La cassette de l’Empereur - Bernard Denis-Laroque - E-Book

La cassette de l’Empereur E-Book

Bernard Denis-Laroque

0,0

Beschreibung

Un château isolé, un meurtre sordide, un secret qui traverse les siècles…

Gaëtan Colas, avocat à la retraite passionné de Napoléon, est retrouvé torturé chez lui. Le capitaine Antommarchi est chargé d'élucider cette énigme. Très vite, l'enquête le conduit jusqu'à un héritage familial mystérieux remontant à l'époque de l'Empereur.

Au fil des chapitres, Bernard Denis-Laroque nous transporte en 1812, en pleine campagne de Russie, où Napoléon confie à ses généraux une mission cruciale pour retrouver un objet caché sous le Kremlin. De Moscou en flammes à la défaite de Waterloo, un secret d'État devient une malédiction familiale.

Un roman haletant qui mêle drame, mystère et aventures napoléoniennes.

Découvrez ce que cache la cassette de l'Empereur.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bernard Denis-Laroque, polytechnicien, spécialiste de l'audiovisuel, a consacré une partie de sa carrière au ministère des Affaires étrangères en charge des échanges culturels de la France. Il est auteur de plusieurs romans, d'un recueil de fables et d'un recueil de nouvelles. Son dernier ouvrage est un roman, « La Conjuration de Syracuse », aux Impliqués.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 297

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


Couverture

Page de titre

Avertissement

Si le présent roman est basé sur des situations et des personnages historiques, il n’en est pas moins une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec une personne contemporaine ne saurait être que le fruit du hasard ou de l’imagination.

« Comme la beauté,la vérité est une affaire de point de vue. »

Dr Gary FreezeHistorien

Le crime de Moissy

1. Le cadavre

Château de Moissy

Le temps est encore froid dans la Nièvre en ce début de mars. Le village de Moissy-Moulinot est dominé par une colline couronnée d’un château, une solide et massive demeure bourguignonne dotée d’une façade ordonnancée à la Louis XIII et flanquée de deux tours d’angles carrées. C’est là, dans le château de Moissy, que le capitaine de gendarmerie François Antommarchi, un mouchoir sur le nez, contemple le cadavre au milieu du grand salon, à deux mètres à peine de la cheminée. Le corps bourdonne d’insectes et grouille de vers et d’autres bestioles bizarres et répugnantes… C’est plus horrible encore à voir qu’à sentir.

Antommarchi est du genre énergique, la quarantaine, le visage carré encadré de cheveux noirs et d’une barbe de trois jours soigneusement entretenue. Il vous regarde toujours droit dans les yeux de son regard perçant qui donne l’impression rassurante qu’aucun problème, si ardu soit-il, n’est de nature à le décourager. Il est accompagné du brigadier Dati, un gendarme efficace et discipliné, dont l’air rêveur trahit le goût pour la digression et la vaticination. La trentaine, le cheveu mi-long, on l’aurait mieux vu en héros romantique.

Le légiste fait les premières constatations et les dicte à un enregistreur. Lui aussi se protège vaille que vaille contre la pestilence en maintenant un mouchoir humide sur son nez.

Le maire reste dans la cour du château, à l’ombre d’un énorme frêne. C’est lui qui a découvert le cadavre et il n’a pas l’intention d’affronter à nouveau cette vision d’horreur et ses miasmes méphitiques.

Il est rejoint par le capitaine Antommarchi qui a laissé le légiste et le photographe officier pendant que le brigadier Dati saisit des scellés.

– Rappelez-moi, Monsieur le Maire, comment vous avez découvert le corps.

– Ça faisait quèque temps que j’avais pas vu monsieur Gaëtan… Alors, j’ai voulu lui faire une visite… De politesse, quoi…

– Vous visitez souvent vos administrés par politesse ?

– Oui et non, vous savez la population communale, on n’est que quinze plus une dizaine de résidents secondaires que je connais pas bien… Alors, c’est pas comme chez vous à Corbigny ! Ici, tout le monde connaît tout le monde. Quand quelqu’un s’absente plus d’un jour ou deux, tout le monde le sait… On ne part pas sans m’en parler à moi, le maire ou, au moins à un voisin. Sinon, ça serait pas correct, vous comprenez ? Je ne pouvais pas croire que Monsieur Gaëtan soit allé passer l’hiver à Versailles sans me l’avoir dit. Il a un fermier et la ferme jouxte la cour du château, alors…

– Comment s’appelle ce fermier ?

– Gaudron, Jean-Marie Gaudron. C’est lui que j’ai été voir avant de venir au château. Lui non plus n’avait pas vu monsieur Gaëtan depuis l’année passée. Alors je suis venu ici. La porte du château n’était pas verrouillée. Dès que je l’ai ouverte, j’ai senti l’odeur et j’ai entendu les mouches.

– Et alors ?

– Alors ? Je me suis dit comme ça, y a quèque chose de pas normal… Monsieur Gaëtan était un homme méthodique, ordonné. Il ne serait jamais parti en laissant une poubelle pleine.

– À moins que ce ne soit un bac à compost… Ça attire aussi les mouches.

– Dites-moi, Mon Capitaine, vous vous foutez de moi ? La préfecture m’emmerde assez avec ces trucs de compost. Un bac à compost, ça pue, mais pas comme ça quand même ! De toute façon, c’est bien une réflexion de citadin, ça. Nous, à la campagne, le compost, c’est dehors qu’on le fait, alors la préfecture ils ne comprennent pas que je ne vais pas les acheter leurs foutus bacs à compost… Vous comprenez ? Je les emmerde !

– Oui… Oui, continuez !

– Alors, comme c’était pas normal c’t’odeur, je suis entré et j’ai vu… Putain de merde ! Alors je suis ressorti et j’vous ai appelé.

– Et vous le connaissiez bien, Gaëtan Colas ?

– On ne peut pas dire… Je le connaissais… C’était le châtelain, alors tout le monde le connaissait.

– Il habite ici tout le temps ?

– Non… Enfin, oui, presque. Avant il était un grand avocat parisien, alors on ne le voyait que pour les vacances d’été. Et encore juste un mois… mais là, il est à la retraite, alors il vit au château presque tout le temps. Il a aussi un appartement à Versailles.

– Et que faisait-il toute la journée ? Il chassait ?

– Non, c’était pas un chasseur. Il s’occupait du château. Vous savez, c’est du travail d’entretenir ces vieilles bâtisses ! Et il lisait beaucoup. C’était un passionné de Napoléon… Je crois qu’un de ses ancêtres était proche de l’Empereur, mais il n’aimait pas trop en parler. Comme si ça lui pesait.

– Ça lui pesait ? D’avoir un grand-père proche de Napoléon ? Que voulez-vous dire ?

– Je crois qu’il y avait un secret de famille. Ce genre de secret qu’on promet de garder devant son père mourant et qui, après, vous pèse parce que vous ne vous sentez pas le droit de le révéler et même pas celui de l’oublier. Vous savez, mon capitaine, ici, à la campagne, les secrets de famille, ça vous plombe… Je sais bien voir quand quelqu’un est miné par un secret de famille… Et lui, je crois que c’était un secret foutrement lourd !

– Il vivait seul ?

– Oui, complètement seul. De temps en temps, il faisait venir la fille de son fermier pour faire un peu de ménage…

– Il était en bonne santé ?

– Il avait quèque lézard au cœur. Il m’en avait parlé un jour où je l’avais dépanné avec mon tracteur et où il avait besoin de causer. Vous savez, à la base, c’était un gars de la ville, très secret. Il ne faisait pas beaucoup de confidences.

François Antommarchi se tait, songeur. « Un de ses ancêtres était proche de Napoléon », « un secret qui lui pesait ». Coïncidence, lui-même, François Antommarchi, est descendant du docteur François Antommarchi, médecin personnel de Napoléon les deux dernières années de son exil à Sainte-Hélène… Certains historiens prétendent que son ancêtre était un si mauvais médecin qu’il serait sans doute responsable de la mort de l’Empereur… Ainsi, Comme la victime, il a, lui aussi, un ancêtre encombrant proche de Napoléon. Ça l’intrigue, mais, pour tout dire, il a du mal à comprendre comment un secret datant du début du XIXe siècle, pourrait être la cause d’un assassinat au début du XXIe.

– Monsieur le Maire, je regrette beaucoup pour votre administré…

– C’était plus qu’un simple administré… Vous savez, Mon Capitaine, ici les gens sont peu nombreux. Ils sont donc plus proches les uns des autres que vous autres, gens de la ville.

– Oui, pardon, ce n’est pas ce que je voulais dire…

– Monsieur Colas était le châtelain et moi le maire… Ce n’est pas rien, châtelain, à la campagne ! Nous étions tous les deux à la tête du village. Pour moi, il était… Euh… Comme un associé. Il finançait des équipements, un peu comme un cousin qui aurait réussi ! Oui, mais nous n’étions pas du même monde ! Il vivait seul et il était cardiaque. Il n’avait pas encore l’air d’un vieux… Pourtant, soixante-dix-sept ans, boudiou ! Le téléphone portable passe mal à Moissy et il n’avait pas de téléphone fixe dans le salon. Il aura fait un malaise et il n’aura pu ni se relever ni appeler les secours.

– Dites-moi, Monsieur le Maire, essayez de me détailler tout ce que vous avez vu quand vous l’avez découvert. Qu’est-ce que vous auriez remarqué ? Même de petits détails qui vous auraient frappés…

– Oh rien… L’odeur était insupportable et dès que j’ai aperçu le cadavre grouillant de vermine et entouré d’un nuage de mouches, je suis ressorti vous appeler… Qu’èque j’aurais pu faire ? Hein ? Alors, j’ai été téléphoner de chez les Gaudron, juste à côté.

– Les Gaudron ?

– Les fermiers.

– Ah, oui, et vous êtes entré au salon ?

– Non, non… Du vestibule, je l’ai vu par la porte ouverte du salon… Ce n’était qu’une charogne puante. Alors, vous pensez bien, je suis ressorti aussitôt !

– Je vous demande ça parce que l’intérieur du château est sens dessus dessous… Ce n’est pas un accident : il a manifestement été assassiné par des monte-en-l’air qui ne s’attendaient sans doute pas à ce que le château soit habité en cette saison et qui auront brutalisé ce malheureux Colas pour s’enfuir et, faute d’avoir pu appeler les secours, il est mort sur place.

Arrive le légiste qui essaie de s’immiscer dans la conversation :

– Mon Capitaine, puis-je vous parler ?

– Bien sûr… Merci, Monsieur le Maire. Merci de votre coopération. Je reviendrai sans doute vers vous…

Le maire, curieux, ne veut pas partir. Il veut écouter ce que le légiste a à dire. Pour ne pas le froisser, le capitaine Antommarchi reprend :

– Allons à l’intérieur. Vous me direz.

– Ah, alors allez-y seuls. Moi, cette puanteur… Non merci, dit le maire.

Tandis qu’ils traversent la cour en laissant le maire sous le frêne, Antommarchi dit à mi-voix au légiste…

– Si on pouvait éviter de respirer à nouveau cet air fétide, moi aussi, ça m’arrangerait.

Le légiste l’entraîne vers une discrète poterne en fer forgé qui permet d’aller de la cour au jardin sans traverser le château. De là, on voit parfaitement l’intérieur du salon par une fenêtre.

– La victime a été sauvagement torturée avant de mourir. Plusieurs doigts sont coupés, une balle de 9 mm lui a explosé le genou droit et il a été énucléé de l’œil gauche. Tout ça ante mortem. Je pense qu’on cherchait à le faire parler.

– Avez-vous vu quelque chose qui fasse penser qu’on lui aurait administré le coup de grâce ?

– Non, mais je n’ai fait que les premières constatations. Pourquoi ?

– Parce que s’il y a eu coup de grâce c’est qu’il aura avoué ce que le tortionnaire voulait savoir.

– Ah, vous avez des raisons de penser qu’il aurait eu quelque chose à avouer ?

– Oui, un possible secret de famille très ancien…

– De l’époque napoléonienne ?

Bien qu’il ait du mal à concevoir un lien avec ce que lui a dit le maire à propos d’un secret de famille, le capitaine Antommarchi, voudrait creuser cette piste… Par jeu ? Par intuition ? Par atavisme ? Un peu des trois sans doute

– Pourquoi dites-vous ça ?

– Parce que la bibliothèque est pleine d’ouvrages sur le premier empire, et qu’un portrait équestre représente, à côté du général Hugo, un certain Bonaventure Colas en uniforme de housard, comme on appelait alors les hussards de la Grande Armée. C’est écrit sur le cadre… Et même, tout le salon est comme un musée du premier empire, meubles, bibelots, œuvres d’art.

– Ça confirme ce que m’a dit le maire…

– Personnellement, je penche plutôt pour une mort par arrêt cardiaque sous l’effet de la douleur…

– Ah ?

– Oui, il souffrait du cœur.

– En effet, c’est aussi ce que m’a dit le maire, oui.

– Plusieurs boîtes de médicaments le prouvent. Je l’ai dit au brigadier Dati et il est en train de les mettre dans des sacs à scellés.

Empire

Le Kremlin de Moscou, 16 septembre 1812

Moscou brûle !

Napoléon sent tout de suite l’odeur âcre de la fumée… Il vient d’être réveillé par Roustam, son fidèle mamelouk qui ne l’a jamais quitté depuis l’Égypte.

– Que se passe-t-il, Roustam, le palais brûle ?

– Non, Sire, le palais, pas encore. C’est la ville qui brûle…

Il se lève précipitamment, écarte les rideaux et contemple longuement le spectacle du ciel tout rougeoyant du gigantesque incendie qui ravage la ville dont la plupart des édifices sont en bois. Il s’est endormi avec quelques feux de maisons, il se réveille avec un seul incendie, mais c’est toute la ville qui brûle.

Moscou brûle !

Il réalise brusquement que son vieil ennemi, le maréchal Koutouzov, le chef des armées du tsar a osé sacrifier la plus grande ville de Russie pour avoir la victoire sur les Français. Il vient d’avoir raison de la Grande Armée. Napoléon espérait qu’elle pourrait hiverner à Moscou, mais les Russes ont détruit Moscou. Arrivé avant-hier devant la ville, il ne s’est installé qu’hier au Kremlin, de fort mauvaise humeur pour avoir dû passer une nuit dans une méchante auberge de faubourg pendant que Bausset, sous les ordres du comte de Ségur, rafistolait le palais des Romanov afin d’y organiser une résidence impériale apte à le loger, lui, certains de ses maréchaux et son état-major.

Se ressaisissant brusquement, il ordonne au mamelouk :

– Appelle-moi Durosnel ! Immédiatement.

Roustam s’éclipse et revient deux minutes plus tard avec le général Durosnel. Son visage ravagé par la fatigue dénote qu’il n’a pas dormi de la nuit.

– Général… Je vous ai nommé gouverneur de Moscou. Il ne s’est pas écoulé vingt-quatre heures que tout brûle.

– Mais, Sire, ce sont…

– Taisez-vous ! Un gouverneur qui est incapable d’empêcher sa ville de brûler est un jean-foutre.

– Mais Sire…

– Mortier ! hurle l’Empereur.

Comme s’il attendait derrière la porte, le maréchal Mortier entre aussitôt. Contrairement à Durosnel dont les vêtements sont noircis par la suie, Mortier porte un uniforme impeccable, veste rouge à brandebourgs dorés et pelisse bleue doublée d’hermine.

– Sire ?

– Je vous nomme gouverneur militaire de Moscou. Durosnel, vous serez responsable de la police de la garnison. Pour toute exaction, viol, pillage ou autre, c’est le peloton… Surveillez tout particulièrement les impulsifs cavaliers du Roi de Naples…

– Mais, Sire, le maréchal Murat va…

– Murat commande sur les champs de bataille ! Ici, en cantonnement à Moscou, ils devront obéir à votre police militaire. Et Murat le premier. Il n’est roi qu’à Naples !

– Sire, reprend le général Durosnel, ce ne sont pas les cavaliers du roi de Naples, ni même aucun de vos soldats qui ont incendié Moscou. Ce sont les Moscovites. Ils avaient truffé les bâtiments de charges incendiaires et quelques arsouilles n’ont eu qu’à allumer les mèches dans la nuit.

– Mortier ! Prenez un arrêté : il est interdit aux civils de détenir de l’amadou, de la pierre à feu ou des briquets. Tout civil arrêté hors de son domicile en possession de feu ou d’un briquet à feu sera présumé incendiaire et fusillé sur place. Vous pouvez disposer. Vous aussi, Durosnel. Faites venir Éblé.

Le général Jean-Baptiste Éblé commande aux équipages de pont. Sept compagnies de pontonniers et cinq de sapeurs. Il loge un peu plus loin, dans la forteresse du Kremlin. Il arrive au bout de dix minutes en achevant de boutonner son uniforme et trouve un Napoléon tournant nerveusement en rond, les mains derrière le dos. L’Empereur s’arrête, lui fait signe de s’approcher et lui dit à voix basse :

– Éblé, je vais vous confier une mission secrète de la plus haute importance. Le tsar, à Tilsit, m’a confié un secret énorme. Il me l’a ensuite redit à Erfurt. À cette époque, nous étions amis et il espérait, avec cette confidence, obtenir une paix plus honorable. Ce secret, aucun autre souverain européen ne le connaît. Je crois qu’il disait la vérité et c’est pour cela que je lui ai accordé ces généreuses conditions de paix qui vous ont parfois indignés, vous les braves généraux d’Eylau et de Friedland.

Napoléon chuchote quelques mots à l’oreille d’Éblé qui recule, regarde l’Empereur avec un air effaré et dit à haute voix :

– Non ce n’est pas possible, Sire, le Kremlin…

– Parlez bas, Éblé, ils sont tous à écouter depuis l’anti-chambre… Je les connais !

– Le Kremlin, reprend Éblé à voix basse, recouvre un réseau complexe de souterrains et de caves. J’en ai entamé la reconnaissance.

– Très bien. Cherchez. N’utilisez que des hommes parfaitement sûrs et trouvez-moi ça ! Hors ces sapeurs que vous aurez désignés, interdisez à quiconque, quels que soient son grade et les raisons qu’il invoquera, de pénétrer dans les sous-sols du Kremlin.

– Êtes-vous sûr, Sire, que votre ami le tsar…

– Ce n’est plus mon ami.

– Pardon, Sire, mais êtes-vous sûr qu’il ne l’a pas emporté avec lui quand il a évacué Moscou ?

– Sûr. Oui, Général… Dans le convoi impérial qui a évacué Moscou pour Petersbourg, mes espions ont fait l’inventaire de tous les fourgons… Non, il est toujours ici et je vous donne l’ordre de le trouver.

– Ce sera fait Sire !

– Merci, mon brave Éblé… Et faites vite. Nous allons devoir quitter Moscou, parce que nous ne pouvons pas y cantonner longtemps, il n’y a plus de vivres et l’hiver arrive. Mais je n’ordonnerai la retraite que lorsque j’aurai mis la main dessus… De votre diligence dépend la rigueur des conditions dans lesquelles la Grande Armée regagnera la patrie.

– Mais, Sire, comment l’emporterions-nous avec nous si nous faisions retraite…

– Nous ferons retraite, mais qui vous parle de l’emporter ? Je vous demande de le trouver et de me rendre compte personnellement. Faites aussi relever par vos géomètres les plans précis de ce labyrinthe souterrain du Kremlin dont m’a parlé, jadis, mon ami le tsar. Pas un mot de cet entretien à quiconque. Vous pouvez disposer.

Puis, d’une voix plus forte pour que ceux qui étaient dans l’antichambre l’entendent :

– Ségur ! Je sais que vous écoutez aux portes, mais si vous citez, dans vos écrits, un seul mot de ce que vous venez d’entendre, je vous ferai fusiller comme traître à la patrie !

Nul ne sait s’il a entendu ou non, toujours est-il que le comte de Ségur obéira et il ne parlera jamais de cet entretien, dans son Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812. Il y justifie le temps perdu à Moscou par de supposés atermoiements de l’Empereur qui aurait attendu des plénipotentiaires du tsar ou qui se serait perdu en consultations de ses maréchaux sur la conduite à tenir. Marcher sur Petersbourg ? Poursuivre Koutouzov vers Kalougha et Toula ? Contre-attaquer Wittgenstein dans le guberniya de Vitebsk ? De la part de Napoléon qui n’avait jamais écouté personne, cette explication est invraisemblable. Ségur soulignera d’ailleurs cette invraisemblance pour suggérer au lecteur de ne pas la tenir aveuglément pour vraie :

Lui, qu’on vit, en 1805, ordonner l’abandon subit et total d’une descente préparée à si grands frais, et décider, de Boulogne-sur-Mer, la surprise, l’anéantissement de l’armée autrichienne ; enfin toutes les marches de la campagne d’Ulm jusqu’à Munich, telles qu’elles furent exécutées ; ce même homme qui, l’année d’après, dicta de Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvements de son armée jusqu’à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la nomination du gouverneur qu’il lui destinait : c’est lui qui, à son tour étonné, reste incertain. Jamais il n’a communiqué ses plus audacieux projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter ; et le voilà contraint de consulter, d’essayer les forces morales et physiques de ceux qui l’entourent1 ?

Plus loin, il écrira encore, toujours dans le souci de ne pas trahir le secret sans pour autant s’éloigner par trop de la vérité :

Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat furent près d’arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient une bataille ; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits, furent brûlés. Il semblait que pour notre Empereur la guerre fût finie2.

La guerre est finie et perdue, l’Empereur le sait depuis ce matin, depuis qu’il voit Moscou brûler. Comme l’écrira encore Ségur, « les Moskovites s’étaient servis de leur capitale comme d’une grande machine de guerre pour nous anéantir3. » Mais Napoléon n’ordonnera pas tout de suite la retraite. Il compte sur Éblé pour lui fournir un atout maître pour la future négociation de paix.

Le Kremlin de Moscou, 3 octobre 1812

Le fidèle mamelouk Roustam monte la garde devant la lourde porte ouvragée donnant accès aux appartements impériaux du Kremlin. Arrive Éblé, un portefeuille de maroquin à la main.

– Bonjour, Roustam. Il faut que je voie l’Empereur séance tenante.

– Impossible, Mon Général, il est en réunion d’état-major.

– Dis-lui simplement « Éblé a trouvé ».

– Trouvé quoi ?

– Ce n’est pas ton problème. Dis-lui juste ça. J’attends la fin de sa réunion dans l’antichambre.

Roustam entre et ferme la porte derrière lui. Une minute plus tard, Éblé voit la porte s’ouvrir violemment et en sortir Davout4, Daru5, Caulaincourt6 et Lauriston7. Par la porte ouverte, il a la surprise d’entendre l’Empereur dire « Vous aussi, Murat8, et regagnez ce camp que vous n’auriez jamais dû quitter ! » alors qu’il croyait Murat à la tête de sa cavalerie au contact avec les armées de Koutousov. Roustam ressort juste derrière le roi de Naples et, d’une courbette orientale pleine de déférence, il invite Éblé à entrer.

L’Empereur marche nerveusement de long en large. Il s’arrête face à Éblé.

– Alors, mon brave Éblé ! Vous l’avez trouvé ? Je savais que je pouvais compter sur vous… Dites-moi !

– Sire, voici les plans des caves et souterrains du Kremlin. Il y a quatre-vingt-un kilomètres de galeries et cent quarante-six caves et cryptes. Tous ces ouvrages ont une architecture strictement militaire, sol de terre battue, parois et voûtes de pierre de taille. Elles s’échelonnent sur vingt-deux mètres de profondeur. La communication entre les niveaux se fait par des galeries inclinées.

– Très bien. Ces plans cotés sont-ils précis ?

– Les géomètres garantissent leurs cotes à dix centimètres près.

– Et… Vous savez quoi… Où ?

– Ici, Sire, au niveau dix-sept mètres sous le niveau du sol, une cave fermée par une lourde porte de bois et de fer que nous avons dû faire sauter.

– Il y en a combien ?

– Mille trois cents, Sire. C’est un peu moins que ce que le Tsar a dit à Votre Majesté.

– Bien, Éblé, voilà ce que vous allez faire.

– Je suis à vos ordres, Sire.

– D’abord, vous allez promettre une prime de cinq cents francs-or à tous ceux qui ont travaillé à ce chantier, payables à Paris, à la condition expresse qu’aucun d’entre eux n’évente le secret.

– Cela va sans dire, ils sont sûrs.

– Certes, mais comme ça, le secret des uns sera garanti par celui les autres.

– Très bien, Sire, ce sera fait.

– Ensuite, combien de temps faut-il à vos sapeurs pour creuser un tunnel de trente mètres terminé par une cave de 10 mètres sur dix et trois mètres de hauteur ?

– Maçonnés, la cave et le tunnel ?

– Non, juste étrésillonnés…

– Dix jours, en travaillant jour et nuit.

L’Empereur sort les plans du maroquin et les étale l’un après l’autre sur la table. Il en choisit un où il trace de sa main, à la plume, l’emplacement de la galerie et de la salle qu’il ordonne de creuser. Il lui ordonne aussi de bien mettre de côté les pierres de taille qu’il va ôter pour ouvrir ce nouveau tunnel et il lui dit quelles caves et quelles galeries il lui faudra combler avec la terre de ce nouvel ouvrage.

– Il est exclu que vous sortiez la terre à l’extérieur. Nul ne doit imaginer que vous êtes en train de faire des travaux dans le sous-sol.

– Très bien, Sire, mais est-il bien utile de transporter la terre sur une telle distance ? C’est à l’autre bout du Kremlin ! Il y a des caves plus proches que je pourrais combler.

– C’est indispensable et ne commencez pas à discuter mes ordres. Quand vous aurez fini, venez me rendre compte. Gardez ce plan pour vous. N’en faites aucune copie et allez vous-même montrer à vos sapeurs l’emplacement qu’ils auront à creuser.

– Très bien, Sire !

– Et surtout, ne cassez pas les pierres du mur de la galerie, mais descellez-les et gardez-les. Quand tout sera fini, vous devrez les sceller à l’identique pour que rien ne trahisse la présence de votre tunnel derrière la paroi maçonnée.

Le Kremlin de Moscou, 20 octobre 1812

Après avoir salué, Éblé tient le garde-à-vous, le bicorne sous le bras. Son allure est martiale, mais son uniforme souillé de terre.

– Vous m’avez demandé, Sire ?

– Ah ! Éblé ! Murat se fait bousculer par Koutouzov qui a rompu la trêve. Je dois contre-attaquer. Murat ne tiendra pas deux jours. Après-demain, la Grande Armée quitte Moscou. De combien de barils de poudre disposez-vous ?

– Plus qu’il n’en faut pour faire sauter toute la ville, Sire, et plus que mes sapeurs n’en pourront disposer en deux jours. Rappelez-vous, comme il s’en est fallu de peu que l’incendie de Moscou ne fasse sauter tout le Kremlin !

– Oui, je me rappelle… Et c’est à Gourgaud9 que nous devons d’avoir évité cette catastrophe. Vous me confirmez que ces stocks sont suffisants pour faire sauter le Kremlin tout entier ? C’est juste le Kremlin que je veux faire sauter.

– Je vous le confirme,

– Et où en est l’opération secrète ?

– Elle s’achève, Sire. Je scellerai l’entrée de la galerie cet après-midi.

– Très bien, Éblé. Je savais que je pouvais compter sur vous.

– Mais, Sire, cet ouvrage souterrain n’est pas maçonné, il est juste étrésillonné. Si vous faites sauter les bâtiments du Kremlin, les secousses en surface risquent de provoquer leur effondrement en sous-sol…

– C’est justement ce que je veux. D’ailleurs, avant de sceller l’entrée de cette galerie, vous en saperez l’étrésillonnement afin qu’elle s’effondre. Vous avez toujours les plans des souterrains ?

– Oui, Sire.

– Y compris celui où figure le tracé de cette galerie que vous avez creusée ?

– Oui, Sire.

– Hormis les sapeurs chargés de la creuser, vous n’avez montré ce plan à personne ?

– Non, Sire. Une compagnie de sapeurs et leur capitaine sont les seuls au courant.

– Pas de copie ?

– Non, Sire… Vous me l’avez expressément interdit. J’ai moi-même supervisé directement les travaux.

– Parfait. Vous me remettrez personnellement tous ces plans et n’en reparlerez plus jamais à personne.

– Très bien, Sire.

– Vous minerez tous les sous-sols du Kremlin, puis vous en minerez les bâtiments que vous pourrez dans le temps qui vous restera, et vous le quitterez avec vos troupes demain soir.

– Mais, Sire, qui va allumer les mèches, si je pars ?

– Je vous l’ai dit, il est temps que la Grande Armée quitte Moscou. Passer l’hiver ici, comme le recommande Daru, ce serait ravageur pour son moral. Si elle peut écraser Koutouzov, comme le prétend Murat, tant mieux. Sinon, direction Paris : le peuple de Paris est capable du pire quand je ne suis pas là ! Alors, j’ai besoin de vos pontonniers et de vos sapeurs parce que les Russes ont fait sauter des ponts et des routes. Je vous veux avec l’avant-garde.

– À vos ordres, Sire, mes sapeurs et pontonniers sont dévoués à Votre Majesté.

– C’est Mortier qui restera en arrière-garde. Je le laisse dans Moscou avec huit mille hommes à charge pour eux d’allumer les mèches que vous aurez disposées et de faire sauter le Kremlin. Vous lui passerez les consignes demain soir, juste avant de partir. Mais, d’ici là, personne ne doit savoir.

– Très bien, Sire, ce sera fait.

– Dites-vous bien, Éblé, que faire sauter les bâtiments, c’est sauver l’honneur. Toute la Russie verra tomber ces monuments qui sont sa fierté. Faire sauter les bâtiments du Kremlin, c’est faire sauter un symbole. Mais faire sauter les sous-sols, c’est assurer la défaite du tsar. Quand il découvrira que ses caves n’existent plus, il regrettera de n’avoir pas voulu la paix. Il lui faudra des années pour s’en remettre, s’il s’en remet jamais… Détruisez les bâtiments pour le symbole, mais, surtout, anéantissez leurs sous-sols, pour la victoire. Le plus important, c’est de vaincre le tsar. Nous étions amis à Tilsit, je lui ai renouvelé mon amitié à Erfurt mais il m’a trahi sous la pression de ce gredin de Koutouzov, vendu aux Anglais. Je veux qu’il souffre de ma main plus que son peuple et que, plus tard, son peuple souffre de sa main plus qu’il n’aura souffert de la mienne.

– Mais, Sire…

– Pas de mais, voulez-vous ? S’emporte l’Empereur qui poursuit, emphatique :

– Maintenant, la dynastie Romanov n’est plus rien. Vous allez écrire l’histoire, Éblé… Soyez-en digne ! La Russie va se tordre dans d’atroces convulsions. Leur organisation sociale faite de boyards et de moujiks ne pourra plus tenir. Nous avons fait la révolution pour que le pouvoir appartienne au peuple, à ceux qui produisent la richesse du pays, et pas aux accapareurs du clergé et de la noblesse. La nation m’a confié la charge de préserver cet acquis. Alors, croyez-moi, Éblé, je sais de quoi je parle… Dans les décennies à venir, le Tsar sera de plus en plus impuissant devant les forces hostiles qui vont gangrener la Russie… Déjà leur révolution s’annonce à l’horizon et je vous le prédis : elle ne durera pas quinze ans comme la nôtre, mais au moins cinquante ! Privés de l’instrument de leur pouvoir, les Romanov vont disparaître et, avec eux, leur organisation, leur passé et leur histoire. Peut-être dans dix ans, peut-être dans cent, les Russes auront un Comité de Salut Public à côté duquel le nôtre ressemblera à une réunion de dames patronnesses. On ne refuse pas impunément l’amitié d’un Bonaparte.

18 juin 1815, 21 h 30 Gennape, dix kilomètres au sud de Waterloo

La bataille est perdue. Grouchy est arrivé trop tard et Blücher trop tôt.

Napoléon, poursuivi par un escadron de uhlans brandebourgeois, fuit maintenant vers Paris avec une petite escorte et quatre fourgons rassemblant tous les meubles et objets de la « maison de l’Empereur ».

Il chevauche devant les fourgons. Il appelle à lui Bonaventure Colas, le housard10 que sa grande bravoure et sa haute taille ont rendu célèbre depuis la guerre d’Espagne où il s’était illustré derrière le général Hugo11.

– Les fourgons ralentissent notre avance et nous risquons d’être rejoints par les Prussiens. Je te confie ceci. Tu me le rendras lorsque j’aurai ramené la paix à mon peuple bien-aimé.

Il lui remet une cassette de bois précieux incrusté de nacre et d’opale.

– Mais, Sire…

– Pas de question, mon brave ! Ceci ne doit tomber aux mains des coalisés sous aucun prétexte. C’est de la plus haute importance. Sur ta vie, tu défendras cette cassette et tu préserveras le secret de son existence. Les fourgons sont trop lents, je les abandonne ici. Toi, prends cette route, gagne le département des Ardennes et restes-y…

– À Sedan, par exemple, Sire ?

– Sedan, très bien, oui, une place bien fortifiée. Les coalisés nous ont privés de la Belgique, ils ne nous priveront pas de Sedan. Voici dix mille francs en or qui te permettront de t’établir et de faire venir ta famille en attendant mes instructions.

– Très bien, Sire. À vos ordres dit-il en prenant la direction que lui avait désignée l’Empereur.

– Ney12 ! ordonne alors Napoléon, vous prenez le commandement. Rassemblez l’escorte avec Flahaut et Dejean ! Tenez la position pour retarder tous ces uhlans qui nous poursuivent. Je continue sans escorte.

L’escorte dont l’Empereur vient de donner le commandement au maréchal Ney est en réalité une troupe informelle d’une centaine de soldats de toutes armes, fidèles parmi les fidèles, qui ont décidé de suivre leur chef jusque dans la défaite. Les trois généraux s’efforcent aussitôt de les structurer et de les mettre en position d’affronter les uhlans. Napoléon, pendant ce temps-là, s’adressant aux deux autres officiers ordonne :

– Bertrand, Gourgaud avec moi ! Toi aussi Ali ! Direction Paris, au galop !

Éperonnant son cheval, l’Empereur galope maintenant vers son funeste destin suivi du grand-maréchal Bertrand, son aide de camp préféré, du fougueux Gourgaud qu’il a fait général l’avant-veille à Fleurus et du mamelouk Ali, qui a remplacé Roustam en fuite depuis l’affaire du poison de Fontainebleau13.

À peine un quart d’heure plus tard, voilà les uhlans du colonel comte Friedrich von Ottagen-Bärtgestadt14 qui attaquent. La petite unité commandée par le maréchal Ney se bat vaillamment mais il leur manque le nombre et les armes. Malgré leur infériorité, ils tiennent obstinément la position. Enfin, au bout d’une heure de combats héroïques, ils sont contraints de capituler. Mais s’ils capitulent, ces ultimes combattants de Waterloo, c’est sans avoir jamais failli à l’honneur et ce sont eux, qui, plus tard, inspireront ces vers au poète15 :

Car ces derniers soldats de la dernière guerre

Furent grands ; ils avaient vaincu toute la terre,

Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,

Et leur âme chantait dans les clairons d’airain !

Enfin victorieux, le Prussien ordonne :

– Gardez les généraux et ne perdez pas de temps avec les autres. Désarmez-les, fouillez-les et laissez-les décamper… Après tout, ils l’ont mérité ! Fouillez-moi tous ces fourgons ! Je veux une cassette de bois précieux incrusté de nacre et d’opale… Ordre de sa majesté le roi Frédéric-Guillaume !

Ce qu’Ottagen-Bärtgestadt, se garde bien de dire à ses troupes est que cet ordre ne vient pas du roi. Il l’a, en réalité, reçu du Tsar Alexandre Ier, un an plus tôt alors qu’il commandait le 2e Hussards de la Légion russo-allemande. Le Tsar l’a convoqué à son palais d’hiver de Saint-Pétersbourg et lui a fait part d’un document d’une importance vitale pour la Russie que l’empereur Napoléon aurait emporté avec lui du Kremlin : un espion l’aurait vu le plier et le ranger lui-même dans une cassette de macassar incrusté de nacre et d’opale. Le Tsar lui a ordonné, sous le sceau du secret, de retrouver cette cassette coûte que coûte, de s’en emparer et de la lui remettre.

C’est pour être mieux à même d’exécuter cette mission impériale que, l’année dernière, il a gagné l’armée prussienne et brigué le commandement d’un régiment de uhlans. On se rappelle comme ce ralliement a surpris dans toutes les cours d’Europe parce qu’une légende voulait que le roi de Prusse rémunérât ses officiers beaucoup moins bien que le tsar Alexandre.

Deux heures plus tard, force est de se rendre à l’évidence : la cassette n’est pas là… La fouille minutieuse des fourgons impériaux n’a permis de trouver que trois cassettes. Aucune ne correspond à la description faite par le tsar ni ne contient le moindre document. Les deux premières ne contiennent qu’argent et bijoux. La troisième est vide. De dépit, Ottagen-Bärtgestadt demande au sous-officier qui a trouvé cette troisième cassette, de vider ses poches et sa musette. Il se rebiffe. Le colonel donne ordre à trois uhlans de le fouiller. Sa musette regorge de bagues et de parures en diamants et autres pierres précieuses. Sans une parole, le colonel dégaine son sabre et éventre le voleur en disant « Nul ne salira impunément l’honneur d’un régiment qui porte mon nom » puis, sans transition : « À cheval, on rejoint le gros des troupes. Et silence sur tout ce que vous avez vu ici, sinon… » Il n’a pas besoin d’achever sa phrase, ils ont tous compris. Ça se passe comme ça dans les armées prussiennes.

Sainte-Hélène, 3 novembre 1817, 21 heures

Au milieu de l’Atlantique Sud, sur l’île de Sainte-Hélène, Longwood, l’ancienne ferme transformée pour héberger le prisonnier le plus célèbre de l’histoire, subit comme presque tous les soirs, les coups furieux du vent et de la pluie. L’eau s’infiltre partout et les arbres ploient sous les puissants assauts des masses d’air déchaînées.

Longwood : après, une microscopique pergola qui tient lieu d’entrée, on pénètre directement dans la salle de billard suivie en enfilade, du salon. Ce sont les deux seules pièces que l’on peut qualifier de vastes. Toujours en enfilade, la salle à manger comporte trois autres portes. Celle d’en face, à droite de la cheminée, donne sur l’office, les cuisines et la cour intérieure, celle de gauche, après la porte-fenêtre ouvrant sur le jardin, donne sur la bibliothèque et celle de droite enfin, sur les appartements privés de l’Empereur, bien grands mots pour désigner un cabinet de travail, une chambre à coucher et une petite salle de bains. Quand l’Empereur est là, Ali, son fidèle mamelouk est debout devant la porte pour en interdire l’accès à quiconque si ce n’est ses deux valets, Cipriani et Marchand. L’étiquette impériale instaurée à Longwood impose de passer par Ali pour se faire ouvrir la porte de l’Empereur et, sauf convocation, seul le grand-maréchal Bertrand a le pouvoir de décider à qui Ali peut ouvrir.

Pourtant ce soir, très exceptionnellement, ils sont six, un peu à l’étroit dans le cabinet de travail de l’Empereur, assis autour de sa table. Les volets sont fermés. Resserrée en ce lieu inhabituel mal éclairé par quelques chandelles, cette mystérieuse réunion respire le complot tant les participants parlent bas avec des mines de conjurés.

Le seul fauteuil de la pièce est occupé par l’Empereur.