La guerre de Troie n’aura pas lieu - Jean Giraudoux - E-Book
Beschreibung

La guerre de Troie n’aura pas lieu est une pièce de théâtre de Jean Giraudoux, jouée la première fois le 22 novembre 1935 au Théâtre de l’Athénée sous la direction et avec Louis Jouvet. Cette œuvre cherche à déchiffrer les motivations fratricides de la future Seconde Guerre mondiale, comme un avertissement. L’auteur y met en relief le cynisme des politiciens ainsi que leur manipulation des symboles et de la notion de droit. La pièce met en lumière le pacifisme de Giraudoux qui avait combattu en France et à la bataille des Dardanelles mais aussi sa lucidité devant « deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments ».

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Jean Giraudoux

LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU

Copyright

First published in 1935

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

Personnages

La guerre de Troie n’aura pas lieu a été représentée pour la première fois le 21 novembre 1935 au Théâtre de l’Athénée, sous la direction de Louis Jouvet.

La guerre de Troie. Guerre soutenue par les Grecs pour venger le rapt d’Hélène, femme de Ménélas, par le Troyen Pâris. Le siège de Troie, qui dura dix ans, fait le sujet de l’Iliade.

Andromaque

Hélène

Hécube

Cassandre

La Paix

Iris

Servantes et Troyennes

La petite Polyxène

Abnéos

Troïlus

Olpidès

Hector

Ulysse

Demokos

Priam

Pâris

Oiax

Le gabier

Le Géomètre

Vieillards et messagers

Acte premier

Terrasse d’un rempart dominé par une terrasse et dominant d’autres remparts.

SCÈNE PREMIÈRE

Andromaque, Cassandre, une jeune servante.

Andromaque

La guerre de Troie n’aura pas lieu, Cassandre !

Cassandre

Je te tiens un pari, Andromaque.

Andromaque

Cet envoyé des Grecs a raison. On va bien le recevoir. On va bien lui envelopper sa petite Hélène, et on la lui rendra.

Cassandre

On va le recevoir grossièrement. On ne lui rendra pas Hélène. Et la guerre de Troie aura lieu.

Andromaque

Oui, si Hector n’était pas là !... Mais il arrive, Cassandre, il arrive ! Tu entends assez ses trompettes... En cette minute, il entre dans la ville, victorieux. Je pense qu’il aura son mot à dire. Quand il est parti, voilà trois mois, il m’a juré que cette guerre était la dernière.

Cassandre

C’était la dernière. La suivante l’attend.

Andromaque

Cela ne te fatigue pas de ne voir et de ne prévoir que l’effroyable ?

Cassandre

Je ne vois rien, Andromaque. Je ne prévois rien. Je tiens seulement compte de deux bêtises, celle des hommes et celle des éléments.

Andromaque

Pourquoi la guerre aurait-elle lieu ? Pâris ne tient plus à Hélène. Hélène ne tient plus à Pâris.

Cassandre

Il s’agit bien d’eux !

Andromaque

Il s’agit de quoi ?

Cassandre

Pâris ne tient plus à Hélène ! Hélène ne tient plus à Pâris ! Tu as vu le destin s’intéresser à des phrases négatives ?

Andromaque

Je ne sais pas ce qu’est le destin.

Cassandre

Je vais te le dire. C’est simplement la forme accélérée du temps. C’est épouvantable.

Andromaque

Je ne comprends pas les abstractions.

Cassandre

À ton aise. Ayons recours aux métaphores. Figure-toi un tigre. Tu la comprends, celle-là ? C’est la métaphore pour jeunes filles. Un tigre qui dort.

Andromaque

Laisse-le dormir.

Cassandre

Je ne demande pas mieux. Mais ce sont les affirmations qui l’arrachent à son sommeil. Depuis quelque temps, Troie en est pleine.

Andromaque

Pleine de quoi ?

Cassandre

De ces phrases qui affirment que le monde et la direction du monde appartiennent aux hommes en général, et aux Troyens ou Troyennes en particulier...

Andromaque

Je ne te comprends pas.

Cassandre

Hector en cette heure rentre dans Troie ?

Andromaque

Oui. Hector en cette heure revient à sa femme.

Cassandre

Cette femme d’Hector va avoir un enfant ?

Andromaque

Oui, je vais avoir un enfant.

Cassandre

Ce ne sont pas des affirmations, tout cela ?

Andromaque

Ne me fais pas peur, Cassandre.

Une jeune servante, qui passe avec du linge.

Quel beau jour, maîtresse !

Cassandre

Ah ! oui ? Tu trouves ?

La jeune servante, qui sort.

Troie touche aujourd’hui son plus beau jour de printemps.

Cassandre

Jusqu’au lavoir qui affirme !

Andromaque

Oh ! justement, Cassandre ! Comment peux-tu parler de guerre en un jour pareil ? Le bonheur tombe sur le monde !

Cassandre

Une vraie neige.

Andromaque

La beauté aussi. Vois ce soleil. Il s’amasse plus de nacre sur les faubourgs de Troie qu’au fond des mers. De toute maison de pêcheur, de tout arbre sort le murmure des coquillages. Si jamais il y a eu une chance de voir les hommes trouver un moyen pour vivre en paix, c’est aujourd’hui... Et pour qu’ils soient modestes... Et pour qu’ils soient immortels...

Cassandre

Oui, les paralytiques qu’on a traînés devant les portes se sentent immortels.

Andromaque

Et pour qu’ils soient bons !... Vois ce cavalier de l’avant-garde se baisser sur l’étrier pour caresser un chat dans ce créneau... Nous sommes peut-être aussi au premier jour de l’entente entre l’homme et les bêtes.

Cassandre

Tu parles trop. Le destin s’agite, Andromaque !

Andromaque

Il s’agite dans les filles qui n’ont pas de mari. Je ne te crois pas.

Cassandre

Tu as tort. Ah ! Hector rentre dans la gloire chez sa femme adorée !... Il ouvre un œil... Ah ! Les hémiplégiques se croient immortels sur leurs petits bancs !... Il s’étire... Ah ! Il est aujourd’hui une chance pour que la paix s’installe sur le monde !... Il se pourlèche... Et Andromaque va avoir un fils ! Et les cuirassiers se baissent maintenant sur l’étrier pour caresser les matous dans les créneaux !... Il se met en marche !

Andromaque

Tais-toi !

Cassandre

Et il monte sans bruit les escaliers du palais. Il pousse du mufle les portes... Le voilà... Le voilà...

La voix d’Hector

Andromaque !

Andromaque

Tu mens !... C’est Hector !

Cassandre

Qui t’a dit autre chose ?

SCÈNE DEUXIÈME

Andromaque, Cassandre, Hector.

Andromaque

Hector !

Hector

Andromaque !... (Ils s’étreignent.) À toi aussi bonjour, Cassandre ! Appelle-moi Pâris, veux-tu. Le plus vite possible. (Cassandre s’attarde.) Tu as quelque chose à me dire ?

Andromaque

Ne l’écoute pas !... Quelque catastrophe !

Hector

Parle !

Cassandre

Ta femme porte un enfant.

SCÈNE TROISIÈME

Andromaque, Hector.

Il l’a prise dans ses bras, l’a amenée au banc de pierre, s’est assis près d’elle. Court silence.

Hector

Ce sera un fils, une fille ?

Andromaque

Qu’as-tu voulu créer en l’appelant ?

Hector

Mille garçons... Mille filles...

Andromaque

Pourquoi ? Tu croyais étreindre mille femmes ?... Tu vas être déçu. Ce sera un fils, un seul fils.

Hector

Il y a toutes les chances pour qu’il en soit un... Après les guerres, il naît plus de garçons que de filles.

Andromaque

Et avant les guerres ?

Hector

Laissons les guerres, et laissons la guerre... Elle vient de finir. Elle t’a pris un père, un frère, mais ramené un mari.

Andromaque

Elle est trop bonne. Elle se rattrapera.

Hector

Calme-toi. Nous ne lui laisserons plus l’occasion. Tout à l’heure, en te quittant, je vais solennellement, sur la place, fermer les portes de la guerre. Elles ne s’ouvriront plus.

Andromaque

Ferme-les. Mais elles s’ouvriront.

Hector

Tu peux même nous dire le jour !

Andromaque

Le jour où les blés seront dorés et pesants, la vigne surchargée, les demeures pleines de couples.

Hector

Et la paix à son comble, sans doute ?

Andromaque

Oui. Et mon fils robuste et éclatant.

Hector l’embrasse.

Hector

Ton fils peut être lâche. C’est une sauvegarde.

Andromaque

Il ne sera pas lâche. Mais je lui aurai coupé l’index de la main droite.

Hector

Si toutes les mères coupent l’index droit de leur fils, les armées de l’univers se feront la guerre sans index... Et si elles lui coupent la jambe droite, les armées seront unijambistes... Et si elles lui crèvent les yeux, les armées seront aveugles, mais il y aura des armées, et dans la mêlée elles se chercheront le défaut de l’aine, ou la gorge, à tâtons...

Andromaque

Je le tuerai plutôt.

Hector

Voilà la vraie solution maternelle des guerres.

Andromaque

Ne ris pas. Je peux encore le tuer avant sa naissance.

Hector

Tu ne veux pas le voir une minute, juste une minute ? Après, tu réfléchiras... Voir ton fils ?

Andromaque

Le tien seul m’intéresse. C’est parce qu’il est de toi, c’est parce qu’il est toi que j’ai peur. Tu ne peux t’imaginer combien il te ressemble. Dans ce néant où il est encore, il a déjà apporté tout ce que tu as mis dans notre vie courante. Il y a tes tendresses, tes silences. Si tu aimes la guerre, il l’aimera... Aimes-tu la guerre ?

Hector

Pourquoi cette question ?

Andromaque

Avoue que certains jours tu l’aimes.

Hector

Si l’on aime ce qui vous délivre de l’espoir, du bonheur, des êtres les plus chers...

Andromaque

Tu ne crois pas si bien dire... On l’aime.

Hector

Si l’on se laisse séduire par cette petite délégation que les dieux vous donnent à l’instant du combat...

Andromaque

Ah ? Tu te sens un dieu, à l’instant du combat ?

Hector

Très souvent moins qu’un homme... Mais parfois, à certains matins, on se relève du sol allégé, étonné, mué. Le corps, les armes ont un autre poids, sont d’un autre alliage. On est invulnérable. Une tendresse vous envahit, vous submerge, la variété de tendresse des batailles : on est tendre parce qu’on est impitoyable ; ce doit être en effet la tendresse des dieux. On avance vers l’ennemi lentement, presque distraitement, mais tendrement. Et l’on évite aussi d’écraser le scarabée. Et l’on chasse le moustique sans l’abattre. Jamais l’homme n’a plus respecté la vie sur son passage...

Andromaque

Puis l’adversaire arrive ?...

Hector

Puis l’adversaire arrive, écumant, terrible. On a pitié de lui, on voit en lui, derrière sa bave et ses yeux blancs, toute l’impuissance et tout le dévouement du pauvre fonctionnaire humain qu’il est, du pauvre mari et gendre, du pauvre cousin germain, du pauvre amateur de raki et d’olives qu’il est. On a de l’amour pour lui. On aime sa verrue sur sa joue, sa taie dans son œil. On l’aime... Mais il insiste... Alors on le tue.

Andromaque

Et l’on se penche en dieu sur ce pauvre corps ; mais on n’est pas dieu, on ne rend pas la vie.

Hector

On ne se penche pas. D’autres vous attendent. D’autres avec leur écume et leurs regards de haine. D’autres pleins de famille, d’olives, de paix.

Andromaque

Alors on les tue ?

Hector

On les tue. C’est la guerre.

Andromaque

Tous, on les tue ?

Hector

Cette fois nous les avons tués tous. À dessein. Parce que leur peuple était vraiment la race de la guerre, parce que c’est par lui que la guerre subsistait et se propageait en Asie. Un seul a échappé.

Andromaque

Dans mille ans, tous les hommes seront les fils de celui-là. Sauvetage inutile d’ailleurs... Mon fils aimera la guerre, car tu l’aimes.

Hector

Je crois plutôt que je la hais... Puisque je ne l’aime plus.

Andromaque

Comment arrive-t-on à ne plus aimer ce que l’on adorait ? Raconte. Cela m’intéresse.

Hector

Tu sais, quand on a découvert qu’un ami est menteur ? De lui tout sonne faux, alors, même ses vérités... Cela semble étrange à dire, mais la guerre m’avait promis la bonté, la générosité, le mépris des bassesses. Je croyais lui devoir mon ardeur et mon goût à vivre, et toi-même... Et jusqu’à cette dernière campagne, pas un ennemi que je n’aie aimé...

Andromaque

Tu viens de le dire : on ne tue bien que ce qu’on aime.

Hector

Et tu ne peux savoir comme la gamme de la guerre était accordée pour me faire croire à sa noblesse. Le galop nocturne des chevaux, le bruit de vaisselle à la fois et de soie que fait le régiment d’hoplites se frottant contre votre tente, le cri du faucon au-dessus de la compagnie étendue et aux aguets, tout avait sonné jusque-là si juste, si merveilleusement juste...

Andromaque

Et la guerre a sonné faux, cette fois ?

Hector

Pour quelle raison ? Est-ce l’âge ? Est-ce simplement cette fatigue du métier dont parfois l’ébéniste sur son pied de table se trouve tout à coup saisi, qui un matin m’a accablé, au moment où penché sur un adversaire de mon âge, j’allais l’achever ? Auparavant ceux que j’allais tuer me semblaient le contraire de moi-même. Cette fois j’étais agenouillé sur un miroir. Cette mort que j’allais donner, c’était un petit suicide. Je ne sais ce que fait l’ébéniste dans ce cas, s’il jette sa varlope, son vernis, ou s’il continue... J’ai continué. Mais de cette minute, rien n’est demeuré de la résonance parfaite. La lance qui a glissé contre mon bouclier a soudain sonné faux, et le choc du tué contre la terre, et, quelques heures plus tard, l’écroulement des palais. Et la guerre d’ailleurs a vu que j’avais compris. Et elle ne se gênait plus... Les cris des mourants sonnaient faux... J’en suis là.

Andromaque

Tout sonnait juste pour les autres.

Hector

Les autres sont comme moi. L’armée que j’ai ramenée hait la guerre.

Andromaque

C’est une armée à mauvaises oreilles.

Hector

Non. Tu ne saurais t’imaginer combien soudain tout a sonné juste pour elle, voilà une heure, à la vue de Troie. Pas un régiment qui ne se soit arrêté d’angoisse à ce concert. Au point que nous n’avons osé entrer durement par les portes, nous nous sommes répandus en groupe autour des murs... C’est la seule tâche digne d’une vraie armée : faire le siège paisible de sa patrie ouverte.

Andromaque

Et tu n’as pas compris que c’était là la pire fausseté ! La guerre est dans Troie, Hector ! C’est elle qui vous a reçus aux portes. C’est elle qui me donne à toi ainsi désemparée, et non l’amour.

Hector

Que racontes-tu là ?

Andromaque

Ne sais-tu donc pas que Pâris a enlevé Hélène ?

Hector

On vient de me le dire... Et après ?

Andromaque

Et que les Grecs la réclament ? Et que leur envoyé arrive aujourd’hui ? Et que si on ne la rend pas, c’est la guerre ?

Hector

Pourquoi ne la rendrait-on pas ? Je la rendrai moi-même.

Andromaque

Pâris n’y consentira jamais.

Hector

Pâris m’aura cédé dans quelques minutes. Cassandre me l’amène.

Andromaque