La Folle de Chaillot - Jean Giraudoux - E-Book
Beschreibung

Une folie douce, celle de La Folle de Chaillot et de ses comparses, perturbe, sur la terrasse de Chez Francis, place de l’Alma, la création d’une nouvelle société aux visées aussi noires et rapaces que les montages véreux de ses actionnaires. Cette satyre au délire débonnaire est finalement un vrai conte avec de bonnes fées, quelque peu rêveuses, des marginaux, des originaux, une histoire où les méchants finissent punis. Giraudoux vous emporte peu à peu dans sa divagation poétique avec cette pièce pleine d’humour et de fantaisie.
Mais le conte est grinçant car c’est bien deux mondes qui s’y affrontent. L’ancien avec sa variété et son désordre, celui où « les gens que vous rencontriez étaient comme vous. Ils étaient mieux vêtus ou plus sales, contents ou en colère, pingres ou généreux, mais comme vous. » Et le nouveau, celui des hommes à l’expression mortifère, qui n’ont aucun métier si ce n’est de se passer « des billets de cinq mille » et de regarder le travail des autres, des hommes pour lesquels seul compte la puissance et l’or, avides de « ce qu’on fait avec du pétrole. De la misère. De la guerre. De la laideur. Un monde misérable. »
Dans la description d’un monde dominé par la finance, Giraudoux a des accents prophétiques. « La seule condition d’un monde vraiment moderne : c’est un type unique du travailleur, le même visage, les mêmes vêtements, les mêmes gestes et paroles pour chaque travailleur » nous renvoie à l’uniformisation des processus dans le monde du travail ainsi que des modes dans notre culture moderne. Ou le contrôle : « Maintenant tout ce qui se mange, tout ce qui se voit, tout ce qui s’entreprend, […] on dirait qu’ils ont un mec, qui les met sur le trottoir, et les surveille, sans rien faire. Alors le monde est plein de mecs. Ils mènent tout, ils gâtent tout. Voyez les commerçants. Ils ne vous sourient plus. Ils n’ont d’attention que pour eux [ …] Vous pouvez tolérer cela, un monde où […] l’on ne soit pas son maître ! » Contre cette « modernité », Giraudoux détient pourtant l’arme absolue : leur « pouvoir expire là où subsiste la pauvreté joyeuse, la domesticité méprisante et frondeuse, la folie respectée et adulée ».

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Jean Giraudoux

LA FOLLE DE CHAILLOT

Pièce en deux actes

Copyright

First published in 1945

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

PERSONNAGES

Première représentation de La Folle de Chaillot : le 19 décembre 1945, au Théâtre de l’Athénée. Direction : Louis Jouvet. Distribution (ordre d’entrée en scène) :

Le prospecteur (Maurice Lagrenée).

Le garçon, Martial (Baconnet).

La fleuriste (Sybille Gélin).

Le président (Félix Oudard).

Le baron (Ray Roy).

Le chanteur (Lucien Bargeon).

Le sergent de ville (Jean Dalmain).

Le chasseur (René Besson).

Le chiffonnier (Louis Jouvet).

Le sourd-muet (Martial Rebe).

Irma, la plongeuse (Monique Mélinand).

Le marchand de lacets (André Morales).

Le jongleur (André Berny).

Le coulissier (Léo Lapara).

Un hurluberlu (Georges Riquier).

Les femmes (Wanda, Camille Rodrigue, Véra Silva).

Aurélie, la folle de Chaillot (Marguerite Moreno).

L’officier de Santé Jadin (Auguste Boverio).

Le sauveteur du Pont de l’Alma (Jean Le Maître).

Pierre (Michel Herbault).

Deuxième sergent de ville (Fred Capel).

L’égoutier (Baconnet).

Constance, la folle de Passy (Marguerite Mayane).

Gabrielle, la folle de Saint-Sulpice (Raymone).

Joséphine, la folle de la Concorde (Lucidine Bogaert).

Un président de Conseil d’administration (Fred Capel).

Messieurs les prospecteurs des Syndicats d’Exploitation (Paul Grosse, Michel Grosse, Jean Bloch, René Poutet).

Messieurs les représentants du peuple affectés aux intérêts pétrolifères de la nation (Michel Etchéverry, Jean Le Maître, Georges Riquier, Jacques Monod, Jean Carry).

Messieurs les syndics de la presse publicitaire :

Premier syndic (Guy Favières).

Le directeur (Paul Rieger).

Le secrétaire général (Hubert Rouchon).

Première dame (Camille Rodrigue).

Deuxième dame (Wanda).

Troisième dame (Véra Silva).

Le chef du premier groupe d’hommes (Jean Dalmain).

Premier groupe d’hommes « Les amis des animaux » (Paul Grosse, Michel Grosse, Jean Bloch, René Poutet).

Le chef du deuxième groupe d’hommes (Michel Etchéverry).

Deuxième groupe d’hommes « Les amis des végétaux » (Jean Carry, Jean Le Maître, Hubert Rouchon, Marc Eyraud).

Le chef du troisième groupe d’hommes (Auguste Boverio).

Troisième groupe d’hommes « Les Adolphe Bertaut » (Georges Riquier, Paul Rieger, Jacques Mauclair, Jacques Monod).

La musique de scène était de Henri Sauguet.

Les décors et costumes de Christian Bérard.

ACTE PREMIER

Terrasse chez Francis, place de l’Alma.

LE PRÉSIDENT

Prenez place, Baron. Le garçon va nous verser mon porto spécial. Il faut que nous fêtions ce jour, qui s’annonce historique.

LE BARON

Va pour le porto.

LE PRÉSIDENT

Un cigare ? Il est à mon chiffre.

LE BARON

Un narguilé, plutôt. Je me sens dans une légende arabe. Je me sens dans un de ces matins de Bagdad où les voleurs lient connaissance, et, avant de courir la chance nouvelle, se racontent leur vie.

LE PRÉSIDENT

Pour ma part, j’y suis tout prêt. Sur la mer des aventures, il est profitable parfois de faire le point. À vous l’honneur.

LE BARON

Je m’appelle Jean-Hippolyte, baron Tommard…

Un chanteur des rues s’est installé devant les consommateurs. Il chante le début de la Belle Polonaise.

LE CHANTEUR, chantant

Entends-tu le signal !

De l’orchestre infernal !

LE PRÉSIDENT

Garçon, chassez cet homme !

LE GARÇON

Il chante la Belle Polonaise, Monsieur.

LE PRÉSIDENT

Je ne vous demande pas le programme ! Je vous dis de chasser cet homme.

Le chanteur disparaît.

LE BARON

Je m’appelle Jean-Hippolyte, baron Tommard. Ma vie jusqu’à cinquante ans fut simple, mon activité se bornant à vendre une des propriétés léguées par ma famille pour chacune de mes amies. J’échangeais des noms de lieu contre des prénoms, les Essarts contre Mémène, la Maladrerie contre Linda, Durandière contre Daisy. À mesure que le nom de lieu était plus français, le prénom devenait plus exotique. Ma dernière ferme fut Frotteau, mon dernier prénom Anouchka. Suivit une période plus trouble, où je me vis réduit à rédiger, par l’entremise d’un libraire, les versions et les problèmes des élèves du lycée Janson. Votre fils, remarquant la ressemblance de nos écritures, me confia même le soin de mettre au propre pour lui les copies elles-mêmes. Cette assiduité à la classe que je n’avais pas eue dans mon enfance, me valut la récompense promise par la morale aux bons écoliers. Votre fils, auquel je présentai Anouchka, me présenta à vous, et, à la seule audition du nom propre, si j’ose ainsi m’exprimer, qui est le mien, vous avez jugé bon de m’offrir un fauteuil dans le conseil d’administration de la société que vous fondez aujourd’hui…

LE PRÉSIDENT

À mon tour ! Je m’appelle…

LA BOUQUETIÈRE

Des violettes. Monsieur ?

LE PRÉSIDENT

Filez…

La bouquetière file.

LE PRÉSIDENT

Je m’appelle Émile Durachon. Ernestine Durachon, ma mère, s’est tuée à des journées pour payer ma pension de collège. Je ne l’ai jamais vue qu’accroupie et lavant. Quand dans ma mémoire je la relève, je ne reconnais même plus son visage ; c’est celui de je ne sais quelle vengeance, et qui crache sur moi. Aussi désormais je l’y laisse. Expulsé de la pension pour avoir constitué ma première société anonyme, une bibliothèque libertine que je louais à prix fort aux camarades, je m’en vins à Paris avec l’ambition de ravir leur méthode aux personnages célèbres. Je débutai mal comme chasseur du journal La Fronde, dont la directrice, l’illustre Séverine, m’employait à porter les cadavres au cimetière d’animaux d’Asnières qu’elle avait créé. Il paraît que j’ai une nature qui me fait rudoyer même les chiens morts. Je n’eus pas plus de chance comme bagagiste de Sarah Bernhardt, du jour où elle se mit à compter ses valises. Ni comme laveur du champion cycliste Jacquelin, du jour où il compta ses pneus. Mes rapports avec la gloire me laissant affamé, humilié, haillonneux, je me retournai vers ces visages inexpressifs et sans nom que j’avais remarqués postés au milieu de la foule dans un guet insensible. Ma fortune était faite. Une première face glabre, rencontrée en plein métro, me fournit l’occasion de gagner mes premiers vrais mille francs à passer de fausses pièces de cent sous. Une autre non moins glabre, mais avec tache de vin, trouvée place de l’Opéra, donna l’essor à mon talent en me confiant la direction d’une équipe de vendeurs de piles électriques truquées. J’avais compris. Et depuis, il m’a suffi de me livrer à chacun de ces masques sans vie, même secoué de tics, même agrémenté de variole, quand j’avais le bonheur de les apercevoir, pour devenir ce que vous me voyez, président de onze compagnies, membre de cinquante-deux conseils d’administration, titulaire d’autant de comptes en banque, et désigné comme directeur de la Société mondiale dont vous venez d’accepter un fauteuil.

Le chiffonnier s’est approché et baissé.

LE PRÉSIDENT

Que cherchez-vous là ?

LE CHIFFONNIER

Ce que vous laissez tomber.

LE PRÉSIDENT

Je ne laisse jamais rien tomber.

LE CHIFFONNIER

Ce billet de cent francs ne vous appartient pas ?

LE PRÉSIDENT

Donnez-moi ce billet, et filez !

Le chiffonnier donne, et file.

LE BARON

Vous êtes bien sûr que ce billet était à vous ?

LE PRÉSIDENT

Plus qu’à lui en tout cas. Les billets de cent francs sont aux riches, et non aux pauvres. Garçon, veillez à notre paix. C’est une foire, ici !

LE BARON

Et serait-ce une indiscrétion. Président, que demander l’objet de notre société ?

LE PRÉSIDENT

Ce n’est pas une indiscrétion ; ce n’est pas non plus un usage. Vous êtes le premier membre de conseil d’administration qui ait jamais montré cette curiosité.

LE BARON

Pardonnez-moi. Je ne l’aurai plus.

LE PRÉSIDENT

Je vous pardonne d’autant plus volontiers que j’ignore encore cet objet moi-même.

LE BARON

Vous avez les capitaux ?

LE PRÉSIDENT

J’ai un démarcheur coulissier. Nous l’attendons.

LE BARON

Vous disposez d’un produit, d’un gisement ?

LE PRÉSIDENT

Cher Baron, apprenez qu’à sa naissance une société n’a pas besoin d’un objet, mais d’un titre. Nous autres, gentilshommes d’affaires, n’avons jamais infligé à nos souscripteurs cet affront de penser qu’en souscrivant ils entendaient réaliser une opération mercantile et non s’accorder un champ d’imagination. C’est leur imagination seule que nous avons l’ambition de servir, et nous ne commettons pas l’erreur des romanciers, qui se croient tenus, quand ils ont leur titre, d’écrire en supplément le roman lui-même.

LE BARON

Et quel est le titre d’aujourd’hui ?

LE PRÉSIDENT

Je l’ignore encore. Si vous me voyez nerveux, c’est que mon inspiration aujourd’hui est en retard… Tenez ! Regardez ! En voici une. Jamais je n’en ai vu de plus prometteuse !

LE BARON

Une femme ? Où voyez-vous des femmes ?

LE PRÉSIDENT

Une face. Une de ces faces dont je parlais. Cet homme assis à notre gauche, qui boit de l’eau.

LE BARON

Prometteuse ! On dirait une borne !

LE PRÉSIDENT

Vous l’avez dit. Une des bornes de la ruse humaine, de l’avidité, de l’obstination humaine. Elles sont plantées le long de toutes les routes du jeu, de l’acier, de la luxure, du phosphate. Elles jalonnent la réussite, le crime, le bagne et le pouvoir. Voyez… Il nous a déjà aperçus. Et compris. Il va venir.

LE BARON

Vous n’allez pas lui dire nos secrets ?

LE PRÉSIDENT

Cher Baron, je n’ai jamais accordé une confidence à ma femme, à ma fille. Mes amis les plus intimes, mes secrétaires, ont toujours tout ignoré de mes secrets. Et des plus anodins. Ma première dactylo ignore mon vrai domicile. Mais mon principe est de tout dire à ces inconnus que m’offre le hasard, quand ils me donnent cette sécurité de leur tête sans vie. Aucun ne m’a jamais trahi. Ces lèvres torves, ces yeux fuyants, sont dans notre cercle de travail les garants de la loyauté, de notre loyauté. Lui aussi d’ailleurs m’a reconnu. Lui non plus n’hésitera pas à me tout révéler. Les signes auxquels se retrouvent les adeptes des sociétés et des mœurs spéciales sont puérils à côté de ce qui nous révèle les uns aux autres, nous, hommes de fortune. Une matité et un reflet de mort sur le visage. Il l’a vu sur le mien. Il sera là dans un instant…

Un sourd-muet fait sa ronde, posant une enveloppe sur chaque table.

LE PRÉSIDENT

Mais vont-ils nous laisser ! C’est une conjuration !… Reprenez vos enveloppes, et vite !

Le sourd-muet fait signe qu’il n’entend pas.

LE PRÉSIDENT

Garçon ! Ne touchez pas ces enveloppes, Baron. Ce sourd-muet est de la police, qui prend de cette façon les empreintes.

LE BARON

Elle y réussit ! Que de marques !

LE PRÉSIDENT

Pauvre police ! Toujours naïve. Elle n’obtient ainsi que les empreintes inutiles, celles des consommateurs généreux et honnêtes… Sourd-muet, voulez-vous partir, ou aller en prison ?

Le sourd-muet a une mimique extraordinaire.

LE PRÉSIDENT

Garçon, qu’est-ce qu’il raconte ?

LE GARÇON

Il n’y a qu’Irma pour le comprendre, Monsieur.

LE PRÉSIDENT

Quelle Irma ?

LE GARÇON

Irma la plongeuse, Monsieur… Que voilà.

Irma apparaît. Un ange.

LE PRÉSIDENT

Débarrassez-nous de cet homme, plongeuse, ou j’appelle le sergent de ville…

Mimique.

Que diable raconte-t-il ?

IRMA, lisant la mimique

Il dit que la vie est belle.

LE PRÉSIDENT

Il n’est pas de ceux qui ont à avoir une opinion sur la vie.

IRMA

Et votre âme laide…

LE PRÉSIDENT

Mon âme ou ma femme ?

IRMA

Les deux. Les trois. Vous avez deux femmes.

LE PRÉSIDENT

Appelez le gérant !

Le sourd-muet et Irma disparaissent.

LE PRÉSIDENT

Quoi encore ?

Un marchand de lacets s’est approché.

LE MARCHAND DE LACETS

Des lacets ?

LE PRÉSIDENT

Sergent de ville !…

LE BARON

Justement j’ai besoin d’un lacet !

LE PRÉSIDENT

N’achetez rien à cet homme !

LE MARCHAND

Un rouge ? Un noir ? Les vôtres sont usés. On ne voit pas la couleur.

LE BARON

Des circonstances heureuses me permettent d’acheter la paire complète.

LE PRÉSIDENT

Baron, je n’ai pas d’ordre à vous donner. Je n’ai d’autorité que pour fixer, ce sera dans notre première séance, le montant de vos jetons et l’attribution éventuelle d’une voiture automobile. Mais les circonstances m’obligent, moi, à exprimer modestement le vœu que vous n’achetiez rien à cet homme.

LE BARON

Je n’ai jamais résisté à demande aussi gracieuse.

Le marchand s’en va.

LE BARON

Mais à qui le pauvre diable refilera-t-il sa marchandise !

LE PRÉSIDENT

Il n’a que faire de votre aide. Une accointance intolérable permet à cette écume de s’en tirer sans nous. Les vendeurs de lacets ont pour clientèle les va-nu-pieds, le vendeur de cravates les clochards en maillot, le camelot des canards mécaniques, les forts de la Halle. De là cette nargue dans leur voix, cette insolence dans leur œil. De là cette ignominieuse indépendance. Ne la favorisez pas. Ah ! Voici notre démarcheur ! Bravo ! Son visage rayonne.

Arrivée du coulissier.

LE COULISSIER

À juste titre, Président. Nous avons la victoire. Écoutez ! Nous pouvons partir.

Un jongleur s’est approché, il jongle avec des quilles colorées.

LE PRÉSIDENT

Nous grillons de vous entendre !

LE COULISSIER

Primo l’émission. Le titre était émis au pair, cent égal cent. Je fixe l’action d’actionnaire à cent dix, taux de l’action d’obligationnaire, ce qui me donne le droit de la revendre à cent douze, de sorte que sa quotation s’établit après flottement provoqué à 91 1/5… Légère rumeur de guerre lancée par mes agents. D’où émotion dans la clientèle. D’où rachat par nous.

Le jongleur jongle avec des quilles de feu.

LE PRÉSIDENT

Opération classique, mais excellente.

LE BARON

Puis-je demander…

LE PRÉSIDENT

Non, toute explication vous embrouillerait.

LE COULISSIER

Pour l’obligation – tenez-vous bien – méthode inverse. J’assure la hausse normale par la baisse temporaire. Je rends négociable au porteur le titre nominatif incessible par la prolongation du délai imprescriptible et l’annonce de la répartition fictive du dividende réel. D’où panique chez les souscripteurs. Deux suicides, dont l’un de général. D’où rachat massif par notre société… Légère rumeur de paix… D’où rachat enthousiaste par ceux des souscripteurs que ma première opération n’a pas complètement ruinés.

Le jongleur jongle avec des anneaux de diamant. Un petit rentier s’est approché et écoute avec admiration.

LE PRÉSIDENT

Merveilleux ! Combien de parts réservées dans l’aubaine à chaque membre du conseil ?

LE COULISSIER

Cinquante, comme convenu.

LE PRÉSIDENT

Cela ne vous semble pas insuffisant ?

LE COULISSIER

Bon, trois mille.

LE PRÉSIDENT

Vous comprenez, Baron ?

LE BARON

Je commence à comprendre.

LE PRÉSIDENT

Mais le placement, coulissier ?

LE COULISSIER

Le placement ? J’en arrive à mon triomphe. Par l’inspecteur des finances titulaire, chargé de la direction des grands travaux, je souscris pour investissement et reporte sur la caisse des colzas l’assurance ouvrière prévue pour les barrages du Massif Central. Le complément, réservé à la petite épargne, est versé intégralement à la Société Générale et au Crédit Lyonnais, qui nous ristournent au dixième le centième autorisé. Reste la réserve immobile, qu’il nous serait permis de classer sous la rubrique Fonds courants, mais que grèverait ainsi l’impôt sur le capital revenu…

LE PRÉSIDENT

Évidemment. C’est là l’écueil.

LE COULISSIER

Écueil franchi d’un bond. Par l’inspecteur des finances en mission permanente auprès du comité provisoire des Textiles, je convertis en lignite la réserve admise pour le coton, comme le prévoit, pour les matières brutes, le paragraphe onze des tissus ouvragés !…

LE PRÉSIDENT

Dieu ! Quelle inspiration !

LE COULISSIER

D’où attaque d’apoplexie de notre ennemi de la rue Feydeau en pleine Bourse. D’où au marché tenue expectante. D’où rachat global par l’Union ! D’où ruée des souscripteurs provinciaux, alertés par l’agence. Nous en sommes là, cher Président. Notre journée se clôt par l’absorption totale des titres… On se bat aux portes de nos bureaux de la rue de Valmy et de l’avenue de Verdun !

LE PRÉSIDENT

Les beaux noms !

LE RENTIER

Un reçu. Monsieur, s’il vous plaît !

Se précipitant.

LE COULISSIER

Qu’ai-je reçu ?

LE RENTIER

Mes économies, Monsieur. Les voilà ! Toute ma fortune. Je vous ai entendu. Je vous ai compris ! Je me confie à vous corps et âme !

LE COULISSIER

Si vous avez compris, vous avez compris que chez nous c’est le souscripteur qui donne le reçu.

LE RENTIER

Naturellement ! Où avais-je la tête ! Le voici. Ma reconnaissance éternelle. Monsieur !

Il s’en va.

Le jongleur termine par des jongleries dans le ciel. Les anneaux ne redescendent pas, mais le chanteur est revenu.

LE CHANTEUR, chantant

Entends-tu le signal !

De l’orchestre infernal !

LE PRÉSIDENT

Va-t-il se taire ! Et qu’a-t-il à répéter toujours ces deux vers, comme un perroquet.

LE GARÇON

Il ne connaît que ces deux vers. Impossible de trouver la Belle Polonaise chez les marchands de chansons. Il espère qu’un auditeur lui apprendra un jour la suite !

LE PRÉSIDENT

Ce ne sera pas moi ! Qu’il aille au diable !

UN HURLUBERLU,