La fraternité - Takis Würger - E-Book

La fraternité E-Book

Takis Würger

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Beschreibung

Les fraternités universitaires peuvent receler de nombreux secrets...

Pour élucider malgré lui le mystère d’un crime dont il ignore tout, un jeune homme se fait introniser dans le club le plus select de Cambridge.

Sur fond de campus novel et d’amours impossibles, un premier roman vertigineux.

EXTRAIT

« Hans, je veux que tu fasses tes études ici, tu auras une place et une bourse, je m’occupe de ça. En échange, tu deviendras membre d’un club. Tu n’en as sans doute jamais entendu parler. Tu seras membre du Pitt Club. »
Elle me regarda, dans l’attente d’une réaction.
« Désolé », dis-je sans raison, mais Alex ne releva pas.
Dans la cour, les Asiatiques se photographiaient maintenant en train de faire des bonds. Le déclencheur de l’iPad semblait trop lent, les jeunes femmes bondissaient et bondissaient encore.
Alex reprit la parole, très calme.
« Ton rôle est de découvrir ce que les boxeurs de l’université font là-bas. Tu boxes toujours, n’est-ce pas ?
– Désolé, mais je ne comprends rien, dis-je.
– Je sais, ça peut paraître bizarre. Il s’agit d’un club pour les jeunes hommes qui sont ici, à l’université, et qui se croient meilleurs que les autres.
– Un club ?
– Une sorte de fraternité. Vieille de plusieurs siècles.

A PROPOS DE L'AUTEUR

Takis Würger, né en 1985, est un journaliste d’investigation allemand, correspondant de guerre et rédacteur pour Der Spiegel. Il a effectué pour ce journal des reportages en Afghanistan, en Irak, en Ukraine, au Bangladesh ou encore en Egypte. Un reportage sur les soldats allemands en Afghanistan lui vaut le Deutsche Reporterpreis et le CNN Journalist Award. C’est à Cambridge, où il a étudié l’histoire des idées et boxé pour l’équipe de l’université, que Takis Würger puise l’inspiration pour son premier roman, Der Club, véritable best-seller en Allemagne, aujourd’hui traduit aux éditions Slatkine & Cie.

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Couverture

Page de titre

Dédicace

À Mili

[Hans]

Dans le sud de la Basse-Saxe, il y avait sur les hauteurs du Deister une forêt et, dans cette forêt, une maison en meulière où avait jadis habité un garde forestier, jusqu’à ce qu’une série de hasards et un emprunt bancaire la fassent passer entre les mains d’un couple, qui s’installa là pour que la femme puisse y mourir en paix.

La femme avait un cancer, des dizaines de petits carcinomes logés dans les poumons, comme si on lui avait tiré dessus à la chevrotine. Le cancer était inopérable et les médecins disaient ne pas savoir combien de temps il restait à la femme, si bien que l’homme mit un terme à son activité d’architecte pour rester auprès d’elle. Lorsqu’elle se trouva enceinte, l’oncologue conseilla d’interrompre la grossesse, mais le gynécologue confirma qu’une femme atteinte d’un cancer du poumon pouvait parfaitement enfanter. Et elle enfanta un petit nourrisson maigre aux membres frêles et à la crinière noire. L’homme et la femme plantèrent un cerisier derrière la maison et prénommèrent leur fils Hans. C’était moi.

Dans mes souvenirs les plus lointains, ma mère vient à ma rencontre, pieds nus dans le jardin. Elle porte une robe jaune en lin et, autour du cou, une chaîne en or rose.

Quand je repense à ces années-là, les premières de ma vie, l’été touche toujours à sa fin, et c’est comme si mes parents passaient leur temps à faire la fête, à boire de la bière dans des bouteilles brunes tandis que nous, les enfants, nous buvons une limonade qui s’appelle Schwip Schwap. C’est le soir, je regarde les autres enfants jouer à chat, je me sens presque normal et les ombres sur le visage de ma mère ont disparu, mais c’est peut-être aussi la lumière du feu de camp.

En général, j’observais les autres depuis le fond du jardin, là où broutait notre cheval. Je voulais le protéger, je savais qu’il avait peur des inconnus et qu’il n’aimait pas les caresses. C’était un pur-sang anglais, un ancien cheval de course que ma mère avait acheté à un boucher chevalin. Dès qu’il voyait une selle, il faisait mine de ruer. Quand j’étais petit, ma mère m’installait à califourchon sur son dos et, plus tard, j’ai fait avec lui des chevauchées dans la forêt en me tenant à la force des cuisses. La nuit, quand je regardais le jardin par la fenêtre de ma chambre, j’entendais ma mère qui parlait au cheval.

Ma mère connaissait toutes les plantes de la forêt. Quand j’avais mal à la gorge, elle me préparait un sirop avec du miel, du thym et de l’oignon, et les douleurs disparaissaient. Une nuit où je lui avais confié ma peur de l’obscurité, elle me prit par la main pour m’emmener dans la forêt. Elle me dit qu’elle ne pourrait pas vivre si elle savait que j’avais peur, ce qui m’inquiéta un peu parce que j’étais plutôt craintif. En haut, sur le chemin de crête, les lucioles s’envolaient des branches et se posaient sur les bras de ma mère.

Chaque soir, à travers les lames du plancher de ma chambre, j’entendais sa toux. Le bruit me berçait. Et puis mes parents m’annoncèrent un jour que le cancer avait cessé de se propager : les rayons qu’on avait faits à maman après l’accouchement avaient été efficaces. Je retins le mot « rémission » sans savoir ce qu’il signifiait. Au regard qu’avait ma mère en le prononçant, il semblait que c’était une bonne chose. Elle me dit qu’elle mourrait un jour, mais que personne ne savait quand. Je pensai : tant que je n’aurai pas peur, elle restera en vie.

Je ne jouais jamais. J’étais occupé à regarder le monde. L’après-midi, j’allais dans la forêt et j’observais les feuilles qui frémissaient sous la caresse du vent. Quelquefois, je restais assis près de mon père debout devant l’établi, et je le regardais tourner le bois de chêne, je sentais l’odeur des copeaux frais. J’enlaçais ma mère quand elle faisait de la confiture de groseilles blanches et je collais mon oreille à son dos quand elle toussait.

Je n’aimais pas l’école. J’avais appris l’alphabet en un rien de temps et j’aimais les nombres parce qu’ils étaient mystérieux, mais chanter des chansons ou fabriquer des fleurs en papier n’était pas mon fort.

Par la suite, quand on nous demanda d’écrire des histoires, je compris que l’école pourrait peut-être m’aider. J’écrivais des textes sur la forêt, sur les visites de ma mère chez le médecin et, grâce aux histoires, le monde m’était un peu plus familier. Grâce à elles, je créais un ordre sinon invisible pour moi. Avec mon argent de poche, j’achetai un journal intime et je me mis à écrire chaque soir. Je ne sais pas si j’étais un bosseur et, si oui, je m’en fichais.

À l’école, il y avait plusieurs groupes : les filles, les footballeurs, les handballeurs, les guitaristes, les Allemands de Russie, ceux qui habitaient les belles maisons blanches près de la forêt. Je n’aimais pas les jeux de ballon et je ne jouais d’aucun instrument, notre maison n’était pas une de ces maisons blanches et je ne parlais pas le russe. Pendant les récréations, les filles venaient se mettre à côté de moi et, quand ils s’en aperçurent, les garçons de ma classe rigolèrent, si bien que je préférais le plus souvent passer la récréation caché derrière un aquarium, seul.

Pour mon huitième anniversaire, ma mère proposa aux autres parents de déposer leurs enfants chez nous. Assis devant le gâteau marbré, je ne disais rien, j’étais nerveux et je me demandais si les enfants deviendraient mes amis. Cet après-midi-là, nous avons joué à cache-cache. J’ai couru me cacher dans la forêt et j’ai escaladé un châtaignier. On n’irait pas me chercher là-haut, pensais-je, ravi. Je suis resté toute la journée dans l’arbre et je ne suis rentré que le soir. J’étais fier que personne ne m’ait trouvé. J’ai demandé à mes parents où étaient les autres enfants. Ma mère a dit que je m’étais trop bien caché et elle m’a serré dans ses bras. Toute ma vie, je serais trop bien caché.

Quand j’avais dix ans, les garçons, à la récréation, jouaient souvent à un jeu de ballon de leur invention, si bête et violent qu’il ne pouvait être le fruit que d’un cerveau malade ou immature. Il s’agissait d’aller déposer un ballon de l’autre côté du terrain, tous les moyens étant bons pour empêcher l’équipe adverse de faire de même. Un jour, peu avant les grandes vacances, l’un des garçons était resté chez lui à cause des oreillons. Comme il leur manquait un joueur, les autres m’ont demandé si je voulais jouer. L’idée me paniquait parce que les enfants transpiraient et que je n’aimais pas leur transpiration, et puis je savais que je n’étais pas doué pour rattraper les balles. J’ai refusé, mais ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas jouer sans moi. Pendant quelques minutes, j’ai donc arpenté le gazon dans un sens et dans l’autre, heureux de si bien me débrouiller pour ne pas avoir le ballon. Un camarade de classe m’a crié de me donner un peu plus de mal, sans quoi ils perdraient tous à cause de moi. Peu après, un joueur de l’équipe adverse s’est avancé dans ma direction avec le ballon, il était déjà en quatrième et bien plus costaud. J’avais toujours été malingre, et ce garçon, qui faisait partie de l’équipe régionale de rugby, se dirigeait droit sur moi. À toute vitesse, j’ai tenté de déterminer où se trouvait le point faible de ce corps qui me fonçait dessus, puis je me suis jeté de tout mon poids sur son genou droit et je lui ai brisé la rotule. Accroupi près du garçon, je lui ai dit que j’étais désolé, mais il m’entendait à peine. Il criait trop fort. Plus tard, on l’a emmené à l’hôpital en ambulance, et ses amis ont voulu me passer à tabac, alors je me suis échappé, j’ai escaladé un peuplier et je me suis assis tout en haut, dans les branches fragiles. Je n’avais jamais peur de tomber. Les enfants se sont regroupés au pied de l’arbre et m’ont jeté des mottes de terre glaise qu’ils avaient prises dans un champ voisin.

À mon retour de l’école, mon père, occupé dans l’atelier à poncer un morceau de bois, a levé la tête. Le directeur de l’école l’avait prévenu par téléphone. Depuis le début, je m’étais répété que tout ça n’était pas si grave, il ne m’était rien arrivé, après tout, mais en voyant mon père, je me suis soudain senti en sécurité et j’ai fondu en larmes. Il m’a pris dans ses bras, et j’ai gratté la terre qui avait séché sur ma chemise.

Mon père était un peu comme moi, il ne parlait pas beaucoup, et je n’ai pas souvenir de l’avoir vu jouer au ballon. Mais il était différent de moi, aussi. Il riait fort et longtemps, et le rire avait creusé de petites rides dans sa peau. Ce jour-là, au dîner, il a posé à côté de mon assiette deux gants de boxe noirs en cuir de bœuf. Dans la vie, a-t-il dit, les choses sont généralement dans des tons de gris, mais parfois, il n’y a de choix qu’entre le bien et le mal, et quand le plus fort fait souffrir le plus faible, ce n’est pas bien. Il a déclaré qu’il m’inscrirait au club dès le lendemain. J’ai pris les gants de boxe et j’ai senti la douceur du cuir sous mes doigts.

Mes parents avaient de la visite durant ces semaines et nous n’étions pas seuls à table, la demi-sœur de ma mère était avec nous. Elle vivait en Angleterre, parlait à peine allemand et passait presque toutes ses journées dans la forêt. Je l’aimais bien, même si je la comprenais mal quand elle racontait quelque chose. Ma mère m’avait expliqué que sa demi-sœur avait des orages dans la tête et que je devais être gentil avec elle, alors, chaque jour, au bord de la mare aux canards, je lui cueillais un bouquet de soucis d’eau que je déposais sur sa table de nuit. Et un jour, près de l’église, j’ai volé sur un pommier une pomme grosse comme mes deux poings et je l’ai glissée sous son oreiller pour lui faire une surprise.

Jusqu’à l’âge de huit ans, je n’avais pas eu de tante. Et puis mon grand-père est mort et ma mère s’est découvert une demi-sœur en Angleterre.

Elle était le fruit d’une liaison, mon grand-père ne l’avait jamais reconnue comme sa fille. Après sa mort, ma mère et ma tante s’étaient finalement rapprochées malgré toutes leurs différences, à commencer par leur physique : ma mère était grande et le jardinage lui avait musclé les avant-bras ; ma tante était menue, presque frêle, un peu comme moi, et elle avait – ce que je trouvais formidable à l’époque – les cheveux coupés ras.

Le soir où mon père déposa les gants de boxe sur la table, ma tante continua à manger son pain sans rien dire. Devant elle, j’avais un peu honte d’avoir l’air si faible, et je m’étonnais qu’elle-même ne paraisse pas faible du tout, alors qu’elle était de petite taille, elle aussi, et qu’elle avait dans la nuque une petite croûte qui semblait ne jamais guérir.

La nuit, elle venait parfois dans ma chambre et s’asseyait par terre à côté de mon lit. Aujourd’hui, quand je ne parviens pas à dormir, il m’arrive de regarder par terre à côté du lit, et si je tourne la tête très vite, j’ai pendant un instant le sentiment qu’elle est encore assise à mes côtés.

Ce soir-là, elle resta un long moment assise sur le plancher à me regarder. J’avais un petit peu peur parce que ça me semblait étrange. Elle a pris ma main et l’a serrée dans la sienne, elle avait des mains de petite fille.

Elle m’a parlé en allemand, son niveau était bien meilleur que ce que j’avais imaginé, elle avait un accent rigolo, mais je n’ai pas ri.

« Quand j’avais ton âge, c’était pareil pour moi, a-t-elle dit.

– Pourquoi ?

– Pas de père.

– C’était une raison suffisante ?

– À l’époque, oui. »

Nous sommes restés longtemps ainsi. Je me représentais combien une vie sans père devait être difficile et, du pouce, je lui caressais le dos de la main.

« Ils t’ont fait mal, les autres ? », ai-je demandé.

Elle a respiré profondément, serré ma main encore un peu plus fort et prononcé ensuite cette phrase que je n’avais jamais entendue jusqu’alors : « S’ils te touchent, viens me voir. Je les tuerai. »

[Alex]

Il était d’une telle naïveté. Avec des yeux fascinants, incertains, comme si quelque chose toujours le chagrinait, comme si dans chacune de ses pupilles se cachait une galaxie inconnue, noire. Je n’oublierai jamais son visage cette nuit-là. Hans n’en sait rien, mais à l’époque, il a été l’une des rares raisons qui m’ont maintenue en vie.

Un jour où le soleil refusait de se lever, je l’ai vu assis dans le jardin dans l’herbe et je me suis installée à côté de lui.

« Comment ça va ? », ai-je demandé

Ses cheveux noirs étaient aussi épais que la toison d’un animal. Il était assis près de moi et je sentais en lui ce même poids qui m’anéantissait la journée et me tenait éveillée la nuit.

« Je suis triste, tante Alex », a-t-il dit.

J’aurais voulu le serrer dans mes bras, mais je n’ai pas osé. J’ai cru pendant longtemps que si je m’approchais trop des autres, mes pensées noires pouvaient leur sauter dessus comme la grippe espagnole.

Il était pareil au ruisseau, là-haut dans la forêt, paisible et silencieux. Il m’incombait de le protéger. Ma sœur en était incapable, qui l’éduquait à force de baisers. Mais à quoi lui servaient ces baisers posés sur ses larmes quand les enfants de l’école en venaient aux mains ?

Sans rien en dire, j’assistais parfois à son entraînement de boxe, je restais derrière la porte du gymnase et je l’observais à travers la vitre teintée en jaune. Je n’ai jamais voulu avoir d’enfants, et cela n’aurait pas été une bonne chose, mais en voyant ce garçon chercher sa force pour frapper, debout entre les sacs de sable qui se balançaient, j’étais touchée. Il saurait se protéger, à condition que quelqu’un lui montre comment.

[Hans]

Dans le gymnase que baignait la lumière du crépuscule, les sacs de boxe pendaient, retenus au plafond par des chaînes. Après l’entraînement, je m’asseyais dans la voiture, la peau en feu. Mon père avait assisté à la séance, nous nous taisions. Je voyais qu’il était heureux, c’est du moins ce que je me disais alors.

Il m’emmenait à l’entraînement quatre fois par semaine et me regardait faire. Ensuite, ma mère nous préparait des pommes de terre sautées avec des oignons et des cornichons, elle appelait ça le casse-croûte du paysan. Adulte, j’ai tenté de refaire la recette plusieurs fois, mais ça n’a jamais eu le même goût.

Quelques semaines plus tard, les garçons de l’école ont voulu de nouveau me passer à tabac. Je me suis encore échappé, mais cette fois, j’ai réfléchi et je me suis arreté. Je me suis retourné et j’ai levé les poings, comme mon entraîneur de boxe me l’avait montré, le poing droit à la mâchoire, le gauche devant, en viseur. Personne ne s’est attaqué à moi.

Je m’entraînais jusqu’à avoir mal aux ligaments des chevilles. Pour moi, la boxe n’avait rien de commun avec les autres sports : personne ne me demandait d’éprouver de la joie, et je pouvais rester seul avec ma douleur, ma force, ma peur. En boxant, j’étais plus proche des autres garçons que je ne l’avais jamais été auparavant. Pendant les exercices au corps à corps, je sentais l’odeur de leur sueur et la chaleur qu’ils dégageaient. Ça me dérangeait et, au début, j’ai souvent eu la nausée, mais j’ai fini par m’y habituer. Quand je repense à cette époque aujourd’hui, je me dis que les autres m’ont semblé plus supportables du jour où j’ai commencé à me battre avec eux. Ce qui me plaisait le plus, c’était de boxer en gardant la distance, les bras tendus, et de tenir l’adversaire loin de moi.

À treize ans, j’ai disputé mon premier combat et j’ai perdu aux points, je me souviens de ça, mais pas de mon adversaire. Mon père était assis près du ring. Dans la voiture, il m’a embrassé les chevilles en disant qu’il n’avait jamais eu de plus grande fierté que celle qu’il ressentait pour moi en cet instant, ça, je m’en souviens parfaitement.

L’année de mes quinze ans, en novembre, nous sommes partis dans le Brandebourg pour un tournoi. À l’aller, peu avant Berlin, il y avait un pont qui enjambait la Havel et, sur ce pont, une couche de glace sur la chaussée. La voiture a fait un tête-à-queue dans le virage et est allée heurter la glissière de sécurité. Mon père est sorti du véhicule et il a remonté la route pour signaler notre présence. Assis sur le siège passager, j’avais peur. Dans le rétroviseur, j’ai vu surgir un camion de ciment avec, au pare-brise, un panonceau lumineux où clignotait le nom « Hansi ». Le véhicule a fauché mon père, le capot lui a fendu le visage en deux. Le camion s’en est tiré avec de la tôle froissée à l’avant. Je ne me souviens pas de l’enterrement ni des semaines qui ont suivi.

Six mois plus tard, j’ai trouvé ma mère étendue dans le jardin, elle était sortie cueillir la ciboulette que je lui avais demandé de mettre sur l’omelette du dîner. Elle bougeait à peine, les coins de ses paupières scintillaient et, dans un petit panier à côté d’elle, il y avait la ciboulette fraîche qu’elle avait coupée pour moi. Elle m’a regardé. Je l’ai trouvée belle.

J’ai appelé l’ambulance, et je suis resté assis dans l’herbe, près d’elle, à écouter faiblir le ronflement de ses poumons. Quand sa respiration s’est tue, sa main serrait toujours la mienne. L’autopsie révéla qu’elle était morte d’une piqûre d’abeille dont le poison avait déclenché une réaction allergique.

Le cercueil était en cerisier. Mon père, qui l’avait fabriqué des années auparavant sur les consignes de ma mère, avait sculpté des fleurs dans le bois. Les gens se sont servis d’une petite pelle pour jeter de la terre sur la tombe. La demi-sœur de ma mère, en robe blanche, a ramassé une pleine poignée de terre et l’a laissé tomber en pluie sur le cercueil. Impressionné, j’ai pensé à ma mère cueillant des fraises, à genoux dans le jardin, et à mon tour, j’ai ramassé une pleine poignée de terre.

Mon père était mort parce que je voulais disputer un match de boxe dans le Brandebourg. Ma mère était morte parce que je voulais de la ciboulette sur mon omelette. Pendant quelques jours, j’ai attendu que ce cauchemar prenne fin, et comme rien n’arrivait, une obscurité m’a rempli tout entier, si profonde que je m’étonne d’y avoir survécu.

Après l’enterrement, ma tante s’adressa à moi en anglais, elle pleurait et sa paupière gauche palpitait à chaque mot. Je ne la comprenais pas. Je ne pouvais pas pleurer. Ce que je voulais c’était crier mais je n’avais jamais crié.

À l’église, il y avait derrière l’autel une croix pendue au mur. Je l’observai. Le Jésus qui y était crucifié avait l’air indifférent à tout. Je retirai ma veste de costume et, des deux poings, je frappai contre le mur de l’église jusqu’à sentir le métacarpe se briser au niveau de mon petit doigt gauche.

[Alex]

Goya est devenu sourd au début de l’année 1792, victime d’une fièvre si forte qu’il en a perdu l’ouïe. Après cet épisode, il s’est installé dans une villa en dehors de Madrid et il a peint quatorze fresques sur les murs de sa salle à manger et de son salon. Goya n’a pas donné de titre à ces tableaux. On les appelle les pinturas negras, les peintures noires. Le nom est beau, je trouve.

Ce sont des œuvres sombres, troublantes, pleines de violence, de haine, de folie. Des œuvres géniales, mais qu’on a de la peine à regarder. L’un de ces tableaux représente le dieu Saturne dévorant son fils parce qu’un oracle lui a prédit qu’un de ses descendants provoquerait sa chute. Certains disent que la surdité de Goya l’aurait rendu fou. Sur le tableau, on voit la folie transparaître dans les yeux du dieu.

Est-ce ma maladie quand je sens que des tableaux me parlent, ou bien d’autres gens ressentent-ils la même chose ?

Quand ma sœur est morte, la folie faisait déjà partie de ma vie. Je l’avoue sans peine parce que cela explique beaucoup de choses. Les médecins la nommaient autrement, ils parlaient de dissociation et de traumatisme, mais je sais que c’est contre la folie que je luttais. Et je devais la vaincre seule. Si j’avais accueilli Hans, je nous aurais anéantis tous les deux. Mes pensées sombres auraient été les siennes. J’avais grandi sans famille normale, je savais ce que c’était, seulement je n’aurais pas pu être pour lui cette famille normale. À l’internat, il était en sécurité. La fresque de Saturne que Goya a peinte a été arrachée du mur et transposée sur une toile exposée aujourd’hui au Prado. Tout le monde est fasciné par les yeux, mais ce n’est pas là que se trouve l’essentiel. L’essentiel, c’est une partie du tableau qui a été repeinte parce qu’elle aurait trop dérangé. J’ai bien observé le tableau. Derrière la surface sombre qui surplombe le bas-ventre du dieu, on peut voir que Goya l’a peint le pénis en érection.

J’aurais entraîné le gamin avec moi dans mes ténèbres. Je n’étais pas encore prête. Je n’étais pas moi.

[Hans]

On a emporté le cheval. Je suis entré à l’internat. Ma tante est devenue ma tutrice et j’ai cru qu’elle me ferait venir chez elle, ce qu’elle n’a pas fait. Je n’ai pas osé demander pourquoi. Elle a vendu la maison dans la forêt et utilisé l’argent pour payer ma scolarité chez les Jésuites. Dans le prospectus de l’internat, il était écrit : « Le savoir-vivre et l’ordre au quotidien, de même que le respect de son prochain et la prévenance sont essentiels pour permettre à chaque élève de bénéficier à l’internat d’un cadre de vie structuré et d’une scolarité fondée sur le désir d’apprendre et de réussir. » La phrase m’inquiétait.

Dans ma valise, il y avait cinq pantalons et cinq chemises, du linge de corps, des chaussettes, un pull-over en laine de mon père, la chaîne en or de ma mère, un bonnet, une branche du cerisier, mon carnet sans lignes à la couverture marron et la paire de gants de boxe en cuir noir.

Planté sur un versant de la forêt de Bavière, le Cours Johannes m’a fait l’effet d’un château-fort avec ses tours et ses remparts crénelés. Il avait servi durant des siècles de lieu de retraite aux Jésuites et, pendant la Deuxième Guerre mondiale, quelques-uns des membres du Cercle de Kreisau s’étaient retrouvés là pour planifier l’attentat contre Hitler.

Quand j’ai découvert l’internat, le soleil brillait entre les branches des sapins, et le foehn apportait la chaleur d’Italie. J’y ai vu une illusion supplémentaire. Lors de mon premier jour à l’internat, je me suis retrouvé dans le bureau du directeur, un homme jeune et sympathique. Nous étions assis autour d’une table recouverte d’une nappe en lin. Sous la table, j’attrapai l’étoffe et je pensai à la robe de ma mère.

Le directeur a dit qu’il comprenait que j’aie besoin de temps, mais je savais, moi, qu’il ne comprenait rien du tout. Il avait une verrue sur le front et souriait sans raison. Je me demandais pourquoi il prenait des notes.

Au Cours Johannes, le lundi matin, chaque élève devait remettre un échantillon d’urine pour un dépistage de stupéfiants. Les élèves étaient des fils d’hommes d’affaires fortunés ou des garçons qui avaient tellement abusé de drogues que leurs parents les croyaient entre de meilleures mains chez les moines.

Dans le château vivaient douze moines : onze enseignants et un cuisinier, le père Gerald, originaire du Soudan. Je l’appréciais parce qu’il était différent et que son sourire était triste. Le père Gerald ne parlait pas beaucoup, et seulement en anglais, d’une voix profonde et insolite. Quand il cuisinait, tout était toujours trop cuit.

Le premier jour, je suis allé dans la salle d’eau et je me suis retrouvé devant les lavabos fixés côte à côte le long au mur, je les ai comptés, il y en avait quarante. Tout le monde semblait avoir la même vie ici. La nuit, quelques élèves m’ont bombardé de boulettes de papier qu’ils avaient mâchées pour en faire des projectiles compacts. J’ai fait comme si de rien n’était. Plus tard, ils ont volé mon oreiller. Quelques semaines après mon arrivée, alors que je faisais la queue au réfectoire, un élève m’a frappé sur la nuque du plat de la main. J’ai senti mes oreilles rougir et j’ai souri faute de mieux, ça ne m’avait pas fait très mal. Debout derrière moi, le garçon m’a demandé haut et fort si ma maman me manquait et si c’était pour ça que je geignais toutes les nuits. Je me suis tourné vers lui et lui ai envoyé un crochet au visage. Le choc de mon poing sur sa joue a fait le bruit d’un pot de confiture qu’on ouvre pour la première fois.

Le père Gerald, qui avait tout vu, m’a attrapé par les épaules. Je pensais être renvoyé de l’école et j’étais aux anges : j’espérais avoir enfin le droit d’aller m’installer chez ma tante en Angleterre. Je ne savais pas que l’internat avait besoin d’argent à cause de quelques moines qui avaient investi dans une entreprise de haute technologie islandaise et perdu une grande partie des biens de la fondation. Sans compter que le garçon que j’avais frappé était un élément perturbateur. En secret, le directeur devait se réjouir de le savoir dans l’aile de l’infirmerie. En guise de punition, il m’a fait empiler dans l’ordre inverse toutes les bouteilles de la cave à vin.

Après la bagarre, les autres enfants m’ont évité. Je les laissais recopier mes exercices de mathématiques et, un jour, j’ai demandé si quelqu’un avait envie de jouer à cache-cache dans la forêt – j’avais rassemblé mon courage durant des semaines avant d’oser poser la question. J’étais décidé à ne pas trop m’éloigner cette fois, mais les autres enfants n’ont fait aucun cas de moi et ils ont dit que jouer à cache-cache, c’était puéril. Je me suis dit que je devais peut-être me livrer davantage, alors j’ai raconté que les oranges avaient pour moi le goût de l’aventure et que les petits cheveux, sur la nuque des filles, étaient parfois comme de la barbe à papa. Les autres enfants se sont moqués de moi.

Un des moines m’a dit qu’il me suffisait d’oublier que j’étais plus pauvre que les autres et il m’a donné une Bible avec un marque-page en soie placé dans l’Ancien testament, entre les pages du livre de Job : L’Éternel a donné, l’Éternela repris : que l’Éternel soit loué ! Je suis monté jusqu’au sommet du clocher de l’église et j’ai jeté le livre dans la forêt bavaroise.

Si je n’ai pas perdu la tête, c’est que j’avais la possibilité de rester seul, je le faisais même volontiers. Je lisais, je me promenais dans la forêt, j’essayais de reconnaître les oiseaux. J’étais doué pour ça.

Un jour, au catéchisme, alors que nous nous penchions encore une fois sur le livre de la Genèse, je me suis demandé quelles seraient les cent personnes que je sauverais si la fin du monde arrivait. Je n’en ai pas trouvé cent qui méritent de monter dans l’arche – pourtant, j’aurais quand même rempli l’embarcation, avec toute la famille du père Gerald –, mais ce n’était pas ce qui me préoccupait. Ce qui m’inquiéta d’abord, puis m’attrista, c’était de savoir que personne ne me laisserait monter dans son arche.

Mes parents me manquaient, la maison, l’odeur du vieux plancher, les meubles que mon père avait construits, chaque recoin de mur frais auquel je rattachais un souvenir. C’était un peu comme la faim que j’avais éprouvée avant un combat de boxe, quand j’avais dû jeûner pour perdre deux kilos et atteindre le poids de ma catégorie. La faim faisait un trou au niveau du ventre. La solitude me faisait un trou dans tout le corps, comme s’il n’était resté de moi que l’enveloppe vide d’un être humain.

Au début, ma tante m’écrivait une fois par mois une lettre en anglais dans laquelle elle racontait surtout ce qui se passait dans son université, en Angleterre. Je lui écrivais de longues lettres sur les bruits du dortoir, sur les autres enfants, et sur les rêves que je faisais de mon père sans visage, mais elle n’en faisait jamais cas.

La cave à vin qu’on me faisait ranger pour me punir de m’être bagarré était fraîche, tout en longueur. De temps en temps, je frappais l’air de mes poings. Je n’avais pas demandé la permission de continuer la boxe à l’internat. Les gants étaient restés dans ma valise, rangés sous mon lit. J’ai enlevé ma chemise et j’ai boxé l’air jusqu’à ce que la sueur coule de mes poings et éclabousse les bouteilles, à chaque coup porté. Une silhouette s’est détachée de l’ombre.

« Your left is too low. »

J’ai regardé le moine. J’allais encore avoir des ennuis. Dans sa soutane noire, le père Gerald était presque invisible.

« You drop your left », a déclaré le moine. Il a brandi sa paume droite comme s’il s’agissait d’une patte d’ours. J’ai regardé la position de ses jambes et j’ai compris que le père Gerald était un boxeur. J’ai hésité un instant, puis j’ai tendu le bras gauche et effleuré du poing sa paume à la peau claire. Je m’étais toujours demandé pourquoi les gens de couleur avaient les paumes roses.

Le père Gerald a fait un pas en arrière et levé les deux mains. J’ai frappé : gauche, droite. Le père a fait mine d’envoyer un crochet. J’ai esquivé, rotation du dessous. D’un enchaînement à l’autre, la vitesse des coups augmentait. Le choc de mes poings sur les paumes résonnait dans la cave. Le rythme d’une langue qui se passait de mots. À la fin, le père Gerald m’a laissé frapper trois droites de plein fouet. Il a fait une grimace de douleur, puis il s’est mis à rire.

« Je m’appelle Gerald.

– Hans. »

Il y avait longtemps que je n’avais plus parlé autrement que sous la contrainte.

« Thank you », dis-je.

Le lendemain, j’ai fourré mes gants de boxe dans un sac à dos et je les ai emportés dans la cave. Le père Gerald avait apporté deux petits coussins fermes dans lesquels il avait découpé au couteau à trancher deux ouvertures où glisser les mains. Les plus moelleuses pattes d’ours dans lesquelles il me serait jamais donné de frapper.

« Let’s go », a dit le père Gerald.

[Hans]

Les mois à l’internat passaient sans que j’en aie conscience. Quand je n’étais pas à la cave, je m’installais dans la tour de l’église, à côté de la cloche, où je pouvais lire tranquille. Parfois, je regardais la lisière de la forêt et je rêvais d’y commencer une vie meilleure après le baccalauréat. Quand j’entendais la cloche parce qu’un moine, en bas, tirait sur la corde pour sonner l’heure, je me bouchais les oreilles.

Vint le jour où je reçus une lettre affranchie de deux timbres mauves à l’effigie de la reine Elisabeth II. Mon nom était écrit en petit au recto, dans une écriture ronde et harmonieuse que je connaissais pour être celle de ma tante. Ses lettres n’étaient pas chaleureuses, mais j’étais quand même content de les recevoir parce que c’étaient les seules qui me soient adressées.

Par deux fois, au début, j’étais allé passer des vacances chez Alex, mais elle avait travaillé toute la journée et beaucoup pleuré le soir, quand nous nous étions retrouvés à table à boire de la bière tiède. Elle me servait de la bière tous les jours comme si c’était normal, et quand elle pleurait, elle s’excusait.

Par la suite, je n’y suis plus retourné. Vacances ou jours fériés, je restais chez les moines. À l’internat, j’avais de quoi lire et les heures d’entraînement avec le père Gerald. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était mieux qu’une tante qui me donnait le sentiment d’être la personne la plus seule du monde.

La lettre avait été rédigée sur du papier marron clair, elle était trop brève et écrite en anglais.

Cher Hans,

Il y a longtemps que je ne me suis pas manifestée, je le sais. J’espère que tu es heureux. J’aimerais t’inviter à venir à Cambridge. Il y a là une affaire à propos de laquelle tu pourrais peut-être m’aider. Les frais de voyage sont pris en charge par le St John’s College.

Affectueusement, Alex

Je lus la lettre, la relus et m’arrêtais chaque fois sur cette phrase : Il y a là une affaire à propos de laquelle tu pourrais peut-être m’aider.