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Sonja, jeune femme à la chevelure rousse, fuit son passé militaire et lutte contre ses cauchemars. Elle se déplace et dort dans un van, enchaîne les petits boulots, erre dans le Sud de la France. Échouée à Mèze, dans l'Hérault, elle rencontre Pierre, ancien champion olympique de saut à la perche, puis se lie d'amitié avec Sabine, qui la fait embaucher dans un supermarché, et Abbes, au casier judiciaire bien rempli. Entre Mèze, Sète et Balaruc-les-Bains, sur les bords de l'étang de Thau, tous les quatre vont tenter, chacun et ensemble, de s'inventer de nouveaux horizons, un nouvel avenir.
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Seitenzahl: 229
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Les mains dans les poulets, les yeux sur la fille.
Et les mains moites.
Pierre s’essuie sur son tablier et tente de revenir à la cliente qui en a commandé deux, bien dorés, mais ses yeux sont aimantés par cette chevelure rousse qui flambe sous la bruine, au milieu des voitures, cette fille une pancarte pendue au cou, qui mendie et qui peste, en treillis et rangers, une punk, une paumée ? Un animal nocturne en plein jour, angoissé et sans repères. Pourquoi la regardes-tu avec autant d’insistance, Pierre ?
Elle est jeune.
Elle invective les passants qui l’ignorent.
Le pas hésitant entre les chariots pleins qui sortent du supermarché. Elle est peut-être ivre. Droguée. Ou juste fragile.
Elle est belle. Pas grande, mais bien campée sur ses jambes, elle illumine ce début d’été si gris. Rousse carotte. L’air triste, c’est vrai. Comme morte, un peu. Belle gueule mais gueule cassée.
Elle se débat.
– Vos poulets, madame.
Oui, on dirait qu’elle veut survivre. À quoi sent-il cela, Pierre ? Une intuition, une énergie, sinon elle ne serait pas là.
Il voudrait sortir du camion, l’approcher, entrer en contact, avec son regard, avec sa peau, voir si elle est réelle ; mais tu as cinquante balais, Pierre, c’est une gamine.
Il tend le ticket, la cliente fouille son porte-monnaie. Sous le auvent, la queue s’est allongée, c’est midi ou pas loin, un samedi, il y en a encore pour une bonne heure, toutes les rôtissoires sont chargées, ça cuit, ça dore, ça fume et ça rissole. Azzedine, le commis, court, Pierre sue malgré la grisaille. Il s’enfuirait bien.
Là-bas, la fille vient de plaisanter avec un jeune type. En tout cas elle a souri et Pierre voudrait être celui qui vient de lui donner ce sourire. Tout en rangeant le billet et les pièces dans la caisse, il s’imagine devant elle.
Rajeunir.
Tout recommencer.
Il s’imagine revivre sa jeunesse en se connaissant comme il se connaît aujourd’hui pour prendre les bons aiguillages. Trop d’impasses, putain, trop de culs-de-sac, de luttes et ce passé encombrant, qui écrase tout. Avec elle... Merde, il l’a perdue.
Où est-elle passée ?
Le client suivant s’est avancé. Il demande une belle pièce pour un appétit... olympique et cligne de l’œil, exagérément. Pierre est obligé de lui rendre son sourire. Heureusement, ils sont rares à savoir. Ça remonte à loin. Et pourtant ces années collent, la preuve.
Il attrape un poulet, ajoute quelques pommes de terre, du jus.
Quand il se retourne, la fille est apparue dans la file d’attente, sa file d’attente – piqûre d’adrénaline.
Une poupée de porcelaine animée. Avec une belle gueule de bois ou une nuit blanche dans les pattes qui la chiffonne.
Elle ne porte plus sa pancarte. Les mains dans les poches de son sweatshirt aux épaules mouillées par la pluie, elle jette des regards inquiets, à droite, à gauche, derrière, sur le qui-vive, passe sur Pierre, à peine, l’effleure. Lui se sent observé, gauche, rougir, paralysé. Tout sauf naturel.
Puis vient son tour. Elle demande avec ça, j’ai droit à quoi ? Elle a déversé une poignée de petites pièces dans la coupelle, tous ces centimes doivent bien faire quelques euros.
– Ce que vous voulez, répond Pierre, les mains très moites et la voix qui déraille.
Elle, l’air de le prendre pour un fou.
– Ce que vous voulez, répète Pierre. Je vous assure.
Derrière lui, les poulets rôtissent en tournoyant. Les voitures, coffre rempli, vont, viennent sur le parking dans le bruit humide des pneus dans les flaques, les clients semblent subjugués par les volailles ruisselantes. Pierre sourit pour marquer sa bienveillance. Mais la honte a envahi le beau visage. La fille se planque derrière ses longs cheveux, renifle, regarde par terre, puis les autres clients, gênée, revient à Pierre.
– Vous inquiétez pas, insiste-t-il.
Et il lui tend un poulet entier, dans son sac en papier.
Elle l’accepte. Un sourire qui ne dure pas la transforme, elle murmure un merci appuyé – la poupée de porcelaine est maquillée de taches de rousseur et n’a pas l’accent du coin.
Elle s’éloigne.
Pierre la suivrait bien.
Mais il y a les clients, et la raison. La recette à assurer, le stock, la marge, tu ferais mieux de lui courir après, Pierre, alors cours, qu’attends-tu, cours.
Il ne court pas.
Sonja n’a pas attendu longtemps avant de se ruer sur le poulet. La portière a grincé, elle s’est assise sur le skaï éventré, le souffle court, elle a déchiré le papier. Et ses mains se sont mises à dépiauter la volaille, piquant, arrachant, étripant, pour s’empresser de porter à la bouche les morceaux de viande et de peau encore brûlants. Les propriétaires des voitures qui l’entourent l’observent, ahuris. Elle ressemble à une bête, et alors ? Elle dépiaute, mâche, avale, avale parfois presque tout rond, fixant le balai de ses doigts sur la carcasse, c’est bon, gras, juteux, chaud, la faim la torturait depuis deux jours. Elle a claqué ses derniers euros pour le gasoil et les médicaments. Elle avait bien quelques bières dans le coffre et une ou deux barres de céréales pour tenir, mais c’était maigre comme ration de survie.
Elle voulait arriver là. Pas sur ce parking. Là, à côté de l’étang. Ça avait été comme un appel et elle avait sacrifié son estomac.
Sonja saisit le rouleau de sopalin pour se débarbouiller. Ses mains, les lèvres et le menton luisent. La passagère d’un véhicule qui sort de son emplacement, une femme propre, la dévisage, avec un dégoût non dissimulé.
– Tu veux ma photo ? éclate Sonja, majeur tendu.
La femme se recule.
Sur la banquette arrière, sanglé dans son rehausseur, un enfant lui sourit, Sonja détourne le regard. Elle préfère replier le papier gras, qu’elle fourre dans un sac poubelle. Puis elle se redresse, soupire. Elle est repue à en avoir la nausée, mais elle est satisfaite. Elle peut facilement tenir vingt-quatre heures de plus, quel luxe.
Elle jette la pancarte dans le foutoir, à l’arrière, et démarre. Elle a trouvé un lieu pour stationner son van, sur la rive, dans un village à quelques kilomètres.
Face à l’eau, depuis des heures, elle contemple les gouttes piqueter la surface de l’étang et se demande comment l’eau salée et l’eau douce parviennent à fusionner. Les mêmes gouttes s’écrasent sur le toit du Combi et font résonner la tôle, transforment le terre-plein où elle s’est garée en terrain boueux, glissent sur le pare-brise, inondé, qui lui donne par instants l’impression de se tenir derrière le hublot d’un sous-marin. Le rideau de pluie lui cache Sète et la Méditerranée. Pas grave. Elle a bouffé de la sécheresse à en suffoquer pendant des mois, l’humidité c’est bien aussi.
Les deux Lexos l’ont anesthésiée.
Avant d’avaler les comprimés, Sonja s’est changée. Elle a rangé, bien au fond, son costume qui n’apitoie personne ; en France, la guerre n’existe pas. Puis elle a fouillé une nouvelle fois le van à la recherche d’une cachette où elle aurait pu oublier quelques billets. Rien, à part trois épluchures de peau d’orange séchées, des miettes de chips et des cadavres de bouteilles. Assise de nouveau au volant, devant le paysage détrempé, elle a ouvert une bière et la petite boîte de Lexomil, celle qu’elle range dans le cendrier. Elle a pris sa dose.
Et maintenant, elle attend. Quoi, exactement ? D’être reprise demain par la même urgence de se trouver à manger, c’est devenu le sens de son existence. L’instinct de survie, rien d’autre. Le règne animal – quelle misère. Ses yeux pleurent, en réponse à l’eau qui dégouline sans fin sur le pare-brise. Elle ne leur a rien demandé.
Cette cavale a commencé un jour.
Le pécule a fondu.
Elle ne sait plus pourquoi elle tient.
Mais elle tient.
Elle croyait s’éloigner de son passé, ses pas l’ont ramenée sur les berges de son enfance.
Ici, aujourd’hui, un type au regard pur l’a nourrie. Elle revoit ce sourire timide, les joues roses. Ses yeux. Deux billes bleues.
Elle ouvre la deuxième canette, la vide et puis s’endort, abrutie.
Une fusillade la réveille.
Elle sursaute, ça tire, ça canarde, elle cille pour émerger et déjà sa bouche colle, c’est la nuit, Sonja, comme toujours les insurgés attaquent la nuit. Elle cherche les balles traçantes mais n’en voit aucune, craint les impacts de roquettes, retient son souffle, d’où tirent-ils, ces ordures ? Nouvelle rafale. Elle plaque les mains sur ses oreilles, va pour s’allonger sur la banquette ou, mieux, se blottir contre les pédales. Mais elle entend des rires. Pas des cris, des rires, des rires d’enfants. Elle se redresse, risque un regard circulaire. Jamais des enfants ne riaient pendant que ça tirait.
Il ne pleut plus. Elle reconnaît l’étang de Thau. Elle aperçoit, au bord de l’eau, un groupe de jeunes adolescents qui font exploser des pétards. On est samedi soir.
Quelle conne.
Elle se gifle. Quelle conne tu fais, répète-t-elle, elle tremble encore, ne se pardonne plus, ne se supporte plus.
Nouvelle explosion, elle tressaille.
Si craintive, tu ne t’en remettras jamais.
Elle se rassoit pour se calmer, cherche de l’eau, constate qu’il est près de minuit. Elle a comaté cinq heures, avachie contre la vitre. Elle transpire. Halète. La nuit va être longue, les souvenirs et les cauchemars vont émerger, des cris parfois. Elle ouvre la portière et décide de marcher sous le ciel dégagé. Voir les étoiles, la voie lactée et ses cheveux d’ange. Un peu d’air marin, quelques embruns. Ensuite, elle reviendra se coucher. Elle tirera les rideaux, poussera les sacs et les caisses pour dérouler son duvet. Et si le sommeil ne vient pas, il lui restera toujours le Rohypnol.
Ce matin, quand elle lève les yeux de sa lecture, Sabine aperçoit par la porte de sa chambre le ciel rosé et lumineux inonder son salon. L’aube vaporeuse s’est dissipée. Il fait clair, le soleil va cogner, l’été semble enfin là. Elle a peu dormi, le cendrier déborde. D’une mèche de ses cheveux châtains qui sentent le tabac, elle se chatouille les lèvres et le nez, les yeux perdus sur La Valse des Toréadors de Jean Anouilh, souvenir d’une ambition inassouvie, enfouie, depuis, dans ses lectures nocturnes.
Elle se déplie, grande et plutôt maigre. Bouscule les deux autres livres qu’elle a feuilletés pendant la nuit, sa chemise, une chemise d’homme trop large, bâille. Sur la terrasse, elle va sentir l’air tiède glisser sur ses cuisses avant de s’engouffrer sous le tissu pour la caresser tout entière. Puis, habillée à la hâte, elle se rendra au marché. Un nouveau dimanche.
Sabine aime cette piqûre de vie éphémère et gueularde. Se confronter au petit monde qui gesticule, hors du temps, et braille ses bonnes affaires, brade ses cageots d’abricots ou de melons, la peau burinée et les mains, ongles noircis, fourrant à la va-vite quelques billets fripés dans la poche d’un tablier crasseux, les pieds dans les épluchures de chou ou les entrailles de poisson. Puis elle reprend ses distances, à travers les ruelles, pour retrouver l’eau et la paix. Elle aime finir son tour en longeant l’étang assoupi, fendu par le bras d’un nageur matinal.
Le soleil commence à chauffer. Un volet grince, le cri d’un goéland crève le silence.
Sabine s’est arrêtée. Un sachet de crevettes roses à la main, elle distingue très bien cette cambrure, là, devant elle, à quelques mètres, qui s’étire, à la tombée d’une longue chevelure rousse, en surplomb d’un short en jean, arrondi, court, tendu sur des fesses fermes et hautes ; oui, forcément, quand on voit de telles jambes, les fesses sont hautes et fermes.
De dos, la créature la subjugue, plantée dans le sable, les bras aériens, la peau blanche qui dit les taches de rousseur sur les pommettes et le nez, les aréoles roses.
Sabine s’avance, le pas léger. Le silence peut lui permettre de profiter un instant encore de cette vue de rêve et de jouir, par imagination. Quels yeux, quelles lèvres dessinent le visage qu’elle cherche à deviner. Jamais un corps ne l’a ainsi électrisée.
Le goéland crie à nouveau. La créature se fige.
Sabine en suspens.
Et comme au ralenti, alors que la chevelure rousse opère un demi-tour, Sabine pressent, entrevoit puis goûte dans toute sa rondeur, lourde mais droite comme une offrande, la poitrine opulente ; et déjà le visage lui fait face, en partie masqué par une mèche ondulée. Il est beau, triste, si beau, quel est ce voile qui assombrit le regard, empêche le sourire, elle, elle sourit. Elle sourit. C’est peu comparé au tremblement qui la gagne, l’adrénaline sans doute, l’envie de parler, d’initier un échange pour que le face à face perdure.
Et la belle s’allume. Si, Sabine l’a vu. Un demi-sourire, furtif, a éclairé le visage. Alors elle ose. Le bonjour hésitant, la conversation banale, le vous, qui devient tu, les réponses brèves, les silences, elle multiplie les questions, il faut que l’instant dure. De loin, elle l’avait crue plus grande. De près, elle ne se sent plus à la hauteur, imagine le regard de l’autre sur ses cernes, son pantalon informe, elle doit sentir le tabac, même si elle ne fume jamais le dimanche matin, c’est inévitable après sa nuit, le goudron, la nicotine font partie d’elle, son tee-shirt, informe lui aussi, elle préfère, on dirait que les gens la voient moins, son tee-shirt doit sentir. Et ses cheveux. Heureusement, il y a l’iode, les algues et le sable. Et cette beauté vivifiante qui la chamboule.
Elle offre le petit déjeuner. Chez elle, j’ai une terrasse. Sonja, c’est ainsi que se prénomme la déesse, sourit. Hésite, balbutie, merde, elle est allée trop vite, Sabine, c’est toujours son problème, elle fonce parce que ça pétille, elle va la faire fuir.
La déesse murmure, à peine audible, les yeux dans le sable.
Elle a dit oui.
L’appartement lui plaît. Les tentures aux murs, vives et colorées, rappellent à Sonja un Kaboul qu’elle n’a vu qu’en photo, une fois rentrée. Rien à voir avec le tas de cendres qu’elle traversait. Elle s’avance, l’impression bizarre de visiter sa propre maison ; pas de doute, si elle avait habité seule, son appartement aurait ressemblé à celui-ci. Clair, ouvert sur de grandes portes-fenêtres, peu meublé, des livres partout, rangés en pile, en tas. Elle s’y sent bien. Se voit même bouquinant sur le tapis, se rêve, tiens, dans Mèze et ses ruelles fleuries, qu’elle domine depuis la terrasse. À gauche les parcs à huîtres de Bouzigues sont autant de boîtes de sardines étincelantes sous le soleil, Sète, en face, scintille au pied du mont Saint-Clair, le bleu infini de la Méditerranée au loin et, juste sous son nez, son étang. Le territoire de son enfance. Un paysage ami – ce pour quoi elle est venue. Elle soupire. Elle erre depuis des mois.
Elle se retourne. Les yeux sombres de Sabine la sondent. Deux fosses marines en ébullition, légèrement insistantes, peut-être. Et Sabine répète :
– Alors, raconte. Qu’est-ce que tu viens faire par ici ?
Le regard de Sonja se perd. Elle pourrait répondre, c’est ma dernière chance, ce serait le plus proche de la vérité, mais elle se retient et dit juste, le hasard. Elle a forcé son sourire. Elle ajoute, besoin de changement, de me mettre en danger, comme si l’expérience était maîtrisée, alors j’ai pris la route et j’avance. De petits boulots en missions d’intérim, quand elle en trouve, quand on l’accepte, à l’usine, en centrale nucléaire, en grande surface. C’est l’aventure, c’est cool. Ça sonne faux. En réalité, elle constate, là, à se déballer dans un cadre qui lui fait miroiter une vie qu’elle pourrait aimer, une vie qui aurait pu être la sienne, elle constate l’absurdité de son existence. Travailler, se coucher et recommencer, toucher sa paye puis reprendre la route, sans jamais se poser. Mendier quand elle n’a plus un rond. Et tout ça pour quoi, Sonja ? Mais elle parle, se déverse, ne dit pas tout, non, pas tout, déjà elle s’abandonne, elle qui ne communiquait plus, c’est à peine croyable. Et bon comme le goût des crevettes. Ce matin, elle revient à la vie – il y aurait des raisons. La chaleur des tomettes sous ses pieds, l’odeur de la brique qui chauffe, le parfum nacré des jasmins en fleurs ou les cris des gabians, oui, c’est vrai, on dit gabian ici, pas goéland, tout la réveille et ce tout obstrue pour quelques instants au moins – mais ça pourrait durer, ça finira bien par durer – la rumeur poussiéreuse de la métropole, l’atmosphère aride, saturée de gaz d’échappement et les coups de klaxon qui se mélangent aux appels à la prière.
– Tu cherches du taf ?
La voix rauque de Sabine la tire de sa rêverie.
– Parce qu’ils embauchent au supermarché dans lequel je bosse. Manutention. Ça fait pas rêver mais il y a un salaire à prendre. C’est toujours mieux que rien. Qu’est-ce que tu sais faire sinon ? Tu as un métier ?
Sonja hausse les épaules.
– La manutention, ça va, répond-elle.
– Alors tu viendras avec moi demain. Je te présenterai.
Sonja se verrait plutôt sur l’eau. Après avoir navigué avec son grand-père, sur l’étang ou en pleine mer, une fois le bateau amarré sur le canal royal face au Grand Hôtel, elle remontait les rues de Sète, saluait les vieilles femmes aux fenêtres, une télévision répondant à une radio, elle avait le pas flottant de la houle, légère comme une gamine qui joue encore avec la vie et rit en pensant à la sortie du lendemain...
– Tu veux prendre une douche ?
Paf, retour sur terre.
Mais d’abord, la douche est bonne – aussi bonne qu’au retour de mission. Les minutes passent, l’eau coule, brûle, anesthésiante, et chasse en douceur la crasse et les pensées. Puis Sonja ouvre les yeux. Elle cligne. S’habitue à la vapeur et regarde autour d’elle, cet intérieur.
Cette salle de bains n’est pas la sienne.
Cet appartement n’est pas le sien.
Cette ville n’est pas la sienne.
Cette vie... La féerie s’envole.
Garce, elle va, vient, mais jamais ne prend racine, comme pour mieux lui faire sentir qu’elle est à côté, définitivement ; ce matin, pourtant, l’aspiration était puissante – hein Sonja, tu y as cru ?
Elle s’effondre, les fesses et le dos sur la faïence. Elle n’y arrivera pas. Même ici. Comment recoller les morceaux ? Tous les morceaux. Quelques larmes lui échappent et se mélangent à l’eau qui s’enfuit par la bonde pour finir dans les égouts – comme ta vie, Sonja, tu vois, puis elle tape des pieds et des mains. Elle bégaye des mots durs, dit putain, putain, le répète et saisit un savon. La puanteur la rattrape. Alors elle frotte, fort. Et frotte encore, sa frénésie la secoue, comme un remède pour faire peau neuve – essayer de faire peau neuve. Si ça n’a pas marché hier, ou avant-hier, aujourd’hui peut-être. Pour cela, il faut recouvrir l’odeur d’iode médical et celle des tissus putréfiés. Recouvrir toute cette merde que tu as crue ensevelie, Sonja. Mais c’est trop tard. Elle a beau frotter, insister sur son visage, la bouche, le nez, pour que la lavande envahisse ses narines, qu’elle réveille d’autres souvenirs, l’image est là, une parmi toutes celles que son cerveau a enregistrées et lui ressert avec une cruauté métronomique. Ce matin, il a choisi l’Américain couleur cire, avec son air surpris, le trou à l’arrière du crâne, son premier mort, à Sonja, à genoux même dans son sac à viande froide, rigidifié légèrement tordu cramponné à son arme, ses bras et ses jambes à déplier maintenant, il faut supporter les craquements, ces craquements qui ne ressemblent à aucun autre craquement, pas du bois, ni du plâtre, ni du plastique, une articulation métallique rouillée dans une gangue de caoutchouc devenue solide, comme prise par le froid, c’est à ça qu’elle avait pensé en dépliant ce truc, un Big Jim à taille humaine, il avait avalé le canon de son fusil et tiré.
Il en était venu à la conclusion que.
Il n’y avait aucun sens à leur action, aucun sens à se bousiller si loin de chez soi.
Elle jette le savon.
Se lève et se précipite pleine de mousse au-dessus du lavabo, trempant le tapis de bain, pour réprimer un haut-le-cœur. À l’époque, elle s’était mise en colère contre ce type qui avait préféré les abandonner plutôt que rester uni, une famille face à la menace terroriste, le traître, le faible, on lutte pour la démocratie et pour le droit des femmes, ici. Pauvre fille.
Elle frissonne. Se revoit hésitante, les doigts à quelques centimètres de la poche d’où dépassait le portefeuille contenant des photos – voir à quoi, vivant, il ressemblait. Elle avait regardé, elle n’aurait pas dû, le contraste, ce fut la première et la dernière fois.
L’eau crépite sur le bac de douche vide. Elle met la main sur le tube de Lexomil, dans la poche de son short. Oubliés les crevettes, l’étang et le soleil, au robinet, elle avale deux comprimés puis cherche son reflet dans le miroir embué. Elle s’aperçoit entière.
Contrairement à d’autres, toi, tu es revenue – physiquement – intègre. Chanceuse, combien as-tu vu de troncs sans membres, de membres sans tronc, de crânes béants ? Cela devrait te suffire.
Mais ça ne lui suffit pas.
Elle grelotte, nue et mouillée, la chair de poule. Elle n’a pas pris de vraie douche depuis dix jours, alors elle y retourne, le Lexomil va bientôt faire effet.
Sur la terrasse, Sabine, elle, tire sur sa cigarette. Il n’est pas encore midi, mais elle s’en fout. Elle imagine les gouttes perler sur le corps ruisselant de Sonja, suivre les courbes, se perdre dans les plis, les poils. Elle sent la peau, elle l’a sentie quand elles montaient les escaliers, ce miel teinté de sueur. Elle ne l’a pas touchée mais cette gamine la rend déjà dingue. Plus elles sont paumées, plus elle plonge, ça a toujours été. Celle-là est en perdition. Elle allume une deuxième clope, s’assoit. Ne tient pas, se relève. Rentre dans l’appartement, entend l’eau couler, s’arrête. Ressort. L’envie à ce point, c’est intenable.
Quand Sonja apparaît, cheveux encore mouillés, Sabine voit. La belle est rentrée dans sa coquille, elle va s’éclipser. Elle a mal pour elle. Elle voudrait l’aider, lui dire reste, je vais t’aider, je veux tellement t’aider. C’est inutile, elle le sait. Elle va griller son paquet de cigarettes, se bouffer les ongles, allumer la télé, ne pas la regarder, commencer deux bouquins, les abandonner, oublier de manger, elle ne va penser qu’à demain, 9 heures, le rendez-vous qu’elles se sont fixé.
Devant la porte ouverte sur les escaliers, Sonja fait un drôle de geste, sa main effleure la joue de Sabine. Elle souffle merci. Puis disparaît.
Elle a retraversé Mèze. La voilà au bord de l’eau, à côté de son van, il est temps de s’abrutir pour bien finir la journée. De la caisse alimentaire elle sort deux canettes de 1664 et décapsule la première. Pose le regard sur le lecteur de DVD portable, boit une première gorgée. Hésite. Referme le coffre et se dirige vers la plage. Bière-Lexomil, la recette est éprouvée, la sieste assurée sur le sable tiède. On est dimanche, les familles profitent des premiers jours de l’été, enfants braillards, papa joueur, madame dans son magazine. Et puis papa mate et madame fait la gueule, sa poitrine en gant de toilette et les hanches alourdies, c’est les enfants. Alors elle dit, sans vraiment chuchoter, c’est moche une jolie fille qui boit seule sur la plage. Sonja l’emmerde. Moi aussi, j’ai enfanté, connasse. Elle ouvre la deuxième canette. Elle veut dormir, oublier maintenant. L’étang est agité d’un léger clapot. Elle sent la houle en elle s’accentuer. Elle ferme les yeux et se souvient quand, d’un coup, les vagues secouaient le bateau, à la sortie du canal, cette crainte toujours que le bateau verse à la première ondulation, quelques secondes à chaque sortie, puis, rapidement, l’impression d’infinie liberté sur le bleu profond. Elle devait avoir dix ans quand elle prit conscience pour la première fois de cette immensité et du bien-être qu’elle lui procurait. Assise à l’avant, les jambes dans le vide, elle dégustait une part de tielle et guettait dans l’eau transparente ces petits calamars qu’elle aimait tant dévorer, mêlés à la tomate, dans la pâte croustillante. Elle avait levé le regard sur la mer, posé sa main libre sur le bois du pont chauffé par le soleil. Elle avait compris : ces deux éléments seraient le ciment de sa vie. Sur l’eau, elle avait l’impression de voler au-dessus du monde, même quand elle entendait, au loin, portées par le vent, les cloches de l’église Saint-Louis sonner midi. Le temps n’existait plus. Elle n’avait besoin de rien. Juste du petit va-et-vient, qui rythmait son bonheur. Alors elle souriait jusqu’au soir, quitte à paraître folle, et s’endormait, bercée par la houle qui la suivait dans son lit.
Elle rouvre les yeux. L’eau et son mouvement n’ont pas changé.
Les appels du muezzin ont remplacé le carillon de Saint-Louis.
Elle est devenue folle. Vraiment.
Pierre aussi se sait fou – il dit fou, il préfère, c’est toujours mieux que malade ou dépressif – mais il n’a pas la berlue. C’est elle là-bas, la rousse. Il l’a reconnue. Il a d’abord vu une vieille dame s’écrouler au croisement de l’allée centrale et d’une allée secondaire, à une cinquantaine de mètres de son camion, puis la chevelure se précipiter, sortie de nulle part. Il a ensuite vu la fille se baisser et disparaître derrière les voitures, réapparaître, s’agiter. Parler avec des passants. Certains ont téléphoné.
Et maintenant elle se met à courir, alors qu’arrive une camionnette du Samu. Pourquoi court-elle ?
Pierre ne tient pas.
L’énergie qu’il ressent depuis deux jours. La dégringolade enrayée, juste parce qu’il fantasme – comme un ado, et alors ?
– Je reviens.
Il abandonne Azzedine et sort du camion. Tout en accélérant le pas, il s’essuie les mains sur son tablier, repense à la toile peinte cette nuit, après un dimanche à se ronger les ongles obsédé par cette fille, une comète à traîne fauve, sa plus belle création depuis longtemps. Où est le 4x4 derrière lequel elle s’est faufilée ? Il court maintenant, ce qu’il aurait dû faire samedi, jette des regards à droite, à gauche, ne l’aperçoit plus, si, le 4x4 est repéré, il l’atteindra dans quelques mètres, quelques secondes. Ouf, la jeune femme est là, assise à terre, adossée à l’énorme roue. Absente, deux traînées humides sur les joues. Il s’accroupit.
*
Une ombre vient obstruer le rayon de soleil qui réchauffait Sonja. Elle lève les yeux, un type lui parle. À contre-jour, elle distingue les traits d’un visage ; ne l’a-t-elle pas déjà vu ? Des bouclettes grisonnantes. Un sourire d’ange. Et deux billes bleu clair, ça fait tilt : le donneur de poulet.
Et merde, regarde-toi Sonja, chien errant samedi et maintenant la blondasse fait son malaise vagal...
