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Quelques journées d'enquêtes dans la ville de B*. Qui a bien pu s'en prendre au Père Matthieu, et pour quelles raisons ? Y aura-t-il d'autres victimes ?
Quand la vengeance nait de l’opposition entre liberté et intransigeance…
L'assassinat du Père Matthieu d'une flèche dans le dos tandis qu’il mène la traditionnelle procession de la Sainte Ursule le long des rues médiévales de la ville flamande de B* trouble la vie du commissaire Vandenbeek à quelques mois de sa retraite. Le procédé lui fait craindre que ce meurtre soit suivi d’autres. Le récit enfile le dédale des venelles mal pavées de B*, retrace l'affolement au sein d'une communauté de religieuses ainsi que les cas de conscience de deux nonnes lorsqu’un second crime très semblable au premier ramène à la surface des faits passés. Dès lors, confronté à un tueur en série bien particulier, le commissaire Vandenbeek engage contre lui une course de vitesse pour empêcher le destin de s’accomplir. Réussira-t-il à préserver la troisième cible ?
Dévorez ce roman policier haletant !
EXTRAIT
Ceci fait, le Cycliste enfile la palette de cuir à sa main droite, se relève et gagne la fenêtre. Ce sont des vitres de verre en cul de bouteille sertissant en leur partie centrale chacune un petit vitrail : l’un reproduit les armes du négociant bâtisseur de la maison, un vaisseau du genre galion sur une onde stylisée par des sinusoïdes, une devise en latin pêchée on ne sait où : « a mari usque ad mare » et qui a fait jaser les touristes canadiens, le tout sur fond de gueule ; et l’autre, sainte Ursule une flèche en pleine poitrine animée d’un mouvement de recul la cambrant en arrière sous l’effet de l’impact et aussi de l’étonnement, car elle écarte grand les bras et présente ses mains paumes ouvertes tandis que ses compagnes gisent déjà occises autour d’elle, une sainte Ursule qui pourrait bien avoir été inspirée de celle des Grandes Heures d’Anne de Bretagne. Entre ces deux images, un genou à terre, le Cycliste ferme l’œil droit, bande l’arc de sa main gauche et à plusieurs reprises vise la zone de l’esplanade immédiatement devant la collégiale Sainte-Ursule. Après chaque essai, il modifie un peu la position de son corps, de son genou ou bien de son pied. Pour finir, à l’aide d’une craie tirée d’une poche brachiale, il trace au sol le contour de ses appuis. Puis, il vise à nouveau le parvis et règle longuement sa lunette de visée.
Se redressant, il appuie l’arc debout contre le mur à côté de la fenêtre et pose une paire de lunettes de soleil sur le rebord. Il repousse le battant sans le fermer complètement, assez pour qu’on ne s’en rende pas compte de l’extérieur.
Le Cycliste retourne dans la pièce et sort de son sac une flèche à l’extrémité de laquelle il fixe une pointe d’acier, puis s’en va la poser sur le rebord de la fenêtre à côté des lunettes de soleil.
Devant le sac, le Cycliste ôte sur chaussures, chaussures (de banales trainings sombres) et tombe le pantalon de treillis. Dessous, il apparaît vêtu d’un jean bien classique. Il plie et range le pantalon de treillis dans le sac, se rechausse, enfile sur chaussures puis s’en va poser le sac pas loin de l’arc et veille à ce qu’il reste bien ouvert.
À PROPOS DES AUTEUR.ES
Sylvine Chardagne est un collectif de trois auteur.es venu.es d'horizons divers : (enseignement, pharmacie, médecine) qui se confronte à l'écriture avec exigence depuis bientôt 15 ans, l'abordant sous tous ses angles : roman, conte,nouvelle, théâtre, récit médiéval, de vie ou de voyage dont certains primés ou publiés.
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Seitenzahl: 323
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Sylvine Chardagne
La troisième cible
Roman Policier
ISBN : 978-2-37873-834-1
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : décembre 2019
© couverture Ex Æquo
©2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays. Toute modification interdite
Le Destin n’est pas aveugle. Borgne seulement. Et encore, pas même un vrai borgne avec bandeau sur l’œil : lui cligne juste de l’œil droit pour viser.
C’est un gaucher, un vrai, gaucher de la main et de l’œil et c’est logique : le Destin est si souvent sinistre !
Le Destin n’est pas pressé, il vient à son heure. Sa flèche délivre une mort instantanée et nul besoin de l’empoisonner.
La flèche du Destin avec le son mat et sec d’un avis de décès se fiche dans le dos entre omoplate gauche et vertèbres dorsales, s’insinue entre deux côtes, passe plèvres pariétale et viscérale, poumon sous-jacent, péricarde et finit sa course dans une oreillette ou l’autre et, c’est étonnant cette précision pour un gaucher. Mais, c’est le Destin il est vrai !
La main gauche du Destin tend la corde presque à la rompre. Telle est n’est-ce pas la force du Destin dont l’œil gauche s’écarquille sur la cible, s’exorbite dessus, se l’incorpore et quand il l’a fait sienne, quand destin et destinataire ne font plus qu’un, sa main gauche s’ouvre, la corde se détend et la flèche implacable fend l’air.
« Ce week-end du 21 octobre, grande fête à B* ! Venez tous accompagner la châsse de la vénérée sainte Ursule dans les rues de notre bonne ville, en présence de Monseigneur l’Évêque ! »
Comme depuis quelque temps le samedi sur la place du Markt, du balcon de l’Office du Tourisme, et pour la dernière fois cette année, le crieur a clamé la même invitation. Uniforme vert foncé et képi de garde, d’un coup de sa clochette il capte l’attention. Puis sa voix puissante porte sur toute la place. Les regards se tournent dans sa direction. Le poissonnier ne cherche pas à rattraper le hareng qui lui glisse des doigts. Le charcutier reste en suspens, couteau pointe en l’air, son potjevleesch{1} tranquille un instant. Le maraîcher garde dans sa main un chou-fleur en offrande… Le silence surprend quelques minutes. Puis, ponctué de rires et d’exclamations, le brouhaha des conversations reprend…
Dépêchée à la pharmacie pour y retirer un médicament commandé par la Mère Supérieure, Sœur Cécile a pu apprécier ce matin un moment de liberté au sein de l’ambiance vivante et colorée du marché…
Et ce soir, en attente de la cérémonie de descente de châsse, elle se souvient de l’odeur des amandes grillées caramélisées… Assise dans la nef de la collégiale Sainte-Ursule près de Sœur Bénédicte, au beau milieu de la foule à leur demande, elle est encore imprégnée du plaisir d’avoir déambulé entre les étals enrichis et soignés en vue des festivités.
Mais, après l’ouverture de la cérémonie par les trompettes thébaines, les sœurs se laissent porter maintenant par l’émotion d’assister à un événement : la châsse de sainte Ursule va être descendue de son logement au-dessus de l’autel et posée sur un brancard promené en procession demain dans le cœur historique de la ville.
Ce n’est pas la première fois que Sœur Cécile assiste à la scène. La solennité de l’heure a quelque chose d’envoûtant. Aujourd’hui comme durant les deux années du noviciat et ses trois années de professe — déjà —, elle l’a toujours suivie avec dévotion. Pour l’instant arrivent en procession différents groupes religieux ou profanes évoquant des métiers qui vont se placer dans les bas-côtés pendant que s’élèvent les cantiques. La châsse apparaît bientôt sur le brancard positionné par des porteurs à la croisée du transept pour l’adoration du public. Elle est en cuivre doré et décorée de scènes de la vie de la sainte. Elle contient une partie de ses reliques.
Figurées par un groupe de comédiennes en costume ancien, les chanoinesses, qui autrefois devaient s’occuper de la procession dans la ville, viennent s’incliner devant la châsse.
— Une petite larme, Cécile ?
— Mon père aurait aimé, tu sais !
— Et ta mère, maintenant ? tente Sœur Bénédicte.
— C’est trop compliqué. Pas ici, Béné. Regarde qui arrive !
Après un groupe évoquant les brasseurs apparaissent les prêtres, en aube. Les chœurs continuent à psalmodier leur refrain monotone et prenant.
— C’est notre Père Matthieu qui porte la croix hampée ?
— Cette année, oui.
Sœur Cécile, qui s’était un instant laissée déstabiliser par l’émotion, le voyant, se reprend et remercie le ciel une fois encore d’avoir croisé la route de ce passeur d’espérance, au couvent des ursulines. Il arrive que la jeune religieuse se demande si finalement elle prononcera ses vœux définitifs, dans trois ans. Ne s’est-elle pas engagée par réaction, comme le lui suggère souvent Mère Jeanne ? Au contraire à d’autres moments elle se sent si heureuse ! Elle est sûre que rien ni personne ne pourra la détourner de son choix. Le Père Matthieu l’encourage, sa personnalité n’a cessé de la subjuguer et elle adhère totalement à l’Amour qu’il irradie. Sa vocation à elle aussi est de consacrer sa vie à l’imitation du Christ, au sein de sa congrégation et dans son métier d’enseignante à l’École des ursulines.
Un orateur expose maintenant la légende de sainte Ursule, protectrice des jeunes filles vertueuses. Il rappelle le caractère sacré de la châsse et de ses reliques.
Les orgues et les chœurs reprennent avec puissance pour stimuler la ferveur des fidèles. Même le non-croyant est transporté quand l’hymne à la sainte emplit l’espace de la collégiale jusqu’à hauteur de ses voûtes et explose en vibrations intenses qui vous prennent tête et corps.
Là, Sœur Cécile ne peut retenir ses larmes. Elle est sous l’emprise de sentiments contradictoires : l’intensité de l’émotion qu’elle ressent est-elle due à cette joie absolue, conscience de l’amour de Dieu, force de sa foi, ou bien le bilan de sa vie affective — refoulée ou sublimée ? — vient-il de lui exploser à la face de façon tout à fait inopinée ? Dieu soit loué : elle connaît une parade efficace à ces accès de vertige : demain en procession dans B* elle pourra s’exercer à la méditation en marchant… La nuit promet néanmoins d’être longue.
L’Alléluia retentit, chanté et accompagné avec force. Puis toujours en procession, les civils se dirigent vers la sortie, les religieux vers la sacristie et la collégiale se vide dans le brouhaha.
Demain, messe à 10 h et après, la fête patronale. Sœur Cécile se demande si elle la vivra le cœur léger.
***
S’il s’en inquiétait le Cycliste se dirait qu’au fur et à mesure qu’il avance, les choses ne surgissent pas de la nuit, mais s’en individualisent peu à peu en tant qu’autant de possibilités du néant. Toutefois, tout au souci de se détendre, il ne prête guère attention à ces masses de tonalités plus ou moins sombres et de formes variables : ses yeux sont rivés à la route, juste devant sa roue, à ces deux taches de lumière jaune qui le précèdent sur l’asphalte et lui ouvrent la voie, deux taches qui se suivent émanant l’une de sa lampe frontale et l’autre de la lampe qu’il a fixée à la potence de son guidon et qui éclairent faiblement la portion de route immédiatement devant lui tandis que latéralement, au niveau des bas-côtés, l’obscurité est compacte et ces deux minuscules fanaux tracent en parallèle l’un au-dessus de l’autre un bref sillage sur l’étendue obscure.
C’est l’heure où l’insomniaque trouve enfin le sommeil alors qu’il ne l’attendait plus, où l’actif ne l’est pas encore. La plaine est déserte et silencieuse et quoique le ciel soit bas et gris comme vidé de ses étoiles, il n’y a ni vent ni pluie, il ne fait pas froid non plus. L’automne est clément au Cycliste, il ne pouvait rêver mieux. Aussi avance-t-il sans effort sur la route plate, bitumée et rectiligne, qui mène à la ville de B* qu’il aperçoit au loin comme un amas noir hérissé de verticales et nimbé d’un halo de lumière rougeâtre. Indifférent aux silhouettes végétales plantées çà et là, aux contours géométriques de constructions bien humaines, grange ou étable, ainsi qu’aux bovins fantomatiques allongés sur la prairie, le Cycliste pédale régulièrement.
À proximité de B*, et jusqu’à ses remparts la route cesse d’être asphaltée pour être pavée de gros blocs de granit mal jointoyés, un signal envoyé aux visiteurs : « Étranger, te voilà en B*, cité antique et médiévale ! Ici n’est pas ailleurs ; chaque pierre, chaque brique y a son histoire ; les mystères y grouillent, les rues y sont des coupe-gorges et l’ombre y est profonde ! »
Le Cycliste ralentit alors par crainte de tomber en engageant sa roue avant entre deux de ces gros pavés. Pourtant, il a de larges pneus de VTT, mais sait-on jamais ? Passant du bitume plan au pavage irrégulier, sa machine et son corps entier sont saisis d’un tremblement et ses deux lampes semblent désormais deux fanaux livrés au gré d’un vigoureux clapot ou faire la course l’une après l’autre, la première sautant pour attraper la seconde qui l’esquive un temps après. Le Cycliste contrôle les secousses des avant-bras au prix d’un effort qui serait épuisant s’il devait se prolonger.
Mais peu après, il arrive à la gare, descend de vélo, jette un regard circulaire autour de lui puis abandonne son engin, un VTT ancien, vingt ans peut-être et soigneusement anonymisé, impossible à identifier parmi les centaines qui s’entassent à l’entrée de la gare, certains oubliés et rouillant là depuis des années. Le Cycliste à pied désormais passe la Porta Nigra et intra-muros, marche en silence le long de rues tortueuses et mal éclairées par de rares réverbères peu efficaces, échantillon d’un mobilier urbain en fer forgé : à B*, on se soucie de garder à la ville son cachet médiéval ! Cependant le Cycliste n’a pas l’air gêné par l’obscurité et il va son chemin sans chercher.
Il est vêtu de sombre : gants, cagoule et blouson noirs, pantalon de treillis noir aussi resserré aux chevilles. Un très long sac cylindrique de toile comme ceux où les pécheurs rangent leurs gaules, porté en travers du dos déforme sa silhouette en celle d’un gros insecte.
Il ne cesse de regarder autour de lui. Cependant à cette heure — une heure peut-être avant le point du jour —, B* n’est pas éveillée et dort encore. Ou dort enfin.
À présent, le Cycliste parcourt d’un pas souple une brève distance se retournant souvent et s’arrête devant une fausse vieille porte de chêne foncé, toute cloutée dans ce souci d’authenticité qu’on a à B*. C’est la porte arrière de ce qui fut la maison d’un négociant du Siècle d’Or enrichi aux Îles, un bâtiment tout de briques jaunes, haut de deux étages, au toit très pentu sur des pignons à redans. La demeure appartient aujourd’hui à la ville qui s’en sert de bibliothèque municipale. En réalité, ce qui intéresse la ville, c’est la façade du bâtiment qui, très typique, donne sur le Markt et que les touristes photographient à l’envi, car en fait, ce ne sont pas des locaux très commodes pour une bibliothèque moderne, par exemple : inadaptés à jamais à l’accueil des personnes à mobilité réduite. À la saison, la ville fleurit la façade soigneusement et le soir l’éclaire de l’intérieur à la bougie. C’est très joli et l’été, à la nuit tombée en même temps qu’ils respirent l’odeur sucrée des gaufres en train de se faire dans les baraques sur le Markt, les touristes croient voir fugitivement par les fenêtres aux petits carreaux en cul de bouteille tantôt une forme qui leur évoque celle d’une jeune fille à l’oreille ornée d’une perle tantôt celle d’un peintre à son chevalet. Tout cela est parfaitement mis en scène bien sûr. Ce qui importe : ne pas voir un jour s’installer là un « Mac Do ».
Après un nouveau coup d’œil à droite et à gauche, le Cycliste presse les touches du digicode. Il pousse sur la porte qui s’ouvre, entre dans les lieux, se retourne et prend soin de glisser entre le chambranle et le penne comme une carte de crédit de telle sorte que la porte ne se referme pas tout à fait derrière lui, mais que cela ne se remarque pas de l’extérieur.
À l’intérieur, le Cycliste à la lumière de sa seule frontale tire d’une poche des sur chaussures de papier à usage unique, de celles qu’on emploie dans les blocs opératoires et les enfile par-dessus ses chaussures puis, il traverse deux pièces en enfilade, étroites et hautes et dont il fait craquer le parquet quoiqu’il marche sur la pointe des pieds. Il passe sous des plafonds aux poutres apparentes et devant des murs recouverts ou bien de livres jusqu’au plafond — et l’on atteint ces derniers à l’aide d’une échelle de bois accrochée à une glissière de cuivre qui court sur tout le périmètre des deux pièces et renvoie faiblement la lueur de la frontale — ou bien de hautes boiseries sombres. Le Cycliste évite des bureaux où des publications sont posées à plat et au fond du bâtiment, il gravit prudemment l’étroit escalier de bois et monte jusqu’au deuxième, passant le premier sans s’arrêter.
Au second, le Cycliste fait quelques pas dans la pièce petite et basse de plafond et dépose sur une table son sac. Ici ce devait être le grenier de la maison du négociant où s’entreposaient des épices rares venues du bout du monde chargées et déchargées par un large chien assis en surplomb par rapport à la façade à l’aide d’une poulie accrochée à la poutre faîtière du chien assis que jadis un volet de bois occultait. À présent inutiles, la ville a remplacé volet et poulie par une fenêtre à l’ancienne à deux battants.
En trois pas, le Cycliste s’y rend, l’ouvre et s’y penche légèrement comme pour s’assurer qu’elle donne bien sur l’esplanade du Markt et que s’appuyant de l’épaule sur son montant gauche, il découvre effectivement le parvis de la collégiale Sainte-Ursule.
Satisfait, il recule dans la pièce, retourne à son sac et ôtant ses gants de cuir noir, les y range. Dessous, il porte encore des gants de vinyle qui épousent parfaitement le contour de ses mains et les dessinent à la fois fortes et fines. Ensuite, il extrait du sac un étui noir, oblong, peut-être celui d’un instrument de musique, un hautbois par exemple.
Il ouvre l’étui qui en fait contient, reposant sur un velours écarlate, un arc en trois parties qu’il assemble avec dextérité. Puis, il passe la corde à l’une des extrémités et fléchissant l’arc, à l’autre extrémité. Après, il fixe le viseur et le règle en se fiant aux notes prises sur un papier qu’il a sorti d’une poche de son blouson et qu’il range ensuite au même endroit. Enfin, de la main, il explore le sac, y retrouve une lunette de visée et l’assujettit à l’arc.
Ceci fait, le Cycliste enfile la palette de cuir à sa main droite, se relève et gagne la fenêtre. Ce sont des vitres de verre en cul de bouteille sertissant en leur partie centrale chacune un petit vitrail : l’un reproduit les armes du négociant bâtisseur de la maison, un vaisseau du genre galion sur une onde stylisée par des sinusoïdes, une devise en latin pêchée on ne sait où : « a mari usque ad mare » et qui a fait jaser les touristes canadiens, le tout sur fond de gueule ; et l’autre, sainte Ursule une flèche en pleine poitrine animée d’un mouvement de recul la cambrant en arrière sous l’effet de l’impact et aussi de l’étonnement, car elle écarte grand les bras et présente ses mains paumes ouvertes tandis que ses compagnes gisent déjà occises autour d’elle, une sainte Ursule qui pourrait bien avoir été inspirée de celle des Grandes Heures d’Anne de Bretagne. Entre ces deux images, un genou à terre, le Cycliste ferme l’œil droit, bande l’arc de sa main gauche et à plusieurs reprises vise la zone de l’esplanade immédiatement devant la collégiale Sainte-Ursule. Après chaque essai, il modifie un peu la position de son corps, de son genou ou bien de son pied. Pour finir, à l’aide d’une craie tirée d’une poche brachiale, il trace au sol le contour de ses appuis. Puis, il vise à nouveau le parvis et règle longuement sa lunette de visée.
Se redressant, il appuie l’arc debout contre le mur à côté de la fenêtre et pose une paire de lunettes de soleil sur le rebord. Il repousse le battant sans le fermer complètement, assez pour qu’on ne s’en rende pas compte de l’extérieur.
Le Cycliste retourne dans la pièce et sort de son sac une flèche à l’extrémité de laquelle il fixe une pointe d’acier, puis s’en va la poser sur le rebord de la fenêtre à côté des lunettes de soleil.
Devant le sac, le Cycliste ôte sur chaussures, chaussures (de banales trainings sombres) et tombe le pantalon de treillis. Dessous, il apparaît vêtu d’un jean bien classique. Il plie et range le pantalon de treillis dans le sac, se rechausse, enfile sur chaussures puis s’en va poser le sac pas loin de l’arc et veille à ce qu’il reste bien ouvert.
Enfin restant avec son blouson sombre et sa cagoule, le Cycliste rentre dans la pièce, s’assoit dos bien droit calé au haut dossier d’une très lourde chaise de bois tourné sombre et tapissée de velours cramoisi. D’une poche de blouson, il sort une check-list qu’il se récite en chuchotant et vérifie point par point qu’il n’a rien oublié : « … repousser au maximum la fenêtre sans perdre de temps à la fermer tout à fait, ranger l’arc dans le sac sans le démonter ; la cagoule, le blouson et les lunettes de soleil avec ; fermer le sac ; descendre l’escalier, ôter les sur chaussures, sortir en récupérant la carte ; ôter les gants, se passer le sac au travers du dos ; se débarrasser à la première occasion des gants et des sur chaussures, tranquillement au milieu de la foule, regagner la gare pour y prendre le 12 h 37 afin de brouiller les pistes ».
Alors, le Cycliste récupère un Smartphone et des fils d’une énième poche de blouson. Il branche les fils au Smartphone, installe ses oreillettes, adopte la position du lotus et écoute une séance de relaxation dont on entend le texte en voix off. :
« … yeux fermés… les yeux fermés nous sommes dans notre bulle… dans notre monde interne… nous prenons conscience de la présence de notre corps… les points d’appui de notre corps… les premières sensations de relaxation… nous sommes bien… ».
Les lueurs de l’aube percent par les vitraux.
***
Le jour s’est levé, un sale petit jour gris qui, par les vitres de verre épais éclaire tout juste la pièce et d’autant moins qu’il s’agit d’un grenier mansardé dont les zones sous pentes restent dans l’ombre. Au centre, une très longue table tout occupée de matériels de reliure, massicots, compas, équerres, presses, pinceaux à colle, poinçons, traçoirs, marteaux, fers à dorer, cartons… Ici est la clinique du livre ; ici les ouvrages usagés, naufragés d’on ne sait quelle tempête, ceux aux pages arrachées, aux couvertures décollées, aux coins écornés reprennent un peu de vie ; ici est le havre de ces rescapés de mains indélicates, irrespectueuses ou bien fébriles ; quittant cet abri, ces éclopés reprendront la mer un ou deux étages plus bas et porteront plus loin leur chargement de trace écrite avec l’espoir que leur sillage perdure encore un peu à la surface de l’océan mnésique.
Le Cycliste est assis dos droit, aligné sur le haut dossier de la chaise, paumes en l’air reposant sur les genoux, de biais, un mètre à gauche de la fenêtre. Ainsi, n’ayant pas refermé tout à fait la fenêtre verrait-il, s’il soulevait les paupières — et, de temps en temps, il les soulève ! — par l’interstice entre les deux battants un mince espace de l’esplanade suffisant néanmoins pour voir s’y inscrire certaine silhouette ecclésiastique et alors ouvrir d’un seul geste largement la fenêtre. Et puis, assis de la sorte, il est fort improbable que quelqu’un dans la foule, d’en bas, au milieu des festivités ait son attention distraite, lève les yeux et aperçoive son ombre au travers de ces vitres.
Le Cycliste a les yeux fermés. Mais il ne dort pas. Il est dans cet état à mi-chemin entre vigilance et coma qu’on nomme rêve éveillé ou attention flottante sans que nul puisse assurer qu’on désigne par là des états de conscience comparables. Le Cycliste entend le bruit des préparatifs de la fête, la rumeur des groupes qui se forment et dont les membres s’interpellent joyeusement, le son des sabots de chevaux sur le pavé, les moteurs des camionnettes de commerçants qui tournent au ralenti attendant que le placier qui leur indique de se garer plus en arrière vers l’Hôtel de Ville, les récriminations véhémentes de ceux qui s’estiment défavorisés — trop à l’ombre ou mal visibles dans un coin reculé du Markt —, les réponses tantôt goguenardes, tantôt énervées du placier, d’autres moteurs de véhicules qui se garent, une sono que les employés municipaux installent, un deux, un deux, tu m’entends ? un chœur de femmes ou d’enfants qui au loin répète : Deus qui singulari providentia beatam Ursulam{2}, les voix de gamins qui en courant se moquent des précédents : Ô Ursule, ô Ursule, j’aime tes cheveux en forme de tignasse…{3}, et plus loin encore, les gars de la fanfare, ces gros garçons au teint aussi rouge que leur uniforme est vermillon, qui de la musique ne savent que taper comme des sourds sur leur tambour et n’en connaissent que la nuance fortissimo.
Le Cycliste semble dormir. Toutefois, aux roulements des tambours, se creusent les pattes d’oie au coin de ses yeux. Sans doute sourit-il sous sa cagoule. Se moque-t-il de la fanfare ? Ou alors est-ce l’odeur des saucisses grillées venues de la rôtisserie ambulante déjà installée, déjà au travail ?
Et lorsque 9 heures sonnent au beffroi de B*, cela se reproduit encore, les pattes d’oie se marquent un peu plus. Cette fois, si le Cycliste sourit effectivement, c’est sûrement à l’écoute du carillon, les premières notes du menuet en sol du petit livre de musique d’Anna Magdalena Bach{4} sur lesquelles sortent de leur réduit les Jacquemarts pour une parade dansante de quelques secondes après quoi, ils réintègrent le néant. Il y a dans l’ordre, colorés et vêtus tout à fait tels qu’on l’imagine, le Roi, la Reine et le Prince que le gens de B* appellent avec affection le Jacques, la Jacotte et le Jacot et qui, heure après heure, effectuent, gais et tragiques, « trois petits tours et puis s’en vont », rappel de la brièveté de la vie.
Au hasard du passage des nuages devant le soleil et des changements de luminosité que cela induit, une tache verte apparaît ou disparaît sur le plancher : c’est la lumière qui passe au travers de la robe verte de la sainte Ursule du vitrail au centre du panneau droit de la fenêtre.
Sitôt le carillon fini, 9 heures sonnent au clocher de la collégiale Sainte-Ursule, car à B*, le civil a toujours primé sur le religieux. B* après tout est une des plus vieilles communes libres.
Tout à coup, le Cycliste se dresse et, debout, regarde sa montre. Puis, il va à son sac, y fouille fébrilement et en sort une veste de jean élimée. Ôtant son blouson noir, il la passe par-dessus un ample t-shirt à l’effigie de Bob Marley. Il se repenche sur son sac, y fourre le blouson noir et en tire un de ces bonnets de laine à larges rayures vertes, jaunes et rouges, un de ces bonnets assez vaste pour accueillir autant de dreadlocks qu’on peut en imaginer appendues à un crâner. Et il pose le bonnet à côté des lunettes de soleil.
Ceci fait, le Cycliste se récite à mi-voix « … en sortant, ôter la cagoule, passer le bonnet sur la tête et le sac sur les épaules. Dehors, lunettes de soleil, iPhone dans les oreilles et le pas traînant, je suis un rasta, n’oublie pas : un rasta… »
Comme soulagé de ne rien avoir oublié, le Cycliste se rassoit, extrait deux biscuits d’une poche et les mastique lentement. Quand il en a fini, il reprend sa pose hiératique : yeux fermés, assis le dos droit, paumes ouvertes au plafond et reposant sur les cuisses, il respire amplement. Inspirant par le nez, sa poitrine se gonfle ; expirant par la bouche, il contracte les abdominaux.
***
Le jour passe chichement par les étroites fenêtres géminées et la pièce baigne dans une semi-obscurité. Le Cycliste somnole. Les bruits montent jusqu’à lui depuis le Markt et les plus intenses, un hennissement, une note de trompette provoquent sur son visage un mouvement de paupières après quoi il repose inerte dans un état d’avachissement total. Il semble pouvoir supporter l’attente.
Toutefois à 9 h 45, la sonnerie de son portable, une scie musicale vulgaire, retentit et le Cycliste ouvre tout grand les yeux et demeure comme saisi. Il peine à sortir de sa torpeur et cherche ses esprits. Il se secoue de cette hébétude, s’étire, se frotte les yeux, tousse, se racle la gorge après quoi il compose un numéro de téléphone sur le clavier de son portable. Quand il entend qu’à l’autre bout, on décroche, le Cycliste lance au travers de son mouchoir en détachant bien les syllabes :
— Aujourd’hui, tu vas crever, ordure de cureton…
***
Dans la sacristie, le Père Matthieu observe le petit Christophe et se félicite de l’avoir séparé de ses camarades de maîtrise avant la messe. Certes, le gamin lui prépare ses habits de cérémonie sans grande ferveur, mais au moins, il se tient tranquille. Puis le curé tourne la tête vers la croix hampée de la procession, sourit avec une fierté légitime et demande à Dieu de lui pardonner cet orgueil. Cette année, il a été désigné pour la porter, une dizaine de pas devant les deux autres prêtres. Comme un vainqueur. Il a toujours été ambitieux et il s’en repend chaque jour. Mais n’est-il pas qu’un humble pécheur ? De toute façon, il ne combat que pour le Seigneur. Et tout est justifiable dans une lutte au nom de Dieu.
Il n’a rien laissé au hasard. Rien de ce qui peut dépendre de lui. Il reste les intempéries. Il jette alors un coup d’œil vers la verrière et se réjouit aussitôt : le soleil rayonne dans un ciel peu nuageux. Une belle journée d’automne qui nourrit un peu plus sa piété. Tout s’annonce bien. Il se sent serein, prêt à accomplir sa mission. Il ôte sa veste quand le téléphone sonne. Tout en souriant à son servant de messe, il décroche et, avec douceur, dit simplement :
— Allo ?
— Aujourd’hui, tu vas crever, ordure de cureton ! Tu vas payer, sale voleur d’enfants ! Tu as entendu ? Tu vas clamser, Matthieu !
Le Curé a reconnu la voix. Il raccroche. Pétrifié au point de ne savoir quoi répondre aux questions muettes de Christophe. Il reste un instant le souffle coupé puis secoue la tête, comme pour éjecter les injures de ses oreilles, s’éloigne du combiné, et, face au garçonnet, fait un effort sur lui-même.
— Une mauvaise plaisanterie, mon petit, murmure-t-il en se voulant rassurant plus pour lui-même que pour le garçon.
Il ne dupe personne et l’angoisse étreint sa gorge comme la main d’un bourreau. Son regard délaisse Christophe, puis s’accroche à la croix.
— Comment peut-on me traiter de voleur d’enfants, lâche-t-il, moi qui…
— Il faut se dépêcher, Mon Père…
Christophe lui tend la chasuble. Il la prend. En silence. Les yeux dans un lointain effrayant.
Il enfile le vêtement, mais le « Aujourd’hui, tu vas crever » se répète en lui, tourne avec ses souvenirs qui affluent, remontent à la surface… Il se souvient de tout… la menace est réelle, mais il n’est coupable d’aucun délit. Il n’a toujours agi que pour le Bien. Que pour servir le Seigneur. Il vacille un peu.
— Mon Père, ça va ?
Matthieu sursaute, dévisage Christophe. Des yeux de malice, de fouine. Il ne supporte pas.
— Rejoins les autres. File !
Et l’enfant fonce. Et la porte claque derrière lui. Et Matthieu s’attarde sur le battant. Dans quelques secondes, tous les gars de la maîtrise sauront ce que Christophe a compris : la voix beuglait.
Il se ressaisit, fait quelques pas, mais s’effondre sur le banc de la sacristie. « Je n’ai jamais fait de mal à quiconque ! crie-t-il au téléphone, posé sur la table. Jamais ! Tu entends ? Jamais ! »
Il sait ce qu’on lui reproche, mais c’est faux ! Archifaux !
« Je dois prévenir la police. Tout de suite ! »
De nouveau, il fixe la porte ; il suffit de l’ouvrir et de courir de l’autre côté de la place du Markt, vers le commissariat.
Au moment où, décidé, il se lève, des pas résonnent. Quelqu’un s’approche de la sacristie. Instinctivement, il recule, regarde autour de lui, cherche un objet, saisit un goupillon. Il est prêt à frapper. À tuer même. La poignée bouge. Réellement ou dans ses pensées ? Il transpire, soulève « son arme » au-dessus de sa tête…
Les pas s’éloignent.
Les bras du Père Mathieu s’abaissent. Il se plaque contre le mur, attend que les battements de son cœur ralentissent, ferme les yeux. « Ô Seigneur ! Aide-moi ! Je n’ai fait que te servir, suivre ta Parole. Aide-moi ! Donne-moi le courage de franchir ce seuil. Donne-moi le temps de joindre un policier. »
Soudain, il voit « ce visage de la haine » surgir devant lui, puis un index, comme un bâton, se pointer, s’allonger vers lui… « Je deviens fou ». Il consulte sa montre : 9 h 52. Il doit entrer dans l’église : la messe commence dans huit minutes. Mais, il se précipite vers le téléphone, appelle la police. La sonnerie lui semble interminable. Matthieu trépigne, supplie que quelqu’un décroche dans l’instant. Enfin une voix molle lui répond. Alors, secoué par l’angoisse, il crie :
— Vite, le commissaire ! On m’a menacé de mort ! On veut me tuer.
— Qui êtes-vous et où êtes-vous ? répond calmement l’agent.
— Père Matthieu. Dans la sacristie. Dépêchez-vous la cérémonie débute dans…
Il entend la maîtrise entonner l’introït. Il regarde l’heure : 9 h 58. Plus le temps.
— Vous dites avoir reçu une…
Matthieu raccroche, se retourne vers la porte ouvrant sur le cloître… Fuir ?
« Seigneur, donne-moi du courage… »
Et, il pénètre dans le brouhaha de la collégiale emplie d’une foule impatiente, se dirige vers l’autel. Chaque pas lui coûte un effort de volonté. Il n’essaie même plus de se raisonner : la Mort se prépare, et Elle le prendra par surprise. Doit-il en parler à ceux qui l’entourent ? Mais qui l’écoutera, lui qui va maintenant célébrer l’Eucharistie ? Dans moins d’une minute, les cloches carillonneront, danseront dans le clocher, l’orgue résonnera et le grand portail s’ouvrira.
Il se positionne dans la procession, les doigts crispés au bois du crucifix.
En tête. Face à la sortie encore fermée.
Dehors, bien derrière les majorettes et bien devant les deux autres prêtres, il marchera, la croix hampée dans les mains.
Seul.
***
Le gamin à la main, Eddie patiente sur le Markt dans un coin à l’ombre. Il attend la sortie de la messe.
Après qu’elle lui a eu donné du mon petit Papa par ci, du mon petit Papa par-là, il a transigé avec sa fille : d’accord, d’accord, il emmènera le gamin voir la procession, mais qu’on ne lui demande pas d’aller à la messe, ah non, pas la messe, c’est trop ! Déjà, les trucs de gosse, c’est beaucoup lui demander, mais la messe, non !
Sa fille, Eddie ne la voit guère. Pourtant, persiste entre eux un lien invisible, ténu et indéfectible. Il ne peut rien lui refuser, elle le sait, il sait qu’elle sait, mais ne peut s’en défendre quand bien même au cours de ce marchandage avec elle, il a bien senti qu’elle était pilotée à distance par sa mère, c’est-à-dire par son Ex Æquo à lui. Il plaint sa fille d’être encore à son âge acculée à ce même choix impossible que lorsqu’elle était fillette : « T’aimes mieux ton père ou ta mère ? » Il la plaint de n’avoir toujours pas su dire : « J’aime mieux le lard ! » Qu’ont-ils fait lui et son ex ?
Ça le gênerait de rencontrer quelqu’un de connaissance en ce moment. Du coup il s’est calé avec le gosse à l’ombre, à l’écart. Il ne sait pas trop pourquoi, mais il lui semble qu’il ferait une cible facile aux moqueries si d’aventure il était vu habillé à la texane comme il le fait quand il sort en ville c’est-à-dire Stetson, jean, veste à franges, bolotie et santiags avec à la main un petit garçon de 4 ans en costume marin à rayures et béret à pompon rouge, son image en prendrait un coup. Lui, le cowboy et l’enfant modèle des livres de la comtesse de Ségur née Rostopchine auquel ne manque que le cerceau, sûr, on ne le louperait pas !
Le costume marin, Eddie en est persuadé, c’est une idée de son ex. D’une part, habiller son petit-fils telle une couverture de mode comble en elle quelque chose dont Eddie a bien souvent souffert : un sombre désir de chosifier les êtres. Et puis, elle a dû exulter en imaginant Eddie tenant le gamin par la main. Qui sait d’ailleurs si elle n’est pas planquée quelque part sur la place pour les photographier ? D’ici à ce qu’il se retrouve sur Facebook ! Il la connaît, elle n’a pas changé, elle n’a jamais pardonné à Eddie alors quand elle peut s’offrir une petite vengeance à peu de frais, elle ne s’en prive pas. D’ailleurs, ça lui ressemble : avec elle, il n’a jamais craint le crime passionnel. Oh non ! Pour ça, il aurait fallu qu’il y ait de la passion entre eux. Mais la mesquinerie, oui, ça, c’était son jardin, sa mesure.
Eddie n’a pas l’habitude de l’ambiguïté. Il aime les choses simples, noires ou blanches. Or il se passe quelque chose de trouble en ce moment. Cette situation où il risque le quolibet méprisant en même temps qu’il est heureux de sentir la petite main du garçon se nicher dans sa grosse patte de garagiste le déstabilise profondément. Il s’attendrit, s’en défendrait si on le lui disait et s’en cache : ce flou, ça ne lui ressemble pas. Un poor lonesome cowboy peut-il prendre sa part de l’éducation d’un minot ? Et si un quidam s’en venait lui lancer à la face : « Tiens le rocker joue les nounous ! », il n’irait peut-être pas lui chercher noise comme du temps où il était marié et faisait le coup de poing pour un oui ou pour un non.
D’ailleurs, c’est pour rixe sur la voie publique que Jackie l’a embarqué il y a longtemps de cela et qu’ainsi ils ont fait connaissance. Après, le reste a suivi, les rallyes auto, tout ça. Et leurs relations aussi : Jackie commande, décide et lui, Eddie, obéit. De ce fait, il n’est pas certain qu’il parle jamais de son trouble à Jackie : ça ferait aveu de faiblesse, non ? Pourtant, ils se disent tout. Mais là, c’est trop bizarre ce qui lui arrive, cette impression que, par les deux mains qui se nouent, la petite, potelée et rose de l’enfant et la sienne, grosse aux ongles noirs, c’est de la force qui se transmet, c’est de la vie, il ne saurait l’expliquer.
Il n’est pas doué pour les mots. Son ex, il y a longtemps, lui disait déjà : « Toi, il n’y a que tes clés plates et tes boulons ! Tu ne sais pas causer ! » Ça, c’est vrai : il est invalide des mots. S’il sait parler à la vis d’admission des gaz d’un carburateur, aux hommes, non ! Il n’y a qu’avec Jackie. Avec lui, en rallye, ils se comprennent sur trois mots : « 200 m à gauche, 20 degrés, troisième ».
Il est gentil le môme. Eddie l’appelle « Djo ». En réalité, c’est « Jonas » son prénom. Mais, pour faire américain et pour emmerder son ex. — car il est sûr qu’elle est derrière le choix de ce prénom biblique, elle qui est tellement assidue à la messe —, Eddie raccourcit en « Djo ». Djo, donc, attend sagement la sortie de la messe avec son grand-père planqué dans un coin à l’ombre sur le Markt. Pour l’instant, il se tait, il tient à deux mains la grosse main de son grand-père, l’inspecte, en considère la largeur et l’épaisseur, passe son doigt sur les callosités et va pour s’étonner du noir sous les ongles quand 10 heures sonnent au beffroi. Alors, il change d’avis, redonne la main à son grand-père et le tire vers le beffroi en criant : « Papy, Papy, vite, vite, les Jacquemarts, ils vont sortir ! ».
Alors Eddie et Djo quittent de l’ombre et se postent devant le beffroi pour assister à la parade des Jacquemarts. Djo est captivé, fasciné et son attention est tellement intense que, soudain, Eddie se revoit lui-même enfant dans le même état, subjugué pareillement par l’apparition et la disparition de ces personnages. Il s’en souvient : il leur inventait des histoires, un passé, un avenir, un pour chacun. Lui était le Prince, le Jacquot qui courait après ses parents sans jamais les rattraper. Il en rêvait la nuit et se réveillait en pleurs : le Roi, la Reine fuyaient devant lui et voulaient l’abandonner. Et il levait la tête comme Djo en cet instant, hypnotisé de la même façon. C’était hier, il avait oublié, ça lui revient maintenant qu’il observe Djo. Il faut un enfant pour se souvenir.
Quand le Jacquot a réintégré sa nuit, Eddie l’enfant à la main se dirige vers le portail de la collégiale Sainte-Ursule devant lequel démarrera la procession. Il y a déjà du monde contre les barrières de sécurité. Eddie joue des coudes et des épaules pour s’approcher le plus près possible. Les spectateurs se pressent, se bousculent sans prêter attention à l’enfant. « Il doit avoir peur ! », pense Eddie.
Et Eddie se souvient qu’enfant lui-même, un jour qu’il marchait aux côtés de son père un orage éclata. Son père le prit par la main et allongea le pas tandis que le tonnerre roulait, que des éclairs zébraient un ciel d’encre et que bientôt d’énormes gouttes d’eau s’écrasaient bruyamment sur l’asphalte avec tant de violence qu’on les aurait dit lancées depuis les nuages. Le père accéléra encore et le garçonnet courrait presque pour rester à sa hauteur. La situation avait tout pour être effrayante et pourtant la grosse paume, épaisse et dure de son père assurait à l’enfant que rien, jamais rien de grave n’arriverait. Voilà : c’était de l’assurance qui passait d’une main à l’autre.
Toutefois, Eddie pense : « Le petit est trop petit, il ne verra rien ». Alors il le juche sur ses épaules.
Eddie note que les flics exécutent les ordres de Jackie qui doit lui-même les tenir du bourgmestre : ils éloignent avec égards la vieille Hanneke du portail où elle tend sa sébile en proférant des malédictions :
— Le jour est venu ! Tremblez ! Le Destin s’accomplira, sa flèche châtiera le Méchant !
Un jour de procession, elle fait mauvais genre la vieille Hanneke. Pourtant, elle appartient au décor et nul ne prête attention à ses imprécations, car elle prédit invariablement la fin du monde. À dix heures du matin, elle est déjà ivre ! Eddie songe : « La “vieille Hanneke” : non, mais t’es gonflé toi ! Tu t’es regardé seulement ! Tu le sais bien que vous êtes du même âge. T’es au moins aussi pathétique qu’elle à t’habiller en cowboy à ton âge ! D’ailleurs, tu n’as rien à dire : tu lui courrais après, non ? Sans beaucoup de succès, il est vrai. Et ce serait après la boucherie, cet accident d’auto où elle perdit ceux qui comptaient pour elle qu’elle aurait commencé à boire et à descendre la pente… »
Mais Djo excité interrompt le cours des pensées d’Eddie :
— Papy, Papy, ça en fait du bruit les chevaux quand ça marche dis donc !
— C’est parce qu’ils sont ferrés !
— C’est quoi « ferrés » ?
