La croiser…et me rencontrer - Katy Rinsbows - E-Book

La croiser…et me rencontrer E-Book

Katy Rinsbows

0,0

Beschreibung

«Je n’aimerai jamais quelqu’un d’autre autant que lui».

C’était mon leitmotiv, ma pensée unique et ma cruelle évidence. Même si Adrien me rendait la vie difficile, j’y croyais dur comme fer, il finirait par quitter Rébecca et notre amour éclaterait enfin au grand jour. Mes rencontres impromptues n’auraient rien changé. Il était le seul dont j’avais envie.

À cette époque, j’avais une méconnaissance parfaite de la définition du bonheur à deux. Et lorsqu’une brebis égarée m’invita sans prévenir sur le chemin de Rosy, une fille de la montagne au caractère bien trempé, je réalisai à quel point mon niveau d’ignorance était élevé.

D’un simple revers, elle balaya trente années de convictions et réveilla une source de chaleur tarie depuis trop longtemps au fond de mon coeur. Elle s’appliqua sans le savoir à me mettre face à une réalité nouvelle. Restait à savoir ce que j’allais en faire.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Katy Rinsbows a étudié le tourisme et l’ethnologie. Depuis cinq ans, elle se laisse porter par les émois de son quotidien, de ses rencontres et surtout de ses rêves pour alimenter les histoires de ses héroïnes. Son intérêt pour l’art en général s’invite souvent dans ses récits. Elle aime les beaux messages et surtout ceux qui ouvrent les esprits.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 389

Veröffentlichungsjahr: 2025

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couverture par Scarlett Ecoffet

Maquette intérieure par Scarlett Ecoffet et Emilie Diaz

Correction par Emilie Diaz

© 2025 Imaginary Edge Éditions

© 2025 Katy Rinsbows

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés.

Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou production intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

ISBN : 9782385723866

Chapitre 1

J’observais la piste recouverte de nuages. L’avion en provenance de New York tardait à apparaître derrière la vitre encore embuée par la fin de l’hiver. L’orage avait assombri le ciel déjà refroidi par la rudesse imprévue du mois de mars et je ne parvenais plus à déceler les feux de piste. Je hochai légèrement la tête comme pour minimiser l’aigre pincement dans mon cœur. Je plongeai mon regard dans l’évier puis attrapai les tomates cerises avant de les rincer une par une sous l’eau glaçant mes ongles. Malgré mes recommandations, Agathe, ma meilleure amie, n’avait jamais porté d’intérêt à l’agriculture biologique. Je les caressai en douceur du bout de mon pouce afin de retirer les surplus de pesticides. J’aperçus finalement les lumières de l’avion que j’attendais sans l’admettre. Il scintillait et entamait sa descente vers Orly. Je l’observai comme un rêve. Mon bassin se fit tout à coup pousser contre l’évier par une force émanant sans conteste d’un être humain, une puissance à la fois asservissante et parfumée. Je sentis un souffle épicé caresser le creux de mon cou et m’autorisai à fermer les yeux le temps d’un songe. Une douceur bien gardée au fond de mes souvenirs tenta d’ouvrir la porte du présent, mais je la claquai aussitôt. Je me retournai sur le corps qui coinçait le mien contre le robinet.

— Arrête ! chuchotai-je.

— Je savais que tu observais les avions par la fenêtre, le vol de New York a du retard, non ?

— Pousse-toi !

— Un jour, je t’y emmènerai, je te l’ai toujours dit, murmura Adrien en frôlant mes lèvres.

Je soufflai avant de plonger mes yeux dans son regard brillant.

— Il t’en faudrait peu pour succomber, je te connais… Tu n’es pas obligée de lutter.

— Pas ici ! Pas maintenant ! On ne peut plus, je ne veux plus ! Laisse-moi passer, quelqu’un pourrait nous surprendre !

— Je t’aime trop pour que tu m’échappes. Je pense constamment à toi, je…

— Si tu m’aimais, on ne serait pas contraints de chuchoter dans cette cuisine, je pourrais même l’utiliser quotidiennement et faire ma vaisselle en regardant les avions décoller ! Écarte-toi, s’il te plaît !

Les rires d’Agathe se diffusèrent sans prévenir dans le couloir et incitèrent Adrien à répondre à ma demande à la hâte. Il recula en sursaut et attrapa la passoire posée sur la table. Mon rythme cardiaque accéléra. Je récupérai les tomates au fond de l’évier dans la précipitation. Agathe entra dans la pièce.

— Alors ! Vous les faites pousser, ces tomates ? On vous attend !

— Non, je les ai lavées. Il faudrait penser à acheter des produits un peu plus responsables, Agathe, ceux-ci sont remplis de pesticides ! insistai-je en les déposant dans la passoire que tenait Adrien.

— Il ne faut pas exagérer. Je les ai prises chez le primeur, en bas de mon immeuble.

— On ne sait pas où il les trouve.

— Tu vas être désagréable toute la soirée ? Je comprends mieux pourquoi Cédric s’est tiré.

— Ouah, le tacle ! cria Adrien en riant.

Je ravalai ma salive avec amertume.

— Je doute que tu puisses comprendre pourquoi ! répondis-je en fusillant Adrien du regard.

— Allez, excuse-moi, mais arrête de râler. Je les prendrai au magasin bio la prochaine fois, assura-t-elle en levant les yeux au plafond. On y va ? J’ai faim, moi !

Mon pouls s’autorisa à ralentir et invita mon visage à afficher un sourire. Mes émotions me fatiguaient, mes mains tremblaient, mais j’étais la seule à pouvoir trouver la clé pour les apaiser. Encore fallait-il qu’Adrien me laisse essayer de chercher. Nous avons traversé le couloir et rejoint le reste de la bande confortablement installée dans le canapé d’angle d’Adrien. Sam avait entamé les cacahuètes, Marco et Florent avaient allumé la console de jeux alors que Gina faisait défiler des vidéos de chiens acrobates sur les réseaux sociaux. Nous nous étions tous rencontrés à l’université dix ans plus tôt. Sauf Sam. Il était mon ami depuis le lycée. Nous faisions partie de l’association des étudiants vouée à organiser les sorties et les manifestations au sein du campus. Après l’obtention d’une licence en biologie, Agathe avait trouvé une place dans un laboratoire d’analyse. De mon côté, j’avais choisi la voie du contrôle sanitaire, puis m’étais spécialisée dans la biosurveillance. Adrien était diplômé en droit. Il avait repris le cabinet notarial de son père. Sam travaillait dans l’édition, Marco et Florent enseignaient respectivement la géographie et la philosophie. Gina avait préféré quitter l’université en cours de route pour suivre une formation de dresseur canin. Elle adorait les chiens et, si l’on considérait la quantité de poils sur ses vêtements noirs, ses deux schnauzers lelui rendaient bien.

La trentaine désormais bien entamée, Marco réfléchissait à fonder sa propre famille avec Élisabeth, Gina et Florent avaient déjà envoyé leur faire-part de mariage et Agathe entretenait une relation à distance depuis quatre ans avec Peter, un Londonien rencontré pendant un séjour de l’autre côté de la Manche. Grâce à une promotion professionnelle, Peter débarquerait enfin sur le territoire français au début de l’été. Adrien, lui, vivait une semaine sur trois avec Rébecca, une hôtesse de l’air aux yeux vert émeraude et aux cheveux blonds comme les blés. Je considérais qu’elle était l’incarnation d’une poupée Barbie. Une poupée magnifique capable de faire succomber n’importe quel homme. Ce qui n’empêchait pas Adrien de lui être infidèle. Mais ça… j’étais la seule à le savoir. Je m’étais perdue sur l’itinéraire bis d’Adrien plus d’une fois. J’avais toujours eu ce petit faible pour lui. Un genre d’on ne sait quoi susceptible de me faire craquer en un instant sans aucun regard autour de moi. Il m’avait souvent semblé inaccessible, d’abord entouré de femmes aux regards de velours à l’université, puis de Rébecca, le fantasme de tout homme normalement constitué,lorsqu’il entra officiellement dans la vie active. Quand, par surprise, il me porta un soir d’automne de l’attention, quand il déplia le papyrus de ses sentiments, sans aucun doute exacerbés par les absences répétées de Rébecca et par l’excitation de la nouveauté, je cédai sans trop résister. « Je suis là en attendant que tu trouves une relation plus stable », m’avait-il dit. C’était une façon de m’avouer qu’il ne la quitterait jamais. En tout cas, pas pour moi. Sa franchise n’était certes pas blâmable. Malgré cela, Adrien me faisait du mal, j’en étais pleinement consciente. Mais je l’aimais. Je l’aimais profondément. Je l’avais toujours rêvé. Ainsi acceptai-je d’être la femme de l’ombre. Lorsque je rencontrai Cédric un mardi soir dans mon club de gym, je pensai un instant que j’avais le droit au vrai bonheur. Le droit de vivre une relation sans me cacher avec un homme charmant. Cédric était drôle, cultivé et attentionné. Ses performances sportives s’illustraient parfaitement sur son corps. Bien que ce ne soit pas ce détail qui me fit réfléchir, cela ne gâchait rien. Après deux ou trois rendez-vous, j’en discutai avec Adrien. Il réagit avec un ego surdimensionné, cherchant à rompre tout contact avec moi. Son comportement me brisa. Pendant plusieurs semaines, nous restâmes sans nouvelles de l’un et de l’autre. Avec le temps et les soirées entre amis, sa rancœur s’atténua et les liens se renouèrent petit à petit jusqu’au moment où les doutes m’envahirent à nouveau. Le moindre SMS me faisait frissonner, le moindre sourire me faisait vibrer, le moindre geste d’affection me faisait craquer. Je l’avais dans la peau. Il dégoulinait de mes pores. Il était mon sang, ma vie, mon espoir. Un léger saut d’humeur de Cédric pouvait m’inciter à me réfugier dans mes pensées afin d’y retrouver les souvenirs de mes nuits partagées avec Adrien. Après mûre réflexion, je m’obligeai à mettre fin à cette nouvelle relation. J’étais incapable de vivre avec quelqu’un sans être guérie de mon amant. C’était ma nouvelle mission, mais elle s’apparentait à un véritable défi. D’autant plus qu’Adrien ne me facilitait pas la tâche.

Un « ah » collégial résonna dans le salon lorsque les tomates s’installèrent sur la table basse.

— Merci d’avoir pensé à mon régime, déclara Gina, si je me goinfre de cacahuètes, je ne pourrai rentrer dans aucune robe de mariée !

— Rappelle-moi la date des essayages ? demanda Agathe.

— Le 15 mai, je te l’ai dit au moins cinquante fois ! Olivia, tu ne m’as pas confirmé, tu pourras venir ?

— Bien sûr, lui répondis-je avec tendresse.

— Parfait, je ne me souvenais plus de la date de ton séjour dans les Alpes.

— Je ne suis pas encore sûre d’y aller. Mon responsable choisira celui qui partira. Et si c’est moi, on a le temps, c’est à la fin du mois de mai pour une semaine seulement.

— Oui, mais il n’aurait pas fallu que ça tombe au même moment ! Je tiens à vous avoir toutes les deux auprès de moi pour le plus grand évènement de ma vie !

— Tu pars dans les Alpes ? ronchonna Adrien avec un œil légèrement inquiet.

— Je ne sais pas encore, on est deux sur le dossier.

— En quoi consiste ledit dossier ? insista-t-il.

— On doit analyser les pâturages montagneux afin de déterminer si la communauté de communes du parc naturel des Écrins peut conserver son label écologique. C’est un peu comme les étoiles du Guide Michelin. Il faut que la flore et la faune répondent à certains critères.

— Ah, O.K, je ne savais pas…

— Tu veux quel type de robe ? demanda Agathe à Gina en croquant dans la première tomate cerise.

— Elle ne va pas en parler ici, voyons, criai-je, Florent est là !

— Et toi, Flo, tu as trouvé ton costume ?

Sam avait usé de son air moqueur.

— Pfff ! Tais-toi donc et choisis ton kart !

Mario Kart était le jeu vidéo favori de Florent. À chaque nouvelle soirée chez Adrien, un minimum de quinze parties s’imposait.

— Vous ne préférez pas faire un karaoké, plutôt ? proposa Agathe. Ça fait longtemps qu’on n’a pas entendu Olivia chanter ! Évidemment, je me mets dans son équipe.

— Oh non, Agathe, je n’en ai pas envie, répondis-je encore sous l’émotion du comportement d’Adrien.

— Tu prends toujours tes cours de chant ? enchaîna Gina.

— Pas en ce moment, ma professeure s’est cassé une jambe aux sports d’hiver. Les cours sont annulés jusqu’à l’an prochain et, comme c’est aussi la responsable de ma chorale, les répétitions sont reportées.

— Non, pas de karaoké avec Olivia, implora Sam, elle nous rétame à chaque fois, c’est une pro ! On est des pingouins, à côté.

— Je ne suis pas une pro, mais c’est gentil.

— Bah, c’est sympathique, les pingouins, répondit Gina. En tout cas, tu me feras signe pour le prochain concert de ta chorale, j’avais adoré l’année dernière.

— Sans problème.

— On reste sur Mario Kart, insista Sam.

Je chantais depuis le CM1, j’aimais vraiment ça, mais, ce soir-là, je n’y arrivais pas. Sans soutien de ma part, Agathe se sentit vaincue. Elle changea de sujet pour conserver un semblant de dignité.

— Adrien, toujours pas de mariage en vue avec Rébecca ?

Cette question posée par ma meilleure amie m’arracha le cœur. Mes veines explosèrent.

— Il faudrait encore qu’elle soit là pour se marier ! lui répondit-il en riant.

— Tu savais bien qu’avec son boulot, tu ne la verrais pas souvent… Sincèrement, elle est formidable, adorable, belle comme personne, et elle t’aime à la folie. Vous êtes ensemble depuis une éternité, à ta place, je ne me poserais pas de question.

— Je n’ai pas dit que je m’en posais… Qui veut boire quoi ?

Mes larmes coulèrent jusqu’au fond de ma gorge. Qui pouvait aimer Adrien plus que moi ? Qui pouvait sacrifier sa vie comme je le faisais pour lui ? Ma meilleure amie venait de m’arracher les plumes. Entre les conversations sur le mariage de Gina et Florent, celles qui tournaient autour de l’arrivée imminente de Peter ou celles qui s’impatientaient du retour de Rébecca, j’hébergeai toute la soirée le sentiment d’être au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne savais plus comment vivre cette passion diabolique, comment respecter ma propre personne et conserver une once de fierté. Je trahissais la Rébecca que chaque individu dans ce salon appréciait. Mais finalement, la douleur la plus fulgurante était provoquée par l’impossibilité de pouvoir en parler.

Agathe avait toujours été là pour ça. Elle avait écouté les difficultés de ma première nuit avec Thibault, rencontré durant le premier semestre à l’université, elle m’avait rassurée quant à ma liaison avec mon professeur de biologie cellulaire l’année suivante, elle m’avait quand même présenté son cousin boulanger plusieurs semaines après afin de limiter les dangers d’une relation difficilement acceptable, elle avait insulté Martin, l’un de mes premiers collègues, champion olympique de tromperie et adepte de bassesses en tout genre, et elle m’avait sérieusement encouragée à découvrir Cédric, un sportif et un intellectuel dans le même corps, ce n’est pas si commun, m’avait-elle précisé. Mais si Agathe avait appris la situation dans laquelle je m’étais délicatement et volontairement engouffrée quelques semaines plus tard, son jugement se serait sans surprise abattu sur ma conscience déjà bien torturée. Elle aurait été incapable de comprendre une trahison de cette envergure. Ce n’était pas tolérable. Rébecca était charmante et Adrien restait notre ami de longue date. Qu’aurait-elle pu penser ? Je me muais donc dans un silence lugubre et me sentais comme une vipère étrangère aux personnes que j’aimais le plus. Je vivais dans un terrier de sable construit par Adrien. Cette habitation précaire pouvait s’effondrer au moindre coup de pied du jeune homme.

À 23 h 30 et après une vingtaine de parties de Mario Kart, Gina émit un bâillement illustrant on ne peut mieux son état de fatigue. Florent lâcha sa manette et câlina sa future femme avant de lui proposer de rentrer chez eux. Cet élan incita les autres à débarrasser les restes de fajitas préparées par la gent féminine et Sam entre la neuvième et la dixième partie. Une fois un ménage grossier accompli, nous saluâmes Adrien sans oublier de le remercier gracieusement pour son accueil. Je filai sur le palier et me précipitai dans l’escalier en colimaçon. Les marches étaient habillées d’un tapis rouge lui-même orné de motifs dorés. L’immeuble était beau. J’aurais adoré l’habiter.

— Attends-nous, Olivia ! chuchota Agathe, tu as un train à prendre ?

Je m’arrêtai à l’étage inférieur et patientai. J’entendis les « passe le bonjour à Rébecca » et les « on a hâte de la revoir ». Mon âme se réfugia dans la pièce désarroi de sa caverne. Nous quittâmes l’immeuble. Une fois sur le trottoir humide, les embrassades tombèrent entre les fines gouttes de pluie. Je restai avec Agathe.

— Je te raccompagne, affirma-t-elle.

— Non, ça va aller, je préfère rentrer à pied, ça me prendra vingt minutes à tout casser. Tu habites de l’autre côté de la ville.

— Je ne vais pas te laisser seule dans la rue en pleine nuit !

— Il n’est pas si tard, j’ai besoin de marcher un peu. Je ne vais plus à la salle de sport, je n’ai pas envie de tomber sur… enfin, ça me fera du bien.

— Nous n’avons pas eu l’occasion de parler de Cédric. Pourquoi ça s’est terminé ? Tu veux en discuter ?

— Une prochaine fois, rentre vite, ma puce, il fait froid.

— C’est trop bête, ma voiture est juste là.

— Ne t’inquiète pas, j’ai ma bombe lacrymogène.

— Bon, d’accord. Mais tu m’enverras un message une fois chez toi, ça me rassurera.

— C’est promis.

Elle m’enlaça chaleureusement avant de se hisser dans son carrosse motorisé japonais, une Mitsubishi Colt. Elle me salua de sa main gantée et démarra le moteur. Après un dernier sourire, je m’orientai vers mon appartement.

Chapitre 2

Je longeai les habitations les yeux humides, la tête remplie de vide. Je ne me reconnaissais plus au sein de ce groupe chargé de perfections. J’étais incapable de les atteindre. Une larme frôla ma joue, et en l’essuyant, mon ventre creusa un puits sans fond colossal. Les coups de pioche s’enchaînaient. La souffrance était intolérable et simplement due à l’absence brutale d’Adrien. Je resserrai l’écharpe autour de mon cou, cherchant dans les mailles tricotées de mes propres mains un vestige de son parfum. Mon téléphone vibra brièvement.

 

Pourquoi n’es-tu pas restée ? Rébecca ne rentre pas avant le week-end prochain. On aurait pu regarder les avions ensemble demain matin en prenant le petit déjeuner…

 

Mon esprit vide se remplit instantanément d’une substance toxique composée de soulagement, d’angoisse, de stress, d’envie et, finalement, de renoncement. Je stoppai mes mouvements afin d’émettre une réponse claire, précise et concise.

 

Ce n’est pas sérieux. Rébecca ne mérite pas ça. Moi non plus ! J’avance vite et serai bientôt chez moi.

 

Je me forçai à reprendre mon chemin. D’une certaine façon, ce message me suffisait, car il me montrait qu’Adrien avait toujours besoin de moi.

 

Tu rentres à pied ? Ce n’est pas prudent, tu ferais mieux de revenir… Tu n’as pas pu aller bien loin en si peu de temps.

 

Je m’arrêtai à nouveau et soufflai jusqu’à ce que mon thorax perde toute particule d’oxygène. Revenir sur mes pas, c’était tomber dans un piège. Un piège délicieux, à l’image d’un gâteau trop caramélisé qui remplit l’estomac de bonheur après un jeûne de plusieurs jours tout en augmentant le taux de glucose dans le sang d’une manière mortelle. Adrien m’offrait une nuit. Accepter, c’était l’assurance d’un moment magique et j’avais cruellement besoin de féerie dans ma vie. Peut-être est-ce la nuit qui l’incitera à quitter Rébecca… Après tout, pourquoi ne pas y croire encore une fois ? Une dernière fois ? Je n’étais pas tout à fait convaincue, mais tournai les talons de mes bottines noires. Il était définitivement plus fort que ma volonté. Je me hâtai de parcourir les trois rues me séparant désormais de lui, puis sonnai à son interphone. La grille se déverrouilla instantanément. Je montai les marches à vive allure et respirai à pleins poumons avant de frapper à sa porte. C’était la porte de l’enfer, mais son corps et son âme réunis me poussaient à la passer. Au moment où je plaquai la jointure de mes phalanges sur le bois, Adrien m’ouvrit l’accès à la maison de Lucifer. Il me présenta un sourire communicatif auquel je ne pus m’empêcher de répondre. Il claqua la porte derrière moi et colla son visage au mien en serrant mes hanches.

— J’espérais tellement que tu reviennes.

— Tu es… chiant ! Si tu savais…

Il exhiba ses dents brillantes avant de poser ses lèvres sur les miennes. Je retirai mon manteau et mon écharpe en savourant ce baiser dont j’avais rêvé toute la soirée au grand dam des pics lancés par ma culpabilité. Une fois mes apparats d’hiver tombés à terre, je l’enlaçai de toutes mes forces. Il glissa ses mains dans le creux de mes reins et nous profitâmes de l’humidité de nos papilles pour les parcourir respectivement dans les moindres recoins de l’autre.

— Approche, on ne va pas rester dans l’entrée !

Nos bustes se détachèrent. Je retirai mes chaussures. Je venais de récupérer une partie du sens de ma vie, voire le seul sens à ma vie. Soudainement, la culpabilité s’évapora. Je me sentais presque bien, parce que j’avais répondu à l’envie irrésistible qui me brûlait. C’était comme si mon corps me remerciait.

— Je finirai de ranger demain. Qu’est-ce qu’on fait ? me demanda-t-il, on regarde un film, on écoute de la musique ou je te fais l’amour sans attendre ?

— Je suis amoureuse de toi, Adrien, depuis longtemps, et je voudrais le crier sur tous les toits, dire à tout le monde qu’on vit ça, là, maintenant ! Voilà ce que je souhaiterais faire.

Il monta ma main à ses lèvres et m’invita à m’asseoir sur le canapé. Il caressa ma jambe vêtue d’un collant bien trop fin pour supporter la fin de l’hiver et devint pensif.

— Je sais ce que tu aimerais entendre, mais… je suis incapable de te donner ce que tu attends.

— Pourquoi ? demandai-je, les yeux encore remplis d’espoir.

— Si je quitte Rébecca, je crains de… Elle fait sa vie de son côté, tu sais, avec ses pilotes, ses stewards, je ne suis pas fou et je lui en veux pour ça ! En plus, elle n’est jamais là !

— Raison de plus, Adrien ! Je suis là, moi, je serai toujours là pour toi.

— J’ai vécu tellement de choses avec elle, je la respecte beaucoup. Je perçois ce que tu te dis : qu’en flirtant avec toi, je ne la respecte pas, mais elle ne fait pas mieux quand elle n’est pas là, et ce n’est pas arrivé qu’une fois. Malgré ça, je la connais depuis très longtemps, elle a toujours fait partie de ma vie et nos familles s’apprécient, ils nous imaginaient déjà ensemble quand on avait cinq ans ! Je n’ai pas envie de gâcher notre histoire sans savoir si toi et moi, ça marcherait vraiment.

— Si ce que tu me racontes est vrai, je ne comprends pas sur quoi repose votre relation. Ce n’était quand même pas une union arrangée à ce que je sache !

— Non, évidemment, mais… on a tout partagé durant l’adolescence. On s’est éloignés à l’université, mais elle me manquait, c’est vrai. Et quand elle est revenue vers moi, j’étais heureux. Je ne voudrais pas regretter de m’éloigner à nouveau.

Je m’enfonçai dans le canapé.

— Tu as peur que je ne suffise pas à combler le vide de son absence, c’est ça ? Alors, tu te contentes de m’aimer lorsqu’elle est à l’autre bout du monde et peut-être dans les bras de deux ou trois pilotes…

— Ce n’est pas vrai, je pense constamment à toi… Je t’aime énormément, Olivia, tu es très jolie, tu m’intimides sans arrêt avec ta sagesse, ton engouement pour la planète, tes analyses végétales, biologiques, techniques…

— Bioécologiques !

— Oui, voilà, et je me demande même ce que tu me trouves. Tu pourrais avoir n’importe qui dans ton lit, dans ta vie… tu mérites d’être heureuse. Je sais que je te fais souffrir… mais je n’arriverai pas à annoncer ça à Rébecca.

Je ne pouvais plus argumenter. C’était aussi pour ça que je l’aimais. Adrien était honnête dans sa trahison, il ne me faisait pas miroiter. Il n’avait simplement pas le courage de quitter la femme qu’il avait toujours connue, et me l’avouait. Cela parvenait même à me toucher, car j’étais l’une des rares personnes devant lesquelles il reconnaissait certaines faiblesses. Lors de nos rendez-vous cachés, ce monstre de charme se transformait en un livre ouvert et quelques failles inavouables en société s’en échappaient ponctuellement. Je me sentais alors privilégiée. J’étais flattée de devenir sa complice le temps d’une nuit et encore plus d’être celle qui réussissait à l’aider à surmonter ses tourments secrets. Personne n’avait jamais su pour les aventures de Rébecca, et j’osais croire qu’il disait la vérité, puisque les expressions de son visage n’étaient pas celles affichées dans les moments publics. Elles étaient celles d’un homme profondément blessé.

— Et moi aussi, je serai toujours là pour toi, ajouta-t-il. Tu pourras toujours te confier et je ne laisserai aucune personne te faire du mal. Cédric avait l’air d’être un type bien, j’ai réagi comme un idiot quand j’ai appris ta relation.

— … Tu étais constamment entre nous… Je ne peux pas être avec quelqu’un en pensant sans arrêt à toi ! Enfin, pour ma part, c’est ainsi que je fonctionne, lui dis-je en lui faisant un clin d’œil.

— Ce n’était simplement pas le bon, sinon l’évidence t’aurait permis de m’effacer sans avoir à y réfléchir. Un jour, cela arrivera, et tu m’oublieras. Ça me fera mal, mais tu m’oublieras.

— … Peut-être, chuchotai-je en haussant les épaules avec un brin de tristesse.

Il me tendit ses bras et je m’engouffrai dedans. J’appréciais ces moments où nous pouvions nous dévoiler l’un et l’autre. Je les préférais d’ailleurs à nos parties de jambes en l’air. Elles n’avaient aucune force comparable à celle des confidences. J’aurais pu lui dire que j’avais envie de regarder un film, il aurait allumé la télévision. Pour ça aussi, je l’aimais, parce que notre relation secrète n’était pas simplement basée sur la sexualité. C’était un tout. Il ne manquait finalement pas grand-chose, juste un brin de courage qu’il ne trouverait jamais. Ma frustration était immense et ma conscience en faisait les frais. Mais désormais, dans ses bras, je l’observais s’échapper sans le moindre remords.

— On pourrait mettre de la musique dans ta chambre et rester allongés l’un contre l’autre jusqu’à ce que le soleil se lève.

— Tes désirs sont des ordres, chère amie…

— Tout dépend desquels.

Il me sourit, s’extirpa du canapé et me guida jusqu’à sa chambre. Je l’avais déjà investie à plusieurs reprises, sans grande fierté. Il alluma sa chaîne hi-fi et une lampe d’ambiance permettant de feutrer la pièce. Il m’invita à prendre place auprès de lui au centre du lit futon aux draps sombres et fleuris. Je coinçai mes jambes sous les siennes en m’asseyant face à lui.

— Je n’ai pas pris de pyjama, dis-je timidement.

— On s’en fiche, enchaîna-t-il en relevant le pull décolleté qui soulignait ma poitrine.

Je déboutonnai sa chemise noire avant de lui proposer un nouveau baiser. Notre étreinte se renouvela avec la vigueur d’une première fois.

— Je n’arrive jamais à te résister, avouai-je, presque dépitée.

Ses yeux brillèrent et il se pencha sur moi afin d’allonger mon corps. Il remonta mon débardeur. Sa bouche parcourut mon cou, le haut de mes seins encore recouverts par mon soutien-gorge aux épingles dorées, mon ventre et mon nombril.

— Tu veux toujours te contenter d’une étreinte ? me murmura-t-il à l’oreille.

— Nan…, chuchotai-je.

Il fit à nouveau glisser ses lèvres sur ma poitrine tout en autorisant sa main à descendre la fermeture éclair située au centre de ma jupe.

— J’adore quand tu mets cette jupe, elle est tellement sexy, avoua-t-il en pinçant sa bouche.

— Je l’ai choisie pour toi, parce que je sais qu’elle te plaît.

Il se redressa subitement en prenant appui sur ses deux bras.

— Tu es folle de rentrer à pied avec une jupe pareille ! Il y a des dingues partout !

Je sursautai.

— J’ai oublié d’envoyer un message à Agathe ! Attends-moi une seconde, s’il te plaît !

— Oh non, laisse-la où elle est… Elle est insupportable en ce moment en plus !

— Elle va s’inquiéter.

— O.K.

Je me précipitai hors du lit pendant qu’Adrien retirait le reste de ses vêtements. Je retrouvai mon sac à main dans l’entrée et mon téléphone. Il m’indiquait un appel en absence d’Agathe.

— Eh, merde…

Mon mobile était sur vibreur.

 

Coucou, Agathe, je suis bien rentrée, j’ai fait un petit détour par le parc, j’avais vraiment besoin de marcher. Je t’embrasse.

Tu es inconsciente ! Je commençais à m’inquiéter. Me voilà rassurée. Bonne nuit, ma puce.

 

Inconsciente, folle, naïve, ces adjectifs m’allaient bien. Le lendemain arriverait trop vite et ma conscience allait fatalement retrouver la voie de mon âme. Je soufflai, éteignis le téléphone et regagnai la chambre avec un air pensif. Je retirai mon collant et me blottis contre Adrien.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne va pas ?

— … Je réfléchissais à ce que tu m’as dit tout à l’heure. Qu’un jour, je t’oublierai… Ça ne pourra jamais arriver.

Il se pencha sur moi et posa la pointe de son index sur le bout de mon nez.

— Si, ça arrivera, parce que tu mérites mieux que moi.

— Tu es le seul dont je rêve.

— C’est parce que tu n’as pas encore eu l’occasion de comparer.

— Qu’est-ce que tu racontes ? J’en ai eu d’autres avant toi et même après !

— Pas en même temps, j’espère…

— C’est toi qui dis ça ? Tu es gonflé ! Et la réponse est négative, je ne t’apprends rien !

Il déposa un baiser délicat sur mes lèvres.

— Si, ça arrivera, parce que tu finiras par rencontrer celui qui rebattra les cartes de ton jeu sans que tu t’y attendes, parce qu’il fera naître un sentiment authentique dans ce cœur fragile confortablement installé dans cette poitrine que j’adore. Un sentiment nouveau qui te transformera en une femme libre et heureuse, fière d’être ce qu’elle est sans avoir à se justifier. Tu n’as rien de ça avec moi.

Mes yeux se couvrirent de larmes.

— Il ne tiendrait qu’à toi !

— Ce jour-là, je serai jaloux… mais je comprendrai, et partagerai ton bonheur.

— Laisse-moi croire que tu changeras d’avis, rien qu’un instant, s’il te plaît…

Il caressa mon cou tout en fixant mon regard embrumé.

— Tu es magnifique, Olivia, et je t’aime trop pour te mentir.

Une larme glissa sur ma joue et il l’essuya du bout de son index.

— Alors, tu resteras mon plus beau secret, trouvai-je encore la force de lui répondre, tremblante.

      Nos lèvres se rencontrèrent une nouvelle fois, nos langues se nourrirent l’une de l’autre, nos émotions s’enlacèrent. J’allais accueillir le corps d’Adrien avec une passion explosive. Il s’invita sans attendre dans mon intimité et ma poitrine se bomba sous l’effet de cette rencontre chargée d’électricité mortelle. Une décharge étrangement apaisante. Je ne cessais plus de pincer la peau de ses cuisses. Lui se plaisait à les éloigner de mon bassin afin de renforcer son élan et d’investir encore plus l’organe de ma féminité lorsqu’il se réfugiait en moi. Je glissai ma main dans sa crinière brune, il attrapait mes lèvres et humidifiait mon palais en peignant le fond de sa gorge avec sa langue, j’émettais de légers gémissements, il criait comme un ours blessé, je penchais ma tête au bord du lit, il en profitait pour libérer mes cheveux coincés sous mes épaules, je lui disais que je l’aimais… il se contentait de m’écouter. Il se redressa un instant et m’invita à me relever.

— J’ai envie que tu poses ta bouche sur moi…

— Oh non ! Pas comme ça, je t’en prie !

La seule éloquence d’Adrien face à ma déclaration d’amour fut de me proposer une pratique sexuelle que je détestais.

— Tu auras le droit à la même chose après, insista-t-il.

— Je n’ai pas besoin de ça, je te veux juste entièrement là, expliquai-je en effleurant mon bas-ventre.

— … Bon, d’accord, approche.

Il laissa son corps tomber sur mon buste et fit un deuxième tour dans les galeries ruisselantes de mon cœur. Car pour moi, il ne s’agissait que de mon cœur. Je m’engageai sur la route menant au bien-être absolu. Elle était longue et sinueuse, mais il m’accompagna jusqu’au bout du chemin en poussant un cri puissant que je tentai de contrôler en lui offrant un ultime baiser, celui qui célébrait la fusion totale de nos deux êtres capables de s’épouser le temps d’une nuit. Mon corps était trempé de sa sueur. Il s’effondra sur moi. Dix secondes passèrent sans que rien ne bouge. Mes yeux se remplirent soudainement d’eau. Cette eau salée ne m’était pas étrangère. Après chaque instant d’intimité partagé avec Adrien, une énorme vague de tristesse m’envahissait. C’était systématique et presque immédiat. Dans ce moment-là, je me sentais vide, voire fictive, à l’image d’un trou noir dans un immense trou noir, je n’avais plus aucune compréhension de l’existence, encore moins de la mienne. C’était mon « sex blues » comme j’aimais le nommer. J’avais lu dans un magazine un article sur ce phénomène courant chez certaines femmes. Ce malaise émotionnel s’expliquait scientifiquement par la chute brutale des hormones après un épisode de plaisir intense. La sensation était si désagréable qu’un océan de larmes s’extirpait chaque fois de mes paupières. Adrien s’en amusait.

— Tu sanglotes, ma beauté ? me dit-il en redressant légèrement son buste.

— Non, ça va passer.

— Je te fais trop d’effet !

— Tu as tout compris.

— J’avais vraiment envie que tu m’embrasses partout, de rentrer partout ! La prochaine fois, on…

— C’est quand, la prochaine fois ? le coupai-je en essuyant mon visage.

Il bascula sur le côté du lit et coinça sa tête sur l’oreiller froissé. Il caressa ma joue encore mouillée.

— Bientôt… je te le promets.

— … À quoi ça servirait ?

— Oh là là, ton sex blues n’est pas terminé… il faut remettre cette conversation, affirma-t-il en riant.

Je plaquai ma poitrine contre son torse, puis chatouillai délicatement son nez avec mes propres narines. Il m’enveloppa dans ses bras et nos respirations s’apaisèrent. Plus aucun mot ne vint nous troubler. Nous profitâmes de la sérénité de l’instant pour attraper les mains tendues du sommeil, simultanément.

 

Chapitre 3

Ce samedi matin, nous aurions pu profiter de la chaleur de nos corps dénudés pendant de longues heures, nous aurions pu faire l’amour une deuxième fois sur le matelas inondé de nos êtres, prendre un petit déjeuner en regardant les avions décoller et refaire l’amour sur le canapé usé. Nous aurions ensuite pu nous promener dans un parc, boire un café au Starbucks du coin ou faire une balade à vélo en forêt. C’était mon songe. Il fut interrompu par le téléphone d’Adrien posé sur la table de nuit. Il s’extirpa des bras de Morphée et tapota sur le mobile afin de stopper la sonnerie, sans succès. Il releva légèrement sa tête et ouvrit un œil. Il se redressa brusquement.

—C’est la mère de Rébecca.

— Ah, répondis-je gravement en m’asseyant et en me couvrant avec le drap.

— Attends, je prends l’appel.

Mon cœur palpita.

— Allô !

— …

— Pas du tout ! Comment allez-vous ?

— …

— Euh… maintenant ?

— …

— Aucun problème, euh… j’étais en plein rangement… D’ici vingt minutes, ça ira ?

— …

— O.K, à tout de suite, Anne-Claire.

Il raccrocha et bondit hors du lit.

— Putain, la belle-doche devait passer ce matin pour déposer les uniformes de Rébecca, elle les a récupérés au pressing, j’avais complètement oublié.

Je m’extirpai des couvertures, attrapai mes vêtements et les enfilai en moins d’une minute, sans mot dire.

— Je suis désolé, ajouta-t-il, elle sera là d’ici vingt minutes.

— Je me dépêche, annonçai-je tristement.

— Elle me gonfle vraiment…

— Tu aurais dû aller au pressing toi-même ! Heureusement qu’elle a téléphoné.

Il sortit de la chambre, passa un t-shirt et un jogging posés sur la corbeille à linge, monta les volets roulants et ouvrit les fenêtres. Je rejoignis l’entrée, glissai mes pieds dans mes chaussures et me couvris avec mon manteau. Après avoir grossièrement rangé le salon, Adrien se retourna.

— Je suis vraiment navré. Je t’appelle et j’essaie de venir chez toi plus tard, d’accord ?

— D’accord.

Il m’ouvrit la porte et je me ruai dans les escaliers.

Une fois en bas de l’immeuble, la luminosité du paysage m’éblouit. Le soleil brillait particulièrement au-dessus des habitations aux cheminées fumantes. J’avais perdu la notion du temps. Je trouvai mon téléphone au fond de mon sac. Je l’allumai et m’engageai sur le chemin du retour. Mon iPhoneblanc m’indiqua 11 h 37. Il était déjà tard. J’accélérai mon pas, l’esprit embrouillé par les dernières heures. Perturbée par cette nouvelle nuit partagée avec Adrien, mais encore plus déchirée par cette rupture imposée, mon mal-être s’accentua lorsqu’une femme chargée de housses en plastique suspendues à des cintres me croisa. Mon cœur s’emballa dans un papier cellophane trop serré, ne lui laissant aucune chance de respirer. J’admis que je n’étais qu’un nuisible cherchant à détruire une famille unie. Je n’étais pas mieux qu’un rat s’obstinant à se goinfrer des restes d’un restaurant étoilé. J’enfilai mon bonnet comme pour me cacher de moi-même et rentrai à la maison.

Mon logement était une petite perle de l’immobilier. Pour y accéder, il fallait traverser la cour fleurie d’un immense édifice bourgeois doté de fenêtres avec balcon. J’avais le privilège de ne pas devoir utiliser les parties communes. Je disposais d’un jardinet dans lequel j’avais installé une chaise longue et une table repeinte en gris métallisé. L’appartement était constitué d’une grande pièce à vivre surplombée d’une mezzanine où je dormais. La cuisine se distinguait par le bar intégré au mur portant l’étage supérieur. La salle de bains était attenante à la chambre et simplement séparée par une verrière. L’ensemble avait été rénové avec goût et modernité. Je m’y sentais bien. C’était mon havre de paix.

Je m’assis sur mon canapé et soufflai. L’horloge au-dessus du vaisselier m’indiquait 12 h 10. J’avais perdu ma matinée. Si je n’avais pas opéré un demi-tour la veille, mon ménage aurait pu être terminé, mes courses entamées ou ma commande de shampoings bio effectuée. Cette nuit avait-elle réellement valu le coup ? Nouvelle question sans réponse. Je montai à l’étage, retirai mes vêtements et glissai mon corps parfumé aux vapeurs d’Adrien sous la douche. Je mangeai ensuite la salade de pâtes préparée deux jours plus tôt avant d’investir une seconde fois la salle de bains dans le but de transformer le rat parasite en semblant de poupée. J’insistai longuement sur mon maquillage, comme pour retrouver un peu de beauté perdue dans la honte d’une nuit ou peut-être simplement parce qu’Adrien avait dit qu’il essaierait de me rendre visite un peu plus tard. Lorsque mon téléphone émit une vibration, je me précipitai dessus en manquant de tomber.

 

Votre colis a été déposé dans votre boîte aux lettres. 

 

Ce n’était pas Adrien. J’enfilai un gilet chaud et traversai la cour. Je saluai la gardienne, récupérai le paquet et me hâtai de rejoindre mon salon. J’avais commandé quinze pelotes de laine vierge naturelle quelques jours plus tôt afin de me tricoter un châle ou un pull, selon l’envie du moment. Je posai le carton dans mon entrée et jetai un autre coup d’œil à mon téléphone. Il était presque 14 h et Adrien n’avait toujours pas donné signe de vie. Dans l’espoir de réduire l’importance de cette impatience, je m’engageai dans un nettoyage minutieux de mon appartement. Je changeai les draps, lançai une machine, frottai les vitres, chiffonnai la poussière et lustrai le sol. À 16 h, mon iPhonese réveilla.

 

Salut Olivia. Je ne te vois plus à la salle de sport. Je sais que nous ne sommes plus ensemble, mais rien ne t’empêche de venir, cela me ferait plaisir de te revoir. J’y serai ce soir. Tu me manques… Cédric.

J’expirai longuement. Cédric était encore prêt à poursuivre notre histoire pendant que je m’acharnais à vivre une aventure vouée à l’échec. J’étais pleinement consciente de ne pas regarder dans la bonne direction.

 

Bonjour, Cédric, je verrai… Entraîne-toi bien.

 

Une heure plus tard, mon intérieur brillait comme jamais. L’après-midi sombrait lentement vers le début de soirée et je me penchai sur le carton de laine. Je dégageai chaque pelote emballée individuellement et sortis des aiguilles taille 5 de ma table basse. Un châle en mailles ajourées. C’était mon envie. Je m’engageai sans réfléchir dans cet ouvrage. Après vingt rangs montés, un nouveau message s’afficha sur mon téléphone.

 

Coucou, ma beauté, je ne pourrai pas passer chez toi aujourd’hui, la mère de Rébecca m’a proposé de déjeuner avec la belle-famille et de dîner chez eux. Je ne pouvais pas dire non… Demain, je rends visite à mon frère. On se tient au courant. Je pense à toi. Bisous.

 

Je n’avais pas pris le temps de leur porter d’invitation, pourtant mes joues accueillirent des larmes acides nourries par un ouragan de tristesse. Sans me l’avouer, j’avais retourné mon appartement durant des heures pour lui. Pour que nous puissions poursuivre le moment trop vite interrompu le matin même, dans une ambiance juste parfaite pour deux amoureux. Mon âme saignait. Mon cœur s’émiettait. Il aurait au moins pu me prévenir plus tôt, je l’ai attendu une journée complète, en vain ! pensai-je. Mon ventre éclatait. Je posai mes aiguilles, montai sur la mezzanine et ouvris mon dressing. Je glissai quelques affaires dans un sac. Je récupérai une pince à cheveux et redescendis à toute vitesse avant de sortir.

 

O.K, j’étais sur le chemin de la salle de sport de toute façon. Bisous.

Chapitre 4

Je posai ma carte d’abonnée sur la borne et la porte s’ouvrit. Je saluai Martha, la coach sportive responsable de l’accueil.

— Salut, Olivia, ça fait longtemps !

— Oui, je m’y remets.

— C’est bien. Bonne séance.

— Merci.

Je lançai mon regard sur l’ensemble des appareils de musculation, puis sur ceux permettant d’améliorer les performances cardiaques. Je tournai ensuite la tête vers la machine à boissons. J’aperçus un homme de dos, vêtu d’un t-shirt kaki et d’un short blanc. Son épaule était recouverte d’une serviette éponge marron. Je reconnus cette silhouette et m’approchai lentement. Il s’abaissa afin de récupérer une bouteille d’eau bleue dans le distributeur. J’en profitai pour chatouiller légèrement le bas de son dos. Il sursauta et se retourna.

— Olivia ! Tu es venue ! Super, ça me fait vraiment plaisir. Oh là là, je ne suis pas très présentable, dit-il en passant sa main dans ses cheveux trempés de sueur.

— Ah, ah ! on ne peut pas être présentable dans une salle de sport, répondis-je malicieusement, ne t’inquiète pas, tu es très bien.

— Tu viens d’arriver ou tu t’en vas ?

— Je viens d’arriver, je me suis décidée au dernier moment.

— O.K. C’est vraiment cool. Je cours sur un tapis là-bas, il y a un vélo disponible à côté… je sais que tu aimes bien.

— D’accord, je passe dans les vestiaires et te rejoins.

— Laisse-moi ta serviette, je la poserai sur le guidon.

— Merci.

Cédric était très attirant, mais la puissance d’Adrien réduisait son charme à néant. Je m’observai longuement dans le miroir des vestiaires avec mon maquillage toujours bien marqué malgré mes heures de ménage. Mes questions sans réponse resurgirent. Pourquoi étais-je venue ? Pour donner un faux espoir à Cédric ? Pour me rassurer quant à mon pouvoir de séduction ? Je connaissais pourtant bien la cruauté de ce comportement. Je nouai mes cheveux et traversai la salle. Je m’assis sur le vélo sous le visage éclairé de Cédric. Il avait réduit la vitesse de son tapis. Ses mains tremblaient. Je captai son angoisse et commençai à pédaler, ne sachant pas comment entamer la conversation.

— Tu me manques vraiment, finit-il par m’avouer.

Je relevai légèrement les lèvres.

— Elle est bonne, ta boisson bleue ? trouvai-je à lui demander dans l’urgence.

— Oh, euh, pas terrible, c’est de l’énergie chimique… tu veux goûter ?

— Non, ça ira, merci, j’ai une bouteille d’eau plus classique dans mon sac. Je ne souhaite pas me transformer en schtroumpf !

— Ah, ah ! c’est peut-être ce qui va m’arriver…

— Ton travail, ça va ?

— Très bien, j’ai embauché un apprenti la semaine dernière, il est motivé. On a pas mal de boulot.

— Tant mieux, c’est que ça marche.

— Oui, j’ai beaucoup de chance.

— Non, tu as du talent.

— Et toi, tes analyses bioécologiques ? Tu pars dans les Alpes, finalement ?

— Je ne sais pas encore, mon patron me le dira d’ici quelques jours.

— Ce serait une opportunité pour toi. Tu aimes tellement la nature… Associer son boulot à sa passion, c’est ce qu’il y a de plus beau. J’espère qu’il te choisira. L’écologie a besoin de toi.

Cédric était d’une bienveillance exceptionnelle. Je ne le connaissais pas depuis si longtemps, pourtant, il avait cerné les enjeux de ma profession plus vite que quiconque.

— Je te dirai, lui proposai-je avec une véritable envie de le tenir informé.

— On pourrait dîner ensemble après la séance, qu’en penses-tu ?

Ses yeux remplis d’espoir m’empêchèrent de répondre autre chose qu’un « oui, si tu veux ». Le sourire du jeune homme se dessina franchement et il augmenta la vitesse de son tapis.

— Si tu continues à accélérer, je ne pourrai plus te rattraper, dis-je en riant.

— Je te rappelle que tu es à vélo ! Sur une vraie route, tu irais plus vite que moi.

— Remarque intéressante ! Je vais donc renforcer la difficulté, pour que la course soit équitable.

Nous rîmes ensemble.

— Je suis vraiment content que tu sois venue, affirma-t-il en posant timidement sa main sur mon épaule.

Après dix-sept kilomètres de vélo, mes pieds tombèrent au sol.

— Je n’en peux plus !

— Ah, ah ! dix-sept kilomètres, c’est une belle performance pour une reprise !

— Mes mollets ne vont pas apprécier, ils me le diront demain.

— Il te faudrait un massage…

— Il me faut d’abord une bonne douche.

— Oui, moi aussi, je suis trempé.

— On se retrouve à la sortie des vestiaires ?

— Avec plaisir.

Une fois à l’extérieur de la salle de sport, Cédric me proposa de me faire découvrir un restaurant récemment ouvert par l’un de ses amis. J’acceptai sans broncher. Nous nous installâmes dans sa voiture.

— Je te raccompagnerai chez toi après, tu ne vas pas rentrer à pied en pleine nuit.

— Merci, c’est gentil.

— Non, c’est normal.

Le restaurant était chic et raffiné. Mathias, l’ami de Cédric, nous accueillit avec une énorme embrassade. Je me sentis soudainement bien. Je ressemblais ce soir à n’importe quelle autre femme en couple, même si ce n’était pas tout à fait le cas. Ce faux-semblant me trompa un instant jusqu’à ce que Cédric me propose sa main pour m’emmener jusqu’à la table indiquée par Mathias. Après une légère hésitation, je me contentai de lui attraper le bras. J’en voulais à mon cœur. J’aurais tant souhaité qu’il fasse un pas vers lui, j’aurais tant voulu lui donner une seconde chance, une vraie chance. J’avais offert mon corps la veille à Adrien et je m’apprêtais à dîner avec Cédric, la confusion m’emportait. Il tira la chaise devant moi et je m’installai en le remerciant, troublée par autant de gentillesse.

— C’est très joli.

— Ils ont ouvert il y a tout juste un mois. Apparemment, ça marche bien.

— Lancer sa propre affaire, c’est courageux, tu en sais quelque chose.

— Oui. L’avantage de la cuisine, c’est que l’on aura toujours besoin de manger !

— C’est certain… Mais ne t’inquiète pas, les restaurants auront toujours besoin de sièges ou de fauteuils pour faire asseoir leurs clients.

Cédric était tapissier, le seul maître-compagnon de la région. Il avait suivi une formation très poussée pour atteindre l’excellence. Il avait appris la rigueur sans jamais compter les heures dans un milieu sublimé par des valeurs inscrites sur chaque trait de sa personnalité. C’était quelqu’un de bien, je le pensais. Il n’aurait jamais pu se comporter comme Adrien. Les choix du cœur étaient définitivement injustes et infondés.

— Tu veux boire un verre ?

— Pourquoi pas, un kir à la pêche me conviendra.

— Je t’accompagne.

— Et je goûterai le rouget.

— Hum… voyons… l’escalope me tente bien.

Mathias nota la commande et apporta les deux verres rapidement.

— À nous ? questionna Cédric.

Je me contentai de sourire et fis résonner mon verre contre le sien. Mon âme indécise m’obligea à nuancer son espoir.