La Case de l’oncle Tom - Harriet Beecher Stowe - E-Book

La Case de l’oncle Tom E-Book

Harriet Beecher-Stowe

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La Case de l’oncle Tom (Uncle Tom’s Cabin) est un roman de l’écrivaine américaine Harriet Beecher Stowe.
Le roman eut un profond impact sur l’état d’esprit général vis-à-vis des Afro-Américains et de l’esclavage aux États-Unis ; il est un des facteurs de l’exacerbation des tensions qui menèrent à la Guerre de Sécession.
Stowe, née dans le Connecticut et pasteure à la Hartford Female Academy, était une abolitionniste convaincue. Elle centre son roman sur le personnage de l’oncle Tom, un esclave noir patient et tolérant autour duquel se déroulent les histoires d’autres personnages, aussi bien esclaves que blancs.
Présentation
| Au XIXe siècle, dans le Kentucky, État sudiste, Mr Shelby, riche planteur, et son épouse, Emily, traitent leurs esclaves avec bonté. Mais le couple craint de perdre la plantation pour cause de dettes et décide alors de vendre deux de leurs esclaves : Oncle Tom, un homme d’âge moyen ayant une épouse et des enfants, et Harry, le fils d’Elisa, servante d’Emily. Cette idée répugne Emily qui avait promis à sa servante que son fils ne serait jamais vendu ; et le mari d’Emily, George Shelby, ne souhaite pas voir partir Tom qu’il considère comme un ami et un mentor.
Lorsqu’Elisa surprend Mr et Mme Shelby en train de discuter de la vente prochaine de Tom et Harry, elle décide de s’enfuir avec son fils. Le roman précise que la décision d’Elisa vient du fait qu’elle craint de perdre son unique enfant survivant (elle a déjà perdu deux enfants en couches). Elisa part le soir même, laissant un mot d’excuse à sa maîtresse…|
|Wikipédia|

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SOMMMAIRE

AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR

Madame Harriet Beecher Stowe

Préface de l’auteur Préface initiale

Nouvelle préface

Chapitre I : Dans lequel on présente au lecteur un homme qui se pique d’humanité

Chapitre II : La mère

Chapitre III : Mari et père

Chapitre IV : Une soirée dans la case de l’oncle Tom

Chapitre V : Sensation de la propriété vivante lorsqu’elle change de propriétaire

Chapitre VI : La découverte

Chapitre VII : La lutte de la mère

Chapitre VIII : Les traqueurs d’hommes

Chapitre IX : L’évasion

Chapitre X : D’où il appert qu’un sénateur n’est qu’un homme

Chapitre XI : Prise de possession

Chapitre XII : La propriété prend des licences

Chapitre XIII : Incidents d’un commerce légal

Chapitre XIV : Intérieur d’une famille quaker

Chapitre XV : Évangéline

Chapitre XVI : D’un nouveau maître et de son entourage

Chapitre XVII : La maîtresse de Tom et ses opinions

Chapitre XVIII : Défense d’un homme libre

Chapitre XIX : Expériences et opinions de miss Ophélia

Chapitre XX : Suite expériences et opinions de miss Ophélia

Chapitre XXI : Topsy

Chapitre XXII : Au Kentucky

Chapitre XXIII : L’herbe se flétrit, la fleur se fane

Chapitre XXIV : Henrique

Chapitre XXV : Sinistres présages

Chapitre XXVI : La petite évangéliste

Chapitre XXVII : Mort

Chapitre XXVIII : Voici la fin de ce qui est terrestre

Chapitre XXIX : Réunion

Chapitre XXX : Les délaissés

Chapitre XXXI : Le dépôt d’esclaves

Chapitre XXXII : La traversée

Chapitre XXXIII : Les ténèbres extérieures

Chapitre XXXIV : Cassy

Chapitre XXXV : Histoire de la quarteronne

Chapitre XXXVI : Les souvenirs

Chapitre XXXVII : Emmeline et Cassy

Chapitre XXXVIII : La liberté

Chapitre XXXIX : Victoire

Chapitre XL : Le stratagène

Chapitre XLI : Le martyr

Chapitre XLII : Le jeune maître

Chapitre XLIII : Une histoire de revenants authentique

Chapitre XLIV : Résultats

Chapitre XLV : Le libérateur

Chapitre XLVI : Conclusion

Notes

HARRIET BEECHER STOWE

LA CASE DE L'ONCLE TOM

roman

Traduction de Louise Swanton Belloc,1878

Raanan Éditeur

Livre 220| édition 1

AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR

Madame Weston Chapman, qui embrassa des premières aux États-Unis la cause de l’abolition, et qui l’a si activement servie de sa fortune, de son cœur et de son talent d’écrivain, avait engagé madame L. Sw. Belloc, au nom de madame Beecher Stowe, à traduire la Case de l’oncle Tom, lorsque nous eûmes la même pensée. Cette double circonstance décida madame L. Sw. Belloc à entreprendre cette traduction de concert avec mademoiselle Adélaïde de Montgolfier, qui, depuis vingt ans, a partagé ses travaux sur la littérature anglaise.

En apprenant cette détermination, madame Beecher Stowe a adressé à ces deux dames une lettre de laquelle nous transcrivons le passage suivant :

« Je suis très-flattée, mesdames, que mon humble ami, Oncle Tom, ait des interprètes tels que vous pour le présenter aux lecteurs français. J’ai lu une traduction de mon livre en votre langue, et quoique assez peu familiarisée avec le français, j’ai pu voir qu’elle laissait beaucoup à désirer ; mais j’ai remarqué aussi dans la gracieuse et sociable flexibilité de la langue française une aptitude toute particulière à exprimer les sentiments variés de l’ouvrage, et je suis de plus convaincue qu’un esprit féminin prendra plus aisément l’empreinte du mien. »

Ces quelques lignes expliquent cette nouvelle traduction de la Case de l’oncle Tom. Les gens de goût ont depuis longtemps apprécié le mérite des différentes traductions de mesdames L. Sw. Belloc et A. de Montgolfier. Nous espérons que la scrupuleuse fidélité de celle-ci, et le bonheur avec lequel les nuances les plus délicates de l’original y ont été rendues, seront appréciés des lecteurs.

Nous avons ajouté à cette traduction un portrait de madame Beecher Stowe, gravé par M. Fr. Girard, d’après un original très-ressemblant.

Madame Harriet Beecher Stowe

 

La Case de l’oncle Tom est moins un livre qu’un acte de foi, d’amour, d’ardente charité. Comme l’apôtre, l’auteur a dit à l’âme atrophiée : « Au nom de Jésus le Nazaréen, lève-toi et marche ! » Et l’âme engourdie s’est redressée, a secoué sa torpeur, et s’est sentie revivre. Tout ce qu’il y a en nous d’instincts nobles, bons, généreux, s’est réveillé à cette voix. Tous nous avons pleuré, aimé, admiré avec madame Beecher Stowe. C’est un des magnifiques attributs de notre nature que cette communion d’émotions pures et saintes, et c’est le plus glorieux privilège du vrai génie, du génie du bien, que d’éveiller cette sympathie universelle et féconde. Honneur donc à la femme forte qui, malgré la pression d’un égoïsme effréné, au milieu de l’ardent conflit d’intérêts passionnés et aveugles, a obéi à l’élan instinctif et irrésistible de son cœur : honneur aussi aux multitudes qui ont adopté son œuvre, et qui en ont fait le succès !

Ce qui distingue madame Beecher Stowe entre tous les écrivains, c’est qu’elle est appelée, et qu’elle a sa mission. « Lorsque Dieu commande de prendre la trompette, dit Milton, et d’envoyer un souffle au loin, il n’est pas donné à la volonté de l’homme de choisir ce qui se doit dire, ce qui se doit taire. »

Profondément pénétrée de l’esprit du christianisme, le regardant comme la source de toute vérité, de toute liberté, de toute justice, l’auteur de l’Oncle Tom ne s’est pas crue libre de « cacher la lumière sous le boisseau, » et de garder plus longtemps le silence sur les souffrances des opprimés, et l’iniquité des oppresseurs.

« Jésus-Christ, nous écrivait madame Beecher Stowe en son langage biblique, réunissant en une même personne Dieu et l’homme, a relevé l’humanité de la poussière, et l’a faite vénérable : quiconque pèche contre l’homme, pèche donc aussi contre Dieu. »

Son livre est d’un bout à l’autre le saisissant commentaire de cette pensée et de l’admirable précepte évangélique : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit, et votre prochain comme vous-même. »

Juger cette œuvre au point de vue littéraire serait, selon nous, une sorte de profanation. C’est le souffle d’une âme pieuse, « porté sur le courant puissant de l’inspiration divine1  ; » c’est le sanglot d’une immense pitié pleurant sur les douleurs d’une race asservie ; c’est un cri d’amour, de régénération, d’espérance, retentissant du nouveau monde à l’ancien, et y éveillant des millions d’échos. Devant des accents d’une telle portée la question de talent prend de bien petites proportions.

Mais sous quelles influences se sont développés les sentiments de cette âme généreuse ? par quelles épreuves ce cœur a-t-il passé pour être à la fois si tendre et si vaillant ? où cette observation profonde et vraie a-t-elle recueilli les faits dramatiques et la couleur pittoresque de tant d’émouvants récits ? Voilà ce qu’il importe au public de savoir, et ce que nous apprendront quelques particularités de la vie de madame Stowe, d’ailleurs si pure, si chaste, si bien remplie.

Harriet Beecher naquit en 1812, à Litchfield, dans le Connecticut, au milieu d’une famille nombreuse, vouée presque toute à l’active propagation des saintes Écritures. Élevée à Boston où son père était ministre presbytérien, elle y reçut une de ces excellentes éducations, dont la conscience est l’inébranlable base, et le devoir, l’inflexible pivot autour duquel s’accomplissent les obligations chaque jour. Des talents variés, joints à une instruction solide beaucoup plus étendue que celle que reçoivent d’ordinaire les femmes, lui permirent d’aider de bonne heure sa sœur aînée, Catherine Beecher, à diriger une maison d’éducation de jeunes filles. Là, sans doute, commencèrent à son insu ses études sur les grâce mystérieuses de l’enfance, sur les généreux élans de jeunes âmes, à peine échappées du sein de Dieu et qui aspirent à y rentrer.

L’institution prospérait, lorsqu’en 1832 le docteur Beecher fut appelé à la direction d’un collège de théologie et de littérature, fondé dans l’Ouest par ses coreligionnaires, et où l’instruction devait marcher de pair avec l’apprentissage de métiers, qui permettraient plus tard aux étudiants de gagner le pain du corps, en même temps qu’ils distribueraient le pain de l’âme ; car c’était dans cette espèce de séminaire que devaient se recruter les missions domestiques et étrangères. On comptait aussi sur le produit des travaux des élèves pour couvrir une partie des frais. L’acceptation du docteur entraîna pour toute sa famille une émigration complète de l’Est à l’Ouest. Il fallut quitter la haute civilisation de Boston pour aller s’enterrer dans l’Ohio, aux environs de Cincinnati ; cette ville, peuplée aujourd’hui de cent vingt mille âmes, n’avait alors que quarante mille habitants à peine ; située sur l’extrême limite des États à esclaves, elle pouvait, d’un moment à l’autre, devenir le théâtre de la lutte, déjà engagée par l’éloquent Garrisson entre les partisans de l’abolition et les défenseurs de l’esclavage : lutte toute morale et toute pacifique de la part des premiers, mais que l’inique violence des seconds ne tarda pas à rendre agressive.

Cincinnati est assise sur la rive nord de l’Ohio, dans une vallée demi-circulaire ; les collines, qui semblent s’être reculées pour lui faire place, s’avancent de nouveau au bord du fleuve, se recourbent au-dessus et forment le croissant. Sur la plus haute, dominant la ville, était bâti Lane Seminary. De modestes habitations, semées alentour, et à demi enfouies sous des bouquets d’acacias, de chèvrefeuille, de clématite, étaient destinées au docteur Beecher et à sa famille, ainsi qu’aux professeurs du nouveau collège. Elles faisaient partie d’un joli village nommé Walnut-Hills.

À peine installées dans leur nouvelle résidence, les deux sœurs y reprirent leur tâche d’institutrices, et la poursuivirent de concert jusqu’au mariage de la plus jeune, Harriet Beecher, avec le révérend E. Stowe, professeur de littérature biblique à Lane Seminary. Riche de science, et classé parmi les théologiens les plus distingués de l’Amérique, M. Stowe n’avait pour patrimoine que ses livres, et pour revenu que les émoluments de sa place, rendus précaires par les circonstances. En effet, le collège si prospère au début, et qui avait compté des centaines d’élèves adultes accourus de tous les points de l’Union, se trouva tout à coup presque désert, par un concoure fortuit d’événements. La crise commerciale qui, en 1833, atteignit l’Amérique, y détermina la faillite d’un grand nombre de banques publiques et particulières. Les fonds destinés à l’entretien du séminaire furent gravement compromis. Le docteur Beecher, trouvant aussi que les travaux manuels entravaient la marche des études théologiques, résolut de les réformer tout à fait ; enfin une cause, encore plus active, concourut à l’amoindrissement du collège. La Convention abolitionniste, d’où est sortie la Société pour l’abolition de l’esclavage en Amérique qui a pris depuis une si grande extension, s’assembla en 1833, à Philadelphie, et fit un appel, qui devait surtout retentir dans les cœurs jeunes et généreux. Bien que plusieurs des étudiants fussent fils de propriétaires d’esclaves, que quelques-uns eussent toute leur fortune engagée dans cette denrée humaine, tous prirent parti contre l’esclavage. Ceux qui possédaient des esclaves les affranchirent. L’idée des missions étrangères fut abandonnée, comme absurde, quand on avait à ses portes, au centre du pays, des païens qui languissaient dans les ténèbres de l’ignorance et les horreurs de la servitude. La libre discussion, d’abord encouragé par le directeur et les professeurs du séminaire, devint orageuse, et absorba le temps et les facultés des élèves. Désertant les classes, ils assemblèrent la population de couleur de Cincinnati, lui firent des prédications, ouvrirent des écoles aux enfants, des asiles aus orphelins, aidèrent les fugitifs à gagner le Canada : bref, ce fut une sorte de croisade de la jeunesse en faveur de la justice et de l’humanité.

D’autre part, la réaction s’annonçait terrible. Le commerce avait pris l’alarme. Des propriétaires d’esclaves, venus du Kentucky, ameutaient la population. Pendant plusieurs semaines le bâtiment principal et les maisons du docteur Beecher et du professeur Stowe furent en danger d’être démolis. Dans cette extrémité on essaya de rétablir le calme en interdisant, au sein du séminaire, toute discussion sur ce sujet brûlant ; mais presque tous les élèves, hommes faits, et enrôlés sous la bannière de l’abolition, se retirèrent en masse, et les efforts persévérants du directeur, pendant dix-huit années ne parvinrent point à rendre à l’institution sa prospérité première.

La gêne qui en résulta pour son ménage fut certainement la moindre des épreuves de madame Stowz durant ce douloureux conflit, prolongé de 1834 à 1847. En ce long espace de treize années, il ne se passa pas un mois qui ne fût marqué à Cincinnati par quelque terrible épisode : tantôt la destruction d’une presse libérale, le pillage d’une maison, l’enlèvement d’un nègre libre, un jugement inique devant les tribunaux, l’évasion d’une troupe d’esclaves, l’attaque à main armée du quartier des noirs, la démolition d’une école ouverte aux nègres, un esclave jeté en prison, tuant sa femme et ses enfants pour les empêcher d’être vendus dans le Sud. Toutes ces iniquités se passaient au grand jour, et souvent avec la sanction des principales autorités de la ville. Une fois, entre autres, le maire, congédiant à minuit les émeutiers qui venaient d’abattre les maisons de gens de couleur, leur dit : « Allons, mes enfants, rentrons chez nous ! je crois que nous en avons fait assez. »  

En 1840, les traqueurs d’esclaves, soutenus par la lie de la population, et lancés par certains hommes politiques, assaillirent les quartiers des noirs libres, les pillèrent, et en firent le sac. Les malheureux nègres qui essayèrent de défendre leurs propriétés furent tués ; on jeta dans les rues leurs corps mutilés : il y eu des femmes violées, et quelques-unes moururent par suite des outrages auxquels elles furent en butte. Pendant plusieurs jours la ville fut livrée au plus affreux désordre, et au milieu de la confusion générale, des hommes, des femmes, des enfants de couleur, furent enlevés et vendus au Sud, quoique affranchis.

Du haut de la colline qu’elle habitait, madame Stowe pouvait entendre les cris des victimes, les clameurs de la populace, le bruit de la fusillade ; elle pouvait voir les lueurs de l’incendie. Plus d’un fugitif tremblant fut accueilli et caché par elle. Quand la fureur de l’émeute s’apaisa d’elle-même, car il n’y avait eu, hélas ! ni répression, ni résistance, beaucoup de gens de couleur réunirent le peu qui leur restait et partirent pour le Canada. Ils passèrent par centaines devant la maison de madame Stowe, à pied, chargés de leurs ustensiles de ménage, tenant leurs enfants par la main ; des mères allaitaient leurs nourrissons tout en marchant, et pleuraient leurs maris morts ou repris par fraude, et ramenés en esclavage.

La route qui traversait Walnut-Hills, et passait à quelques pas de la demeure de madame Stowe, était précisément une de ces « voies souterraines, » auxquelles il est si souvent fait allusion dans l’Oncle Tom. On donne ce nom à une ligue de quakers et autres abolitionnistes, qui, habitant à des intervalles de dix, quinze, ou vingt milles, entre la rivière Ohio et les lacs du Nord, avaient formé entre eux une association peur aider les esclaves en fuite à gagner le Canada. Tout fugitif était conduit, de nuit, à cheval, ou en chariot fermé, de station en station, jusqu’à ce qu’il touchât le sol libre, et fût à l’abri sous le drapeau de l’Angleterre.

La première station au nord de Cincinnati, en haut de la Crique du Moulin, était la maison du pieux John Vanzandt, « au cœur de lion, » qui figure sous le nom de John Van Trempe dans le chapitre X de la Case de l’Oncle Tom. Plus d’une fois madame Stowe fut réveillée en sursaut par le roulement rapide des chariots couverts, et le galop des chevaux lancés à leur poursuite sous l’éperon des constables et des traqueurs d’esclaves. « L’honnête John » était prêt à toute heure, lui et son attelage, et les chasseurs d’hommes étaient rarement assez alertes pour l’atteindre. Obscur martyr, il dort maintenant dans sa tombe. Le corps du « géant » s’est usé dans les veilles, dans l’anxiété, à braver les intempéries des plus rudes hivers ; son esprit, fortement trempé, s’est affaissé sous le poids des persécutions. Des propriétaires d’esclaves l’ont accusé d’avoir favorisé la fuite de leurs vivants immeubles, et des cours de justice l’ont condamné à d’énormes dommages et intérêts. De jugement en jugement il s’est vu dépouillé de sa ferme et de tout ce qu’il possédait. Madame Stowe a donc fait une bonne et courageuse action en assurant au dévouement du brave John une part de sa popularité.

Tant que ces tristes scènes se succédèrent au dehors, ma-dame Stowe ne jouit qu’imparfaitement de l’affectueuse sérénité de son intérieur. Le contraste était trop pénible pour un esprit aussi juste, pour un cœur aussi aimant. Il existait aux environs de Walnut-Hills un petit hameau peuplé d4esclaves affranchis. C’est là que s’exerçait son active sollicitude pour les pauvres parias : elle les visitait souvent ; elle écoutait les naïfs récits de leurs souffrances passées, de leurs longues luttes. À défaut d’école où les enfants de couleur fussent admis, elle leur ouvrait sa maison et les appelait à prendre leur part des instructions qu’elle faisait chaque jour à sa famille. C’est là aussi qu’elle trouvait des aides fidèles, serviables, dévouées pour aider aux soins de son ménage : leur affection lui allégea un peu l’une des plus grandes douleurs qu’elle ait ressenties.

Le choléra sévissait avec une effroyable intensité ; plus de neuf mille personnes avaient succombé en quelques jours dans le voisinage de Cincinnati. La panique était si grande que tous fuyaient devant le redoutable fléau. D’une santé délicate, restée seule avec six enfants, par suite d’une absence momentané de son mari, qu’elle avait supplié de ne pas revenir, le médecin assurant qu’il y allait de sa vie s’il rentrait dans cette atmosphère viciée, madame Stowe eut l’inexprimable angoisse de voir un de ses bien-aimés pris de l’horrible mal. Elle assista, impuissante, à la cruelle agonie du cher petit être qu’elle eût voulu sauver au prix de tout son sang.

À cette heure suprême une pauvre négresse, qui, elle, n’avait pas songé à fuir, souffrit, pleura et pria avec elle. La même bonne et fidèle créature la soigna pendant l’accablement qui suivit cette perte. Elle put apprécier toute la profondeur de dévouement de cette race sympathique, et sa propre douleur lui révéla ce que ressentent ces milliers de pauvres mères, auxquelles on arrache leurs enfants comme on ôte aux brebis leurs agneaux.

En 1850, lorsqu’un acte impie de la législation américaine commanda à tous les citoyens des États libres, sous peine d’amendes ruineuses, de livrer les esclaves fugitifs, madame Beecher Stowe, de retour à la Nouvelle-Angleterre, sentit bouillonner dans son sein une indignation trop longtemps contenue. Elle se dit que pour discuter, même l’application d’une semblable loi, des chrétiens devaient ignorer les horreurs de l’esclavage. Elle ne les connaissait que trop bien. Pendant son séjour sur les limites des États à esclaves, elle avait fait de fréquentes excursions au Kentucky, à la Virginie, au Maryland, dans une partie de l’extrême Sud ; elle y avait vu fonctionner ce mécanisme impitoyable qui broie les cœurs et les corps pour en extraire plus d’efforts et de labeurs. Elle avait rencontré, il est vrai, quelques propriétaires humains, nobles, généreux, tels qu’elle s’est plu à les peindre dans le manufacturier Wilson, Saint-Clair, madame Shelby et son fils George ; mais, elle n’en avait pas moins rapporté l’intime conviction que « la chose en elle-même était haïssable, » et le système légal qui la sanctionnait, odieux. Son désir de faire passer cette conviction dans les âmes lui inspira le pathétique récit de « la mort de l’oncle Tom. » Elle l’écrivit tout d’abord ; le plan de l’ouvrage ne fut conçu qu’après. Publié par chapitre dans « l’Ère nationale, » à Washington, au commencement de l’été de 1851, il parut en volume le 20 mars 1852, à Boston. Plus de cinq mille exemplaires se vendirent la première semaine, et cent cinquante mille étaient écoulés en novembre dernier. Aujourd’hui on ne saurait assigner de limites à une popularité qui, des États-Unis, a gagné le monde entier.2  

Ce livre est, nous l’espérons, le précurseur de l’abolition complète de l’esclavage. L’humanité tout entière ne se sera pas émue en vain. L’Europe n’aura pas en vain compati aus tortures, assisté au martyre de l’humble Tom. Cités à la barre des nations, les États du Sud rougiraient de mettre plus longtemps leur or dans la balance comme contre-poids aux larmes, aux gémissements, au sang de tout un peuple.

Mais pour cette œuvre de régénération si délicate et si compliquée, nous avons foi en une influence, qu’à notre grand regret madame Beecher Stowe a trop laissée dans l’ombre, celle du clergé catholique ; le seul qui, aux États-Unis, admette dans l’enceinte de ses églises tous les fidèles, sans distinction de couleurs ni de rangs ; le seul qui, en présence de l’antagonisme des sectes, de la virulence des partis, ose consacrer et bénir les unions entre la race noire et la race blanche. Exposé aux attaques brutales d’une population furieuse qui, en 1833, démolit une église à New-York, et incendia un couvent à une lieue de Boston, le clergé catholique américain a toujours maintenu intactes les hautes doctrines d’égalité, de justice, de charité, qui sont la force et la vie du christianisme. En secondant le grand mouvement de l’émancipation, il s’efforcera certainement de le rendre pacifique : nul n’a plus d’autorité pour prêcher à l’esclave l’oubli, le pardon des injures, pour imposer au maître réparation et repentir.

 

Louise SW. BELLOC.

 

Préface de l’auteurPréface initiale

Les scènes de cette histoire se passent, ainsi que son titre l’annonce, au milieu d’une race que le monde civilisé et poli ne connaît point ; dont les ancêtres, nés sous le soleil des tropiques, apportèrent de leur patrie, et ont perpétué chez leurs descendants, un caractère essentiellement opposé à la nature altière et ferme des peuples Anglo-Saxons. Aussi, depuis de longues années, cette race exotique, qui n’a pu se faire comprendre de ses oppresseurs, reste prosternée sous le poids de leur mépris.

Mais d’autres temps s’annoncent : un meilleur jour va poindre, et toutes les influences de la littérature, de la poésie et de l’art, cherchent, de plus en plus, à se mettre à l’unisson avec cette grande voix du christianisme qui crie : « Bonne volonté envers les hommes ! »

Le peintre, le poète, l’artiste s’efforcent maintenant d’embellir les plus modestes, les plus humbles conditions de la vie humaine, et le souffle vivifiant, qui circule au travers des plus attrayantes fictions, développe et mûrit les grands principes de la fraternité chrétienne.

La main de la bienveillance s’étend sur tout : elle sonde les abus, redresse les torts, allège les misères, et signale à la connaissance et aux sympathies du monde, l’humble, l’opprimé, le délaissé.

Dans ce mouvement général, on s’est enfin rappelé la malheureuse Afrique, elle qui, la première, ouvrit aux clartés douteuses et grisâtres du crépuscule la carrière de la civilisation et du progrès ; elle qui, après des siècles entiers, enchaînée et saignante aux pieds de l’humanité chrétienne et civilisée, implore en vain la compassion.

Mais la race dominatrice s’est laissé fléchir ; le cœur des maîtres, des conquérants s’est amolli ; on a senti qu’il est plus noble aux nations de protéger le faible que de l’opprimer : loué soit Dieu, le monde a vu la traite des noirs abolie !

Le but de ces esquisses est d’éveiller les sympathies en faveur de la race africaine, telle qu’elle existe ou milieu de nous. Elles ne dévoilent encore qu’une bien faible partie des douleurs, des outrages que les malheureux noirs endurent sous l’oppression d’un système qui rend funestes pour eux jusqu’aux efforts tentés en leur faveur par leurs meilleurs amis.

C’est bien sincèrement, c’est du fond de l’âme que l’auteur désavoue toute irritation contre ceux que les circonstances ont jetés, souvent malgré eux, dans les tribulations qu’entraînent les relations légales de maître à esclave.

Des esprits élevés, des âmes nobles, l’auteur le sait par expérience, ont été soumis à cette épreuve, et nul ne connaît mieux qu’eux les maux qu’accumule l’esclavage.

Les propriétaires d’esclaves savent que ces faibles aperçus ne contiennent qu’une bien petite part de l’inexprimable tout.

Si dans les États du Nord on soupçonne ces récits de quelque exagération, il se trouve dans les États du Sud assez de témoins qui pourraient en attester la fidélité. Ce que l’auteur a vu et su par elle-même des événements racontés paraîtra en son temps.

C’est une consolation d’espérer que, comme les douleurs et les crimes du monde s’allègent et s’effacent de siècle en siècle, le jour viendra où des esquisses de ce genre n’auront d’autre valeur que d’enregistrer, pour mémoire, des maux depuis longtemps évanouis.

Quand une nation éclairée et chrétienne aura, sur les rivages d’Afrique, des lois, une langue, une littérature. Les scènes des temps qu’elle a passés dans la terre de servitude ne seront plus pour elle, que ce qu’étaient pour les Hébreux les souvenirs de l’Égypte, un motif de plus d’élever un cœur reconnaissant vers celui qui l’aura rachetée.

Car, tandis que les politiques discutent, et que les hommes s’égarent entraînés par le flux et reflux des intérêts et des passions, la grande cause de la liberté humaine est dans les mains de celui duquel il est dit :

« Il ne se trompera point ni ne se précipitera point jusqu’à ce qu’il ait établi sa justice sur la terre.3 

« Car il délivrera le misérable qui criera à lui, et l’affligé et celui qui n’a personne qui l’aide.4 

« Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, et leur sang sera précieux devant ses yeux.5 »

 

HARRIET BEECHER STOWE

Nouvelle préface

Au moment de mettre sous presse la dernière feuille de ce volume, nous recevons cette préface que l’auteur de la Case de l’oncle Tom a bien voulu écrire à notre demande, tout exprès pour cette traduction.

L’ÉDITEUR.

L’auteur de la Case de l’oncle Tom est profondément touchée de l’enthousiaste sympathie avec laquelle le beau pays de France répond au cri de fraternité et d’émancipation poussé par l’esclave américain. C’est l’honneur de la France d’avoir aboli l’esclavage dans toutes ses colonies ; c’est sa gloire que pas une goutte du sang de l’esclave ne souille son manteau d’hermine.

La France, l’Angleterre, jadis ennemies acharnées, se sont unies de nos jours pour donner un grand exemple au monde : elles ont ouvert les cachots, brisé les chaînes, délivré les opprimés. Avec quel calme, avec quelle tranquillité cette œuvre d’amour s’est accomplie ! Les insurrections, les tumultes, l’affreux désordre, l’effusion de sang dont on nous menaçait,— où sont-ils ? — Le soleil de la liberté s’est levé radieux dans une aube sans nuages, tandis que les chants, les prières des esclaves affranchis montaient, encens précieux, jusqu’aux pieds de celui pour qui la liberté de l’homme est d’un prix infini.

Faut-il, hélas ! que l’Amérique, incrédule et sans foi, tarde encore, et refuse d’entrer dans la noble carrière que l’Angleterre et la France ont si glorieusement ouverte ? Oh ! que les cœurs bienveillants et pleins d’ardeur de la nation française unissent leurs prières aux nôtres, afin que, digne d’elle-même, ma patrie délivrée rejette cette liane parasite, qui s’enlace à l’arbre vigoureux de l’indépendance, et dont l’étreinte est mortelle.

L’auteur s’est proposé, dans ce livre, un but encore plus élevé que celui de l’émancipation ; elle a voulu porter nos regards vers la source de toute liberté, vers le Sauveur Jésus. — De faux prophètes, des ministres menteurs, venus, disent-ils, en son nom, mais qu’il n’a point envoyés, diront vainement que le Christ autorise l’oppression et sanctionne l’esclavage, l’apôtre saint Paul répond à tous par ces paroles : « Là où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté6 . »

L’Église chrétienne, dès l’origine, enseigna que Dieu et l’homme sont inséparablement unis dans la personne de Jésus-Christ. Ne nous apprit-elle pas ainsi, avec une égale certitude, que la cause de Dieu et la cause de l’homme sont identiques, et qu’il ne peut y avoir divorce entre la vraie religion et la véritable humanité ?

Oh ! combien cette pensée d’un Rédempteur, homme et Dieu tout ensemble, exalte et réhausse la race humaine ! De quelle confiance ne remplit-elle pas tous ceux qui prient pour le progrès de l’humanité ! De quelle terreur ne doit-elle pas frapper ceux qui oppriment leurs frères ! Si chaque être humain est frère du Seigneur ; l’injustice envers l’homme n’est plus seulement cruauté, barbarie, c’est impiété et sacrilège.

« Nous voyons se lever l’aurore du grand jour, du jour du Christ. Comme le son d’eaux vives entendu au premier crépuscule de l’aube, les prières des justes montent et environnent son trône.

« Cependant encore un peu de temps, et sa présence rayonnera encore plus sur le monde.

« Alors paraîtra ce royaume où habite la justice, alors viendra ce roi qui règne par le joyeux suffrage de tous les cœurs.

« Il délivrera le misérable qui criera à lui, et l’affligé, et celui qui n’a personne qui l’aide.

« Il aura compassion du pauvre et du misérable, et il sauvera les âmes des malheureux.

« Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, et leur sang sera précieux devant ses yeux.

« Il vivra donc, et on lui donnera de l’or de Schéba ; on priera pour lui continuellement, et on le bénira chaque jour.

« Sa renommée durera à toujours ; son nom ira de père en fils tant que le soleil durera, et on sera béni en lui ; toutes les nations le publieront heureux.

« Béni soit éternellement son nom, et que toute la terre soit remplie de sa gloire7  »

Amen, amen.

H. BEECHER STOWE

Chapitre I : Dans lequel on présente au lecteur un homme qui se pique d’humanité

À une heure avancée d’une glaciale après-midi de février, deux gentilshommes étaient assis, en tiers avec une bouteille, dans une confortable salle à manger de la ville de P***, au Kentucky. Pas un domestique n’était présent ; et les chaises rapprochées indiquaient que le sujet en question était chaudement débattu.

Pour les convenances nous disons deux gentilshommes ; mais, envisagé au point de vue critique, l’un n’avait nul droit à ce titre. C’était un homme gros, épais, carré, dont les traits communs, l’allure fanfaronne et prétentieuse, trahissaient un individu de bas étage, qui cherche, avec ses coudes, à se frayer une route en haut. Sa mise, d’une recherche de mauvais goût, son gilet bariolé de couleurs voyantes, sa cravate bleue parsemée de points jaunes, s’étalant avec impudence en un large nœud, complétaient l’aspect général du personnage. Une quantité de bagues alourdissaient encore ses grosses et larges mains. Il portait une massive chaîne de montre en or, à laquelle pendait un énorme faisceau de breloques et de cachets que, dans la chaleur de l’entretien, il maniait et faisait résonner avec une évidente satisfaction. Sa conversation était un continuel défi porté à la grammaire, entrelardé, à courts intervalles, d’expressions profanes que, malgré notre respect pour la vérité, nous nous dispenserons de transcrire.

Son compagnon, M. Shelby, avait, lui, la tenue et l’apparence d’un gentilhomme. Le luxe de l’ameublement, les détails intérieurs, annonçaient l’aisance et même la fortune. Tous deux paraissaient engagés dans une vive discussion.

« C’est ainsi que je réglerais », dit M. Shelby.

— Impossible ! je ne peux pas traiter à ce taux. Je ne le peux vraiment pas, monsieur Shelby, répliqua l’autre en élevant son verre entre son œil et le jour.

— Le fait est, Haley, que Tom est un sujet hors ligne. Il vaut cette somme-là, n’importe où. Rangé, honnête, capable, régissant toute ma ferme comme une horloge.

— Vous voulez dire honnête, à la façon des nègres, reprit Haley, en se versant un verre d’eau-de-vie.

— Non ; Tom est réellement un excellent sujet, sobre, sensé, pieux. Il a gagné de la religion, il y a quatre ans, à un de leurs campements8 , et je crois qu’il l’a gagnée tout de bon. Depuis lors je lui ai confié sans réserve argent, maison, chevaux ; je l’ai laissé aller et venir dans le pays, et je l’ai toujours trouvé fidèle et sûr.

— Il y a des gens qui ne croient pas aux nègres pieux, Shelby, dit Haley, mais moi j’y crois. J’avais un homme, dans le dernier lot que j’ai mené à la Nouvelle-Orléans — rien que d’entendre prier cette créature, ça valait un sermon. Un véritable agneau pour la douceur et la tranquillité ! J’en ai tiré aussi une bonne somme ronde. Je l’avais acheté au rabais d’un maître qui était forcé de vendre ; j’ai réalisé sur lui six cents louis de bénéfice. Oh ! je considère la religion comme une denrée de prix, pourvu qu’elle soit de bon aloi, et sans tare.

— Eh bien ! Tom a la vraie et la bonne, si jamais il en fut. À la dernière chute des feuilles je l’envoyai seul à Cincinnati pour affaires de négoce ; au retour, il me rapporta cinq cents dollars. « Tom, lui avais-je dit, je me fie à vous parce que je vous crois chrétien ; je sais que vous ne voudriez pas me tromper. » Il n’eut garde vraiment. J’étais sûr qu’il me reviendrait ; et pourtant là-bas il ne manquait pas de drôles pour lui dire : « Tom, que ne prenez-vous le chemin du Canada ? » — « Oh ! moi, pas pouvoir : maître s’être fié à Tom ! » Je l’ai su par d’autres. Je suis fâché de me séparer de Tom, je l’avoue. Allons ! il faut qu’il couvre la différence, et solde ma dette ; vous diriez oui, Haley, si vous aviez un peu de conscience.

— J’en ai autant qu’il en faut dans les affaires — tout juste assez pour jurer dessus, dit le marchand d’un ton badin ; et je ne demande pas mieux que de faire ce qui est raisonnable pour obliger des amis, mais c’est par trop exiger d’un pauvre homme — vrai, c’est trop dur ! »

Le marchand soupira d’un air de componction, et se versa une nouvelle rasade.

« Eh bien ! donc, Haley, comment vous plait-il de traiter ?

— N’avez-vous pas quelque chose, garçon ou fille, à jeter dans la balance avec Tom ?

— Hem !… personne dont je puisse me passer. À dire vrai, il faut une nécessité absolue pour me décider à vendre. Je n’aime pas à me défaire de mes mains — c’est un fait. »

Ici, la porte s’ouvrit, et un petit quarteron, de quatre à cinq ans, fit son entrée dans la salle. Il était remarquablement beau et attrayant. Ses cheveux, aussi fins que de la soie grège, tombaient en boucles autour de ses joues rondes, à riantes fossettes, tandis que deux grands yeux noirs, pleins de feu et de douceur, lançaient de dessous ses longs cils des regards curieux. Une jaquette à raies écarlates et jaunes serrait sa taille bien prise et faisait ressortir son opulente et sombre beauté. À un certain mélange de timidité et d’assurance comique, on devinait un petit favori du maître, accoutumé à être remarqué et caressé par lui.

« Holà ! Jim Crow9 , dit M. Shelby en sifflant, et lui tendant une grappe de raisin : happe-moi cela ! »

L’enfant rassembla ses petites forces, et sauta pour atteindre l’appât, aux éclats de rire du maître.

« Ici, Jim ! ici, petit corbeau ! »

L’enfant s’avança : le maître passa la main sur sa tête et lui prit le menton.

« À présent, Jim, montre à ce monsieur comment tu sais danser et chanter. »

Le petit garçon entonna, d’une voix claire et sonore, un de ces chants grotesques qu’affectionnent les nègres, et qu’il accompagna d’évolutions comiques des mains, des pieds, de tout le corps, à l’unisson de la musique.

« Bravo ! s’écria Haley, lui jetant un quartier d’orange.

— À présent, Jim, reprit le maître, marche comme le vieil oncle Cudjoe quand il a son rhumatisme. »

À l’instant les membres flexibles de l’enfant se contournèrent, tandis que, le dos courbé en deux, la canne du maître à la main, il faisait en boitant le tour de la chambre, grimant de rides son visage enfantin, et crachant de droite à gauche, à l’imitation du vieillard.

Les deux spectateurs riaient à gorge déployée.

« Maintenant montre-nous comment le vieux Robbins entonne la psalmodie. »

L’enfant allongea démesurément sa mine de chérubin, et nasilla l’air du psaume avec une imperturbable gravité.

« Hourra ! bravo ! dit Haley, voilà un curieux petit singe ! Ce gaillard-là promet. Tenez, ajouta-t-il, frappant tout à coup sur l’épaule de Shelby, mettez ce petit drôle pour appoint, et je règle l’affaire. — Vrai ! — voyons, c’est ce qui s’appelle être raisonnable. »

À ce moment, la porte, doucement entrouverte, laissa passer une jeune quarteronne d’environ vingt-cinq ans.

Il suffisait de comparer l’enfant à la femme pour reconnaître la mère ; mêmes yeux profonds et noirs, mêmes longs cils, mêrnes ondes de cheveux soyeux. À travers la teinte brune de sa peau on voyait rougir ses joues sous le regard hardi que l’étranger fixait sur elle avec une impudente admiration. Ses vêtements propres et soignés faisaient ressortir l’élégance de sa taille. Une main délicate, un pied petit et bien fait, une cheville moulée, étaient des valeurs de prix qui n’échappèrent pas à l’examen scrutateur du marchand, accoutumé à juger d’un coup d’œil les points capitaux de l’article femelle.

« Que veux-tu, Éliza ? dit son maître en la voyant s’arrêter sur le seuil avec hésitation.

— Je venais chercher Henri, s’il vous plaît, monsieur. »

L’enfant bondit vers elle, et lui montra le butin qu’il avait rassemblé dans un pli de sa robe.

« Eh bien ! emmène-le, dit M. Shelby.»

Elle prit l’enfant dans ses bras et sortit précipitamment.

« Par Jupiter ! s’écria le marchand, voilà un fameux article ! À la Nouvelle-Orléans vous pourriez, ma foi, faire votre fortune rien qu’avec cette fille. J’ai vu payer un millier de dollars des créatures qui n’étaient pas moitié si belles.

— Je ne compte pas sur elle pour m’enrichir, » dit sèchement M. Shelby ; et afin de donner un autre tour à la conversation, il déboucha une nouvelle bouteille, et pria son hôte de lui en dire son avis.

« Capital monsieur ! — du premier crû ! » Puis, frappant encore familièrement sur l’épaule de Shelby, il ajouta : Voyons, traitons de cette fille. Que vous en offrirai-je ?… Combien en voulez-vous ?

— Monsieur Haley, elle n’est pas à vendre, dit Shelby ; ma femme ne s’en déferait pas pour son pesant d’or.

— Bah ! c’est ce que disent toujours les femmes, parce qu’elles n’entendent rien au calcul ; mais montrez-leur seulement ce qu’on peut acheter de bijoux, de plumes, de babioles, avec le poids en or de leur négresse favorite, et cela change la thèse.

— Je vous dis une fois pour toutes qu’il n’y a pas à en parler, Haley ; j’ai dit non, et c’est non, reprit Shelby d’un ton décidé.

— Vous me donnerez au moins l’enfant. Convenez qu’à cause de lui j’ai joliment rabattu de mes prétentions.

— Et que pourriez-vous faire de l’enfant ?

— Oh ! j’ai un ami qui exploite cette branche de commerce. Il lui faut de beaux garçons à élever pour le marché. Article de fantaisie — ça se vend aux riches, qui ont de quoi payer la beauté, pour le service de la table et de l’antichambre. Un joli garçon qui ouvre la porte, qui vient au premier coup de sonnette, donne du relief à une grande maison. L’article est en hausse, et ce petit lutin est si comique, si bon chanteur, qu’il ira à mon ami comme un gant.

— J’aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby d’un ton soucieux. Le fait est que je suis un homme humain, et qu’il me répugne d’enlever l’enfant à sa mère.

— Ah ! ça vous répugne ? — oui — c’est assez naturel. Je comprends. Il est horriblement désagréable quelquefois d’avoir affaire aux femmes. Je hais toutes ces criailleries, toutes ces pleurnicheries ! mais j’ai ma façon d’arranger les choses. Il n’y a qu’à envoyer la mère un peu loin, pour un jour, ou deux, pour une semaine, c’est selon ; alors tout se fait tranquillement — c’est fini quand elle revient. Votre femme pourrait lui donner une paire de pendants d’oreilles, une robe neuve, ou quelque autre bagatelle, pour l’indemniser.

— Je craindrais que cela ne suffit pas.

— Oh ! que si, Dieu vous bénisse ! Ces créatures-là ne sont pas comme les blanches, voyez-vous : elles passent vite là-dessus, pour peu qu’on sache s’y prendre. Il y en a qui prétendent, ajouta le marchand d’un air candide et confidentiel, que notre genre de commerce endurcit le cœur. Eh bien, je ne m’en suis jamais aperçu. Il est vrai que je n’opère pas comme certaines gens. J’en ai vu arracher l’enfant des bras de la mère, et le mettre en vente, la femme criant tout le temps comme une folle. — C’est une détestable méthode ! — l’article s’endommage, et devient quelquefois tout à fait impropre au service. J’ai connu, à Orléans10 une superbe fille que ce procédé a complètement perdue. L’homme qui la marchandait ne voulait pas de son marmot. C’était une de ces femmes de race, qui ne sont pas commodes quand le sang leur monte à la tête. Elle serrait l’enfant dans ses bras, elle s’y cramponnait ; elle parlait !… C’était terrible à voir et à entendre ! Rien que d’y songer, mon sang se fige ! Quand, après lui avoir enlevé l’enfant de force, ils l’enfermèrent, elle tourna folle furieuse, et mourut au bout d’une semaine. Un déficit net de mille dollars, monsieur ! et cela faute de s’y bien prendre. Il vaut toujours mieux faire les choses humainement : c’est mon principe. »

Le marchand se renversa sur sa chaise, et croisa les bras d’un air de vertueux contentement, se croyant pour le moins un second Wilberforce.

Il semblait avoir ce sujet fort à cœur ; car tandis que M. Shelby, tout pensif, pelait une orange, il reprit avec une certaine modestie, et comme poussé par la force de ses convictions :

« Il ne convient guère de se louer soi-même ; mais je le dis parce que c’est la pure vérité. Je passe pour amener au marché les plus beaux troupeaux de nègres, — du moins on me l’a dit, non pas une fois, mais cent, — tous articles en bon état — gras, dispos ! je perds aussi peu d’hommes que n’importe lequel de mes confrères, — et cela, grâce à ma manière de procéder. Je m’en vante, monsieur, l’humanité est mon fort, la clef de voûte de mes opérations.

M. Shelby, ne sachant que dire, murmura : « En vérité !

— Eh bien ! on s’est moqué de mes principes, monsieur ; on m’en raille : ils ne sont pas populaires ; mais j’y ai tenu, j’y tiens, et j’y tiendrai ; d’autant plus que j’ai réalisé par eux d’assez beaux bénéfices ; ils ont payé leur fret, intérêt et capital, monsieur ! » Le marchand se mit à rire de sa plaisanterie.

Il y avait quelque chose de si piquant, de si original dans ces commentaires sur l’humanité, que M. Shelby ne put s’empêcher de rire de compagnie. Peut-être riez-vous aussi, ami lecteur ? mais vous savez que l’humanité revêt de nos jours des formes si étranges et si diverses, qu’il n’y a point de terme aux étrangetés que se permettent de dire et de faire ceux qui se prétendent humains.

Le rire de M. Shelby encouragea le marchand d’hommes.

« C’est singulier, poursuivit-il, je n’ai jamais pu faire entrer mes idées dans la tête des gens. Par exemple, Tom Loker, mon ancien associé, là-bas, à Natchez. C’était un habile homme, mais un vrai démon avec les nègres. Affaire de principe, voyez-vous ! car jamais un meilleur garçon ne mangea le pain du bon Dieu. C’était son système, monsieur. Je lui disais souvent : « Tom, quand les filles se mettent à pleurer, à quoi sert de les frapper si fort sur la tête, de les assommer à coup de poing les unes après les autres ? C’est ridicule ; et qu’en résulte-t-il de bon ? Je ne vois pas de mal à ce qu’elle pleurent : je dis que c’est la nature, et si la nature ne peut pas se dégonfler d’un côté, il faut bien qu’elle se dégonfle de l’autre. D’ailleurs, ça vous les gâte, vos filles ; elles deviennent maladives ; leur bouche pend : il y en a qui tournent tout à fait laides — particulièrement les jeunes, et alors c’est le diable pour s’en défaire. » Je lui disais aussi : « Ne pourriez-vous les cajoler un peu, leur lâcher de temps en temps quelque bonne parole ? Comptez-y, Tom, un brin d’humanité jeté par-ci, par-là, va plus loin que tous vos coups de fouet et de bâton, et il y a plus de bénéfice, soyez-en sûr. » Mais Tom Loker n’y avait pas la main : et il m’en a tant éreinté que je me suis vu forcé de rompre avec lui, quoique ce fût un bon cœur et un homme d’affaires fini.

— Et votre méthode donne-t-elle réellement de meilleurs résultats ?

— Oui, certes, monsieur. Pour peu que la chose se puisse, je prends mes précautions, comme d’éloigner les mères lors de la vente des petits — loin des yeux, loin du cœur, vous savez. Quand c’est fait, et qu’on n’y peut plus rien, il faut bien prendre son parti. Ce n’est pas comme les blancs, qui sont élevés dans l’idée qu’ils pourront garder leurs femmes, leurs enfants, et tout le reste. Des nègres, bien dressés, ne doivent s’attendre à rien de pareil, et les choses ne s’en passent que mieux.

— Alors, j’ai peur que les miens ne soient pas bien dressés, dit M. Shelby.

— Je me doute que non. Vous autres gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres. À bonne intention ; mais c’est leur rendre un fichu service, après tout. Un beau cadeau à faire à un nègre, qui est destiné à être ballotté, fouetté, ébréché, vendu à Pierre, à Paul, à Dieu sait qui ; beau cadeau que de lui donner des idées et des espérances ! S’il a été dorloté au début, il n’en sera que plus mal préparé aux chutes et aux chocs de la route. Tenez, je parierais que vos nègres auraient la mine terriblement allongée, là où les nègres des plantations ne font que chanter et sauter comme des possédés. Chacun, monsieur Shelby, a naturellement bonne opinion de sa méthode. Moi, je crois que je traite les nègres précisément comme il faut les traiter.

— On est heureux d’être content de soi, dit M. Shelby, avec un léger haussement d’épaules et en laissant percer une nuance de dégoût.

— Eh bien, reprit Haley, après que tous deux eurent épluché leurs noix en silence pendant quelque temps, qu’en dites-vous ?

—J’y réfléchirai, et j’en causerai avec ma femme. En attendant, Haley, si vous voulez opérer d’une façon tranquille, veillez à ce que votre genre de trafic ne s’ébruite pas dans le voisinage. Pour peu qu’il en transpire quelque chose, vous n’aurez pas bon marché de mes hommes, je vous en avertis.

— Oh ! c’est entendu : motus. Mais, je suis diablement pressé, et je voudrais savoir le plus tôt possible à quoi m’en tenir. » Tout en parlant, il se leva, et passa son surtout.

« En ce cas, revenez ce soir, de six à sept, vous aurez ma réponse. » Le marchand salua et sortit. « Que j’aurais eu plaisir à lancer le drôle d’un coup de pied au bas des marches, lui et son impudence ! murmura M. Shelby, quand la porte fut bien refermée. Mais il m’a en son pouvoir. Si quelqu’un m’eût jamais dit que je vendrais Tom à l’un de ces misérables trafiquants du Sud, j’aurais répondu : « Ton serviteur est-il un chien que tu le juges capable d’une telle chose ? » Et maintenant, il en faut venir là. Et l’enfant d’Éliza donc ! Je sais que j’aurai maille à partir avec ma femme à ce propos, et aussi pour l’affaire de Tom. Voilà où aboutissent les dettes !… Ah ! le drôle connaît ses avantages et en profite. »  

Il n’est peut-être pas d’État où le système de l’esclavage revête une forme plus douce que dans le Kentucky. Là, les travaux des champs, calmes et gradués, n’amenant pas ces retours périodiques d’activité fébrile, d’efforts surhumains qu’exige le genre de culture et de commerce du Sud, rendent la tâche du nègre plus saine et plus équitable : tandis que, de son côté, le maître, satisfait d’accroître peu à peu son bien, n’est point exposé aux tentations d’endurcissement qui prennent si vite le dessus de notre frêle humanité, quand la perspective d’un gain soudain et rapide n’a d’autre contre-poids que les intérêts de pauvres travailleurs, sans appui et sans protection.

Quiconque visite quelques-unes des habitations du Kentucky, quiconque voit l’affectueuse indulgence de certains maîtres, de certaines maîtresses, la fidélité dévouée de quelques esclaves, peut rêver la fabuleuse et poétique légende des institutions patriarcales, et tout ce qui s’en suit ; mais autour et au-dessus du riant tableau plane une ombre funeste — l’ombre de la loi. Tant que la loi classera tous ces êtres humains, aux cœurs palpitants, aux affections vivaces, comme choses appartenant au maître ; — tant que la ruine, le malheur, l’imprévoyance ou la mort du meilleur propriétaire d’esclaves, pourront, en un jour, faire passer ceux-ci d’une vie calme et douce à des travaux forcés, à une misère sans espoir, il sera impossible de tirer rien de bon ou de beau du système d’esclavage le mieux régularisé.

M. Shelby était, en moyenne, un brave homme. Doux, affectueux, disposé à l’indulgence pour ceux qui l’approchaient, il n’avait jamais lésiné sur ce qui pouvait contribuer au bien-être matériel de ses noirs. Seulement, entraîné à spéculer sur grande échelle, il s’était endetté, et ses billets, pour une somme considérable, étaient tombés aux mains de Haley. C’est ce qui explique la conversation précédente. Or, il advint qu’en approchant de la porte, Éliza entendit assez pour comprendre qu’un trafiquant d’esclaves faisait à son maître des propositions.

Elle eût bien voulu s’arrêter en sortant pour en savoir davantage, mais sa maîtresse l’appelait.

Elle croyait avoir entendu qu’il s’agissait de son garçon. — Sans doute elle se trompait. Le cœur gros et serré, elle pressa instinctivement l’enfant contre son sein avec une telle force, qu’il la regarda tout étonné.

« Éliza, ma fille, qu’as-tu donc aujourd’hui ? » demanda sa maîtresse, lorsqu’après avoir renversé la cruche à eau et fait tomber la table à ouvrage, elle apporta un peignoir du matin, au lieu de la robe de soie qu’on l’avait envoyé chercher.

Éliza tressaillit. « Oh ! maîtresse ! dit-elle, en levant les yeux ; puis fondant en larmes, elle s’assit et se mit à sangloter.

— Éliza, enfant ! qu’as-tu ? qu’y a-t-il ?

— Oh ! maîtresse ! maîtresse ! il y avait dans la salle à manger un marchand d’esclaves qui parlait au maître. Je l’ai entendu.

— Eh bien, folle ! supposons que cela soit.

— Oh ! maîtresse, croyez-vous que le maître voulût vendre mon Henri ? et la pauvre créature sanglota de plus belle.

— Le vendre ! Eh non, enfant que tu es ! ne sais-tu pas que ton maître n’a jamais eu affaire à ces trafiquants du Sud, et qu’il n’a jamais songé à vendre aucun de ses esclaves, tant qu’ils se conduisent bien ? Folle tête ! aller s’imaginer que quelqu’un voudrait acheter son Henri ! Crois-tu que tout le monde en raffole comme toi ? — Allons, sèche tes larmes, et agrafe ma robe. Là, maintenant, relève mes cheveux ; fais-moi cette jolie tresse que tu as apprise l’autre jour, et ne t’avise plus d’écouter aux portes.

— Bien sûr, maîtresse, vous ne donneriez pas votre consentement à… à…  

— Certes non. Mais c’est absurde, pourquoi même en parler ? Je songerais tout aussi bien à vendre un de mes propres enfants ! Réellement, Éliza, tu deviens par trop fière de ce marmot. Un homme ne peut mettre le nez dans la maison que tu ne te figures qu’il vient tout exprès pour acheter ton Henri !

Rassurée par l’air de sincérité de sa maîtresse, Éliza put vaquer avec adresse à ses devoirs de femme de chambre, et finit par rire elle-même de ses terreurs.

Madame Shelby était une femme d’une haute distinction, comme intelligence et comme moralité. Elle joignait à la grandeur d’âme qui caractérise souvent les femmes du Kentucky, une sensibilité vraie, et des principes religieux qu’elle appliquait avec énergie et tenue dans la pratique journalière de la vie. Son mari, quoiqu’il ne se rattachât à aucune Église en particulier11 , respectait la fermeté des croyances de sa femme, et redoutait peut-être un peu son opinion. Du moins, laissait-il libre cours à tous ses bienveillants efforts pour l’instruction, le bien-être et l’amélioration de ses esclaves, tout en s’abstenant d’y prendre une part active. De fait, sans avoir une foi complète dans l’efficacité pour autrui des bonnes œuvres des saints, M. Shelby semblait penser que sa digne moitié avait de la bienveillance et de la piété pour deux ; — peut-être même nourrissait-il un vague espoir de gagner le ciel, grâce à un surplus de qualités dont il se dispensait pour son compte.

Ce qui lui pesait surtout après sa conversation avec le marchand d’hommes, c’était la nécessité de s’en ouvrir à sa femme et d’avoir à combattre les objections qu’il prévoyait.

De son côté, madame Shelby, ne soupçonnant pas la gêne de son mari, et connaissant la douceur générale de son caractère, était de bonne foi incrédule aux soupçons d’Éliza. Elle ne s’y arrêta qu’un moment, et tout entière aux préparatifs d’une visite qu’elle devait faire le soir même, elle n’y pensa plus.

 

Chapitre II : La mère

Dès sa plus tendre enfance, Éliza avait été élevée et choyée en enfant gâté par sa maîtresse. Le voyageur qui a parcouru les États du sud a dû souvent y remarquer l’élégance singulière, la douceur de manières et de voix, qui semblent des dons particuliers aux quarteronnes et aux mulâtresses. Citez les premières, ces grâces naturelles s’allient souvent à une éclatante beauté, et presque toujours à un extérieur agréable et avenant. Éliza, telle que nous l’avons dépeinte, n’est point une figure de fantaisie, mais un portrait d’après nature, fait de souvenir, et dont nous avons vu l’original au Kentucky. Elle avait grandi sous la protection de sa maîtresse, à l’abri des tentations qui font de la beauté un si fatal héritage pour l’esclave. Plus tard elle épousa un mulâtre, Georges Harris, d’une habitation voisine.

Le jeune homme avait été loué par son maître à une fabrique de toile à sac, et son adresse, son intelligence, en avaient fait le meilleur ouvrier. Il avait inventé une machine à teiller le chanvre12 qui, si l’on considère l’éducation et les précédents de l’inventeur, témoignait d’autant de génie pour la mécanique, qu’en a pu déployer Whitney dans sa machine à épurer le coton.

Beau, bien fait, doué de manières agréables, Georges avait su se faire aimer de toute la fabrique. Néanmoins, comme ce n’était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités étaient soumises au contrôle d’un maître despotique, vulgaire et borné. Ledit gentilhomme, ayant ouï parler avec éloge de l’invention de Georges, monta à cheval un beau matin et se rendit à la fabrique pour voir ce qu’y faisait son immeuble.

Il fut reçu avec enthousiasme par le fabricant, qui le félicita d’avoir un esclave d’un tel prix. Il visita la manufacture, la machine lui fut expliquée et montrée par Georges qui, dans sa joie, parlait si couramment, se tenait si droit, avait la mine si haute et si mâle, qu’une inquiète conscience de son infériorité s’empara peu à peu du maître. Qu’avait à faire son esclave de parcourir le pays, d’inventer des machines, d’oser lever la tête parmi des gentilshommes ? Il y couperait court ; il le ramènerait au sillon ; il le mettrait à creuser la terre et à bêcher, « pour voir s’il aurait toujours l’allure aussi fringante. » En conséquence, à la grande stupéfaction du fabricant et de ses ouvriers, il réclama tout à coup le loyer de Georges, et annonça son intention de le ramener chez lui.

« Mais, monsieur Harris, lui remontra le fabricant, c’est bien subit !

— Qu’importe ? Est-ce que l’homme n’est pas à moi ?

— Nous serions disposés, monsieur, à hausser le prix de compensation.

— Du tout. Je n’ai nul besoin de louer une de mes mains, si cela ne me convient pas.

— Mais, monsieur, il semble particulièrement propre à ce genre de travail.

— C’est possible. Il n’a jamais été propre à rien de ce que j’ai voulu lui faire faire.

— Songez qu’il a inventé cette machine, dit assez maladroitement un des ouvriers.

— Oui ! — une machine à épargner le travail ! Il en inventera de reste, j’en réponds. Fiez-vous aux nègres pour cela ! Que sont-ils autre chose que des machines à épargner le travail ? Non, non, il marchera ! »

Georges était resté pétrifié sous le coup de cette sentence, prononcée par un pouvoir qu’il savait irrésistible. Les bras croisés, les lèvres serrées, tout un volcan de sentiments amers brûlait dans son sein, et envoyait des flots de feu dans ses veines. Sa respiration était courte, et ses grands yeux noirs, pareils à deux charbons ardents, dardaient des étincelles. Il y avait à craindre quelque dangereuse explosion, si le fabricant ne lui eût touché le bras, et dit tout bas :

« Cédez, Georges, suivez-le pour l’instant : nous tâcherons de vous venir en aide. »

Le tyran observa l’aparté, et en devina le sens, qui le confirma encore dans sa détermination.

Georges, ramené chez le maître, eut en partage les travaux les plus vils et les plus pénibles. Il avait pu retenir toute parole offensante ; mais l’éclair de son œil, le pli de son front assombri, disaient assez clairement et assez haut que l’homme ne pouvait pas devenir une chose.

C’était pendant l’heureux temps passé à la manufacture qu’il avait connu et épousé Éliza. Jouissant de l’estime et de la confiance de son chef, il pouvait aller et venir en toute liberté. Le mariage avait été approuvé par madame Shelby, qui, avec un peu de la tendance qu’ont les femmes à se mêler de ces sortes d’affaires, était charmée d’unir sa belle favorite à un homme de la même classe, et qui paraissait si bien lui convenir. La cérémonie s’était faite dans le grand salon, et la maîtresse avait de ses propres mains mêlé les fleurs d’oranger aux beaux cheveux de la fiancée, et recouvert sa tête charmante du voile nuptial. Il y avait eu à profusion des gants blancs, des gâteaux, du vin, et des convives empressés de la beauté de la jeune fille et la générosité de la maîtresse.

Pendant un an ou deux Éliza put voir fréquemment son mari, et le bonheur du jeune ménage ne fut troublé que par la perte de deux petits enfants, passionnément aimé de leur mère, et qu’elle pleura avec un désespoir qui lui attira les douces remontrances de madame Shelby, anxieuse de ramener ces sentiments trop fougueux dans les limites de la raison et de la religion.

Après la naissance du petit Henri, la jeune femme s’était peu à peu calmée. Chaque lien saignant, chaque nerf ébranlé, enlacé de nouveau à cette frêle existence, se raffermissait et se fortifiait avec elle. Éliza avait été une heureuse femme jusqu’au jour où son mari, brutalement arraché à un chef bienveillant, était retombé sous la verge de fer de son propriétaire légal.

Fidèle à sa parole, le fabricant alla voir M. Harris une semaine ou deux après l’enlèvement de Georges, et mit en avant tout ce qui devait décider le maître à rendre à l’esclave son premier emploi.

« Vous pouvez vous épargner la peine d’en dire plus long, répliqua sournoisement le propriétaire : je suis juge de mes propres affaires.

— Je ne prétends pas non plus m’en mêler, monsieur ; seulement je pensais que dans votre intérêt vous pourriez consentir à nous louer votre homme aux termes proposés.

— Oh ! je comprends de reste. Je vous ai vu cligner de l’œil et chuchoter le jour où je l’ai repris. Mais vous avez affaire à aussi fin que vous ! Nous sommes dans un pays libre, monsieur. Cet homme est à moi, et j’en fais ce qu’il me plaît. — Voilà ! »

Ainsi s’évanouit le dernier espoir de Georges. — Rien, plus rien qu’une vie d’abjects et pénibles travaux, rendue plus amère encore par toutes les indignités, toutes les cuisantes vexations de détail que la tyrannie est si habile à inventer.

Un jurisconsulte des plus humains disait une fois : « Le pire usage qu’on puisse faire d’un homme, c’est de le pendre, » Non ; il y a une manière d’en user qui est encore PIRE !

 

Chapitre III : Mari et père

Madame Shelby venait de partir pour sa visite : Éliza, debout dans la véranda13