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Plongée dans la folie.
Suite à une rupture sentimentale Sylvain peine à se remettre en selle. Sa rencontre avec Laetitia, une étudiante, ne l’aide pas vraiment : il persiste à tout passer au crible de l’analyse, surtout lorsqu’il partage son lit, alors que ces moments devraient lui redonner goût à la vie. L’amour physique lui apparaît désormais comme un tour de magie à l’astuce éventée. S’ajoutent à cela des hallucinations et des colères violentes contre le système d’aliénation médiatique qui le décident peu à peu à passer à l’action. N’aspirant plus à mener une vie rangée dans les cases standards de l’accession à la propriété et de la conjugalité, il se rend à Paris pour y éliminer Merlin, animateur autoproclamé « le plus débile de la télé ». Un des pires responsables selon Sylvain de la tyrannie économique que nous subissons. Mais tel le Feu follet de Drieu La Rochelle, il perdra toutes ses illusions au cours de cet ultime tour de piste.
Découvrez le destin de Sylvan qui, au terme de son périple, découvrira la nature du principe qui nous conduit tous, de la chair, au néant.
EXTRAIT
À ma gauche, un taureau aux yeux noirs et au front court crache sa fumée par les naseaux en murmurant des bisous et autres sucreries à son portable. Curieusement il ne cesse de froncer ses sourcils broussailleux en prodiguant ses douceurs. Impossible de paraître content avec des sourcils pareils. Devant moi un couple. Lui porte un toast à elle, « à tes vingt ans », au jugé, elle a déjà du plomb oxydatif dans l’aile et doit plutôt en avoir trente-cinq ou quarante.
Je me dis qu’il y a aussi « une femme qui aime le bordeaux ne peut pas être complètement mauvaise », peut-être même lui souffle-t-il dans l’intimité « de quoi remplir la main d’un honnête homme », toutes ces expressions qui traînent dans les familles, les séries, les lieux de travail, qu’on ramasse « histoire de dire » et dont on va se servir parce qu’on n’a plus rien à dire ou plus le courage de se dire.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Sylvain Lapo est professeur de philosophie à Amiens. Il collabore au journal Fakir depuis sa création. La chair et le néant est son premier roman.
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Seitenzahl: 396
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Table des matières
Résumé
LA CHAIR ET LE NÉANT
Suite à une rupture sentimentale Sylvain peine à se remettre en selle. Sa rencontre avec Laetitia, une étudiante, ne l’aide pas vraiment : il persiste à tout passer au crible de l’analyse, surtout lorsqu’il partage son lit, alors que ces moments devraient lui redonner goût à la vie. L’amour physique lui apparaît désormais comme un tour de magie à l’astuce éventée.
S’ajoutent à cela des hallucinations et des colères violentes contre le système d’aliénation médiatique qui le décident peu à peu à passer à l’action.
N’aspirant plus à mener une vie rangée dans les cases standards de l’accession à la propriété et de la conjugalité, il se rend à Paris pour y éliminer Merlin, animateur autoproclamé « le plus débile de la télé ». Un des pires responsables selon Sylvain de la tyrannie économique que nous subissons. Mais tel le Feu follet de Drieu La Rochelle, il perdra toutes ses illusions au cours de cet ultime tour de piste.
Au terme d’un périple qui le mènera entre autres au planétarium et entre les bras d’une fille perdue, il découvrira la nature du principe qui nous conduit tous, de la chair, au néant.
Sylvain Lapo est professeur de philosophie à Amiens. Il collabore au journal Fakir depuis sa création. La chair et le néant est son premier roman.
Sylvain Lapo
Roman
ISBN : 978-2-35962-689-6
Collection Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal Février 2015
©couverture Ex Aequo
©2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
À mes parents,
« Tous les sentiments puisent leur absolu
1
J’ai rendez-vous avec un copain, Marc, l’archétype même du beau brun aux yeux bleus. Il a promis de me donner le téléphone d’une fille disponible et peu farouche. D’après lui elle me distraira « à coup sûr » de mon récent célibat. Rendez-vous a été pris chez son employeur : La brasserie Jules, un restaurant guindé où on sert des cadavres de mollusques sur de vastes plateaux en faisant des manières. Serveur, séducteur, il a eu de nombreuses occasions d’emprunter des canaux vaginaux. Son portable dégouline de numéros aux cheveux longs. Me refiler celui d’une sirène qu’il a déjà harponnée n’est donc pas de la générosité de sa part, plutôt une façon d’entretenir notre amitié à moindres frais.
— Tiens, me fait-il, je suis pressé, c’est le service.
Je glisse le papier dans ma poche sans même le regarder. Marc m’épargne bien des efforts. Nous devons aujourd’hui pour « aimer » nous déplacer vers d’autres corps en traversant des distances relationnelles considérables, des océans d’indifférence. C’est du moins ce que m’ont appris mes quelques tentatives dans ce domaine. Et puis, après ce que je viens d’endurer, peu m’importe les aspects psychologiques du moment que le corps en question soit joli. On assouplit volontiers son caractère pour des compensations fessières ou mammaires.
Je m’attarde un moment pour considérer à mon aise mon proche entourage : les convives sont attablés et s’apprêtent à interpréter pour la énième fois la comédie du repas gastronomique. Approbation du vin par le client feignant l’expertise mais se délectant avant tout d’être placé en position de connaisseur. Service chichiteux des plats. Grandiloquence de la carte. Près de moi, deux vieilles poules au goitre ridé picorent à bons coups de bec dans la conversation. Assis près de l’une d’elles, un jeune homme qui, au vu de leur ressemblance, doit être son fils. Ainsi elle a prévu une assurance sur le néant. Il a hérité de quelques-uns de ses gènes en échange de quoi, après sa décomposition, il continuera à la faire subsister sous forme de traces chimiques résiduelles sur des neurones mnésiques dans un coin de son esprit.
Je m’assois à une table laissée libre près de la fenêtre et commande un apéritif. Marc, l’air enthousiaste, me l’apporte fissa.
— Tu n’as pas l’air pressé aujourd’hui ?
— Contrairement à toi j’ai pas tout un harem à combler.
— Console-toi, tu vas bientôt t’amuser.
— Au cas où tu l’aurais oublié tu me parles d’une fille là, pas d’un jeu.
— Appelle-la tout de suite. Je te coache si tu veux.
— Tu crois pas que t’abuses ? Allez, lâche-moi maintenant, c’est bon.
Marc s’éloigne en mâchonnant son envie de m’en répliquer une. Je crois l’entendre marmonner :
— Eh bien mange-le si c’est bon ! Mais visiblement il n’a pas le temps pour une dispute.
Qu’est-ce qui m’a pris au juste ? Est-ce parce que j’ai décelé dans son intonation la pointe de condescendance de l’expérimenté désireux de se mettre en valeur ? Ou alors l’insupportable terme qu’il a utilisé « coaché » promu par Télé.1, énième coup d’État du lexique médiatique qui s’impose à la subjectivité du public. Je dois être à cran en tout cas parce qu’il n’y a quand même pas de quoi s’énerver.
À ma gauche, un taureau aux yeux noirs et au front court crache sa fumée par les naseaux en murmurant des bisous et autres sucreries à son portable. Curieusement il ne cesse de froncer ses sourcils broussailleux en prodiguant ses douceurs. Impossible de paraître content avec des sourcils pareils. Devant moi un couple. Lui porte un toast à elle, « à tes vingt ans », au jugé, elle a déjà du plomb oxydatif dans l’aile et doit plutôt en avoir trente-cinq ou quarante.
Je me dis qu’il y a aussi « une femme qui aime le bordeaux ne peut pas être complètement mauvaise », peut-être même lui souffle-t-il dans l’intimité « de quoi remplir la main d’un honnête homme », toutes ces expressions qui traînent dans les familles, les séries, les lieux de travail, qu’on ramasse « histoire de dire » et dont on va se servir parce qu’on n’a plus rien à dire ou plus le courage de se dire.
***
Assez vu et entendu, j’achète la paix à Marc avec deux euros de pourboire et sors rapidement sans même être attendri par les plaintes du vent que lacèrent les arêtes vertes et métalliques des lettres Jules de la devanture.
2
Un seul être vous manque…
Vous connaissez la suite.
Je traverse des rues désertes. C’est l’heure du repas. Aux façades de briques décrépies succèdent des immeubles gris. Pour ranger sa vie on a le choix entre les maisons individuelles et les appartements locatifs. Les premières m’effraient : les maisons sont des pyramides pour prolétaires cadres ou employés, pharaons d’un royaume domestique. On y fixe son existence. On y anticipe sa retraite. C’est là, à l’ombre de murs bien à soi que l’on va continuer à baiser, bouffer et déféquer jusqu’au terme de sa vie dans les mêmes m². C’est cela faire partie des choses moyennes : avoir une maison à soi et puis mourir. Certaines d’entre elles s’appellent Phénix, on s’y enterre de son vivant.
Mais l’appartement c’est pas mal non plus : une boîte aux murs si fins qu’ils vous condamnent à la misère sonore. Les offices HLM nourrissent une passion immodérée pour le placoplâtre, retour rapide sur investissement oblige. Grâce à quoi on peut entendre les pas, les éclats de voix les plus aigus et la pisse des voisins qui coule au-dessus de votre tête en baptêmes multiples et humiliants. De temps à autre un déménagement, soulagement inespéré pour une vacance acoustique toujours trop brève. Puis vient quelqu’un d’autre. Changer de voisin c’est changer de bourreau.
Depuis que Sandra m’a quitté, moi qui suis déjà d’un naturel taciturne, sans grande surface sociale, j’ai assisté presque en spectateur à un origami psychologique d’un genre particulier : je me suis replié sur moi-même jusqu’à limiter mes contacts sociaux au strict nécessaire. J’ai décidé de ne pas recourir aux antidépresseurs, autant par conviction (hors de question de me camer pour engraisser les labos pharmaceutiques tout en modifiant par des prises standard, à savoir prescrites à l’aveuglette par un généraliste, mon délicat équilibre neuro-chimique) que par curiosité : l’état dans lequel je me trouve, est-ce de la dépression post-conjugale ou une lucidité retrouvée ? Ce qui est sûr c’est que je considère depuis la réalité d’un regard neuf.
Les immeubles et maisons que je longe pour rentrer m’apparaissent comme de longs rubans ininterrompus et cimentés. Une succession de cubes de béton remplis d’égoïsmes humains. C’est là que les vies résident pour faire face aux images cathodiques. Dans la rue les corps se déplacent dans de la tôle posée sur du caoutchouc rond et noir vers un « domicile » c’est-à-dire la place qu’ils ont conquise grâce à leurs efforts salariés et que le hasard et les circonstances leur ont assignée.
Je sens que je suis à la veille de faire de grandes découvertes.
En arrivant j’ouvre ma boîte aux lettres, modèle réduit du rectangle où j’abrite ma vie. Des annonces de catalogue – 30, – 40 % sont censées me convaincre que je suis l’objet d’une sollicitude toute particulière de la part des sociétés de VPC. Elles devraient titiller mon sens des affaires et m’inciter à bénéficier sans vergogne de l’absence de droit du travail dans des contrées lointaines mais je n’ai besoin de rien. La plupart des tissus et objets vendus dans ces catalogues sont en effet fabriqués par des esclaves, je l’ai vu dans Capital en dégustant mes habituels ris de veau du dimanche. Comme la plupart de mes co-téléspectateurs cela ne m’empêche nullement de passer commande de temps à autre sans toujours penser aux jeunes Thaïlandais exploités, histoire de sacrifier juste le minimum au rituel des apparences c’est-à-dire au renouvellement périodique des textiles dont nous revêtons notre corps. C’est là la règle tacite sans l’observance de laquelle, quiconque, selon son métier, risque de la simple désapprobation à la disqualification sociale.
Je referme ma porte blindée et tire le papier froissé de ma poche. Laetitia… Comment faut-il faire pour l’aborder, la convaincre au moins pour un café ? Je suis resté trop longtemps avec Sandra, une relation aux rouages huilés par l’habitude. Ça ne sert à rien de tergiverser.
— Allô, Laetitia ?
— Oui ?
— On ne se connaît pas, c’est Marc qui m’a donné ton tel.
— Et alors, qu’est-ce que tu veux ?
Son timbre de voix profond et sensuel me cloue sur place et m’empêche de masquer mes intentions.
— Eh bien je vais y aller direct. Je suis seul en ce moment et puisque Marc m’a appris que c’était ton cas aussi, je me disais qu’on pourrait peut-être faire connaissance.
— Putain t’es gonflé, et qui te dit que j’ai pas déjà trouvé un remplaçant ? Désolé t’arrives… trop tard. Enfin… Bon… ça ne doit pas nous empêcher de nous rencontrer. Si t’es un ami de Marc t’es forcément quelqu’un d’intéressant.
Diastole et systole s’emballent brusquement, elle a des intonations si sexualisées et féminines qu’on a l’impression de s’entretenir directement avec ses hormones.
— À 17 heures j’ai un trou si ça te dit.
— OK.
Pas très spirituelle mais dénuée de scrupules, après tout c’est ce que je recherche non ? Un contact avec son épiderme et peut-être quelques muqueuses auxquelles, avec un peu de chance, elle me donnera accès. En ai-je si envie pourtant ? Tout d’un coup je n’en suis plus si sûr. Et puis même si elle a l’air plutôt bien disposée il faudra encore la convaincre, lui parler.
La semaine dernière j’ai vu une pub pour les Pages Jaunes avec une bonnasse brune incroyable comme on peut seulement en trouver dans ce genre de spot. Je m’étais demandé alors ce qu’il aurait fallu pour pouvoir approcher une fille pareille. Du matériel lexical bas de gamme truffé de slogans de la dictature médiatique : « c’est d’la balle », « c’est chaud », « truc de ouf ». Les mots, je l’ai remarqué, jouent de moins en moins un rôle décisif dans l’annulation de la distance entre les corps. En revanche un matériel corporel et vestimentaire de qualité est indispensable. Je suspends donc mon cynisme désenchanté au cintre et en décroche ma veste préférée du genre borsalino. Poussé par une curiosité morbide, je consulte avant ma douche la page d’accueil e-baudet de mon portable pour y découvrir les résumés des nouveaux films proposés au téléchargement. L’Internet haut débit est devenu un lien de contention supplémentaire avec la télévision et la téléphonie pour que les vies débordent le moins souvent possible hors de leur case. Tous les disques et films sont à disposition « d’un simple clic ». Pourquoi donc sortir si on vit en couple ? Et pour ceux qui vivent seuls et qui éprouvent le besoin des autres, il y a les deux membres de l’alternative, aventureuse : la boîte de nuit, ou lâche : les sites de rencontre ou le porno, à voir dans sa boîte, de nuit comme de jour : son chez soi.
Le porno : une mauvaise réponse à une question insoluble, celle du désir. Chaque jour une « nouveauté » se propose d’éponger les libidos solitaires qui ne peuvent plus se contenir. Je lis le descriptif de la dernière en date dont le romantisme raffiné, digne d’un Lamartine, se présente comme une synthèse hardie de plusieurs siècles de littérature amoureuse :
« Tout ce qu’il faut pour passer un bon moment. La jeune salope est brune. Elle se fait tout d’abord barbouiller la gueule de salive pendant qu’elle se caresse la chatte. Il la brutalise ensuite et enfonce sa petite culotte en dentelles dans le fond de son vagin… ». Je n’ai pas très envie d’aller plus loin. Comment en est-on arrivé là ? En tout cas ce qui est sûr c’est que j’ai du mal à souscrire pleinement à la conclusion du résumé : « bref une vidéo à ne pas manquer ». Je pense au contraire qu’on peut aisément se passer de cette espèce de saloperie.
Voilà quelles sortes de propositions sont formulées quotidiennement aux imaginaires connectés à l’ADSL. Ces vidéos détériorent-elles le tissu social ou est-ce parce qu’il devient difficile de nouer des relations sociales que l’on recourt à ces vidéos ? Je sais en effet pour avoir lu des enquêtes à ce sujet qu’un nombre croissant de mes congénères préfère l’abstinence ou la masturbation aux déceptions et à l’échec programmé des relations amoureuses. Mais est-ce vraiment un choix, car quand le virtuel te pompe le dard, quel élan te reste-t-il pour la réalité ? De telles images peuvent peut-être servir de palliatifs au désir mais sûrement pas à la solitude.
Dans mes classes, quoi qu’il en soit, j’ai constaté qu’elles sont largement préférées à Flaubert en guise d’éducation sentimentale. Cette mise en scène des corps dans une esthétique de plombier ou de garagiste avec les sempiternels mouvements de bielles et de pistons qui coulissent constitue l’unique viatique pour de nombreux adolescents dont les cartes du Tendre, à force, doivent sûrement prendre la forme de cartes de France…
Je baisse le store. Depuis la fenêtre je peux voir Caty Mouss offrant ses seins en dentelle pour Pavot sous un abribus. Je suis gêné par cette intrusion de l’érotisme dans l’espace public. Certes, ça reste soft sous les vitrines Decoin, mais cette omniprésence des corps offerts, en banalisant la nudité, conduit à rechercher les émois qu’ils suscitaient quand ils s’affichaient moins justement dans la pornographie. Résultat celle-ci remplit désormais les mémoires cybernétiques des ordinateurs individuels, elle voyage dans les airs dématérialisée en ondes pour s’incarner pixellisée sur les écrans des téléphones portables, elle s’étale dans les « chats » MSN ou sur les « libres antennes » des radios pour ados. À l’intérieur des boîtes crâniennes, les hémisphères cérébraux doivent finir par se galber comme des culs.
Au fond ce n’est pas tant sa diffusion tous azimuts que la pornographie elle-même qui me met mal à l’aise. Peut-être parce que je devine confusément derrière cette imagerie de la mécanique biologique, dépouillée de paroles et de sentimentalisme, une vérité que je me refuse encore à admettre.
Je me regarde dans la glace. Quelques taches de rousseur, une tristesse indélébile dans le regard qui date d’avant Sandra et pratiquement aucune ride. Non, mon portrait de Dorian Gray à moi, ce serait plutôt la calvitie temporale qui progresse au moindre de mes écarts de conduite. Aujourd’hui on s’entretient plus volontiers avec son miroir qu’avec son voisin, et le miroir répond vieillissement ou niveau de comestibilité sexuelle. La salle de bains est le lieu où s’opère la transformation du corps privé, toujours en sursis d’une odeur, d’une saleté, en corps socialisé par le savon et le shampooing. On y apprend surtout à jeter un regard distancié sur soi : celui d’un étranger sans complaisance.
En débarrassant, à l’aide de mon jetable, mes parties mandibulaires des poils apparus ces derniers jours sous l’effet de la testostérone, je repense aux quelques « praïmes » qui ont meublé mes soirées récemment : « J’ai décidé de maigrir… d’être belle » etc… L’introspection et la confession c’est fini, place au coaching et au relooking comme nouvelles sotériologies. Je me lave donc le corps et les cheveux. Une fois relevé de mes cendres séborrhéiques et sudoripares, je jauge mon potentiel de séduction en interrogeant le miroir. Mettrons-nous bientôt nos organes sexuels en contact comme ses sous-entendus prometteurs le laissent présager ? Pas si vite, elle ne m’a pas encore vu, c’est là que je découvre un obstacle propre à contrecarrer mes projets d’orgasmes futurs : un bouton sur la joue. Fort heureusement toutes sortes de molécules ont été isolées par les industriels de la cosmétique afin de mettre à l’abri nos visages de tels accidents cutanés.
Sous nos étranges contrées, un simple bouton est perçu comme une disgrâce majeure, probablement l’équivalent d’un péché d’il y a plusieurs siècles. Tout en asséchant ma faute à l’aide d’un stick, je considère l’échelle des gravités occidentales : il y a d’abord le bouton, puis loin derrière viennent le Darfour ou le Libéria. Est-ce d’ailleurs si différent pour moi ?
Mes ablutions finies, je peux à nouveau donner le change. Chacun met de plus en plus de soin à dissimuler ses défauts, ses sécrétions, sa condition corporelle. Et on sort dans la rue comme si de rien n’était en reprenant à l’occasion des idées à la platitude toute cathodique. Individus appartenant à une espèce grégaire, nous parlons volontiers le « on », nous parlons cinéma.
Je lui parlerai cinéma.
3
Il est 17 h 10 et les rues sont déjà encombrées par des actifs pressés de troquer leur condition d’esclave salarié contre celle d’esclave consumériste. Je vais être en retard. De nombreux corps s’énervent dans leur carcasse métallique pare-chocs contre pare-chocs devant des feux éternellement au rouge. Tous ces corps sont sortis de bureaux, d’usines où ils ont passé la journée à remuer diverses choses : de l’acier, de la nourriture, du plastique, mais le plus souvent du papier ou comme nous autres les profs, des mots et du vent, en échange de quoi un chiffre leur sera attribué à la fin du mois déterminant le montant de ce qu’ils pourront acheter dans des hangars à bouffe ou à chiffons. Tout en pressant le pas je me plais à observer chez certains d’entre eux les signes du relâchement de la comédie sociale qu’ils viennent d’interpréter. Ils sont sortis de scène. Un cadre à mallette qui leur a fait le coup de l’élégance anthracite au bureau s’est un peu dépenaillé, le col de chemise ouvert sur une cravate desserrée. On devine la présence de miasmes produits par ses aisselles après une journée de chauffage climatisé. Les gestes sont plus lents, plus confus, moins arrogants. Les maquillages et les poses commencent à se défaire, les cheveux à graisser.
Je pousse la porte du café, Marc me l’ayant maintes fois décrite, je n’ai aucun mal à la reconnaître. Laetitia est « à la mode » c’est-à-dire qu’elle sait se parer des derniers tissus et accessoires pour rendre sa chair sexuellement désirable. Elle correspond à l’image que je m’en étais faite : belle, rousse et creuse. Elle porte un large ceinturon de cuir marron qui, par contraste, souligne la blancheur de sa carnation abdominale, découverte, conformément aux usages en vigueur. Son chemisier à lacets laisse entrevoir par de petits losanges la naissance d’une poitrine généreuse. Qui dira enfin que l’attrait exercé par une jolie paire de seins est aussi irrésistible que celui de la force gravitationnelle ? Il me faut jeter une passerelle entre nos deux corps à l’aide de mots et d’expressions reçues.
« Ton look c’est pompé ou perso ? »
Son « Tu kiffes ? » situe d’emblée le niveau des débats. Je risque donc un « Grave » en espérant ne pas me faire démasquer par excès de zèle. Mais ça passe comme un SMS dans sa carte SIM.
— Et tu branches toujours comme ça les ex de tes amis ?
Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Si tu t’es pointée c’est que t’as sûrement aussi une idée en tête du genre tringle à rideau ou trombone à coulisses. Je réponds calmement :
— Non, j’te promets que c’est la première fois. Mais Marc m’a si souvent parlé de toi dans la série, elle déchire, c’est la plus canon du campus, que pour ne rien te cacher j’avais trop envie de te connaître.
— Faut dire que j’me donne du mal, la cosméto c’est vraiment mon truc, là je suis en psycho mais je me galère sévère aussi bien en amphi qu’en TD. Je pense que je vais me réorienter vers un taf d’esthéticienne, tu vois, un diplôme comme ça.
Je songe à son éventuel « taf » d’esthéticienne qui la mettra directement aux prises avec les mystères de la Nature et de la Création lors des séances « d’épilation du maillot ». À ma modeste mesure, j’ai compris, comme Courbet, qu’il y a des poils qui poussent autour du sens de la vie. La misogynie de Marc dont elle a dû souvent faire les frais me revient en mémoire. Il m’avait encouragé, l’air goguenard, à la complimenter avec un « tu verras, avec elle plus c’est gros mieux ça passe », expression du probable seul second degré auquel il ait accès. Sur le moment ça m’avait choqué, qu’est-ce qu’il a pu foutre avec une fille qu’il méprisait. Était-ce seulement pour la baiser ? Pourtant il me faut bien admettre qu’en ce moment les raisons qui me poussent à lui faire la causette sont sensiblement du même ordre. Il faudra que je réfléchisse un jour une fois pour toutes à l’emprise de mes gonades sur le cours de mon existence, mais là le moment est mal choisi, aussi je continue d’en rajouter :
— Tu peux pas taffer dans un salon, tu vas refiler des complexes aux vioques dont tu t’occuperas. Pourquoi tu tenterais pas un truc dans le cinéma ? Tu vaux largement une… je cherche le nom d’une pouffiasse hollywoodienne que je n’ai jamais vue mais dont je sais qu’elle est « ciblée » jeune public, une Krystal Atilara.
— Waouh, arrête là, tu deviens lourd.
Quoiqu’elle s’en défende, je l’ai touchée.
— Sinon c’est quoi ton prénom déjà ? Alors Sylvain tu fais quoi dans la vie ?
Mon physique ne lui a pas déplu, sinon elle m’aurait déjà « Téj ». Je devine en outre que la révélation de mon petit pouvoir d’achat qui suivra, attisera davantage encore son intérêt.
— Je suis prof.
Elle, méfiante, sans doute des réminiscences d’humiliations subies dans un contexte scolaire.
— De quoi ?
— De philo.
— Ah trop cool, j’avais une prof de philo en terme qui m’adorait, j’étais une des seules à l’écouter. C’était chouette mais quel souk ! La pauvre, elle avait pas l’air de s’éclater
Ce qu’elle me raconte là ne m’étonne guère. Au fil des années j’ai dû apprendre moi aussi à composer avec un public qui est passé d’une indifférence résignée à une franche hostilité. Ainsi dans des séries dites technologiques, certains élèves conscients du chômage qui s’offre à eux comme principal débouché m’obligent même à réduire le contenu de mon enseignement à un seul et unique cri poussé de septembre à juin : Silence !
Je la questionne sur son nouveau « copain » afin de jauger ses intentions.
— Et ton mec, il fait quoi ?
Elle prend l’air renfrogné.
— Tu sais je sèche pas mal la fac à vrai dire, il fait rien alors il m’empêche souvent d’y aller. La plupart du temps on regarde des films, surtout d’horreur ou bien on traîne en ville. Y’a des moments j’en ai un peu marre de tout ça, en plus il m’a refilé un herpès.
Qu’est-ce qui me vaut ces confidences ? Me signifie-t-elle que je suis un remplaçant possible ou notre différence d’âge l’a-t-elle amenée à projeter « direct » sur moi un schéma œdipien ? Son aveu médical me laisse perplexe également. J’ai peut-être envie de ses muqueuses génitales mais certainement pas des souches virales ou bactériennes qui ont pu les coloniser. Cependant elle est foutrement jolie, et puisqu’elle aime le cinéma d’horreur j’entreprends un résumé de L’Antre de la folie de John Carpenter en sacrifiant l’émotion esthétique pure et désintéressée que j’avais éprouvée face à ce film sur l’autel de mes stratégies d’accouplement. C’est ainsi. Carpenter ou Kubrick, même Mozart et Mendelssohn en leur temps finissent tous par devenir des passeports pour le pénis. C’est d’autant plus paradoxal que leurs œuvres, par un travail de sublimation, reposent sur des triomphes provisoires sur l’instinct, sur des efforts renouvelés pour s’arracher à l’attraction des parties génitales. Ainsi en un retournement dialectique de la catharsis, pour le séducteur, les produits artistiques de la sublimation servent à assouvir l’instinct auquel précisément ceux-ci se sont arrachés.
Tel est bien le but inavoué des visites de musées ou des concerts, lors des phases d’approche ou de consolidation. Bach ou Velázquez finissent par être ravalés au rang d’outils dérisoires d’une parade nuptiale. Des phases de médiation entre les culottes.
***
Mon récit du film de Carpenter l’a « scotchée » surtout une scène caractéristique de l’univers de psychotique du réalisateur, où le héros, pour échapper au lynchage d’une foule de zombies parcourt quelques centaines de mètres après de spectaculaires demi-tours pour se retrouver, malgré ses efforts, toujours au milieu d’eux. Finalement les pires histoires peuvent très bien servir de matériel d’excitation. Elle enchaîne :
— Qu’est-ce qui te plaît chez moi ?
Elle est bien sûre d’elle, il est vrai que je l’ai comparée cinq minutes plus tôt à une pouffe connue et que je ne me serais pas donné tant de peine avec mon histoire si j’étais resté insensible. Je l’imagine bien cette Laetitia, lassée de contempler dans les vitrines le reflet de son auto-satisfaction narcissique. Elle a sûrement envie pour changer que je lui lustre l’ego verbalement. Selon toute vraisemblance ni Marc, ni son actuel, ne sont du genre à jouer les troubadours. Mû avant tout par un souci d’efficacité, je m’inspire de l’argumentaire excessivement laudatif pour des savons et des antirides matraqués par les spots pour lui servir cette élogieuse bouillie : « Je trouve que ta chevelure est d’une brillance sans pareille. Ta peau est lumineuse et sous cet éclairage son éclat est encore ravivé. Ton ovale parfaitement dessiné, le galbe rebondi de tes pommettes, tout cela te donne une allure folle. Bref, si après tant de mecs je m’intéresse à toi, c’est sûrement parce que tu le vaux bien. »
Une vascularisation excessive de ses joues y dessine des plaques de rougeur diffuses. Quoique plus âgée Laetitia est assez représentative de la majorité des adolescentes que j’ai pu accueillir dans mes classes : tout dans l’apparaître et rien dans l’arrière-boutique. Lorsqu’il m’arrive de découvrir leur personnalité, comme c’est maintenant, le cas je reste stupéfié de son manque d’épaisseur. Chacun passe à présent si longtemps, se conformant aux injonctions marketing, à cultiver les apparences qu’on assiste à une migration de l’être vers la peau. La subjectivité sommée d’être expulsée vers l’extérieur est rendue visible. C’est effrayant, mais aujourd’hui voir quelqu’un c’est le voir presque en entier. Pour Laetitia cela ne fait pas un pli : sa surface c’est sa profondeur. Elle me sert un babillage où surnagent quelques grumeaux de la sous-culture médiatique : une galerie de chanteurs, de films et d’émissions télé pour esprits pubères prêts pour la standardisation consumériste. J’ai l’impression que même en secouant sa tête dans tous les sens comme une tirelire, je ne pourrais au mieux en extraire que des fragments de magazine. Je ne suis pas indifférent à son sort, elle fait partie d’une cohorte d’enveloppes corporelles presque vides, ballottées au gré des situations, qui n’ont plus d’idées mais des appétits déclenchés par des cabinets comme Havas ou Publicis. Je devrais peut-être m’investir auprès d’elle, l’aider à acquérir quelques rudiments d’un système immunitaire critique dont je me suis moi-même péniblement doté pour éviter que ses derniers vestiges de subjectivité intacts ne s’évaporent sous les verrières commerciales. Seulement là, je suis incapable d’un tel désintéressement. Je la désire.
Je ne me doutais pas que le pire était à venir. Soudain le fond sonore du café, une radio qui diffuse jusqu’à la nausée la même play-list depuis quinze ans composée de « golds » des années 70-80 déverse une pollution d’une puissance ravageuse qui s’impose aux conversations. La semaine d’avant, dans une boutique, un gamin conscient confusément de la charge toxique de cette même scie musicale, abusant de l’impunité de son âge et de la trompeuse innocuité de la situation, se dandina de manière obscène face à moi, la fredonnant tout en me scrutant d’un œil torve. Il devinait que son « Alphonse Green, mon nom est Alphonse Green », aux sonorités hypnotiques et écœurantes qui entrent dans la mémoire comme un scalpel dans le cervelet pouvait malmener les sensibilités. Il avait dû sans doute lui-même subir cette violence acoustique qu’il dépassait en se l’appropriant. Relayant le mal jusqu’à s’en rendre complice, il s’était servi de ce qui l’avait sadisé pour sadiser à son tour. C’est sans doute ainsi que dans une dynamique sado-masochiste se propagent dans les foules les gimmicks, scansions rap et autres jingles qui composent le torrent médiatique odieux qui emporte nos vies. Laetitia aussi se met à fredonner Alphonse Green, mais doucement, discrètement, sans atténuer toutefois malgré son timbre sensuel les effets délétères de cette bombe neuro-acoustique.
Deux tables plus loin un dadais à casquette reprend le refrain l’air ravi. Il y aura toujours des milliers de victimes consentantes pour dodeliner immédiatement du chef à la sortie du nouveau tube, du dernier jingle et Laetitia en fait partie.
— J’ai envie de te revoir, Bastien est jaloux mais je le calcule comme je veux. Demain il sera à Paris. Je crois qu’il ne rentrera pas le soir.
Elle me donne son adresse contre deux bises qui sentent bon la peau à la vanille.
— Tu n’as qu’à passer chez moi, je te ferai goûter une spécialité.
***
Dépourvue d’arrière-pensées, Laetitia parle certainement à l’unisson de son inconscient.
4
Je sors dans le noir, prudent avec le nouveau revêtement piétonnier qui présente le double avantage d’aveugler par réverbération l’été et de glisser par temps humide. Forcément il faut qu’il se mette à pleuvoir avec bourrasques et froid. Je m’abrite sous une devanture où quelques trempés ont également trouvé refuge. Je crois que sans nous l’avouer nous apprécions tous ces moments de solidarité pluviale arrachés à l’hostilité coutumière qui créent des complicités éphémères sous ces arches improvisées.
Ce n’est qu’au bout d’un moment que je remarque la charmante aux cheveux bruns sur ma droite, le nez fourré dans le col de sa veste. Un regard d’une fraction de seconde me suffit à la trouver jolie. Le vent se calme, les passants pressés de retrouver leurs murs désertent un à un l’endroit. Deux beautés coup sur coup, c’est la loi des séries me dis-je. J’interprète son assiduité alors que la pluie se fait bruine comme un encouragement.
— Bonjour, je vous ai déjà croisée à plusieurs reprises.
Elle me jette un regard noir suffisamment éloquent pour se dispenser d’une parole redondante. Mais en même temps on ne sait jamais, je décide donc, au cas où, de continuer :
— Vous êtes étudiante ?
— Est-ce que je suis obligée de vous répondre ?
— Non bien sûr, rien ne vous oblige à quoi que ce soit.
— Eh bien voilà, je ne vous réponds pas. Pourquoi vous me parlez d’abord, je ne vous connais pas vous.
Elle s’éloigne d’un pas décidé me laissant comme un con avec une rapide explication de texte que je mène jusqu’à l’hémorragie narcissique. Je ne vous connais pas = je n’ai pas envie de vous connaître = tu n’es porteur d’aucun caractère physique qui pourrait m’en donner l’envie. Jeté = déchet.
Je sais bien que s’il est difficile d’aborder ce n’est pas par crainte d’essuyer un refus, l’enjeu est même loin de se résumer seulement au gain ou à la perte d’une relation, source éventuelle de plaisirs relationnels, plus rarement physiques à venir. L’enjeu c’est surtout d’être reconnu ou bien nié par l’autre. Dans cette situation les paroles ont moins une valeur signifiante qu’une fonction phatique. C’est avant tout son corps, son visage et pas soi que l’on présente. Prendre un vent sévère comme celui qu’elle vient de m’infliger cela revient à me débouter, me refuser dans mon intimité la plus viscérale.
— Dans mon ADN même, me suis-je exclamé, conscient d’avoir saisi au vol la fraction d’une vérité dont la totalité vient une fois encore de m’échapper.
Ce discrédit express jeté sur ma personne m’a coûté quelques points de capital confiance. Il faut que je les retrouve au plus vite avec une jouvence musicale : un disque des Smiths ou en appelant mon frère d’amitié, Benji, qui voue au groupe de Manchester la même admiration.
***
En ville les trois ou quatre mêmes scènes vespérales se rejouent : l’habitué qui fait la fermeture du Kent où il croit à tort être infidèle à sa solitude, un jogger enrobé qui court après une image idéale de lui-même, des adolescents s’apprêtant à avaler les promesses carnées de futures tumeurs, accompagnées de frites aux exhausteurs de goût, préludes à des images américaines de situations débiles où un monde qui n’en vaut pas la peine sera une nouvelle fois sauvé. Plus loin un couple de sortie ne sait pas encore qu’ils ne vieilliront pas ensemble. Tout en les relevant je devine que de semblables stéréotypes se jouent au même instant, dans d’autres villes, dans d’autres régions, dans le pays tout entier. Chacun interprète grosso-modo la même partition avec les mêmes mots, moi y compris dans ma position du « promeneur-au-regard-lucide-qui-prend-des-notes ». Vouloir échapper à la conformité des comportements est pratiquement impossible et puis du reste, à quoi bon ?
Les modèles de printemps qui ornent depuis quelques jours les mannequins plastiques de la plus grande vitrine amiénoise de prêt-à-porter ne m’apportent aucune consolation. Les couleurs sont vives, et les textures portent sûrement des noms complexes : élasthanne, polyamide synthétique, résultats d’assemblages moléculaires élaborés qui ont dû réclamer des efforts considérables. Toute la tragédie de notre espèce se trouve résumée là : nous avons étendu notre emprise technologique sur l’ensemble du réel, isolé des polymères à partir de dérivés d’hydrocarbures afin de créer de nouveaux tissus. Et tout cela pourquoi ? Pour fabriquer en quantités industrielles des moule-seins et des moule-fesses aux motifs chatoyants, des moule-burnes seyants également qui inciteront ceux qui les porteront à s’accoupler. De cette façon surviendra demain une nouvelle génération d’humains qui étendra davantage encore dans l’espace et le temps son travail de transformation de la matière tout en se suscitant entre eux de nouvelles envies de copulation. Ainsi, cette expression admirable de l’intelligence qu’est l’industrie chimique se met-elle au service des instincts les plus primaires.
***
Je trouve une formule pour en parler à Ben dès mon retour : le génie humain au service de la baise sur fond d’agonie des 2/3 du Tiers-monde. Je te leur aurais bien pourri, moi, s’ils me l’avaient confié, leur budget pub de merde.
5
Les chants les plus désespérés…
Sont aussi les plus vrais.
En rentrant je trouve mon affiche de THX 1 138 pliée en deux sur le sol. Je jette un coup d’œil inquiet aux alentours mais je rationalise vite en découvrant sur le mur des taches d’humidité. En la recollant, des images de ce film me reviennent, une histoire de dictature high-tech avec des rues et des habitations virginales, le contrôle des pulsions étant assuré par les téléviseurs et les calmants. Une sorte d’épure à peine caricaturée, me semble-t-il, de ce qu’on vit maintenant. Une scène surtout m’avait marqué, celle du confessionnal informatique débitant à contretemps d’une voix faussement compassionnelle des « c’est pas grave », « ça va passer » à des pénitents déprimés. Une fonction pas si éloignée, en somme, de celle d’un téléphone qui sert aussi à s’épancher de ses peines dans des oreilles plus ou moins attentives… Seulement à la différence de la machine de ce film, l’écoute de mon ami est d’une toute autre nature, complice et bienveillante.
— Ça va Ben ?
— Ouais ça fait plaisir de t’entendre. Je suis sur un nuage, j’ai tiré le frère de Maurad de taule, tu sais pour l’histoire du casse à Épinay. Tu te rends compte du pouvoir des mots. Il était en cabane, j’arrive, j’avais bien troussé ma plaidoirie je dis pas, et il repart libre comme l’air. Mais attends, le plus fort c’est qu’ils vont devoir lui verser des indems.
— Le braquage c’était lui ou pas ?
— Ça, c’est pas ma partie. J’ai un client, je le défends du mieux possible.
Décidément, les rouages d’une justice où on ne s’applique pas à mobiliser tous les moyens pour établir les faits, où surtout la nature de la peine infligée dépend des qualités oratoires et par conséquent aussi de la forme, du sommeil et probablement même de l’alimentation du gladiateur juridique qu’on s’est choisi m’échapperont toujours. Pourtant, malgré toutes ces préventions, je continue de vouer une admiration sans bornes aux personnels des tribunaux, plus spécialement aux juges du pôle financier. Certes, je sais qu’avec les moyens qu’on leur alloue leur utilité est plus symbolique que réelle, mais leur persévérance dans leur combat perdu d’avance me bouleverse littéralement. Enfant déjà j’adorais regarder les Incorruptibles
— Si tu m’appelles au boulot c’est que ça ne doit pas aller. Vas-y, j’ai une dizaine de minutes. Fais-moi un pitch.
Je m’en veux de le déranger en pleine journée, malheureusement, pour le moment, c’est tout ce que j’ai trouvé pour aller mieux.
— J’aimerais te donner une idée de l’étendue de mon désarroi.
— C’est facile, il suffit que je pense à celle de ma patience avec toi.
— Merde alors, tu veux que je raccroche ?
— Mais non voyons. Comme si tu ne savais pas que te taquiner c’est la meilleure façon de t’aider à reprendre pied. Vas-y je t’écoute.
Peut-être mais par où commencer ? Tout se bouscule d’un coup dans ma tête. À défaut d’autre chose je lui balance en vrac quelques-unes des horreurs que j’ai trouvées récemment dans les journaux, et dont je comprends de moins en moins comment il est possible de faire avec.
— Tu savais que les chercheurs des grandes marques de cosmétique continuent de verser de l’acide chlorhydrique dans les yeux des lapins pour mesurer la bonne tenue d’un rimmel, que les généticiens font pousser des oreilles humaines sur le dos des souris ou créent des espèces de saumons et de porcs plus gros que leurs congénères sauvages, certes rentables pour l’industrie, mais dont les organes modifiés transforment leur existence en calvaire, qu’on estime à deux milliards le nombre de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté pendant que dans le même temps la fraude fiscale qu’organisent les multinationales est en constante augmentation. Des centaines de milliards qui échappent comme ça aux caisses des États. Dire qu’avec cet argent on pourrait bâtir des sociétés plus solidaires, pacifiées. J’ai parfois l’impression que tout ceci n’est pas réel, que pour être aussi imparfaite la réalité est une sorte de construction, un jeu conçu non par un malin génie comme l’écrivait si joliment Descartes mais par une espèce d’enfoiré parfaitement vicieux Et puis comme à chaque fois je me demande comment tu fais pour t’arranger avec ça.
Je m’arrête net, la pression est brusquement retombée
— Bon, et c’est quoi ton programme, nous rejouer le Feu follet ? Le monde est comme il est et on n’y changera rien. De toute façon c’est un peu tard pour te prendre pour Che Guevara tu crois pas ? Dis-moi plutôt ce que tu comptes faire ce soir.
— Comme d’hab au risque de te décevoir, ma revue de presse pour alimenter mes déceptions. Certains sont philatélistes, moi je classe les saloperies par genre : Criminalité financière – Inégalités des richesses – Corruption – Atteintes à l’environnement – Conditionnement médiatique. De quoi te permettre d’instruire un dossier à charge contre l’humanité entière. J’ai bien conscience que c’est se complaire dans l’impuissance, qu’avec mes découpages je suis à peine plus actif qu’un téléspectateur qui avale ses nouvelles sans broncher, mais tu sais bien que je ne le fais pas par besoin de distraction, ou pire encore, pour m’estimer au final satisfait de mon sort. Classer toute cette boue puisqu’il m’est impossible de l’ignorer ça me permet de ne pas me laisser engloutir par elle, et puis j’ai toujours mon projet de composer un jour une esthétique du mal. Il peut prendre des formes si étonnantes, si variées. Tant que la curiosité l’emporte sur le dégoût, c’est que mon instinct de conservation n’est pas si entamé, non ? À ce propos j’ai rencontré une fille.
— Eh ben voilà… quand tu veux… Raconte un peu.
— Rousse, les cheveux longs et lisses. La peau laiteuse évidemment avec des taches de son à craquer sur ses joues et autour de son nez pointu. Mais tu sais Ben, je pressens clairement que ça ne sera pas toujours une compensation suffisante de pousser ma vie d’éjaculation en éjaculation. Depuis le départ de Sandra, j’ai l’impression que quelque chose s’est détraqué avec le sexe. Je me sens moins dupe de l’excitation, moins concerné.
— Laisse-moi rire, tu verras ça lorsqu’elle sera désapée et qu’elle posera ses bras d’Ondine sur tes épaules.
— Ouais, tu as sans doute raison. J’ai rendez-vous demain chez elle. Pour une première intervention sous anesthésie sentimentale, qui sait.
— Je vois. Tu me tiens au courant et n’hésite pas si tu as besoin de quoi que ce soit…
— Justement. Je sais pas si tu pourrais me trouver une photo de Van Ruymbeke, j’ai eu beau chercher dans mes papiers. J’en ferai un agrandissement pour l’accrocher au mur. Ça me changera de toutes ces tronches de cake que je découpe à longueur d’année pour mes dossiers. Pouvoir poser les yeux sur le visage d’un chevalier blanc, par les temps qui courent, ça me réconfortera.
— C’est comme si c’était fait. Hasta luego amigo.
— À bientôt Ben.
***
Là si je m’écoutais c’est le coup de blues assuré, alors pour m’occuper je fais le tri dans mes prospectus qui, en ce début février, célèbrent déjà Pâques en une kermesse chocolatée écoeurante. Si elle avait été là, pour aérer notre couple, on serait sortis : c’était soit le cinéma ou alors chez des amis avec la part de médisance et d’hypocrisie que comportent ces soirées où on se congratule ostensiblement tout en tenant les comptes des défauts de ses hôtes.
Il faut bien admettre que ce retour au calme a parfois du bon.
***
Avant de fermer les volets, j’observe un instant la voisine de la maison d’en face qui frappe son paillasson contre sa façade, violemment, bien au-delà du nécessaire. En plus ce n’est pas la première fois que je la vois s’acharner comme ça. C’est sûr que c’est un exutoire sans danger. Chacun se venge comme il peut.
6
La télé… Ces temps-ci j’en ai soupé mais à défaut d’autre chose… C’est la fin du journal, cette série de clips qu’on regarde pour savoir soi-disant « ce qu’il en est ». Je déteste le principe de ce qu’on appelle « la grand-messe », expression qui révèle comment la supposée finalité informative du programme est subordonnée à une communion autour d’un même contenu. La famille médiatique française partagée entre Télé.1 et TV.2 dîne ensemble au-delà des séparations murées des cités HLM ou pavillonnaires. Combien de charognards parmi elle se délectent-ils de l’exposé rapide, spectaculaire et donc distrayant des catastrophes de ce jour, baumes hypocrites de leurs propres souffrances ?
Je scrute le visage de la reine du vingt-heures pour plagier les titres d’une presse magazine toujours prompte à désigner nos maîtres. Elle est revêtue d’une obscénité Chanel, poudrée et maquillée par une équipe de pros qui parvient avec talent à combler ses rides. Venir lire un prompteur sur lequel défile le résumé de quelques-unes des plaies les plus récentes infligées au genre humain, en tailleur griffé, affectant de temps à autre par une chorégraphie faciale millimétrée quelques signes discrets de compassion m’a toujours paru immonde, mais là, sous mes yeux, pour la première fois, un évènement d’une importance extraordinaire : le masque, lentement, commence à se défaire. Décomposée, d’une voix blanche et chevrotante, elle nous lit une dépêche qui apparemment la bouleverse au point d’en retenir ses larmes. Une navette spatiale s’est écrasée et ses occupants ont tous péri dans le crash. Quel lien a-t-elle avec ces hommes ? Pourquoi cette sensibilité trempée aux dures atrocités d’un monde sans pitié, dégluties presque sans ciller lors de son mi-temps de luxe, a-t-elle craqué précisément face à cette tragédie ? Est-ce lié aux répercussions probablement désastreuses de l’accident sur la poursuite du programme spatial américain ? J’apprendrai quelques temps plus tard qu’on l’avait informé au cours de ce direct du limogeage de son ami d’alors de la direction d’une chaîne concurrente, licenciement accompagné, cela va de soi, d’un golden parachute de plusieurs centaines de milliers d’euros.
À chacun ses peines.
Encore sous l’effet de surprise, je reste captif des spots qui suivent alors qu’en temps normal j’évite soigneusement ce dressage. Une actrice américaine à la fortune estimée proche d’un PNB d’Etat africain tente de me persuader, vainement, des vertus lissantes et raffermissantes d’une crème antiride. La dédaignant, je songe avec nostalgie à la télé de mon enfance, trois chaînes mais infiniment plus riches que toutes celles d’aujourd’hui. J’ai eu la chance précoce de voir des Capra, Bresson, Antonioni à 20 h 30. La gravité des Dossiers de l’écran, la liberté de ton de Droit de réponse. Je me souviens d’une des premières retransmissions en différé de Télé.1 depuis le théâtre d’Epidaure d’un Œdipe roi en sous-titré. C’était un mardi de 1977.
Je consulte la page des programmes de ce jour : Les 102 dalmatiens avec une interprétation hystérique de Sarah Gloss et Gérard Parlesable entraperçus dans une annonce. Du foot sur TV.2. TV.3, un téléfilm estampillé service public avec en photo un kiné presque aussi crédible que moi en haltérophile. La 6 propose un concours de danse entre sous-célébrités. Les chaînes ont dépolitisé leur grille.
