis la rentrée, c’est même pire qu’avant les vacances d’été, on les dirait tous ensorcelés à graviter comme de petites planètes inhabitées trop près d’un soleil brûlant. Mia aimerait avoir ce charisme. « Elle respire le sexe, c’est tout. Pas la peine de chercher midi à quatorze heures. » C’est ce que pense Julie, mais sa meilleure amie n’est pas exactement la personne la plus téméraire dès qu’il s’agit de sortir des clous. Elles se connaissent depuis toujours, indissociables, les têtes de liste de la section L, les « intellos », mais Julie n’a pas trop la cote avec les mecs. Il faut dire qu’elle ne fait rien pour. Elle affirme que les types qui en valent la peine ne s’attachent pas aux apparences. Tu parles… Ce soir, elle n’a pas été invitée. Mathieu a spécifié, « seule ». D’ailleurs, il ne faut pas qu’elle oublie de décocher toutes les fonctions de géolocalisation de ses applis, « Pas question qu’on puisse te spatialiser, kapish ? » Personne ne doit savoir où ils vont, personne ne doit pouvoir les trouver. Mathieu a une de ces façons de s’exprimer, elle adore. Une sorte d’argot à lui, un bagout qui lui est propre, des expressions, on ne sait pas d’où il les ramène, et ça lui donne un de ces charmes que lui consent même Julie.

Mia voit que sa mère a déjà essayé de l’appeler plusieurs fois comme si elle sentait quelque chose. Elle doit être sur la route. Cette sortie tombe plutôt mal, il faut dire. Bien sûr elle aurait aimé l’avoir près d’elle à son retour – leur premier dimanche soir sans Thomas. Mia ne sait pas très bien que faire de ce désarroi maternel. Elle sent des attentes indistinctes, non verbalisées. Elles ne sont pas encore du domaine du langage, mais semblent rôder comme de timides reproches, prêts à prendre forme au moindre faux pas, comme un pion manquant sur un échiquier qui en modifierait toute la dynamique.

 

– Ah ma chérie… Tu sors ?

– Oui désolée, un imprévu.

– Tu n’attends pas ta mère ?

– Ben non, sinon je vais rater mon bus…

– C’est joli ce que tu portes. J’ai déjà vu ça quelque part…

– …

– Ce n’est pas exactement le bon jour pour rater un diner en famille. Tu sais combien le départ de Thomas la perturbe… Tu l’as avertie au moins ?

– Je lui enverrai un message dans le bus.

– Tu rentres tard ?

– Je n’ai pas le temps Papa…

– Bon, vas-y… Et souhaite-moi bonne chance !

– Arrête Papa ! Non mais vraiment… tu crois qu’elle va être fâchée ? T’as raison… C’est pas sympa de sortir ce soir…

– Mais non… Allez, vas-y. Il s’appelle comment au fait ?

– T’es bête !

 

Elle les plaint un peu d’être ainsi enchaînés l’un à l’autre. Ses parents sont devenus d’aimables ringards, touchants à leur manière, mais qui ont cessé d’être ses héros invincibles. Ils lui font un peu pitié. Mia ne sait pas comment ils font pour se satisfaire de cette routine, chaque soir faisant place au prochain et ainsi passent les années sans jamais rien de nouveau, d’exaltant. Ils sont toujours là, à leur place, surtout sa mère qui ne travaille pas, plus. C’est vrai qu’ils ont toujours été un gage de stabilité pour son frère et elle, le phare allumé dans chaque tempête, répondant toujours présents, là pour eux, quoi qu’il arrive, y compris ergoter sur tout. Elle les a toujours vus se houspiller, ça fait partie de leur couple. Quand elle était petite, elle tremblait à l’idée qu’ils se séparent et leur faisait jurer qu’ils resteraient toujours ensemble – « Vous n’allez pas divorcer, hein ? » –, mais ils cheminent encore, côte à côte, anesthésiés par l’habitude sans doute, dans une sourde indifférence, comme si Thomas et elle étaient garants de leur union, comme s’ils ne savaient plus vivre autrement.

C’est une chose à laquelle elle songe parfois en embrassant sa grand-mère. Comment fait-elle pour ne pas périr d’ennui ? Comment Mamina supporte-t-elle ces journées interminables, toutes ces heures passées dans sa chambre, seule, le dos endolori à force de s’abrutir devant une télévision déversant des nouvelles déprimantes et des jeux avilissants. Est-ce cela devenir vieux, lutter contre l’ennui, trouver des passe-temps alibi ? La théorie de sa mère est, qu’avec l’âge, on n’a pas la même notion du temps, l’énergie va décroissant, l’envie s’en va, peu à peu remplacée par la fatigue et parfois même une certaine lassitude. Probablement qu’on n’a plus soif des mêmes choses. Mia s’était représenté sa grand-mère dansant, buvant avec ses copines, riant tout son saoul. « Tu vois, l’imaginer faire les mêmes choses que toi, te paraît saugrenu. Quand on vieillit, je pense qu’on n’est plus enclins aux mêmes divertissements. On rêve de rester chez soi. On se prend sans doute à ne plus penser à rien, aux années passées, on fait le tour de ses souvenirs. On doit les susurrer comme des bonbons de l’enfance. » Mia adore la façon dont sa mère tourne les choses, cette manière de poésie, cette capacité qu’elle a de se mettre à la place des autres, leur trouver des circonstances atténuantes. Dommage qu’elle ait arrêté le journalisme. Mais elle assure qu’elle ne regrette rien, elle aurait tout fait pour eux. « Vous êtes ma priorité. » Et puis la carrière de leur père avait décollé, il avait fallu choisir. N’empêche… Mia ne s’imagine pas une seconde renoncer à la sienne.

Mamina lui a raconté que, plus jeune – elle en parle comme en reproche – sa mère était une vraie tête brûlée. Elle tenait plus que tout à sa liberté, la liberté d’expression, de mouvement, et sûrement sexuelle, même si elle ne le précise pas. C’est sa mère, d’ailleurs, qui lui avait accordé sa première après-midi sans surveillance alors que son père, lui, n’y était pas encore favorable. Mia s’en souvient comme si c’était hier. Cadaquès, été 2011, elle avait dix ans tout juste. Avec Aude, une copine d’un an son ainée, elles avaient demandé l’autorisation d’aller faire du shopping seules au village. Jeanne avait eu un moment d’hésitation – elles étaient un peu jeunes quand même –, mais devant l’enthousiasme des deux fillettes, avait vite cédé. Elle l’avait même imposé du regard à Arthur, mais il était déjà passé à autre chose. Sa mère avait avoué des années plus tard qu’elle avait eu peur de passer pour rétrograde vis-à-vis de sa copine qui assurait qu’Aude connaissait Cadaquès « comme sa poche » – « Rien ne peut leur arriver, ne t’inquiète pas ! » Jeanne avait longtemps suivi les fillettes du regard, n’écoutant plus que d’une oreille distraite ses bavardages sans intérêt. Incapable de penser à autre chose, elle s’était néanmoins inventé un paquet de cigarettes à acheter au tabac, histoire d’être dans les parages. Elle se sentait un peu ridicule, la phrase de sa copine – « Rien ne peut leur arriver » – lui revenant en écho comme pour moquer son inquiétude, mais une sourde appréhension l’empêchait de quitter Mia des yeux. Elle les avait d’abord aperçues dans un magasin de souvenirs et s’était vraiment trouvée idiote à les épier de la sorte. Mais une heure plus tard, elle avait vu sa fille traverser la rue en courant. Sans même regarder ! Comme pour lui donner raison, semblant surgir de nulle part, un scooter dont le village regorgeait au mois d’août, fonçait droit sur elle. Elle allait crier quand le conducteur avait zigzagué avec agilité, l’évitant de justesse, sans même que Mia s’en aperçoive. Dieu merci – elle s’en était félicitée – son appel était resté bloqué dans sa gorge et sa fille n’y avait vu que du feu. Dans la soirée, Jeanne avait crânement expliqué à Arthur que s’ils couvaient trop leurs enfants, ils les pousseraient à mentir.

Mia était rentrée pile à l’heure, comme promis, et avait sauté au cou de sa mère, pleine de gratitude. Elle avait profité de chaque minute, pas une de moins, écumé toutes les boutiques de la station balnéaire, dépensé consciencieusement chaque centime durement gagné à vendre les nacres qu’elle avait le don de voir briller dans les flots comme ces gens qui ont le talent de repérer les champignons dissimulés sous la mousse et tous les galets qu’elle avait patiemment transformés en presse-papiers bariolés. Elle en était presque enivrée, euphorique en tout cas. Jeanne ne lui avait jamais vu pareille mine, on aurait dit qu’elle respirait un air différent des autres, gonflé au Nitrox, ce mélange suroxygéné dont raffolent les plongeurs expérimentés. Jeanne s’était alors demandé si elle avait bien fait de lui ouvrir si tôt la porte vers de tels mondes, un bâton pour se faire battre. Ce jour-là, elle avait donné à sa fille son propre goût de la liberté et elle avait l’air d’avoir rudement aimé ça.

Retrouver Mathieu, ce soir, avait un peu la même saveur.

 

Jeanne n’a pas compris pourquoi Arthur a laissé sortir Mia, ce soir en particulier. Elle n’en revient pas et elle ne s’est pas gênée pour le lui reprocher. Il ne sait même pas lui dire où elle est allée, qui elle a rejoint. Vraiment, il est en dessous de tout. Tout son chagrin s’est mué en une colère sourde contre lui. Toutes sortes de raisons se bousculent en vrac dans son esprit y compris les plus évidentes à son avis et elle se met à les décharger comme une pluie de balles, le mitraillant sans même lui donner le temps de répondre. Elle sait qu’elle a l’air un peu hystérique, son sac à la main, elle n’a même pas pris la peine d’enlever son imperméable, mais chaque fois qu’elle s’apprête à s’en débarrasser, il lui vient encore une chose à lui reprocher. Elle vocifère en faisant les cent pas dans le salon.

 

– Depuis quand laisses-tu Mia sortir le dimanche soir ? Mais qu’est-ce que tu t’es dit ? Qu’on allait fêter le départ de Thomas ? Tous les deux en amoureux ? J’espère que tu n’as pas oublié de mettre une bouteille de champagne au frais…

 

« Et pourquoi pas ? Qu’est-ce qui te fait si peur ? Qu’on se retrouve l’un en face de l’autre ? » Voilà ce que pense Arthur, mais il ne le lui dit pas, pas ce soir. Il voit bien qu’elle est trop malheureuse pour l’entendre. Elle est furieuse qu’on lui ait enlevé son fils, ulcérée que la vie vous inflige pareille injustice, incapable de pleurer contre lui, parce qu’il est en paix avec un état de fait qui la révolte ou parce que ça fait trop longtemps qu’ils ne se parlent plus de ce qui compte, qu’ils ne parlent que de leurs enfants. Alors elle devient méchante. C’est vrai qu’il a commis une erreur en laissant partir sa fille sans savoir avec qui elle traîne, mais elle a un téléphone. Elle est joignable, non ? Jeanne le sait bien qu’il n’arrivera rien à Mia, c’est une adolescente sérieuse, là n’est pas la question. Le vrai problème, c’est qu’ils sont tous deux absents, il n’en reste pas un pour compenser la perte de l’autre, et ça, c’est insupportable. Ça, c’est de sa faute.

 

– Ce n’est pas toi qui t’es collé un aller-retour dans la journée. Non, toi tu étais ici, bien tranquille, pendant que je faisais tout pour être à l’heure, pour votre diner.

 

La fameuse litanie sacrificielle… Arthur ne répond pas à ses provocations, il courbe l’échine, mais le problème c’est que ça l’agace encore plus. Elle a l’impression qu’il se tait pour que ça passe plus vite, qu’il la plaint pour toutes sortes de raisons qui sont les siennes et dont il ne fait pas état. Elle croit qu’il reste sourd, indifférent à son déchaînement contre lui. Cela fait belle lurette qu’Arthur ne supporte plus ces conflits. Il a épuisé son quota. Plus elle s’emporte, moins il réagit.

 

– Tu ne dis rien. Tu fuis, c’est ça ?

 

Il pourrait lui balancer que personne ne lui a demandé d’emmener Thomas, qu’elle l’a fait pour elle, mais ce serait cruel. Il pourrait lui rappeler que Mia a toujours eu un comportement exemplaire, elle a sa confiance d’autant qu’elle est en âge de savoir ce qu’elle fait et il va bien falloir qu’elle s’y habitue parce que sa fille aussi se réjouit d’être au seuil de leur foyer. Et que c’est une bonne nouvelle, un signe de bonne santé, qu’ils ont réussi leur éducation. Que leur fille se désinhibe, qu’elle prenne enfin confiance en elle. Il pourrait surtout lui rétorquer qu’il espère un sursaut de sa part, qu’il n’a pas encore complètement fait une croix sur eux, sinon il serait déjà parti. Il y a déjà pensé.

Après avoir parlé de Thomas et Mia tout le diner, ils auraient pu faire l’amour par exemple ? Combien de temps qu’elle le néglige, qu’ils se couchent comme si de rien, elle soufflant combien elle est épuisée, lui, ne tentant rien qui la sorte de sa torpeur par peur d’être encore repoussé. Combien de temps qu’ils ne se sont pas étreints, qu’il n’a pas vu son corps ? Il lui semble qu’il ne lui en reste que des visions parcellaires, mais nue, entièrement nue, il ne sait plus… Il a arrêté de la solliciter et c’est devenu l’habitude. Peu à peu, ils ont cessé de s’enlacer, de se toucher, de s’embrasser. Ils se couchent comme ça, l’un à côté de l’autre, chacun sa lampe de chevet, chacun ses divertissements, chacun ses horaires. Il a même arrêté d’être malheureux.

S’il fallait en déterminer l’origine, Arthur dirait que leur couple a commencé de battre de l’aile un peu après la naissance de Mia. Jeanne avait été émerveillée par l’arrivée de Thomas, ce prodige de la nature, ce premier choc, mais ce deuxième enfant avait paru l’inquiéter comme si leur fille était venue au monde lestée d’un poids trop écrasant. Jeanne n’était plus que fatigue et énervement. La dernière chose dont elle avait envie était de faire l’amour. Arthur avait beau la solliciter, redoubler d’égards, lui répéter combien il la trouvait séduisante malgré tout ce qu’elle pouvait en penser, Jeanne le renvoyait sans cesse dans les cordes. Au contraire, ses assauts la rendaient plus irascible encore. « Tu ne vois pas que je suis exténuée ? Comment peux-tu être attiré par une pompe à lait ! » Parfois, elle quittait même la maison, furieuse, lui reprochant en vrac, d’être un homme, de ne rien comprendre, d’avoir une vie, une vie hors de ces murs, d’en profiter, ce qu’elle appelait « son manque de solidarité ». « Oui, je sors travailler, répondait-il. Étant physiologiquement inapte à allaiter, je me dévoue autrement. Tu vois, on paye chacun de sa personne. » Jeanne avait en horreur sa propension à l’ironie, ce léger saut de côté qui leur permettait encore de construire quelque chose. L’ironie d’Arthur c’était sa résistance à les voir mourir, un sursaut vital, mais elle refusait déjà de jouer le jeu, elle trouvait qu’il brouillait les cartes. Redoutez cette familiarité croissante. Recherchez la profondeur des choses : l’ironie ne descend jamais si loin. Elle le prenait de haut, citait Rainer Maria Rilke ou d’autres écrivains qu’elle tenait en haute estime, avec dédain, comme pour lui prouver qu’elle avait encore un cerveau et qu’elle compterait bien s’en servir dès la petite enfance terminée. Mais ça c’était avant qu’elle ne se perde complètement de vue, qu’elle ne laisse même plus une chance à l’humour d’épargner leur couple.

Arthur ne savait ni où elle partait, démarrant en trombe, ni pour combien de temps, mais elle revenait, invariablement penaude, le plus souvent une heure à peine après son esclandre, le visage défait, honteuse de ces accès de colère incontrôlables, et surtout incapable de se passer des enfants, coupable de les avoir abandonnés même une minute.

Elle voulait tout faire elle-même, ne faisait confiance à personne, regardait la nounou d’un air suspicieux critiquant tous ses faits et gestes. C’était presque impossible de lui arracher Mia des bras, Thomas des pattes. Arthur était perplexe face à des agissements aussi inattendus. Où était sa femme ? Il s’était mis à chercher des explications. « C’est normal Arthur, le rassuraient ses copains. Presque toutes les femmes passent par-là mon vieux, qu’est-ce que tu crois ? Avec le temps les choses reviennent à la normale, c’est naturel. » Et en effet, les orages étaient devenus moins fréquents, ils avaient même eu de beaux jours, mais leur ciel était resté plombé, la bile avait fait place à l’atonie. De manière générale, ils respiraient moins bien, manquaient d’oxygène. Une part d’eux-mêmes n’avait jamais vraiment refait surface depuis qu’ils avaient eu Mia.