L’Impromptu de Paris - Jean Giraudoux - E-Book
Beschreibung

Que faire d’un crédit d’impôt de cent millions sinon l’attribuer à l’art théâtral (c’est du théâtre) ? Des critiques qui se cotisent pour éponger les déficits des salles (c’est un rêve) ? Une troupe en répétition – celle de Louis Jouvet – qui explique en un quart d’heure l’art théâtral à un député (le temps de cet impromptu, en fait…) ? C’est le sujet de cette pièce en un acte, qui s’inspire de l’Impromptu de Versailles, écrite par Jean Giraudoux froissé des critiques médiocres d’Électre. Il y défend ses idées sur le théâtre qui « n’est pas un théorème, mais un spectacle, pas une leçon, mais un filtre. C’est qu’il a moins à entrer dans votre esprit que dans votre imagination et dans vos sens, et c’est pour cela, à mon avis, que le talent de l’écriture lui est indispensable, car c’est le style qui renvoie sur l’âme des spectateurs mille reflets, mille irisations qu’ils n’ont pas plus besoin de comprendre que la tache de soleil envoyée par la glace ». Et tant pis si on appelle son théâtre « littéraire » ! Jamais ennuyeuse, cette réflexion – finalement pas si légère que son titre pourrait le laisser supposer – manie humour et dérision. Les traits d’esprit n’y manquent pas. Que de citations nous aurions voulu insérer dans cette présentation… mais nous vous les laisserons découvrir dans la pièce !

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Jean Giraudoux

L’IMPROMPTU DE PARIS

Copyright

First published in 1937

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

PERSONNAGES

LA TROUPE DE JOUVET

MADELEINE OZERAY.

MARIE-HÉLÈNE DASTÉ.

RAYMONE.

MARTHE HERLIN.

LA PETITE VÉRA.

JOUVET.

RENOIR.

BOUQUET-ROBINEAU.

BOVERIO.

ADAM.

BOGAR.

SAINT-YSLE.

LÉON, le machiniste.

MARQUAIRE-MÉNAGER,

L’IMPROMPTU DE PARIS

La scène est la scène même de l’Athénée, un après-midi de répétition. En 1937.

SCÈNE PREMIÈRE

Renoir. Boverio. Marthe. Puis les acteurs.

RENOIR

Essaie du Molière. La recette est infaillible.

BOVERIO

Je ne sais quelle mouche les pique, aujourd’hui ! L’heure de la répétition est passée de cinq minutes et ils sont tous encore à discuter dans l’escalier.

MARTHE

Je les ai déjà sonnés trois fois.

RENOIR

Essaie du Molière. Toutes les fois où l’on récite du Molière, sur une scène, les comédiens, où qu’ils soient dans le théâtre, l’entendent, et ils arrivent. J’en ai fait souvent l’expérience, même au Boulevard. Cela entre dans les loges. Cela bat tous les timbres.

BOVERIO

Je crois qu’ils attendent Jouvet.

RENOIR

Tu vas voir s’ils l’attendent, quand ils sauront que Molière est là. Tu devines quelle pièce nous prenons, n’est-ce pas, Boverio ?

BOVERIO

Évidemment. Le début de l’Impromptu de Versailles. C’est de circonstance.

RENOIR

Tu n’as pas comme moi l’impression, quand tu entends cet appel d’outre-tombe, que tous les comédiens du monde vont arriver, qu’ils arrivent ?

BOVERIO

On peut toujours faire l’expérience.

MARTHE

Nous vous donnons la réplique.

RENOIR, déclamant.

« Allons donc, Messieurs et Mesdames, vous moquez-vous avec votre longueur, et ne voulez-vous tous venir ici ? La peste soit des gens ! Holà, Monsieur de Brécourt ! »

BOVERIO, donnant la réplique.

« Quoi ? »

MARTHE

Absent, Brécourt.

RENOIR

« Monsieur de la Grange ! »

BOVERIO

« Qu’est-ce ? » Il s’en fiche, Monsieur de la Grange !

RENOIR

« Mademoiselle Béjart ? »

MARTHE

« Hé bien ! » Elle est au cinéma, Mademoiselle Béjart.

RENOIR

Ne t’inquiète pas. Elle vient. « Je crois que je deviendrai fou avec tous ces gens-ci. Et tête bleue, Messieurs ! Me voulez-vous faire enrager aujourd’hui. »

BOVERIO

À part la Champmeslé, Talma, et Rachel, personne.

RENOIR

Je les entends. « Ah, les étranges animaux à conduire que les comédiens. »

ADAM, entrant et récitant.

« Eh bien, nous voilà ! Que prétendez-vous faire ? »

RENOIR

Félicitations pour le foulard, Adam !

CASTEL, entrant et récitant.

« Quelle est votre pensée ? »

RENOIR

Bonjour, Castel.

DASTÉ, entrant et récitant.

« De quoi est-il question ? »

RENOIR

Salut, Dasté. « De grâce, mettons-nous ici et puisque nous voilà tout habillés, et que le roi ne doit venir de deux heures, employons ce temps à répéter notre affaire et voir la manière dont il faut jouer les choses. »

RAYMONE, entrant et récitant.

« Le moyen de jouer ce qu’on ne sait pas ! »

RENOIR

Tu es enrouée, Raymone ?

LA PETITE VÉRA, entrant et récitant.

« Pour moi, je vous déclare que je ne me souviens pas d’un mot de mon personnage ! »

DASTÉ

Bravo, Véra ! Tu sais déjà Molière par cœur ?

LA PETITE VÉRA

Je ne sais que ça. Je ne sais par cœur que Molière, Racine, Corneille, Beaumarchais et Musset, mais je les sais bien !

RAYMONE

Madeleine essaie. Elle arrive.

Entrent également Bogar, Saint-Ysles.

RENOIR

Et les voilà tous ! Vous êtes prêts, les enfants ? On commence !

DASTÉ, s’asseyant.

Une minute, Renoir, une minute !

RENOIR

Tu as l’air hors de toi, Dasté. Que discutiez-vous, dans l’escalier ?

ADAM

Nous ne discutions pas. Nous étions tous du même avis.

DASTÉ

Tous nous en avons assez. C’est un scandale.

CASTEL

Pourquoi ne leur dit-on pas leur fait une fois pour toutes, Renoir ?

RENOIR

Mais à qui ? À qui en avez-vous ?

DASTÉ

Aux ennemis du Théâtre.

RAYMONE

Aux amis du Théâtre.

DASTÉ

Moi si j’avais le moindre talent, si je savais écrire comme Bouquet, il y a longtemps que j’aurais mis les choses au point. Mais dès qu’il a une minute, il joue de la flûte.

LA PETITE VÉRA

C’est son violon d’Ingres.

BOVERIO

Cela doit l’intéresser, le public, le théâtre, puisqu’il y vient. Il faudra bien un jour qu’il apprenne enfin ce que c’est. Mais ça n’est quand même pas à nous de lui raconter notre petite histoire.

CASTEL

Cela n’avancerait à rien.

ADAM

Je ne nous vois pas arrêtant la représentation et venant à la rampe lui dire : Mon pauvre public, les auteurs te négligent, les critiques t’aveuglent, les directeurs te méprisent ! Tu n’as qu’un vrai ami, le comédien !

SAINT-YSLES

Cela paraîtrait prétentieux.

DASTÉ

Avec leurs histoires de mise en scène, par exemple, on te fait prendre des vessies pour des lanternes. Tu n’y comprends plus rien !

ADAM

Nous la connaissons, la mise en scène ! C’est si simple ! C’est une pièce où tout est résonance pour notre voix, une scène où tout est solide et facile pour nos pieds.

CASTEL

La mise en scène, c’est bâtir pour la pièce une assise de béton comme pour un obusier. Et en avant le tir !

RENOIR

Dites-moi, mes petits amis, vous ne croyez pas que si nous répétions, bien sagement, bien tranquillement, ce serait une petite réponse aussi ?

ADAM

Et leur réalisme ! Et leur populisme ! Tu nous vois recommençant le théâtre libre !

DASTÉ

C’était joli, le théâtre libre ! On disait il est cinq heures, et il y avait une vraie pendule qui sonnait cinq heures. La liberté d’une pendule, ça n’est quand même pas ça !

RAYMONE

Si la pendule sonne 102 heures, ça commence à être du théâtre.

RENOIR

À huit ans on a mené mon père au Gymnase. Il y avait sur la scène un vrai piano. Il a hurlé de déception et on a dû le sortir du théâtre. Il n’y est jamais retourné.

LA PETITE VÉRA

C’est d’une simplicité enfantine, le théâtre, c’est d’être réel dans l’irréel. Moi je veux bien le leur dire, ce soir, si vous voulez.

RENOIR

Toi, tu vas prendre ta scène avec Andromaque… Silence, les enfants… Où t’en vas-tu, Adam ?

ADAM

À côté. Il vente ici.

RAYMONE

Puisque tu crains les courants d’air, pourquoi as-tu fait du théâtre !

ADAM

Au dehors, le calme plat. Le consommateur à la terrasse qui va téléphoner peut oublier une feuille de papier à cigarettes sur sa soucoupe, il la retrouve à son retour. Ici, on se croirait sur des vergues, au large d’Ouessant.

RAYMONE

Viens dans la salle avec moi.

ADAM

Tu penses. Dans la salle, il n’y a que le fauteuil 88 où l’on ne soit pas éventé, et Barrot naturellement y installe le pupitre de répétition.

RENOIR

Dasté et Véra, commencez.

DASTÉ

Et toutes ces questions qu’on leur jette dans les jambes, de la question des ouvreuses à la question des scènes tournantes en passant par celle des théâtres subventionnés et du cyclorama, comment voulez-vous que les pauvres diables s’y reconnaissent ? On brouille la vase pour prendre le poisson.

ADAM

Ma chère Dasté, ton indignation me paraît généreuse, mais tu ne la trouves pas un peu confuse ?

DASTÉ

Sûrement elle est confuse ! C’est bien pour cela que je serais reconnaissante à celui qui la clarifierait. Tous ces malaises, tous ces sophismes, tous ces égoïsmes qui nous gâtent notre métier, qui remplissent d’équivoque les rapports du public avec le théâtre, tu crois qu’il ne mériterait pas d’être embrassé celui qui les liquiderait une fois pour toutes ?

LA PETITE VÉRA

Moi, je l’embrasserai très bien aussi.

CASTEL

Moi aussi.

BOGAR

Il doit bien y avoir pourtant un truc pour dire leur vérité aux gens !

RENOIR

Il y en a un. Ou plutôt, il y en avait un. Et incomparable.

ADAM

La lettre anonyme ?

RENOIR

Non, son contraire, le Théâtre.

MARTHE, revenant.