La cire et le feu - Sandrine Spycher - E-Book

La cire et le feu E-Book

Sandrine Spycher

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Beschreibung

Un cadavre a été découvert au pied de la cathédrale de Lausanne, pendant les préparatifs du 50e anniversaire du Festival de la Cité.
Tiraillé entre cette affaire chargée de secrets et la dépression de son meilleur ami, l’inspecteur Sauge devra user de toute sa patience et de son intuition pour résoudre le mystère.
Au fil de l’enquête, que l’on suit pas à pas dans les vieux quartiers de Lausanne, des vies à l’apparence banale se voient bouleversées à jamais. Quand justice et mensonge dansent main dans la main, il suffit d’un rien pour basculer dans les sombres méandres de l’âme humaine…

La cire et le feu souligne les dérives de la société lausannoise sur fond d’enquête policière. Prostitution, immigration et aide aux minorités : autant de thèmes qui se mêlent aux émotions intenses des protagonistes.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Habitant à Lausanne, Sandrine Spycher est journaliste et blogueuse. Grande lectrice et fan de polars en tout genre, son blog Je lis des polars lui a donné envie de passer de l’autre côté du miroir. Le 2e Prix RomandNoir lui offre l’opportunité de se confronter aux lecteurs et de publier son premier livre, "La cire et le feu".

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Seitenzahl: 182

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Mise en page : Graphic Hainaut

Couverture : Wikipédia / Pkoppenb – Karine Dorcéan

 

ISBN :978-2-931008-27-0

 

Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.

 

à Clémencein memoriam

Prologue

Assis à la table du café, le jeune policier profitait du léger courant d’air créé par le passage des véhicules le long de la terrasse. La canicule sévissait en vagues toujours plus rapprochées dans la capitale vaudoise. Les quais d’Ouchy prenaient alors des allures de fourmilière humaine et les parcs étaient recouverts de corps en maillots de bain. Le flic préférait de loin rester à l’ombre. Tranquillité. Boisson fraîche. Journal.

 

Juillet amène sa chaleur et ses arts à la Cité

Lausanne > Le Festival de la Cité mise sur une programmation éclectique pour faire vibrer les scènes lausannoises pendant 6 jours.

Du 12 au 17 juillet, Lausanne se colorera comme chaque année des teintes du Festival de la Cité. Sous la canicule annoncée, le festival réinventera la ville à travers plus de 90 prestations mises en place pendant près d’une semaine. Un programme des plus alléchants avec, pour cette édition, la participation exceptionnelle de l’artiste allemand Niels Amadeus Lange, très en vogue dans le monde de la performance. Il proposera Über mich, une performance intimiste dans le cadre atypique du Tunnel. Ce sera à découvrir vendredi et samedi soir à 20 h 30.

Hormis les superstars internationales, le festival invite, comme à son habitude, des artistes locaux et talentueux. Parmi eux, citons notamment le collectif genevois Old Masters qui revient avec une œuvre tout en déconstruction et déstabilisation, et toujours profondément poétique. Le groupe lausannois Mind Spun animera la soirée du jeudi au Grand Canyon avec un concert vernissage de son nouvel album, sur des notes rock mêlées au son du saxophone. Côté jeune public, c’est dans le Jardin du Petit Théâtre que la Cie La Scam fera rire vos bambins dans un spectacle interactif autour du thème des voyages.

Une semaine de festivités riches en couleur et en harmonie. Musique, danse, théâtre, tous les styles sauront vous séduire et vous surprendre au Festival de la Cité. sp

Festival de la Cité, du 12 au 17 juillet. Informations et programmation complète : festivalcite.ch

 

Le policier reposa le journal. Il pressentait que la semaine serait chargée.

Chapitre 1

Guillaume se réveilla en sursaut. Haletant, il se maudit intérieurement de s’être assoupi. Pourvu qu’il n’ait pas manqué l’heure. Il se leva en hâte et consulta sa montre. Une heure et cinquante-sept minutes. Il s’en était fallu de peu. Comment réagirait Renato si la tâche n’était pas menée à bien pendant ses vacances ? Guillaume préférait ne pas y penser.

Il alluma la bougie de la lanterne qui s’était à nouveau éteinte toute seule. La mèche se noyait bien vite ; il lui faudrait penser à la remplacer. Renato tenait à respecter les traditions : la lanterne éclairée à la bougie et le chapeau noir étaient indispensables pour le job. Mais où était donc passé le chapeau ? Guillaume s’énerva alors que les secondes s’égrainaient. Il ne pouvait pas sonner sans chapeau. Et, surtout, il ne pouvait se permettre de le faire en retard.

Enfin, à la lueur de sa bougie, il trouva le chapeau, le mit fièrement sur sa tête et sortit dans la chaleur de la nuit. Encore un mois de juillet caniculaire. Ce n’en était que la première semaine. Bientôt, la canicule apparaîtrait en juin, puis en mai, rongeant le printemps un peu plus chaque année. Des scientifiques et des pessimistes n’avaient pourtant cessé de mettre le monde en garde depuis des décennies. Les catastrophes s’enchaînaient de l’autre côté de la planète. Mais le Suisse moyen n’avait que faire des autres faces du globe. Ce n’est que lorsque de violents orages et inondations avaient coûté plus de vingt-cinq millions de francs pour les dégâts causés à Lausanne qu’on avait réagi. Du moins, un petit peu. Le temps de tout remettre à sa place.

Guillaume s’appuya contre la pierre en s’éclaircissant la voix.

— C’est le guet ! hurla-t-il dans le vent. Il a sonné deux ! Il a sonné deux !

Traînant ses pieds encore endormis d’un coin à l’autre du beffroi, il répéta son appel dans l’obscurité si lumineuse de la Cité. Un bruit attira alors son attention en bas. Il se pencha et crut apercevoir une ombre courir, ou peut-être voler, du côté du mudac1. Sans doute un chat perdu. Guillaume releva les yeux. La bougie s’éteignit, la mèche à nouveau noyée dans la cire. Curieusement, le manque de lumière près de son visage permit à Guillaume de mieux voir. Une ombre encore. La même ? Non, celle-ci ne volait pas. Elle était étendue, flasque, sans vie. Sans vie ? Un cadavre ?

Guillaume paniqua, recula pour détacher ses yeux du vide, trébucha et tomba à demi assis contre la porte de la loge. Il entra, se défit du chapeau énorme tout en abandonnant la lanterne. Il récupéra sa lampe de poche, tant pis pour la tradition, car après tout, le job était fini après deux heures. Dévalant les cent cinquante-trois marches qui le séparaient de la sortie, il ne pouvait chasser l’image de l’ombre immobile au pied de la tour. Une curiosité malsaine le poussait à savoir si, vraiment, ses yeux avaient vu juste.

Il étouffa un cri.

Vite : natel, numéros favoris, Pedro.

— Oui ? fit une voix rauque et endormie à l’autre bout du fil.

— Pedro, je sais pas quoi faire.

— Qu’est-ce qui se passe ? C’est quelle heure ?

— Deux heures. Il y a un mort.

— Quoi ?

— En bas de la tour, il y a un mort.

Guillaume gémissait, paniquait, bégayait. Il se rendait bien compte que ses indications étaient mal formulées, mais il peinait à trouver les mots pour décrire l’homme étendu sur le sol devant lui.

1. Musée de design et d’arts appliqués contemporains.

Chapitre 2

Face à l’état de panique si violent de Guillaume, Pedro avait tout de suite fait le déplacement à la cathédrale de Lausanne. Il s’était fait accompagner de deux hommes en uniforme. L’heure tardive – ou était-elle matinale ? – avait pour avantage d’offrir des routes presque désertes. Aucun besoin d’actionner le gyrophare strident que Pedro détestait tant.

La mine défaite de Guillaume avait fini de réveiller Pedro. Le pauvre guet remplaçant tremblait de tous ses membres malgré la nuit tropicale. Debout au pied de la tour du beffroi, il tenait toujours son téléphone d’une main lâche qui tombait le long de son flanc comme le pendule cassé d’une vieille horloge à coucou depuis trop longtemps épuisée de sonner les heures nuit après nuit. Son crâne chauve par endroits était baigné d’une fine sueur qui reflétait l’éclairage public. Pour peu, on eût dit que l’homme était auréolé. Pedro s’approcha de lui en contournant le corps.

— Ça va aller ? lui demanda-t-il en le prenant par le bras pour l’éloigner.

— C’est ma faute, répondit Guillaume dans un gémissement.

— Comment ça ?

— S’il a sauté, c’est qu’il a pu entrer et grimper. J’étais là-haut et j’ai rien vu ni entendu. Mais je me suis endormi entre une et deux heures. J’aurais jamais dû m’endormir.

— T’inquiète pas, Guillaume, voulut le rassurer son ami. Tiens, viens par là. Sylvain va s’occuper de toi pendant que je m’occupe de lui.

Un des policiers sourit à Guillaume qui lui répondit par un signe de tête hésitant. Ils s’éloignèrent en faisant le tour de la cathédrale, puis s’assirent sur un banc non loin de la rue Cité Devant. Pendant ce temps, Pedro se penchait sur le corps. Un jeune homme, la vingtaine probablement, avec de longs cheveux blonds et un regard figé, vide. Mort. Étendu sur le dos au pied du beffroi, il semblait diriger ses yeux vers le ciel dans un dernier espoir de sursis. Pas une prière, non. Il n’en avait pas eu le temps.

Pedro se redressa et regarda lui aussi vers le haut de la tour. Il pinça les lèvres, se mordant légèrement la peau comme il avait la mauvaise habitude de le faire lorsqu’il réfléchissait. Le jeune homme était allongé à l’angle de la tour. Une position étrange pour quelqu’un qui aurait sauté depuis le sommet. Même en cas de fort vent, le corps n’aurait pas été dévié à ce point de sa trajectoire inéluctable vers la mort. D’autant plus qu’il était musclé. Un physique de nageur, pensa Pedro.

Le deuxième policier qui l’avait accompagné déroulait déjà les rubans de protection. Il semblait avoir compris à l’attitude de Pedro que la zone serait passée au peigne fin à la recherche de traces. Il était difficile de voir quoi que ce soit au milieu de la nuit, mais Pedro avait tout de même alerté l’inspecteur Adrien Sauge qui sortait à l’instant de sa voiture banalisée.

— J’espère que tu as une bonne raison de me réveiller à deux heures et demie du mat, bougonna-t-il.

— Un cadavre au pied de la cathédrale, c’est pas assez bien pour toi ?

— Il a sauté ?

— C’est possible, mais à mon avis, ce n’est pas le cas. Je ne vais pas trop m’avancer à ce stade, pas avant d’avoir pu analyser le décor plus en détail.

— C’est qui ces voix qu’on entend ?

— Sylvain, avec notre témoin.

— On a un témoin ?

— Bah oui. Je ne suis pas descendu à la cathédrale au milieu de la nuit par hasard.

— C’est qui ? Pourquoi il t’a appelé, toi ?

— C’est mon pote Guillaume, un ami d’enfance. Il est le guet auxiliaire de la cathédrale pendant les vacances de Renato Häusler.

— Bon. Je vais lui parler, décida Adrien.

Il marcha en direction des voix. Dans la nuit silencieuse, elles étaient portées par le vent jusqu’à lui. En le voyant, le policier se leva. Guillaume, quant à lui, paraissait ne rien voir. Ses yeux étaient encore écarquillés, sous le choc.

— Il n’a pas dit grand-chose, révéla Sylvain. J’ai essayé de le détendre au mieux, mais c’est pas trop ma spécialité.

— O.K., merci.

Adrien s’assit à côté de Guillaume. Il étendit ses trop longues jambes devant lui et prit un instant pour admirer la cathédrale. Grande, il savait qu’elle le paraissait plus depuis l’intérieur. Et plus encore depuis le sommet de la tour, lorsqu’on regardait vers le bas, voyant le mudac petit et la Riponne lointaine. Adrien aimait voir la vue, partout. Il adorait grimper, monter des escaliers, des sentiers pentus, des routes tellement raides qu’elles semblent verticales. Voir la vue. Puis redescendre et se sentir tout petit. C’était toujours moins drôle, à la descente.

Depuis que son statut s’était métamorphosé de « Adrien » à « inspecteur Sauge » six ans auparavant, il n’était plus monté si haut. Le manque de temps peut-être. Ou le manque de détermination. Détermination à se couper du job, à prendre le risque de louper « l’affaire du siècle », comme celles qu’on lit dans les polars. Alors Adrien courait moins loin. Et pourtant, ses jambes longues comme des échasses n’étaient satisfaites que de cela : fouler la terre avec vivacité dans un ultra-trail au final sinueux et épuisant. Pour nourrir l’addiction, Adrien traversait le parc du Désert. En long, en large et en diagonale, il en connaissait les moindres arbres, les moindres racines.

L’inspecteur se tourna vers Guillaume, qui n’avait toujours pas bougé d’un cil. La vision du corps de l’homme au pied de la tour semblait l’avoir fait soudain basculer de sa quarantaine à un demi-siècle très accentué. Prendre dix ans en dix secondes. Adrien remarqua qu’il serrait son natel entre ses doigts, comme si ceux-ci s’étaient figés sur l’objet. Il songea qu’il serait difficile de le faire parler. Mais Adrien était patient.

— Je m’appelle Adrien, dit-il simplement. Vous, c’est Guillaume, c’est ça ?

Le guet hocha la tête.

— Vous voulez me dire ce que vous voyez ?

— Le mort.

— Mais non, on ne le voit pas depuis ici, corrigea gentiment Adrien.

— Je le vois encore. Partout où je regarde, s’affola Guillaume.

— Décrivez-le-moi.

— Il est blond. Il regarde le ciel. Il est triste.

— Triste ? répéta Adrien avec surprise. Pourquoi ?

— Il se serait pas jeté de la tour s’il était heureux, avança le guet.

— Vous pensez qu’il a sauté ?

Guillaume tourna enfin la tête vers l’inspecteur. Il le scruta comme si une réponse se trouvait en lui.

— Il a pas sauté ? demanda-t-il d’une voix hésitante.

— Je ne sais pas, avoua Adrien. C’est pour ça que je vous pose la question. Vous l’avez vu sauter ?

— Non. J’ai rien vu ou entendu. Mais je me suis endormi entre une et deux heures.

— C’est silencieux là-haut ? voulut savoir le policier en indiquant le beffroi.

— Oui, très. Surtout la nuit. On y dort bien. Mais j’aurais pas dû m’endormir. Je l’aurais peut-être vu si j’étais resté bien réveillé.

— C’est silencieux à quel point ? insista Adrien.

— Très très silencieux. On entend presque les pierres vieillir.

— Si quelqu’un montait et marchait devant la porte de votre loge, vous l’entendriez dans le silence ?

— Ah ça, oui. Et puis, j’ai des bonnes oreilles. Sûr que je l’entendrais, l’intrus.

— Et là, maintenant, vous entendez quoi ?

— La voix de Pedro de l’autre côté là-bas, avec le mort. Il a l’air de parler tout seul. Personne lui répond.

— Parfois, il parle aux éléments.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Il essaie de savoir s’il a sauté ou non.

— Ah.

— Vous en pensez quoi, vous ?

— Je ne sais pas. J’ai rien vu ou entendu, répéta Guillaume.

Chapitre 3

À l’aube, un technicien vint soutenir Pedro dans ses recherches de traces. Maintenant que le jour s’éclaircissait, le travail devenait un peu plus aisé. Pedro avait enfin enfilé ses gants, son masque et ses chaussons. Il regrettait déjà de ne pas les avoir apportés directement pendant la nuit. On le savait et on le répétait : les premières heures sont primordiales dans la recherche et certaines traces peuvent disparaître rapidement.

Adoptant une systématique allant du général au particulier, Pedro commença par reculer pour voir la scène dans son ensemble. Il remarqua quelque chose qu’il n’avait pas vu de nuit. Du sang. Pas une flaque de sang sous la victime qui se serait fracassée en tombant de la tour, mais des écorchures sur ses mollets et ses chevilles. Le jeune homme portait un short en jean et des sandales ; les égratignures semblaient provenir d’un frottement quelconque.

Pedro resta encore en retrait pour fixer l’image dans sa tête. Bien que son statut de chef du service forensique ne lui conférât pas les fonctions d’un enquêteur, il ne pouvait s’empêcher de réfléchir à la scène. Prenant des notes pendant que le technicien attaquait l’endroit avec son appareil photo, il ferait part de ses pensées à Adrien plus tard. Suivant Pedro dans ses réflexions, son collègue resserrait les cadrages des photos. Après avoir immortalisé la scène dans un angle large, il fixa les détails de la position du corps et des taches de sang.

Ensuite, l’important était de prélever le sang et de faire apparaître tout autre indice. En gardant en tête qu’observer une trace n’est pas encore la voir et que tout prélever n’a aucun sens, Pedro s’approcha du cadavre avec précaution, n’osant presque pas le toucher. Accroupi près du jeune homme, il humidifia une moitié de l’embout de son bâtonnet de prélèvement avec de l’eau stérile, laissant l’autre sèche. Il frotta ensuite délicatement le sang avec les deux moitiés, puis scella le tout dans la boîte prévue à cet effet. Il entendait déjà sa collègue lui reprocher d’être trop brusque et d’avoir faussé les indices en déplaçant le corps.

« Quand on parle du loup », pensa Pedro en voyant la légiste arriver. Il termina méticuleusement son prélèvement avant de se lever pour l’accueillir. Elle s’avança avec souplesse, sans quitter le corps des yeux. Ses yeux noirs étaient rivés sur ceux grands ouverts de la victime. Déjà, Susanne tentait de lire en lui.

— Bonjour, dit Pedro.

— Salut, répondit la légiste en se tournant enfin vers lui. Tu as tout prélevé ce qu’il te faut ?

— Oui. Enfin, j’espère. Il est tout à toi, ajouta-t-il en s’éloignant du cadavre.

Pedro sortit de la zone délimitée en lui laissant l’espace de travail. Il se défit de sa tenue de protection. Il avait horreur de porter des gants, quel paradoxe pour quelqu’un bossant dans son domaine. En marchant plus loin vers l’esplanade de la cathédrale, Pedro repensa au coup de fil de Guillaume. Il avait rarement entendu son ami dans un tel état de panique. Les deux hommes avaient fait les quatre cents coups ensemble. « Dos Santos et Jaton, plus fort que la mort ! » Des gamins aux trop grandes ambitions. Pedro sourit en y songeant. Tout cela paraissait si loin.

Il se souvint de la fois où ils avaient voulu escalader le Palais de Rumine pour en chevaucher les statues. Quel âge devaient-ils avoir ? Douze ans ? Quatorze, peut-être. Ils s’étaient mis en tête de passer par la passerelle du cinquième étage, puis de grimper et de rejoindre l’autre côté en traversant le toit du bâtiment. À peine Guillaume avait-il entamé l’escalade que son pied avait glissé de la passerelle. Il était tombé plusieurs mètres plus bas devant l’entrée de la rue Viret. En le voyant gémir de douleur, Pedro avait eu la peur de sa vie. Et si son ami restait paralysé après cette chute ? Mais avec une chance à défier le diable, Guillaume s’en était sorti avec deux côtes cassées, une épaule démise et d’énormes hématomes.

La frayeur leur avait servi de leçon. Plus fort que la mort cette fois-là, mais mieux valait ne pas trop provoquer la chance car elle risquait de changer de camp. Dès lors, les deux acolytes s’étaient trouvé un autre hobby : le foot. Bercé depuis toujours dans le milieu du foot par sa famille portugaise, Pedro voyait cela comme un juste retour aux sources. Il s’imaginait déjà jouer au Sporting. Il avait acheté le maillot numéro sept et arborait ainsi fièrement le nom de Figo partout où il allait. Guillaume, lui, était un fan inconditionnel de Chapuisat.

Pedro apprit d’Adrien que Guillaume avait été raccompagné chez lui. La fatigue et le choc l’empêchaient de mettre de l’ordre dans ses propos. Il confondait ce qu’il pensait avoir vu avec ce qu’il avait vu. Adrien avait donc préféré le laisser aller prendre du repos. Les résultats des analyses sur le corps de la victime lui permettraient de poser les bonnes questions dans un deuxième temps.

— Tu le connais depuis longtemps ? demanda-t-il à Pedro.

— C’est un ami d’enfance. On a été à l’école ensemble.

Adrien était appuyé sur le dossier d’un banc sur l’esplanade. Dos au paysage lausannois, il faisait face à la cathédrale et regardait la légiste travailler.

— Tu penses qu’il a sauté ? s’enquit-il encore auprès de Pedro.

— Répétitives, tes questions, remarqua ce dernier.

— Mais après analyses et réflexions, ta réponse reste la même ?

— Oui. C’est-à-dire non, je ne crois pas que cet homme ait sauté de la tour. Mais attendons l’avis de Susanne.

— Ou allons lui demander, renchérit Adrien en se décollant du banc.

L’inspecteur entraîna son presque double mètre en direction de la légiste. Il était suivi de près par Pedro dont le visage commençait à trahir les signes du manque de sommeil. Susanne se leva en les voyant approcher. Elle resserra sa queue-de-cheval d’un geste expert et rapide.

— Alors, suicide ou pas suicide ? voulut savoir Adrien.

— Ça, je ne peux pas encore te le dire. Par contre, il me semble relativement évident que cet homme n’a pas sauté de la tour.

— Relativement évident ? fit l’inspecteur en écho.

— Oui, sourit Susanne en songeant que l’évidence n’était pas la même pour tout le monde. Tout d’abord, il est rare que les gens se suicident en sautant en arrière. En général, on fait face au vide. Et donc, à moins de se retourner dans les airs, il est peu probable que le corps s’écrase sur le dos.

— D’autres indices ? relança Adrien.

— Ses os paraissent intacts à première vue. Je t’en dirai plus après l’autopsie, mais ce corps n’a pas l’air d’avoir été fracassé sur le sol après une chute. Il y a aussi des infimes marques qui pourraient être des traces de strangulation. Mais encore une fois, je te confirmerai ça après une analyse plus détaillée.

— Heure de la mort ?

— Cette nuit, je pense. Mais avec cette canicule, la température du corps prend plus de temps à chuter, je ne peux donc pas être précise à une heure près.

— D’accord. Autrement dit, je suis trop impatient de vouloir déjà tout savoir.

— Comme toujours, Adrien, émit Susanne dans un petit rire qui dévoila ses dents blanches.

— Quelqu’un sait où est Joëlle ?

Pedro et Susanne se regardèrent en haussant les épaules. Adrien avait tenté d’appeler sa collègue mais n’avait obtenu aucune réponse. Il aurait aimé qu’elle soit avec lui pour superviser les démarches. Toutefois, les indices et traces ne pouvaient pas attendre toute la matinée sans se détériorer.

— Bon, décida-t-il, faites ce que vous avez à faire. Je raconte la situation à Joëlle dès qu’elle arrive et on s’appelle dès que quelqu’un a du nouveau.

Les scientifiques acquiescèrent. Pedro s’apprêtait à quitter les lieux en emmenant ses précieux prélèvements. Susanne fit de même en suivant le cadavre au CURML2. Quoi de mieux qu’un tête-à-tête avec un corps au centre de médecine légale pour bien commencer la journée ? Un job que certains auraient trouvé dégoûtant, que d’autres, sans doute influencés par les séries télévisées américaines, auraient trouvé fascinant.

Pour Susanne, ce n’était ni l’un ni l’autre, mais plutôt une étape décisive dans une enquête qui déterminerait la vérité afin de rendre justice. Les cadavres étaient pour elle des lieux d’investigation. Elle ne se r