La Mort avec un grand M - Alexandre Branco - E-Book

La Mort avec un grand M E-Book

Alexandre Branco

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Beschreibung

La Mort possède bien des visages, jamais celui auquel on ne s’attend. Face à elle, trois possibilités : l’accepter, la fuir… ou la déjouer.
Des choix que vont devoir faire trois jeunes adultes, impliqués bien malgré eux dans un engrenage à l’issue mortelle, où chaque rouage cherchera à leur rappeler le sens du mot fatalité.


Entre organisation secrète, dons surnaturels, complots et machinations… Laissez-vous entraîner par une intrigue sombre et complexe, mise au service d’un récit haletant, qui vous conduira à la frontière d’un royaume plus proche qu’il ne laisse y paraître…


À PROPOS DE L'AUTEUR


Bercé par un imaginaire débordant, Alexandre Branco se découvre très jeune, un amour pour l’écriture, domaine qui laisse libre cours à l’expression complète et sans limite de son univers tout entier. Aujourd’hui, Alexandre n’a qu’une seule certitude : au travers de ses récrits, il veut continuer de faire rêver le monde qui l’entoure… ou de le faire cauchemarder de temps à autre.

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Seitenzahl: 350

Veröffentlichungsjahr: 2022

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www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et detraduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-276-5ISBN Numérique : 978-2-38157-277-2

Dépôt légal : Juillet 2022

© Libre2Lire, 2022

Alexandre BRANCO

La Mort avec un grand M

Roman

PROLOGUE

Les fins rideaux de soie n’entravaient en rien les rayons du soleil, qui baignaient le logis et faisaient scintiller ses luxueux bibelots, pour la plupart en cristal ou en marbre. Un calme plat, propre aux aurores, régnait en ce lieu coruscant digne d’un conte de fées. L’unique trace d’une présence se trouvait entre les draps en lin blanc d’un lit moderne et spacieux.

Droit, la tête posée au centre d’un oreiller moelleux, un homme fixait intensément son plafond d’un air absent, comme si ce dernier détenait les clefs de tous les mystères de l’univers. L’agitation et le léger soubresaut qu’effectua celle qui partageait sa literie, égarée dans ses songes, le tirèrent de sa rêvasserie. Après un soupir terriblement affligeant, il s’extirpa du confort de son matelas, plongea ses pieds dans des chaussons fermés semblables à ceux trouvables dans les hôtels, et se revêtit d’un peignoir blanc sans plis, car suspendu par un cintre dans une armoire ordonnée.

Encore étourdi par le réveil, il avança nonchalamment le long d’un interminable couloir aux murs décorés de tableaux abstraits, authentiques et donc inévitablement coûteux. La porte qu’il ouvrit donna sur une salle de bain, équipée à la fois d’une douche et d’une baignoire en mesure d’accueillir deux individus simultanément, sans qu’aucun n’ait à empiéter sur le territoire de l’autre.

L’homme se contempla dans le miroir de l’évier. Les mèches aplaties de ses cheveux bruns aux contours impeccables chatouillaient le sommet de son front dégagé. Une légère barbe du matin rendait aride la courbe de son menton dessiné et de sa mâchoire carrée. Ses pupilles fatiguées se faisaient discrètes sous des cernes proéminents, seule imperfection faisant tache sur son visage suave, marqué par une masculinité et une élégance singulières.

Après avoir évalué d’un revers de la main l’ampleur du chantier, il s’empara d’un rasoir à trois lames et fit couler l’eau abondamment. Le bruit du déversement le berça. Le liquide qui s’écoulait sans interruption emplit le creux du lavabo et se mit à déborder sur le carrelage, sans que cela alerte le doux rêveur qui occupait la pièce. De ses yeux las, il fixa la concave submergée, scruta ses abysses, et comme attiré par les sirènes qui s’y terraient, il y plongea sa tête jusqu’aux oreilles. Ses sens immergés le déconnectèrent des réalités du monde. Il flottait à présent dans un vide sans perspectives ni horizon. Noyé dans cette cavité, le souffle ne tarda pas à lui manquer, et son cerveau, dépourvu d’oxygène, le fit lentement basculer de l’autre côté. Ainsi mourut-il pour la première fois.

Le rideau noir tomba. La fin du spectacle, ou plutôt, la fin de la mascarade. Il avait toujours été un acteur, de piètre qualité par-dessus le marché, car doté d’une bien maigre palette d’émotions. Dans ce néant, il n’y avait plus de costumes, plus de décors, plus d’autres comédiens disposés à lui donner ses répliques qu’après sa sempiternelle existence, il avait apprises sur le bout des doigts. Seulement quelques lumières diffuses, chancelantes, et une silhouette tapie dans la pénombre.

Il se sentait observé, épié… Étudié.

Une voix impérieuse et qui résonnait en écho s’éleva.

— Arthur Wolff, vingt-quatre ans. Ingénieur, entrepreneur et surtout millionnaire avant même la majorité internationale. Parents décédés durant l’enfance. Placé en foyer puis recueilli par une famille riche, attentionnée et aimante. Sportif, athlétique et en parfaite santé. Célibataire, bien que passant rarement une nuit en l’absence d’une compagnie féminine…

La silhouette s’avança et se présenta sous les traits d’une dame en robe Victorienne noire de très haute couture. Un voile de deuil relié à un large et gracieux chapeau garni de fleurs bleues lui cachait le visage et rendait impossible de la distinguer en détail.

Une part de mystère subsistait quant à sa provenance, ses intentions et son identité. Mais ce qui frappa Arthur, en dehors de cette grâce surnaturelle, fut l’atmosphère qui entourait cette inconnue. Écrasante, intimidante… L’univers et ses sept lois semblaient se soumettre tout entier à cette dame. Elle était au centre de toute philosophie, au-delà de toute notion. Sa forme était une représentation longtemps théorisée, mais jamais concrétisée d’un concept flou et vertigineux : celui de la Mort.

La femme, maintenant à quelques mètres de lui, cessa de lire son compte rendu et le froissa en une boule qu’elle jeta dans la pénombre.

— Quel gâchis, soupira-t-elle.

Arthur se taisait, fasciné par cette apparition. Son cœur l’avait surpris à rebattre soudainement en lui à l’approche de cette inconnue ; il n’était plus habitué à ressentir sa présence. Les mots lui manquaient, un effet qu’il avait eu l’habitude de produire de son vivant, et non l’inverse. Il n’avait jamais cru aux coups de foudre, ni même à l’amour, jusqu’à maintenant.

— Par simple curiosité, pourrais-je savoir pourquoi ? lui demanda la Mort.
— Mes explications risquent de décevoir.
— J’en cours le risque, s’amusa-t-elle à rétorquer.
— Disons que l’espace d’un instant, les portes qu’une noyade pouvait m’entrouvrir m’ont paru attrayantes. En tout cas, bien plus que la vie terne et morose que j’entretenais dans le bas monde.
— Voilà qui est problématique.

La Mort ne cessait de jauger son invité, intriguée. Après une hésitation, elle décida de se lancer dans des explications.

— Vois-tu, mon rôle, contrairement à ce que beaucoup suggèrent, n’est pas de répandre la mort. Vous vous en chargez très bien vous-même, et si le besoin s’en fait ressentir, j’ai des employés qui se dévouent à vous assister dans cette tâche. Non, moi, je me consacre à la collecte d’âmes. Je me nourris des aspirations, des rêves, des sentiments, qu’ils soient bons ou mauvais, des promesses brisées et des ambitions étouffées. Même le plus insignifiant des individus possède un vécu et est susceptible de m’apporter énormément. Certains considèrent mon emploi comme cruel, je suis pourtant impartiale et ne jubile jamais devant une âme à récolter. J’ai une fonction à remplir, il n’y a rien de plus à ajouter.
— Je n’oserais porter un tel jugement, confia Arthur.
— Les désespérés qui se présentent volontairement à moi sont légion, reprit-elle sans trop se soucier de son intervention. On pourrait croire leur valeur moindre, mais il n’en est rien. Pour ces malheureux qui ne perçoivent plus de lendemain, je me contente de leurs souvenirs, qui me suffisent amplement, ou tout du moins me contentent. Mais toi…

Elle s’avança si près qu’Arthur se sentit frémir ; ironiquement, il était plus vivant en ce royaume que nulle part ailleurs.

— … tu es un cas à part. J’ai beau fouiller, je ne perçois en toi aucune motivation. Aucune attache, à aucun moment de ta vie. C’est remarquable, un robot n’aurait pu mieux faire.
— Je suis désolé, vous êtes probablement la seule personne qu’il me chagrine de décevoir.

La Mort se rapprocha un peu plus.

— C’est moi qui suis désolée pour toi ! Qu’as-tu fait de ta vie ? Pendant vingt-quatre ans, il est impensable que rien ni personne ne soit parvenu à susciter la moindre émotion chez toi.
— Et pourtant, j’ai tenté d’animer une quelconque flamme, par tous les moyens. J’ai gravi les échelons de la réussite en espérant que depuis les sommets, j’aurais une vue imprenable sur des possibilités passionnantes ou autres occupations grisantes. Il n’en fut rien. En réalisant ce matin que cette terre n’avait plus rien à m’offrir, j’ai franchi le pas. Peut-être n’ai-je pas trouvé ma place depuis les hauteurs, car celle-ci se trouve en réalité sous terre, ai-je envisagé naïvement. À vrai dire, cette supposition partait d’une éventualité exprimée sans grande conviction. Mais en vous admirant, en sentant mon cœur battre de nouveau, je suis de plus en plus certain d’avoir fait le bon choix.

Arthur était flatteur. Il ne masquait ni son extase, ni son audace envers cet être surnaturel et probablement omnipotent, qui avait suscité chez lui un intérêt, voire une dévotion presque immédiate. Sous son voile, on devinait néanmoins l’indifférence de la Mort face à ces avances.

— Je t’aurais volontiers octroyé ce que tu convoites, dit-elle. Seulement toi, tu n’as rien à m’offrir en échange. Je ne peux tirer de ta vie aucune émotion ni même aucun souvenir un tant soit peu plaisant ou déplaisant. Autrement dit, tu n’as aucune valeur à mes yeux, et je ne souhaite pas m’encombrer d’une âme insipide.
— Et que puis-je entreprendre pour remédier à ça ?

La Mort haussa les épaules.

— J’ôte les vies, je ne les mène pas. Je crains qu’il te faille encore creuser par toi-même pour dénicher ces réponses-là. En attendant, je te renvoie sur terre pour y poursuivre ton séjour. Réjouis-toi, ce n’est pas une maigre faveur que je te fais là. Le temps est dérisoire ici, mais par souci de politesse, je préfère ne pas être importunée. Aussi, tu ne te représenteras à moi qu’une fois que ta vie aura trouvé un sens ou quelque chose qui s’en rapproche.
— Je doute d’y parvenir, mais l’idée de satisfaire vos désirs est une motivation que je n’avais encore jamais eue. La donne pourrait en être changée.
— Tu m’en vois ravie. Cette conversation est donc terminée.
— Attendez !

Arthur tendit le bras dans sa direction, comme pour la retenir juste avant qu’elle ne lui tourne entièrement le dos.

— Notre prochaine rencontre n’étant pas clairement définie, je ne saurais me le pardonner si je ne profitais pas un peu plus de ce cadre et de votre présence qui me sont aussi agréables. Peut-être certaines règles dont j’ignore tout ou un code de conduite à tenir face à la grande faucheuse condamnent mon impertinence, mais si je vous proposais de danser, vous accepteriez ?

La Mort l’étudia, encore, mais avec un tout autre intérêt cette fois-ci.

— Aucune règle n’interdit de me soumettre une danse. Le seul risque que peut entraîner une telle avance est celui d’un refus aussi sec que catégorique.
— J’en cours le risque, dit-il sur le même ton amusé qu’elle précédemment.

Il s’efforçait de se maintenir assuré, lui-même conscient de l’absurdité de sa demande. Après un énième haussement d’épaules, pourtant différent des précédents, elle lui tendit sa main gantelée jusqu’au coude, disposée à se prêter au jeu.

— Des envies particulières ?
— Il serait criminel de ne pas tirer profit d’un tel espace, dit-il en se saisissant délicatement de sa main. Et au vu de votre tenue, ravissante par ailleurs, une valse me semble toute désignée.
— Si tu es suffisamment confiant pour échanger ces pas de danse sans me marcher sur les pieds…
— Quelles sanctions pèsent sur moi ? Ne suis-je pas déjà mort ?
— Ne te cantonne pas aux détails, mon imagination pourrait te surprendre.

En l’absence d’une mélodie, Arthur donna le coup d’envoi d’un léger mouvement de tête. Il plaça ensuite ses mains sur la taille de sa partenaire, elle, sur son épaule, et leurs deux autres membres se réunirent plus loin, à l’extrémité de leurs bras tendus, presque parallèles l’un de l’autre.

Le mouvement pouvait être lancé.

La robe noire se balança d’un sens à l’autre, harmonieuse et synchronisée aux déplacements du couple tournant sur lui-même. Arthur, en robe non pas de soirée mais de chambre blanche, guidait sa partenaire avec son bassin et son bras, sans jamais la quitter du regard. Regard qu’il ne trouvait pas. Malgré leur proximité, le voile et le peu d’éclairage rendaient indiscernable cette femme au point de se demander si derrière le tissu se trouvaient effectivement des traits humains. Ces incertitudes s’évanouirent lorsqu’il jura entrapercevoir un mouvement au niveau de ses lèvres, comme un sourire.

Leur échange s’éternisa pour une durée que ce royaume rendait abstraite. Leurs pieds s’étaient rapprochés, sans jamais se heurter. Tous deux étaient des maîtres dans ce domaine, et l’élégance, la complicité qu’ils dégageaient, aurait fait jalouser le plus comblé des hommes et la plus épanouie des femmes.

À la fin, ils se saluèrent d’une révérence en se faisant face sans pour autant se lâcher la main. Tous les codes et usages avaient été respectés, la noblesse d’une époque révolue n’aurait rien trouvé à y redire.

— Finalement, tu n’auras pas fait que me décevoir aujourd’hui, dit-elle d’une voix agréable. Tâche de poursuivre dans cette voie. À bientôt, Arthur Wolff.

Le cadre se décomposa et une lumière l’aveugla. Ses yeux se rouvrirent sur le plafond de sa salle de bain avec, suspendus au-dessus de lui, trois ambulanciers ainsi qu’une sulfureuse rouquine pas encore coiffée et visiblement morte d’inquiétude. Le tableau n’était pas difficile à dresser : celle qui avait partagé son lit cette nuit l’avait surpris à commettre sa tentative de suicide et les secours avaient rappliqué aussitôt. Les mines eurent l’air soulagées en le voyant reprendre conscience. On l’assomma de questions qu’il écouta d’une oreille sourde. Ses pensées, elles, étaient encore absentes, tournées vers une étendue lointaine. Il repensait au voile, au mouvement entraperçu…

Oui, il en était convaincu à présent. Il avait arraché un sourire à la Mort, et n’allait plus que vivre mué par la volonté de lui en décrocher d’autres.

PREMIÈRE PARTIELe périple de Florian

1. VOL À L’ARRACHÉ

Si le métro parisien pouvait se retrouver bondé aux heures de pointe, il l’était beaucoup moins lors des derniers passages, clôturant une journée sur les coups de minuit. Dans l’un des compartiments silencieux de ce manège souterrain, cinq passagers cohabitaient bien malgré eux, le temps d’un court trajet jusqu’à leurs domiciles respectifs. Collé à sa mère, un petit garçon, tout juste âgé d’une poignée d’années, somnolait à moitié, l’heure tardive et le bercement de la rame sur les rails ayant eu raison de son dynamisme enfantin. Exténuée mais pour d’autres raisons toutes aussi valables, une vieille dame serrait contre elle son sac à main en observant d’un œil mauvais la quatrième personne de ce groupe provisoire.

Sa chevelure blonde ébouriffée abritée derrière sa capuche et son bonnet de marque douteuse, Florian Boisé s’était avachi sur son siège, et étalait ses baskets aux semelles terreuses sur la place vide face à lui. Si l’embouchure de la fenêtre au-dessus était ouverte, ce n’était pas pour qu’il puisse profiter de l’odeur si singulière des entrailles de la capitale, mais pour que la fumée de son joint ne se répande pas dans tout le compartiment. Florian n’était pas égoïste, il aurait volontiers partagé ces vapeurs de chanvre à ses compagnons de voyage, mais si on se fiait au regard assassin de l’aïeule, elle aurait très probablement décliné son offre, aussi généreuse soit-elle.

L’attention qu’on lui portait l’amusait plus qu’elle ne lui déplaisait. Fumer dans un lieu défendu n’avait rien de nouveau pour lui, et à chaque fois, il se délectait des mines outrées de ceux pourtant trop lâches pour lui sommer de s’abstenir. Du coin de l’œil, il aperçut l’enfant le pointer du doigt, et sa mère lui susurrer à l’oreille quelques paroles en baissant son bras accusateur. Lire sur les lèvres était hors de sa portée, pourtant, Florian devinait sans mal la teneur de la remarque ; le mépris qu’elle manifestait trahissait ses messes basses.

Cette fois, il ne put s’empêcher de devenir un peu plus provocateur. Il amena son mélange d’herbes à ses lèvres, emplit ses poumons de la plus importante quantité de fumée qu’il pouvait contenir en lui sans tousser (et Dieu sait qu’elle pouvait être conséquente), bloqua sa respiration, puis souffla le tout dans un nuage malodorant, directement adressé aux deux passagers du fond. En guise de réponse, il décrocha une quinte de toux de la grand-mère, ainsi qu’un reproche de la mère de famille.

— Vous devriez avoir honte !

Florian ricana. Il guetta la réaction du cinquième individu, désireux de se régaler d’un nouveau commentaire. L’homme resta de marbre. Droit sur son dossier, il était vêtu d’un costume noir sans un pli, et ses yeux étaient dissimulés derrière un chapeau haut de forme désuet, pour ne pas dire carrément ringard. Une froideur se dégageait de sa personne. Florian avait lu quelque part qu’à partir d’un certain âge, une ride liée aux sourires adressés durant toute une vie apparaissait. Pourtant, plus il examinait ce cinquantenaire cafardeux, moins il percevait la présence même infime de ce trait singulier sur sa peau pâle et cadavérique. Un superstitieux nourri aux films de science-fiction y aurait discerné un agent secret. Florian lui, plus terre-à-terre, y voyait tout bêtement un homme de bureau à la vie morose avec un balai dans le cul qui lui remontait jusqu’à l’œsophage. Son costume trois-pièces était toutefois de bonne facture, et Florian dut reconnaître qu’en dépit de sa rigidité, cet inconnu jouissait d’une situation confortable. Son attention se porta dès lors sur la mallette verrouillée par deux codes à ses pieds, et pour occuper son esprit, il se permit de fantasmer sur sa contenance. Pourquoi pas du matériel coûteux ? Ou des documents compromettants, revendables à prix d’or ? Ou carrément du cash ! Des liasses de billets soigneusement empilées les unes sur les autres. Encore une fois, Florian était loin du doux rêveur, mais quand du profit potentiel se présentait, il s’autorisait quelques exceptions. L’intérêt laissa place à la curiosité, puis celle-ci, à la convoitise. Après une courte réflexion biaisée par une avidité pernicieuse, il avait pris sa décision : à la prochaine station, cette mallette serait sienne.

Le métro continua son avancée jusqu’à s’arrêter devant un quai désert. Les portes s’ouvrirent automatiquement, bien que personne ne souhaita en descendre. Un signal sonore indiqua aux passagers la fermeture imminente de ces dernières, et à Florian, le moment de passer à l’action. Le timing se devait d’être irréprochable. Il compta trois secondes dans sa tête, puis bondit de son siège, empoigna fermement la mallette au passage et se jeta sur le quai. Les portes le frôlèrent avant de claquer derrière lui. Il s’en était fallu de peu, et Florian se félicita d’avoir été aussi bon. Voilà ce qu’il en coûte de m’ignorer !

Remis de son émotion, advenait à présent son moment préféré lorsqu’il dérobait des biens de la sorte. L’instant fatidique où il pouvait se délecter de l’impuissance de sa victime qui tambourinait sur les vitres, s’époumonait en menaces, ou au mieux, enfonçait l’alarme d’urgence destinée à couper le courant sur l’ensemble de la ligne. Il se retourna donc le sourire aux lèvres, qui s’estompa immédiatement en réalisant que l’homme n’avait pas cillé de son siège. Avait-il seulement remarqué le vol ? Il ne pouvait en être autrement, Florian avait joué la surprise plus que la discrétion. Comment pouvait-on rester aussi impassible face à l’extorsion de l’un de ses objets personnels ? Cela le dépassait. Le métro repartit lentement en abandonnant Florian seul sur son quai, décontenancé. Il se ressaisit en contemplant la mallette entre ses mains, bien qu’à présent, au vu du peu d’intérêt que son propriétaire lui portait, il doutait d’y trouver des richesses en son sein.

La suite se conclut sur un rapide détour par le RER, étape obligatoire pour regagner son appartement en proche banlieue. Cette fois-ci, unique passager du wagon, il écourta son temps d’attente en enfilant ses écouteurs et en assaillant ses oreilles d’une musique aux paroles qui auraient scandalisé la grand-mère du métro. Il en profita également pour secouer l’attaché et tenter d’en deviner le contenu, sans grande conclusion.

Arrivé à bon port, il marcha nonchalamment en remuant la tête dans les rues d’une ville particulièrement calme. Pour cause, des vents forts rendaient désagréable la moindre balade en extérieur, et si on se fiait aux bulletins météo, ce n’était qu’un avant-goût d’une tempête à venir, que la population avait tout intérêt à prendre au sérieux.

Aux abords d’une résidence admirablement fleurie, Florian s’assura d’échapper à toute vigilance avant d’escalader le grillage pour contourner l’entrée principale. Il longea deux bâtiments et se hâta d’entrer un digicode sur la façade d’un troisième. De récentes soirées « un peu trop tumultueuses » selon ses voisins, avaient attisé la haine à son égard, et Florian ne souhaitait pour rien au monde croiser le gardien qui avait fait de son expulsion une affaire personnelle.

Une fois dans l’ascenseur, Florian pouvait souffler. Il monta au quatrième et retira ses écouteurs sur le palier de la porte, avant de sortir un trousseau de clefs de son jean troué. Aussitôt qu’il eut mis les pieds dans son appartement, une odeur de renfermé gagna ses narines. La pile de vêtements froissés croupissant sur un coin du canapé ainsi que la poubelle pleine à ras bord pouvaient justifier cette incommodité. Le seul détail qui troubla Florian fut la fenêtre entrouverte, qu’il était persuadé d’avoir laissé fermer à son départ. En trébuchant sur un sac à main élégant abandonné dans le vestibule, il comprit qu’un visiteur s’était invité chez lui durant son absence, et il s’empressa de planquer la mallette sous un meuble. Dès lors qu’il prit place dans le salon, une jeune femme blonde, sensiblement du même âge que le sien, sortit sa tête de la cuisine pour l’observer.

— Enfin rentré, clama-t-elle.

Elle retourna à l’évier pour y couper le robinet laissé ouvert et continua de s’adresser à Florian en haussant le ton pour se faire entendre depuis l’autre pièce.

— J’ai fait la plupart des assiettes et des casseroles, il doit te rester quelques verres et couverts à terminer de laver.
— Je ne t’ai jamais demandé de faire ma vaisselle, Julie ! s’énerva Florian.
— Voyons, je suis certaine que si je ne fais rien pendant une semaine, je découvrirai aux infos qu’une nouvelle tour de Pise a vu le jour dans le centre-ville de Fleuri-sur-Marne.

Cette réflexion n’amusa en rien Florian. Julie refit surface dans le salon en retirant la paire de gants en latex rose qui lui collait aux doigts. Dans ce décor chaotique, elle faisait tache avec ses longs cheveux raides impeccablement coiffés, son chemisier blanc cassé, sa jupe évasée noire et ses escarpins à talon en suédine.

— Qu’est-ce que tu fais là ? lui assena sèchement Florian, désormais affalé sur le canapé.
— J’ai bien le droit de venir rendre visite à mon grand frère adoré, non ?

Elle ôta du bout des doigts un slip d’une chaise avant de s’asseoir dessus. Florian le ramassa en maugréant et l’envoya disparaître dans la pile de linge sale.

— Je croyais que tes cours de psycho te prenaient tout ton temps ? dit-il sans une once d’amabilité.
— Disons que je me suis libéré un créneau rien que pour toi.
— Avoue surtout que c’est les darons qui t’ont envoyée.

Julie se pencha vers lui et tenta de lui prendre les mains affectueusement.

— Papa et maman se font du souci pour toi, tu ne donnes jamais aucune nouvelle, et quand je vois dans quelles conditions tu vis…

Florian la repoussa d’un geste brusque et raffermit un peu plus son timbre de voix amer.

— Je me débrouille très bien tout seul.

Julie n’insista pas. Elle prit le temps de soupirer avant d’enchaîner sur un nouveau sujet.

— Et toi, tes études de médecine, ça avance ?
— Tranquille.
— … Tu peux développer ?
— J’étudie, qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ? Il n’y a rien de vraiment très passionnant à décrire.
— Tu étudies… Dans ce cas, où sont tous tes manuels, tes porte-vues et tes fiches de révisions ? Je les vois nulle part, déclara-t-elle en commençant à inspecter du regard les recoins désordonnés du logement.
— Tu ne les trouveras pas, la coupa dans son élan Florian. Je les ai rangés.
— On est chez toi, me semble-t-il. Je te laisse aller les chercher.
— Je suis déjà plongé dedans à longueur de journée, flemme de les ressortir ce soir.

Agacée d’être prise pour une idiote de la sorte, Julie sortit de ses gonds et haussa pour la première fois le ton.

— Arrête avec tes excuses, on sait tous les deux que tu as arrêté d’aller en cours depuis longtemps. Maman et papa sont naïfs, ils te payent l’appart et les études sans se poser de questions. Comment tu peux profiter autant de leur argent sans la moindre gêne ?!
— Si t’es venue pour me casser les couilles, tu peux rentrer chez toi ! lui hurla Florian en bondissant du canapé.

Cet air menaçant terrorisa Julie. Elle en vint même à redouter de prendre un coup, et se surprendre à envisager ça de son propre frère lui fendit le cœur. Un instant de malaise suivit l’emportement. Julie contempla Florian, les yeux tremblants, et reprit d’une voix frêle :

— Je ne te reconnais plus. Où est passé mon grand frère attentionné ? Le gentil petit Florian qui aimait prendre soin de moi et des autres ?
— Grandis un peu. Les gens changent, demander stupidement où ils sont passés ne les fera pas revenir.
— Excuse-moi d’avoir encore un peu d’espoir, je préfère ça plutôt que d’accepter ce que tu es devenu !

Sur ces mots incisifs, Julie empoigna son sac et se dirigea, furieuse, vers la sortie. Sur le seuil de la porte, elle fut prise de remords et ajouta d’un ton bienveillant.

— Je ne vais rien dire aux parents pour tes études, mais je t’en prie, reprends-toi en main ! Tu ne mènes pas la vie qui t’était destinée.
— … Franchement, t’aurais au moins pu finir de faire ma vaisselle.

Et il alla lui claquer la porte au nez. Débarrassé de ce fardeau, Florian soupira un grand coup en guise de triomphe. Il fit volte-face vers l’enceinte du salon, puis prit le temps de l’analyser plus en détail. La poussière s’accumulait autour des rares bibelots ou des plantes desséchées, alignées près de la fenêtre. Le cendrier, au centre d’une vieille table basse esquintée, débordait d’indénombrables mégots, source même de la désagréable odeur de tabac froid qui stagnait dans l’air. Évidemment, le lit n’était pas fait, et sans la visite de Julie, de la vaisselle sale aurait été éparpillée un peu partout entre les emballages vacants et les boîtes à pizza vides. La dernière phrase de Julie repassa dans sa tête et Florian songea à cette soi-disant destinée. Plus jeune, il faisait la fierté de ses parents. Si ses résultats scolaires ne frôlaient en rien l’excellence, ils avaient le mérite de refléter une tentative d’apprentissage rigoureux. Mais plus que des notes dans des carnets, c’était l’image d’un garçon souriant et aimant qu’on retenait du petit Florian Boisé. Il avait beau jouer les insensibles, les remarques de sa sœur l’avaient atteint. Quand avait-il pu changer aussi radicalement ? Était-ce progressif ou fulgurant ? Était-ce dû à une influence de la société, de son entourage ? À une volonté de s’émanciper du profil gentillet qui lui collait à la peau ? Ou avait-il simplement baissé les bras et choisi la facilité plutôt que le travail acharné dont ses parents le pensaient capable… ? Il n’avait aucune réponse, uniquement des constats douloureux.

Sa peine s’estompa dès qu’il se remémora sa nouvelle acquisition. La mallette scellée n’attendait plus que de révéler les mystères qu’elle renfermait. Revigoré d’une excitation nouvelle, il alla l’installer sur sa table basse et partit en quête d’un outil suffisamment robuste pour lui permettre d’éventrer le cuir. Cependant, en la déplaçant, une partie cogna contre un meuble, et sous le choc, l’un des verrous sauta automatiquement : le bon code était visiblement déjà rentré sur l’une des deux parties. À tout hasard, il entra la même combinaison sur l’autre entrave, qui à son tour, sauta automatiquement. Quel imbécile laisserait le bon code sur sa propre mallette ? se moqua Florian, bien heureux de ne pas avoir eu à s’acharner dessus pour faire céder le mécanisme. Un frisson d’enthousiasme lui parcourut la nuque à l’idée de prendre connaissance de sa trouvaille du jour. Il était, à cet instant même, comme un enfant au soir de Noël. Il ouvrit la mallette en grand, mais désenchanta aussitôt à la vue de son contenu. Tout ce qu’elle abritait était une banale feuille A4, froissée et pliée à de multiples endroits qui plus est. Florian s’en empara. Il entretenait une once d’espoir que des informations exaltantes y soient inscrites. Le papier était annoté à l’encre noire d’une succession de noms, d’adresses et d’horaires, le tout sous la forme d’une liste.

Samuel Fayi, 5 avenue James de Rothschild, Bâtiment B, Saint-Denis, 7 novembre 2018, 1 h 27.

Marion Carlin, 26 rue du Charbon, Paris 11e, 9 novembre 2018, 22 h 12.

Jimmy Legrand, 8 avenue des Cerisiers, Ozoir-la-Ferrière, 11 novembre 2018, 19 h 48.

Eugène Mirrot, gare du Val de Fontenay, quai B, 12 novembre 2018, 17 h 39

Guillaume Barret, Gorges du Ruisseau, Surcy-sur-Seine, 13 novembre 2018, 16 h 4.

Sonia Rousseau, 4 allée du Buglosse, Fleuri-sur-Marne, 14 novembre 2018, 23 h 12.

Excepté certaines des villes présentes, notamment la sienne, les noms n’évoquaient rien à Florian, les dates encore moins. S’il n’était pas aussi déçu, il aurait pu mener l’enquête, mais cette désillusion le révulsa plus qu’il ne l’était déjà après le passage de sa sœur. Sans même chercher à comprendre, il balança le tout dans un coin de son salon, en profanant des injures de dépit.

Jusqu’à tard dans la nuit, il fuma depuis son lit en contemplant le plafond et sans plus se soucier des cendres qu’il répandait çà et là. Une journée de plus s’était écoulée, aussi vide et dénuée de sens que la précédente. Florian était songeur, égaré dans ses pensées, à la recherche d’une sortie de secours pour l’extirper de son quotidien morose. Pourtant, il n’en voyait aucune à l’horizon. Était-il condamné à croupir pour toujours dans le cadre de vie déplaisant où il s’était lui-même projeté ? Cette seule pensée l’effrayait, et par pur aveu de faiblesse, il la refoula au plus profond de son être. Voilà quelle était sa porte de sortie provisoire. Une porte de déni toujours plus étroite, dont sa lâcheté et son refus de faire face aux réalités l’empêchaient de discerner l’impasse qui l’attendait au bout du chemin.

2. UNE PORTE DE SORTIE

Un certain nombre de dictons pouvaient correspondre à Florian, mais le très célèbre « Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt », ne faisait pas partie de la liste. Aussi, fidèle à lui-même, c’est aux alentours de 15 heures qu’il dédaigna enfin s’extirper de ses draps. Tandis que la journée des travailleurs acharnés battait son plein, celle du jeune Florian Boisé ne faisait que commencer. Comment comptait-il l’occuper ? Il n’en savait encore trop rien, mais prendre le temps d’y réfléchir semblait déjà être un bon début. Sa routine matinale se découpait de manière très simple : douche, toilette, bol de céréales puis cigarette, bien que, parfois, il lui arrivait d’effectuer ces tâches dans le désordre. Son petit-déjeuner était toujours accompagné de la rediffusion du journal télévisé, un rituel qu’il avait appris à apprécier depuis plusieurs mois. Sans pour autant s’intéresser à l’actualité, il prenait plaisir à entendre d’une oreille sourde les faits divers macabres, appuyés par les journalistes avides d’audimat. D’une certaine façon, cela le réconfortait en lui démontrant qu’il n’avait pas emmagasiné tous les malheurs du monde, et que bien pire advenait à d’autres. Ce jour-là, l’évocation d’un prénom ne lui étant pas méconnu éveilla sa curiosité.

… Un drame hier soir dans la commune paisible d’Ozoir-la-Ferrière, en banlieue parisienne. Malgré les vents forts liés à la tempête Falitéta approchant à grands pas, un pavillon s’est retrouvé dévoré par les flammes en début de soirée. Les pompiers se sont battus durement contre l’incendie, ce qui ne s’est pas avéré suffisant pour secourir l’un des habitants du domicile. Le jeune Jimmy Legrand, alors âgé de sept ans, trouvera la mort avant même l’arrivée des secours. Ses parents sont encore sous le choc. Une enquête a été mise en place afin de déterminer la nature de l’incendie, bien que pour le moment, tout porte à croire qu’il s’agisse d’un accident domestique…

Sur l’écran télévisé, une succession de vidéos amateur filmant la lutte acharnée des pompiers face à la maison enflammée, défilait au centre de l’image. Dans le coin gauche, la photo d’un petit garçon à l’air jovial était affichée, avec ses nom et prénom inscrits juste en dessous.

Jimmy Legrand… Il ne s’agissait ni d’un proche, ni d’une connaissance de Florian, alors pourquoi cette étrange impression de déjà vu ? À se répéter ce nom en boucle, le souvenir lui revint. Il se retourna, effaré, vers la mallette oubliée dans un coin du salon. Non, cela ne se pouvait… Florian reposa sa cuillère dans le bol et se hâta de récupérer la feuille froissée.

Jimmy Legrand, 8 avenue des Cerisiers, Ozoir-la-Ferrière, 11 novembre 2018, 19 h 48.

Toutes les informations concordaient, il ne pouvait s’agir d’une coïncidence. Cet homme dans le métro avait-il prédit la mort de ce garçon ? Ne sois pas ridicule, comment aurait-il pu ? Ce n’était pas le moment de faire preuve de paranoïa, il fallait rester rationnel.

Il débarrassa sa table basse des objets qui l’encombraient et y installa son ordinateur portable. Le temps que ce dernier s’allume, il examina les autres précisions de la liste. Deux noms étaient antérieurs à celui du petit Jimmy ; c’était sur eux qu’il devait commencer à se renseigner.

Samuel Fayi, 5 avenue James de Rothschild, Bâtiment B, Saint-Denis, 7 novembre 2018, 1 h 27

Florian entra mot pour mot ces renseignements dans le moteur de recherche, et à sa grande surprise, quelques liens provenant de sites d’actualités apparurent. Il cliqua sur l’un d’entre eux et entama la lecture de l’article en question, mis en ligne il y a quatre jours.

Fusillade en plein cœur de Saint-Denis : dans la nuit de mercredi à jeudi… au bruit des balles que les résidents de la cité des Jonquilles ont été réveillés… règlement de compte a viré au drame… trois blessés et un mort, Samuel Fayi, un jeune homme de vingt-six ans.

Les mains de Florian se mirent à trembler sur son clavier. Un terrible pressentiment commençait à l’affubler. Il ouvrit nerveusement un nouvel onglet et procéda de la même manière pour le prénom suivant.

Marion Carlin, 26 rue du Charbon, Paris 11e, 9 novembre 2018, 22 h 12.

Cette fois-ci, le moteur peina à trouver des articles viables ; Florian dut affiner sa recherche pour obtenir des résultats. Le seul lien en rapport avec ce prénom le conduisait directement sur la page Facebook d’une dame rondelette aux cheveux dégarnis. Si de prime abord rien ne semblait anormal, Florian sentit son cœur s’accélérer à la vue des derniers messages laissés sur son mur par d’autres personnes. Des messages de soutien, de peine… de deuil envers cette femme récemment décédée.

Florian rabattit d’un coup sec l’écran de son ordinateur. Ses pensées se bousculèrent dans sa tête, il s’en retrouva le souffle coupé. Sur les trois premières personnes inscrites, toutes avaient péri aux horaires indiqués. L’homme en costard en était-il le commanditaire ? Non, si on prenait l’exemple de Samuel Fayi, sa mort était due à une fusillade entre deux gangs, donc impossible à orchestrer. De plus, jamais d’autres personnes que ceux de la liste ne périssaient aux mêmes moments. Florian avait beau se creuser la tête, toutes les pistes de réponses qui lui venaient étaient d’ordre surnaturel. Une révélation folle le tira de son tourment. Si les autres noms correspondent à des dates futures, cela implique peut-être que…

Son attention se porta de plus belle sur les informations qui succédaient celles du petit Jimmy.

Eugène Mirrot, gare du Val de Fontenay, quai B, 12 novembre 2018, 17 h 39

Cette date était celle d’aujourd’hui, et cet horaire… Florian jeta un coup d’œil à sa montre, ce qui le fit bondir de son siège. Il ne lui restait plus qu’une heure et douze minutes avant l’instant fatidique. Sans prendre le temps de débarrasser, il enfila sa veste, ses chaussures et son bonnet, puis s’empressa de rejoindre le sous-sol de l’immeuble. Alignés par rangées, des box fermés, visiblement destinés à y accueillir des véhicules, composaient le parking intérieur de la résidence. Florian compta les emplacements afin de savoir sur quel portail insérer sa clef. Le barrage métallique coulissa dans un grincement désagréable, libérant ainsi l’accès à une vieille Citroën ZX grise, au pare-chocs recouvert de poussière. Maintenant qu’il pouvait recourir aux transports de la proche banlieue, cela faisait des lustres que Florian n’avait plus repris le volant. Il gardait cette voiture comme un trophée, car aussi délabrée fût-elle, c’était de son propre argent qu’il l’avait obtenue. En pleine course contre la montre, il n’avait d’autre choix que de la ressortir, et s’installer de nouveau à son bord lui procura un sentiment agréable de nostalgie.

Une fois les réglages effectués, la visibilité rendue optimale et l’adresse rentrée dans le GPS, Florian fit ronronner le moteur, qui, à sa grande surprise, ne peina pas plus que ça au démarrage. Sur la route, Florian était encore dépassé par ses découvertes. Il avait agi avec impulsivité, sans prendre le temps de poser les choses ni de dénouer le plausible à l’invraisemblable. Bien qu’il le redoutât, il attendait par la même beaucoup de ce qui adviendrait sur ce quai. Une partie de lui avait deviné par avance l’événement à suivre, mais son côté rationnel lui défendait d’appréhender si naïvement de telles insanités. À chaque feu rouge, il resserrait la poigne autour de son volant, stressé par les secondes qui le rapprochaientdu moment de vérité.

Il débarqua comme une bombe sur le parking de la gare, et manqua de renverser quelques piétons sur son passage. Dans ces eaux-là, l’endroit était bondé. Les bus défilaient comme un manège où des centaines de personnes, si ce n’est plus, se bousculaient pour monter à bord, soucieux de ne pas s’éterniser sous le mauvais temps qui s’annonçait par de colossaux nuages noirs. Florian se fraya un chemin à contre-courant et suivit méticuleusement les indications des panneaux fléchés jusqu’au quai B.

Sur les lieux, il prit conscience de la vanité de sa quête. Comment, parmi cette foule anonyme, pouvait-il mettre la main sur un individu au visage et à l’allure lui étant parfaitement inconnus ? Devait-il gueuler son prénom à tue-tête dans l’espoir d’obtenir une réponse ? Ce procédé le ferait passer pour un fou plus qu’autre chose. Égaré dans le brouhaha ambiant, ses sens étaient en alerte. Pourtant, une minute avant le dénouement de toute cette effervescence, Florian zieuta sa montre et sentit sa tension redescendre. Tu es ridicule, à quoi peux-tu bien t’attendre ? Comme s’il était possible de prédire la mort.

C’est alors qu’une annonce anodine s’éleva par-dessus le chahut.

Votre attention, s’il vous plaît : des trains sans arrêt circulent actuellement sur votre voie. Pour votre sécurité, veuillez vous éloigner de la bordure des quais.

Dès lors, tout s’enchaîna très vite. Trop vite. Des phares d’un jaune éblouissant annoncèrent l’arrivée d’un train lancé à vive allure. Au même moment, un cri contestataire gronda parmi la foule.

— Au voleur, au voleur ! Arrêtez-le !

Une silhouette chargée d’un sac à main se mit à courir vers les escaliers en dégageant de coups d’épaules ceux qui n’avaient pas le réflexe de s’écarter de son chemin. Ce fut le cas d’un homme inattentif à quelques pas de Florian, rendu distrait par la musique émanant de son casque. Le fugitif se heurta violemment à lui, ce qui lui fit perdre l’équilibre. L’homme sentit le sol disparaître sous ses pieds, et pour cause, il n’était à présent plus sur le quai, mais sur la voie ferrée. Durant sa chute, son casque tomba de ses oreilles, juste à temps pour lui permettre d’entendre le klaxon d’un train, annonçant pour lui la fin du morceau. Sa vision se retrouva d’un coup troublée par une lumière aveuglante, anormalement proche. Pour le malheureux, l’espace-temps se disloqua en une forme d’abstraction disparate. Ses sens l’avertirent, et il percuta, trop tard, car le géant de fer en fit tout autant envers son être chétif. Il le faucha sans concession ni espoir de rédemption. Son corps se désarticula sous les roues en implosant au visage des usagers trop proches de la bordure. En une fraction de seconde, c’en était fini d’Eugène Mirrot, dont ne subsistait plus de sa personne qu’un amas de chair difforme et sanguinolent. Passé l’inertie due au choc, le raffut de la foule fut d’un coup changé en cris horrifiés. Un élan de panique gagna le quai B, tandis que Florian restait de marbre, tétanisé par ce qui venait de se produire sous ses yeux démunis.

3. L’ANTICIPATEUR

La porte de son appartement s’ouvrit brutalement. Florian rejoignait sa salle de bain avec l’empressement d’un homme ayant le démon aux trousses ; ce qui, au vu des événements, ne semblait pas invraisemblable. Avachi par-dessus le lavabo, il reprit une profonde inspiration, comme s’il avait effectué le trajet du retour en totale apnée. Des flashs de la scène, dont son esprit était incapable de se défaire, lui conférèrent de nouveaux relents de nausée. Dans l’espoir d’émerger d’un mauvais rêve, il se passa par trois fois de l’eau gelée sur le visage. Rien ne changea, et en se redressant pour se contempler dans la glace, Florian y découvrit un homme aux traits défigurés par la peur.

— Non, non, non ! Ce n’est pas possible ! s’adressa-t-il à lui-même, larmoyant, encore dans le déni.

Nouveau flash, nouveau mal-être. Il secoua la tête, fébrile et incapable de soutenir plus longtemps son propre regard. D’innombrables fois, il avait pris plaisir à s’imaginer l’arme à la main, exécutant froidement un opposant tel un mafieux charismatique et placide. Aujourd’hui, la réalité s’était permis de le rattraper en mettant à mal sa conscience fragilisée par une vision horrifique qui venait de le marquer au fer rouge.