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En raison de la formidable tempête qui l’avait assailli dans l’océan Indien, à trois milles des côtes australiennes, et rejeté d’un bon degré et demi dans l’ouest, sir W. R. Paterson, commandant le paquebot Australia, de la Compagnie de navigation Orient-Pacific, avait cru bon de forcer ses feux, dans l’intention de rattraper le temps perdu.
Après deux jours d’ouragan, le temps, qui s’était modifié, était devenu doux, calme et favorable à une marche rapide.
L’Australia venait de Melbourne et, après escales successives à Adélaïde, Albany, Freemantle et Perth, se dirigeait à toute vapeur sur Bombay, ayant à bord une centaine de passagers de toutes classes.
Avec le beau temps, l’entrain et la gaieté étaient revenus à bord. Nul, bien certainement, n’aurait pu supposer qu’un événement grave viendrait troubler, avant l’arrivée au port, la quiétude générale.
Cet événement inattendu et qui, à la vérité, passa inaperçu aux yeux de beaucoup, se produisit dans la nuit du 13 au 14 septembre 1910, c’est-à-dire deux jours à peine après la tempête qui avait rejeté le vapeur en dehors de sa route régulière.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
Maurice Champagne
L’ÎLE DU SOLITAIRE
© 2026 Librorium Editions
ISBN : 9782387410245
CHAPITRE PREMIER LE FEU VERT DANS LA NUIT
Un feu dans la nuit.
Étoile ? ou bouée lumineuse ?
Présentation interrompue.
CHAPITRE II HEURES TRAGIQUES
À la mer.
Quand même !
« À moi ! »
La fin de la présentation.
CHAPITRE III LE LOGIS ABANDONNÉ
À la découverte.
Logis désert.
Installation.
Encore le feu vert !
CHAPITRE IV SINGULIÈRE RÉCEPTION
L’étoile rouge.
Le signe mystérieux.
Quelqu’un est entré dans la cabane !
Le sextant.
Faute de mieux.
À la découverte.
Une opération troublée.
CHAPITRE V VOUS ÊTES CHEZ MOI
L’homme à l’ombrelle.
Entrée en matière.
Au doigt et à l’œil !
Contre fortune bon cœur.
La chambre d’obsidienne.
CHAPITRE VI AMIS OU ENNEMIS ?
L’interrogatoire.
Les papiers des naufragés.
De Nansac est susceptible.
Voie ouverte !
L’hospitalité forcée.
Sous bénéfice d’inventaire.
Le Solitaire.
CHAPITRE VII DOUBLE MYSTÈRE
Avant tout, la liberté !
Le radeau.
La chanteuse inconnue.
Second mystère.
CHAPITRE VIII EN PLEIN INCONNU
Colère justifiée.
Attitude inexplicable.
Recherches infructueuses.
CHAPITRE IX LA VOIX DANS L’OMBRE
Bonne foi, ou coup monté ?
Le Solitaire ne s’endort pas.
Surpris par l’orage.
À l’abri.
Qui a parlé ?
CHAPITRE X LE MAJOR GRÉGORY FOGG
L’habitant de la caverne.
Les révélations de Grégory Fogg.
Le nom du « Solitaire ».
CHAPITRE XI LE SOLITAIRE
William Sam Guidford.
Double enlèvement.
Espoirs trompés.
CHAPITRE XII LA CHASSE À L’HOMME
Le premier crime de Sam Guidford.
Souvenirs tragiques.
Ennemis mortels.
Forcé au gîte.
Dans le noir.
Pour Édith !
CHAPITRE XIII PLAN DE CAMPAGNE
Patience et longueur de temps !…
Comédie bien jouée.
Le poisson mord.
CHAPITRE XIV SCIENCE ET FOLIE
L’île du Solitaire.
Electric-House.
Moi !!!
Un radiogramme intercepté.
À présent les « choses sérieuses » !
Affreuse alternative.
Pour gagner du temps !…
La joie du crime.
Nouvelle proposition.
À quoi menait la cabane du rivage.
La descente dans le puits.
Le submersible.
CHAPITRE XVII À BORD DU « YOUNG-WOLF »
Le roi des sous-marins.
Le délire de la destruction.
Dans les parages de la catastrophe.
CHAPITRE XVIII DOUBLE SURPRISE
Vaines recherches.
À la surface.
À fond de train.
Du nouveau !
CHAPITRE XIX LES RÔLES CHANGENT
La passe dangereuse.
Négligence insolite.
Frappe à mort !
CHAPITRE XX PREMIÈRES RECHERCHES
Résignation forcée.
Bonsoir !
Du renfort.
Comment savoir ?
La dernière planche de salut.
Le passage secret.
Chez Édith Guidford.
CHAPITRE XXII LE GESTE DE TOMMY HAB
Frère et sœur.
Sous la conduite d’Édith.
La trace de sang.
CHAPITRE XXIII DE NANSAC À L’ŒUVRE
L’occasion fait le larron.
L’arsenal de Rock-House.
Duel à mort.
Pour délivrer la prisonnière.
Le piège.
Fatale imprudence.
La vengeance de Tommy Hab.
Une oubliette.
La pluie de sable.
CHAPITRE XXV POUR SAUVER DE NANSAC
Seul, le maître de Rock-House peut sauver ses victimes.
Trois minutes, ou la mort !
Conditions pour conditions.
La raison du plus fort.
CHAPITRE XXVI LES DERNIÈRES MINUTES
À la suite du dément.
La roue dentée.
Attente tragique.
De Nansac revient à lui.
Sam Guidford « patientera ».
Première nuit de garde.
À défaut du « Young-Wolf ».
Parole donnée, parole tenue.
CHAPITRE XXVIII LIBRE ET TOUJOURS MAÎTRE
Pour empêcher de nuire…
Le temps s’en mêle !
Le câble suspect.
Double explosion.
CHAPITRE XXIX ATTENTE ET RECHERCHES
Le calme avant la tempête.
Obstacle imprévu.
D’où vient le hurlement ?
Le danger recommence.
Le chien blessé.
Sam Guidford.
L’agonie du Solitaire.
Le coffret d’acier.
Les dernières volontés de l’ennemi des hommes.
Le Maître !
L’attaque.
Homme contre chiens.
Enragé !
CHAPITRE XXXII LA FIN D’UNE ÎLE
Les minutes suprêmes.
En raison de la formidable tempête qui l’avait assailli dans l’océan Indien, à trois milles des côtes australiennes, et rejeté d’un bon degré et demi dans l’ouest, sir W. R. Paterson, commandant le paquebot Australia, de la Compagnie de navigation Orient-Pacific, avait cru bon de forcer ses feux, dans l’intention de rattraper le temps perdu.
Après deux jours d’ouragan, le temps, qui s’était modifié, était devenu doux, calme et favorable à une marche rapide.
L’Australia venait de Melbourne et, après escales successives à Adélaïde, Albany, Freemantle et Perth, se dirigeait à toute vapeur sur Bombay, ayant à bord une centaine de passagers de toutes classes.
Avec le beau temps, l’entrain et la gaieté étaient revenus à bord. Nul, bien certainement, n’aurait pu supposer qu’un événement grave viendrait troubler, avant l’arrivée au port, la quiétude générale.
Cet événement inattendu et qui, à la vérité, passa inaperçu aux yeux de beaucoup, se produisit dans la nuit du 13 au 14 septembre 1910, c’est-à-dire deux jours à peine après la tempête qui avait rejeté le vapeur en dehors de sa route régulière.
Cela arriva quelques minutes avant que l’homme du bossoir piquât le quart de minuit.
Au salon des premières, brillamment éclairé, on dansait, – la houle étant à peine sensible, – et les accords d’une valse dominaient par moments le ronron régulier des machines.
Indifférent à ces distractions, seul, accoté à la lisse de tribord du promenoir des secondes, dissimulé dans un coin d’ombre, un peu au-dessous de la passerelle, un homme de taille moyenne, le col du veston relevé, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, fumait un cigare, tout en suivant des yeux les épaisses volutes noires vomies par les énormes cheminées du paquebot et qu’une légère brise de surouët emportait au loin sur la mer.
Ceux-là qui vécurent de longs jours l’existence du large et l’aimèrent savent quel plaisir on éprouve à rester ainsi isolé, rêveur, à écouter monter autour de soi les mille bruits vagues, mystérieux, d’un navire on marche.
C’est, le long de la carène, le glissement monotone du flot coupé par l’étrave, le battement régulier et continu des pistons dans les machines, le ronronnement persistant des hélices frappant le flot à coups furieux et laissant loin derrière elles un blanc sillage d’écume, le grincement des chaînes sur les guindeaux et contre les écubiers, le murmure du vent dans les cordages, le cri des poulies dans la mâture, parfois un appel dans le noir, la modulation curieuse du sifflet du bosseman ou de l’officier de quart pour une manœuvre, la cloche piquant l’heure, la sirène ululant longuement pour saluer un autre bâtiment passant au large ; mille choses, enfin, dont on aime à se ressouvenir et qu’il est agréable d’évoquer parfois à terre, le soir, chez soi, les yeux mi-clos et les pieds sur les chenets.
L’homme au cigare semblait apprécier en véritable connaisseur le calme de cette nuit à laquelle il ne manquait, pour être exquise en tous points, que la lumière douce et pâle d’un merveilleux clair de lune.
De fait, tout était noir autour de lui, mais d’un noir profond absolu. Pas une étoile au ciel, pas une lueur sur l’Océan.
En dehors des feux réglementaires de position, blanc, vert ou rouge, aucune clarté ne perçait l’ombre.
À deux pas de soi on n’eût pu distinguer âme qui vive.
L’homme n’en paraissait pas autrement contrarié. Il fumait tranquille, le dos au bastingage, et sifflotait entre ses dents la valse jouée au salon, et dont les accords lui arrivaient par bribes lorsqu’une petite saute de vent les portait de son côté.
Et, sans doute, serait-il demeuré ainsi un bon moment encore, si la voix de l’homme de quart aux bossoirs n’eût signalé un feu par tribord devant.
Pour tous les gens qui naviguent, passagers ou marins, un feu, la nuit, n’est pas sans intérêt, c’est de l’imprévu. On regarde, on cherche à savoir, à deviner ce qu’il annonce.
A-t-on affaire à un voilier ou à un vapeur ?
Quelle route suit-il ? D’où vient-il ? Vers quel endroit se dirige-t-il ?
Instinctivement, poussé par un sentiment bien naturel, l’homme au cigare s’est retourné et du regard fouille la nuit profonde. Il a tôt fait de découvrir ce qu’il cherche.
À un quart de mille environ du paquebot et un peu par le travers de la hanche de tribord avant, un feu se voit en effet. C’est un feu vert, brillant et scintillant comme une étoile de première grandeur, mais guère plus gros.
Pour qu’il n’ait pas été signalé plus tôt, il faut vraiment qu’il se soit allumé tout à coup.
C’est du moins ce que pense le fumeur, qui, en dépit de l’invraisemblance de sa supposition, est bien contraint de la reconnaître fondée.
En effet, comment admettre qu’aucun des marins de service ne l’ait encore aperçu à une si faible distance, s’il brillait depuis longtemps déjà ?
Accoudé maintenant sur la lisse, intrigué, l’inconnu regarde, attentif et cherche à se rendre compte, lorsqu’une voix au léger accent anglais se fait entendre non loin de lui.
« Je ne sais si vous êtes de mon avis, monsieur, dit-elle, mais je crois pouvoir affirmer que ce feu n’appartient pas à un navire. »
C’est à la fois une question et une réflexion.
On peut ne pas y répondre, mais cela se rapporte si bien à ce que pense le fumeur, que celui-ci ne peut s’empêcher de tourner la tête du côté d’où sont venues ces paroles.
« Vous avez remarqué, vous aussi, monsieur ? réplique-t-il.
— J’ai remarqué, » lui est-il répondu.
En même temps, une silhouette humaine se détache de l’ombre et vient s’appuyer au bastingage coude à coude avec lui.
À la lueur de son cigare, l’inconnu distingue un homme grand, mince, coiffé, à son exemple, d’une casquette de voyage soigneusement enfoncée sur le crâne.
Durant quelques secondes, les deux hommes gardent le silence et observent le feu vers lequel l’Australia se dirige maintenant après avoir diminué de vitesse.
C’est le personnage à l’accent britannique qui, le premier, reprend la parole.
« Non, bien certainement, déclare-t-il, ce n’est pas là le feu d’un navire. Voyez, monsieur, il flotte au ras de l’eau. Il n’appartient donc, à mon avis, ni à un voilier ni à un vapeur, ces bâtiments, vous ne l’ignorez pas, ayant des feux réglementaires et obligatoires et régulièrement disposés : vert à tribord, rouge à bâbord pour un voilier de vingt tonneaux et au-dessus, alors que les vapeurs, outre les deux feux de tribord et bâbord, sont tenus d’ajouter un feu blanc placé au mât de misaine, en avant de ce mât, à six mètres au moins au-dessus du plat-bord, et visible de cinq milles sur un secteur de vingt quarts de compas.
« Or, ici que trouvons-nous de semblable ? Rien. Qu’avons-nous devant les yeux ?… Un feu ?… non, une étoile, une simple petite étoile, très brillante et très visible, je vous l’accorde, mais une étoile ballottée au gré du flot et dont il nous est impossible de nous expliquer la présence et la signification en cette partie habituellement déserte de l’océan Indien.
— Une bouée lumineuse peut-être, remarque le personnage au cigare. Il se peut fort bien… »
Mais le nouveau venu ne le laisse pas achever.
« Une bouée signale toujours quelque chose, rétorque-t-il. Que pourrait nous signaler celle-ci ? Il n’y a aucune terre sur notre route avant les îles Keeling situées à l’ouest de Java et à cent kilomètres du détroit de la Sonde.
— Pourtant ce feu a une raison d’être, riposte le fumeur.
— Évidemment, évidemment, concède son interlocuteur.
— Il n’est pas là pour rien, convenez-en, monsieur !
— Je vous l’accorde.
— Alors ?… que concluez-vous ? »
Cette question n’obtient pas de réponse immédiate. Enfin :
« Mon Dieu, à vous dire vrai, monsieur, je vous avoue en toute franchise que je préfère ne pas conclure. C’est, je pense, le plus sage. Non, j’attends. Je crois, d’ailleurs, que nous ne serons pas longtemps avant d’être renseignés, car la présence de cette étrange petite lumière a certainement ému à bord d’autres personnes que nous. J’entends sur la passerelle les voix du commandant Paterson et de son second Hogs, auxquelles s’ajoutent maintenant le timbre criard du commissaire Clifton. Des ordres ont été donnés. Déjà nous avons quelque peu ralenti. Nous évoluons à présent. Dans cinq minutes nous serons sur la chose. »
Il dit, et, après un court moment de silence :
« Ma foi, monsieur, reprend-il, les distractions sont rares à bord. Nous allons, si vous le voulez bien, profiter de celle-ci pour nous changer les idées. Pariez-vous pour votre bouée lumineuse, ou pour quelque phénomène physique ?… Je mets dix livres, moi, sur le phénomène. »
L’offre est pour le moins imprévue.
Mais, comme le dit judicieusement le passager, les distractions ne sont pas légion à bord d’un paquebot, et il est toujours bon de saisir au passage celles qui se présentent.
Aussi le voyageur au cigare n’hésite-t-il pas.
« Accepté, déclare-t-il, je tiens dix livres pour ma bouée.
— All right ! fait l’autre, voilà qui est bien. »
Et tout aussi vite, aimable :
« Vous êtes Français, monsieur, si je ne me trompe ? questionne-t-il.
— Français et Parisien, en effet, lui est-il répondu.
— De mieux en mieux.
— Et vous, vous êtes Anglais, si je ne m’abuse ?
— Anglais, oui, de Londres… Vous êtes je crois, le seul passager français se trouvant à bord ?
— Je le crois aussi, monsieur.
— Well ! C’est curieux que je ne vous aie pas remarqué plus tôt… »
Le Français se met à rire.
« Bon, dit-il, la raison en est simple. Vous êtes passager de première, sans doute ?
— De première, oui.
— Alors, tout s’explique, je ne suis, moi, qu’un modeste passager de seconde.
— Ce qui ne nous empêchera pas, remarque l’Anglais du ton le plus gracieux, de faire plus ample connaissance. Vous allez à Bombay ?
— À Bombay même.
— Vous connaissez l’Inde ?
— Pas du tout.
— Vous y allez pour tenter la fortune ?
— En effet.
— C’est au mieux. Je vous piloterai. Voulez-vous que nous nous présentions ?
— J’allais vous le demander.
— Parfait, alors, monsieur le Français ; à moi l’honneur, si vous le permettez ? »
Sur ces mots, l’Anglais se redresse, fait face au Français, et, très correct, aussi calme que s’il se trouvait dans un salon de haute société :
« Monsieur, commence-t-il, vous avez devant vous. »
Mais il n’a pas le loisir d’achever.
Brusquement, un heurt d’une extrême violence ébranle le paquebot, qui, tout à coup, donne terriblement de la bande sur tribord.
En même temps, une lueur aveuglante illumine la nuit et s’éteint aussitôt, puis, énorme, une lame monte le long des parois, se dresse quelques secondes dans l’air, et s’écroule sur le pont avec un bruit effroyable.
Le Français n’a même pas le temps de se rendre compte de ce qui se produit, de ce qui lui arrive.
Instinctivement, il abandonne son cigare et tend les mains en avant pour se cramponner à quelque chose, mais ses doigts ne rencontrent que le vide.
Il se sent soulevé, emporté par une trombe, et soudain il a une impression très nette et très désagréable de froid, et se trouve à la mer.
Entraîné par son poids, il descend, tout d’abord comme si quelque souffle puissant l’aspirait vers le fond de l’abîme.
Il respirait au moment de sa chute, aussi l’eau lui est-elle entrée à pleine bouche ; elle le suffoque, l’étrangle, lui coupe la respiration.
Heureusement il ne perd pas la tête.
D’un vigoureux effort il remonte à la surface, crache, souffle, éternue, respire, puis aussi vite se met en devoir de tirer sa coupe dans la direction du paquebot qui ne peut être loin.
Sa déveine serait que nul à bord n’eût constaté sa disparition.
Ce qui vient de lui arriver s’est produit si vite qu’il est fort possible qu’il en soit ainsi.
Ses vêtements, par bonheur, ne le gênent pas trop, et il semble que la natation, ce sport utile et pratique entre tous, soit pour lui un véritable jeu.
Son premier soin, dès qu’il se retrouve à l’air, est de regarder autour de lui, d’inspecter l’Océan.
La nuit est noire évidemment, mais il compte beaucoup sur les feux du vapeur pour se repérer, et il a raison.
Il n’est pas long à les apercevoir à un demi-mille dans l’est, ce qui lui permet de constater que le bâtiment est déjà terriblement loin de l’endroit où il est tombé, constatation plutôt désagréable, en somme.
Il se rend compte en même temps que la distance qui les sépare l’un de l’autre grandit sensiblement de seconde en seconde.
Ce qu’il craignait est donc arrivé.
Personne à bord n’a été témoin de l’accident étrange qui lui est survenu, personne, sauf peut-être l’Anglais qui se trouvait à côté de lui appuyé au bastingage, sauf l’homme avec lequel il a parié dix livres au sujet du mystérieux feu vert, lequel, entre parenthèses, a complètement disparu, s’est éteint, sans qu’il soit possible de savoir ce qu’il a pu devenir.
Si l’insulaire a été témoin de sa chute, nul doute qu’il n’en ait averti qui de droit sur le bâtiment. Par exemple, le malheur serait qu’il eût été entraîné, lui aussi, à la mer.
La chose est possible, il y a même de grandes chances pour qu’elle soit certaine.
Le Français ne peut se dissimuler que, dans de telles conditions, sa situation serait des plus critiques.
L’Australia s’éloigne de plus en plus, cela ne fait aucun doute, et il est bien peu probable que cris et appels arrivent à présent jusqu’à ceux qui sont encore à bord.
Pour comble de malchance, le vent porte dans l’ouest, et le paquebot fuit, lui, dans la direction diamétralement opposée.
La perspective redoutable de se trouver seul, perdu, loin de toute aide, de tout secours, au milieu de cette immensité, de ce noir, fait passer sur le corps du malheureux un frisson d’angoisse, et son cœur se serre douloureusement.
De ses lèvres, soudain contractées, s’échappe une plainte sourde qui voudrait être un cri et qui ressemble plutôt à un râle d’agonie et de désespoir.
Mais cette faiblesse dure peu.
Cet homme possède, à n’en pas douter, une nature énergique et une volonté de fer.
La première minute de faiblesse passée, il se ressaisit.
Il se sait vigoureux, solide et capable de tenir quatre heures s’il le faut avant de couler.
Dans ce laps de temps, très long et très court à la fois, bien des événements peuvent se produire.
Certes, il sait, il sent qu’il ne doit plus compter maintenant sur un secours venant du paquebot, dont les feux ne sont déjà presque plus visibles, mais l’Australia n’est pas le seul navire sillonnant l’océan Indien ; d’autres bâtiments peuvent surgir à l’horizon, venir du large, lui porter aide et le recueillir ; il ne lui faut donc pas désespérer tant que ses forces lui permettront de se soutenir à la surface de la mer.
Cependant, plus par acquit de conscience que par conviction, il jette à pleine voix dans la nuit trois longs appels espacés de quelques secondes, puis il écoute.
Comme il s’y attendait, rien ne lui répond.
Nageur émérite, il commence alors par se débarrasser de ses chaussures, dont le poids le gêne. Mais il prend grand soin de ne pas s’en séparer, et se les attache sur le dos à l’aide des lacets qu’il a pu nouer ensemble.
Cette manœuvre accomplie assez aisément, il se remet à nager avec vigueur, mais sans hâte, d’un mouvement régulier, précis, ne s’arrêtant de temps en temps que pour se soulever hors de l’eau afin de s’assurer si quelque bâtiment ne paraît pas au large.
En regardant dans l’est, il a vu d’abord disparaître les feux de tribord et bâbord du paquebot, puis le feu blanc de misaine s’est éteint à son tour, et bientôt l’Australia a disparu tout à fait à ses yeux.
Maintenant, il est bien seul.
Il faut qu’il ait une dose formidable de courage et de ténacité pour ne pas se laisser envahir par le découragement et le désespoir.
Autour de lui, le noir semble de plus en plus opaque. C’est la nuit profonde, absolue.
Tout en nageant, il réfléchit, cherche à se souvenir de l’endroit où s’est allumé ce mystérieux feu vert.
Il se dit que le vapeur, entraîné deux jours plus tôt dans l’ouest par l’ouragan, a dû dériver dans la direction que suivent ordinairement les navires des compagnies anglaises New-Zeeland, Shaw-Savill et Albion, qui font les services entre le Cap, la Tasmanie, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
S’il ne fait pas erreur, il a donc quelques chances de se tirer d’affaire, à la condition, bien entendu, qu’il puisse tenir le plus longtemps possible.
Il se dit bien aussi qu’avec le jour les chances de salut deviendront peut-être meilleures encore, et cela le soutient un peu.
Mais pourra-t-il nager jusqu’à l’aube ?
C’est là un problème redoutable et angoissant auquel il n’ose pas trop arrêter sa pensée.
Par instants et pour prendre un peu de repos, il se met sur le dos, fait la planche et se laisse ballotter par la houle.
Alors il songe à ce mystérieux feu vert, à cette étrange petite étoile aperçue dans la nuit et qu’il accuse, non sans raison, d’être la cause indirecte et fatale de son accident !
Que diable cela pouvait-il être ?
Il lui serait bien impossible de répondre à pareille question.
Par contre, cela le fait se souvenir de son pari et lui rappelle son compagnon, cet Anglais dont il ignore le nom.
Qu’est-il devenu aussi, celui-là ?
Il ne fait aucun doute pour le Français que l’homme a partagé son sort, a été entraîné par l’énorme trombe d’eau qui s’est abattue sur eux et les a balayés comme des bouchons de liège.
Pour qu’il n’ait pas répondu à ses appels, il est à croire qu’il a dû disparaître tout de suite au fond de la mer.
Peut-être ne savait-il pas nager et a-t-il coulé immédiatement.
Tant mieux pour lui, après tout. Son agonie aura été ainsi moins atroce que le sera la sienne lorsque, à bout de force et de courage, il se sentira faiblir et verra arriver la fin de la formidable lutte qu’il soutient pour sauver sa vie.
Car il veut lutter, lutter jusqu’au bout, jusqu’à la dernière seconde, et d’ici là, il se défend de désespérer.
Il se sent d’ailleurs merveilleusement en forme.
Et puis, quelque chose comme un pressentiment vague lui fait espérer qu’il ne succombera pas encore cette fois-ci.
Comme il pense de la sorte, il remarque, en reprenant sa nage interrompue, qu’il se trouve dans un courant très fort qui le repousse dans l’ouest.
Tout d’abord, il cherche à résister, mais il comprend bien vite qu’il se fatiguera inutilement s’il persiste dans cette intention.
Après tout, il n’a aucune préférence marquée pour telle ou telle direction.
Sa destinée ne dépend plus de lui.
Il doit s’en remettre au hasard du sort qui lui est réservé.
Et puis, qui peut dire que ce courant ne le conduira pas vers le salut ?
Courageusement il se remet à nager.
Le flot le porte, et cela ménage singulièrement ses forces.
Cependant, à la longue, et en dépit de toute son énergie, cette obscurité effroyable lui pèse.
Il se sent oppressé, une sorte de lassitude morale alourdit son cerveau.
En outre, le froid, contre lequel il a lutté jusqu’alors victorieusement, commence à l’engourdir peu à peu.
Ses mouvements, il le sent, ont plus de raideur, et, tout à coup, il a peine à retenir un cri étouffé.
Il vient de sentir, là, dans la jambe gauche, une contraction douloureuse et spasmodique des muscles lui annonçant cette chose terrible que les nageurs appellent la crampe.
La sensation est atroce et lui va au cœur.
Il doit faire un effort énorme de volonté pour ne pas couler, et surtout pour ne pas s’affoler.
En réalité sa situation devient de plus en plus critique, et, malgré son courage, une petite sueur froide lui perle le long des tempes, et ses lèvres deviennent sèches.
À présent, étant donné ce qui lui arrive, il n’est plus question pour lui d’heures à vivre, mais de minutes.
Il comprend trop bien que dans quelques instants ce qui vient de se produire se renouvellera pour l’autre jambe, et qu’alors ce sera la fin ; il se débattra contre l’engloutissement et disparaîtra, c’est fatal.
Dans un effort il se place sur le dos et, presque malgré lui, se met à crier, à appeler, à demander du secours, comme si quelque aide inattendue, miraculeuse, allait surgir de cette nuit profonde et accourir vers lui.
« À moi ! À moi ! clame-t-il de toute la force de ses poumons !… Au secours ! au secours ! »
Sa voix s’en va, se perd au loin, dans la nuit, sur le flot sombre.
Deux fois de suite il renouvelle sa clameur désespérée.
Et soudain il tressaille.
Se trompe-t-il ? Il lui semble, oui, il croit que dans d’ombre, là, tout près, quelqu’un a répondu à ses cris.
« À moi ! À moi ! rugit-il encore ! Au secours ! »
Cette fois il n’y a pas d’erreur : on vient de lui répondre, il en est bien certain.
Il répète désespérément ses appels.
« À moi ! À moi ! »
Et il fait bien, car la voix, la voix bienheureuse et qui se fait plus distincte, jette dans la nuit ces mots :
« Tenez bon, monsieur, tenez bon, la terre est toute proche. Veillez surtout à ne pas vous heurter aux roches nombreuses en ces parages. Nagez doucement de mon côté ; voyez, je vous indique la route. »
Fou de joie, ayant peine à croire ce qu’il entend, le Français regarde sur sa gauche d’où vient la voix.
Rêve-t-il ?
Non, à dix brasses de là, un point blanc, petite clarté due évidemment à une lampe électrique ou à un réflecteur à acétylène, étend sur les flots noirs un long rayon lumineux d’autant plus visible que la nuit est profonde.
D’où cela vient-il ? Il ne se le demande même pas.
L’homme qui est là est un sauveur. Il ne veut ni ne cherche à en savoir davantage.
Cinq minutes ne se sont pas écoulées qu’il sent tout à coup le sol sous ses pieds ; en même temps que la lumière se penche vers son visage, une main saisit vigoureusement son poignet, un bras le hale, le soulève hors de l’eau glaciale, l’arrache dans un effort violent à ce flot qui devait être sa tombe, et, brusquement, debout, trempé, il se trouve face à face avec son sauveur, qu’il saisit aux épaules et serre dans ses bras, pendant qu’une joie immense envahit tout son être.
Calme, docile, l’inconnu se laisse faire, subit avec flegme les embrassements fous de celui qu’il vient d’arracher à la mort, puis, les premiers moments d’effusion et de reconnaissance un peu apaisés, très calme, d’un ton posé :
« Çà, prononce-t-il, vous sourirait-il, monsieur, que nous poursuivions nos présentations si singulièrement interrompues à bord de l’Australia ? Ces événements inattendus nous ont un peu brutalement coupé la parole, mais, pour avoir été reculée, notre connaissance n’en sera pas moins régulière, je crois. »
Ahuri, le Français dévisage son interlocuteur, dont il n’a pu distinguer tout d’abord les traits, et qui obligeamment projette sur son propre visage la clarté d’une petite lampe électrique de poche.
« Mon Dieu, balbutie-t-il, ce n’est pas possible ; vous êtes… ?
— James Harris Wood, ingénieur, passager à bord de l’Australia de la Compagnie Orient Pacific, achève l’inconnu. Je suis, cher monsieur, l’homme avec qui, il y a deux heures à peine, vous avez engagé un pari de dix livres au sujet d’un certain feu vert dont nous aurons à reparler plus tard !
— C’est stupéfiant ! murmure le Français.
— Stupéfiant, si vous voulez, riposte l’Anglais en souriant, mais cela est, Monsieur… ? Monsieur… ? »
Le Français comprend. D’une voix ferme :
« Vicomte René de Nansac, ex-lieutenant au 1er chasseurs d’Afrique, dit-il.
— Well, fait l’Anglais. Votre main, voulez-vous ?
— De grand cœur ! »
Et, dans une étreinte chaude et solide, les deux hommes échangent un vigoureux shake-hand.
Cela fait, en quelques mots James Wood explique ce qui lui est arrivé.
C’est d’ailleurs, à très peu de chose près, ce qui est advenu au Français,
Comme de Nansac, lui aussi fut enlevé du pont de l’Australia par le paquet de mer et emporté au large ; lui aussi se crut tout d’abord perdu.
Excellent nageur, il put cependant se maintenir à la surface du flot.
Le seul fait différent dans son aventure, c’est qu’il put aborder seul et assez rapidement sur cette côte inconnue, ce qui lui permit d’entendre dans la nuit les appels désespérés de son compagnon et de le sauver, au moment précis où ce dernier se croyait bien perdu.
Tout ceci est narré par l’Anglais en quelques mots, car, transis, glacés, la nuit étant terriblement fraîche, ils grelottent tous les deux dans leurs vêtements trempés et n’ont qu’une pensée : c’est de gagner l’intérieur des terres, afin d’y trouver, si possible, un abri, du feu et quelque boisson chaude.
S’aidant mutuellement et grâce à la petite lampe électrique de l’ingénieur, lampe qu’il porte toujours sur lui, enfermée dans un étui hermétiquement clos, ils peuvent, sautant de roche en roche, atteindre assez vite une plage de sable fin.
C’est, autant qu’il leur est possible de s’en rendre compte dans cette nuit profonde, une sorte de crique en demi-lune s’étendant assez loin jusqu’au pied de falaises noires dont ils n’aperçoivent pas le sommet.
Une fois sur la grève et avant de se mettre en quête d’un abri, ils observent attentivement la mer, dans l’espérance d’apercevoir au large soit les feux d’un navire, soit la mystérieuse petite étoile verte si étrangement disparue.
Ils sont en effet, et avec un semblant de raison, persuadés que c’est à l’apparition de cette dernière qu’ils doivent ce qui leur est arrivé, et ne seraient pas surpris, au fond, de la voir luire tout à coup et à nouveau devant leurs yeux.
Sa venue et sa disparition n’ont-elles pas été en fait aussi mystérieuses l’une que l’autre ? La revoir brusquement ne serait donc pas impossible.
Et c’est pourquoi ils fouillent attentivement du regard l’étendue sombre qui se trouve devant eux.
Mais c’est en vain qu’ils regardent, qu’ils observent, qu’ils attendent.
Aucun feu de navire ne se montre dans la nuit.
Aucune lueur verte ne troue l’obscurité profonde qui pèse sur l’Océan, dont la voix lente et sourde monte seule jusqu’à leurs oreilles.
Convaincus qu’il serait inutile de prolonger en ce lieu une halte qui ne leur rapporte rien, ils se résolvent alors à s’éloigner et à se remettre en quête de quelque abri.
Ne serait-ce que pour se réchauffer et pour redonner à leurs membres qui s’ankylosent un peu de souplesse, il leur faut se remuer et agir.
Aussi, et sans plus tarder, après un dernier coup d’œil autour d’eux, se remettent-ils en marche, longeant le pied de la falaise.
Ce qu’ils cherchent, à défaut d’une demeure confortable, c’est une grotte ou une anfractuosité de rocher à l’abri de quoi ils pourront se réfugier et allumer un feu en attendant le jour.
Ils avancent durant un bon quart d’heure sans découvrir ce qu’ils souhaitent.
C’est seulement ce temps écoulé et alors qu’ils commencent à désespérer qu’ils arrivent devant une construction basse et qui extérieurement leur semble abandonnée.
C’est une modeste cabane ornée d’une porte pleine, de deux fenêtres et d’un toit couvert en ardoises, que surmonte une cheminée de laquelle ne sort d’ailleurs aucune fumée.
Le tout, construit en pierres, est appuyé à la falaise, avec laquelle il semble faire corps.
C’est plus qu’il n’en faut pour donner aux deux naufragés la certitude que le ou les habitants de cette demeure ne sont pas des sauvages, mais bien des individus qui connaissent la civilisation et n’ont pas l’habitude de vivre dans des huttes, des gourbis ou des trous.
De toutes les façons, habitée ou non, cette cabane est la bienvenue.
« Nous entrons ? questionne Wood, qui, sa lanterne à la main, a fait extérieurement un examen rapide du logis.
— Entrons, répond de Nansac. Il fera certainement meilleur à l’intérieur que dehors. »
« C’est mon avis, répond l’Anglais.
Et il frappe vigoureusement à la porte.
En homme pressé de se sentir à l’abri, il ne prend aucun ménagement pour signaler sa présence et heurte le bois à grands coups.
Comme rien ne lui répond, il en conclut que la cabane est vide pour le moment et que le ou les propriétaires sont absents.
Ne se souciant pas de rester plus longtemps sur la grève à grelotter, il avise une sorte de loqueteau, qu’il essaye de faire jouer, escomptant une résistance.
Mais, à sa grande surprise, non moins qu’à celle du Français, le battant cède tout de suite et s’ouvre sous une faible poussée.
Wood, grâce à la clarté de sa lampe, a tôt fait de jeter à l’intérieur un coup d’œil investigateur.
Ce qu’il supposait est vrai. Le logis est désert.
Prestement il y pousse son compagnon, le suit et referme aussitôt la porte derrière eux.
Les voilà dans la cabane ; ils sont momentanément à l’abri.
S’aidant toujours de la lampe, il fait un examen sommaire des lieux.
