L'inassouvie - Antoine Albalat - E-Book

L'inassouvie E-Book

Antoine Albalat

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"L'inassouvie", de Antoine Albalat. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Antoine Albalat

L'inassouvie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315870

Table des matières

I
II
III
IV
V
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX

PREMIERE PARTIE

I

Table des matières

Je ne sais pas pourquoi j’aimais cet étang. Il n’avait rien, cependant, de ce qui peut séduire un poète ou un artiste. Figurez-vous une mare sous bois, d’aspect sauvage, impénétrable au soleil; un cloaque aux mousses fermentées, aux limons gluants, d’où les chaleurs d’août tirent des relents humides, mêlés aux âpres senteurs des feuilles. Cette mare dort ainsi, tout le jour, désertée et paisible, sans autre bruit que le glissement des bêtes fangeuses, le battement des roseaux embrumés de fils d’araignée et l’expirante rafale des arbres. L’eau, pesante et sans remous, montre, aux endroits ou les nénufars ne tapissent pas sa surface, des reflets de feuillages en miniature. Il faut, pour y venir, traverser un bois de chênes et de châtaigniers, embroussaillé d’orties, d’accès très difficile.

En été, lorsque la nuit regarde la terre par le trou d’or des étoiles et que la lune sable le paysage dé poussière grise, le crapaud en maraude allonge ses pattes l’une après l’autre sur les pierres, et les grenouilles commencent leur rauque symphonie.

D’abord, tapageuses et entêtées, elles coassent à l’unisson; puis, des notes aiguës se traînent, se divisent; un enrouement aqueux clapote dans la vase, gosiers de grenouille obstrués d’argile; d’autres, à part, font la basse sur un seul ton, comme dans un chœur; et l’éparpillement de ces larges cris remplit le silence nocturne, pendant que les arbres rythment des bruissements de violon et qu’au loin, régulièrement, les appels des hiboux semblent marquer la mesure.

Que d’après-midi j’ai passées là, rêvant ou lisant, assis sur l’herbe. Le ciel embrasé luisait; des bêtes couraient sur les feuilles sèches; des faucheux, embarrassés dans leurs pattes, escaladaient mes mains. Une agitation d’insectes invisibles bourdonnait dans l’air fétide. Moi, enivré de ces lentes exhalaisons de marais, je m’amusais à souffler sur l’éternelle danse sur place des moucherons ou à soulever brusquement les cailloux embourbés, pour voir la fuite des cloportes.

Un jour, j’y restai jusqu’à la nuit. L’eau avait pris l’immobilité d’une plaque de métal, tachée de noir. Les arbres, sans trêve, s’emplissaient de murmures.

Tout à coup, un bruit de chute dans l’eau, puis un cri, des gémissements. Je m’élance de ce côté. Nouveau cri, et me voilà en face d’une jeune femme qui pleurait et dont je ne pus d’abord distinguer le visage.

–Qui est là? m’écriai-je.

–Je me suis égarée, Monsieur, fit l’inconnue en sanglotant.

–Ne pleurez pas, lui dis-je, je vais vous reconduire.

Mais elle se désolait, et joignait les mains:

–Mon mari, qui m’attend! Louise qui me cherche. Qu’est-ce que je vais leur dire?

–Vous n’étiez donc pas seule? demandai-je.

–Non, Monsieur; Louise était avec moi, à la campagne, tout près d’ici. Nous courions comme deux folles après les cigales. Je me suis cachée. histoire de faire une niche. j’ai appelé. plus de Louise! Je suis revenue sur mes pas; mais je me suis encore plus égarée, et, tout en marchant dans le bois, la nuit m’a surprise.

A cette époque, j’étais très romanesque, et mon cœur battit malgré moi, en écoutant ce simple et extraordinaire récit. Une femme qui demande son chemin, qu’on rencontre la nuit en plein bois, cela ne se voyait donc pas seulement dans les histoires de George Sand ou de Feuillet!

–Voulez-vous prendre mon bras, Madame? lui dis-je; la forêt sera vite franchie.

Elle accepta, tout en murmurant:

–Ah! mon Dieu, ce qui m’arrive. ce qui m’arrive.

Je la conduisis péniblement à travers les branches enlacées qui barraient le chemin. Les sauterelles, dérangées de leurs sérénades, nous sautaient en plein visage. Mes mains saignaient, à force de détacher des buissons la robe de ma voyageuse, qui marchait à côté de moi, accrochée à mon bras avec un léger tremblement, laissant parfois échapper de petits cris inquiets: «Si j’avais su!. que dira mon mari?... nous n’en sortirons jamais!»

Cette désolation, qui n’était que trop véritable, ôtait à mes rêves enthousiastes l’exaltation qu’un pareil tête-à-tête commençait à leur donner; et, quoique mon esprit battit un peu la campagne en sentant si près de mes lèvres une haleine si tiède, je compris tout de suite que mon rôle de sauveur devait s’arrêter au respect et à la réserve d’une galanterie désintéressée.

La marche fut longue au milieu des taillis et des feuilles fouettantes qui nous souffletaient dans l’ombre. Cependant, peu à peu, après beaucoup de lenteurs et de patience, le parfum des plaines parvint jusqu’à nous ; des brises chaudes nous apportèrent l’argentine sonnerie des grillons dans les blés, et, derrière les raies des arbres, nous aperçûmes enfin, la noire effilure des collines. Bientôt nous atteignîmes la ville. L’inconnue avait quitté mon bras.

–Merci, dit-elle, vous m’avez sauvée.

–Tout le bonheur est pour moi, Madame, puisque cela m’a permis de faire votre connaisance.

Elle se mit à rire d’un rire forcé.

–Ce sont les cigales qui nous ont présentés l’un à l’autre.

–Eh bien, Madame, j’irai les remercier demain, en venant revoir l’étang, qui me rappellera désormais un cher souvenir.

Qu’auriez-vous dit à ma place e? Moi, j’ai toujours été très timide, et, la nuit, surtout, je n’ai de courage à rien. Nous nous étions engagée dans l’avenue de la ville, à côté d’une prairie. Les sauterelles vertes sans reprendre haleine chantaient des gammes sonores, gutturales et roulantes comme des grelots.

–La belle nuit! dit la jeune femme en regardant autour d’elle dans une rapide rêverie. Et elle ajouta:

–Savez-vous où je demeure, Monsieur?

–Oui Madame.

–Eh bien! venez chez nous, demain. Mon mari vous recevra avec plaisir. Je me sauve. Si quelqu’un nous apercevait, jugez ce qu’on dirait!

Nous nous saluâmes, et elle partit sur la grand’ route. Je vis quelque temps flotter la blancheur de son jupon, car elle avait retroussé sa robe pour marcher plus vite, et bientôt elle disparut, sans laisser d’autre trace que le parfum de ses cheveux.

Au moment où je rentrai chez moi, éblouissante et ronde, la lune se levait. Il me sembla en la regardant, qu’elle riait et me faisait signe: «Hein? avait-elle l’air de dire, . elle est partie cette femme!. Elle s’est moquée de toi, imbécile que tu es.» Alors je regardais avec colère la moqueuse planète; mais à mesure que je la regardais, on eût dit que son disque s’élargissait, s’élargissait. si bien qu’il parut se fondre en poussière pâle dans le ciel.

J’avais lu ce jour-là les Cariatides de M. de Banville. Je posai, en arrivant, le livre sur ma table et, tout en mangeant, selon mon habitude, je continuai à lire. Je le fermai bientôt, ne comprenant plus un seul vers. Je sortis et me promenai; mais, pris d’un impérieux besoin de solitude, je retournai chez moi et me couchai.

Heure délicieuse, celle qui précède le sommeil! La journée finie se déroule dans notre esprit; on relit avant de la tourner la nouvelle page du livre que nous écrivons tous, jour par jour. On recueille ses pensées, on caresse ses souvenirs, et l’on s’endort ainsi dans la confuse évocation des choses déjà vécues. Avec quelle netteté d’hallucination, je revis alors la compagne que le hasard m’avait donnée au bord de l’étang. Vision vaporeuse, elle sortait des arbres, prenait un corps, appuyée sur mon bras, pleurant dans un sourire pendant que sur nos têtes, dans le froissis des vents, les feuilles claquaient. Ses cheveux exhalaient le long du chemin un parfum d’eau de Portugal, capiteux, qui embaumait toute la campagne; sa main tremblait dans la mienne; son corps s’abandonnait aux exigences de la marche. Et moi qui n’avais pas osé presser son bras ni lui murmurer une parole d’amour, aérienhe, sans conséquence, si vite oubliée et si naturelle en une telle rencontre! Lalune avait raison: j’étais un imbécile. Pourquoi, cependant ? Une femme qui demande son chemin, quoi de plus naturel? D’où vient alors que mon cœur bondissait et que cet obstiné souvenir me tenait les yeux ouverts? Vainement, en effet, je m’efforçais de m’endormir: l’effervescence de ma pensée arrêtait le sommeil. Lorsqu’enfin la lassitude du corps m’eut vaincu, deux yeux noirs, deux paupières bordées de longs cils m’apparurent opiniâtrement, et la blancheur d’une jupe à demi-relevée, laissant voir la cambrure du pied, mit une pointe de désir dans mes rêves.

Je la connaissais de vue, cette femme e; mais rien dans ses manières ni dans son visage n’avait jusque-là attiré mon attention. Elle était de celles à qui l’on donne en passant un regard distrait, qui marchent vite, toujours pressées, et qu’on apperçoit rarement. Il y a ainsi en province beaucoup de jolies femmes qui vivent retirées, ayant une amie ou deux, faisant de rares promenades et lisant, le dimanche, les romans de la congrégation des demoiselles. Mon inconnue s’appelait Marthe, c’était une charmante, personne de25 ans, mariée à un homme plus âgé qu’elle de15 ans. Ils faisaient, dit-on, bon ménage, résultat qu’on obtient toujours en fréquentant peu de monde. On les voyait seulement, le dimanche, à la messe de midi, et les soirs d’été sur les pelou-– ses. Employé supérieur du gouvernement, le mari passait une partie de la journée dans un bureau, où des protections lui avaient fait obtenir une place largement rétribuée.

Voilà tout ce que je savais sur ce ménage. Ma vie, d’ailleurs, était si sédentaire qu’à peine connaissais-je le nom des personnes à qui je parlais quotidiennement. Je m’efforçais, obligé, pour le moment, de vivre en province, d’éviter la maladie générale, qui est le cancan et la calomnie. Je travaillais en paix, sans m’inquiéter des voisins et fuyant les femmes. Je n’avais appris de l’amour que ce qu’en disent les livres, et, quoique ayant eu déjà des maîtresses à Paris, mon cœur engourdi n’avait pas encore éveillé mes sens. J’étais, de plus, fort en retard sur le progrès contemporain, puisque je prenais encore au sérieux cette sentimentalité d’âme, qui n’est que littéraire et que beaucoup croient naturelle. Mais qui d’entre nous n’a pas un peu, dans sa jeunesse, joué du cor d’Hernani? Cependant, je dois avouer à l’honneur de la vie et de l’expérience, qu’une passion, une vraie passion d’amant sincère, allait m’envahir et déjà commençait à me troubler.

II

Table des matières

Le lendemain, à9heures du matin, je me présentai chez M. de Joncières (c’était le nom du mari). Marthe, assise dans un petit salon, au coin d’une fenêtre entr’ouverte, brodait de la tapisserie. Elle jeta, en me voyant, un cri de surprise mêlé d’effroi, comme si ma présence lui rappelait son trouble de la veille. Le courant d’air qui s’établit avec la fenêtre, quand j’ouvris la porte, fit clapoter la broderie sur ses genoux et s’envoler au milieu de la chambre un journal deplié sur un tabouret. M. de Joncières se promenait de long en large, fumant un cigare.

–Je te présente M. Léon Desgranges, dit Marthe à son mari, en me désignant.

–Monsieur, me dit le mari, en venant au devant de moi, je vous remercie du service que vous avez rendu à ma femme. C’est une folle. Elle était à la campagne, chez une de ses amies, du côté des Reinettes. L’après-midi, malgré la chaleur, elles ont couru comme deux pensionnaires à travers champs, après les cigales qui se posent sur les oliviers.

Marthe interrompit son mari.

–Monsieur sait tout cela, dit-elle. Je me suis égarée, et la nuit est venue, voilà tout.

Et elle sourit, sans lever les yeux sur moi, d’un mouvement enfantin.

–Pardon, ce n’est pas fini! dit M. de Joncières.

–C’est vrai, dit-elle, ce n’est pas fini.

Ici, le mari tira sa montre:

–L’heure de mon bureau, dit-il ; donnons l’exemple de l’exactitude.

Je me levai.

–Permettez-moi, lui dis-je, de vous accompagner. Votre bureau est sur ma route.

–Volontiers, Monsieur.

Je saluai sa femme et nous sortimes. Dehors nous causâmes. Il m’offrit un cigare, me dit qu’il avait longtemps habité le Dauphiné, déclara qu’il n’aimait pas les petites villes; qu’il fréquentait peu de monde et méprisait les bavardages. Il me parut être un de ces nombreux imbéciles, ayant eu des idées autrefois, mais que les rouages administratifs ont réduit à l’état de pur crétin. Au physique, c’était un gros homme, imberbe et vulgaire, le ventre en avant, les mains dans les poches, la démarche menue et le chapeau enfoncé sur la tête. Son insignifiance était empreinte sur ses traits, mous et nuls, sans ligne arrêtée, sans dessin régulier. Il devait être bon, un peu cynique et poseur, c’est-à-dire sans méfiance. Il avait, d’ailleurs, l’impassible visage qui décèle les orgueilleux. C’était, sans doute, un de ces maris bêtes qui se croient intelligents, qui épousent une femme intelligente qu’ils croient bête, et qui meurent avec cette conviction. Il me donna lui-même une idée de sa valeur en me disant:

–Moi, voyez-vous, je suis pratique. Je n’aime pas la littérature. Je ne dis pas ça pour vous; vous avez des rentes, vous! quand on a des rentes on peut se permettre d’être poète. Ma partie à moi, c’est mon administration. Je suis ferré là dessus.

Ce qui signifiait: je suis idiot pour tout le reste.

–Aurais-je le plaisir de vous revoir, Monsieur? lui dis-je en le quittant.

–Comment donc? répondit-il, mais venez chez moi quand vous voudrez. Tenez, demain à 10heures; j’y serai. Dans tous les cas, ce soir au café.

Le soir, je découvris son faible: le billard. Il jouait, disait-il, mathématiquement. Lui en fis-je faire des carambolages!

–Eh! disait-il, avec ce sourire aimable du joueur qui gagne, vous avez du jeu, vous deviendrez fort.

Il aimait aussi la pêche à la ligne, et m’invita à faire avec lui des parties, ce que je promis sans hésiter. Voilà comment nous nous liâmes: par les carambolages et les asticots... J’allais chez lui, le lendemain, à dix heures précises, comme c’était convenu. Il était sorti.

–Il ne tardera pas à venir, me dit Mme de Joncières. Asseyez-vous donc; nous causerons en l’attendant. Hier, je n’ai pas fini de vous raconter. Lorsque je suis rentrée chez moi, mon mari était très inquiet. Louise n’ayant pu me retrouver l’avait prévenu de ma disparition. En arrivant j’ai raconté mon aventure; on m’a grondée, on s’est moqué de moi, et je me croyais quitte de tout ennui, lorsqu’à table, je vois une grosse araignée courir sur la nappe. Je me lève: mon mari m’examine: j’en avais deux autres plus petites dans ma robe. oh! j’ai cru mourir de peur! Des scarabées s’étaient échoués sur mes épaules; des bêtes à bon Dieu se cachaient dans mes cheveux; un papillon était endormi sous mon chapeau et une chenille bleue se promenait tranquillement sur mon bras. Une histoire naturelle complète! Et les fourmis!... Il a fallu me.

Elle s’arrêta, rougissante.

–Oh! dit-elle, je me souviendrai de l’étang.

–Et moi aussi, Madame, je me souviendrai de l’étang, car j’ai fait, ce soir-là, la promenade la plus délicieuse de ma vie.

–Eh bien, moi, reprit-elle, je vous assure que c’est celle qui m’a causé le plus de peur.

Elle se leva pour baisser les stores de la fenêtre dont un géranium dans un pot piqua de rouge les minces rayures de jour vert-tendre.

Seul enfin avec Marthe, je pus l’admirer à mon aise. Elle était vêtue d’une robe grise, très simple, un peu échancrée à la gorge. Son visage ovale, son front encadré de cheveux d’ébène, relevés derrière la tête, faisaient penser à une mignonne odalisque habillée à la française. Ses yeux, profonds et noirs, vous regardaient avec un clignement mutin d’une adorable impertinence. Ses lèvres entr’ouvertes laissaient voir la fine ciselure de ses dents. Elle avait la grâce étonnée de la jeune fille, l’exquise assurance d’une âme plus mûre et je ne sais quel air d’attente intraduisible, de curiosité contenue et de franche honnêteté. Un ciel plein d’étoiles s’ouvrait obstinément devant moi, en l’examinant; je la revoyais toujours peureuse, plaintive, sa main dans la mienne, piétinant les ronces avec de petits cris, et debout sur la grande route, dans la transparence de la nuit.

–Oh! cette promenade!. disait-elle, Dieu! que j’ai eu peur!. j’en tremble encore! Vous n’y pensez plus, vous?

–Au contraire, Madame, j’y pense toujours. Cette rencontre est un événement dans ma vie.

–Il faut, dit-elle en riant, que votre vie soit bien monotone. Vous vous ennuyez donc beaucoup?

–A mourir, Madame.

Elle croisa ses deux mains sur ses genoux avec une moue d’insouciance.

–C’est drôle. Je ne m’ennuie jamais, moi.

–Que faire pourtant en province, à moins de s’ennuyer?

–Ah! voilà, la province! Parce qu’on est allé une fois à Paris, toujours la capitale! Mais savez-vous bien qu’en dehors de Paris, il y a encore trentre-quatre millions d’habitants ! Et puis, n’est-on pas très heureux ici, à Nyans? Allez, en province ou ailleurs, c’est toujours la même chose: on ne se consolera jamais de vivre. On fait des rêves, heureusement; c’est une compensation.

–Pas toujours, Madame. Les rêves ont leur douleur.

–Bah! fit-elle, on se réveille, et tout est dit! La conversation continua sur ce ton d’ironie gaie. On était alors aux premiers jours du mois de juillet. Il faisait très chaud dans le salon. Notre entretien prit peu à peu l’alanguissement de cette accablante journée d’été. Les mouches voletaient; et, sur le pavé de la rue, sonnaient les sabots d’un mulet qu’on menait à l’écurie. Nous parlions au hasard, par monosyllabes, par phrases sans suite, comme n’ayant besoin, pour nous comprendre, que d’ébaucher nos pensées. Nous avions, en effet, l’air de nous connaître depuis longtemps; insensiblement, même, il s’établit entre nous un ton de demi-confidence, une respectueuse et familière camaraderie, qui m’entraîna, peut-être, à lui parler de moi plus que je n’aurais dû. Je lui dis que j’allais bientôt retourner à Paris. Elle me répondit que j’avais tort de quitter Nyans, la Provence, le beau soleil méridional pour les becs de gaz des trottoirs et les brouillards de la Seine.

Tout en parlant, elle continuait à broder à côté de la fenêtre, dans un jour teinté de vert. Sa robe modelait les deux globes de son sein, la cambrure de la taille, et se plaquait sur les jambes emprisonnées sous l’étoffe. La conversation revint sur l’aventure de la veille.

–Sans vous, me dit-elle, je serais encore sur les épines. et puis, un homme pour me reconduire, ce n’était pas, non plus, très rassurant. Enfin, c’est bien romanesque!. vous ne trouvez pas?

–Roman trop court, Madame, et sans incident.

–Bah! dit-elle, avec un peu d’imagination, on pourrait en inventer.

L’arrivée d’un angora interrompit notre conversation. Il s’avança d’abord à pas comptés, fit le gros dos, s’étira le corps et sauta sur les genoux de Marthe, qui le berça dans ses bras, comme on ferait d’un petit enfant. Ensommeillé dans sa pa-– resse, le chat me regardait, inquiet, clignant ses yeux moirées de jaune.

L’atmosphère pesante de l’appartement, cet entretien décousu, le charme qu’exerce sur une jeune imagination la présence d’une jolie femme, tout cela me jeta dans une flottante songerie, à travers laquelle je n’entendis plus que confusément la voix de Mme de Joncières. Le sang me monta à la tète, et, un moment, au lieu de répon-– dre, je balbutiai en posant la main sur mon front.

–Vous sentez-vous mal? dit-elle effrayée.

–Non, dis-je, c’est la chaleur. Un peu d’air, cela passera.

Alors, elle releva les stores de la fenêtre, et le soleil nous aveugla d’une flambée de rayons.

III

Table des matières

J’étais seul dans ma chambre depuis deux, heures, sans pouvoir travailler ni lire e; l’image de Marthe m’emportait dans de spacieuses méditations, d’où je ne sortis qu’après m’être résolu à l’aller voir le plus tôt possible. Je fermai mon bureau ; j’ôtai la clef à ma bibliothèque e; je mis de l’ordre dans mes papiers et brûlai mes travaux commencés. Une vie nouvelle s’ouvrait pour moi.

Faire ma maitresse de Mme de Joncières: tel fut le thème de mes réflexions, thème yjglle, sur lequel j’épuisai les fantaisies les plus folles et les plus affriolants vagabondages de ma pensée. Je ne sais quoi de fatal m’y poussait. Sans voir encore la réalité que ce projet pourrait prendre, je calculai la résistance qu’offrirait une femme jeune, lasse de solitude, qui n’aimerait pas son mari et qui lirait des romans, Mon inexpérience me persuadait qu’on devait mourir d’ennui en province, et qu’avec du style et de la tenue, on pouvait aisément s’y faire une maîtresse. Marthe avait pourtant à Nyans la repulation d’ une honnête femme. La malignité, la rage cancanière «les habitants l’avait épargnée. Il fallait donc une audace toute juvénile pour concevoir une espérance, si légère qu’elle fût.

Voici, pour m’encourager, le raisonnement que je me tenais. Toutes les femmes, me disais-je, se ressemblent. La vertu n’existe évidemment qu’à l’état de fait. Or, un fait peut disparaître du jour au lendemain. Il y a des femmes qui sont vertueuses et d’autres qui ne le sont pas; mais, toutes ayant commencé par l’être, ou ne sait pas si celles qui sont honnêtes le seront toujours. La vertu est comme la religion: chacun la trouve très belle, mais tout le monde en doute un peu dans son cœur et, en tous cas, se dispense de la suivre. Ce qui est incontestable, c’est que les femmes honnêtes lisent les romans et vont au théâtre. Pourquoi? Pour y chercher l’amour défendu dans leur vie. Et beaucoup d’entre elles, après l’avoir cherché dans les livres, finissant par le rencontrer, un beau jour l’installent à leur coin du feu. D’ailleurs, plus que tous ces raisonnements, une incompréhensible espérance m’encourageait. On a, comme cela, des pressentiments, de mystérieuses intuitions. Y croire, c’est presque les réaliser. Bref, sans savoir pourquoi, je m’imaginais que Mme de Joncières écouterait avec bonheur ma première déclaration.

Je ne pensais plus qu’à cela la je m’en allais sur les grandes routes, au fond des ravins, sous les feuilles des vignes, dans les prairies, bercer et caresser toujours la même idée. Que d’heures, les plus douces de ma vie, j’ai passées à songer à elle, couché sur la ouate des pelouses, écoutant siffler le vent et regardant le ciel envahir mes yeux, tel qu’un plafond qui descend en une approche monstrueuse. Inutile de vous dire que je retournai à l’étang revoir la place où je l’avais rencontrée. C’était vers la fin du jour. L’herbe humescente et molle mouillait mes souliers. Le bercement des branches fourmillait en taches noires dans l’eau. J’attendis la nuit pour retrouver les émotions de la veille, les miaulées du vent, les cris des grenouilles et les hôlements des hiboux.

Comme une marée qui monte, cet amour m’envahissait; j’avais de la joie à m’y noyer lentement; j’épiais tous les moyens, toutes les occasions de m’y sentir mourir davantage. Je voyais, le soir, au café, M. de Joncières. Il m’invitait toujours à aller chez lui. Je n’avais garde de refuser; et, chaque fois, l’image de sa femme entrait plus avant dans mon cœur. Je finis même par accompagner régulièrement le débonnaire mari dans ses excursions de pêche, héroïsme dont je me croyais incapable, étant données mes opinions sur ce genre d’agrément. De pareils sacrifices m’eurent vite attiré l’amitié de M. de Joncières. A mesure que je le connus mieux, je m’aperçus qu’il avait un caractère affreux et que je ne pouvais le séduire qu’en abdiquant ma volonté, en flattant toutes ses manies. Il fallait voir, dès ce moment, comme je devins, avec lui, flatteur, servile; comme je le laissai s’arrondir dans sa pose d’employé, pour qui rien n’existe que ses chiffres et son avancement.

–La littérature, disait-il, ne sert qu’à faire des déclassés. D’abord, moi, je ne la comprends pas. Et tenez, savez-vous pourquoi on admire Homère et Démosthènes? Parce qu’on croit sur parole un tas de perruques qui nous ont dit que c’était beau.

Malgré sa lamentable sottise, ce mari, grâce à sa vie nomade, avait acquis une tenue d’emprunt qu’on pouvait prendre pour de la distinction, et s’était approprié quelques drôleries, un bagou de courte haleine, un parlotage de commis-voyageur, qui pouvait passer pour de l’esprit. Mais sa femme était trop intelligente pour en être dupe, et seul, parfois, j’avais l’air d’approuver ou de goûter ce qu’il disait.

J’allais, maintenant, chez lui tous les samedis. Ces soirs-là, il ne sortait pas. Nous causions, nous fumions, pendant que sa femme s’entretenait avec nous ou avec Mme Louise Dervau, une amie et une compatriote de Mme de Joncières, beaucoup plus âgée qu’elle et mariée à un banquier goutteux qui passait ses soirées au cercle, où on le transportait dans un fauteuil. Quelquefois, Mme Dervau ne venait pas; M. de Joncières était sorti, et je restais seul avec Marthe.

Je n’ai jamais connu de femme de vingt-quatre ans plus jeune ni plus gaie. Elle avait d’involontaires éclats de voix, des reparties moqueuses de brusques renversements de tête, accompagnés d’un rire sonore, qui vous donnait des frissons à fleur de peau. Ses confidences appelaient une sympathie réciproque; l’on subissait, malgré soi, l’entraînement de son expansive jeunesse, mal à l’aise dans son rôle de femme mariée. Parfois, au contraire, les lèvres pincées, elle devenait triste et réfléchie. Le ton froidement poli des relations mondaines reprenait le dessus; mais, chez elle, il n’était pas naturel, et sa réserve avait l’air d’une contrainte.

Je sortais de son salon, grisé d’elle, la mémoire peuplée de souvenirs. Absente, je la voyais aussi nettement qu’à côté de moi, avec la nuance de ses cheveux, le bas de sarobe, sa taille penchée et sa colerette tuyautée à la Valois. Si elle me l’eût permis j’aurais passé ma vie à ses genoux, à la regarder. C’était de la volupté et de l’adoration. Sa douceur m’attirait autant que son sourire; son âme entrevue dans ses paroles autant que son corps dessiné sous la jupe; enfin, dernière séduction: elle avait l’étincelante fraîcheur, l’air d’ignorance d’une jeune fille dont le mari n’avait pas encore su faire une femme.

Ce mari, me direz-vous, était bien stupide de tolérer votre assiduité chez lui. D’accord; mais, souvenez-vous que ce n’est pas un roman que je vous raconte, c’est ma vie.

Ma fréquentation chez M. de Joncières ne tarda pas à être l’objet des tripotages de la ville. Je tremblais tous les jours qu’un de ces bruits n’arrivât jusqu’à ses oreilles, ne refroidît son amitié et ne m’ôtât les occasions que j’en attendais.

Un jour que je frappais à sa porte, la bonne me dit:

–Monsieur n’y est pas; Madame non plus: il n’y a que Mme Dervau. Entrez. Elle veut vous parler.

Je trouvai Louise Dervau au salon. L’ayant toujours vue avec Mme de Joncières, je ne l’avais jamais remarquée. C’était pourtant une jolie femme, malgré ses trente-cinq ans. Le menton ovale, les tempes pleines, les narines fines; un regard plein de flammes sous d’épais sourcils, les paupières et les coins des yeux nettement dessinés. Rien de tendu ou d’empâté dans les lignes de son visage. Ses lèvres, ni trop pincées ni trop saillantes, révélaient sa bonté native et son égalité d’humeur. Avec cela, de la grâce sans minauderie et de la distinction sans raideur.

–Je suis bien aise de vous voir, me dit-elle e; je désirais vous parler.

–Tant-mieux, Madame, répondis-je: l’estime que Mme de Joncières a pour vous m’a souvent donné le désir de vous mieux connaître.

Elle sourit, d’un air de modestie fâchée.

–D’abord, reprit-elle, je suis très franche, et j’exige de mes amis la même franchise. Répondez-moi donc sans hésiter: vous aimez Marthe?

–Moi, Madame?

–Ne niez pas! Tout le prouve, vos regards, vos visites. Eh bien, Monsieur, si le bonheur et le repos de Marthe vous tiennent au cœur, venez moins souvent chez elle, je vous en prie, et, si vous le pouvez, ne venez même plus du tout.

Me défendre de voir Marthe! qu’avais-je fait pour mériter cette rigueur?

–Est-ce Mme de Joncières, demandais-je, qui vous a chargée de cette commission?

Mme Dervau hésita; puis, vivement:

–Si c’était elle?

–Je m’en étonnerais, Madame, car je ne crois pas lui avoir jamais donné le droit de me traiter si sévèrement.

–Sans doute, dit-elle e; elle ne vous reproche rien; mais vous la compromettez, Monsieur, vous la compromettez énormément; on ne s’occupe que de cela en ville.

–Cela ne regarde personne!

–Je le sais bien.

–Que peut-on dire?

–Des choses désobligeantes pour elle et pour M. de Joncières, qui, heureusement, n’en sait rien. Vous comprenez, on ne va pas le lui dire, à lui, mais, elle, celte pauvre Marthe, méprisée sans être coupable! c’est odieux. Sa réputation devrait vous être sacrée, puisque vous l’aimez.

–Vous vous trompez, Madame: je n’ai pour elle d’autre sentiment qu’un profond respect.

–Eh bien! soit, je vous crois; mais ne venez plus, n’est-ce pas? ou, du moins, rarement. Promettez-le moi.

–A une condition.

–Laquelle?

–C’est que Mme de Joncières me priera elle-même de ne plus venir.

Elle secoua la tête et joignit les mains.

–Je connais Marthe, dit-elle. Elle ne vous le dira pas.

–Cependant, si elle se voit de plus en plus compromise?

–Oui, alors. peut-être.. mais si malgré tout elle ne vous éloignait pas?

–Ce serait une preuve, Madame, qu’elle serait pris de m’aimer.

–Ah bien! fit-elle vivement en se pinçant les lèvres, si c’est ce que vous attendez, vous vous trompez joliment. Je ne croyais pas, Monsieur, je vous l’avoue, rencontrer tant de résistance. J’espérais que vous comprendriez mes raisons. C’est mal, je vous assure, très mal, ce que vous faites-là.

Elle s’était t levée, et, debout devant moi, elle lîie parlait, d’une voix sifflante, la lèvre supérieure en saillie.

—Je m’étonne, lui dis-je, de vous voir défendre si chaleureusement une personne qui ne se croit pas en danger; car enfin Mme de Joncières me ccingédierait, si elle entrevoyait le moindre péril à mes visites.

Mme Dervau haussa les épaules.

–Est-ce qu’elle y songe seulement? Depuis que vous venez ici, Marthe a complètement changé; voùfe’la-retridez idiote, à force de la regarder. Son caractère n’est plus le même; elle ne sait ce qu’elle fait. Elle tremble, en vous voyant.

–Elle m’aime alors! m’écriai-je, fou de joie en saisissant les mains de Mrae Dervau.

–Ah Ah je n’ai pas s dit.

–Si elle ne m’aime pas, Madame, repris-je froidement, pourquoi tremble-t-elle e? Qu’est-ce que vous craignez donc? Quelle cause plaidez-vous? Tout cela, évidemment, n’a pas l’ombre du sens commun. Mais, si elle m’aime, si vous le savez, oh! Madame, dites-le moi, je la fuirai; je ne reviendrai plus ici, je vous le juré, mais, au nom du ciel, dites-le moi!

Nous entendîmes du bruit dans l’escalier, Mme Dervau ouvrit la porte du salon, et, me regardant des pieds à la tète, elle me dit avec une voix ironique, qu’elle tâcha de rendre très calme:

–Certes, non, elle ne vous aime pas. Vous m’entendez ? Elle ne vous aime pas.

Elle mentait. Mme de Joncières devait m’aimer. Ce que je venais d’entendre ne signifiait pas autre chose. Je fus si bouleversé de cette découverte, qu’au moment où Mme de Joncières entra, je me mis, au lieu de la saluer, à feuilleter les albums empilés sur la table.

–Vous avez de jolies vues de Venise, Madame e! murmurais-je.

–Oui, répondit-elle, en quittant son ombrelle et en prenant les mains de son amie, j’adore ce pays-là.

–Charmante ville e, Madame, charmante ville e!

Voilà les phrases que je trouvais.

–Je n’y suis jamais allée, reprit Mme de Joncières, en ôta nt ses gants, tandis qu’à côté d’elle Mme Dervau m’examinait en fronçant les sourcils s; mais je me figure très bien la mer, les rues et les palais, dont les perrons trempent dans l’eau. Je suis sûre de m’y reconnaître quand j’irai.

Sur un côté du mur de la fenêtre une cage était suspendue. Mme de Joncières la décrocha.

–Ce pauvre chéri ri! on a oublié de lui donner sa graine! Il meurt de faim. Vous permettez?

–Comment donc, Madame, avec plaisir!

Je ne savais plus ce que je disais. Marthe regarda Mme Dervau; toutes deux rirent doucement; puis Mrae de Joncières prit d’une main la cage dont le balancement fit battre les ailes du pauvre oiseau effarouché, et, l’appelant, colla sa bouche contre les barreaux; le serin, rassuré, sautillant, vint tremper son bec dans les deux lèvres roses de Marthe qui souriait.

Je ne dormis pas, cette nuit-là. J’eus une fièvre irritante, d’inquiets soubresauts, une impatience nerveuse qui m’empêchèrent de fermer les yeux. Les craintes, les supplications de Mme Dervau, prouvaient jusqu’à l’évidence que Marthe songeait à moi. Cette idée m’ouvrait des horizons de félicités si grandes, qu’à les entrevoir seulement, la joie me soûlait déjà. J’étais honteux cependant de ma ridicule gaucherie. Elle avait dû me prendre pour un imbécile ou pour un homme par trop distrait, ce qui, peut-être, l’avait indisposée contre moi. Oh! mais je me rattraperais le lendemain! J’aurais de l’audace! Je brusquerais la situation! Roulant ainsi de projet en projet, ma pauvre tête devint si lourde, que, ne pouvant dormir, je finis par me lever.

Dès le matin, je me présentai chez Marthe, sûr de la trouver seule et prêt à tout oser.

IV

Table des matières

Le temps était lourd; l’atmosphère chargée d’électricité. Pareils à de remuantes fumées, des nuages s’épaississaient au ciel et se rapprochaient de la terre.

Je trouvai la bonne debout sur le palier, qu’elle balayait dans un nuage de poussière qui descendait jusqu’à la porte.

–Monsieur y est-il?

–Non, Monsieur; mais Madame est au salon. Dans le salon, Marthe fermait les fenêtres.

–C’est vous? dit-elle, asseyez-vous donc. Je suis toute triste aujourd’hui. C’est le temps, sans aucun doute.

Quand elle eut fermé les fenêtres, elle resta un moment immobile, à écarter les rideaux de mousseline collés aux vitres, et à regarder le ciel noir; puis, elle prit un travail au crochet et s’installa vis à vis de moi.

Alors, je fermai la porte du salon, et m’étant assuré que personne ne montait dans l’escalier, je m’agenouillai devant Marthe; je lui pris les mains, et, malgré les battements de cœur qui me coupaient la voix, je lui murmurai, doucement. d’un ton de prière soumise, ces trois mots qu’on ne prononce jamais sans trembler:

–Je vous aime!

La surprise l’empêcha de me repousser. Elle me regarda, baissa les yeux, et tremblante comme une feuille, essaya de dégager ses mains.

–Relevez-vous! s’écria-t-elle. si on venait!..

Elle voulut se lever; mais, appuyant mes coudes sur ses genoux, je la forçai à rester assise.

–Ne craignez rien. personne ne viendra. Ce secret devait m’échapper; mieux vaut que ce soit à présent. Si vous étiez une femme ordinaire; si mon amour n’était qu’un caprice, j’aurais attendu; peut-être même n’aurais-je pas parlé; mais je vous aime trop sincèrement, trop profondément pour dissimuler. c’est fou, c’est sans issue, je le sais d’avance, mais c’est la vérité; pardonnez-moi.

Elle était toute rouge, le regard errant dans le battement de ses cils; une peureuse inquiétude crispait comme une ironie le coin de ses lèvres, et, inutilement, elle essayait de se lever, répétant toujours:

–Je vous en supplie. laissez moi donc! Si on venait.

–Ne me repoussez pas! lui dis-je, les joues en feu, le cœur éclaté, ne me repoussez pas! dites-moi que vous me pardonnez.

–Soit! dit-elle je vous pardonne; mais laissez-moi.

Alors, seulement, je me levai.

–Je vous aime, murmurai-je, et de toute la force de mon être. Dès aujourd’hui, je suis vôtre, je vous appartiens, avec mes illusions, mon avenir et ma vie.

Elle hocha la tête ironiquement.

–Oui. on dit cela. mais vous n’en pensez pas un mot, bien entendu.

Et elle ajouta d’une voix plus basse:

–Comment voulez-vous que je vous croie? Il n’y a pas un mois que vous me connaissez.

–Le premier jour que je vous ai vue, lui dis-je, j’ai compris que je ne vous oublierais jamais. Elle eut un rire nerveux.

–Cela vous a donc pris tout d’un coup!. Le temps de crier gare!

Je lui dis, pour la convaincre, ce qu’on dit, lorsqu’on a vingt ans, à une femme qu’on aime. Qui ne connaît l’incohérent langage de la passion, cette débordante éloquence, d’expression vieille et banale, toujours nouvelle et toujours écoutée? La fièvre de cette confession émue, le recueillement de ces aveux à demi-voix, gagnèrent Marthe peu à peu. Elle baissait maintenant les paupières, me repoussant avec une pudeur moins contrainte et tout en balbutiant: «ce n’est pas vrai. je ne vous crois pas.» Insensiblement, la forçant à se pencher vers moi, ma bouche toucha son oreille, dont un imperceptible duvet blond suivait les délicates sinuosités; et j’aperçus la chair rose des épaules fuyant sous le large col de la robe. Tout à coup, d’un mouvement brusque, elle se dégagea. Je me levai: le mari entrait.

–Tiens! vous voilà! fit-il, en me tendant la main.

Je me mis, naturellement, à ne plus savoir ce que je disais.

–La pluie m’a retenu, hasardai-je; car il m’avait semblé voir des raies de pluie sur le ciel gris.