La flaque - Daniel Barklaya - E-Book

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Daniel Barklaya

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Nul part ailleurs, la beauté n'a joué aussi près de la souffrance

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Seitenzahl: 240

Veröffentlichungsjahr: 2018

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La flaque

Chapitre I - La trajectoire du floconChapitre II - La dilatation du floconPage de copyright

La trajectoire du flocon 

             J’ai vécu les seize premières années de ma vie à Bougival, la commune la plus paisible de l’ouest parisien, à quinze minutes en voiture de Versailles. Mon père y avait investi dans une demeure cossue aux briques anciennes et au toit en chaume, au bout d’une impasse, loin des regards. J’ai rarement eu le loisir d’apercevoir les voisins, des cadres retraités du CAC 40 qui tenaient un point d’honneur à toujours bien maitriser le volume de leurs haies, pour se prémunir des curieux. Mon père se gargarisait que certaines vedettes du show-business, dont la famille Depardieu, y avaient leur résidence secondaire.

Vivre à Bougival et c’était l’assurance de baigner dans l’anonymat. Neuf mille habitants qui ne se croisent jamais, qui ne fréquentent ni le bar tabac ni la pharmacie du village, ni la supérette. La discrétion est de mise à Bougival, on y est en transit, au repos, on ne s’y affiche pas, on ne rompt jamais le pacte de la dissimulation qui unissent tous ses habitants.

Notre maison rectangulaire se composait d’un sous-sol aménagé communiquant avec le garage, d’un rez-de chaussée aménagé en chambre d'ami, d’un étage et de combles aménageables que mon père n’a jamais entrepris d’aménager, en tout 190 mètres carrés, cinq chambres, trois salles de bain, trois WC séparés, un living-room immense, une cuisine américaine toute équipée, une véranda ouverte sur une terrasse et un espace vert de trois hectares entretenu, en toute saison, par une garnison de jardiniers. Le jardin était comme un océan vert dont je ne pouvais distinguer les limites, depuis le balcon de ma chambre. Au-delà de ce gazon parfaitement entretenu, dont mon père contrôlait la hauteur, tous les mois, avec un décimètre, la grande étendue du parc domanial de Versailles, autrefois, centre du monde, aujourd'hui chemins de campagne pour randonneurs dominicaux. Parfois des sangliers se frayaient un passage au travers du grillage et traversaient le jardin en panique, saccageant le gazon et attisant la rage de mon père. 

La maison ne payait pas de mine, pas la plus tape-à-l’œil, ni la plus spacieuse mais une maison dans laquelle on aurait dû bien se sentir. Mon père, pour combler les manquements précoces de ma mère à ses affectations maternelles, embaucha rapidement une nounou, Maria, russe francophone, qu’il avait déniché dans un hôtel de l’aéroport Sheremetievo à Moscou ; Maria y était femme de chambre depuis vingt ans.

Ensuite, mon frère Alexi est venu nous rejoindre, j’ai cinq ans de différence avec lui. Et Alba, ma petite sœur, quatre ans après Alexi.

Avant mes dix ans, j’ai en souvenir les ballades avec la nounou, au fond du parc, à poursuivre les chats en itinérance, à essayer de les capturer pour leur faire subir des séances de caresses sans fin. J’en avais baptisé un de chat, Artur, il était noir et tout ronronnant. Il sautait partout et s’accrochait à mes pulls en laine que Maria devait ensuite raccommoder. Il m’était interdit de ramener Artur à la maison, mon père haïssait les chats.

J’ai très peu de souvenirs de mon enfance. 

Le drame des familles glaciales, ce sont les effusions de sentiment qui gèlent dans un hiver permanent. Je n’ai jamais été proche sentimentalement de mes parents. On s’y fait très tôt. Sans références, on se dit que tout est normal. Normal de passer ses après-midis à réciter les leçons de français avec la nounou pendant que sa mère dévalise les Galeries Lafayette pour s’approvisionner en dessous chics. Normal de déjeuner en famille sur la terrasse de Bougival sans dire un mot à son père de tout le repas, vous pouvez bouffer pendant des années à vingt centimètres de votre géniteur, et ne pas savoir qui se cache derrière cette présence répétée. Normal de ne jamais faire la bise à son père le matin ou de ne jamais lui souhaiter bonne nuit le soir. Normal de le voir partir en trombe à six heures du matin en faisant déraper les pneus de son coupé sur les graviers du jardin et de ne pas l’entendre revenir le soir. Normal de se dire que plus on grandit, et moins un père rentre le soir. Normal de le suivre au club de tennis de Louveciennes, les dimanche matin, sans qu’il n’ait jamais eu l’idée de vous mettre une raquette entre les mains. Normal de faire croire à ses camarades d’école que vous disputiez tous les dimanches des tournois de tennis régionaux alors que votre père vous asseyait simplement dans les gradins pour le regarder jouer, lui et ses collègues de boulot. Normal de le voir péter les plombs à cause de Maria qui, en voulant nettoyer le poste de radio, a déréglé le pré-enregistrement de sa station préférée, RTL. Normal que Maria se confonde en milles excuses, encaissant une volée d’insultes. Normal que mon père me prenne ensuite à parti - qu’est ce que tu regardes sale mioche ? Vous me rendez pas la vie facile ! - avant de quitter la table, pour empoigner son attaché-case et filer comme une balle vers son coupé sport, virant à droite sèchement en direction de Paris, son autre vie.

Tout me paraissait normal à Bougival. Le sourire espiègle de ma mère suffisait pour m'en convaincre. Elle resplendissait, profitait à temps-plein de son émerveillement, occupée à traire le pis de ses nouvelles ressources maritales, abondantes. Elle encaissait avec une touchante naïveté le choc d'un voyage cosmique entre la Russie et Bougival.

Ma mère, russe, a rencontré mon père dans une flaque de boue de la Perspective Lénine à Samara, en 1978.

               Ceci est la version qu’il m’a été donné d’entendre grâce à un ancien collègue de mon père, présent à Samara cette nuit de 1978. 

L'équipe de mon père, alors ingénieur chez Thomson, envoyé en Russie sous Brejnev, pour moderniser le réseau de télécommunication, avait durement picolé avec leurs homologues russes, ces derniers prêts à déclencher une bataille d’égo avec des descendants de l’Envahisseur Napoléon. Mon père avait eu l’outrecuidance d’affirmer la victoire française de Borodino en 1812. Il n’en fallait pas plus, et je peux encore en témoigner aujourd’hui, pour échauder la fierté bricolée d’un russe. Mon père démontrait à ses adversaires du soir que les Russes, sous la pression des armées françaises, avaient déserté le champ de Borodino pour éviter la débandade. Les Français avaient certes été battus, mais sur le chemin du retour, à coup de persécutions viles, désordonnées et barbares, menées par des cosaques sanguinaires et indisciplinés. On était loin de la bataille chevaleresque, commandée par des généraux stratèges et charismatiques. Le grand Dostoievskiy l'a dit lui-même : "ce n'est ni le froid, ni les russes qui ont battu la Grande Armée, c'est la désorganisation". 

Toujours selon ce collègue, mon père avait clos son récital par une vérité cinglante : « comme souvent, les Russes ont sacrifié leurs hommes à leur grandeur ». N'importe quelle viande russe imbibée aurait cédée aux provocations. Avec cet air condescendant qui caractérisait mon père, l’affrontement devint inévitable, on ne remet pas en cause impunément une propagande millénaire.

Le collègue qui m’a servi ce récit s’est fait tailladé le visage avec un tesson de vodka. Saigné à terre à demi-conscient, il n’a pas pu assister au reste de la scène. Quand il m'avait raconté cet épisode,  il semblait, des dizaines d'années plus tard, encore déçu d’être tombé sous les coups et de ne pas avoir été en mesure d’aider mon père, cette "sacrée grande gueule".  Il me contait le traitement tout aussi humiliant que subissait un traducteur local qui accompagnait l’équipe de mon père et qui finira dans le coma après avoir été assommé à coups de tabourets. Les russes n’ont guère de solidarité entre eux; la traitrise est une notion subjective.

Mon père parvînt à s’extirper en souplesse du pugilat car, même sérieusement rincé, il jouissait d’une résistance certaine à l’alcool et se gargarisait à l’encan d’avoir pu développer un métabolisme hors du commun pour contrer l’ivresse. Il était typiquement de la trempe des biturés belliqueux et arrogants. 

À l’instar de son collègue, mon père garda longtemps en mémoire cet épisode fondateur. Bien des années plus tard, une fois mes parents mariés et installés en France, ma mère fit venir ses parents, ses deux frères et ses trois tantes, à la résidence familiale de Bougival. Dans un dîner comme toujours arrosé, mon père s’était lancé à brûle-pourpoint dans le récit de cette nuit 1978 à Samara. Devant une belle-famille interloquée, mon père recrachait ses relents de haine : « J’aurais dû tous les étriper ces chiens de russkoffs ! ». 

              La version de ma mère compensait par sa féerie. Elle était jeune étudiante en sciences naturelles, à l'université d'Etat de Samara. Peu de loisirs dans son quotidien, elle s'autorisait parfois un dîner entre étudiants candides, bercés par les mélodies révolutionnaires des Beatles. Ce soir de 1978, elle avait passé la soirée au sein d'une tribu d’étudiants désenchantés, chahutés par les sirènes d’un Occident qui clamait sa liberté en fredonnant à l’unisson « All you need is love ». Ma mère a appris l’anglais en chanson, lors de ces soirées improvisées, en cercle autour de quelques guitares mal accordées et de bières renversées sur un tapis qui sent la pisse de chat.Deux ans avant la disparition de Lennon, ma mère fredonnait « Love me do » sur les trottoirs obscurs de la Perspective Lénine. Mon père débarqua dans le tableau, elle pensait à un de ces zigzagueurs locaux en bout de course à cinq heures de l’après-midi, déclamant déjà si bruyamment, à l’aune de la quarantaine, leur mal de vivre. Ma mère avait l’habitude de voir déambuler ces spectres vers l’abattoir communiste, elle les rembarrait impeccablement, aidait parfois les plus misérables, affalés face au sol dans une congère. À la vision de cet homme qui marchait plus dignement que les autres, elle s’est arrêté de chanter. Mon père titubait certes mais il maintenait fermement le cap d’un pas plutôt vif, se retournant régulièrement. Par divine inadvertance, mon père glissa et se vautra dans une flaque immense. Il aurait lâché, selon ma mère, un juron bien de chez nous qui le trahissait immédiatement. Ma mère croyait se souvenir d’un « Putain de merde » que mon père, à jeun, continuera de vociférer lors de leurs futures années de mariage.Que peuvent se dire une étudiante soviétique candide et un français tombé de nul part, dans dix centimètres de mélasse ?L’étudiante engueula l'étranger comme elle aurait tancé un môme du quartier, tout en l’aidant à se relever. Elle fulminait, le mitraillait de reproches et de questions que mon père, surpris, encaissait sans forfanterie. Ma mère avait-elle imaginé pouvoir un jour relever d’une flaque de Samara, un français débraillé, l’arcade ouverte, la chemise tachée de sang, déchirée au niveau du torse ? Cette probabilité était extrêmement faible à cette époque, dans une URSS cloisonnée. Comme les russes savent si bien le faire, ma mère jouait la comédie par méfiance, pour ne pas éveiller les soupçons autour d’elle. Ma mère m’avoua que mon père, au-delà de son phrasé pas très local, avait été trahi par son eau de Cologne. Pas cette odeur de contre façon infecte qui circulait sur les marchés du centre de Moscou et qui représentait alors en URSS, un must d’élégance. Non, mon père utilisait l’eau de Cologne de son père qu'il avait lui-même emprunté à son ancêtre, un parfum musqué et délicat à la fois.À peine remis sur pieds, mon père se retourna pour constater que la meute du bar était toujours à ses trousses. Il aurait supplié ma mère de l’étreindre et de l’embrasser pour faire diversion.Ici les récits divergent. Selon mon père, le baiser au milieu de la flaque dura suffisamment pour que ses assaillants disparaissent au loin. Retrouvant une certaine contenance, il aurait aimablement remercié ma mère et lui aurait fièrement remit sa carte de visite de chez Thomson, toute humide et collante. Selon ma mère, mon père lui aurait effectivement proposé de la prendre dans ses bras afin de berner ses poursuivants mais, en retour, elle le dédaigna et l’attrapa vigoureusement par le bras pour le trainer vers un lieu sûr.
La toute dernière fois que mon père se confiait sur cette nuit de 1978 à Samara, nous étions au sous-sol de notre résidence à Bougival. J’avais quatorze ans, il pleuvait fort. Mon père, dans un excès de blues paranoïaque qui le caractérisait de plus en plus à cette époque, avait décidé de s’adonner à sa passion du tir. Il m’avait entrainé très jeune dans ce loisir et depuis toujours, je trouvais normal de savoir manier une arme de poing dans une résidence bucolique des bords de Seine. Ce soir-là de réminiscence, mon père était nerveux, il tirait sans précaution dans le fond du jardin, il avait soi-disant aperçu un faisan au pied de la futaie. Il canardait. À bouts de munitions, il changea de calibre, un véritable arsenal était entreposé au garage. Il agrippa sa carabine en fulminant :
- "Je vais le déplumer ce vautour 
Il s’aventura dans le jardin, sous une averse nourrie, foulant le pré vert d'une démarche résolue. J’entendis des coups de feu, et la pluie, toujours, qui dégoulinait des gouttières, pour venir se fracasser sur les dalles de la terrasse. Mon père réapparut, le canon de la carabine 22 long rifle sur l’épaule. 

- Tu l’as tué le faisan ? 

Il me répondit d’un air si mauvais que je détournai immédiatement mon attention vers le canon de la carabine pour vérifier qu’il n’allait pas le diriger sur moi 

- Papa, elle est armée la carabine… !

- Tu vois bien que non, il y a la sécurité ! 

Un coup d’œil furtif me permit de constater que la sécurité n’était justement pas en place. Mon père m’avait suffisamment initié à la manipulation de toutes les armes, pour constater que le loquet de sécurité de cette carabine n’était pas enclenché. 

- Papa, met la sécurité, tu es dans la maison…

- Pourquoi tu me fais chier comme ça, je suis ton père, je sais encore ce que je dis ! Les armes ne mentent jamais ! 

- Papa, je t’assure le cran n’est pas…

- Ah et puis merde à la fin ! vas-y prend-la et tire un coup pour voir ! 

Il retournait l'arme pour pointer le canon sous son menton et me pressait d'attraper la crosse. Ce n’était pas la première fois qu’il me défiait, mais ce soir-là, je sentais le danger poindre. Je saisis l’engin, prit soin de détourner le canon du visage de mon père, et visait au fond du jardin. Le coup fut sec, le temps en suspend, et la pluie se remit à pleurer tout autour. 

Cette fois, j’enclenchais le cran de sécurité et sans m’enquérir de la réaction de mon père, je m’apprêtais à aller raccrocher le fusil au fond du garage.
- Tu as voulu tuer ton père !!! 

Les pas saccadés d’une course: mon père qui se rue dans ma direction. Je n’eus pas le temps de l’esquiver et me retrouvais plaqué au mur en briques, le souffle coupé. Je glissais le long du mur en me tenant les cotes, suffoquant de longues minutes sans voir clairement ce qui se passait autour de moi. Ma tête avait cogné le mur, j’avais le cuir chevelu sanguinolent et une partie de la joue raclée par l’abrasivité de la paroi. 

Je distinguais la silhouette de mon père faire les cent pas, ouvrir et refermer violemment les tiroirs de son établi, revenir en ma direction avec une bouteille à la main. Il approcha un tabouret pour se poser, et se mit à boire au goulot sa vodka favorite, la Stolichnaya. 

- On ne tue pas son père aussi facilement…ingrate progéniture ! Désormais je vais te pourrir…te pourrir à vie pour que tu restes à jamais la merde que j’ai sous les yeux… !

Je dissimulais ma douleur pour ne pas attiser sa fureur. Lorsque ma mère m’amènera plus tard à la clinique Mignot de Versailles, on diagnostiquera quatre côtés cassées et deux autres fêlées. Mon père stagnait sur son tabouret, à contempler la dilapidation régulière de sa bouteille au bouchon rouge. Nous sommes bien restés trente minutes ainsi, communiant dans nos souffrances respectives. 

- On ne tue pas son père comme ça… ! 

Derrière ses grosses montures aux verres fumés, ses pupilles se dilataient :

- On ne tue pas Eugène Cartier comme un vulgaire faisan… ! 

J’espérais un signe de vie à la surface, je priais pour entendre le break Volvo de ma mère s'immobiliser sur les graviers. En me relevant, en avais-je seulement la force, je sentais mon père capable de m’achever d’un coup de bouteille et de m’enfoncer le cul de la bouteille dans le crâne.

Au fur et à mesure, je constatais un peu de relâchement dans sa posture, sa jambe droite ne tremblait plus, il reniflait moins violemment. Il me semblait finalement que ses yeux s’embuaient. Et c’est à ce moment que le souvenir de Samara 1978 le tira de sa torpeur : 

- Je me rappelle les yeux de ta mère, une étoile dans ma nuit..., tu en as hérité, ignoble vermine… 

Je ne bronchais pas, je savais que je devais me contenter de mon silence. 

- Il faisait si noir dans cette rue paumée d’une ville paumée d’une province paumée d’une Russie paumée...comment ta mère a-t-elle pu éclairer tout d’un coup les futures années de ma vie ?!

Comme un toast porté à la pluie qui sévissait de plus belle, mon père s’envoya une rasade dévastatrice de vodka, expirant dans une grimace :

- les miracles voyagent…le plus important dans la vie, c’est de pouvoir reconnaitre les miracles. Ne pas les gâcher… »

Ce furent les derniers mots de mon père au sujet de la nuit 1978 à Samara.

La version de ma mère était moins à l’avantage du Frantzous poissard, dégoulinant de honte et transi de froid. Pris de pitié pour cet égaré, incapable de dire autre chose que «da»et «spasiba»,elle l’amena sur le pallier de son appartement communautaire. Ma mère refusa à mon père de l’accompagner à l’intérieur, elle se méfiait de lui mais elle se méfiait encore plus de la réaction de sa famille face à un étranger. Retrouvant mon père grelotant dans la cage d’escalier, elle lui tendit une pile de vêtements chauds que mon père enfila tant bien que mal, l’alcool ne réchauffant que temporairement. En l’aidant à enfiler un anorak et une chapka, ma mère s’aperçut que son visage était encore tâché de sang. 

La dernière fois que ma mère se confiait sur cette nuit de 1978, nous étions réunis dans le salon à Bougival. Je lui rendais visite de moins en moins souvent, elle accueillait mes venues comme une bénédiction divine, comme un rab de jovialité éphémère dans son monde alors infesté de désillusions. Il pleuvait dehors. Nous prenions le thé, un thé vert pour elle, un thé au jasmin avec deux cuillérées de miel pour moi. Elle avait mauvaise mine, démaquillé, les cheveux en bataille, les yeux ternes. Alors que ma mère ouvrait un paquet de biscuits beurrés, il me semblait que ses yeux s’embuaient : 

- « Je me rappelle les yeux de ton père, tristes, profonds, verts, non ! gris ! ou non, marrons ! Bojé ! Ton père a toujours eu des yeux intrigants, émouvants. Ceux d’un môme qui endure toute l’injustice du monde...comment a- t-il pu gâcher les futures années de ma vie...? ». 

Après un silence pesant, durant lequel j’entendis ruisseler les regrets derrière son masque de colère, elle conclut : 

- les miracles n’existent pas, ne te méprends pas Daniel, ne vis pas dans l’illusion ». 

J’acquiesçais en silence. 

Ce furent les derniers mots de ma mère au sujet du damné français qui avait bouleversé sa vie morne d’étudiante soviétique.

Mes parents ont très tôt pris le risque de vivre ensemble en France, moins d’un an après leur rencontre à Samara. À l’époque, ça n’était pas une mince affaire. Les missions de mon père en URSS se raréfiaient ; il était appelé à remplir des fonctions plus prestigieuses d’encadrement au siège Thomson à Paris. Les attentes de ma mère devenaient insoutenables et revoir mon père débarquer à Samara était devenu plus vital que d’écouter une ballade des Beatles. Ma mère a toujours vécu avec la crainte de ne plus jamais revoir mon père. 

Il arrivait parfois à mon père de venir en Russie, sans même passer par Samara, ses clients se concentrant essentiellement dans la région de Moscou. Moscou - Samara, même pays mais une distance immense. Mon père se plaisait à Moscou, en homme d’opportunités, flairant bon le pugilat qui allait advenir au délitement  du communisme, il papillonnait habilement dans les milieux d’affaire, soufflant sur le museau d’apparatchiks amusés, ses imprécations de modernisme, d’ouverture au monde, de progressisme. Mon père était un fervent admirateur de la politique giscardienne et voyait en Giscard le Kennedy français que les russes ne verraient sans doute jamais. 

Pendant que mon père tentait de convertir au progressisme éclairé des cercles de dignitaires russes rigides, ma mère s’était lancée dans l’apprentissage du français. Elle avait délaissé les hits des Beatles pour les cassettes délivrées par mon père à chacune de leurs entrevues : Charles Trenet, Guy Béart, Charles Aznavour, Léo Ferré. Elle ne cessera jamais d’écouter ces artistes, développant ce syndrome de l’accent qui s’évanouit en chantant et qui revient éternellement dans une banale discussion. De nombreux chanteurs québécois développent cette pathologie mystérieuse.

En 1979, à l’aune de ses trente-cinq ans, mon père venait d’être promu à la tête de la division commerciale de Thomson pour la zone Europe Centrale / Scandinavie. Le vent de l’époque était à l’optimisme, à l’insouciance niaise. Il était tout à fait envisageable de concilier bonheur personnel et professionnel. Dix ans après mai 68, il fallait encore jouir pour ne pas mourir. Mon père n’a pas dû hésiter longtemps pour proposer à ma mère de s’installer en France. Ramener au foyer une beauté brute devait lui procurer son quart d’heure de gloire. Ma mère, enfin soulagée de ses longues attentes, put s’abandonner sereinement à sa première grossesse : j’étais conçu lors de la première nuit de ma mère en France, dans une suite de l'hôtel Meurice. Qui de mes géniteurs a pris le plus de risque ? Ma mère, délaissant sa famille avec laquelle elle cohabitait dans un appartement communautaire de 30 mètres carrés, tout juste diplômée à vingt-quatre ans, maitrisant un anglais quasi-parfait avec une pointe d’accent londonien, ma mère digne et splendide, intrépide et dévouée ? Ou bien est-ce mon père, jouisseur patenté, hâbleur, cultivé, brillant, courtisan et courtisé, éternel insatisfait toujours en vadrouille ? Je ne sais quelle promesse mièvre mon père a susurré à la candeur de ma mère. Là encore les souvenirs se troublent, la vérité s’est évaporée dans la rancœur commune. Il est certain qu’en 1979, la promesse était encore un acte chevaleresque estimé. Même abimée par le temps, la promesse simulée ou sincère, a maintenu nombre d’idylles à flot.

        La première fois que je suis rentré en contact avec les gendarmes, je venais de fêter mes dix ans. Je jouais aux lego sur la moquette bleue de ma chambre. La nounou toqua à la porte avant de passer son visage dans l’embrasure. Je compris de suite que quelque chose n’allait pas, Maria ne parvenait pas à me sourire. Ses doigts caressant les boucles de mes cheveux, elle s'adressa à moi en russe, comme si elle voulait coder notre conversation, pour me confier que des Messieurs en uniforme désiraient me poser des questions sur mon père. Sans attendre que Maria se retire, ces messieurs sont venus interrompre mes projets enfantins d’érection de lego. Ils se déchaussèrent, les uns à la suite des autres. Accroupi, en chaussettes courtes rayées marquées par la sueur plantaire, un flic du nom de « Brigadier Carrère » m’a posé les mêmes questions qu’une maitresse d’école. Du style, « que fait ton papa ? » « Il est en voyage ? » Et comme à l’école, je n’avais pas de réponses définitives à apporter. Je tentais tout de même de collaborer mais rétrospectivement, mon apport était très limité. Un autre flic pris le relais, sans s’introduire comme l’avait fait poliment le Brigadier Carrère, et fût plus incisif. Sa moustache était coupée fine, il avait des lunettes cerclées de métal, les cils épais et noirs, un début de calvitie menaçait ses tempes. Il soutenait que mon père avait fait une bêtise et qu’il serait absent pour une période indéterminée. Et au ton de ce flic, je sentais qu’il en voulait à mon père d’avoir commis cette « bêtise ». Maria, restée à l’écoute sur le pas de la porte, apparût soudainement :

- Taisez-vous enfin ! Ce n’est qu’un enfant !!

Les flics se regardèrent entre eux, plus irrités que gênés. Le Brigadier Carrère, en chaussettes rayées humides, m’ébouriffa les cheveux et partit en saluant Maria d’un geste furtif de la tête. Ses collègues le suivirent sans un mot. Je ressassais les informations enregistrées en les mettant bout à bout : mon père avait fait une bêtise, il serait absent pour une période indéterminée.

J'avais dix ans. 

Les gendarmes de Bougival retentèrent leur chance, quelques jours plus tard, en début de soirée, nous avions terminé de goûter et Maria nous avait installé moi et Alexi, chacun dans nos pénates. Je me rappelle avoir entendu les voitures s’immobiliser devant la propriété, les portières qui claquent, les voix rauques masculines, les gyrophares bleus dont le halo balaie les murs de ma chambre. Je me postais à la fenêtre, reconnus le Brigadier Carrère transmettant une consigne dans le creux de la main à l’un de ses collègues qui ajustait un revolver à la ceinture.

Cette fois-ci, sans prendre le temps d'ôter leurs bottines, les flics ont débarqué à trois dans ma chambre. Maria eut beau protester mollement dans le vestibule, ils déboulèrent comme des cow-boys dans un saloon. Le Brigadier Carrère ne faisait pas partie du commando, il était resté dehors adossé à son véhicule de fonction, les bras croisés, pensif. Maria veillait sur le pas de la porte, effarée, consciente du mal que ces événements pouvaient avoir mais impuissante à repousser ces représentants de l’État. De la Russie, Maria avait conservé envers toute autorité, un mépris et une peur insidieuse, elle se sentait coupable d’obéir et de les laisser m’approcher. Pour faire diversion, elle leur proposa du thé, ce qui ne fit que renforcer la méfiance des flics:

- Non merci, Madame, veuillez nous laisser seuls, s’il vous plaît...

Maria baissa la tête et consentit à respecter une autorité française qu’elle ne pouvait contester dans un pays qui n’était pas le sien.

Je fermais ma bande-dessinée. L’un des flics, le visage glabre jauni, cernes marqués, des yeux minuscules et noirs, des cheveux pas coiffés, une mèche lui tombant sur le côté, alluma ma lampe de chevet et me fixa dans les yeux. Il s’accroupit à distance raisonnable comme s’il voulait établir un pacte. Je restais assis les jambes croisées sur mon lit défait, ne détournant pas mon attention de ses yeux de fouine.

- Tu as revu ton père récemment ?

Sa voix était posée mais ferme. Sa méthode paraissait minutieuse. Pour autant je trouvais cette première question saugrenue:

- Non, vous m’avez posé cette question, il y a trois jours…

Le flic, surpris, visiblement mal informé, pivota vers l’un de ses acolytes pour corroborer ce détail, fronça exagérément les sourcils pour manifester son mécontentement, avant de se recentrer sur moi comme un procureur qui vient d’auditionner un témoin et qui sollicite à nouveau l’accusé principal. Un second flic grand et maigre, en jean et pull à col roulé, se mit à fouiller dans ma chambre, il ouvrit un placard, un tiroir, souleva quelques t-shirts puis les reposa en vrac. Le troisième officier bloquait la porte de l’intérieur pour mieux repousser Maria. Lui me regardait comme le font tous les vigiles, avec condescendance et animosité. Lui ne faisait aucune différence entre un braqueur multirécidiviste et un gosse de dix ans qui litTintin au Tibet.Le silence dans ma chambre était lourd. Le flic, toujours accroupi, me donnait à humer son haleine putride. Il retentait sa chance en sortant des photos de la poche arrière de son pantalon :

- Regarde bien ces photos gamin, reconnais-tu quelqu’un ?

Le flic étalait devant moi trois clichés, un peu flous, pris la nuit sur une route. Je reconnaissais mon père, au volant, son bolide à l’arrêt, discutant avec un autre homme côté passager, un chapeau sombre vissé sur la tête. Sur un deuxième cliché, mon père était tourné, mâchoire ouverte, en direction de son interlocuteur. Il semblait lui crier quelque chose. Le troisième cliché ne capturait plus que mon père, seul dans son Audi grise garée sur le bas-côté, la tête dans le volant, comme frappé de désarroi après la visite de son mystérieux passager.

- Alors gamin ?

Le flic n’imaginait pas repartir bredouille. Derrière lui, ses deux collègues qui me surveillaient comme deux chiens de garde, non plus. Autour de moi, ils avaient réussi à mettre le souk dans ma chambre.

- Le monsieur à côté de ton père, c’est Ernest Andropov, cela te dit quelque chose ?

Pour m’amadouer, le flic se mit à me sourire, creusant affreusement les cernes sous ses yeux fatigués.

Maria intervint de derrière la porte :

- Puis-je vous offrir des gâteaux sucrés Messieurs ?

Le flic posté en vigile me fusilla du regard avant de lui répondre sèchement:

-Nous sommes occupés Madame…

De derrière la porte, Maria toqua en ajoutant :

-Vous êtes certains ? Je peux vous faire du thé si vous voulez…ou du café ? 

Le flic qui posait les questions m’avertit :

- tu n’échapperas pas aux questions mon grand. Je constate que tu es intelligent, tu dois comprendre que c’est normal de t’interroger sur ton père...

- mon père est en prison ?

Je jouais carte sur table. Silence

- mon père est en France ?

Le grand flic se remit à fouiller une armoire près du radiateur, laissant le flic qui parle gérer la situation. Ce dernier renifla mécaniquement, baissa la tête sur ses chaussures, des mocassins souples en cuir, s’adressa à ses collègues

- on se casse, le gosse ne sait rien  

Et tous s’évanouirent de ma chambre comme des prédateurs repérés qui se retirent à l'abri des bosquets. 

- Mon père est vivant ?!"

Maria accourut avec une boite de gâteaux Chamonix déjà ouverte. Elle s’excusa d’avoir laissé ces brutes me déranger, se confondit en remords que je trouvais exagérés, me prit dans ses bras, et m’embrassa le haut du crâne tout en me frictionnant les cuisses. Je lui proposais de déguster un thé aux fruits rouges avec ses gâteaux Chamonix. Maria éclatante : « Tu veux ?!! je vais préparer ! ça va être délicieux ! ».

Pendant que Maria décollait avec malice les gâteaux au sucre luisant Chamonix de leur emballage, suçait bruyamment ses doigts, croquait en deux ces friandises au cœur orangé en mimant le délice, je pensais à ma mère encore une fois absente, qui au même moment, devait se contempler dans une cabine d’essayage de l’avenue Montaigne.

Le Noël suivant, je recevais la boîte Lego du commissariat de police, je n’ouvris jamais le contenu. Je saurais bien plus tard que mon père était alors dans le viseur à cause de ses fréquentations dans le milieu du jeu parisien, au sein duquel cet Ernest Andropov désigné sur la photo par les flics, faisait figure de parrain. J'allais avoir, quelques années plus tard, l'occasion de rencontrer Andropov. 

              Normal. Prophétique comme dans le film« la haine »;jusqu’ici tout allait bien, l’engrenage était à l’oeuvre.

Après la flamboyance affichée des débuts, ma mère entamait une lente décomposition, l’extinction de ses rêves fit des ravages et éclipsa d'un seul coup tous ces après-midis entiers à papillonner au cœur de la magie parisienne, à visiter le Grand Palais ou Beaubourg, à s’asseoir à telle ou telle terrasse de café célèbre de Saint-Germain, à fréquenter les musées d’art contemporain, les salles de spectacles, théâtres, opéras, cinémas, les galeries d’art, les brocantes de quartier, les jardins, ruelles, les diners mondains comme les bals musettes. Ma mère avait croqué Paris jusqu’au trognon, mais désormais que mon père avait déserté le navire, il lui manquait l’opium des femmes: l’attention. 

Errant dans sa romance à la recherche du prince charmant qu’il l’avait sortie de son trou à rat natal, elle pénétra un néant affectif qui s’est propagé à tous les membres de la famille. Même si la dissipation du bonheur est sans doute plus agréable à endurer sous la douceur d’un printemps yvelinois que sous la tristesse accablante de Samara, je la voyais piteusement se débattre. Elle récupérait bien un ersatz d’entrain à l’assaut d’un Sauvignon, en me faisant réciter allégrement des strophes de Pouchkine, ou en me résumant le dernier Truffaut qu’elle avait vu au cinéma Parly 2, mais au plus profond, elle était désespérée, paniquée.