La Clé - Daniel Tourron - E-Book

La Clé E-Book

Daniel Tourron

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Beschreibung

Cette "Clé" vous ouvrira de magnifiques perspectives de lecture en vous embarquant dans une aventure aux multiples rebondissements où cohabitent le suspense d'un polar haletant, l'ardeur d'une passion amoureuse contrariée, la chaleur d'une belle amitié et dans laquelle, à l'ignominie des malfaiteurs, s'opposent charme, solidarité et humour. Dix-huit ans après avoir échappé, de justesse et grâce à son courage, le concours d'amis fidèles et la bravoure d'un policier, à une redoutable bande de trafiquants, Patrick Carrey se voit aujourd'hui accusé de meurtre par une inspectrice zélée. La même implacable machination semble devoir se refermer sur lui. C'est l'intervention inattendue d'une jeune psychologue de la police, à la fois sensible, intrépide et amoureuse, qui, après bien des moments de doute, de délice et de douleur, scellera le sort de cette enquête dont la complexité avait mis en échec les meilleurs limiers de la brigade criminelle.

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Seitenzahl: 516

Veröffentlichungsjahr: 2020

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PRESENTATION PAR L‘AUTEUR

"La Clé" constitue une suite de "La Trappe", mon premier roman, mais j ‘ai conçu cet ouvrage comme un tout afin qu’il puisse être lu et apprécié sans le préalable du premier opus.

Pour les lectrices et lecteurs de La Trappe, je suis heureux de répondre enfin à votre souhait, si largement exprimé, vous permettant ainsi de retrouver la plupart des personnages, qui ont muri, dix-huit ans plus tard.

Pour celles et ceux qui ne l’ont pas lu, Patrick Carrey a été, en 1976, la cible de redoutables trafiquants de drogue parce qu’il gênait, sans le savoir, leurs coupables activités. Sauvé in extremis grâce à son courage, à de fidèles amis, Jean-Paul et Michel, ainsi qu‘à Marc, un policier en immersion, il trouvera l‘amour, au travers de cette traque sans merci, en la personne de Claire, la soeur de Marc.

L’action présente se déroule en 1995, soit dix-huit ans plus tard, ce qui ne manquera pas de replonger nombre d’entre vous – avec bonheur, je l’espère – dans les années Friends, Minitel, Jean-Jacques Goldman, K 2000, Mylène Farmer, Jacques Chirac, Mario Bros…Toute une époque! Epoque dans laquelle les plus jeunes lecteurs s’étonneraient sans doute de la rusticité d‘une Nintendo, de l‘idée-même d’une vie sans internet, le wifi, le GPS, la dictature des réseaux sociaux, l‘addiction au vitrtuel, l’exposition et la starisation de l’ordinaire, aussi subites qu’éphémères…

Je vous souhaite une excellente lecture.

À tous les êtres qui me sont chers, ma famille, mes amis. Les vivants, bien sûr, que j’embrasse, mais également celles et ceux, trop tôt disparus, qui nous manquent,

Aux soignants, des secteurs public et privé, aux aides à domicile, pompiers, caissières, routiers, producteurs, etc… Bref, à celles et ceux qui, bravant le danger, ont accompli leur mission pour nous rendre plus vivable le confinement durant lesquel j’ai mis la dernière main à cet ouvrage.

Pour rendre hommage à l’ensemble des acteurs du secteur de la Santé, 2€ vont, soit mes droits d’auteur nets de ce livre, à la Fondation Hôpitaux de Paris - Hôpitaux de France.

Sommaire

CHAPITRE UN

CHAPITRE DEUX

CHAPITRE TROIS

CHAPITRE QUATRE

CHAPITRE CINQ

CHAPITRE SIX

CHAPITRE SEPT

CHAPITRE HUIT

CHAPITRE NEUF

CHAPITRE DIX

CHAPITRE ONZE

CHAPITRE DOUZE

CHAPITRE TREIZE

CHAPITRE QUATORZE

EPILOGUE

CHAPITRE UN

A la brigade criminelle, Emma Louvian, jeune psychologue stagiaire, attend devant le bureau de l'inspecteur Aline Ollier, sa tutrice, qui l'a convoquée.

-- Entre, Emma, et assieds-toi, invite aimablement la policière.

Le courant est passé d'emblée entre les deux jeunes femmes. Dès qu'Emma s'est présentée à sa tutrice, voilà presque deux semaines, pour son stage de fin d'étude, ça a tout de suite bien accroché entre elles. Pourtant, l'inspecteur Ollier est une mère de famille de quarante-et-un ans, séparée, qui élève seule ses deux enfants, alors que la future psychologue, en spécialisation à l'école de police, en a vingt-neuf et n’en paraît pas plus de vingt.

Lorsqu’Aline Ollier, pour faire plus ample connaissance avec cette jeune collaboratrice momentanée, lui avait demandé ce qui l’avait poussée vers ce métier, Emma avait répondu: "Quand j’étais petite, je voulais être infirmière et m’occuper des enfants. Un peu plus tard, au lycée, mes profs m’ont convaincu que je pouvais prétendre à être médecin. Au fil de mes études, j’étais beaucoup plus attiré par les sciences humaines que par les sciences physiques et, à l’entrée en fac, j’ai choisi psycho… Mais je voulais toujours faire ce métier pour les enfants. En dernière année, avant de choisir nos spécialités, nous avons eu trois conférences par trois psychologues confirmés, le premier était psy d’entreprise, la seconde psy pour enfants, justement, et la troisième psy dans la police et c’est finalement cette dernière qui m’a le plus passionnée. Elle a su communiquer son amour du métier, le caractère exaltant de celui-ci, en même temps que son utilité sociale, et faire naître des vocations… En tous cas, la mienne. Bref, j’avais trouvé ma voie, je voulais faire ça et, deux jours plus tard, je m’inscrivais au concours de l’école de police".

Sa tutrice, qui avait été conquise par tant d’enthousiasme, avait eu beaucoup trop de travail, durant les deux premières semaines, pour pouvoir s’occuper correctement de sa stagiaire qui, de ce fait, avait été cantonnée à des tâches subalternes. Aline le regrettait et voulait, aujourd’hui, se racheter,

-- Je t'ai fait venir car je voudrais que ton stage entre dans sa phase active. Depuis que tu es là, tu as pu observer la maison, nos pratiques, les tâches un peu ingrates du boulot et tout et tout. Cet après-midi, je reprends une affaire délicate où ton apport peut, je pense, être intéressant et qui devrait t'en apprendre beaucoup sur ton futur métier.

La jeune femme sourit, bien plus intéressée par cette perspective que par les tâches très administratives qu'on lui avait confiées jusqu'à présent.

-- Je vous remercie de votre confiance... C'est vrai que, jusque-là, je m'ennuyais un peu... même si ce sont sans doute des choses utiles et que ça fait partie du métier...

Aline l'interrompt avec le sourire,

-- C'est aussi mon avis. Je vais réinterroger cet après-midi un suspect sur lequel je souhaite ton avis de psy. Je voudrais que tu sois là, à mes côtés... Ou plutôt non! Que tu nous observes derrière l'oeil de Moscou.

-- Le quoi?

L'inspecteur Ollier rit et explique:

-- C’est le miroir sans tain de la salle d‘interrogatoires. On l'appelle ainsi parce notre commissaire l'utilise parfois pour se faire une idée de la façon dont on conduit nos interrogatoires. On le sait, il ne nous le cache pas et s'en sert pour nous coacher, nous faire progresser… Mais, comme tu as dû le voir dans toutes les séries policières de la télé, il sert surtout entre collègues, pour avoir un second avis, moins impliqué, un regard différent, extérieur et avec du recul.

-- Ah? Génial! Un vrai interrogatoire de police… Je suis super excitée!

-- Oui mais t’emballe pas trop vite. Mon "client" est un tordu, expert en manipulation!

-- Y’m’fait pas peur! répond la jeune psy, jouant les effrontées pour se donner du courage mais parfaitement consciente de ses limites, sans pouvoir se prévaloir de la moindre expérience.

L'interrogatoire de l'après-midi est tendu et se termine dans un pugilat verbal entre l'inspecteur et son "client":

-- Vous avez enfin quelque chose de nouveau? questionne-t-il, sur un ton de reproche, appuyant avec force sur le mot "enfin".

-- J'ai en effet un élément nouveau qui me permet de reprendre cette enquête.

Le visage de Patrick Carrey s'éclaire en même temps que sa voix devient plus rauque:

-- Vous avez retrouvé l'assassin... Enfin, celui que vous appelez "le chauffard"?

-- Non... (elle le toise) ... Quoique je pense l'avoir toujours connu.

-- Vous me traitez en coupable! s'insurge-t-il. Vous vous acharnez contre moi, au lieu de rechercher ce type qui était au volant du camion, alors même que je vous ai dit d'emblée que je ne croyais pas à la thèse de l'accident... Qu'est-ce-que vous avez contre moi?

-- Je sais ce que je fais, c'est tout!

-- Ah, l'intuition féminine? questionne Patrick Carrey, sur un ton des plus sarcastiques qui énerve davantage encore la policière.

-- L'intuition et surtout des éléments que je n'ai pas à vous révéler, se fâche-t-elle.

Patrick se tourne vers le policier en uniforme qui, debout près de la porte, assure la sécurité de l'interrogatoire, -- Je sais bien qu'il faut désormais la parité et qu'il est normal d'avoir incorporé des femmes dans la police... Mais, non de Dieu, avec leur satanée intuition, elles vont vous faire condamner des innocents...

Outrée, l'inspecteur Ollier tente, en vain, de le stopper dans sa tirade en se fâchant,

-- Je vous en prie!

Mais il continue sur le même ton,

-- ... Alors que nous, les mecs, on est peut-être un peu primaires, largement moins intuitifs... (il regarde fixement l'inspectrice avant de lâcher sa conclusion) … mais, dans la vie – et chez vous aussi, je l'espère – on décide sur des faits... rien que des faits!

Le policier de faction réprime un sourire et assure:

-- L'inspecteur Ollier se trompe rarement!

-- Rarement? Vous êtes gentil mais "rarement", c'est encore beaucoup trop pour celui qui va passer sa vie en prison à cause d'une intuition malheureuse!

Retrouvant une partie de son calme, l'inspecteur reprend le contrôle de son interrogatoire pour conclure:

-- Je pourrais vous inculper pour outrage à représentant de l'ordre! Et je le ferai si vous recommencez ce genre de prestation... Je vous laisse en liberté mais vous restez à la disposition de la justice.

-- Voilà plus de deux ans que je suis à la disposition d'une justice qui ne fait rien... sinon me faire passer pour un assassin... Oh, sans m'accuser ouvertement mais en laissant supposer, ce qui est pire! Pourtant, merde, vous avez bien vu que, depuis trois ans que ma femme est morte, je n'ai pas eu la moindre aventure... Est-ce le comportement d'un homme qui s'est débarrassé de sa femme, ça? Vous devez bien le savoir! Ne me dites pas que vous ne m'avez pas fait suivre, observer, écouter même, j'en suis sûr!

-- Le juge a décidé de classer l'affaire... Et je l'ai regretté autant que vous, même si ça n'est pas pour les mêmes raisons... Mais quand le juge referme le dossier, on ne poursuit pas l'enquête.

-- Ouais, lance-t-il, dubitatif, vous me paraissez pourtant une femme obstinée!

L'inspecteur Ollier décide de prendre cette dernière remarque pour un compliment, même si elle pense qu'elle n'a pas été émise avec cette intention, et cela la rassérène quelque peu car elle a horreur de clore ses interrogatoires sur un échec.

Assez dépitée tout de même de n'avoir pu confondre monsieur Carrey, elle retrouve Emma dans son bureau, comme elles en étaient convenues.

-- Alors? Qu'en penses-tu?

-- Difficile...

-- Je comprends, tu débutes, c'est très délicat d'accuser quelqu'un... Tes scrupules t’honorent et sont parfaitement normaux... Mais reconnais que ce type n'est pas net. Il ne me dit pas tout, ça c'est certain.

-- Je ne sais pas. Qu'est-ce qui vous fait dire ça?

-- Depuis le début de l'affaire, quand je lui pose des questions précises sur sa femme, sur leur rencontre, sur leur vie de couple, il reste évasif ou – comment dire? – bien trop conventionnel.

-- Conventionnel? C'est-à-dire?

-- Il me répond des phrases bateau... Bref, ce que tout le monde dirait de son conjoint pour qu'on lui fiche la paix.

-- Je ne me rends pas bien compte.

-- Tu l'as vu? Il est arrogant, persiffleur... Il nous donnerait presque des leçons sur la conduite d'une enquête mais, par exemple, il n'a jamais voulu nous dire pourquoi il réfutait la thèse de l'accident... S'il n'a rien à se reprocher, c'est parfaitement stupide! Il est coupable, je te dis... Ou, en tout cas, impliqué, c'est évident!

La jeune stagiaire paraît troublée par les affirmations de sa tutrice et hésite avant de répondre.

-- C'est un sale macho arrogant, c'est sûr, mais je ne peux pas encore vous dire si je pense qu'il a tué sa femme. Qu'est-ce qui s'est passé au juste?

-- Elle a été fauchée par un petit camion, il y a près de trois ans...

Emma ouvre tout grand ses jolis yeux et interrompt sa tutrice,

-- Près de trois ans? Et c'est maintenant qu'on l'interroge?

-- Non, bien sûr! Une enquête a été menée aussitôt... Enfin, aussitôt, pas tout à fait... Au début, c'était un accident de la route mais les témoignages ont conduit nos collègues du commissariat du dix-huitième à nous alerter. On a donc ouvert une enquête et, assez rapidement, je l'ai soupçonné à cause d'un comportement bizarre, cachant manifestement des choses sur son couple, sur sa vie. Là-dessus tout le monde était d'accord, mon co-enquêteur, mon boss, le juge mais on n'avait pas suffisamment d'éléments pour une mise en examen... (elle sourit) Et on n'avait pas de petite psychologue comme toi pour cerner la personnalité et les motivations du bonhomme... Bref, j'ai continué un peu mes investigations, enquête discrète de proximité, planques, filatures... Mais les informations qu'on recueillait ne nous apportaient aucun élément tangible... Au contraire, elles auraient eu tendance à plutôt le disculper, tant il jouait bien les veufs éplorés... Du coup, assez vite, mon patron ne m'a plus suivie et m'a demandé de stopper toute forme d'enquête.

-- Et le dossier a été enterré?

-- Pas tout à fait, l'affaire a été requalifiée comme elle l'était au début, en "accident de la route avec délit de fuite", et nos collègues du dix-huitième ont continué à rechercher le chauffard. Mon collègue, l’inspecteur Archos penchait plutôt pour innocenter Carrey mais, en bon flic qu’il est, il m’a demandé de travailler sur l’hypothèse inverse – sa culpabilité présumée – afin qu’ensemble, on soit sûrs de bien cerner tous les angles de cette affaire, avec des regards croisés, à charge et à décharge.

-- Vous agissez toujours ainsi?

-- Non, c’est la première fois qu’on me demandait ça, mais je reconnais que c’est une bonne façon de travailler. Lors de nos débriefings, on confrontait nos impressions et nos indices et ainsi, on évitait de se laisser berner par les apparences, griser par nos convictions et a priori.

-- Qu'est-ce qui, au départ, vous a mis sur une piste de meurtre et non d'un simple accident de la route?

-- Les témoins de la scène ont eu le sentiment que le chauffeur du camion l'avait percutée volontairement puisqu'il est venu la chercher sur le bord du trottoir sans cause apparente qui expliquerait une perte de controle du véhicule... L'un des témoins a pu relever la presque totalité du numéro minéralogique, suffisante pour qu'on identifie le fourgon, un modèle Mercedes, volé la veille sur le parking de l’entreprise de location d’utilitaires Europcar, dans une zone industrielle, près de Saint Denis.

-- Et le mari?

-- Il disait lui aussi qu'il n'avait pas cru à l'accident... Sauf que lui, lorsqu'il a fait sa déposition, n'avait pas eu accès aux témoignages des passants... Mais jamais il n'a voulu nous dire pourquoi il pensait à un acte délibéré!

-- Il était où au moment du décès de sa femme?

-- Parti voir une tante âgée dans une maison de retraite de Beauvais... Seulement voilà, la tata souffre d'un début d‘Alzheimer et ne se souvient pas bien des visites qu’elle reçoit, selon ses soignantes... Comme alibi, c'est plus que mince. Il est parfaitement envisageable qu’une tante de son âge couvre son neveu, qu’elle croit certainement irréprochable et qui peut lui raconter toutes les salades qu'il veut puisqu’elle est incapable de se souvenir à quelle heure il est reparti ou s'il s'est absenté durant sa visite.

-- On sait, au moins, s'il y est vraiment allé?

-- Oui, la réceptionniste de l'EHPAD l'a vu entrer vers quinze heures.

-- Et elle l'a vu repartir?

-- Non, elle les a vu, un quart d’heure plus tard environ, aller dans le jardin ensemble pour s'installer sous les arbres. Lui est même revenu, presque aussitôt, chercher des boissons au distributeur car il faisait très chaud ce jour-là.

-- L'accident – ou le meurtre – a eu lieu à quelle heure?

-- A seize heures quarante-cinq, rue Riquet, à Paris. Lui, on le sait de façon à peu près certaine, était encore à l'EHPAD un peu après quinze heures. Ensuite, jusqu'à dix-huit heures trente, son emploi du temps, et donc son alibi, repose sur sa seule parole. Hormis ceux du personnel de l'établissement, les témoignages ne sont pas fiables car émanant de gens très âgés à la mémoire en panne, pour la plupart. La seule chose dont on puisse être sûrs, c'est qu'il a reconduit sa tante du jardin vers la salle de restauration de l'établissement à dix-huit heures trente, heure des repas du soir. Là, ils ont été vus ensemble, ce qui signifie qu'un quart d'heure avant environ, il était auprès d’elle car c'est le temps qu'il faut à peu près pour aller du jardin au réfectoire avec une personne très âgée à son bras. Entre quinze heures quinze et dix-huit heures quinze, pour faire simple, on ne sait pas où il était… Et, ce jour-là, il n’avait pas garé sa voiture sur le parking de l’EPHAD mais dans une petite rue adjacente… Elle se remarquait, c’était une grosse BMW flambant neuve mais là, donc, impossible de savoir si elle a bougé!

-- Vous lui avez demandé pourquoi il n’avait pas garé sa voiture au parking?

-- Oui. Parce que le-dit parking était plein à son arrivée… Là encore, invérifiable!

-- Mais... Heu, je vais peut-être dire une bêtise mais... Un homme comme lui, assez riche pour s'offrir une grosse voiture de luxe, n'aurait-il pas payé quelqu'un pour tuer sa femme plutôt que le faire lui-même?

-- Oh, ça n'est pas une bêtise! On y a pensé, bien sûr, mais on n'a rien trouvé qui étaye cette hypothèse. On a épluché ses comptes bancaires personnel et professionnel et il n'y a aucune trace d’une quelconque sortie d'argent suspecte, pas même le moindre paiement qui pourrait cacher une fausse facture... Ou alors, il aurait fallu qu'il dispose d'un pactole chez lui, bien caché, ce qui est peu probable. Par ailleurs, aucun pro, pas même un petit malfrat de banlieue, ne s'y prendrait ainsi. On aurait eu une agression au couteau dans quelque rue sombre, un meurtre par balle en pleine journée, à deux sur une moto, ou quelque chose de ce genre... Non, il a agi lui-même. D'ailleurs, ça colle beaucoup mieux avec sa personnalité d'homme qui veut tout contrôler.

-- Dans ce cas, il faut combien de temps pour faire l'aller-retour Beauvais-Paris?

-- En partant vers quinze heures quinze, il peut atteindre Paris en un peu plus d'une heure... Disons une heure et demi pour qu'il puisse passer chercher le camion à Saint Denis. Ca le mènerait rue Riquet autour de... seize heures quarante-cinq!

-- Ah oui, quand même! commente la jeune stagiaire, pensive. Ca colle au poil, en effet... Et pour son retour?

-- Il ressortirait de Paris vers dix-sept heures ... Et c’est là que ça colle beaucoup moins! En effet, normalement, à cette heure-là, il mettrait au moins deux heures pour rejoindre Beauvais. Or, il ne disposait que d'une heure et demi, tout compris, le temps de garer le camion, reprendre sa BM, retourner auprès de sa tante et la conduire à la salle de restaurant.

-- Le camion a été retrouvé où?

-- Le conducteur s'en est débarrassé rapidement, pas très loin du supposé accident, au bord du canal Saint-Martin... Et on a supposé qu'il avait déjà fait, à l'aller, l'échange des véhicules à cet endroit car il fallait bien qu'il ait une voiture sur place.

-- Mais vous m'avez bien dit que le camion avait été volé à Roissy?

-- Pas à Roissy, à Saint-Denis, mais on pense qu'il est allé le garer près du canal Saint-Martin avant de se rendre à Beauvais voir sa tante. De cette façon, il faisait l'aller-retour en voiture. C'est plus commode qu'en camion lorsque tu as un timing serré.

-- Et comment aurait-il pu savoir que sa femme allait être à cet endroit, justement à cette heure-là?

-- Tu mets le doigt sur le principal élément qui est venu accréditer ma thèse, c'est même celui qui a déterminé mon boss à me suivre au départ: Carrey ne croit pas, lui non plus, à la thèse de l'accident, tu l'as entendu? Et il me l'a laissé comprendre d'emblée, en effet, comme il s'est plu à me le répéter tout à l'heure... Or, lui seul pouvait savoir que sa femme sortirait de chez ce spécialiste, où elle avait rendez-vous, vers seize heures quarante-cinq et irait, à pieds, jusqu'à la station de métro toute proche... Oui ça, seul le mari le savait! Du coup, même Claude – le commandant Archos – a bien dû reconnaître que c’était ma thèse la plus vraisemblable.

La stagiaire, toute excitée d'être ainsi associée à une enquête criminelle, risque une objection:

-- Sauf si l'assassin est une personne intime de la victime autre que son mari, non?

-- Tu raisonnes bien, bravo, complimente la policière, mais elle n'avait apparemment parlé à personne de ce rendez-vous, pas même à son frère, ne voulant pas l'inquiéter. Alors, tu penses bien qu'on a cherché un amant de madame, une maîtresse de monsieur, ou toute autre personne potentiellement jalouse, flouée ou en colère contre elle... Rien! Ou alors très bien cachée.

-- Vous avez parlé de votre collègue, monsieur Archos. Pourquoi était-il persuadé de l’innocence de Mr Carrey?

-- Claude est un collègue très expérimenté… Il n’est plus dans notre brigade car il a été muté à Mantes. A l’époque, on travaillait ensemble. Je ne pense pas qu’il ait vraiment été persuadé de l’innocence de Carrey mais il avait une théorie intéressante sur la manière d’enquêter à la Criminelle. On a toujours trop tendance à enquêter à charge, disait-il, on se le fait toujours reprocher par les avocats et ça fragilise nos résultats devant les juges et les jurés. C’est pourquoi il m’avait proposé de travailler "à sa manière", c’est-à-dire que moi, qui avait plutôt une intuition de culpabilité du mari, enquêterais à charge et lui, pour contrebalancer, enquêterait à décharge… Bien sûr, comme je te l’ai dit tout à l’heure, il ne s’agissait pas de faire un concours mais bien de collaborer, de se compléter et, par conséquent, tout ce qui pourrait étayer la thèse inverse, lors de nos investigations, était consigné scrupuleusement, aussi bien que ce qui confortait notre propre vision des choses.

-- C’est pour cela qu’on vous met toujours un co-équipier dans une enquête?

-- Non, habituellement, on travaille tous les deux "à charge et à décharge"… Ou, en tous cas, on est supposé le faire mais en réalité, Claude a raison, dans notre désir de solutionner l’affaire, on a tendance à vouloir, même inconsciemment, confondre notre suspect. Toi la psy, tu dois bien comprendre ça, non?

-- Effectivement, ça doit être une tendance naturelle et, de ce fait, la "méthode Archos" doit être intéressante à explorer. Il faudra que je regarde ça de près pour mon rapport de stage. Merci du tuyau.

Emma revient ensuite sur les circonstances de ce supposé meurtre prémédité,

-- Et je suppose donc que vous, enquêtrice à charge, avez trouvé beaucoup plus d’éléments de preuve de la culpabilité de monsieur Carrey que votre collègue, pour sa défense?

-- Oui… Sans que ce ne soit non plus des preuves irréfutables… Disons plutôt un faisceau de présomptions.

-- Vous avez bien dit que monsieur Carrey avait une grosse BMW? On peut rouler très vite avec ça!

-- Ca me fait sourire quand je t’entends appeler un suspect "monsieur" remarque Aline Ollier avec musement, avant de revenir au vif du sujet: Oui, en théorie, son bolide peut rouler très vite mais pas aux heures de bouchon ... Et puis quel risque insensé! Se faire démasquer à cause d'un excès de vitesse, flashé au radar ou pris par les motards, je ne le crois pas assez bête pour ça.

-- Et s'il avait pris le train?

-- Quoi? s'étonne la policière.

-- Oui, imaginez qu'il prenne le train, seulement pour le retour bien sûr, justement pour s'affranchir des bouchons. Il doit y en avoir toutes les heures pour Beauvais, même peut-être plus encore.

Aline, d'abord perplexe, sourit à la jeune fille et l'invite, du geste, à continuer avec un intérêt non dissimulé.

Flattée, Emma poursuit :

-- Si la maison de retraite est assez proche de la gare – ou alors, il peut prendre un taxi, de toute façon – il retrouve sa vieille tante assez tôt pour avoir l'air d'être resté auprès d'elle toute la journée, la dépose à la cantine, lui fait un gros bisou sur la joue et repart, en taxi, chercher sa voiture à Saint-Denis, là où il l’a laissé à l’aller, en prenant le camion.

Emma arbore un sourire triomphant lorsque la policière lève les deux pouces, convaincue par cette brillante démonstration.

-- Tu as bien fait de venir!

-- Vous pensez que ça tient la route?

-- Comme sur des rails, ma fille! Non seulement ta thèse tient la route, mais elle pourrait bien nous mettre sur le bonne voie, plaisante-t-elle.

-- Vous savez s’il allait régulièrement voir sa tante ou si c’était seulement ce jour-là?

-- Très bien, complimente la policière, c’est une excellente question! Mais non, là encore, rien ne prouve qu’il s’agisse d’une visite alibi. Les gens de l’EHPAD ont confirmé qu’il venait au moins deux fois par mois depuis que sa tante avait été admise chez eux.

-- Et le mobile … Il aurait un mobile pour tuer sa femme ?

-- Pas de mobile apparent, certes, mais, en même temps, on ne voit pas davantage qui d'autre que son mari – peut-être un jaloux maladif – en aurait eu un pour aller tuer une femme comme elle, qui avait une vie bien rangée, sans problème ni vice apparent, qui semblait appréciée partout où elle passait et n'avait donc, a priori, aucun ennemi... Elle avait même un frère chez nous...

-- Dans la police?

-- Oui, aux Stups!

-- Et il en pense quoi, le frère?

-- Il dit bien connaître son beau-frère, que c'est un type génial qui adorait sa soeur et que le couple allait on ne peut mieux ... Bref, il est complètement certain de l'innocence de Carrey et tient à le faire savoir ... Mais je suis certaine que, lui aussi, cache des éléments sur le couple... Et ça me gêne dans mon enquête.

-- Pourquoi?

-- Parce c’est un collègue et que, moi, je passe pour une chieuse ... Pardon, pour une enquiquineuse qui fait du zèle et s'acharne sur son beau-frère!

-- Quand même, un frère ne couvrirait pas l'assassin de sa propre soeur?

-- En effet, et ça a été déterminant! C'est sans doute principalement pour ça que mon patron ne m'a plus suivie et m'a demandé d'arrêter l'enquête ... Pour mon bien, m'a-t-il dit, l'acharnement étant assez mal vu, surtout lorsqu’on a d’autres affaires nouvelles qui s‘empilent... Sauf, bien sûr, si on trouve.

-- Ca veut dire que, si vous continuez, vous avez l'obligation de trouver, c'est ça?

-- De trouver et de prouver! C'est exactement ce qu'il m'a dit.

L'inspecteur Ollier regarde sa montre, se lève et invite sa stagiaire :

-- Allez, assez bossé pour aujourd'hui! Tu as le temps de prendre un café avant de rentrer chez toi?

-- Avec plaisir.

-------------

Elles traversent le square, place Dauphine, non loin du quai des orfèvres, et s'installent à "leur" table, à la terrasse du café où elles ont pris l'habitude de venir ensemble, lors des pauses déjeuner, depuis maintenant deux semaines qu'Emma a débuté son stage.

A peine assise, la jeune psychologue sursaute,

-- Regardez!

-- Quoi? questionne Aline.

-- Il est là-bas, sur le banc... Il n'a pas vraiment l'air d'un assassin.

En effet, en sortant du commissariat, Patrick Carrey est venu s'asseoir sur un banc du square, à l'ombre des immenses platanes et paraît plongé dans de bien tristes pensées.

-- Ne te fie pas aux apparences! sermonne gentiment Aline. C'est un manipulateur, j'en suis certaine.

-- Oui mais là, il ne sait pas qu'on l'observe!

-- C'est juste, reconnaît Aline, mais le problème, avec lui, c’est qu‘il ne se découvre jamais ... On ne l'a pas lâché d‘une semelle, pendant plus de six mois, et à aucun moment il n'a fait la moindre faute. Ce type a une maîtrise de soi étonnante, il s’est visiblement mis dans la peau d’un personnage qu’il campe à merveille.

-- Ou alors il a repéré vos fileurs.

-- Oh non, il aurait été fou de rage et serait venu me voir ou s’en serait plaint à son beau-frère policier … T’as vu comme il est irrassible!

-- Il a été très désagréable lors de votre interrogatoire mais, en même temps, s'il est innocent, c'est assez normal qu'il s'énerve de se voir ainsi soupçonné.

-- D’un type normal, oui, ça paraitrait compréhensible mais lui, tu sens qu’il provoque… Il ne râle pas pour qu’on lui lache les baskets – il s’en fout, il se joue de nous – mais pour nous rabaisser sans cesse… Tu es jeune et candide, quand tu auras douze ans de service, comme moi, que tu te seras confrontée à un tas de salopards déguisés en mecs biens sous tous rapports, tu te seras endurcie et ne te laisseras plus attendrir!

-- Faudrait pouvoir lire dans ses pensées ... ça me donne une idée...

-- Ah? Tu veux tenter ta première expérience de "profileuse"?

L’inspecteur Ollier ne plaisante qu'à moitié. Les deux femmes se sont comprises sans même que la jeune fille n'ait eu besoin de développer l'idée qui a germé dans sa tête.

-- Si j'essayais de sympathiser avec lui? Il ne m'a jamais vue...

-- Même pas en rêve! Je ne peux pas te laisser faire ça. Je tiens à le confondre mais, dans la police, il y a une certaine déontologie... et tout simplement des règles. Et puis non, c'est un risque bien trop grand...

-- Quel risque? Il ne me connaît pas... Si je peux discuter avec lui et tester sa personnalité autrement que comme "flic-adjointe", je vous amènerai peut-être des éléments cruciaux...

-- Irrecevables devant un juge! coupe Aline.

-- Oui mais, si on a acquis une certitude, on n'aura plus qu'à chercher ce qui l'étaye!

L'inspecteur regarde la jeune Emma avec soudain une certaine crainte dans les yeux.

-- Tu es assez machiavélique, finalement, pour une petite provinciale toute belle et toute fraîche... On te donnerait le

Bon Dieu sans confession ...

-- Non, c'est pas ça, se défend-t-elle, mi amusée, mi rougissante à la suite de la remarque de sa tutrice, je n'ai pas d'avis a priori. C'est normal, moi je découvre complètement l'affaire. Vous, vous êtes plongée dedans depuis près de trois ans. Je vous trouverai... ou, en tout cas, j'essaierai de vous trouver la vérité, sans la travestir. Je m'en fous d'avoir raison ou tort sur lui, moi, puisque je n'ai pas d'a priori sur l'affaire. Ce que je veux c'est voir si, en vrai, je suis capable d'apporter une aide concrète dans une enquête. Puisque vous êtes sûre de sa culpabilité et bien plus qualifiée que moi, je vais partir, moi aussi, de ce principe et le pousser à se découvrir.

-- Et… Comment t'y prendrais-tu? (Elle lève l'index pour préciser) Je veux dire "si ce genre de chose pouvait se faire".

Ce presque feu vert réjouit la stagiaire.

-- Eh ben, commence-t-elle, enthousiaste, je ne sais pas trop. Je pourrais essayer de le séduire et le mettre en confiance... Il a, quoi, à peine plus de quarante ans, je suis pas trop mal... S'il a perdu une épouse qu'il chérissait, il ne marchera pas, bien sûr, puisqu'il dit lui-même que les autres femmes ne l'intéressent pas, qu'il vit comme un moine, mais s'il l'a assassinée, c'est qu'il ne l'aimait plus, qu'il nous joue la comédie comme vous le pensez... Et là, Il sautera sur l'occasion.

-- Oui... et "l'occasion", qu'est-ce qu'elle fera?

Emma paraît contrariée.

-- C'est vrai, reconnaît-elle, que, si je l'ai bien aguiché et qu'il marche, ce sera un peu compliqué pour m'en sortir...

-- Surtout si tu as affaire à un meurtrier!

Cette remarque glace d'effroi la jeune fille, lui coupant provisoirement l'envie de poursuivre son idée. La policière profite de cet avantage pour enfoncer le clou:

-- Et s'il te demande ce que tu fais dans la vie?

-- J'inventerai bien quelque chose, rétorque Emma qui retrouve de l'allant.

-- Si tu t'embarques dans un mensonge, il te reviendra en pleine figure à un moment ou à un autre. Tu as toujours intérêt à dire la vérité, pas forcément toute la vérité mais tiens-toi en toujours à ce qu'il est nécessaire de dire, ne brode pas, n'invente pas, Je veux dire "en général, dans le métier".

-- Eh bien, je dirai la vérité: Je finis mes études de psycho.

-- Attends, ne t'emballe pas, je n'ai pas dit que j'acceptais!

-- Allez...

-- Sois consciente que tu vas lui tendre le plus vicieux des pièges... Il va tomber dedans même s'il n'est pas coupable!

-- Non, se défend-t-elle, je ne le crois pas. S'il aimait sa femme comme il l'affirme...

Aline l'interrompt, un large sourire aux lèvres:

-- Tu t'es quand même déjà regardée dans une glace, dis-moi? Tu es un canon, ma fille! Lorsque tu as ouvert, pour la première fois, la porte de mon bureau, j'ai failli te crier "pour l'agence de mannequinat, c'est deux rues plus loin".

Aline force un peu de trait mais il est vrai qu’Emma est une fille superbe. Svelte et sportive, elle sait mettre sa beauté en valeur avec trois fois rien, des vêtements simples mais de bon goût, quelques bijoux discrets, tout autant que son maquillage. Et, lorsqu’elle l’a vue pour la première fois, sa tutrice a été impressionnée par ce que dégageait cette gamine aux longs cheveux blonds qui ondulent légèrement, encadrant un visage aux traits fins et harmonieux.

Aline la regarde de nouveau avec attention. Assise de l'autre côté de la table du café, elle ne peut voir que le haut de son corps, vêtu d'un chic et charmant tee-shirt bleu à paillettes dont les manches courtes mettent en valeur la peau fine et bronzée de ses bras, juste assez ajusté pour rester pudique tout en laissant deviner des formes parfaitement dessinées. -- Faut pas exagérer, réagit Emma, génée par ce regard empreint de tant d’admiration, je ne suis pas Claudia Schiffer... Et s'il a aimé sa femme comme il le prétend... répète-t-elle.

-- Rien du tout! Quel homme de la quarantaine refuserait les avances d'une fille comme toi? Et, du coup, ça ne prouverait rien du tout...

Après un temps de réflexion, la policière reprend,

-- … Non, si on devait le pousser à la faute, il faudrait... Non mais qu'est-ce que je dis là? Il n'est pas question de faire une chose comme ça!

Emma sourit de toutes ses magnifiques dents, sentant bien que le siège de sa patronne est fait.

-- Quand même, vous voulez bien me donner votre avis sur ce qu'il faudrait faire?

-- Rien!

-- Allez...

-- T'es pénible! Bon, il faudrait lui laisser l'initiative... Tu comprends, si c’est lui qui te drague, c'est déjà beaucoup plus probant quant à la nature de ses sentiments pour sa femme défunte et, bien plus important encore, sur la sincérité de ses déclarations et sa vie "monacale".

-- Ok, on fait comme ça...

Toute émoustillée, elle poursuit:

-- ... Mais comment l'aborder?

-- Tu me fais dire et faire des bêtises plus grosses que moi.

-- Oui mais comme vous êtes très mince...

Aline rit de bon coeur. Cette petite, c'est elle quand elle avait son âge, sur le plan du caractère s'entend car, au plan physique, si Aline est une belle femme, elle n'avait pas grand-chose de commun, au même âge, avec cette véritable petite déesse … Oui, c’est ça, se dit-elle, on dirait l’une des statues du square, la Vénus sortant des eaux, là-bas.

Puis, revenant au sujet de leur discussion,

-- Si tu voulais approcher ce genre d'homme – Tu as vu comme il est macho avec son histoire sur les femmes dans la police? – il te faudrait jouer les victimes à protéger. Tu parais encore plus jeune que ton âge, ce serait un atout supplémentaire, il y verrait une facilité à t'épater et te manipuler ... Ce genre de type adore généralement faire le beau en défendant la veuve et l'orphelin... Et quand l'orphelin est une orpheline aussi belle que toi, l'affaire est dans le sac.

-- Oui! s'exclame Emma, le sac... Super!

-- Pardon?

-- Le sac, vous êtes géniale! Gardez le moi, s'il vous plaît, et on se retrouve chez vous.

Elle laisse son sac à mains sur la table et, avant que sa tutrice n'ait pu réagir, se lève et traverse la rue.

--------------

Lorsqu’Emma parvient près de Patrick Carrey, il n'a pas bougé de son banc et rêvasse en lisant maintenant le journal. Essoufflée et l'air affolé, la jeune femme l'interpelle timidement,

-- Excusez-moi, monsieur, on vient de m’arracher mon sac… Je n’ai plus ni téléphone, ni argent, ni même les clés pour rentrer chez moi...

Elle fait mine de retenir des sanglots,

-- ... Pourrais-je vous emprunter votre téléphone? C'est pour appeler ici, à Paris, et qu'on vienne me chercher... Je n'ai même plus de quoi prendre le métro.

Patrick Carrey lève les yeux sur la jeune femme qui l'interpelle. Il a quelque peine à cacher le choc émotionnel provoqué par la beauté de cette jeune femme qui lui rappelle furieusement celle de Claire, lorsqu’il l’a connue, mais répond courtoisement, en lui tendant son appareil.

-- Pas de problème, allez-y.

-- Merci monsieur, c'est très aimable.

Emma s'éloigne de quelques mètres et compose un numéro, celui de son amie Sophie. Lorsque cette dernière répond, elle n'en tient pas compte et répète, à voix basse mais suffisante pour être entendu depuis le banc:

-- Allez réponds... S'il te plaît, réponds, bon sang!

Son plan semble fonctionner, Patrick Carrey observe la jeune femme éplorée, par-dessus son journal. Elle fait mine de composer un autre numéro, avec le même résultat, puis revient vers lui, la tête basse, presque en pleurs.

-- Ca ne répond pas... Tant pis, merci quand même, c'était vraiment très gentil.

La voyant dépitée, l'homme la prend en pitié.

-- Vous aviez vos papiers dans votre sac?

-- Oui

-- Avec votre adresse?

-- Oui

-- Et vos clés aussi, je suppose?

-- Oui

Elle répond par monosyllabes, feignant de ne pouvoir en dire davantage sans éclater en sanglots.

-- Il faut aller à la police et, si vous vivez seule, ne pas rentrer chez vous avant d'avoir fait remplacer les serrures.

-- Oui, vous avez raison mais j'avoue que...

Elle ne finit pas sa phrase.

-- Vous ne savez pas comment faire? C'est ça? Avez-vous besoin d'aide?

Sans attendre de réponse, il arbore un sourire amer pour proposer:

-- Il y a bien le quai des Orfèvres, à deux pas, mais bon, il n’y a pas mort d’homme... (puis, plus sérieusement) Le poste de police le plus proche est à peine à deux rues d’ici, voulez-vous que je vous y conduise?

Elle paraît hésiter, n'osant le regarder en face.

-- N'ayez aucune crainte, ça n'est pas un plan drague. J'ai perdu la femme que j'aimais il y a peu de temps et je ruminais mon chagrin tout seul, là sur le banc. Ca me fera du bien de me sentir utile.

Elle lui adresse un sourire empli à la fois de mélancolie et de gratitude.

Considérant son attitude comme un oui, il se lève et lui tend la main. Elle accepte ce bras viril et salvateur et se laisse conduire.

A l'entrée du poste de police, elle lui demande de l'attendre, redoutant, s’il l’accompagnait, de devoir faire une fausse déclaration à ses collègues.

Patrick Carrey, de son côté, est soulagé de rester devant la porte, tant le retour dans un de ces lieux qui lui sont devenus hostiles lui déplaisait.

Elle se fait connaître au planton et demande à aller aux toilettes où elle temporise un petit quart d'heure avant de rejoindre son chevalier servant, la mine un peu plus rassurée.

-- Merci vraiment! Grâce à vous, j'ai pu porter plainte et mon domicile sera indiqué à la patrouille de nuit pour une surveillance discrète.

-- C'est très bien ça, assure-t-il lorsqu'ils s'apprêtent à se quitter mais, manifestement, aucun des deux n'en a très envie.

C'est Patrick Carrey qui prend l'initiative:

-- Que faites-vous dans la vie?

-- Je termine mes études de psycho.

-- Hou la, il faut que je fasse très attention à ce que je dis, plaisante-t-il.

-- Mais je ne passe pas tout mon temps à étudier les gens, le rassure-t-elle, je fais aussi de la natation… Et un peu de surf, l’été, j‘aime bien.

-- Oui, vous avez tout-à-fait le look "top model" des belles surfeuses… (Puis, revenant à leurs préoccupations) Il faut vous occuper de la banque et faire bloquer votre carte.

-- Effectivement, la police me l'a dit aussi... Mais pourquoi ça? Ils n'ont pas mon code.

-- Un code, ça peut surement se craquer, j’imagine... Faites-le, c'est une bonne précaution.

Son sac ne lui ayant pas été dérobé, Emma n'a aucune envie de bloquer sa carte bancaire.

Cette hésitation est prise par son interlocuteur pour un manque de savoir-faire, ajouté à une certaine panique bien compréhensible. Il tâche donc de lui venir en aide, une nouvelle fois.

-- Il est dix-neuf heures passé, trop tard pour appeler votre banque mais il suffit d'aller à l'un de ses distributeurs et de composer le numéro affiché pour les cas de perte ou de vol.

-- Sinon, commence-t-elle…

Mais elle ne sait pas comment finir sa phrase et, par-dessus tout, comment se sortir de l'impasse dans laquelle elle s'est fourvoyée.

-- Je vais appeler Franck, finit-elle par inventer, il fait son stage au Crédit Lyonnais ... Et c'est justement ma banque.

-- Un stage de psycho dans une banque? s'étonne Patrick.

Elle sent la rougeur envahir son joli visage. Aline avait raison, quand on met le doigt dans un mensonge, il finit toujours par vous revenir en pleine figure!

-- Non, lui, il est en école de commerce. Il rit en lui tendant son portable.

-- Ah, je me doutais bien qu'une fille aussi belle avait quelque part un petit-ami qui allait se faire une joie de lui porter secours à ma place... Appelez-le!

Elle se contente de nier son affirmation d'un haussement d'épaules et sourit, à son tour, heureuse de s'en être sortie. Puis, supposée appeler l'imaginaire Franck, elle compose le numéro d'Aline tout en s'éloignant de Patrick qui respecte la confidentialité. Lorsque la policière répond, étonnée d'entendre la voix de sa stagiaire sur ce numéro inconnu, Emma explique la situation et feint la demande de blocage de sa carte.

Aline joue le jeu, rassurée qu'elle est d'avoir des nouvelles d'Emma une heure après l'avoir vue disparaître au bras de cet homme qu'elle considère comme potentiellement dangereux. Elle commençait à regretter amèrement d'avoir laissé sa petite protégée mettre son plan à exécution et à se demander si cette histoire n’allait pas lui coûter sa place ou, a minima, un blâme.

-- Il va s'en occuper tout de suite, déclare Emma en rejoignant Patrick d'un pas décidé, le sourire et les certitudes retrouvés.

-- Avez-vous quelqu'un qui pourrait vous héberger? (amusé, il cligne de l'oeil avant d'ajouter) Peut-être ce Franck?

Elle dément, d'un nouveau haussement d'épaules, la dernière allusion de cet homme serviable que semble être Patrick Carrey, paraît réfléchir, hésiter, peser le pour et le contre et finit par répondre,

-- Peut-être, oui… Une amie.

-- Je vous le conseille. En tout cas, ne rentrez pas chez vous. Votre voleur a, en sa possession vos papiers avec votre photo qui pourrait bien lui donner des envies d'aller vous surprendre, d'autant qu'il a votre adresse et vos clés.

Elle se prend la tête à deux mains. Patrick Carrey la saisit délicatement par les épaules.

-- C'est pas le moment de craquer. Qu'est-ce qu'il y a, elle habite loin?

-- Un peu, oui... Et puis c'est délicat...

Il lui tend de nouveau son portable.

-- Appelez-la. Je vous emmènerai... Et si vous n'avez pas suffisamment confiance pour monter dans ma voiture, je vous avancerai l'argent pour le train ou le métro.

Elle s’éloigne de nouveau et, tout en recomposant le numéro de son amie, simule la jeune fille un peu perdue qui se laisse conduire par cet homme fort et avenant... Elle se sent redevable, honteuse même de lui jouer cette comédie... Presque déjà séduite par son charme et sa gentillesse, elle revient près de lui.

-- C'est bon, elle m'attend.

Patrick regarde sa montre. Dix-neuf heures quarante.

-- Le temps que vous y arriviez, elle aura dîné. Rappelez-la et dites-lui que vous arriverez vers vingt-et-une heure trente. Je vous invite... (puis il ajoute, dans un sourire plein de douceur) Oh, en tout bien tout honneur, comme on dit.

-- Ca me gêne.

-- Il ne faut pas. Je vous l'ai dit, vous me faites un bien immense. Et puis, je ne devrais peut-être pas vous le dire puisque je vous ai promis une soirée sans plan drague mais je me sens tellement bien, tellement revivre, auprès de vous.

Une nouvelle fois, il lui tend la main et elle la prend.

-- On ne va pas se compliquer la vie. Je vous propose qu'on aille là-bas, et ce en toute amitié, je vous assure.

Il a désigné, de la main, une terrasse de restaurant située à une centaine de mètres, sur le même trottoir. Elle acquiesce d'un geste du menton et se laisse emporter, bien au-delà sans doute du simple petit parcours jusqu'au restaurant.

La salle est petite, très cosy, décorée de manière simple mais avec goût, un certain raffinement même. Ils prennent place à l'une des trois tables libres, celle qui jouxte la terrasse et donne sur le quai par une grande baie vitrée, au pied de laquelle on a installé de magnifiques rosiers multicolores, lui conférant un petit air champêtre, très agréable en plein Paris.

Pour la première fois, elle prête attention à l'allure de cet homme mûr, encore très séduisant, le cheveu brun légèrement grisonnant. Il est vêtu "sport chic", d'un pantalon gris clair et d'une chemise Lacoste bleu marine, à manches courtes. Sa peau particulièrement bronzée intrigue la jeune femme.

-- Vous revenez de vacances dans les îles?

Ca l'amuse.

-- Non... Enfin presque... En fait, je suis allé passer une semaine sur les bords de la Méditerranée... Oh, pas vraiment des vacances mais des obligations que je ne pouvais pas repousser indéfiniment...

Emma est extrêmement contrariée par cette réponse peu crédible.

Des obligations, tu parles! se dit-elle, bronzé comme il l'est, il n'a sûrement pas couru les études de notaires pour signer des papiers mais plutôt passé le plus clair de son temps sur la plage... Sans doute à draguer les filles... Oh, le salaud! Aline a raison, il a menti…

Elle décide de passer à l'offensive,

-- Je peux vous poser une question indiscrète?

-- N'avait-on pas dit "pas de plan drague"?

-- Désolée, excusez-moi.

-- Mais non, je plaisante. Bien sûr que vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez.

-- C'est un peu gênant tout de même... Je peux vous demander comment est morte votre femme?

Il ferme les yeux longuement. Elle en déduit, hâtivement peut-être, qu'elle a gaffé et qu'il va se fermer... Mais non, il prend une longue inspiration, comme s'il cherchait le meilleur moyen d'aborder le sujet, puis répond.

-- Elle est décédée de façon bizarre… Enfin, je veux dire que je trouve cet accident pour le moins curieux... Elle a été fauchée par un fourgon dont le conducteur a soi-disant perdu le contrôle avant de prendre la fuite.

-- Pourquoi dites-vous "soi-disant", vous avez des doutes?

-- Oui... et la police aussi a eu des doutes... Mais elle les a fait peser sur moi. Ce sont des moments particulièrement pénibles que de se sentir suspecté alors que vous êtes déjà au trente-sixième dessous après la perte d'un être cher.

Une question lui brûle les lèvres mais elle hésite, craignant de se dévoiler... Puis elle se décide à prendre le risque.

-- Vos doutes, ils reposent sur quelque chose de précis?

-- On ne perd pas le contrôle d'un véhicule à cinqante kilomètres heure dans un carrefour sans véritable danger, sauf à vouloir éviter une autre voiture ou avoir un incident mécanique, ce qui n'était pas le cas... Ou alors, il aurait fallu qu'il fasse une sorte de malaise mais, dans ce cas-là, on a bien du mal à prendre la fuite.

-- Je suppose que la police fonde ses doutes sur les mêmes arguments?

-- Non, pas vraiment... Elle, elle me suspecte.

Emma prend un air scandalisé pour demander,

-- La police vous accuse?

-- Non, elle n'ose pas aller jusque là, faute d'éléments puisque je suis innocent, mais l'inspectrice chargée de l’enquête me met la pression et me fait bien sentir que je suis le suspect numéro un.

-- Ce doit être affreux de se voir accusé d'avoir tué celle que vous aimiez.

-- Oui.

-- Je suis confuse. Je vous ennuie avec mes questions alors que vous m'aidez justement pour oublier ça. Excusez ma bêtise.

Il lui sourit tendrement.

-- Non, rien de plus normal que de vouloir en savoir davantage sur un homme dont vous êtes devenue un peu dépendante malgré vous... Vos questions, vos attentions, loin de me vexer, me prouvent au contraire que vous vous intéressez aux gens au-delà de vos propres besoins. Dans le monde d'aujourd'hui, ça n'est pas si fréquent... Et je vous en remercie.

-- Quand même, ça n'est pas très malin de ma part... Vous qui vouliez oublier quelques heures votre chagrin en jouant les Saint-Bernard...

-- Ne vous inquiétez pas, parler de ma femme ne m'ennuie jamais... Non, la seule chose qui me soit insupportable, c'est de devoir envisager son absence pour toujours... Mais vous avez raison, parlons de choses plus gaies.

L'atmosphère du dîner devient plus intime, ce qui, au fur et à mesure de la conversation, trouble de plus en plus la jeune femme. Pourquoi cet homme, a priori mêlé à un meurtre, conformément aux suppositions de l'inspectrice, lui paraît-il, tout à coup, aussi touchant, alors qu'elle ne devrait songer qu'à trouver des preuves de sa culpabilité? Elle ne peut se l'expliquer et, pour se consacrer à sa seule mission, tâche de combattre les doutes qui l'assaillent.

Ils échangent sur leurs vies, leurs goûts et un tas d'autres choses, sans jamais franchir les limites de la vie privée. Patrick y vient pourtant, alors qu'il attend l'addition.

-- Vous avez bien un copain? (il affiche un sourire d'excuses pour ajouter) C'est bien ainsi qu'on s'exprime aujourd'hui? A mon époque, on disait "petit-ami".

Elle éclate d'un rire joyeux.

-- "A mon époque"! Vous voulez vous faire plus vieux que vous n'êtes?

-- Non, au contraire! A vrai dire, j'aimerais même être plus jeune d'une bonne quinzaine d'années!

-- Oui, pour retrouver votre femme, chuchote-t-elle.

-- Oui... (il hésite) Non, pas seulement.

Sur ces mots, lâchés presque contre son gré, il se lève et, d'un sourire qui se veut plein d'affection, invite Emma à le suivre.

-- Votre amie va commencer à s'inquiéter.

Lorsqu‘elle s’apprête à prendre place dans la voiture, Emma est quelque peu impressionnée par la magnifique berline de luxe qui répond d'un clignement des phares aux ordres de la télécommande. Il s’agit d'une BMW haut de gamme, de couleur bleu marine métallisé avec un intérieur très cossu en cuir gris clair et d'épaisses moquettes au sol. Manifestement, il gagne très bien sa vie, se dit-elle. Avec une bagnole pareille, ajoutée à son charme d’homme mûr, c’est sûr que, pour draguer… Il doit faire un carton auprès des minettes pas trop farouches. Je dois le démasquer, je le dois à Aline, je me le dois pour ma confiance, dans mon futur métier, ils servent à ça, nos stages… Et pourtant, cet homme ne dégage pas une impression de play-boy blasé. Au contraire, c’est comme si quelque chose était brisé en lui… Serait-ce un simple rôle, un stratagème bien huilé destiné à capturer les filles romantiques comme moi? La voiture pour les plus délurées et le chagrin passionnel de l’amoureux éternel pour les plus sentimentales…

Dans la voiture, personne ne parle mais l'atmosphère n'est pas lourde pour autant. Bien au contraire, bercés par la voix exceptionnelle de Celine Dion, tous deux semblent planer dans une sorte de torpeur béate, bien calés dans les confortables fauteuils de la grande routière allemande.

Malgré la langueur que lui inspirent les paroles de l’artiste, "Je me changerai en or, pour que tu m’aimes encore", Emma tâche de ne pas se laisser aller à la rêverie et de rester sur ses gardes... Lui aussi, probablement, pense-t-elle.

C'est Patrick qui rompt le silence:

-- Demain, il vous faut aller à la banque... Ah non, demain on est dimanche! Lundi, c’est fermé… Mardi, vous irez à votre banque – de toute façon, il vous faudra du liquide puisque vous n'avez plus de moyen de paiement – et vous vous ferez confirmer les oppositions sur carte et chéquier.

Elle se mord les lèvres pour ne pas répondre le "oui papa" qui lui vient spontanément et la fait rire intérieurement.

L'a-t-il senti? Toujours est-il que Patrick s'excuse en souriant:

-- Je me mêle de ce qui ne me regarde pas, je suis désolé. Je veux juste vous aider.

-- Je sais... Vous êtes un homme formidable… Merci infiniment.

Elle a presque chuchoté, rendant, bien involontairement, sa réponse plus ambigüe qu’elle ne l’aurait souhaité.

Ce serait très bien joué, se dit-elle... Si je jouais vraiment! Dès qu'il croise son regard et lui parle, elle perd une partie de ses moyens et de sa capacité de jugement... Cette constatation la rend furieuse contre elle-même. Non! Je suis psychologue, peste-t-elle intérieurement, c’est mon métier d’analyser les gens et les situations en laissant au vestiaire mes sentiments et états d’âme… On nous l’a enseigné en cours, on a fait des jeux de rôles, vu et revu les méthodes, et dès que j’ai l’occasion de les mettre en pratique, j’en suis incapable… Ou bien je suis nulle, ou bien Aline a raison, c'est un manipulateur hors norme!

Se tournant vers la vitre latérale, sous prétexte d'admirer un charmant petit square devant lequel ils passent, elle serre les dents et écrase furtivement une larme.

Son chauffeur d'un soir se rend compte de cette tristesse qui envahit subitement sa passagère, sans en comprendre le pourquoi. Il tente de lui redonner le sourire par une boutade.

-- Allez, papa va vous déposer devant votre chambre et puis au lit! Y'a école demain!

-- Non y'a pas école, c'est dimanche, répond-t-elle sur le même ton de l'humour, avant d'ajouter, plus sérieuse:

-- J'adore mon papa mais avoir un père comme vous serait super, j'en suis sûre.

Patrick, heureux de lui avoir redonné le sourire, insiste dans sa plaisanterie en faisant mine de se vexer:

-- Ah ben non! D'accord, on avait dit "pas de plan drague" mais vous n'étiez pas, pour autant, obligée de me planter un rateau en inox massif dans le dos!

Elle rit:

-- Non, je disais ça comme ça... Et c'était plutôt un compliment qu'un rateau.

-- Vous trouvez, vous? rigole-t-il.

-- Oui, d'ailleurs vous savez bien que beaucoup de jeunes filles recherchent le père chez leur amoureux!

-- Ah? (Il fait une moue dubitative avant d'ajouter, fataliste) Après tout, c'est vous la psy!

Quelques dizaines de mètres seulement après cet échange, -- Je crois que nous sommes arrivés, dit Patrick en stoppant sa voiture sur une place de parking, juste devant l'adresse indiquée.

Il s'agit d‘un immeuble récent et qui paraît de bon standing, dans le XVème arrondissement, où réside effectivement une amie d’Emma, étudiante en psycho elle aussi, mais chez qui elle n'a aucunement l'intention de se faire héberger.

En donnant une adresse qu'elle connaîssait, elle s'était dit qu'au moins, elle s'assurait qu'il s'agisse bien d'un immeuble d'habitation, qu'elle ferait mine d'y entrer puis, lorsque Patrick serait reparti, irait prendre le métro, à l'aide du ticket qu'elle a conservé dans sa poche, pour aller récupérer son sac chez Aline.

Donner directement l'adresse personnelle de la policière eut été, pour elle-même et plus encore pour sa tutrice, prendre un risque inutile.

Comment faire pour le revoir? se demande-t-elle avant de descendre de voiture. Elle a promis des résultats à Aline et n'a encore rien... Pire, elle ne sait plus quoi penser et, lorsqu'elle cherche à analyser son sentiment sur la culpabilité de Patrick Carrey, ce qui lui vient spontanément, malgré son antipathie initiale, derrière "l'oeil de Moscou", malgré sa semaine de vacances suspectes à la mer et certaines incohérences de son discours, c'est qu'elle espère de tout cœur qu’il soit innocent. Elle se rend compte à quel point elle a follement envie qu'il le soit effectivement…

Follement, oui, c'est vraiment le mot, se dit-elle, parce que tu es complètement folle, ma fille! Redescends sur terre!

Patrick, lui, étonné de voir sa passagère perdue dans ses pensées, la sort de sa torpeur par un compliment qui, cette fois, la fait fondre complètement:

-- Prenez bien soin de vous, Emma... Comme tout ce qui est précieux, je vous devine fragile et, comme tout ce qui est rare, je sous suppose très convoitée.

-- Merci.

Rien d'autre ne peut sortir de sa gorge nouée. Elle s'approche de lui et dépose un baiser sur sa joue, avant de répéter,

-- Merci.

Il sort une carte de visite de sa boite à gants et la lui tend. -- Tenez, vous aurez ainsi mon numéro et c'est vous qui déciderez si vous avez envie ou non qu'on se revoie... rien que pour discuter aimablement.

En quittant l'intérieur cossu de la BMW, elle contemple le bristol et, en tâchant de masquer tant bien que mal une joie immense qui l’envahit, elle lève instinctivement les yeux au ciel et s'entend murmurer "Yes!"

CHAPITRE DEUX

Lorsque Emma sonne chez Aline, il est plus de vingt-deux heures trente.

-- Je commençais à m'inquiéter sérieusement, déclare la policière, visiblement soulagée de voir la jeune fille sur le pas de sa porte.

-- Désolée, je me suis faite déposer devant chez une copine qui habite dans le quartier voisin mais la station de métro était plus loin de chez elle que je ne pensais.

-- Pas grave! L'essentiel, c'est que tu sois là... et que tout aille bien.

-- Tout va bien, je vous rassure.

-- Entre, je t'en prie.

-- Je ne veux pas vous déranger à cette heure... On peut faire le point lundi matin, si vous voulez. Il me faut juste récupérer mon sac, s'il vous plaît.

-- Tu ne me déranges pas. Tout mon petit monde est couché, tu vois? Et puis tu ne vas pas me laisser mijoter jusqu'à lundi! Alors comment ça s'est passé?

-- Monsieur Carrey a été charmant...

Aline sourit, tout en priant sa visiteuse de s'asseoir dans l‘un des fauteuils du salon.

-- Charmant? Oui, tu parles, il t'a fait du charme!

-- Pas vraiment ... Enfin, pas vraiment exprès, je pense.

-- C'est à dire?

-- Il s'est montré délicat, attentionné, je crois même pouvoir dire "affectueux"... Mais jamais il n'a eu de propos ou de geste déplacé ... ni même ambigu, si ce n'est pour plaisanter.

-- Il t'a joué la comédie de l'homme que tu sors de sa déprime, je suppose… Mais je suis certaine qu'il aurait très rapidement changé de registre si vous aviez dû vous revoir. Quant à ses plaisanteries, j'ignore de quelle nature elles étaient mais sache que, derrière ce genre de propos, se cachent bien souvent des messages subliminaux.

-- Je ne sais plus que penser... Je n'ai pas votre expérience mais il m'a semblé sincère. Il m'a dit, de lui-même, qu'il venait de perdre sa femme... En plus, j'ai peut-être mal compris mais il semblait sous-entendre que c'était très récent... Alors que ça fait trois ans! Avouez que ça n'est pas une entrée en matière terrible pour un plan drague!

-- Sauf s'il pense que ça va t'attendrir et te le faire prendre en pitié... C'est un manipulateur, je te l'ai dit. Et ce genre de stratégie marche très bien avec des petites midinettes comme toi... Tu parais si jeune et tu t’es toi-même attachée à te montrer vulnérable avec ton histoire de sac volé!

-- C’est vrai… Pourtant… Enfin, je sais pas.

Puis, sortant se sa rêverie,

-- J’ai l’air gourde à ce point? se fâche-t-elle.

-- Mais non, rassure-toi, tu es bien plus intelligente que la moyenne. Simplement tu fais preuve d’une certaine naïveté, bien normale chez les jeunes sans expérience, c’est tout. Quant à ce que je crois, ça n'a pas d‘importance. Ce que je veux savoir c'est ce que toi – je parle de la psychologue au service de la police, pas de la jeune écervelée sous le charme – tu penses de lui.

Emma s'est sentie rougir lorsque Aline l'a traitée d'écervelée sous le charme, qu’elle a traduit par "manipulée", voire "amoureuse", dans la bouche de sa tutrice.

-- Vous pensez que je ne suis pas à la hauteur?

-- Mais non, je te jure, la rassure Aline en lui prenant la main d'un fauteuil à l'autre, tu es parfaite, vive d'esprit, fine dans tes analyses, pleine d'initiative… Même un peu trop! Bref, je te fais totalement confiance mais c'est mon rôle de te mettre en garde contre les émotions que peuvent susciter ce type de situation et, surtout, ce genre de personnage pervers. -- Merci. Je vais tâcher de ne pas décevoir votre confiance mais, je vous en prie, dites-moi quand je me trompe ou si je laisse mon coeur s'emballer et prendre le pas sur ma raison.

-- Tu as tout compris.

-- Je me serais donc laissée complètement manipuler?

-- Pas complètement, puisque tu as des doutes, mais je vois bien que tu commences à être persuadée de son innocence.

Emma ne confirme ni ne dément la supposition de sa tutrice.

-- Tu as acquis une conviction? Insiste cette dernière.

-- C'est compliqué… Je ne sais pas s'il est coupable ou non mais, en tous cas, j’adore faire ça, c’est super excitant.

En fait, ce que ressent Emma, au plus profond d'elle-même, c’est une furieuse envie de poursuivre cette mission exaltante de psy-policière sur le terrain, confrontée pour de vrai à ce suspect, sans trop savoir cependant ce qui, du rôle ou de l’homme, la séduit le plus. Sa réponse évasive ne trompe d'ailleurs pas Aline.