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Hachod, vieux libraire parisien, remet à un étrange client, un livre ancien contenant des pages dites maudites venant du fond des temps. Peu après ce dernier s’effondre sur la chaussée qui entoure le square de la place d’Italie à Paris. Sa main s’ouvre et quatre pages se détachent de l'antique reliure de cuir. Poussées par le vent qui s’est subitement levé, elles disparaissent entre les grilles qui entourent le square. Des morts défiant toute logique, vont alors se produire.
L’officier de police Eric Camoletti est chargé d’enquêter sur ces événements qui touchent au paranormal. Assisté de Martine, une jolie anglaise et du conservateur du musée de la Paléontologie situé au jardin des plantes, ils vont découvrir la présence de forces terrifiantes devenues incontrôlables.
Leur enquête les emmènera jusqu’en Égypte afin d’y révéler des secrets enfouis depuis la nuit des temps.
À PROPOS DE L'AUTEURNé en 1936 à Paris, André Cagnard est, dès son plus jeune âge, attiré par le monde du spectacle. Maître d’armes et cavalier, il a dirigé de nombreuses scènes d’action au théâtre et au cinéma. Après avoir rédigé quelques scénarios de films, il se lance dans l’écriture de romans.
Héritage est son dernier titre.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Thriller
ISBN : 979-10-388-0591-0
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : avril 2023
© couverture Ex Æquo
© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
Tout au long de la nuit, la tempête avait soufflé sur Paris. Les rues de la capitale étaient jonchées de branches d’arbres, de débris tombés des toits et de poubelles renversées.
Poussée par une ultime bourrasque, une multitude de feuilles mortes s’engouffra dans un long couloir à la suite d’un homme à la silhouette mince et instable.
Entièrement vêtu de noir, l’étrange personnage frappa quelques coups légers sur une porte qui fermait l’extrémité d’un local étroit où une lumière livide, venant d’un escalier de bois aux marches torturées, éclairait faiblement une rangée de cartons débordants de livres aux pages jaunies par le temps.
Aucune réponse ne lui parvenant, l’homme poussa le battant et pénétra dans une pièce où des objets étranges s’entassaient le long des murs recouverts de papier peint taché d’humidité. Essayant de s’adapter à la semi-obscurité, l’homme s’immobilisa sous la pâle lumière d’une ampoule électrique chapeautée d’un abat-jour mangé par la rouille. Dans un angle de la pièce, une table encombrée, à la limite de l’effondrement, cachait un vieil homme s’affairant à tourner les pages d’un livre à la couverture déchirée. Le visiteur s’avança vers le bureau improvisé, non sans jeter un regard vers un jeu d’échecs posé à la droite du vieillard qui tenait dans sa main libre un cavalier d’ivoire. Délicatement, il posa sa pièce sur une case en poussant un soupir de satisfaction. Une partie était en cours et un fou noir était couché sur le côté. Sans interrompre sa lecture, le vieillard déplaça son cavalier et invita son visiteur d’un hochement de tête à peine perceptible à prendre place devant lui.
Tapie dans l’ombre, une grande pendule à balancier essayait de rattraper le temps qu’elle avait perdu depuis longtemps. Le visiteur hésita un instant, faisant chanceler sa haute silhouette. Une étrange odeur d’oliban suintait d’un brûloir posé sur le bureau du vieux bonhomme, confortablement installé sur une chaise rembourrée d’un antique coussin éventré. Le vieillard portait autour du cou une écharpe de laine grise entortillée dont une frange était attachée à de petites lunettes en fer posées sur un nez long et pointu. Un épais collier de barbe, accroché à des joues fripées, lui donnait des allures de lutin en colère ; enfin il releva la tête et grommela :
— Vous êtes bien matinal !
L’homme en noir se cala sur une chaise branlante et posa les mains sur ses genoux. Il dit d’une voix d’une étrange douceur :
— Mon cher Achod, je vous écoute.
Achod repoussa le vieil ouvrage qu’il consultait et tendit la main vers un tiroir de son bureau. Il en sortit un grand portefeuille en cuir grenu entouré d’une corde effilochée et le maintint devant lui. À ce moment précis, il remarqua qu’une intense émotion naissait sur le visage de son vis-à-vis. Entre les deux rabats de cuir, on devinait un curieux amalgame de parchemins et de manuscrits en papier ancien, mélangés de manière hétéroclite. Achod posa le portefeuille et le recouvrit de ses mains.
— J’ai enfin trouvé ce que vous cherchiez.
Il crut déceler une réaction positive sur le visage de son visiteur.
— Comme vous le voyez, cet ensemble non relié est ceint par une corde. C’était la corde ceinture du froc d’un moine. Ce moine était un homme de pure sainteté qui fut capable, il y a trois siècles, de maîtriser les horreurs contenues dans ces pages.
L’homme en noir releva la tête :
— Vous prenez beaucoup de précautions inutiles, il me semble.
Achod porta les mains vers son visage et les reposa lentement sur le volume :
— Ce n’est pas à un ancien jésuite, si ancien veut bien dire quelque chose dans votre cas, que j’apprendrai les ruses et les détours du Malin.
— Ancien est le mot juste, le coupa l’homme en noir.
Achod continua, d’une voix où perçait un léger accent :
— Ce document est composé de manuscrits anachroniques, pour certains vieux de plus de trois mille ans, de hiéroglyphes sur papyrus ainsi que de textes en araméen, d’imprimés remontant au XVIe siècle et de notes sur parchemin.
Les yeux braqués sur la couverture fermée par la corde du moine, l’homme en noir garda le silence. Achod tapota le cuir.
— Vous connaissez les Yézidis, aussi appelés les « adorateurs du diable » ?
L’homme se redressa sur sa chaise, tendit la main vers l’échiquier, en déplaça une pièce, puis, sans regarder le vieil homme, murmura :
— Si vous parlez des « Tchlebi » du Moyen-Orient, je vous suis, mais ils ne sont guère adorateurs du diable. Ce sont leurs ennemis qui leur ont donné ce qualificatif.
Sa main se porta à nouveau vers l’échiquier. Achod n’appréciait pas les manières de son visiteur. Il se saisit du fou noir couché, le déposa sur une case et se pencha en avant. Joignant les mains à la hauteur de son menton, il soupira et dit d’une voix où perçait l’agacement :
— Vous avez raison, leur légende raconte qu’Eblis — il fit un geste de dérision — votre Lucifer, a refusé d’adorer l’homme après que Dieu le lui a ordonné, acte sans gravité sans doute.
Achod déplaça lentement son fou noir. Contre le mur, la pendule émit un bruit de mécanisme à l’agonie. L’homme en noir mit l’index sur sa bouche et fit entendre un léger sifflement de désapprobation. Devant lui, Achod feignit d’ignorer son geste. Il ajouta :
— En fait, les Yézidis n’ont jamais manifesté de méchanceté.
À la dérobée il observa l’énigmatique personnage qui resta de marbre. Après quelques secondes où le silence régna, le vieil homme continua :
— Mais quelques-uns d’entre eux se séparèrent de leur peuple pour créer, au XIVe siècle, une secte. Et, par un retournement subtil de leur théologie, ceux-là se vouèrent entièrement à l’adoration du diable…
Le silence s’établit à nouveau. L’homme en noir bougea sur sa chaise. Achod remarqua l’impatience de son étrange visiteur et fut pris d’une quinte de toux qui l’empêcha de reprendre son explication. L’air autour des deux hommes devenait irrespirable.
— « Rien n’est vrai, tout est malsain », murmura l’homme en noir, les yeux rivés sur l’échiquier.
Achod sembla recevoir une décharge électrique. Cette maxime venue du fond des temps réveillait en lui des inquiétudes oubliées.
— Revenons au manuscrit, proposa le jésuite.
— J’y viens…, susurra le vieil Arménien. Un prophète écrivit alors un texte infernal contenant toutes les horreurs et les exécrations de ce monde. Le but : détruire la race humaine afin de livrer le monde aux anges de l’enfer.
— Excessif, non ?
Achod leva la main gauche dans un geste d’apaisement puis la reposa sur l’épais portefeuille de cuir. Il restait immobile et semblait chercher ses mots :
— Mon frère… Vous le savez aussi bien que moi, le diable n’est jamais aussi puissant que lorsqu’on ne croit plus en sa présence !
Il tourna alors les yeux vers un lourd crucifix posé sur une table basse et placé tout près d’une icône. Il ajouta :
— Ce manuscrit contient l’esprit suprême de la destruction…
— Lui ont-ils donné un nom ? demanda son interlocuteur, dont le visage s’était soudain assombri.
— Il n’a pas de nom, ou plutôt, il a tous les noms… et tous les visages. Quatre pages de ce document sont particulièrement redoutables. Prenez bien garde que jamais un œil profane n’y jette un regard !
Il respirait maintenant avec difficulté et fixait alternativement l’homme et le crucifix. Le vent, qui avait repris de la force, fit trembler une fenêtre donnant sur une petite cour.
— Dernière précaution : la compagnie des « prêtres d’Ararat » suggéra, en des temps éloignés, d’ouvrir ces textes uniquement au sein d’un lieu consacré, afin de ne pas attirer…
L’homme en noir rejeta la tête en arrière et termina la phrase lancée par Achod :
— De ne pas attirer quoi ?
Achod ne répondit pas, mais décela un mince sourire sur les lèvres de son interlocuteur qui porta la main vers l’ouvrage. Une lueur étrange habitait soudain ses yeux. Derrière ses lunettes, Achod l’observait.
Le regard que l’ancien jésuite avait posé sur la couverture lui avait glacé le sang. Le vieil Arménien y jeta à son tour un œil furtif. Sa surprise fut grande quand il y vit une inscription primitive, composée de signes qui lui étaient inconnus, contenue dans un cercle déchiré. Son cœur manqua un battement. Cette inscription était absente quand il avait étudié le portefeuille — il en était certain.
Il posa nerveusement les mains sur la couverture, voulant la cacher aux yeux de son visiteur. D’une voix mal assurée, il demanda :
— J’ai encore besoin de quelques heures afin de parfaire mon étude.
Sa voix tremblait, à la limite de l’inaudible. Il s’efforça de la raffermir :
— Jusqu’à ce soir, disons… 18 heures ?
Leurs regards se croisèrent. Devant l’exigence et le changement de ton du vieil Arménien, le jésuite sembla quelque peu déstabilisé.
— Comme vous voulez, dit-il en fixant les mains d’Achod, toujours posées sur la couverture de cuir.
Enfin il se leva et d’un geste lent, il déplaça un cavalier sur l’échiquier.
— 18 heures précises.
Achod le regarda partir. D’un revers de manche, il renversa le jeu d’échecs sur le sol et jeta un regard affolé sur la couverture de cuir — le cercle déchiré s’affirmait. Une chose était sûre, il représentait l’astre lunaire.
***
Des bourrasques glaciales avaient amoncelé des débris de toutes sortes qui encombraient à présent le trottoir et une partie de la chaussée autour du square de la place d’Italie. L’impitoyable souffle avait diminué, agitant encore les dernières feuilles pendant au bout de leurs branches noires et torturées.
Le satyre de pierre, planté au milieu du bassin qui occupait le centre du square, avait lui aussi résisté aux assauts du vent. L’hiver s’annonçait.
La page d’un journal trempée par les pluies incessantes de la nuit vint se plaquer sur la statue, cachant le visage de l’inquiétante silhouette.
Le journal resta accroché à sa proie puis se déchira pour rejoindre un escalier et se perdre vers une grille fermée pendant la nuit.
La place d’Italie était déjà envahie de voitures et de camions, annonçant le début d’une journée de labeur. Huit artères y conduisaient, elle était la plaque tournante du XIIIe arrondissement et recevait de plein fouet le désordre de l’avenue d’Italie qui amenait des flots ininterrompus de voitures arrivant de la banlieue sud.
Il était 7 heures du matin et le bruit de la circulation devenait insupportable.
Réussissant à se faufiler au milieu du tumulte, des nuées de pigeons commençaient leur journée à la recherche d’une éventuelle pitance. Soudain, dans un ensemble parfait, ils s’envolèrent, semblant fuir une chose invisible.
Une jeune femme, surprise, s’arrêta au milieu de la nuée de plumes en se protégeant la tête avec son sac à main. Pris de panique, les volatiles allèrent se poser sur les toits des immeubles les plus proches.
Simultanément, un camion poubelle surgit, débouchant du boulevard Blanqui. Coupant la circulation, il s’engagea sur la chaussée, fonçant droit vers l’entrée du square.
Le jour venait à peine de se lever et la lumière que dispensaient encore les lampadaires se reflétait sur le pavé humide. Les automobilistes commencèrent alors un concert de klaxons, frustrés par l’intrusion du camion qui venait de s’arrêter à proximité d’une benne en fer remplie de détritus de toutes sortes.
À l’entrée du square qui s’ouvrait sur l’avenue d’Italie, la statue de bronze du maréchal Juin, héros de la Seconde Guerre mondiale, observait l’horizon dans l’attente d’un ennemi improbable.
L’embouteillage était à son comble. Les vitres des voitures étaient baissées, les insultes fusaient, la tension montait.
Au bord du trottoir, la benne en fer bascula à l’intérieur du camion poubelle, y déversant un mélange de branches cassées et de papiers gras.
Le chauffeur, pressé par le concert de klaxons, s’activait sur ses manettes. La benne enfin vide retrouva le trottoir avec fracas.
Le conducteur enclencha une vitesse et embraya, lançant son camion en avant. À ce moment une feuille de journal vint se plaquer sur son pare-brise, envahissant son champ de vision. Son pied glissa sur l’embrayage — le moteur cala, immobilisant le lourd véhicule. Passablement énervé, il actionna les essuie-glaces qui finirent par chasser la feuille de papier réduite à l’état de pâte grise et sale.
Un piéton qui se faufilait entre les voitures s’approcha du camion et reçut l’horrible pâte visqueuse en plein visage. Aveuglé et surpris, il recula au milieu des automobiles et trébucha malencontreusement sur un pavé disjoint devant un petit véhicule utilitaire qui ne put l’éviter. Le choc le projeta en arrière. Glissant sur le sol mouillé, la camionnette roula sur le pauvre homme qui disparut sous les roues crasseuses.
***
Au septième étage d’un immeuble qui formait l’angle de l’avenue de Choisy et de l’avenue d’Italie, Éric Camoletti se réveilla en sursaut. L’œil hagard, les cheveux en bataille, il s’était assis sur son lit. Sa nuit avait été tourmentée, un rêve étrange avait perturbé son sommeil. Une chose l’intriguait. Il rêvait rarement et son rêve ressemblait à un cauchemar. À côté de lui, les draps témoignaient d’une présence récente. Camoletti se passa la main dans les cheveux, puis la posa doucement à l’emplacement où le drap avait été froissé.
— Si tu crois que je n’ai rien vu, tu te fous la patte dans l’œil !
Camoletti posa les pieds sur le sol et voulut enfiler ses chaussons. Il en manquait un.
— Mon chausson, rends-moi mon chausson ou je te donne à garder à la concierge !
Un bruit fit résonner la table basse sur laquelle était posée la dernière acquisition de Camoletti, une télévision à écran plat qui diffusait en boucle les infos sur LCI. Le son n’était pas coupé, Éric aimait dormir avec cette présence en sourdine au pied de son lit. La table bougea, faisant vaciller l’écran neuf. Toujours assis, Camoletti regarda, impuissant, l’appareil qui menaçait de tomber. Il allait se lever quand la tête touffue d’un chien gris apparut, tenant dans sa gueule le chausson manquant. Camoletti porta la main vers le tiroir d’un meuble de chevet.
— Rends-moi mon chausson ou je te tire dessus !
L’animal, coincé sous la table, avait les oreilles plaquées dans une expression de soumission. Le chien émit un petit jappement et enfin sortit de sa cachette. En rampant sur la moquette, il arriva aux pieds de son maître qui avait fait mine de se saisir d’un revolver enfoncé dans un étui de cuir. Le chien, un énorme bobtail, lâcha enfin le chausson et se mit sur le dos, pattes en l’air, attendant que son maître lui gratte le ventre. Camoletti approcha la main. Le tumulte des klaxons avait redoublé, amplifié par l’arrivée d’une ambulance et d’un car de police. Éric suspendit son geste et se leva, se dirigeant vers la porte-fenêtre qui s’ouvrait sur la place d’Italie.
— T’arrives à dormir, toi ? Moi, pour dormir il faut que je picole, et cela commence à devenir grave.
Il se tourna vers son chien.
— Va falloir qu’on déménage ! Dommage, on a une belle vue !
Il tira les rideaux, tourna la crémone et ouvrit la porte-fenêtre à deux battants qui donnait sur un balcon assez grand pour accueillir deux transats. Opni avait le sien et il était hors de question que son maître l’utilise. Une nuée de pigeons s’envola, projetant quelques plumes sur Camoletti. Comme une bombe, le chien se précipita vers les volatiles, au risque de faire tomber son maître. Clignant des yeux, toujours fasciné par le spectacle qu’il découvrait tous les jours à son réveil, Camoletti s’exclama en bâillant :
— C’est trop beau ! On reste ! Paris vaut bien une… petite cuite de temps en temps.
C’était sans appel, le whisky était un bon remède contre l’insomnie. Le chien avait posé les pattes sur la rambarde et regardait la place complètement embouteillée à la suite d’un accident. Camoletti s’avança et s’accouda à côté de l’animal dont la tête dépassait des fleurs qui ornaient le balcon. Le bobtail frétillait comme s’il avait compris la phrase prononcée par son maître. Il aboya en direction des pigeons qui tournoyaient au-dessus d’eux, bien décidés à reprendre leur place sitôt les deux intrus disparus. Camoletti s’étira en poussant un long soupir, puis il s’adressa à son chien, à qui il avait l’habitude de faire la conversation :
— Tu vois Opni, tant qu’ils ne creuseront pas un passage souterrain pour les piétons sous ce square, il y aura toujours des accidents et tant qu’il y aura des accidents, ils nous empêcheront de dormir. Et s’ils en creusent un, ce sera un beau bordel pendant les travaux !
Un instant, il observa le square. Son cauchemar lui revenait à l’esprit. En bonne Italienne, sa mère disait : « Si tu fais un cauchemar, il faut aller te confesser le plus tôt possible, sinon il se réalise. » Lui, à l’église !… Pas le temps ! Il chassa cette réflexion d’un geste nerveux et resta au milieu de sa chambre, observant le désordre qu’il avait laissé depuis quelques jours.
— Fais-moi penser à demander à madame Mortini de venir faire un peu de ménage. T’as compris ?
Opni, déjà sorti de la chambre, s’était engouffré dans le living. Assis à côté de la porte d’entrée, il attendait, sa laisse dans la gueule. Camoletti passa la tête dans le couloir.
— Hé ! Pas si vite, d’abord la douche, après je déjeune et ensuite, peut-être, on sortira.
Opni jappa deux fois, puis il se coucha sur la moquette râpée. Ayant entré son code dans son portable, Camoletti put enfin consulter ses messages. Il rejoignit une petite cuisine où une table encombrée attendait qu’on la débarrasse d’une bouteille de whisky largement entamée. Il poussa le tout pour griffonner sur un calepin. Il en arracha la page et la fourra dans la poche de sa veste qui était posée sur le dossier de sa chaise.
Sur la place, la circulation s’était améliorée. Une ambulance, sirène hurlante, emmenait le piéton renversé. La police rétablissait la circulation. Camoletti avait rejoint son balcon, tenant une tasse de café bouillant, quand son téléphone fixe sonna sur la table de chevet. Il alla décrocher le combiné :
— Oui ! Salut ! Oui, je suis réveillé ! Je t’écoute. Pourquoi tu ne m’appelles pas sur mon portable ? Oui… les Chinetoques ? Vingt minutes, j’arrive. Faut que je conduise Opni où tu sais. Ça te fait rire ? Va te faire foutre !
Camoletti, dont le visage s’était soudain fermé, reposa le combiné et se dirigea vers la douche en bougonnant.
***
Au pied d’un immeuble, une porte de verre s’ouvrit devant Opni qui se précipita vers un arbre. Camoletti marchait derrière lui, tiré au bout de la laisse. Une dame d’un certain âge le suivait et entretenait une conversation animée. La dame s’empressait :
— Vous avez l’air fatigué commissaire !
— Pas si vite, Madame Mortini… « officier de police » suffira pour le moment.
Camoletti tira sur la laisse, essayant d’arrêter le jet continu avec lequel Opni arrosait copieusement l’un des arbres qui entouraient la place ; un vrai cauchemar de branches torturées. Ces arbres, dont le nom savant lui échappait, étaient recouverts d’une écorce noire et rugueuse qui ressemblait à la peau d’un serpent.
Soudain un crissement de pneus fit sursauter madame Mortini. Camoletti, habitué à ce genre d’événement et toujours accroché à la laisse d’Opni, tourna la tête vers l’origine du bruit.
Des piétons couraient vers un garçon d’une quinzaine d’années, accompagné d’une jeune fille qui tenait encore son portable à la main. En plein milieu de la chaussée qui contournait le square, les deux ados venaient d’éviter une voiture qui avait terminé sa course contre une barrière de travaux.
— Ils me foutent la trouille, ces mômes toujours pendus à leur téléphone ! À chaque fois qu’ils traversent cette place, je sens plus mes jambes. Et il n’y a même pas un flic pour faire la circulation. Oh ! Excusez-moi, j’oubliais.
La vieille femme tourna le dos et poussa la porte de l’immeuble. Camoletti l’entendit marmonner :
— Je fais votre ménage et je mets vos clefs dans votre boîte aux lettres comme d’habitude.
Elle s’arrêta sur le pas de la porte.
— Je peux aussi garder Opni si vous voulez !
À ce moment, le chien cessa d’uriner et fit face à la gardienne. Découvrant ses canines, il grogna dans sa direction. Madame Mortini n’insista pas, la porte de verre se referma sur elle. Opni, rassuré, par à-coups, non sans regarder vers la porte de l’immeuble. Son maître, amusé par son comportement, lança :
— Tu pisses en bégayant maintenant ? Ça, c’est la meilleure !
Poussé par une rafale de vent, Camoletti passa devant son immeuble et s’engagea sur l’avenue de Choisy où quelques feuilles arrachées aux arbres de la place fouettèrent le dos d’Opni qui tirait sur sa laisse. Vu de l’avenue des Gobelins qui descendait vers la rue Mouffetard, l’immeuble où il habitait ressemblait à la proue d’un paquebot.
Il y avait deux balcons, le plus grand au septième étage était celui de l’officier de police Éric Camoletti, attaché au commissariat du XIIIe arrondissement qui avait récemment été partiellement détruit par un incendie. Sa réouverture après réfection totale lui avait enfin permis de réintégrer un bureau neuf.
Camoletti, enfant du XIIIe, avait été élevé dans le quartier de la Butte-aux-Cailles où son père tenait un comptoir. Son père disait « comptoir », mais sa mère Lætitia rectifiait toujours en disant « débit de boissons ». À la suite du décès de son père, Lætitia était repartie en Italie. Camoletti resta à Paris où il s’installa dans l’appartement qu’elle lui avait laissé. Fort de quelques années de droit, il entra à l’École nationale supérieure de police où il décrocha son diplôme. Il pensait souvent à son frère Roberto, à qui il téléphonait une fois par semaine en Arizona, aux États-Unis, où il travaillait comme cuisinier dans un restaurant français. Enfin c’est ce que Roberto disait, mais Camoletti n’était pas dupe. Roberto habitait une grande maison avec piscine. Il lui avait envoyé des photos. Une piscine et une maison ? Ce n’était pas avec un salaire de cuisinier qu’on pouvait s’offrir tout ça !
Tous les ans, Camoletti rejoignait l’Italie pour les vacances à côté de Sienne, en Toscane. Mais ses racines étaient à Paris et il ne voulait pas abandonner ses souvenirs. Sa mère avait essayé de l’intéresser à son pays en lui présentant de belles Italiennes, mais lorsqu’on mesure 1 m 87, qu’on se cogne partout, qu’on chausse du 45 et qu’on écrase les pieds de ces dames parce qu’on ne sait pas danser, ça, c’est un handicap. De plus, les copains, le foot, sa collection de bandes dessinées anciennes et son métier où il n’avait pas d’horaires fixes ne lui laissaient pas beaucoup de temps pour la gaudriole. « Gaudriole » était un mot qu’affectionnait son Italien de père quand il voulait montrer qu’il connaissait la langue française. Les filles d’un soir, c’était tout ce qui l’intéressait et ça le calmait pour quelques jours. Et puis, il y avait Opni, un mâle de trois ans qui avoisinait les trente kilos de muscles et surtout de poils. Il aimait parler avec son chien. Il était sûr qu’il comprenait, ce qui faisait sourire son copain Jacques, officier de police comme lui à la BAC. Ils s’étaient connus au collège de la rue du Moulin-des-Prés. Le XIIIe est parcouru de rues qui portent des noms extraordinaires, disait sa mère, et le XIIIe était plus proche de l’Italie que n’importe quel autre quartier de Paris. La preuve, il y avait une place d’Italie et Lætitia avait insisté pour habiter là, dans ce petit appartement qu’elle et Pascalino, son père, avaient acheté après avoir vendu le comptoir, rue des Cinq-Diamants.
De temps en temps, Éric avait des coups de cafard, alors Jacques l’évitait, car il n’était pas à prendre avec des pincettes.
Les coups de cafard se traduisaient par une cuite tout seul, dans sa cuisine d’où il regardait LCI par la porte ouverte de sa chambre, assis sur une chaise, son arme à côté de lui comme s’il allait se suicider. Souvent il posait le canon sur sa tempe. Là, il armait son petit 38, restait quelques secondes immobile puis rabattait le chien et reposait l’arme. Alors, il prenait du papier et il écrivait à sa mère que tout allait bien. Parfois, quand il faisait très chaud durant les nuits d’été, il dormait sur son balcon, avec Opni et le ciel pour témoin, comme dans la chanson. Mais l’approche de l’hiver, pour ce fils d’Italiens, c’était moins de soleil et plus de pluie, et on était à la fin du mois de novembre. Depuis quelques jours, il ne savait pas pourquoi, il sentait qu’il allait se passer quelque chose, et ce quelque chose était sur le point d’arriver.
Il en était là de ses réflexions quand il s’arrêta devant le square de Choisy, non loin de la rue de Tolbiac. Il venait de franchir la frontière du quartier chinois, qui avait tendance à s’étaler un peu trop à son goût. « Les Chinois, ça bouffe les chiens », lui disait souvent Jacques pour le taquiner. Camoletti lui avait interdit d’en parler devant Opni. « Il comprend tout, alors il ne faut pas lui foutre la trouille ! » Il venait de s’arrêter devant un petit magasin dont le rideau de fer se levait en grinçant. Une jeune femme apparut derrière la vitre. Opni tira sur sa laisse en agitant le bout de queue qui lui restait. Camoletti attendit sur le trottoir. À l’intérieur s’entassaient des meubles sans âge. Des tableaux étaient posés à même le sol ou accrochés aux murs et, plus grave, des bibelots de toutes sortes, plus fragiles les uns que les autres, étaient éparpillés sur des étagères branlantes.
— Bonjour, Éric, vous pouvez le lâcher !
Il décrocha la laisse du cou de son chien qui vint tranquillement s’asseoir aux pieds de la jeune femme.
— Je ne suis pas trop en retard ?
— Non, vous tombez à pic ! Vous allez m’aider à sortir la table ronde qui est là.
Elle tournait déjà le dos. Camoletti la suivit dans la boutique. Elle portait une salopette en toile bleue et une chemise épaisse. Habillée de cette manière, elle n’avait rien d’une ballerine, mais avec un petit peu d’imagination, et Camoletti en avait, on pouvait deviner des mensurations parfaites. Martine venait de fêter ses 30 ans. Camoletti l’avait décrite rapidement à Jacques.
— Alors ? Sa poitrine, comment elle est ?
— Il y a ce qu’il faut là où il faut, ça te va ?
Il allait rajouter « connard », mais n’en fit rien.
La première fois qu’il avait rencontré la jeune femme, Jacques avait failli siffler d’admiration. Il avait dit à l’oreille de Camoletti :
— À part ses yeux clairs, si ta mère la rencontre un jour, avec ses longs cheveux noirs, elle va la prendre pour une Ritale.
Quand il entendit son accent, il changea d’avis. Martine Metcalff était arrivée en France un an plus tôt, après des études à l’université de Birmingham où elle avait décroché une licence d’histoire des civilisations anciennes et des religions. Ce bagage lui avait ouvert les portes d’une société de production cinématographique qui produisait des courts-métrages historiques. Malheureusement, six mois plus tard, la société faisait faillite. Alors elle avait accepté de s’occuper de cette petite boutique de brocante. Une amie hollandaise installée à Paris lui avait demandé son aide. Elle lui avait loué un petit deux-pièces au fond de la cour, derrière le magasin.
Ses parents étaient décédés à un an d’intervalle. Son père le premier, à la suite d’une hémorragie cérébrale. Il était mort dans ses bras, dans la petite maison où Martine était née. Sa mère n’avait pas survécu à la disparition de son mari. Elle était morte de chagrin un an plus tard. Pourtant, Martine avait tout fait pour l’aider à survivre, mais au matin du 10 juillet, elle l’avait trouvée sans vie, dans son lit, le visage tourné vers une photo qu’elle avait posée sur l’oreiller, là où son mari avait dormi toute une vie. La maison était devenue trop grande pour elle et les souvenirs qui la hantaient la mettaient dans un état de déprime permanente. Elle y hébergea Marc, un homme qu’elle pensait aimer, mais un jour de novembre, elle décela chez lui un étrange comportement. Il devenait distant et passait ses soirées au pub avec des copains où la politique était au centre des conversations. La veille de Noël, des policiers vinrent arrêter Marc au petit matin. Ils trouvèrent des armes dans sa voiture. Il fut condamné à cinq ans de prison. Martine ne voulut pas en savoir plus. Alors elle prit sa décision. Elle vendit la maison pour une somme dérisoire et partit pour la France.
Camoletti l’avait rencontrée pour la première fois dans son bureau, au commissariat. La porte du magasin ayant été fracturée, elle était venue déposer une plainte. Quelques jours plus tard, ils s’étaient croisés avenue d’Italie et elle avait fait connaissance avec Opni. Curieuse, elle avait demandé :
— Pourquoi ce nom, Opni ?
— Opni, ce sont les initiales d’objet poilu non identifié – Ovni, objet volant non identifié. Ovni — Opni !
Martine, avec un sourire qui ne trompait pas, avait répondu :
— Oui, pourquoi pas ! Ça change et ça lui va bien, ajouta-t-elle, l’œil rieur, fallait y penser !
Ils venaient de déposer la table ronde sur le trottoir. Éric sortit de la poche de sa veste de cuir un livre qu’il tendit à la jeune femme, mais il suspendit son geste ; Martine regardait par-dessus son épaule :
— Quelque chose vous inquiète ?
— Non ! Enfin oui, c’est cet homme en noir là-bas, à côté des enfants qui jouent sur le trottoir.
— Je le vois. À part qu’il est vêtu de noir, qu’il est grand et maigre… Il m’a tout l’air d’un prêtre ! Vous ne trouvez pas ?
— Oui, ça y ressemble !
Martine prit l’ouvrage et, oubliant l’inquiétant personnage qui s’éloignait vers la place d’Italie, elle demanda :
— Alors ce livre, vous avez aimé ?
— Ce n’est pas le genre de littérature qui m’attire, mais je dois dire que j’ai été scotché dès le début.
— Daphne du Maurier, Les oiseaux, vous ne connaissiez pas ?
À ce moment, Opni fit un bond en direction d’un pigeon qui s’était posé à quelques mètres. Cela permit à Camoletti de noyer sa réponse dans le bruit qu’il fit pour attraper le collier de son chien. Il essaya un timide :
— Il faudrait en tirer un film !
La jeune femme lui jeta un regard étonné.
— C’est déjà fait ! En 1963… Alfred Hitchcock.
— Vous n’auriez pas un autre bouquin ? demanda-t-il, sentant qu’il avait loupé une occasion de se taire.
Martine le précéda :
— Je vais vous donner Rebecca, c’est du même auteur.
Elle se pencha et fouilla au milieu d’une petite bibliothèque. Elle en sortit un livre aux pages aussi jaunes que le précédent et se retourna. Elle était si près d’Éric qu’il resta un moment immobile, comme déconnecté de la réalité, puis il se reprit, voyant Opni qui se faufilait au milieu d’objets fragiles.
— Opni, non !
— Ne vous inquiétez pas, il est très habile, il ne renversera rien !
Le livre à la main, Camoletti observait son chien qui s’était installé sur une couverture au fond du magasin. Maladroitement il dit :
— Je ne sais pas comment… Vous me gardez Opni et…
— … Et c’est normal, répondit Martine, occupée à exposer des objets sur la table.
— Pourquoi est-ce normal ?
— Parce que j’aime bien Opni, c’est tout !
Camoletti lança un retentissant « veinard ! » en direction de son chien. Le commentaire était de trop, mais il était trop tard, il avait parlé trop vite. Il ajouta :
— À ce soir ?
— OK, fine ! lança la jeune femme sans se retourner.
Elle s’était éloignée de la table et s’assurait de la bonne disposition des bibelots qu’elle avait installés. Elle ne put se retenir de jeter un dernier coup d’œil vers Camoletti. Les mains dans les poches de sa veste de cuir, elle le vit se diriger vers la place d’Italie qu’il contourna afin de rejoindre son lieu de travail.
Il arriva par l’entrée qui était à l’opposé de la porte principale. Un petit parking, le long de la rue Primatice, accueillait une dizaine de berlines et quelques fourgons de police, rangés en épis. Il salua les deux policiers en faction et monta rapidement les marches, le visage fermé.
Comme tous les jours, quand il pénétrait dans le commissariat, il s’opérait en lui une incroyable transformation. Et là, il valait mieux être de son côté. Il poussa plusieurs portes et se retrouva au milieu de la faune habituelle : voyous, drogués, voleurs de sacs à main et autres malfaisants, comme les avait baptisés Jacques. Après avoir serré la main de quelques collègues, il passa devant une pièce de rétention fermée par un grillage. À l’intérieur, trois femmes discutaient en faisant de grands gestes. Camoletti allait s’éloigner quand une voix éraillée l’interpella :
— Monsieur Camoletti ?
Derrière le grillage, une femme paraissant la quarantaine le fixait avec des yeux de chien battu. Camoletti revint sur ses pas et découvrit l’origine de la voix :
— Gillian ! Encore le square ?
La jeune femme s’était levée. Camoletti, qui la connaissait, lui reprochait, à chaque fois qu’elle atterrissait au commissariat, ses deux paquets de cigarettes par jour.
— Je me suis fait prendre avec un client derrière la statue du maréchal, dit-elle, vos collègues devaient être en planque depuis longtemps. Enfin je suis là, tant pis !
Camoletti appela un fonctionnaire en faction :
— Ouvre !
Le policier fit claquer la serrure. Camoletti prit la main de Gillian et la tira vers la sortie :
— Viens, on peut arranger ça !
La jeune femme le suivait à petits pas, se doutant qu’il allait foutre le bordel pour la sortir de là. Camoletti se fraya un chemin au milieu des flics et des détenus. Il traînait littéralement Gillian vers un grand comptoir, derrière lequel se tenait un officier de police. Sans se présenter, Camoletti demanda :
— Qui a tapé le rapport concernant ma copine ?
Sans lever la tête de ses dossiers, le policier répondit d’une voix où perçait l’agacement :
— C’est moi !
— Je l’emmène, on la laisse partir, tu fais le nécessaire !
— T’en prends la responsabilité ?
Sans répondre, Camoletti continua son chemin, tirant Gillian vers la sortie. Sans dire un mot de plus, il s’effaça et la regarda s’éloigner. Il resta un moment en haut des marches du commissariat. Elle se retourna, son rimmel avait coulé, ce qui donnait encore plus d’intensité à son regard. Ancienne danseuse, Gillian avait sombré dans l’alcool et la drogue après une longue période de vaches maigres et de mauvaises fréquentations. Elle était encore jolie et il fallait bien vivre.
— Je… je ne sais vraiment pas comment vous remercier !
Camoletti jeta un regard fugace vers les deux flicards qui les observaient à côté d’une voiture d’intervention.
— Si tu veux me remercier, ne fous plus les pieds dans le square ! Ça devient dangereux. J’ai pas envie de te retrouver au petit matin découpée en morceaux. Allez, file !
Gillian ne se le fit pas dire deux fois et s’éloigna. Camoletti allait tourner les talons quand un des deux officiers de service, observant la démarche chaloupée de Gillian, lança d’une voix où perçait un accent du midi :
— Putain, c’est pas un cul, c’est une arme prohibée !
Lentement, Camoletti se retourna vers lui. Cela n’était rien d’autre que de la connerie, de la connerie gratuite pour faire rire, et il n’aimait pas ça.
— D’abord, tu vas être poli en parlant de Madame, et puis si toi et tes petits copains retournez l’emmerder ou la mater dans le square, je vous bouffe le foie ! Vu ?
Quelques minutes plus tard, Camoletti prenait un ordinateur portable dans son bureau et, accompagné de deux collègues, il repartait vers la rue Mouffetard, située en bas de l’avenue des Gobelins. Là, il avait constaté un cambriolage dans un restaurant. Il avait déjeuné sur le pouce à côté de la mosquée où il avait retrouvé Jacques. L’après-midi s’était passé sans problème et Jacques était rentré au bureau vers 16 heures. Sans trop se presser, Camoletti était allé prendre la déposition d’une vieille dame qui avait été agressée en bas de son immeuble. Elle ne pouvait pas se déplacer jusqu’au commissariat. Ses agresseurs l’avaient frappée à coups de pied et ils lui avaient volé son porte-monnaie. Assise à une table recouverte d’une nappe à fleurs, la vieille dame pleurait, décrivant à Camoletti l’épreuve qu’elle avait subie. Tous les jours, il recueillait ce genre de plainte et celle-ci n’allait pas l’aider. Pendant quelques secondes, ses mains tremblèrent. Un instant, le visage de sa mère se substitua à celui de la vieille dame. Il resta devant son ordinateur, immobile, les yeux sur le clavier. La vieille dame s’inquiéta :
— Ça ne va pas ?
— Si… si… Madame, je vais très bien, merci !
Il refusa la tasse de café qu’elle lui proposait, ferma son ordinateur et prit congé. Il avait terminé sa dernière audition. Il remonta la rue Jeanne-d’Arc où était érigée la statue de la Pucelle. Il était 17 heures. Il avait encore du travail au bureau. Camoletti monta rapidement les marches qui menaient à l’entrée principale du commissariat. Il s’engagea sous le portillon de contrôle qui se mit à lancer des bips ininterrompus, sous l’œil d’un policier en uniforme. Ce dernier lui désigna l’escalier qui menait aux bureaux de la BAC :
— On vous attend là-haut !
— Qui ? demanda Camoletti en s’arrêtant sur les premières marches.
— Votre copain rasta, son gagne-pain est là aussi. C’est moi qui les ai installés chez vous.
— Pourquoi dans mon bureau ? Jacques n’est pas encore arrivé ?
— Si, je l’ai vu passer et il est ressorti. Il est parti vers la rue Fagon.
— Il est allé à la librairie sans moi ? Je suis sûr qu’il a coupé son portable ! s’insurgea Camoletti qui s’activa sur son téléphone.
Arrivé en haut des marches, il fit irruption dans une salle d’attente où des policiers en tenue se tenaient devant un distributeur de café. Sur des chaises fixées au sol, les « prises » du jour étaient menottées. Camoletti prit un café des mains d’un flic qui resta les doigts ouverts. Sous les yeux amusés de ses confrères, Camoletti but à petites gorgées et projeta le gobelet de carton dans une poubelle déjà pleine. Il lança en l’air une pièce de deux euros que le policier attrapa au vol :
— Garde la monnaie !
Au passage, il dévisagea les clients menottés à leur siège.
— Ils sont encore plus moches que ceux d’hier !
Arrivé devant son bureau, il poussa violemment la porte qui claqua contre le mur. Camoletti fonça directement sur un fauteuil de cuir. Il manipula encore une fois son portable. Devant lui, une très jeune femme était assise, la jupe remontée sur les cuisses. Sa bouche était boursouflée.
— Cache tes jambes, t’es pas dans un bordel ici !
Toujours son portable à l’oreille, il vit la porte qu’il avait claquée contre le mur se refermer lentement. Un rasta se tenait le nez et le regardait.
— Quoi, tu veux un avocat ? Tu vas porter plainte toi aussi ? Non, c’est pas à toi que je parle ! T’es où ? Pourquoi je gueule ? Je gueule parce que les clients que j’ai dans mon bureau, ils sont à toi ! lança Camoletti, le portable à l’oreille.
Il s’énervait et Jacques, à l’autre bout, essayait de le calmer. Camoletti lui coupa la parole :
— T’es chez Achod ? Bon, je refile le bébé à quelqu’un et… À Boyer ? Bonne idée, il est con comme un balai !
Camoletti fourra son portable dans sa poche et composa un code sur le circuit intérieur. La fille devant lui s’était faite toute petite, la tête rentrée dans les épaules. Camoletti prit la communication :
— Boyer, j’ai deux méchants dans mon bureau et Jacques m’a dit que tu étais le meilleur pour régler les histoires entre amoureux. Tu vois ce que je veux dire ? Oui, ça bouge chez les Chinois. Je dois rejoindre Jacques. Oui, on t’en fera croquer… Je t’attends ! Magne-toi !
Il reposa le combiné et lança un œil méchant vers le rasta toujours adossé contre le mur qui avait sorti un mouchoir et se frottait le nez.
— Qu’est-ce que t’as ? Tu t’es mordu la langue ?
— Non ! J’ai juste un peu reçu la porte dans la gueule, c’est pas grave, chef.
Camoletti se dirigea vers la porte. Le rasta fit un pas de côté, comme s’il avait vu un serpent à ses pieds.
— Bon, je vous laisse ! Un inspecteur va recevoir votre déposition, et pas ton baratin à la con !
Il referma la porte. Boyer arrivait, le visage éclairé d’un large sourire :
— Vous me raconterez ?
— Te raconter quoi ?
— Ben, les Chinois, vous m’avez dit que vous y alliez avec Jacques !
Camoletti, qui avait déjà oublié son mensonge, se rattrapa :
— Ah oui, Jacques a planqué toute la nuit, ça sent bon. Garde ton portable près de toi, on va se les faire. On t’appelle aussitôt qu’on a des news.
Il descendait déjà, filant vers la sortie.
***
Camoletti poussa la porte d’une petite librairie située boulevard Vincent-Auriol. Elle n’était pas loin d’une minuscule église réformée. Il resta en haut des cinq marches de pierre qui descendaient vers une pièce unique où s’entassaient des centaines d’ouvrages dans une anarchie totale. Occupant tout un mur, une armoire vitrée abritait des bibelots de toutes sortes, un vrai musée des horreurs. Au centre de la pièce était suspendu un lustre en fer où deux ampoules sur cinq étaient allumées. Camoletti faillit buter contre une femme d’un certain âge qui circulait entre les bacs. Elle choisissait des livres, puis les reposait avec un grand soupir. Un jeune homme d’une vingtaine d’années leva les yeux vers Camoletti :
— Bonjour, Monsieur, vous cherchez ?
— Un ami, et je ne le vois pas.
Une tête émergea derrière les bacs près de l’armoire vitrée dont une porte était entrouverte.
— J’ai trouvé !
— Vous connaissez Monsieur l’Inspecteur ? Je m’appelle Samuel et j’aide mon grand-père, Achod.
— Ah, t’es là ! lança Jacques qui venait de s’apercevoir de la présence de Camoletti.
Il tenait à la main un livre qui, au vu de son aspect, devait être ancien. Il le posa sur un bac au milieu d’un fouillis indescriptible.
— Bon, tu m’as trouvé, alors ?
Camoletti s’approcha et ramassa l’ouvrage qu’il commença à feuilleter sous le regard inquiet de Jacques.
— Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu fais le boulot de flic. T’es toujours fourré dans la librairie de ce vieil Arménien.
Jacques désigna le livre dont Camoletti tournait les pages.
— Tu sais ce que c’est, ça ? Eh bien ça, c’est un livre de cuisine imprimé en 1760.
— C’est en vieux français ! fit remarquer Camoletti qui lui rendit l’ouvrage. T’arrives à lire ce truc ?
— Et alors ! C’est facile. Tu fais gaffe aux « f » et aux « s » qui se ressemblent et le tour est joué.
— Ta cuisine, elle est pas bouffable, tu dois te gourer dans tes traductions. Tu ferais mieux de te plonger dans l’univers de Daphne du Maurier ! Ça te cultiverait un peu !
Étonné, Jacques le regardait, les yeux ronds. Camoletti le surprenait encore une fois. Quand il faisait son boulot de flic, il était odieux, pas bien dans sa peau, chiant comme la pluie. Et voilà qu’il lui parlait d’un roman célèbre qu’il avait lu quand il était adolescent. On en avait même tiré un film. Il fallait faire avec, Éric Camoletti était son meilleur copain - il pensait ami, mais copain sonnait plus vrai. Jacques s’insurgea :
— Dis que je suis un demeuré ! Et ma cuisine, tu la bouffes bien quand t’as un coup de cafard. Et Opni l’aime bien aussi, ça, c’est un signe !
Camoletti ignora l’allusion et lança :
— Où est Achod ? J’aimerais faire un cadeau à Martine.
— Tiens donc… Achod, comme d’habitude, travaille dans l’arrière-boutique, il est plongé dans ses vieux manuscrits… ses papelards pour toi. Au fait, t’as l’air mieux que cet après-midi ! grommela Jacques.
À ce moment, la porte de la librairie s’ouvrit, faisant tinter la petite cloche qui y était accrochée. Jacques leva la tête :
— Merde ! Qui c’est celui-là ?
Camoletti se retourna. Dans l’encadrement de la porte se tenait l’homme vêtu de noir qu’il avait entrevu avec Martine le matin même. Des yeux enfoncés au fond des orbites lui donnaient un air sinistre, presque dangereux. Camoletti et Jacques restèrent silencieux, observant l’étrange personnage qui se dirigea vers l’arrière-boutique. Samuel vint au-devant de l’homme en noir et lui désigna une porte vitrée au fond de la librairie :
— Mon grand-père vous attend.
Sans dire un mot, l’homme poussa la porte indiquée et la referma derrière lui. Jacques murmura :
— Ce mec m’a presque foutu la trouille !
— Il est passé ce matin devant la boutique de Martine, j’avais raison, c’est un prêtre !
— Moi, j’ai pas vu de croix sur le revers de sa veste, murmura Jacques.
L’homme en noir venait de pénétrer dans la pièce où, le matin même, il avait rencontré le vieil Arménien. Ils avaient pris rendez-vous pour 18 heures et le moment était venu. Achod avait utilisé ces quelques heures pour étudier l’étrange signe incisé dans le cuir de la couverture. Le satellite semblait avoir été percuté par un monstrueux astéroïde, il était comme déchiré. Son observation l’avait orienté vers une page de l’histoire de l’ancienne Babylone, au temps de Nabuchodonosor II. Ce qu’il avait découvert l’avait laissé dans un état proche de la terreur. L’astre lunaire s’était transformé au fil des heures et laissait maintenant entrevoir un visage.
L’homme restait planté devant lui, silencieux. Déstabilisé par le mutisme de son visiteur, Achod dit d’une voix mal assurée :
— Je n’ai rien trouvé d’équivalent dans mes archives, qu’en pensez-vous ?
— Rien !
Achod sursauta, il tremblait. Il devait se débarrasser de cette abomination et savait maintenant qu’il avait fait une énorme erreur en se lançant à la recherche de ces sulfureux écrits. L’homme en noir s’approcha du bureau.
D’un geste nerveux, Achod lui tendit le portefeuille de cuir. Sans rien ajouter, l’homme s’en saisit, puis se dirigea vers la porte qui conduisait à la librairie. Achod le regarda partir, la main posée sur le bureau, là où quelques instants plus tôt se trouvait encore cette horreur venue du passé. La porte vitrée se referma. L’homme croisa Samuel qui s’effaça et prononça un timide :
— Au revoir, mon Père.
Toujours dans ses recherches, Jacques se retourna et heurta par mégarde l’épaule de l’homme en noir qui lâcha le manuscrit. Camoletti, qui se trouvait à proximité, le ramassa avec précaution puis le tendit à l’inquiétant personnage. Celui-ci s’en saisit et lui jeta un bref regard. Camoletti attendait un remerciement, mais rien ne se produisit. Sans dire un mot, l’homme en noir poussa la porte et disparut en direction de la place d’Italie.
— Bon ! Alors, mon bouquin de cuisine, lança Jacques, t’en penses quoi ?
— Moi ? Rien. Il est vieux et il sent l’humidité, c’est tout.
— En attendant, ton prêtre ne porte pas de croix.
— Peut-être ! Mais Samuel l’a appelé « mon Père ».
La nuit était tombée, les lampadaires du boulevard Vincent-Auriol se reflétaient dans les flaques de pluie. Arrivé place d’Italie, l’homme en noir s’était assis sur un banc, tournant le dos au square. Aucun passage piéton ne permettait de traverser la place toujours envahie par les véhicules qui, 24 heures sur 24, continuaient leur ballet incessant. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, le square était pratiquement désert.
Le livre posé sur les genoux, l’homme reprenait son souffle. Les quelques dizaines de mètres parcourus depuis sa sortie de la librairie semblaient l’avoir fatigué. Ses jambes étaient devenues lourdes. Il resta ainsi quelques minutes, les yeux fermés, repassant dans sa tête chaque moment de l’étrange conversation qu’il avait eue avec le vieil Arménien. Un vent léger s’était levé, soulevant les mèches de cheveux qui ornaient encore son front. Sa main caressa le cuir du portefeuille. Il avait enfin trouvé ce qu’il cherchait. Il leva la tête vers le ciel où des nuages lourds de pluie défilaient devant la lune. Il releva le col du manteau noir qui l’habillait. Il frissonna, tenant toujours dans ses mains le mystérieux ouvrage.
Sur les vitres de la Bank of China, il distinguait les silhouettes des passants qui se reflétaient sur le verre teinté de la façade. Soudain, il aperçut deux enfants qui se faufilaient entre les voitures et qui essayaient d’atteindre le trottoir cernant le square. Un coup de klaxon puis un coup de frein violent se firent entendre, juste au moment où il se retournait. Avec effroi, il découvrit les deux gamins, pétrifiés au milieu des voitures qui les frôlaient en klaxonnant. Des conducteurs allaient même jusqu’à les insulter. Le portefeuille de cuir sous le bras, l’homme se précipita et traversa la place au milieu de la circulation. Il levait son bras libre vers les voitures qui arrivaient, les forçant à ralentir. Dans un dernier bond, les deux enfants rejoignirent la grille de fer forgé qui encerclait le square. L’homme en noir allait atteindre le trottoir lorsqu’une chose étrange se produisit. Une douleur qu’il n’avait jamais ressentie lui enflamma la poitrine, insupportable, lui coupant le souffle. Il parcourut les derniers mètres qui le séparaient de la grille d’entrée, puis, sous les yeux des deux enfants, il s’effondra sur le sol, lâchant le vieux portefeuille de cuir qui rebondit sur le bitume. Dans un suprême effort, il porta la main vers la couverture de cuir. La douleur dans sa poitrine ne cessait de croître. Son bras retomba, l’air lui manquait.
Terrorisés, les enfants le contournèrent et partirent en courant sans regarder derrière eux. Sur le sol, la « corde-ceinture » du moine qui fermait le portefeuille s’était rompue. Les nuages couraient de plus en plus vite dans le ciel. Le vent se transforma soudain en bourrasques, découvrant et cachant la lune dans un ballet infernal. La couverture de cuir s’ouvrit en claquant sur le sol. Une à une, les pages prisonnières depuis plusieurs siècles tournèrent, poussées par le vent qui semblait vouloir les lire. Alors, la reliure usée par le temps libéra quatre pages qui s’envolèrent. Avant de sombrer, l’homme en noir les vit se plaquer sur la grille du square puis disparaître vers les pelouses déjà jonchées de vieux papiers gras et de branches mortes. Son regard se porta à nouveau sur le portefeuille dont l’un des rabats avait à nouveau été refermé par le vent, retenant prisonniers des dizaines de parchemins qui n’avaient pu s’en échapper frémissaient sous les rafales. Une chose étrange se produisit à cet instant. Il se sentit investi d’une force inconnue, le poussant à porter la main à son visage. Il sentit ses doigts toucher son front, mais il constata une chose terrible. Il n’avait plus de main. Il la sentait présente, mais ne la voyait pas. Alors la peur l’agressa, froide, incontrôlable ; il ferma les yeux.
***
Camoletti avait laissé Jacques à la librairie. Les gyrophares d’une ambulance et l’embouteillage qui se formait avaient attiré son attention. « Encore un piéton qui s’est fait avoir sur la place », avait-il pensé, puis il s’était engagé sur l’avenue de Choisy. Deux enfants arrivèrent à sa hauteur, marchant rapidement. L’un d’eux parlait, l’air affolé. Camoletti eut juste le temps d’entendre :
— Fallait pas aller dans le square !
Puis ils traversèrent l’avenue de Choisy en dehors des clous et partirent en courant. Camoletti les suivit des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent au coin de la rue Bobillot. Il se retourna, jetant un dernier regard vers l’endroit où il avait aperçu les gyrophares, puis il pressa le pas et s’éloigna. Il arriva au magasin de brocante, s’attendant à voir bondir Opni, mais rien ne se passa. Une jeune femme blonde, les cheveux serrés en chignon, se tenait sur le pas de la porte. L’apercevant, elle se dirigea vers lui. Grande et élancée, elle avait la silhouette d’une sportive. Elle lui tendit la main, en souriant :
— Je m’appelle Frederika et je suis la propriétaire du magasin.
D’après ce que lui avait dit Martine et en entendant son accent à faire fuir les oiseaux, il ne pouvait pas se tromper. Il était devant la Hollandaise. La poignée de main fut franche, presque virile. « Dommage que Jacques ne soit pas là, lui qui aime bien les petites, il serait servi ! »
— Martine est partie chercher un journal avec Opni, assura Frederika qui penchait la tête vers la rue de Tolbiac. Elle ne va pas tarder !
Elle tenait toujours la main de Camoletti qui avoua sous la torture :
— Enchanté ! Je suis Éric Camoletti.
— Je vous ai reconnu tout de suite, Martine m’a tellement parlé de vous, enchaîna la Hollandaise qui lui lâcha enfin la main.
Camoletti commençait à entrevoir le piège dans lequel il était tombé, il allait essayer d’orienter la conversation sur Opni. Frederika le prit de vitesse. Elle lança :
— Vous vivez avec votre chien, il mange avec vous, il vous suit partout, et…
Il allait répondre « non, pas au travail », mais Frederika continuait de parler. Un moment, il pensa à inverser les choses. Il était policier, alors c’était lui qui allait poser les questions. Encore une fois la Hollandaise le devança. En Hollande, on ne s’embarrassait pas avec les formules de politesse. Ce que pressentait Camoletti arriva :
— Vous n’avez jamais pensé à vous marier ? demanda la jeune femme en évitant son regard.
Camoletti se gratta le bout du nez et choisit de répondre par une plaisanterie :
— Une femme ? En appartement, à Paris ? C’est pas une bonne idée.
Frederika le regarda avec de grands yeux étonnés, elle resta la bouche ouverte, à la limite de l’apnée. Il devait enfoncer le clou. Il allait ajouter une maxime qu’adorait son père : « Il ne faut pas contredire une femme, il vaut mieux attendre qu’elle change d’avis », mais il n’en fit rien. C’était la rupture diplomatique assurée. Opni débarqua et mit fin à la conversation. Il sautait autour de Camoletti qui essayait de le calmer par des caresses. Martine arriva à leur hauteur, un journal dans une main et la laisse d’Opni dans l’autre. Elle portait une jupe grise qui s’arrêtait juste au-dessous du genou. Une veste de cuir noir, cintrée et fermée par trois boutons, recouvrait un pull gris perle ras-du-cou. Le pouls de Camoletti s’emballa, il devait se reprendre, il caressa Opni qui se frottait contre ses jambes. Il toussa et lança :
— Il a été sage ?
Il s’aperçut trop tard de la banalité de sa question.
— Trop sage, répondit Martine. Il a dormi et j’ai failli le vendre trois fois aujourd’hui ! Les clients l’ont pris pour une peluche.
Frederika, toujours pas remise de la réplique de Camoletti au sujet du mariage, semblait s’être gelée sur place :
— Je vais vous laisser, je suis mal garée.
Elle embrassa Martine sur les deux joues puis elle dit en s’éloignant :
— Il est beau, mais il y a un sacré travail de dressage !
Martine regarda Frederika, puis Camoletti et enfin Opni. Elle porta la main à sa bouche, prête à rire :
— J’espère qu’elle parlait d’Opni.
Pour la première fois de la journée, il ébaucha un léger sourire. Il se lança :
— Je vous invite à dîner ?
Martine, surprise, ne répondit pas immédiatement.
— Impossible ! lança-t-elle.
Elle entra dans le magasin et commença à baisser le store métallique. Elle criait presque afin de couvrir les grincements qu’émettait la tôle rouillée :
— Je plaisantais ! Je meurs de faim, mais c’est moi qui choisis le restaurant, d’accord ?
— OK.
— Restaurant chinois, ça vous va ?
Camoletti jeta un regard vers Opni qui se réfugia contre ses jambes :
— N’aie pas peur, on va prendre la voiture, tu nous attendras à l’intérieur !
Le rideau de fer était baissé, bloqué à un mètre au-dessus du sol. Opni regardait, penchant la tête de droite à gauche, inquiet de ne plus voir Martine. Enfin elle réapparut. Elle se redressa, fit claquer la serrure, tira sur sa jupe, remit de l’ordre dans ses cheveux, puis se retourna :
— Ma voiture est garée devant l’entrée du métro, place d’Italie et j’ai peur de prendre un PV, si ce n’est déjà fait. D’habitude je la gare ici dans la cour, mais je n’ai pas pu entrer, la porte était bloquée par une camionnette…
L’argument des poils qu’allait perdre Opni dans sa voiture ne fonctionna pas et Camoletti dut capituler, acceptant d’utiliser la voiture de la jeune femme. Ils s’éloignèrent, remontant vers la place afin de récupérer le véhicule.
***
Dans le square, l’eau du bassin frémissait, renvoyant par moments des rayons de lune qui se faufilaient entre les nuages. Un tourbillon décima un tas de feuilles mortes et les poussa vers une grille, avant de se répandre sur la chaussée devant un véhicule qui s’arrêta dans une flaque d’eau sale. La voiture, une vieille Volkswagen que bichonnait Martine, venait de stopper devant un feu rouge. Inconfortablement installé dans la coccinelle, Camoletti observait la jeune femme à la dérobée. Elle baissa sa vitre, laissant entrer une légère brise qui fit voler ses cheveux. À ce moment, Opni poussa un gémissement et se redressa, la truffe au vent.
— Qu’est-ce qui se passe, mon chien ? T’as la trouille de quoi ?
Dans le square, les feuilles tourbillonnaient en tous sens. Fugitif, un rayon de lune éclaira le tronc noueux d’un arbre. Une page échappée du manuscrit glissa le long de l’écorce noire et atteignit le sol où elle rampa en direction d’un volumineux container en fer, situé près d’une vieille guérite aux carreaux crasseux. Le feu repassa au vert, la Volkswagen redémarra et se fondit dans la circulation.
***
La circulation n’étant pas encore trop dense, ils rejoignirent l’avenue d’Ivry assez facilement. Martine s’engagea sur la rampe d’un parking souterrain situé sous les barres d’immeubles du quartier chinois. Ils arrivèrent au deuxième sous-sol et trouvèrent une place entre deux berlines de luxe. « Des bagnoles comme ça dans un parking non gardé, c’est pas prudent », pensa Camoletti. Mais ce n’était pas son problème, pour le moment il était assis à côté d’une jolie femme qu’il avait invitée à dîner. Il extirpa péniblement son 1 m 87 du véhicule. Opni, debout sur le siège arrière, allait le suivre, tout tremblant de joie.
— On va au restaurant chinois ! T’as déjà oublié ?
Opni se rassit, l’oreille basse.
— Si t’as envie de pisser, klaxonne trois fois !
Avec difficulté, Camoletti se faufila entre la Volkswagen et l’une des grosses berlines. Par la lunette arrière, Opni les regarda quelques secondes, puis se recoucha sur le siège.
— Ça ne vous arrache pas le cœur de le laisser tout seul ici ? demanda tristement Martine.
— On voit que vous n’êtes jamais allée au restaurant avec lui. La vaisselle chinoise, ça coûte cher ! Et je suis sûr qu’il dort déjà.
Un ascenseur les déposa sur une immense dalle de béton située au milieu de barres de HLM. Ils se dirigèrent vers un escalator qui les mena en contrebas, sur une autre dalle éclairée par des lampadaires. De nombreuses enseignes illuminaient les façades de quelques restaurants asiatiques.
— Ça vous arrive de venir seule ici la nuit ? demanda Camoletti, qui connaissait par cœur chaque recoin du quartier.
— Oui, l’été, cela m’est déjà arrivé.
— Moins dangereux, les jours sont plus longs, fit remarquer Camoletti qui observait les badauds. Et vous vous garez toujours au parking ?
— Non, je viens à pied, ce soir est une exception et je suis accompagnée. Nous y voilà !
Elle s’arrêta devant une tête de dragon en simili bronze qui crachait des jets de vapeur.
— C’est Frederika qui m’a fait connaître cet endroit, vous allez voir, c’est mignon et très calme. Et la carte est bien remplie.
Camoletti poussa la porte, la laissant passer devant lui, puis il entra à son tour. En fait d’endroit tranquille, le restaurant était plein à craquer d’Asiatiques serrés comme des rouleaux de printemps. Camoletti esquissa un sourire. Un brouhaha indescriptible résonnait dans la salle remplie de fumée. Martine resta plantée dans l’entrée.
— Mais ils fument ! fit-elle remarquer. Et…
— Je crois que c’est une fête de famille, fit Camoletti qui essayait de rester zen. Alors, les lois, ils s’en foutent !
Il avait déjà posé la main sur la porte qu’il tira vers lui, prêt à partir.
— C’est pas les restaurants asiatiques qui manquent dans le quartier ! Vous venez ? lança Martine qui fit un pas en arrière.
À ce moment, une énorme Chinoise roula jusqu’à eux. Elle était vêtue à l’occidentale et portait un tailleur dont les coutures n’étaient pas loin de rendre l’âme :
— Monsieur l’inspecteur ! Comment allez-vous ?
Dans la salle, toutes les têtes s’étaient tournées vers les nouveaux arrivants. Le silence se fit pendant quelques secondes puis les conversations reprirent de plus belle. Camoletti avait l’air embarrassé. La Chinoise se tourna vers Martine :
— Vous être l’amie de la grande Hollandaise !
La Chinoise continua d’une voix qui n’allait pas avec son physique :
— Elle a un nom qui me fait rire !
— Frederika ! dit Martine qui regardait alternativement la salle enfumée et la Chinoise, se demandant si elle ne rêvait pas.
Camoletti se décida :
— Je vois que vous êtes complet, on repassera un autre jour.
La Chinoise dut crier pour couvrir le bruit des conversations :
— Non, je vous en prie, restez ! Pour une fois que vous venir avec une madame et pas pour le travail, vous êtes les bienvenus !
Camoletti jeta un regard navré vers Martine. La jeune femme eut une expression que Camoletti traduisit par « Faites comme vous voulez ! ».
— Vous êtes mes invités, nous sommes en famille ! continua la Chinoise qui désignait l’assemblée.
— On veut pas déranger, fit poliment Camoletti.
Déjà, la Chinoise les tirait par la main, les dirigeant vers les tables.
— Pas déranger, au contraire ! Monsieur et Madame Wang très honorés de fêter anniversaire petit Chong avec vous.
