La fortune d'un imprévisible - Bachir Ndam - E-Book

La fortune d'un imprévisible E-Book

Bachir Ndam

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Beschreibung

Imane Kamila est une jeune et talentueuse athlète de niveau international. Alors qu’elle s’apprête à participer à une grande compétition mondiale, elle se blesse lors d’un entraînement. S’ouvre alors un nouveau chapitre de sa vie, une vie de paraplégique. Ce handicap manifeste met un terme à une belle carrière sportive qui pourtant s’offrait à elle. Mais quelques années plus tard, voilà qu’un autre imprévu la met sur le chemin d’une immense star, Raschaad. C’est le début d’une histoire au cours de laquelle Imane fera une incursion dans le monde de la musique en devenant membre du staff. Et, de ce périple, une fortune colossale qu’elle ne pensait plus expérimenter vu sa vulnérabilité ...

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bachir Ndam est Économiste en gestion et a effectué ses études à l’Université Catholique d’Afrique Centrale (UCAC) de Yaoundé. Résidant depuis 2017 dans la ville de Foumban à l’Ouest du Cameroun, il est né le 12 Février 1974 à Yaoundé. Il est le Fondateur et Président du Bureau Exécutif de HANDI CHALLENGE FOR AFRICA, une association légalement créée à Yaoundé en 2016 qui travaille au quotidien pour la protection et la promotion des droits des personnes sous handicap en société. À son actif, une dizaine d’essais parus depuis 2005, dont deux sur la question du handicap.
La Fortune d’un imprévisible est son second roman, après Dans les Entrailles de la chambre silencieuse publié en novembre 2013 à Paris. Il prépare déjà son troisième roman intitulé Il pleut dans mon cœur.

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Bachir Ndam

La fortune d’un imprévisible

Roman

© Lys Bleu Éditions – Bachir Ndam

ISBN : 979-10-377-0360-6

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

I

Oui, elle est là, ma vie de handicap

Imane Kamila.

Caitlyn me parle depuis plusieurs minutes. Aussi fortement que le brouhaha de cette salle de spectacle du palais des Congrès de l’hôtel Ivoire où elle m’a traîné pour un concert de musique. La star du jour s’apprête à faire son entrée dans ce four chauffé à bloc par le speaker. Je n’entends plus rien autour de moi. Les seuls échos qui me parviennent sont ceux de mon cœur qui cogne de plus en plus vite au rythme cadencé de l’ambiance qui explose.

Qu’il est mignon dans son beau corps bâti ! Assise sur mon fauteuil roulant, j’aperçois l’idole de mon amie. Il est monté depuis sur le chapiteau dressé pour la scène. Musclé du haut de son anatomie, zen et souriant aussi, il ne cesse de haranguer ses fans. Parmi ceux qui hurlent son nom, Caitlyn en fait partie. Je comprends maintenant pourquoi elle a été toujours envoûtée à la limite de l’euphorie par son charme.

— Imane ?

Caitlyn insiste davantage et finit par m’étreindre.

— On dirait que tu n’es pas avec nous. Tu sembles ailleurs dans tes pensées.

Elle a toujours aimé me taquiner avec ses intrigues d’amie. Mais là, elle en fait trop ! Je pense qu’à la fin du concert, je lui hurlerai dessus pour qu’elle se rende compte enfin peut-être que je n’aime pas trop qu’elle fasse constamment allusion à ma solitude. Ma très longue vie dans ma coquille sans un homme qui m’aime a laissé de grosses marques en moi ! J’ai connu un gros chagrin d’amour qui m’a beaucoup fragilisé. Depuis ce jour où mon copain m’a lâché pour une autre en me rejetant face à mon handicap, je me suis renfermée sur moi-même.

Il faut dire que je n’avais pas vu venir les choses. Cette situation m’est tombée sur la tête avec fracas. Comme un imprévisible qui s’était présenté un matin à ma porte, je me suis retrouvée à subir le quotidien d’un phénomène dont j’ignorais ses affres. Après coup, je réalise combien ce moment-là, ainsi que les autres qui allaient suivre, a été si dur pour moi à gérer. Surtout moralement ! Je me souviens encore de cela comme si c’était hier, particulièrement de cet instant où mon existence humaine a basculé de son rythme habituel.

Je ne pouvais plus sortir de chez moi comme à l’accoutumée pour aller faire mes entraînements en piste. À ce moment-là, je préparais une compétition internationale. C’est une période de ma vie où il m’a été donné la chance de faire des rencontres qui pouvaient déterminer en rose ou en gris mon devenir de sprinteuse. Bref le jour où tout cela est arrivé a été un moment banal comme tous les autres. Mais, un moment fort et marquant qui allait changer ma vie entière. À commencer par l’amoureuse que j’étais ou croyais l’être.

Dans ma chute brutale, ma moelle épinière avait été affectée. Je m’étais retrouvée sur le versant sombre de la ligne toute tracée de mes ambitions légitimes. Paralysée à l’immédiat de mes deux jambes, je n’étais plus capable de mouvements physiques volontaires. Bienvenue dans le monde complexe du handicap ! m’étais-je dit intérieurement. À partir du début de cette période difficile pour moi, il m’avait fallu songer aux choix de vies à opérer : soit me ressaisir de la détresse qui tendait à m’emporter vers les ténèbres soit sombrer petit à petit dans une descente aux enfers qui pouvait me conduire fatalement à la mort.

Ce sont des heures, des jours aussi, des semaines et de longs mois où je me suis entendu répéter en permanence en moi : « Ne te fais plus d’illusions. Plus jamais, tu ne remarcheras ! » Va pour « l’enfer » d’une rééducation motrice et fonctionnelle qui m’avait consommé l’entièreté de mon temps. Je voulais au plus tôt et à tous les prix retrouver un minimum d’autonomie. Je voulais surtout reprendre ma carrière sportive interrompue par cet imprévu dans mon parcours d’athlète. Réapprendre à marcher toute seule aussi, à faire ma toilette et à me rendre belle sans assistance comme avant.

Je voulais également continuer à manger toute seule, à faire mes courses toute seule aussi sans accompagnateur, à voyager seule de par le monde pour mes compétitions, et pourquoi pas à faire l’amour sans frustrations comme avant. Tout cela, je rêvais de renouer avec ces sensations légitimes et humaines. Un combat compliqué et complexe pourtant, je m’en rendrais compte immédiatement et dans le temps ! Surtout lorsque le regard contraignant et désobligeant sur moi de certaines personnes qui m’avaient connu à travers l’écran ou sur les pistes athlétiques du monde, ne venait pas m’aider à me décomplexer de mon état de handicap.

Je bouillais de cette envie absolue de les amener à comprendre que ce qui m’était arrivé pouvait leur arriver tout aussi. Tout simplement parce que cela était imprévisible dans une vie ! Je voulais qu’ils réalisent combien le « symbole du fauteuil roulant » devrait être appréhendé plutôt du bon côté que du mauvais. L’un de mes défis dans ma renaissance souhaitée était de permettre à toutes ces âmes affectées d’un handicap, de se sentir revivre du meilleur là où elles avaient basculé où elles s’y attendaient le moins. Pour ma part, au-delà de contempler le plafond des chambres à longueur de journée à cause d’un handicap, il était encore possible de voir la vie devant soi, malgré tout !

Oui, ma vie de handicap était là et pendant plusieurs années éprouvantes, j’allais devoir vivre avec. Et lorsque j’y pensais, j’avais même peur qu’elle ne veuille décamper un jour de ma vie. Allais-je l’héberger toute durant ? Ou l’incruster bon an, mal an dans mon existence humaine pour toujours ? Cela allait dépendre des circonstances dans lesquelles je pouvais continuer à la vivre, et surtout du regard personnel que j’allais poser sur elle. Seulement, ce qui ne cessait de me déranger entre autres, c’était ces hommes qui ne s’intéressaient plus à moi ; eux pourtant qui ne me laissaient pas respirer avant que je ne fasse cette chute accidentelle.

En tout cas, je ne l’avais pas invitée dans mon monde ! Elle est venue à moi depuis que je me retrouvais sur mon fauteuil roulant. Je l’avais accueilli contre mon gré en disant infiniment MERCI au Très Haut. Et de l’expérience sensible de ce phénomène devenu une partie de mon être, j’en avais beaucoup appris. Partant du manque d’amour que j’avais eu à éprouver, à la réalité de mon corps physique qui était devenu le siège de mon handicap, tout à côté de mon cœur comme cet élément qui modulait ma relation avec l’amour !

En effet, à travers celui-ci, j’avais eu à être bouleversée de savoir combien composer avec le handicap pour construire ma vie avec un homme était devenu difficile. Ma place d’auteure et d’actrice de ma vie sentimentale après que Jack m’avait lâchée, peinait encore à m’ouvrir sur un vivre ensemble malgré ma volonté et ma détermination à y parvenir. Entre vulnérabilité et nécessité de maîtrise, un partenaire exigeant lorsqu’on évolue avec un handicap dans sa vie, j’avais tenté plusieurs fois de réveiller en moi au moins une image phare de l’amoureuse que je fus avant mon handicap !

II

Vers ma construction sans mes jambes

De mon corps affecté, j’éprouve encore tous les jours des absences : les gestes plus lents, tendres et doux ; ceux aussi inattendus, parce qu’irréalisables depuis longtemps ; etc. Mon infirmité m’a laissé valide tout le reste de mon corps. Mais malheureusement, elle a entravé mes jambes en rendant ma mobilité précaire. De cette image de mon handicap, je retiens une chose fondamentale, notamment celle de l’expérience métisse de ma plénitude et de ma vulnérabilité. Je pourrais même presque la cartographier en quelques mots : ICI TERRAIN SOLIDE/ICI SABLES MOUVANTS !

La fracture de mon moi en deux, je la ressens encore également dans ma vie quotidienne. Et c’est peut-être cela qui me perturbe beaucoup de temps à autre, de me savoir sans un compagnon cher à moi dans mon existence. Par exemple, lorsqu’il m’a fallu affronter le palier d’escaliers de mon immeuble pour mon appartement, et quand il m’a désormais été obligé de recourir à l’aide d’un tiers, j’ai réalisé profondément combien mon corps était devenu moins qu’un outil fiable et disponible. Il était tout simplement réduit à un partenaire exigeant avec lequel je devais dorénavant composer.

Je retiens aussi une autre chose, c’est celle de savoir combien avoir un homme dans sa vie est vraiment le meilleur qu’une femme peut rêver. Et pourtant, aussi surprenant qu’il puisse être, c’est par la densité de ce corps et de ce cœur meurtri sans homme à aimer que je continue jusqu’aujourd’hui à exister malgré tout dans mon espoir que tout change enfin un jour, pour que je retrouve l’amour. C’est d’abord à travers ces deux composantes de moi au-delà de la sphère intime et des petites négociations quotidiennes qui s’y trament, qu’il me paraît important de relever combien une seconde chose importe pour moi : mon nouvel être.

Celui qui me permettrait d’examiner de moi-même mon corps de personne sous handicap. Une manière d’essayer de cerner la déficience qui est la mienne, et tenter de la circonscrire pour avancer. Une fois ceci compris, la question primordiale que je me pose encore sans trouver de réponses adaptées à mon interrogation, même dans cette salle bruyante du palais des Congrès de l’hôtel Ivoire, est celle qui suit : comment ménager un équilibre entre cet afflux de mes contraintes quotidiennes, et l’estime de mon corps solitaire qui elle-même conditionne l’estime de mon « soi » ?

Je me souviens un instant de Serges. Il a été un assistant avec qui j’ai eu à travailler quelque temps pendant que j’étais une athlète confirmée. Tous les jours après mes entraînements, il me faisait suivre un planning de massages élaborés. Lorsque j’ai connu le changement brusque du cours de mon destin, il a été celui qui a mis sur pied un programme de soins réé éducationnels. Avec moi, il voulait atteindre un objectif au bout de 03 mois. Il souhaitait que je me remette à voir bouger mes orteils immobiles. Je n’ai pas été passif à son ambition.

Chaque jour, je me suis donné corps et âme à ses exercices pour parvenir à la réalisation de ce rêve. Ces moments-là avaient un goût de défi avec moi-même dans l’attente de cet exploit. Je me suis sentie motivée dans mes mouvements. Mes émotions aussi étaient trop fortes sur le chemin de mes réadaptations. Comme si j’étais en face de ce regard d’autrui m’invitant à sortir de ma chrysalide, ou bien à y rester blottie sans la quitter un jour !

C’est de ce stimulus ajouté à ce regard de moi, que j’ai trouvé en moi la force de me battre sans cesse, pour retrouver petit à petit le goût à la vie, ainsi que l’élan pour m’investir encore plus dans mon combat afin de me présenter différemment aux autres, à travers ce corps qui semblait ne plus être le mien. Et pourtant, il hébergeait encore mon âme fragilisée par mes gestes et mes silences, me rendant difficilement perceptible dans mes diverses manières d’être présente au monde !

Or si le corps et l’esprit dialoguent pour donner à voir ce qu’un être humain est dans sa singularité, même portant un handicap visible, comment peut-on savoir que ce corps est le nôtre, et non celui d’un autre lorsqu’on court le risque de la solitude imposée ou voulue ? Dans mon cas par exemple, le cours de ma vie post-accidentelle m’a fort heureusement permis de comprendre que soit par l’usage de ce qui me restait de mobile, ou par la façon aussi dont j’ai eu à prendre soin de l’immobile jusqu’ici et à répondre surtout aux attentes exigeantes de ma survie, j’ai pu tisser les liens entre mon corps et mon esprit afin de gérer mon handicap dans sa globalité.

Bien sûr, on pourrait m’objecter que ce lien existe de fait. On pourrait tout aussi me dire qu’il est garant de l’unité de l’individu. Mais l’usage de soi, ainsi que la connaissance conjointe de son savoir-faire et de son savoir-être, ne gagnent-ils pas en authenticité à être ressentis dans les détours du quotidien ? Par exemple, quand on se fait belle pour sortir comme cela m’était souvent arrivé pour un rendez-vous galant ; lorsqu’on prépare un repas pour des amis, comme je le faisais aussi souvent en prenant du plaisir dans ma cuisine ; ou bien, quand on part en promenade accompagnée, comme je ne l’avais plus fait depuis longtemps après le départ de Jack, etc.

Oui je pourrais partager cette vision, même si [et c’est là le cœur du propos de mon expérience de handicap] la survenue d’un handicap creuse très souvent un écart entre l’intention de l’individu affecté, et la maîtrise qu’il exerce sur son environnement. Il ne faut bien évidemment pas omettre de voir du côté de cette façon qui peut l’aider à concrétiser ses intentions par des actes pouvant l’orienter vers le maintien de ce cap qui peut le sortir de la dépendance d’une certaine monotonie !

De manière concrète, il m’était arrivé de vouloir boire, et que le verre d’eau était placé trop loin pour que je puisse le saisir. Je ne m’étais jamais laissé en aucun cas supplanter par mes limites. Il m’était aussi arrivé de devoir me retrouver au troisième (3e) étage du premier immeuble que j’avais eu à habiter. Il n’y avait pas d’ascenseur, je m’en souviens encore. De la mer à boire, dirait-on ! Il m’était également arrivé un jour d’affronter les marches d’un bus pour rallier la ville voisine.

À défaut de me faire aider contre espèces sonnantes comme je le faisais souvent, j’avais été malheureusement contrainte de me donner le moral nécessaire pour effectuer ces hauteurs de moi-même. J’ai toujours été motivée de générer en moi, assez de courage et de volonté afin de gérer autant que possible l’expérience de ma vulnérabilité. Avais-je d’ailleurs le choix ! C’est cet effet incident qui de mon expérience, a caractérisé la situation de mon handicap : une sorte d’effet interrupteur en quelque sorte qui lorsqu’il est resté allumé en moi, mon quotidien a été fluide et sans stress.

Mais lorsque j’avais eu par moments à faiblir pour le conduire à s’éteindre un temps, les obstacles s’étaient dressés sur mon labyrinthe paraplégique ! Mais une chose est sûre, vivre avec mon handicap, j’en ai tiré de bonnes leçons. Avec lui, j’ai eu l’agréable apprentissage de l’humaine nature exposée aux intérêts avant tout. J’ai appris combien avec un handicap dans sa vie, on était mieux à même de remarquer toute chose de la vie qui revêt une dimension chronique, même le phénomène du handicap.

Et la recherche de solutions concrètes, ainsi que la recherche d’équilibre intérieur auxquelles cette expérience donne lieu dans une expérience de handicap comme la mienne se sont inscrites dans la durée. Et avec le vide sentimental qui m’a rongé pendant plusieurs époques, j’ai mieux réalisé l’importance d’une « moitié » près de soi. C’est à ce niveau que Caitlyn a été un élément important pour ma survie. Sans cette amie de toujours, je n’aurais pas pu m’en sortir aussi facilement.

Malgré son côté intriguant, elle a été une fidèle amie, ainsi qu’une confidente de tous les temps. Je lui ai délégué certains actes de ma vie qui, selon un code social plus classique, relevaient de la plus stricte intimité. Par exemple : ma toilette, les activités liées à ma carrière sportive, etc. Elle m’a amené à comprendre qu’il ne fallait pas me laisser frustrer de certaines choses que je ne pouvais plus pratiquer de moi-même. En acceptant qu’elle s’immisce dans mon quotidien, j’ai eu à partager avec elle chaque jour de mes épreuves.

Et de mon handicap ainsi que du vécu de celui-ci au plus près, elle a probablement appris quelque chose qui lui sert aujourd’hui aussi dans sa propre vie. Mon handicap, je l’ai accueilli, et accepté sans rechigner ce qui m’était désormais déchu. J’ai pris en compte les paramètres de ma non-mobilité afin d’essayer de vivre autant que je l’ai pu jusqu’ici. C’est vrai, le regard des autres n’a cessé de me faire vaciller par moments. Seulement après coup, il a toujours contribué à m’ouvrir les portes de mon courage dans mon combat. Il a tout aussi rythmé mes « pas » vers la construction de mon être sans « jambes ».

L’émotion de me savoir priver de cette partie importante de mon corps, a œuvré à m’entourer de cette force qui m’a permis de courir le risque de la rencontre d’autrui et de l’avènement de mon « soi ». Une grosse motivation pour moi vers la quête du plein épanouissement psychologique.

III

Raschaad, je suis…

— Kamila ? Es-tu avec moi ?

J’ai de nouveau été sortie de mes pensées par Caitlyn. Elle a eu un cœur pour un mec. Dès qu’elle a su que l’objet de ses fantasmes allait se produire à Abidjan, elle s’est mise en quatre afin que je l’accompagne. Elle savait que j’aimais cet artiste. Très collante, elle a su se faire persuasive pour parvenir à son but. Là, devant le parquet luisant de cet endroit mythique de la ville, les décibels de mon morceau préféré commencent à se laisser entendre. Ils m’atteignent dans mes veines.

Mon extase est au summum. Je ne me suis même pas rendu compte que le premier tube est achevé par la star du jour. À présent, toute la salle fredonne le refrain du second. Un concert à la commande, dirait-on !

— Mesdames et messieurs, voici venu le moment pour moi de vous chanter un autre titre que j’aime bien. Je l’ai composé pour une personne qui me marque beaucoup. Elle est présente ici parmi nous, je m’en rends compte.

« Raschaad, je t’aime », scande à pleins poumons une fille pas très loin de moi. Elle laisse entrevoir des émotions fortes. Elle est folle amoureuse de son idole ; « Raschaad, tu me plais grave », poursuit l’autre dans un ton charmeur, « Raschaad, je te veux » ! « Raschaad, il est à moi ce morceau ? », entend-on aussi ! Toutes ces paroles me rendent subitement jalouse. Je ne sais pas pourquoi je me mets dans cet état-là.

C’est vrai que rien qu’à écouter tout le temps ses chansons avec Caitlyn dans ma chambre, je me suis mise à me faire des idées sur ce personnage inconnu. Il me fascine depuis longtemps, bien avant de l’avoir devant mes yeux ce soir pour la première fois. Je me rends compte que la voix collée aujourd’hui à ce visage me trouble davantage. Il me donne vraiment envie de lui. Jusque-là, je l’ai caché à mon amie. Seulement, je constate que je ne suis pas la seule à perdre la tête pour ce mec adorable. Tout comme Caitlyn définitivement emportée dans son euphorie.

— Je te défie de me dire que tu ne ferais pas n’importe quoi pour l’avoir ! me dit Caitlyn.

Et je lui réponds du tic au tac :

— Je ne ferais rien du tout pour lui !

— Regarde comment il est beau, hurle-t-elle. Entends sa voix masculine, elle me pénètre le corps.

Comme elle m’attrape le visage de force pour le tourner vers la scène, je me mets subitement à rire. Nous ne sommes pas loin de lui. Un privilège pour nous de voir combien est séduisant ce mâle. Caitlyn adore les hommes. Elle adore surtout se faire draguer par eux. Quand ils sont beaux comme Raschaad, c’est tentant pour elle ! Elle aime aussi se faire désirer par eux. Mais à chaque fois qu’elle parvient à le faire, elle n’a jamais su en garder un définitivement pour elle. Moi au contraire, avec ma dernière déception sentimentale, brutale et inconvenable, je n’ai plus trop eu envie d’être avec quelqu’un. J’en ressens de temps à autre le besoin. Mais j’ai été vacciné par mon aventure avec Jack. Elle s’est achevée en un drame pour moi.

Raschaad continue d’entretenir ses fans avec sa belle musique. De temps à autre, il les fixe de son regard troublant. Et précisément à cet instant, il me fixe droit dans les yeux. On dirait qu’il me connaît. À voir ses yeux illuminés par les lumières flashy de la salle, j’en suis tout hébétée ! ˗ « Mon Dieu, qu’est-ce qui m’arrive là ? » je me le demande. Mon. Dieu. Mon. Dieu ! Quelle belle image de lui ! Sourire enfantin. Corps d’homme bien bâti. Peau mate bien entretenue. Dentition qui charme…

Tout cela provoque un frisson dans mon épine dorsale. Il continue à me regarder. Il ne me quitte plus des yeux. Je respire avec difficulté. C’est comme si je sentais le monde me quitter. Pendant un bon bout de temps, je n’entends plus les cris des spectateurs. Et pourtant, ils tonnent autour de moi. Je me rends compte que Raschaad a les cheveux noirs en bataille. Comme si une femme venait de passer sa main dedans. Il a les pommettes aussi douces que son joli visage. Des lèvres rouges et pulpeuses, comme si elles désirent être embrassées.

Mon regard descend le long de son corps. Une sensation de chaleur m’envahit. Il m’hypnotise. Tout chez lui me perturbe : ses hanches fines, sa taille étroite trémoussant un zouk langoureux en ce moment, ses épaules larges et protectrices dégageant une impression de tendresse et d’amour, etc. Subitement, il se débarrasse de sa chemise. Ses tablettes de chocolat formées sur son torse musclé me font fondre. Comme du beurre de table sous la chaleur du micro-ondes. Ses obliques sont très attrayants et soutenues par des jambes puissantes recouvertes d’un pantalon aux couleurs apaisantes. Juste à l’endroit de ses bras où les biceps rejoignent les deltoïdes de ses épaules, il a un tatouage ethnique qui les entoure.

Caitlyn hurle à côté de moi, croyant que le regard de l’artiste est pour elle.

— Raschaad, tu es tellement sexy !

Alors qu’il tourne la tête vers nous, il me sourit directement. Une fossette se creuse sur son visage. Je suis une fois de plus parcouru par un frisson terrible. Celui-ci me traverse tout le corps. Pas parce qu’il est bel homme, mon Dieu ! Mais parce qu’il me regarde encore plus directement dans les yeux. Cette fois-ci, il lève un de ses sourcils. Une lueur attentionnée passe dans ses yeux de chat. Il a quelque chose de chaud dans son regard. Il a aussi l’air de penser que je suis celle qui a crié son nom.

Oh, bon Dieu ! Il me fait un clin d’œil… Son sourire s’évanouit pour en laisser apparaître un nouveau, d’une intimité torride. J’ai du mal à croire qu’il est pour moi. Toute en ébullition en pensant que cette star de la musique, est en face de moi, je remarque qu’il me fixe d’un regard qui en dit beaucoup. Mes muscles pelviens se contractent. J’ai la détestable impression qu’il l’imagine. On dirait qu’il se prend pour une créature dont chaque femme dans cette salle ne peut s’en passer. Rien qu’à penser à cela, je suis retournée un moment.

Excitée et furieuse en même temps, je me retrouve dans un état de convulsion totale que je n’ai plus ressenti depuis longtemps. Il fait une moue. Puis, il se retourne vers son orchestre pour un intermède. Il doit se rendre dans sa cabine. Il lui faut se débarrasser de sa transpiration. Je retrouve mes esprits. Bousculant mon amie en riant, je lui dis :

— Pourquoi as-tu crié son nom, Caitlyn ? Maintenant, il pense que c’est moi la folle !

— Oh, mon Dieu ! ne me dis pas que le clin d’œil était pour toi, rétorque-t-elle visiblement étonnée. Oh, mon Dieu ! il l’a fait, n’est-ce pas ? Il l’a fait.

En me souvenant encore de ce clin d’œil si particulier, je suis aussi étonnée qu’elle. J’en profite pour la torturer un peu, elle le mérite bien !

— Il l’a fait, je finis par l’admettre à mon amie en la regardant d’une drôle de façon. Nous avons communiqué par télépathie. Il m’a dit qu’il voulait me ramener avec lui après le concert.

— Comme si toi tu pouvais ouvrir ton cœur à un homme comme lui, après ta blessure d’avec Jack. Mon œil ! Toi avec tes troubles obsessionnels compulsifs…, me répond-elle en hurlant de rire.

Raschaad revient parmi nous. Pendant qu’il s’est retiré, l’orchestre n’a pas arrêté de jouer. Elle poursuit d’ailleurs avec la même verve à son retour. La foule semble comme se réveiller d’un léger repos. On sent une intime harmonie entre les fans et lui. Celui-ci descend de l’estrade et se rapproche vers eux. Plus il n’est pas loin de moi, plus je réalise qu’il est vraiment grand de taille. Il entreprend d’accompagner sa musique d’un pas de danse dont il en est seul capable de l’exécuter. Qu’il est étonnamment léger dans ses jambes !

— Je le sais pour avoir pratiqué le métier d’athlète. Cela exige une certaine souplesse soutenue du corps. Il faut pouvoir parvenir à se déplacer avec une vitesse parfois incroyable.

IV

Il a prononcé mon nom

La soirée se poursuit sous le regard d’une salle adulant sa star. À chaque fois qu’il tourne son regard vers moi, j’ai la chair de poule… Mais, une autre chose m’ennuie : je transpire déjà trop ! Des gouttes de sueur coulent dans mon décolleté. Je ne peux me lever pour soulager mon dos dans ma posture assise. Cela me met dans une sorte de tension gênante pour moi. Mes seins poussent un peu comme étouffés. Ils deviennent même de plus en plus durs en se tendant contre mon haut de soie.

Pour une raison incompréhensible, le fait de voir Raschaad très près de mes yeux me pousse à me tortiller d’une façon que je n’aime pas trop. Sa manière de se trémousser aussi doucement dans son style qu’il adore me met hors de moi. Tout à coup, la salle se lève. La foule redouble dans ses cris de joie à la limite de l’extase. Caitlyn s’égosille également à côté de moi de plus belle. L’artiste est à deux pas de moi, noyé dans un bain explosif avec ses fans. Enfoncée sur mon fauteuil roulant, je me mets à tremper de plus en plus de tout mon corps. Mon pouls se détraque complètement…

Lorsque je le vois s’avancer vers moi, mon émotion est à son summum. Je ne comprends pas vraiment ces sensations qui m’envahissent. Le désir. Oui du désir pur ! Je le ressens dans chaque parcelle de moi. Comme une adolescence qui connaît le sentiment de l’amour pour la première fois. Raschaad me cherche du regard parmi les spectateurs. Tout à coup, ses yeux accrochent les miens. Je ressens comme un coup au cœur lorsque je vois son torse humide se soulever au rythme des cadences de la musique. Il ne me quitte plus des yeux. C’est comme s’il me chante même directement.

Ma peau est brûlante. Peu à peu, la chaleur envahit tout mon corps. Je ne le dis pas à Caitlyn. Mais ce que je vois me trouble profondément. Je n’ai jamais vu de toute ma vie un homme aussi beau et si sexy. J’ai même mal de l’admettre moi-même. La façon dont il me regarde en achevant les quelques centimètres qui le séparent encore de nous est tellement intense. Il est là ! Debout devant moi. Il chante de plus en plus pour moi, rien qu’à moi ! Comme si sa musique, il l’avait préparée pour ce moment précis.

Raschaad paraît si sûr de lui. C’est exactement ce que m’a dit Caitlyn de ce mec dans le taxi qui nous menait au spectacle. Son regard reste direct pendant un bon bout de temps. Il semble ignorer la foule. Ses fans scandent son nom et veulent le toucher de leurs mains. J’ai l’impression que je suis dans ses bras. Comme si j’étais en train de vivre une histoire sans fin. Je ne me rends pas compte de l’image que je lui renvoie. Mes longs cheveux me tombent sur mes épaules.

Mon chemisier blanc dentelle est boutonné sur le devant. Il est rentré dans un pantalon noir de taille haute. À mes oreilles pendent des créoles en or. Elles s’accordent parfaitement avec la couleur de mes yeux. Malgré ma tenue plus que correcte, je me sens comme dénudée face à lui. Mes jambes tremblent. J’ai le sentiment que je suis totalement dominée par lui. Oh, non ! En sortant de chez moi, je n’ai pas pensé à ce scénario. La foule continue à hurler, mais je ne sens plus aucun bruit de leurs cris montés d’un cran. Je suis noyée dans mes pensées pour Raschaad. Il continue à me chanter. Je frôle même l’overdose.

C’est pour cela que ça n’a pas été vraiment une bonne idée pour moi de renoncer à l’amour pendant longtemps. Je suis dans tous mes états à présent. Un moment, le silence se fait dans la salle, même si la musique continue de se jouer. J’ai à peine le temps de me demander ce qui se passe. Une main attrape la mienne, et des frissons me parcourent entièrement le corps. Raschaad a posé la paume de sa main gauche sur mon bras. Je perds définitivement mon contrôle.

De plus près encore, cet homme a un magnétisme si puissant. Lorsqu’il me parle directement, tout mon corps faiblit d’émotions fortes. J’ai l’impression qu’il veut se rassurer que devant lui en ce moment, c’est bien l’athlète qu’il a souvent vu courir à travers l’écran. Il fait tout son possible pour envahir mon espace. Tout autour de moi, je le ressens. Je n’arrive même plus à contrôler les battements de mon cœur. Je suis tout à lui… Assise sur mon fauteuil roulant… Tremblante malgré la chaleur… Et incapable d’un moindre mouvement…

Je suis comme concentrée à l’endroit de mon corps qui est au contact du sien. Dans un effort surhumain, je lève ma main libre. Caitlyn qui m’observe les yeux écarquillés.

— C’est bien Imane Kamila, lui dit mon amie.

Rapidement, elle griffonne quelque chose sur un papier, et le tend joyeusement à la star.

— C’est son numéro de téléphone portable, lui dit-elle.

Elle n’a même pas demandé mon avis… À mon grand regret ! Imane Kamila… Il prononce mon nom avec un tel allant déroutant. Sa voix est grave, et fait décupler mon désir de lui. Ses yeux me fixent toujours. Aucun mot ne sort de sa bouche. J’ai le sentiment de lui appartenir entièrement. Personne ne m’a jamais regardée comme ça avant lui. Ensuite, il fait un pas de plus en avant vers moi. Sa main humide se glisse sur ma nuque, et mon cœur continue de battre la chamade. Je le vois se baisser vers moi. Il me donne un petit baiser sur mes lèvres. J’ai comme l’impression qu’il impose sa marque sur moi. Comme s’il me préparait à une aventure exceptionnelle.

Je ressens une frayeur étrange. On dirait que quelque chose se passe en moi, comme une perturbation dont j’ignore sa cause et qui pourrait à la fois changer et détruire ma vie !

— Imane Kamila, me dit-il. Raschaad, je suis…

Puis, il recule en souriant et retourne ensuite sur la scène pour poursuivre son spectacle. Curieusement, je ressens toujours sa main sur moi. La douceur de son baiser aussi sur mes lèvres sèches. J’ai du mal à respirer normalement. Mon souffle est coupé de temps à autre par le souvenir de ces mélodies qu’il m’a fredonnées tout à l’heure. Ses yeux dans les miens, il m’a fait vibrer jusqu’à cet instant où je suis blottie sur la banquette arrière du taxi. En fixant les lumières de la célèbre rue de Cocody défilant sous mes yeux, une multitude de sentiments se bousculent en moi.

J’essaye désespérément de les évacuer. Malheureusement, Caitlyn à mes côtés ne m’aide pas beaucoup.

— C’était tellement sexy, dit-elle en retenant son souffle.

Je secoue la tête…

— Qu’est-ce qui m’arrive, Caitlyn ? Le mec m’a embrassée en public ! Devant des inconnus ! Tu réalises qu’ils avaient leurs portables braqués sur nous ?

— Imane, il est tellement hot, ce Raschaad. Toutes les filles auraient aimé être à ta place.

Même moi, je suis encore tout excitée par ce que j’ai vu.

— Achh…, le goût de ça ! — Et pourtant, ce n’est pas moi qu’il a embrassée.

Je n’avais jamais vu un homme faire ça à une fille qu’il n’avait jamais rencontrée. C’était tellement romantique. On dirait que j’étais scotchée dans un fauteuil de cuir d’une salle de cinéma, entrain de visionner un film d’amour.

— Cait… s’il te plaît, arrête. Tu m’énerves avec tout cela. Et puis, pourquoi lui as-tu filé mon numéro de téléphone ? Sans demander mon avis en plus !

Mon corps reste en éveil jusqu’à ce qu’on quitte le taxi. Je continue à voir son regard cru et affamé sur moi. J’ai encore des sensations à l’endroit de mon corps qu’il a tenu de sa main. Et rien que le fait de savoir que la mienne s’est trouvée entre la sienne pendant un long moment interminable, me fait fondre d’envie de lui. J’entends une voix qui me parle au loin, pendant que nous cheminons à petits pas vers l’appartement où je réside.

— Hey, Imane, il faut que tu sortes un peu plus. Depuis ton accident, tu t’es renfermée comme dans une coquille d’escargot. Tu t’es exclue du monde des vivants. On dirait que ton épreuve était une fatalité. Je sais que cela a été difficile pour toi de vivre désormais sans tes jambes mobiles. Je sais aussi que ce n’était pas facile de t’imaginer sans ta carrière sportive. Tu faisais à l’époque les gros titres de la presse. Admettre que tout cela allait s’arrêter, j’imagine que ça n’a pas du tout été évident pour toi.

Caitlyn me parle depuis un moment. Mais, je ne suis pas totalement avec elle. Je vois défiler dans mes yeux les images de la soirée de spectacle. Et je n’arrive toujours pas à croire à la façon dont cette star m’avait regardée longtemps dans les yeux, pendant que toute la salle avait le regard rivé sur nous ! Un regard si aiguisé qui m’avait rendue hébétée au milieu d’une foule hystérique ! Et plus j’y pense encore, plus je reste effondrée de ces yeux brûlants et fous de désir de Raschaad sur moi. Non, je ne veux pas de lui pour le moment ! Je me le dis intérieurement et sans cesse.

Et d’ailleurs, ni de lui ni d’aucun autre homme aussi ! Après ma déception avec Jack, mon objectif principal est devenu de me trouver un boulot. J’ai envie de reprendre ma vie en main. Je viens de terminer des cours de psychologie à l’université de Cocody. Il n’y a pas longtemps aussi, j’ai achevé une formation de neuf mois en massage professionnel d’athlètes en France. Comme par un coup du destin, j’ai eu la chance de décrocher une bourse d’un organisme privé international œuvrant pour la réhabilitation des personnes en situation de handicap accidentel.

C’est vrai que mon statut d’athlète international a beaucoup contribué en faveur de mon admission au sein de cette structure académique. Mais, il a fallu une volonté et une détermination à fond pour parvenir au bout de cette période d’apprentissage. Tout ce que je rêve à présent, c’est de pouvoir passer des entretiens avec de grandes structures de rééducation sportive, ici au pays ou ailleurs.

 

 

 

 

 

V

Sa vie est achevée !

 

 

 

Cela fait bientôt deux mois que je suis revenue de mon voyage. Je m’évertue à me remettre de mes fortes émotions vécues depuis là. Jusqu’ici, aucune offre professionnelle ne m’a pas encore été formulée. J’en suis même arrivée à me dire que je n’y arriverai pas. Seulement, j’ai déjà dépassé le stade de la frustration. Je me dis qu’il ne faut pas baisser les bras. Surtout pas en ce moment !

 

— Franchement Caitlyn, est-ce que je suis une fille facile ?

 

— Non, ma chérie. Tu restes toujours une fille classe, me dit Cait.

 

— Tu vois, si j’ai mis un tailleur pour me rendre à ce concert, c’était précisément pour éviter de me faire remarquer par un mec.

 

Tandis que je lui jette un regard noir, assise sur mon lit, elle me dit en souriant :

 

— Tu devrais t’habiller comme un pouf, afin de te fondre dans la masse alors.

 

— Je te déteste. Plus jamais, je ne t’accompagnerai dans ce genre d’endroit.

— Tu ne me détestes pas. Allez, viens…

 

Je me penche vers elle, et la serre fortement dans mes bras. Subitement, je repense à sa trahison :

 

— Comment as-tu pu lui donner mon téléphone ? je le lui demande encore. On ne sait rien de lui, vraiment rien du tout ! Mis à part qu’il est un bon artiste… Tu as vraiment envie que je me retrouve dans une autre déception ? Ne vois-tu pas qu’il doit être assez sollicité par d’autres filles qui le désirent comme tu le veux de moi ?

 

— Cela n’arrivera plus, Kamila. Tu es assez avisée, et très forte dans ton mental pour gérer toute situation à venir. Et puis, rappelle-toi que tu viens d’achever ta formation en France. Tout cela devrait pouvoir te servir, ma grande.

 

— Servir sur quoi ? Et de quelle manière ?

 

Sans une réponse de sa part, je soupire en me perdant dans de sombres idées de frayeur. Quelques minutes s’égrènent dans un silence entre nous. Puis, Caitlyn me fait une si mignonne grimace que ma colère envers elle se met à se dissiper presque immédiatement. Je me rends compte que je ne peux me fâcher longtemps contre elle. Et elle le sait si bien qu’elle ne s’en lasse pas de me titiller de temps à autre en sachant qu’elle finira par dompter mes colères. Il n’y a qu’elle qui parvient à me faire changer rapidement toute idée qui me rend malheureuse.

 

C’est pour cela que nous ne nous séparons jamais pour longtemps. Rien que sa présence est déjà un remontant pour mon moral fragilisé par mon état de handicap.

 

— Allez, Kamila. Tu es censée devenir une nouvelle Imane Kamila, me murmure-t-elle au creux de mon ouïe en me prenant dans ses bras.

 

C’est comme si elle lisait en moi. Pour elle, la nouvelle Imane Kamila doit être amoureuse de nouveau. J’aimais plutôt l’être avant. Pourquoi pas de nouveau ! Une image de Raschaad me traverse de nouveau l’esprit. Tellement elle semble réelle que je me mets à me tortiller, le tronc étendu sur le lit et les pieds pendants sur les rebords. Je m’imagine comme s’il me tenait dans ses bras ! Je lance un regard furieux vers la fenêtre de ma chambre en secouant la tête.

 

Cette fois-ci, mon mouvement est moins énergique. Ce qui m’énerve le plus, c’est ce que je ressens dès que je pense à lui. On dirait que j’étais… fiévreuse ! Je ne suis pas contre une nouvelle relation amoureuse. Juste que c’est tellement compliqué que je n’ai pas la force nécessaire pour affronter cela en ce moment. Je ne me suis pas tout à fait remise de mon accident, ainsi que de ma séparation avec Jack. Aujourd’hui, je veux me concentrer à fond sur cette nouvelle carrière que je souhaite donner à ma vie. Il circule sur internet depuis quelques jours une vidéo qui s’intitule : « Sa vie est achevée ! ».

 

Elle a été tournée par un personnage amateur pendant le tournoi qualificatif au Championnat du monde au cours duquel j’ai été victime de ma chute. Il paraît qu’il a un succès sur la toile virtuelle en ce moment. Comme d’ailleurs toutes les vidéos où on voit des gens se faire humilier ! Je me souviens avoir visionné quelques-unes, un peu comme celle de cette jeune dame résidant à Montréal au Canada. Celle-ci avait subi un écart logiquement reprochable de la part de son ex-compagnon de vie.

 

Ce dernier lui avait fait un coup qui avait marqué négativement sa vie de jeune fille pendant plusieurs années. Il avait rendu public un moment intime de leur vie de couple. On n’avait jamais su les raisons qui avaient motivé ce geste détestable, même s’il avait essayé de se défendre pour se dédouaner en arguant que cet acte n’était pas de son chef. Il s’était dit que la jeune dame avait lâché son premier conjoint pour une raison qu’elle maîtrisait mieux que ceux qui s’étaient mis à la juger sans jamais l’avoir connu ou vu une seule fois de leurs vies.

 

Mais le geste de son second partenaire pouvait-il être justifié, tout simplement parce qu’elle lui réclamait de l’argent prêté volontairement et par amour ? On ne l’avait jamais su jusqu’à ce que cette histoire se dissipe et fonde comme de la soude dans une fosse de déchets domestiques. Il y avait également eu ces images horribles d’une autre jeune femme sur cette même toile virtuelle. Elle avait été aussi victime d’un acte déplorable de la part de son ex-copain.

 

Ce dernier avait été un sportif de haut niveau dans sa vie professionnelle. Celui-ci avait rapidement voulu se dédouaner de cet acte lorsque l’affaire avait pris une résonnance populaire. Mais le mal avait été consommé. Toute la nudité de la demoiselle avait été mise sur la place publique. Et le monde entier s’en était négativement délecté, malgré sa « revanche » à travers une publication à polémiques.

 

Pour revenir à moi, le moment exact où ma carrière d’athlète a été brisée, est immortalisé dans cette vidéo au moment je chute accidentellement. Il est maintenant vu et revu pour le plus grand bonheur de mes anciens adversaires. Ma colonne vertébrale a été touchée, et ma moelle épinière comprimée par une vertèbre cassée selon le diagnostic médical post-traumatologie. Cette « charmante » vidéo de son auteur dure une dizaine de minutes. En fait, mon soit-dit admirateur anonyme me filme moi, et uniquement moi !

 

On peut même l’entendre dire de manière comblée : − Oh la la ! Sa vie est foutue… − Cette exclamation a d’ailleurs certainement inspiré le titre de la vidéo qui se télécharge à répétitions. Me revoilà donc dans un film projeté sans mon consentement. Incapable de bouger mes jambes… J’y pleure de toutes les larmes de mon corps. Je ne pleure pas dans ce film répugnant pour moi, à cause de ma chute. Je l’ai fait surtout à cause de mon échec à pouvoir me relever et continuer, quand il me fallait aller au bout de mon rêve !

 

À m’y voir, j’ai envie de disparaître sous terre. Mon ambition de me qualifier à ces jeux internationaux au profit de mon pays s’est envolée comme le vent des plaines qui disparaissent avec le courant d’eau des mers. À ce moment précis, je ressasse les heures passées à m’entraîner. Et à la seconde où l’incident se présente à moi, mon élan se brise. Quel drame pour ma carrière ! J’ai encore en mémoire le flot de commentaires qui accompagnent cette vidéo sur la fin de ma carrière d’athlète. La plupart me souhaitent bonne chance. Ils espèrent que je vais me relever au plus tôt.

 

Mais comme on pouvait s’y attendre, quelques plaisantins se sont moqués de moi dans le tournage de ce mini-film. Comme s’ils avaient misé que cela devait m’arriver. Ces commentaires me poursuivent encore jour et nuit jusqu’aujourd’hui. Et chaque fois que je revis cette scène, je me demande sans cesse : POURQUOI ? J’ai eu d’autres accidents pendant ma carrière avant celui-là. Un jour après une séance d’échauffement, j’ai vu mes ligaments se croiser.

 

Plus d’une fois, cela m’était arrivé. Mais, je m’étais toujours obstiné à reprendre les entraînements lorsque les choses se mettaient à s’améliorer. Seulement, je n’avais jamais pensé un seul instant que je pouvais arrêter ma carrière de cette manière-là. Je n’avais même jamais imaginé qu’une chute accidentelle devienne fatale pour ma carrière. Jamais, je n’ai pu comprendre ce qui s’était réellement passé ce jour-là. Je n’ai non plus compris comment j’en étais arrivé à ça : me résoudre à une vie de personnage paraplégique que je suis devenu sans l’avoir voulu, et être prise comme exemple par des esprits malintentionnés pour exprimer leurs avis discriminants sur certains sujets qui venaient porter tout simplement atteinte à la dignité des êtres pourtant humains encore, que je suis devenue sans l’avoir voulu !

 

Ce qui est certain désormais, c’est que je suis pour le moment physiquement incapable de revenir sur les pistes. Je me bats pour avancer dans ma nouvelle vie sur mon fauteuil roulant. Sous les regards curieux et effrayants des passants qui me reconnaissent dans les rues que j’arpente rarement, accompagnée de ma fidèle amie Caitlyn. En effet, je ne sors presque plus. J’ai peur de rencontrer ces yeux gênants pour moi. Ces yeux qui me regardent comme si j’étais devenue une curiosité, parfois gênante pour beaucoup qui ne se reconnaissent pas dans le handicap visible.