L'été froid - Gianrico CAROFIGLIO - E-Book

L'été froid E-Book

Gianrico Carofiglio

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Beschreibung

Une guerre sanglante éclate dans les rues de Bari suite à l’enlèvement du fils de l’un des parrains de la ville…

Été 1992. Meurtres, attentats, enlèvements : la Mafia fait régner la terreur dans les rues de Bari. Quand il apprend qu’un enfant a été kidnappé, le maréchal Pietro Fenoglio sait que le point de non-retour est atteint : il s’agit du fils d’un des parrains les plus puissants de la ville. La guerre est déclarée. Le chef du clan rival, qui sent le vent tourner, décide de collaborer avec la justice pour sauver sa peau. Il se lance alors dans un récit hypnotique qui fera plonger Fenoglio et le lecteur au plus profond d’un système où l’omerta est le mot d’ordre. 

Un polar haletant, par l’un des meilleurs connaisseurs de la Mafia.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"C'est un roman finalement très cérébral. S'il ne déchaîne pas les émotions, il génère une réflexion forte sur notre capacité à voir la réalité en face, même les plus déplaisantes, sans détourner la tête. En fait, progressivement, c'est tout le roman qui bascule dans une zone grise faite d'ambiguïtés dans laquelle il devient difficile de distinguer le Bien du Mal." - kirzy, Babelio

"Bien construit, instructif sur la mafia, ce livre est aussi la preuve que les frontières entre le bien et le mal sont vraiment ténues. Et pour ne rien gâcher, on voit passer quelques pizze , quelques vini bianchi ... Très belle découverte." - gonewiththegreen, Babelio

"Tout est en nuances, en subtilités. J'aime l'intelligence et la tolérance qu'on y décèle. Avec cette enquête passionnante et tragique au sein de la mafia italienne, on frôle le Bien et le Mal, pour se retrouver dans une « zone grise », où toute la complexité de l'être humain se révèle." - Stelphique, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gianrico CAROFIGLIO est né à Bari en 1961. Procureur, conseiller du Comité anti-mafia au Parlement italien, il a été Sénateur de 2008 à 2013. Ses livres sont traduits dans le monde entier.

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Couverture

Page de titre

ACTE I Les journées de feu

1

Fenoglio entra dans le Café Bohème avec le journal qu’il venait d’acheter dans la poche de sa veste, et il alla s’asseoir à une table près de la vitre. Il aimait cet établissement parce que le patron était mélomane et choisissait tous les jours comme musique de fond des arias célèbres ou des œuvres orchestrales. Ce matin-là, l’ambiance sonore, c’était l’Intermezzo de Cavalleria rusticana, et Fenoglio se demanda s’il s’agissait vraiment d’un hasard, vu ce qui se passait en ville.

Le barman lui prépara son traditionnel cappuccino avec beaucoup de café, qu’il lui apporta avec un bocconotto à la crème et à la confiture de griottes.

Tout était comme d’habitude. La musique se répandait dans le café, discrète mais bien audible pour ceux qui souhaitaient l’écouter. Les habitués entraient, sortaient. Lui mangeait sa pâtisserie, dégustait son cappuccino et feuilletait son journal. La rubrique des faits divers était consacrée à la guerre interne à la Mafia qui avait brusquement éclaté dans les quartiers nord de la ville, et au fait – malheureusement véridique – que police, carabiniers et magistrats ne comprenaient pas ce qui se passait.

Il lisait un article dans lequel le directeur du journal en personne expliquait aux enquêteurs, avec moult conseils pratiques, comment affronter et résoudre le problème. Fenoglio, aussi absorbé qu’irrité par cette lecture, ne prit conscience de la présence du jeune à la seringue que lorsque celui-ci, déjà planté devant la caissière, criait : « Damm’ tutt’ l’ trr’s’, pttan’ ! », « Donne-moi tout le fric, salope ! »

La femme resta immobile, comme paralysée. Le garçon avança alors sa main armée presque jusqu’à lui toucher le visage. Dans un dialecte pratiquement incompréhensible, et avec une voix rauque plutôt impressionnante, il dit qu’il avait le sida et lui hurla à nouveau de lui donner le contenu de la caisse. La femme bougea lentement, les yeux exorbités par la terreur. Elle ouvrit le tiroir et commença à prendre l’argent, tandis qu’il lui répétait de se dépêcher.

La main de Fenoglio se referma sur le poignet de l’agresseur au moment où la caissière lui remettait l’argent. Le jeune tenta brusquement de se retourner. Fenoglio effectua un mouvement presque élégant – un demi-tour sur lui-même – qui tordit le bras du gars et le lui coinça derrière le dos. De son autre main, il le saisit par les cheveux et lui tira la tête en arrière : « Jette ta seringue ! » Le garçon étouffa un grognement et chercha à se dégager. Fenoglio accentua légèrement la torsion du bras, et tira un peu plus fort sur la tête. « Je suis carabinier. » La seringue tomba à terre avec un petit bruit sec.

La femme éclata en sanglots. Les autres clients se remirent à bouger, lentement au début, et puis à vitesse normale, comme s’ils se libéraient d’un sortilège. « Nicola, appelle le 112 ! », lança Fenoglio au barman, après avoir écarté la possibilité que la caissière soit en état d’utiliser un téléphone à ce moment-là. « Mets-toi à genoux », dit-il ensuite au jeune. À son ton poli, on aurait cru qu’il allait ajouter : « s’il te plaît ». Le gars s’agenouilla, Fenoglio lui lâcha les cheveux tout en continuant à tenir son bras, mais sans violence, comme si c’était une simple formalité procédurale.

— Maintenant, allonge-toi face contre terre et croise les mains derrière la tête.

— Me frappez pas ! fit l’autre.

— Ne dis pas de bêtises. Allonge-toi, je n’ai pas envie de rester comme ça jusqu’à l’arrivée de la voiture.

Le jeune poussa un long soupir, comme s’il se plaignait de sa malchance, avant de s’exécuter. Il s’allongea, une joue contre le sol, et plaça les mains derrière sa nuque, avec une résignation presque comique.

Pendant ce temps, un petit attroupement s’était formé dehors. Quelques clients étaient sortis et avaient raconté ce qui s’était produit. Les gens avaient l’air surexcité, comme si le moment de la riposte contre la criminalité montante était venu. Quelqu’un criait. Deux jeunes pénétrèrent dans le café et cherchèrent à s’approcher du braqueur.

— Vous allez où, comme ça ? leur demanda Fenoglio.

— Donnez-le-nous ! lança le plus fébrile des deux, un maigrichon boutonneux à lunettes.

— Volontiers, dit Fenoglio, quelles sont vos intentions ?

— On va lui faire passer l’envie de recommencer, dit l’autre en faisant un pas en avant.

— Vous êtes déjà venus chez nous, à la caserne ? demanda Fenoglio avec un sourire à l’apparence amicale.

Le jeune, interdit, ne répondit pas immédiatement. Puis :

— Non, pourquoi ?

— Parce que je vais vous y faire passer toute la journée, et peut-être même la nuit, si vous ne disparaissez pas immédiatement.

Les deux garçons se regardèrent, et le boutonneux baragouina quelque chose pour se donner une contenance ; l’autre haussa les épaules avec une moue de supériorité, lui aussi afin de se donner une contenance. Puis ils sortirent ensemble du café. Le petit attroupement se dispersa spontanément.

Quelques minutes plus tard, les voitures du 112 arrivèrent. Deux adjudants et un brigadier en uniforme entrèrent dans le café, et ils saluèrent Fenoglio avec un mélange de respect et de méfiance inconsciente. Ils menottèrent le jeune et le remirent brusquement debout, en le soulevant de terre. « Je viens avec vous », dit Fenoglio après avoir payé son cappuccino et son bocconotto à la caisse, en dépit des tentatives du barman, Nicola, pour l’en empêcher.

2

–Je t’ai déjà vu quelque part, dit Fenoglio, se tournant vers le siège arrière et s’adressant au garçon qu’il venait d’arrêter.

— Je travaillais près du Petruzzelli, le soir, quand il y avait des spectacles. Je gardais les voitures. C’est sûrement là que vous m’avez vu.

Mais oui, bien sûr. Jusqu’à il y a quelques mois de cela, il était le gardien officieux du parking près du théâtre Petruzzelli. Puis il y avait eu l’incendie, le théâtre avait été détruit et lui, il avait perdu son travail. Et c’est exactement ainsi qu’il l’expliqua : « J’ai perdu mon emploi », comme si l’entreprise pour laquelle il travaillait avait fermé ou l’avait licencié. Alors il s’était mis à vendre des cigarettes et à voler quelques autoradios.

— Mais ça ne rapporte presque rien. Les cambriolages, je ne suis pas capable, alors je me suis dit que j’allais faire des braquages avec une seringue.

— Une idée géniale, bravo. Et tu en as fait combien, de braquages ?

— Aucun, mon adjudant. C’est ça, le truc : c’était ma première fois et je suis tombé sur vous. J’ai du cul, hein !

— Ce n’est pas un adjudant, c’est un maréchal, corrigea le carabinier qui conduisait.

— Excusez-moi, maréchal. Sans l’uniforme, je ne pouvais pas savoir. Je vous jure que c’était la première fois.

— Je ne te crois pas, rétorqua Fenoglio.

Et pourtant, ce n’était pas vrai, il le croyait. Ce garçon lui inspirait de la sympathie ; il était plutôt drôle, rythmait son discours de manière presque comique et, dans une autre vie, il aurait pu être acteur ou artiste de cabaret au lieu d’être un petit voyou.

— Je vous le jure. Et puis, je suis pas toxico et j’ai pas le sida, hein ! C’était que des conneries. Les aiguilles, ça me fout les jetons. Si raconter des conneries est un délit, alors il faut me filer perpète, parce que j’en dis un paquet. Mais je suis qu’un crétin. Mettez un truc sympa dans votre rapport, écrivez que je me suis bien comporté.

— En effet, tu t’es bien comporté.

— Et puis la seringue, elle était neuve, j’avais juste mis un peu de teinture d’iode pour faire croire que c’était du sang et faire peur.

— Tu es bavard, hein ?

— Excusez-moi, maréchal. C’est que j’ai vachement la trouille, je suis jamais allé en taule.

Fenoglio eut envie de le laisser partir. Il aurait voulu dire au carabinier derrière le volant : Arrête-toi et donne-moi les clefs des menottes. Libérer ce garçon – il ne savait pas encore comment il s’appelait – et le pousser hors de la voiture. Il n’avait jamais aimé arrêter les gens, et ne pouvait s’empêcher d’être troublé par l’idée même de la prison. Quelque chose que l’on n’ébruite pas trop, lorsqu’on est maréchal des carabiniers de profession. Naturellement, il y avait des exceptions pour certains délits, et pour certains individus. Comme pour le type qu’ils avaient arrêté quelque temps auparavant et qui, pendant des mois, avait violé sa petite-fille de neuf ans – la fille de sa fille.

Retenir ses hommes pour qu’ils ne se substituent pas à la justice en distribuant des claques et des coups de poing et de pied, ça lui avait coûté. Parfois, c’est fastidieux, les principes.

Évidemment, il ne pouvait se débarrasser de ce jeune, cela aurait constitué un délit, et même plusieurs délits à la fois. Et pourtant, de telles absurdités lui passaient de plus en plus souvent par la tête. Il eut un geste de la main qui voulait marquer une conclusion, comme s’il avait chassé ainsi des pensées importunes, sortes d’entités voltigeant devant lui.

— Comment tu t’appelles ?

— Albanese Francesco.

— Et tu dis que tu n’es jamais allé en prison ?

— Jamais, je vous le jure.

— Alors tu es doué pour ne pas te faire prendre.

Le garçon sourit.

— Mais j’ai jamais rien fait de spécial, hein ! Je vous l’ai dit : j’ai fait un peu les cigarettes, un peu les voitures, un peu les pièces détachées.

— Et aussi un peu la fumette, non ?

— OK, quelques morceaux, y a pas de mal, non ? Vous allez pas m’arrêter aussi pour ce que je suis en train de vous raconter, hein ?

Le maréchal se tourna pour regarder la route, sans répondre.

Ils arrivèrent dans les bureaux de la brigade rapide d’intervention et Fenoglio rédigea vite le procès-verbal d’arrestation. Il dit à l’un des deux brigadiers qui étaient intervenus sur le terrain de compléter les actes pour le parquet et la prison, et de prévenir le juge. Puis il s’adressa au jeune homme : « Maintenant, je m’en vais. On va te présenter au juge dès ce matin. Quand tu parleras à ton avocat, dis-lui que tu souhaites une procédure de conciliation. Tu prendras du sursis et tu ne devras même pas passer par la case prison. »

L’autre avait les yeux du chien reconnaissant qui regarde son maître quand celui-ci lui a enlevé une épine de la patte. « Merci, maréchal. Si vous avez besoin de quelque chose, je traîne toujours entre Madonnella et le Petruzzelli, vous pouvez me trouver au Bar del Marinaio. Je suis à votre disposition, pour quoi que ce soit. »

Cette nouvelle allusion au théâtre Petruzzelli mit Fenoglio de mauvaise humeur. Quelques mois auparavant, quelqu’un avait mis le feu au théâtre, et le maréchal ne s’en remettait pas. Comment une idée pareille avait-elle jamais pu germer dans l’esprit de quelqu’un ? Brûler un théâtre. Et puis, ce fait absurde et presque insupportable – était-ce le fruit du hasard, ou bien les incendiaires avaient-ils voulu ajouter une note d’ironie macabre ? –, le Petruzzelli était parti en fumée après une représentation de Norma, un opéra qui finit, justement, par un bûcher.

Ce théâtre était une des raisons pour lesquelles il aimait – avait aimé ? – vivre à Bari.

Une salle immense, qui pouvait contenir deux mille personnes, à dix minutes à pied de la caserne. Souvent, quand il y avait un concert ou un opéra, Fenoglio restait au bureau jusqu’au soir pour se rendre ensuite directement au poulailler, près des frises et des stucs. Quand il se trouvait là, il croyait presque à la réincarnation : il entendait la musique de manière tellement intense – celle de certains musiciens, surtout de l’époque baroque, et en premier lieu celle de Haendel – qu’il se disait que, dans une autre vie, il avait peut-être été maître de chapelle dans une province allemande.

Et maintenant que le théâtre n’était plus là ? Qui sait s’il serait reconstruit un jour, et qui sait si les responsables seraient jamais identifiés, jugés et condamnés ? Le parquet avait ouvert une information judiciaire contre X pour incendie volontaire. Une manière de dire qu’ils n’avaient pas la moindre idée de ce qui s’était produit. Fenoglio aurait aimé s’occuper de l’enquête, mais elle avait été confiée à d’autres, et il ne pouvait rien y faire.

« Ça va comme ça, Albanese. Ne fais pas de bêtises. Pas trop, en tout cas », dit-il en lui donnant une tape sur l’épaule, après quoi il s’éloigna vers son propre bureau.

Il trouva sur le pas de la porte un jeune carabinier qui l’attendait. « Le capitaine veut vous parler. Il vous attend dans son bureau. »

Le capitaine Valente était le nouveau commandant de la Division des affaires criminelles. Fenoglio ne savait pas encore si cet homme lui plaisait ou le mettait mal à l’aise. Peut-être les deux. À l’évidence, il différait des autres officiers avec lesquels le maréchal avait eu affaire lors de ses vingt années de vie chez les carabiniers.

Il n’était arrivé que depuis quelques jours, au beau milieu de cette guerre criminelle dont personne n’arrivait encore à saisir le sens. Il venait de la Direction générale, à Rome, et personne ne savait pour quelle raison il avait été envoyé à Bari. « Entrez, maréchal Fenoglio », dit l’officier dès qu’il le vit sur le pas de la porte.

Une des pratiques qui laissait Fenoglio perplexe, c’était justement celle-là : le capitaine Valente vouvoyait tout le monde, en faisant toujours précéder le patronyme du grade. La règle de conduite tacite, pour les officiers, c’est de vouvoyer les supérieurs et de tutoyer les subalternes, en les appelant par leur patronyme, voire par leur prénom. Et, naturellement, le tutoiement est de rigueur entre collègues de même rang. Entre sous-officiers et gradés, les choses sont moins nettes mais, quoi qu’il en soit, un commandant de la Division des affaires criminelles qui vouvoie tous ses hommes, c’est plutôt chose rare.

Pourquoi agissait-il ainsi ? Préférait-il garder ses distances avec les subordonnés ? Était-ce un homme particulièrement solennel ? Ou bien particulièrement timide ?

— Bonjour, mon capitaine, salua Fenoglio.

— Prenez un siège, dit Valente en indiquant une chaise de la main.

Ce mélange de protocole et de courtoisie était difficile à déchiffrer. Et puis, il y avait l’ameublement de son bureau : aucun écusson, aucune distinction, aucun calendrier de gendarmerie, rien qui vienne rappeler qu’il s’agissait du bureau d’un capitaine des carabiniers. Il y avait un téléviseur, une chaîne stéréo de bonne qualité, un petit canapé, des fauteuils, un petit réfrigérateur et quelques tableaux d’inspiration expressionniste, un peu à la Egon Schiele. Une légère odeur flottait dans l’air, provenant sans doute de bâtonnets de bois diffuseurs de parfum : pas vraiment un accessoire martial.

— Voilà déjà deux jours que je veux vous parler. Je suis arrivé à Bari dans une sale période, on dirait.

— En effet, mon capitaine. En plus, avec l’accident du lieutenant, je n’ai même plus d’officier de soutien.

Le lieutenant s’était cassé la jambe en jouant au football, il en aurait pour trois mois. Ainsi, la Division des affaires criminelles s’était retrouvée d’un coup avec un nouveau capitaine qui n’avait aucune connaissance de la ville et de sa géographie criminelle, privée de son deuxième officier, et au beau milieu d’une guerre interne à la Mafia. « Vous m’expliquez un peu ce qui se passe en ville ? », demanda Valente.

3

–Tout a commencé le 12 avril, avec l’homicide de D’Agostino Gaetano, dit le Petit. Il a été tué à coups de pistolet dans le quartier Libertà, où il était allé voir sa mère. Lui, il habitait à Enziteto – un quartier plutôt compliqué, pour employer un euphémisme – et il appartenait au clan de Grimaldi Nicola, dit le Blond, ou Trois Cylindres.

— Pourquoi Trois Cylindres ?

— Grimaldi a une forme d’insuffisance cardiaque, une arythmie. Je ne connais pas précisément les termes médicaux de son diagnostic. Mais l’idée, c’est que son cœur fonctionne avec trois cylindres au lieu de quatre. Toutefois, personne n’aurait le courage d’utiliser ce surnom en sa présence.

— Il n’apprécie pas ?

— Non, il n’apprécie pas.

— Donc, vous disiez : D’Agostino est un homme de Grimaldi. L’homicide est donc à mettre sur le compte d’un clan ennemi ?

— Malheureusement, ce n’est pas aussi simple. Avant toute chose, je précise que c’est la police qui enquête sur ce meurtre, car elle est arrivée sur place en premier, même si nous aussi, nous avons ouvert un dossier. Le problème, pour les investigations, c’est qu’il n’y a aucun conflit connu entre Grimaldi et d’autres groupes criminels de la ville ou des environs. Si c’était le cas, nous devrions compter des pertes aussi de l’autre côté, avec des morts dans les clans du quartier San Paolo, Bitonto ou Giovinazzo, par exemple. Mais rien, toutes les victimes appartenaient à Trois Cylindres, le reste de la ville est tranquille.

— Et alors ?

— Une des hypothèses est qu’un conflit interne au clan serait en cours. Depuis le 23 avril, on est sans nouvelles de Capocchiani Michele, dit ʼu Puercʼ, le Porc, un des lieutenants de Grimaldi. Un repris de justice très dangereux. Sa femme a signalé sa disparition et, quelques jours plus tard, nous avons retrouvé sa voiture brûlée, mais sans cadavre à bord. Le 29 avril, il y a eu l’homicide de Carbone Gennaro, dit la Queue.

— La Queue ?

— Il paraît que Carbone jouait très bien au billard. Il a été assassiné devant la salle de jeux qu’il gérait pour le compte de Grimaldi, à Santo Spirito. Une action particulièrement violente, avec utilisation d’armes automatiques. Les tueurs avaient une mitraillette et un revolver calibre.44 Magnum – même déformées, les douilles ne laissent aucune place au doute. Une balle de mitraillette a également blessé un passant, par ricochet. Il y a quelques jours, le 9 mai, on a tiré avec un mode opératoire semblable sur un certain Andriani, dont le prénom m’échappe actuellement, mais qui, en tout cas, est un affilié de Grimaldi. Il en a réchappé par miracle. Un dernier élément, qui a émergé à la suite d’informations confidentielles que nous avons vérifiées, concerne la disparition de Losurdo Simone, dit le Moustique. Personne n’a rien signalé, mais il faisait l’objet d’une surveillance spéciale, et c’est depuis le 21 avril, c’est-à-dire deux jours avant le signalement de la disparition de Capocchiani, qu’il ne s’est plus présenté au commissariat pour émarger.

— Que disent ses proches ?

— La femme de Losurdo vient d’une vieille famille de mafieux, des gens habitués à ne pas ouvrir la bouche devant nous. On lui a demandé où était son mari et elle a répondu qu’il ne lui racontait jamais ce qu’il fait. Il va et vient à son bon plaisir. Mais elle était très troublée : selon moi, Losurdo est mort. Toutefois, l’élément le plus significatif, dans ce tableau, c’est la disparition de Lopez Vito, dit le Boucher.

— Pourquoi le Boucher ?

Fenoglio sourit en secouant la tête.

— Son surnom n’a rien à voir avec les meurtres qu’il a certainement commis. Son père avait une boucherie qui marchait bien. Lopez, il n’avait pas besoin de se tourner vers la criminalité.

— Vous dites que sa disparition est l’élément le plus significatif ?

— Lopez, comme Capocchiani, est un des lieutenants de Grimaldi. C’est sans doute le plus respecté d’entre eux, et certainement le plus intelligent. Depuis quelques jours, on a perdu toute trace de lui. La différence, par rapport aux autres, c’est que l’on ne connaît pas la date précise de sa disparition – nous savons juste que, depuis fin avril, plus personne ne l’a vu. Et en plus, sa femme et son fils ont également disparu. C’est pourquoi je ne pense pas que Lopez soit mort, mais plutôt qu’il a fui avec sa famille. D’ailleurs, c’est aussi dans ce sens que convergent les informations de nos indics, qui parlent d’une rupture à l’intérieur du groupe de Grimaldi. Les meurtres et les lupare bianche* seraient des conséquences de cette scission.

Le capitaine posa la main sur son bureau et la fit glisser, comme pour vérifier la consistance du bois. Il ouvrit un tiroir, d’où il prit un porte-cigarettes en argent, qu’il tendit à Fenoglio.

— Vous fumez, maréchal ?

— Non merci, mon capitaine.

— Cela vous dérange, si je fume ?

— Non, bien sûr.

— Ouvrons tout de même la fenêtre.

Fenoglio fit un geste pour se lever mais le capitaine le devança. Il ouvrit grand la fenêtre, avant de regagner son siège et d’allumer une cigarette.

— Et qu’a-t-on fait, pour le moment ?

— Nous avons entendu un tas de gens, sans résultat. Nous avons mis sur écoute pas mal de téléphones, mais ça ne donne rien. Maintenant, ils communiquent surtout avec leurs portables qui, comme vous le savez, sont durs à intercepter. Nous devrions faire une sonorisation de l’appartement de Grimaldi, mais entrer chez lui est très difficile. Une idée serait de demander sa collaboration à la SIP* : on pourrait simuler un problème technique dans tout l’immeuble et, quand les Grimaldi appelleront les services de maintenance, leur envoyer nos hommes en bleu de travail. Sous prétexte d’identifier la nature du problème, nos gars pourraient ainsi placer quelques micros. Si vous êtes d’accord, dans les jours qui viennent, nous pourrions déposer une demande d’autorisation auprès du parquet.

Le capitaine eut un ample geste des bras, un mouvement emphatique qui semblait dire : Naturellement, cela va sans dire, faites tout ce qu’il faudra. Un geste plutôt excessif, comme un essai infructueux de correspondre à un personnage.

— C’est qui, le juge ?

— Il y a plusieurs dossiers : ce qui est absurde, c’est que les enquêtes sont morcelées. L’homicide Carbone, dont nous nous occupons, a été confié à la dottoressa D’Angelo. D’après moi, c’est la meilleure, même si parfois, il n’est pas facile de traiter avec elle. Pour une question de caractère, je veux dire. Mais c’est quelqu’un d’extrêmement sérieux, qui prépare à fond ses dossiers, et qui s’occupe depuis longtemps de ce genre d’affaires. Je crois que son poste précédent était en Calabre.

Fenoglio s’interrompit : il avait l’impression que le capitaine était sur le point de dire quelque chose. Quand il se rendit compte que ce n’était pas le cas, il reprit le fil de son discours.

— Si vous voulez, un de ces jours nous pourrons aller la voir, je ferai les présentations.

— Bien sûr, bien sûr, nous irons ensemble.

Valente avait l’expression de celui qui simule l’intérêt pour une conversation alors qu’en réalité il voudrait être ailleurs.

— Je peux aussi rédiger une note dans laquelle je résumerai ce que je vous ai dit aujourd’hui, ajouta Fenoglio.

— Ça suffit comme ça, merci. Vous avez été complet et très clair. Dans quelques jours, nous irons chez la dottoressa pour discuter de la sonorisation et de tout le reste.

Il prononça ces dernières paroles en se levant, avec un sourire à peine esquissé, comme s’il s’excusait de quelque chose.

* Terme de la Mafia indiquant un meurtre avec disparition du corps (NDT).

* Société de téléphonie italienne, future Telecom Italia (NDT).

4

À treize heures trente, Fenoglio referma le dossier qu’il examinait, replia son bloc-notes, prit un livre dans la petite bibliothèque qu’il avait dans son bureau et alla déjeuner.

Le restaurant se trouvait sur le corso Sonnino, à cinq minutes de la caserne. Cet endroit était surtout fréquenté le soir, et c’était justement ce qui plaisait à Fenoglio : en général, à l’heure du déjeuner, il n’y avait pas grand monde, ainsi, il pouvait toujours s’asseoir à la même table, rester aussi longtemps qu’il le voulait, lire et écouter de la musique sur son walkman.

Il allait déjeuner dans ce petit restaurant presque quotidiennement depuis que Serena était partie – cela faisait deux mois, maintenant. J’ai besoin de faire une pause, lui avait-elle dit, s’excusant aussitôt d’avoir employé une expression aussi banale. Ils avaient tenu trop de choses pour acquises, ce qui n’est jamais une bonne idée, et à un moment donné, elle avait soudain pris conscience de sa propre rancœur, comme d’une tache sur la peau : on a l’impression que la veille elle n’y était pas, alors qu’elle n’a pas pu se former en une seule nuit. Elle se sentait coupable de cette rancœur, en avait honte, et elle avait tenté d’être rationnelle et de s’expliquer à elle-même que sa réaction était injuste. Mais dans ce genre de cas, rationaliser les choses ne sert jamais à rien. Quant à lui, il ne l’avait pas interrogée sur les motifs de ce sentiment, qu’il avait ressenti au cours des mois précédents en tentant de ne pas y prêter attention, en cherchant à l’ignorer. Très mauvaise stratégie. Il ne l’avait pas interrogée sur ces motifs parce qu’il les devinait et, en même temps, il avait peur de les entendre. Le travail, bien sûr. Le fait qu’il ne soit jamais à la maison, jour et nuit, dimanches et jours fériés, ne facilitait pas la vie commune. Et pourtant, le travail n’était pas la question principale, le point douloureux, le tourment insoluble.

Le problème principal était simple et cruel, et tout le reste n’était qu’accessoire : il ne pouvait pas avoir d’enfants, elle si. Les médecins avaient été clairs et unanimes à ce sujet. C’était cette possibilité biologique inexprimée, qui se réduisait d’année en année et allait bientôt disparaître, qui était le nœud de l’angoisse, la source de la colère, la raison d’une décision dont le caractère temporaire déclaré semblait déjà prendre la forme d’une condamnation irrévocable.

Tandis qu’elle parlait, Fenoglio avait violemment désiré la prendre dans ses bras et lui dire combien il l’aimait, lui faire des promesses et la prier de ne pas partir, mais il n’en avait pas eu le courage, il n’avait pas su quoi promettre, et il n’avait pas trouvé les mots. Il n’avait jamais été capable de manifester ses sentiments – c’était un mutisme douloureux, une retenue qui pouvait passer pour de la froideur. À la réflexion, le problème était peut-être plus grave encore, et c’était plus que l’impossibilité d’avoir des enfants. D’ailleurs, elle venait de le dire : il ne faut jamais rien tenir pour acquis. Ce qu’elle voulait dire par là, c’était : il ne faut pas tenir les émotions et les sentiments pour acquis, il faut les partager, les décrire et les rendre tangibles. Il ne faut pas tenir l’amour pour acquis.

Ainsi avait-il simplement dit d’accord, ils feraient ce qu’elle voulait, et il quitterait le domicile au plus vite. Serena avait répondu, sur un ton où se mêlaient culpabilité, douceur triste et soulagement inconscient, que c’était elle qui devait s’en aller. C’était son problème, c’était elle qui l’avait créé, et c’était elle qui devait le résoudre, y compris du point de vue pratique. Elle allait habiter chez une amie qui déménageait à Rome pour le travail. En juillet, il y aurait les épreuves du baccalauréat, et elle serait présidente de jury quelque part en Italie centrale. L’été allait s’écouler, quelques mois, c’était le temps qu’il fallait pour comprendre, pour déchiffrer et, éventuellement, pour décider.

Tu as quelqu’un d’autre ? Tu vas faire un enfant avec un autre et moi, je deviendrai fou de douleur ?

Les paroles qui avaient jailli dans sa tête, comme le carton d’un film muet, cet après-midi-là, chez lui avec Serena, lui arrivèrent à nouveau au bord des lèvres, à la table du restaurant, au moment culminant de cette éruption de souvenirs.

Le serveur apparut devant lui : le plat du jour, c’était riz, pommes de terre et moules. Fenoglio ne l’avait pas vu arriver, ainsi répondit-il gêné, sans écouter le reste du menu, que riz, pommes de terre et moules, ça allait très bien. Avait-il parlé tout seul et le serveur s’en était-il aperçu ? L’avait-on pris pour un malade mental en permission ?

Une anecdote survenue quelques années auparavant lui revint à l’esprit. Il se trouvait dans une librairie, il n’y avait pas beaucoup de monde et, à un moment donné, il avait remarqué une femme d’une cinquantaine d’années. Elle était seule et elle parlait, sa voix était basse mais parfaitement audible à une faible distance.

« Alors comme ça, ce serait moi, la connasse ? Non, le connard, c’est toi. Si je te fais les poches, c’est que j’ai de bonnes raisons. Tu ne veux pas me dire pourquoi tu as ce reçu de restaurant ? C’est moi qui ai rompu notre pacte de respect réciproque ? Ce n’est pas plutôt toi qui t’es tapé une étudiante ? Merde ! Et maintenant, tu ne peux pas me dire que tu t’en vas, un point c’est tout ! Ah non, c’est trop facile, après m’avoir volé presque dix ans de ma vie, foutus en l’air. Tu te rends compte comme c’est dégueulasse, ce que tu es en train de dire ? Un homme a des besoins qu’une femme ne peut pas comprendre ? Je devrais être heureuse de t’attendre à la maison pendant que tu baises collègues et étudiantes sous prétexte que tu as des exigences ? La vie, l’amour, le dévouement, le désir de beauté, tout ça n’est qu’affaire d’urologues. C’est dégueulasse, dégueulasse ! »

Elle continua comme ça quelques minutes, avec ce mot « dégueulasse » qui devenait de plus en plus fréquent. Fenoglio avait été hypnotisé par ce monologue – un aperçu inattendu et saisissant sur une âme désolée. Il était allé prendre un café et, au comptoir, il avait réfléchi à ce qu’il avait vu et entendu. Commentant mentalement la scène, il avait cherché des interprétations et des alternatives, une habitude qui était chez lui presque une névrose. L’homme n’était peut-être pas réellement un connard. Ce reçu correspondait peut-être à un déjeuner de travail : le type s’était simplement rebellé contre une intrusion dans sa sphère privée, et avait jugé indigne de répondre à de telles accusations. Peut-être aussi qu’elle était folle – d’ailleurs, ne parlait-elle pas toute seule ? Qui sait quelle pouvait être la vérité, en admettant qu’il n’y en ait qu’une.

Au beau milieu de ces réflexions, qui prenaient la forme d’un véritable discours, ordonné, ponctué et organisé en questions-réponses, Fenoglio fut soudain frappé par une idée, comme si une pierre brisait une vitre. Lui aussi parlait tout seul, et cela lui arrivait même souvent. En cette occasion spécifique, il n’était pas sûr d’avoir bougé les lèvres pour accompagner son dialogue intérieur, mais en d’autres occasions, il était certain de l’avoir fait. Serena le lui faisait remarquer : « Tu parles tout seul. – Ah bon ? – Mais oui ! tu changes même d’expression, et tu gesticules. »

Comme la femme de la librairie, justement.

La frontière séparant les fous des gens normaux nous semble nette, solide et difficile à franchir. Or elle est très mince, et à certains endroits – à certains moments –, elle s’estompe sans que nous nous en apercevions. Nous nous retrouvons dans le territoire des fous sans comprendre comment cela s’est produit – du reste, les fous savent-ils qu’ils sont de ce côté-là ?

Il se dit qu’il allait lire quelques pages de son livre, mais le serveur arriva avec l’assiette de riz, pommes de terre et moules et, comme d’habitude, avec une bière. La nourriture le ramena à une dimension matérielle rassurante et, quand il sortit du restaurant, son malaise s’était atténué, presque jusqu’à sa disparition.

Naturellement, cela n’avait été qu’une situation momentanée. Mais ne le sont-elles pas toutes ?

5

Regagnant son bureau, il découvrit devant sa porte, dans une parfaite reproduction de la scène qui avait eu lieu quelques heures plus tôt, le même jeune carabinier, qui lui adressa à peu près les mêmes mots. Le capitaine voulait lui parler, il le priait de le rejoindre dans son bureau.

— Vous connaissez le maréchal Fornaro ? lui demanda Valente.

— Le commandant du poste de Santo Spirito ?

— Oui.

— Bien sûr.

— Que pensez-vous de lui ?

— Un brave homme, et aussi un bon sous-officier. Un peu à l’ancienne, mais il a toujours fait son travail correctement.

— Il m’a appelé tout à l’heure pour me raconter une drôle d’histoire.

— Laquelle ?

— Un de ses indics lui a rapporté que quelqu’un aurait enlevé le fils de Grimaldi. Il y aurait une demande de rançon pour rendre l’enfant.

Fenoglio secoua la tête, un geste instinctif d’incrédulité.

— Franchement, cela me semble une information improbable. Qui ferait une folie pareille, même avec une guerre en cours ? Fornaro est sûr de son coup ?

— Il dit que sa source est très fiable.

— On aurait peut-être intérêt à aller à Santo Spirito pour qu’il nous raconte ça en détail.

Dix minutes plus tard ils étaient en route, dans l’Alfa Romeo Alfetta du capitaine.

L’aspirant Montemurro était au volant ; près de lui, à la place du plus gradé, se trouvait le capitaine ; Fenoglio était assis à l’arrière.

— Qui pourrait avoir fait une action de ce genre ? demanda le capitaine en se retournant vers le siège arrière, tandis qu’ils sortaient de la ville et s’engageaient sur la bretelle de la rocade nord.

— Avant de partir du présupposé qu’il y a eu enlèvement, je voudrais parler avec Fornaro et vérifier la fiabilité de cette information. Car, je vous le répète, elle me semble invraisemblable. Enlever l’enfant de quelqu’un comme Grimaldi serait une folie, cela signifierait déclencher une guerre totale.

Il n’y avait pas de circulation sur la rocade et ils arrivèrent à Santo Spirito en dix minutes. Ils longèrent le front de mer, avec ses immeubles à un étage du début du siècle, et s’arrêtèrent pour prendre un café près du petit port des pêcheurs et des plaisanciers. C’était un bel après-midi, lumineux mais incertain, avec un ciel sillonné de grands cumulus blancs et un air frais et sec.

Ils remontaient de la mer vers la caserne lorsqu’ils durent stopper net à cause de trois voitures figées les unes derrière les autres. La première, celle qui bloquait la voie, était une BMW noire, arrêtée au beau milieu de la rue. Le conducteur discutait avec un gars debout près de la vitre. Il n’y avait pas de véhicules devant lui.

Montemurro laissa passer une dizaine de secondes avant de klaxonner, sans produire le moindre effet. D’habitude, en cas de bouchon, quand quelqu’un finit par se lasser et par appuyer sur son klaxon, les autres l’imitent. Mais là, rien. Les conducteurs des deux autres véhicules semblaient très patients et aucunement pressés.

Montemurro klaxonna à nouveau, plus longuement. L’homme à côté de la BMW cessa de parler et se dirigea vers la deuxième voiture immobilisée. Il y eut un rapide échange verbal. Le conducteur leva les bras en montrant la paume des mains : ce n’était pas lui qui avait perturbé la conversation avec un emploi indu de son avertisseur sonore.

— Je mets un coup de sirène ? demanda Montemurro tandis que l’homme – une quarantaine d’années, chauve et sans cou – se dirigeait vers eux.

— Non, répondit Fenoglio.

Il ouvrit sa portière, descendit de voiture et se dirigea vers le chauve. Ce mouvement en déclencha d’autres, en cascade, dans une séquence presque rythmique. Le conducteur de la BMW en sortit ; le capitaine et Montemurro descendirent de l’Alfetta ; le chauve ralentit le pas et sa physionomie – jusqu’alors résolue et franchement agressive – sembla changer. Le conducteur de la BMW le rejoignit à la hâte et l’écarta. Il était en veste et cravate, portait des lunettes et avait des lèvres fines ; il s’adressa à Fenoglio sur un ton oscillant entre nervosité et déférence.

— Bonjour maréchal, veuillez nous excuser, nous ne vous avions pas reconnu. Nous partons tout de suite.

— Vous deviez partir avant tout de suite. Main­tenant, il est trop tard. Dégagez le passage et garez-vous au coin de la rue.

L’autre prit une expression dépitée et implorante.

— Vous ne pouvez pas laisser tomber l’affaire ? Rendez-nous ce service, c’est embêtant pour nous, nous ne vous avions pas vu.

— Je croyais que tu étais un malin, Cavallo. Apparemment, je me trompais. Dis à ton ami de dégager la rue et de rester dans la voiture, et toi, va le rejoindre. Ne m’oblige pas à répéter.

Le chauve parut sur le point de protester, mais Cavallo lui adressa un regard qui disait de ne pas faire empirer la situation.

— C’est qui, ces types ? demanda le capitaine à Fenoglio lorsque les deux hommes se furent éloignés.

— Le chauve sans cou, je ne le connais pas. L’autre, il s’appelle Cavallo. Il travaille pour Grimaldi sans être affilié, autant que je sache. Il fait le lien avec les entrepreneurs et les hommes politiques, et il paraît qu’il s’occupe du blanchiment par l’intermédiaire de l’usure. Son surnom, c’est le Comptable.

— En effet, il a la tête de l’emploi.

— Et je crois qu’il a véritablement un diplôme de comptabilité. Tant que nous y sommes, essayons de voir s’il sait quelque chose. Cavallo, viens là !

Le Comptable s’approcha, l’air contrit.

— Je suis vraiment étonné. De ta part, je ne m’attendais pas à un cirque pareil : bloquer la circulation pour une fanfaronnade…

— Vous avez raison, maréchal, c’était une connerie. Nous discutions d’un truc important et je n’ai pas fait attention. Vous me connaissez, d’habitude je ne fais pas ce genre de bêtises.

Fenoglio ne répondit rien. Il jeta un œil vers la BMW.

— C’est qui, celui qui n’a pas de cou ?

— Un brave garçon, seulement il n’est pas très intelligent. Il est brancardier à la Villa Bianca.

— Et qui l’a fait embaucher à la clinique ?

— Vous savez, maréchal, j’ai des connaissances, alors si je peux donner un coup de main…

— C’est sûr. Alors c’est quoi, cette histoire du fils Grimaldi ?

Cavallo eut l’air d’avaler involontairement une bouchée qu’il n’avait pas encore fini de mâcher.

— Que… quelle histoire ?

— J’avais raison. Tu n’es pas aussi intelligent que je le pensais. Allez, maintenant on va tous à la caserne.

— Pourquoi à la caserne, maréchal ?

— Parce qu’il faut que je dresse un procès-verbal à votre encontre pour entrave volontaire à la circulation, ce qui entre dans le cadre des entraves à la liberté d’aller et venir. Or, pour ton information, ce délit est puni d’un maximum de quatre années d’emprisonnement. Nous devons aussi évaluer s’il y a lieu de procéder à une arrestation en flagrant délit. Et vu tes antécédents, je crains fort que ça s’impose.

— Ne plaisantez pas, maréchal !

— J’ai l’air d’un plaisantin ?

D’un geste machinal, Cavallo ajusta le nœud de sa cravate, en réalité parfaitement en place. Il sortit un paquet de Dunhill et un briquet en or qui avait tout l’air d’un Dupont. Il plaça la cigarette au milieu de ses lèvres, pour la suçoter plus que pour aspirer la fumée. « Qu’est-ce qui se passe, Cavallo ? »

Le Comptable balaya les alentours du regard, comme pour s’assurer que personne ne les observait.

— Maréchal, vous me mettez dans une situation difficile. Les ordres sont de ne pas dire un mot.

— Explique-moi ce qui se passe. Après, je ne suis pas obligé de placarder ce que tu m’as raconté sur tous les murs.

— Maréchal… – à présent, la voix de Cavallo semblait presque une plainte.

— Depuis quand l’enfant a-t-il disparu ?

Cavallo jeta sa cigarette consumée à moitié. Il écrasa le mégot sous la pointe de sa chaussure. Il portait des mocassins à glands, neufs et brillants.

— Depuis avant-hier matin. Il est parti pour l’école, mais il n’y est jamais arrivé.

— C’est vrai qu’il y a eu une demande de rançon ?

L’autre hocha la tête.

— Et elle a été payée ?

— Je ne sais pas. J’ai entendu dire qu’ils rassemblaient l’argent. Maintenant, laissez-moi partir, je vous en prie. On est au milieu de la rue, tout le monde nous voit. Si Grimaldi apprend que je vous ai parlé, il me fait casser les jambes.

— Tu peux y aller, dit Fenoglio.

Cavallo eut un instant d’hésitation, comme s’il n’était pas sûr d’avoir bien compris. Puis il fit demi-tour et s’en alla à la hâte.

6

–Alors c’est bien vrai, dit le capitaine lorsqu’ils furent remontés en voiture.

— On a un énorme problème. Allons écouter ce que Fornaro a à dire.

Fornaro les attendait debout devant l’entrée de la caserne. On aurait dit un second rôle interprétant un maréchal des carabiniers dans une comédie des années cinquante : grosses moustaches poivre et sel, uniforme arrondi par un ventre proéminent, fond débonnaire malgré une expression sévère. Il fit un salut militaire au capitaine, serra la main de Fenoglio et adressa un signe de tête à Montemurro.

Une odeur désagréable flottait dans son bureau, mélange de renfermé, de poussière et de nourriture mal conservée. Comme si on ne faisait ici que de mauvais repas, comme si les fenêtres munies de barreaux restaient toujours fermées, et que seul le couloir permettait un renouvellement de l’air.

— Je peux vous offrir quelque chose, mon capitaine ? Un café, une boisson fraîche ?

— Non merci, maréchal, c’est déjà fait. Pouvez-vous nous répéter ce que vous m’avez raconté au téléphone ?

— Oui, mon capitaine. Une source confidentielle qui, dans le passé, s’est révélée digne de confiance, proche du milieu de Grimaldi Nicola alias Nico le Blond, m’a rapporté ce matin que le fils de Grimaldi, un mineur, aurait été enlevé par des inconnus, et qu’une somme considérable aurait été demandée pour sa libération.

Il y eut un instant de silence. Fornaro parlait comme s’il lisait un rapport ou une note de service. « Et quand aurait eu lieu l’enlèvement ? », demanda Fenoglio. Fornaro tarda quelques secondes à répondre, peut-être agacé de ne pas être interrogé par le capitaine mais par son collègue du même grade. Puis il répondit, et cette fois d’une manière moins bureaucratique :

— Avant-hier, mais je n’ai parlé avec ma source qu’aujourd’hui.

— Il t’a dit si la rançon avait été payée ?

Fornaro secoua la tête.

— Il ne savait pas. Il avait l’impression que les kidnappeurs avaient demandé une somme très élevée et que la famille devait rassembler l’argent.

— Vous avez fait des vérifications, après avoir reçu cette information ? demanda le capitaine.

— Oui, mon capitaine. Aussitôt après avoir reçu l’information, je me suis rendu, accompagné de membres de mon équipe, à l’établissement scolaire fréquenté par l’enfant où, ayant interrogé la direction de l’école, nous avons appris que, à la date d’avant-hier, le mineur ne s’était pas présenté. Au cours de la même matinée, la mère de l’enfant s’était manifestée auprès de la direction dudit établissement, demandant à voir son fils et apprenant à ce moment-là que, justement, le mineur n’était pas venu en classe.

— Vous avez parlé à la famille ?

— Non, mon capitaine. Après avoir procédé à une première vérification de la fiabilité de la note confidentielle, j’ai estimé opportun de vous informer sans mettre en œuvre d’autres actions investigatrices.

Fenoglio réfléchit. L’enlèvement avait donc bien eu lieu, aucun doute là-dessus. Deux sources confidentielles convergentes et les déclarations du directeur de l’école de l’enfant ne pouvaient pas être pure coïncidence. C’était un événement sans précédent, qui échappait aux habituels schémas interprétatifs des faits criminels.

— Ton indic a une idée de qui a pu faire le coup ? Des pistes circulent ? On soupçonne quelqu’un ?

— Il n’a rien dit. Mais le bruit court que tout viendrait d’une rupture entre Grimaldi et Lopez Vito.

— Pourquoi ?

— Parce que, s’il y a une guerre entre les fidèles de Grimaldi et un groupe de rebelles liés à Lopez, il est possible que l’enfant ait été kidnappé par les hommes de Lopez. Mais ceci n’est qu’une hypothèse de ma part.

Fenoglio remarqua à nouveau que Fornaro parlait dif­fé­remment, selon qu’il s’adressait à lui ou au capitaine.

— Et tu penses que ta source pourrait te fournir d’autres informations ?

— Je ne pense pas, il n’a pas un rôle important dans le groupe. Il m’a répété ce que tout le monde sait dans leur milieu, mais Grimaldi ne lui fait certainement pas de confidences.

Le capitaine sortit son porte-cigarettes, demanda la permission de fumer, alluma une cigarette et parut réfléchir.

— Et maintenant, que faisons-nous ?

— Convoquons les parents de l’enfant ici, à la caserne. Ils ne seront certainement pas enclins à collaborer, mais ils devront bien nous dire quelque chose pour justifier l’absence de leur fils, suggéra Fenoglio.

— Très juste. Maréchal Fornaro, envoyez un véhicule chercher Grimaldi et sa femme. Nous attendons ici.

Une étrange expression se dessina sur le visage de Fornaro. C’était comme une gêne, on aurait dit quelqu’un qui veut émettre une objection mais ne trouve pas les mots justes pour faire comprendre à son interlocuteur la nature du problème. Quand on commande un poste de carabiniers en banlieue, on doit chercher le point d’équilibre entre incarnation de l’autorité et prudence vis-à-vis de gens prêts à tout. Quand on vit et travaille dans ce type de quartier, à quelques pas de la demeure et du royaume de criminels très dangereux, il faut trouver un modèle de cohabitation, accepter de ne pas dépasser des limites et des frontières difficiles à cerner pour ceux qui ne sont pas du coin. Grimaldi n’était pas le genre d’homme qu’on pouvait aller cueillir chez lui et traîner à la caserne avec sa femme, comme n’importe quel voleur à la tire. Il fallait trouver la manière de le faire. Fornaro ne dit pas un mot de tout cela mais pour Fenoglio, c’était comme s’il avait émis ces considérations à haute voix. Du coup, Fenoglio s’apprêtait à dire : C’est Montemurro et moi qui irons chercher Grimaldi et sa femme, éventuellement accompagnés de deux carabiniers de ton poste dans un simple rôle de soutien. Ainsi, tout le monde verra qui dirige la manœuvre, et comprendra que l’ordre vient de plus haut. Mais c’est alors qu’un brigadier en uniforme fit irruption dans la pièce. Essoufflé, il avait l’expression fébrile de celui qui a une information urgente à annoncer.

— Je vous demande pardon, mais un appel téléphonique vient de nous parvenir. Il y a une fusillade en cours dans la rue, à Enziteto, entre les occupants de deux voitures.

— Il nous faut combien de temps pour y arriver ? demanda le capitaine avec une promptitude et une détermination inattendues.

— Si on fait vite, cinq minutes, répondit Fernaro.

— On prend les M12 et les gilets pare-balles, et on part immédiatement.

7

Les deux véhicules démarrèrent à grand renfort de sirènes, gyrophares et crissements de pneus sur le goudron. Fenoglio regarda l’heure et mit une balle dans la chambre de son pistolet. Le capitaine tenait en main sa mitraillette déjà chargée, Montemurro conduisait avec son Beretta 92 entre les jambes. Personne ne parlait. Devant eux, la voiture de service ouvrait la route, le maréchal Fornaro et deux adjudants à bord, franchissant carrefours et feux rouges avec des écarts brusques. Ils traversèrent Santo Spirito en direction du sud et s’engagèrent sur la route provinciale.

Tandis qu’ils dévoraient à 150 à l’heure les deux kilomètres qui les séparaient de la bretelle menant à Enziteto, Fenoglio pensait – c’était inévitable – à une situation très semblable advenue de nombreuses années auparavant, à Milan. Ils se trouvaient en voiture, deux collègues et lui, lorsqu’on leur avait signalé un vol à main armée en cours, à quelques centaines de mètres de là. Ils arrivèrent au moment même où les braqueurs, armes au poing, sortaient du bureau de poste. Il y eut une fusillade, à l’issue de laquelle un des braqueurs – un jeune homme de vingt et un ans – était mort, et un des carabiniers fut sérieusement blessé. Quelques semaines plus tard, il ressortit des analyses balistiques que les coups mortels n’étaient pas partis du pistolet de Fenoglio. Techniquement, ce n’était pas lui qui avait causé la mort de ce jeune, et la nouvelle avait provoqué en lui un sentiment de libération. Cela n’avait pas duré longtemps. Il s’était demandé s’il y avait vraiment une différence entre lui-même et le collègue dont le pistolet avait tiré le coup fatal. Si ce carabinier avait été là, seul avec son arme, est-ce que l’issue aurait été la même ? Des dizaines de balles – après, on avait compté au sol trente et une douilles – étaient parties presque simultanément contre les braqueurs, dans un déluge de pointes métalliques mortelles. C’était une nasse dans laquelle il était pratiquement inévitable de rester pris. La question n’était pas de savoir qui avait tiré le coup ayant touché la cible ; la question, c’était de savoir qui avait participé à la confection de cette nasse. Cela n’avait rien à voir avec la légitimité du comportement des carabiniers ce jour-là. Tirer sur ces braqueurs était inévitable et permis, et la mort de ce jeune avait été le résultat inévitable et permis d’une action collective. Fenoglio s’était demandé ce qu’il aurait répondu si on lui avait demandé s’il avait déjà tué quelqu’un.

Il aurait dit oui.

Lorsqu’ils arrivèrent sur les lieux de la fusillade, à Enziteto, il n’y avait plus personne. Fenoglio regarda sa montre avant de descendre de voiture : cinq minutes et une poignée de secondes s’étaient écoulées. Être conscient du temps, dans les cas d’urgence, c’est important. Cela aide à lutter contre l’inévitable distorsion de la mémoire, la perte de consistance des souvenirs, la contamination apportée par l’imaginaire.

Ils coupèrent sirènes et gyrophares. La rue était déserte, les fenêtres closes comme si le quartier était inhabité. Il y avait de nombreuses douilles, concentrées à deux endroits, à une vingtaine de mètres de distance l’un de l’autre. Deux groupes avaient ouvert le feu à coups de fusils et de pistolets et, s’il y avait eu des blessés, ceux-ci n’avaient laissé aucune trace de sang visible lors d’un examen sommaire.

Il régnait un silence inquiétant, ce qui contribuait aussi à l’impression que cet endroit était abandonné. D’ailleurs, dans un certain sens, c’était le cas, se dit Fenoglio. Enziteto était une partie de la ville abandonnée de tous, à moins de trois kilomètres de la mer, des restaurants, des établissements balnéaires et de l’aéroport. Il suffit d’emprunter la petite bretelle qui relie la route nationale à ce quartier et, en un instant, on se retrouve plongé dans un ailleurs indéchiffrable. Abstrait. Voilà, c’était l’adjectif adéquat : abstrait.

Enziteto, comme tant de périphéries démentes du monde, était un lieu abstrait. Une formule de son compatriote, le peintre Casorati, lui revint en mémoire, elle l’avait frappé, car elle semblait contenir une vérité fondamentale : « La peinture est toujours abstraite. »

Qui sait qui avait composé le 112 ? Il n’y avait vraiment personne – pas une voiture de passage, pas un gosse tombé par là par erreur, pas une mobylette, pas un vélo.

Un chien souffreteux traversa lentement la rue – comme pour souligner le concept. Puis le silence fut rompu par les sirènes. D’autres voitures de carabiniers déboulèrent, ainsi que des patrouilles de police, et le patron du commissariat arriva. L’univers reprit un minimum de concrétude, quoique précaire.

On fit le tour des immeubles à la recherche de quelqu’un qui ait vu quelque chose. De nombreuses portes restèrent fermées ; quelques personnes ouvrirent pour dire qu’elles n’avaient rien vu ; d’autres, sous garantie d’anonymat, décrivirent un échange de coups de feu entre les occupants de deux voitures, armés jusqu’aux dents de pistolets, fusils et mitraillettes.

Ils quittèrent Enziteto deux heures plus tard. Entre-temps, l’ensemble du personnel de la Division avait été mobilisé. Certains furent envoyés faire le tour des hôpitaux ; d’autres s’occupèrent de perquisitionner systématiquement le domicile de tous les repris de justice du quartier ; parmi ces derniers, trois furent conduits à la caserne pour être soumis à une analyse MEB-EDX, les tests permettant de détecter sur le corps des résidus de tir.

On emmena également à la caserne de Bari Grimaldi et sa femme, afin de les interroger sur la disparition de leur fils. Le rapport rédigé le lendemain pour le ministère public, dans lequel ils étaient accusés de complicité, décrivait ainsi leur audition : « Les deux conjoints ont nié l’existence de tout problème, et en particulier l’enlèvement de leur enfant. Priés d’indiquer où se trouvait le garçon, ils ont répondu qu’il était chez son oncle et sa tante maternels, résidants en Lombardie, pour quelques jours de vacances. Ils ont refusé de fournir les coordonnées téléphoniques desdits parents et n’ont su fournir aucun élément justifiant la présence de l’enfant, en période scolaire normale, chez lesdits parents. Grimaldi et son épouse ont été invités à collaborer, l’importance de leur collaboration dans les démarches pour retrouver l’enfant leur ayant été signifiée. Les individus susmentionnés ont pourtant refusé toute collaboration, niant l’évidence, s’enfermant dans un mutisme hostile et refusant de signer le procès-verbal. »

En fin d’après-midi, dans la campagne près de San Ferdinando di Puglia, à environ soixante-dix kilomètres au nord du lieu de la fusillade, on retrouva une Peugeot 205 brûlée, mais sur laquelle on reconnaissait aisément des traces de coups de feu. Le véhicule ayant été volé à Pescara, on étendit également les recherches à cette zone.

Plus ou moins à la même heure, trois hommes cagoulés débarquèrent chez la belle-sœur de Lopez Vito, cassèrent tout et rouèrent de coups son mari, qui n’avait aucun lien avec des milieux criminels. Ils voulaient savoir où était Lopez. Pour finir, ils tirèrent dans les jambes du mari, avant de s’en aller en lui disant que s’il restait estropié il pourrait remercier ce merdeux de Boucher.

Fenoglio alla se coucher à trois heures du matin. Il ne put s’endormir avant l’aube et, à sept heures, il était déjà réveillé.

8

En milieu de matinée, l’adjudant Pellecchia entra dans le bureau de Fenoglio en traînant les pieds.

— Eh bien, chef, tu as vu un fantôme ?

— Pourquoi ?

— Tu as une sale tête.

— La journée d’hier a été un peu rude.

— Ça oui, un peu rude.

— Tu es allé où, hier soir ?

— On m’a envoyé faire des perquisitions inutiles. Du temps perdu.

— Qu’est-ce que tu en penses, de l’histoire du fils Grimaldi ?

— Ce que j’en pense, c’est que Lopez me paraissait un gars intelligent – un gros salaud, mais intelligent. À l’évidence, je me trompais. Un type qui fait un coup pareil, c’est un fou.

— Tu es sûr que c’est lui ?

— Et qui ça pourrait être d’autre ?

Fenoglio ne répondit rien. En effet, qui ça pourrait être d’autre ?

— Ce matin, avant de venir ici, j’ai parlé avec un ami, poursuivit Pellecchia en reniflant – c’était chez lui un tic, conséquence d’un coup de tête reçu pendant une arrestation –, et j’ai un peu de neuf.

— À savoir ?

— La femme de Grimaldi a rendez-vous avec une voyante.

— Comment ça ?

— Tu ne sais pas ce que c’est ? Une voyante, une sorcière, une femme qui parle avec les morts. C’est pour savoir où est l’enfant.

— Tu sais quand elle y va ?

— Cet après-midi, aux manèges du largo Due Giugno. La voyante reçoit dans sa roulotte. Elle raconte qu’elle a le pouvoir de sortir de son corps et de retrouver les personnes disparues, entre autres conneries. Je ne sais pas si cette info peut être utile.

Fenoglio claqua des doigts, se leva, prit sa veste et se dirigea vers la porte.

— Allons-y ! Il faut arriver avant la femme de Grimaldi. Appelle Montemurro, il nous conduira.

La circulation était décourageante et la voiture n’avançait que de quelques mètres à la fois, entre de longues pauses. Il leur fallut presque une demi-heure pour effectuer un trajet qui, normalement, aurait dû prendre moins de dix minutes. Ils s’arrêtèrent à deux pâtés de maison de la fête foraine, et Fenoglio dit à Montemurro de les attendre dans le véhicule.