La vieille dame au couteau - Byeong-mo Gu - E-Book

La vieille dame au couteau E-Book

Byeong-mo Gu

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Beschreibung

Chemise imprimée à petites fleurs, pantalon noir, Jogak ressemble à n’importe quelle autre dame de soixante-cinq ans. Sauf que ce vendredi-là, dans le métro, elle s’apprête à commettre un meurtre. Elle n’en est pas à son premier coup. Au fil des ans, Jogak s’est taillé une solide réputation dans le milieu des tueurs à gages. Mais dernièrement, quelque chose a changé : la solitude, les remords, la vieillesse… Qui sait ? Son bras tremble chaque fois un peu plus au moment de porter le coup fatal. Qu’importe, Jogak a une dernière mission à accomplir, que celle-ci sonne l’heure de sa retraite ou de sa fin sanglante.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Gu Byeong-mo, née à Séoul, a étudié la littérature coréenne à l’université Kyung Hee. Elle a débuté sa carrière de romancière avec Les Petits Pains de la pleine lune (2008) et reçu le prix de l’Écrivain de l’année pour son recueil de nouvelles Pour qu’il n’y ait pas que mo moi, en 2015. Elle a publié notamment un recueil de nouvelles, Une phrase, ainsi que plusieurs romans : Fils de l’eau, Une cuillerée de temps, Ta table voisine.

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Seitenzahl: 358

Veröffentlichungsjahr: 2022

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GU Byeong-mo

LA VIEILLE DAME

AU COUTEAU

Roman

Traduit du coréen parLEE Tae-yeon et Véronique CAVALLASCA

Ouvrage publié sous la direction deJulien PAOLUCCI

Ouvrage traduit et publié avec le concours del’Institut coréen de la traduction littéraire (LTI Korea)

Titre original : 파과 [pagwa]

© Gu Byeong-mo, 2018Tous droits réservésÉdition originale publiée en Coréepar Wisdomhouse Mediagroup Inc.

© Decrescenzo éditeurs, 2021 pour la traduction française.

ISBN 978-2-36727-112-5

Tous nos livres, nos auteurswww.decrescenzo-editeurs.com

La couverture deLa Vieille Dame au couteau

a été réalisée par Thomas GILLANT

Le vendredi soir, c’est toujours la même scène dans le métro. Les passagers, collés, ventousés les uns aux autres, apprécieraient le moindre interstice entre eux, qui ne se connaissent ni d’Ève ni d’Adam, ne serait-ce que de l’épaisseur d’une simple feuille de papier. Mais à ce moment-là, même si, suffoqué par les haleines mêlées de viande, d’ail et d’alcool, chacun retient son souffle quand un autre ouvre la bouche, tout le monde est soulagé, car ces effluves signent qu’une semaine de travail supplémentaire s’est accomplie. On oublie momentanément de s’inquiéter pour l’avenir, de se demander si on sera dans le métro à cette heure-ci l’année prochaine, le mois prochain ou la semaine prochaine. À la station suivante, les portes s’ouvrent et laissent se déverser le flot des travailleurs au visage fatigué et tourmenté, dont le seul désir est de rentrer chez eux bien vite pour affaler leur corps éreinté sur un matelas. À contre-courant, une femme entre dans le wagon.

Ses cheveux gris cachés sous un feutre ivoire, elle est vêtue d’une chemise imprimée à petites fleurs, d’un simple manteau de lin kaki sur un pantalon noir de coupe droite, et tient sous le bras un sac Boston brun, de format moyen et à anses courtes. Elle a soixante-cinq ans, pourtant son visage marqué de rides profondes en accuse quatre-vingts.

Le geste et l’apparence de cette femme ne sont pas marquants au point d’attirer l’attention. Si les gens jettent un coup d’œil à l’un de ces vieux, nombreux dans le métro, c’est parce qu’il traverse le wagon en bousculant les voyageurs, le regard occupé à fouiller les étagères pour repérer d’éventuels papiers ou journaux divers qui traînent, qu’il récupère depuis l’autre bout du train et rassemble en liasse sous son bras1. Celle-là, en pantalon bouffant à pois violets et chaussures de caoutchouc, monte dans le wagon et pose par terre un grand ballot qui dégage des odeurs d’huile de sésame fraîchement pressée et de gingembre ; il est évident que ça gêne tout le monde pour passer, mais la vieille se laisse choir au sol ostensiblement, en geignant, jusqu’à ce que l’un des voyageurs, lui aussi pourtant sur le point de s’évanouir, se lève pour lui céder sa place. Inversement, si une vieille femme porte ses longs cheveux blancs lissés jusqu’aux reins sans chapeau, au lieu d’arborer les courtes frisettes fréquentes chez les grands-mères, le regard s’attarde sur le visage marqué des taches brunes de l’âge, grossièrement masquées par du fard, sur l’épais trait de crayon autour des yeux, tracé d’une main aujourd’hui bien tremblante. Si la dame a mis du rouge vif sur ses lèvres ou qu’elle porte une petite robe aux tons pastel, c’est le comble, tous les regards resteront fixés sur elle, peut-être jusqu’à ce qu’elle descende du wagon. Pour les premiers, c’est leur existence même qui dérange ; pour la seconde, c’est cette discordance entre apparence et réalité qui embarrasse ; dans les deux cas, chacun s’entend pour ne pas s’en occuper.

À cet égard, la vieille dame au chapeau est l’image même de la personne âgée idéale, cultivée et respectable. Au lieu de pousser des gémissements exagérés, de toussoter volontairement, de se cramponner à la rampe en se tenant les reins, elle se dirige tout droit vers les sièges réservés. Ils sont tous occupés, mais elle ne cherche querelle à personne pour se plaindre du manque d’éducation des jeunes d’aujourd’hui. Elle est une représentante parfaite de ce que devrait être une personne âgée de la classe moyenne selon le point de vue commun ; sa tenue est bien accordée, comme quelqu’un qui s’habille au centre commercial de Dongdaemun, dans des boutiques pour femmes du quartier, ou à la braderie du dernier étage des grands magasins : une tenue ni négligée, ni voyante, ni luxueuse, ni trop usée. De pied en cap, rien sur elle ne choque le regard des plus jeunes. Elle ne fait pas de tapage, le visage rougi par l’alcool, comme ceux qui se pavanent dans leur veste de randonnée, harnachés de différents équipements sportifs. Énième figurante qui s’intègre naturellement dans n’importe quelle scène, elle ressemble à ces retraitées qui passent seules leurs vieux jours, habituées à la diligence et à l’économie, sans montrer aucun de ces signes de la fatigue physique qui les accable alors qu’elles gardent leurs petits-enfants au crépuscule de leur vie. Écouteurs sur les oreilles, les gens gardent leurs yeux fixés sur l’écran de leur téléphone portable. Ramassés dans la foule, ils oublient aussitôt qu’ils ont vu la vieille dame qui passe entre eux. Ils la chassent de leur esprit comme un déchet non recyclable, à moins qu’ils n’aient même pas pris conscience de sa présence.

Lorsqu’un vieil homme, la canne à la main, se lève à la station suivante en se râclant la gorge avec force, comme pour cracher ses glaires et tous ses viscères avec, elle s’assoit sur le siège libéré. Elle baisse le bord de son chapeau et sort de son sac une bible de poche à reliure en cuir synthétique avec fermeture Éclair. Une personne âgée qui déchiffre à la loupe le texte biblique posé sur ses genoux, ce n’est pas une scène insolite ni nouvelle dans le métro. Les gens s’en fichent en fait, sauf quand la personne leur inflige sa lecture à voix haute, leur promettant avec véhémence le paradis ou l’enfer, c’est selon, allant jusqu’à les agripper par le bras. Il n’est pas rare en effet de rencontrer ces vieilles personnes qui se tournent vers Dieu lorsque les décès se succèdent de plus en plus rapidement autour d’elles. Alors, elles se plongent dans la lecture de la Bible ou des textes bouddhiques. Si l’une d’elles lisait un livre de Confucius ou de Mencius, cela impressionnerait davantage les autres passagers, comme une marque d’éducation et de goût. S’il s’agissait d’un titre de Platon, Hegel, Kant ou Spinoza, ou encore Le Capital, comme on le verrait sur le dos de l’ouvrage, l’admiration réchaufferait les regards. À moins que chez certains, ce soit plutôt l’ombre du doute quant à ses capacités de compréhension !

Pour notre vieille à nous, dont l’allure ne suscite aucune attention particulière puisqu’elle correspond à l’idée communément répandue qu’on se fait d’une vieille dame comme il faut, même si cette idée n’a rien à voir avec la réalité, elle déchiffre à la loupe et courbe la nuque, sa tête penchée vers ses genoux. Soudain, son regard s’élève au-dessus de ses lunettes pour se fixer sur la rangée d’en face.

Il y a là un homme, de dos. Ses cheveux sont grisonnants – sans doute a-t-il laissé passer le bon moment pour les teindre ; il doit avoir entre cinquante et soixante ans. Sa tête dodeline doucement. Peut-être somnole-t-il ? Il porte une veste de cuir marron foncé, un pantalon de costume. Une sacoche est accrochée à son poignet, le genre de sacoche pour agent de recouvrement, toute gonflée de dossiers et de billets. Le regard est attiré par l’état de ses chaussures noires Ferragamo, avachies et tout éraflées. Le corps de l’homme suit le balancement du métro, et il se retient à la poignée près de lui. La vieille femme ne le quitte pas des yeux.

Soudain il tressaille et se redresse. Sans doute honteux de s’être laissé aller au sommeil, de son index pointé il pique le front de la jeune femme assise en face de lui, qui le regarde, surprise. Avec une grimace, elle détourne son regard vers l’écran de son téléphone, mais l’homme la pique de nouveau, encore et encore, de plus en plus fort. Si on suppose qu’ils sont père et fille, la réaction de la jeune femme le dément, qui proteste vivement : Hé vous ! Qu’est-ce qui vous prend ? L’homme contre-attaque : Hé… vous ? Dis donc, merdeuse, qu’est-ce que tu as à me regarder dans les yeux, tu oses tenir tête à un ancien ? T’es contente de toi, là ? Et maintenant, tu fais semblant de ne pas me voir et de regarder ton putain de portable !

Euh… Grand-Père… je suis enceinte, dit-elle à voix basse.

À ces mots, la vieille femme qui lisait sa bible et les gens autour d’elle jettent automatiquement un coup d’œil sur le ventre de la jeune femme, mais il est caché sous une ample blouse baby doll, et ils ne peuvent rien en déduire ; ils constatent simplement que son visage est marqué et son corps tout enflé. L’homme toussote, mais reprend en haussant le ton : Ces merdeuses, là, elles ne veulent plus se marier, elles ne veulent plus faire d’enfants, elles manquent à tous leurs devoirs, mais dès qu’elles tombent enceintes, elles ont tous les droits ! Il ne se retient plus : Tu crois qu’on ne voit pas la différence entre une femme enceinte et une grosse truie comme toi, qui doit se goinfrer de poulet et de pieds de porc ? Et même si c’est vrai, tu es la seule à être enceinte ? Tu es la seule qui va accoucher ? Hein, dis !

La jeune femme s’écarte deux ou trois fois de ce doigt qui la blesse, mais l’homme ne renonce pas. Elle jette un œil autour d’elle pour quémander de l’aide, mais les types entre deux âges assis autour d’elle essaient de dormir, la tête sur la poitrine. Elle lance sa main cette fois, pour rejeter l’autre, et crie : Pourquoi moi, hein ? Pourquoi moi parmi tous les autres ? C’est parce que je suis une femme, une faible femme d’après vous, c’est ça ? Je vous dis que je suis enceinte !

Le type s’assure d’un coup d’œil que personne ne va intervenir et, fermant son pouce sur son majeur, lui assène cette fois une douloureuse pichenette en proférant : C’est pour que tu arrêtes de dire des conneries, d’accord ? Tu oses mentir ? Tu oses répondre quand une grande personne te réprimande ?

Elle, se cognant légèrement la tête contre la vitre à cause du coup, se met alors à pleurer, mais ce n’est peut-être pas de douleur.

Alors, de l’autre côté de l’allée, une femme d’une cinquantaine d’années se lève d’un siège pourtant réservé aux femmes enceintes et pose sa main sur l’épaule du vieil homme. Grand-Père, dit-elle, asseyez-vous à ma place.

Le vieux, tout en grommelant, va s’asseoir comme s’il y était forcé. Il ferme les yeux et coince sa sacoche sur son ventre, les bras croisés par-dessus. La femme s’approche de la plus jeune, dont le visage est crispé par l’humiliation. Elle lui tapote l’épaule pour la réconforter : Mademoiselle… ah non, pardon, vous allez être maman… Ne pleurez pas… Si vous pleurez pour si peu, qu’en sera-t-il plus tard ? Alors, vous serez vraiment mère…

Et en baissant la voix, elle ajoute :

Tous les vieillards ne sont pas comme celui-là, n’en faites pas une affaire. Lui, il doit faire son vieux quand ça l’arrange, hein…

À cet instant retentit l’annonce pour le prochain arrêt, et le train ralentit. La jeune femme agrippe son sac, se lève et vocifère : Oui, mais c’est sur celui-là que je suis tombée aujourd’hui ! Qu’est-ce que j’en ai à faire que tous ne soient pas comme lui ?

Elle descend sans qu’on sache si c’est son arrêt ou si elle ne veut que se sortir de là, alors que le vieil homme à la sacoche fait la sourde oreille en gardant les yeux clos, même s’il n’est sûrement pas prêt à se rendormir. Les portes du wagon se referment, et la femme de cinquante ans se rassoit après un temps d’hésitation sur le siège libéré. Les gens observent du coin de l’œil le vieux type aux yeux fermés, puis ils oublient aussitôt l’incident. La vieille femme baisse de nouveau son regard sur la bible posée sur ses genoux. Comme rien d’elle ne doit être remarquable, ni ses atours ni son attitude, elle ne se sent pas coupable de ne pas être intervenue. Même si l’autre ne s’était pas interposée, elle-même n’aurait pas bronché, indifférente à l’embarras et aux larmes de la femme enceinte.

Cinq stations plus loin, après que le nom de l’arrêt et ceux des correspondances ont été annoncés, l’homme ouvre les yeux et se lève. La vieille femme ferme sa bible, la met dans son sac, glisse la loupe dans sa manche et se lève aussi. Elle avance derrière le bonhomme. Il est devant les portes. Elle ne se colle pas contre lui, mais personne ne peut s’insérer entre eux deux.

Le train s’arrête, les portes s’ouvrent, émettant le chuintement d’une soupape de cocotte-minute qu’on soulève d’un coup. L’ouverture est décalée par rapport aux portes palières sur le quai, et les gens se bousculent pour descendre, comme toujours dans les stations à correspondance. Dans le même temps, un essaim de femmes d’âge moyen, les mains encombrées de multiples sacs, s’engouffre en crabe, se frayant un chemin pour atteindre une éventuelle place libre. Les flux de la foule s’entremêlent. À cet instant, avec un haut-le-corps, l’homme agrippe sa poitrine de sa main avec la sacoche accrochée au poignet, et se fige. Ceux qui montent et qui descendent le bousculent, gênés dans leur précipitation. Heurté de part et d’autre, il finit par être expulsé sur le quai.

Les passagers râlent : Dites donc, ôtez-vous de là ! Chacun essaie d’éviter l’homme, qui entrave le passage, tout en le heurtant par mégarde à l’épaule ou dans le dos. Un jeune qui se précipite pour attraper sa correspondance se tourne de côté pour le contourner, mais le gaillard porte à l’épaule un grand et long sac de sport : le coin du sac tape un grand coup sur la tête de l’autre. Oh, pardon ! s’excuse-t-il. Mais alors qu’il se retourne, l’homme est déjà tombé à plat ventre, toujours en serrant sa sacoche. Le jeune homme blêmit et regarde tout autour de lui comme pour dire : J’y suis pour rien ! Mais la plupart des passants ne font que jeter un coup d’œil soucieux ; quelques-uns s’arrêtent, à distance, pour observer la suite, d’un air accusateur. Sans doute attendent-ils que le jeune prenne ses responsabilités en assumant sa maladresse. Le garçon s’accroupit, maudissant sa malchance, et secoue le vieil homme en demandant pour la forme : Monsieur, vous n’avez rien ?

Il réalise alors que la situation est grave. Un employé de gare et un volontaire du service national arrivent en courant et retournent l’homme à terre : les pupilles dilatées dans son visage bleui semblent deux voies d’un même tunnel, enténébrées, insondables. Comme ils ont retourné le corps, ils ne voient pas tout de suite l’entaille nette laissée par le couteau dans le cuir, au dos de la veste.

Enfermée dans la dernière cabine tout au bout des toilettes, la femme déroule un grand ruban de papier toilette. Elle le froisse en boule pour essuyer le reste du poison sur la lame du poignard, longue de deux phalanges, et jette le papier souillé dans la cuvette avant de tirer la chasse d’eau. Elle finira de le nettoyer chez elle, avec des gants en latex. C’est un genre de cyanure qui paralyse les nerfs quelques secondes après qu’il a pénétré dans le sang, elle doit donc procéder avec précaution, surtout que ses mains tremblent depuis quelque temps, elle doit être équipée et prudente. Quand elle fait glisser le poignard dans le manche de sa loupe, la lumière des toilettes fait vivement miroiter le reflet de la lame dans la lentille grossissante. Avant que celles qui se lavent les mains ou qui parlent au téléphone devant sa porte ne le remarquent, elle met la loupe dans son sac et le referme.

Elle sort des toilettes et tourne vers la sortie du métro, manquant de percuter un groupe d’hommes qu’elle évite de justesse, se retenant de tomber. Deux ou trois secouristes descendent l’escalier en sautant quatre ou cinq marches à la fois et franchissent la barrière d’un bond, comme s’ils volaient. À leur passage, un courant d’air soulève le col de son manteau de lin.

Quand tu tournes au coin de la rue après le travail, dans un endroit grouillant de monde…

Je t’ai dit de ralentir ou de contourner l’angle en te tenant à distance du mur au lieu de te coller contre. Qu’est-ce que tu vas faire si tu heurtes une personne qui arrive de face et que tu laisses tomber ce que tu as dans les mains ? Tu vas dire : Voici les preuves. Prenez tout ?

En se rappelant l’expression sur le visage de la personne qui parlait ainsi, elle dessine dans sa tête le trajet le plus compliqué possible pour rentrer. Je sors du métro, je longe les immeubles jusqu’à l’arrêt de bus. Je grimpe dans le premier qui passe et je descends à l’arrêt d’une autre ligne de métro, très éloigné, exprès pour faire un grand détour. Je marcherai ensuite longtemps, aussi longtemps que mes pieds me porteront, parmi les rues qui s’entrecroisent sans cesse comme les lignes de la main.

Elle continue vers la sortie d’un pas tranquille. Elle avance, elle sort, et l’obscurité splendide s’étend au-dessus d’elle.

1. En Corée du Sud, certaines personnes âgées démunies gagnent leur vie en récupérant des déchets recyclables pour les vendre.

(Sauf mention contraire, toutes les notes sont des traductrices.)

Aux premiers rayons de soleil, sur le point de sortir, Jogak, en survêtement gris, fait une caresse à Muyong ; ses allées et venues ont réveillé le chien, qui s’est approché d’elle en remuant la queue. Jogak réalise qu’hier, à la nuit tombée, après avoir consciencieusement été jusqu’au bout de sa mission, elle était tellement épuisée qu’elle n’a pas nettoyé ni rempli les deux gamelles de l’animal, pour l’eau et les croquettes.

— Avec l’âge, on oublie. Toi aussi, tu verras.

Dans l’appartement, l’air est sec, et l’eau de la gamelle s’est évaporée ; les croquettes aussi sont toutes déshydratées, toutes dures. Jogak jette ce qu’il en reste et met les récipients dans l’évier pour les laver. Soudain, elle se tourne vers le chien :

— En réalité, en âge de chien, tu es sûrement aussi vieux que moi.

Elle se souvient que, lors de la dernière visite à la clinique, le vétérinaire lui a dit que le chien avait environ douze ans, mais quand était-ce ? Pour quelle raison étaient-ils là ? Ça, elle ne sait plus. Tous ces détails se sont évaporés de sa tête comme l’eau de pluie sur la terre. Et puis, où avait-elle trouvé ce chien ? Quand ? Est-ce qu’il pleuvait et que cette bête, manifestement déprimée, lui avait lancé un regard suppliant depuis le carton où elle était couchée, là, sous la pluie ? Peut-être encore qu’après avoir achevé l’une de ses missions de « Prévention Contre l’Épidémie », accomplie mécaniquement par la force de l’habitude, lorsque son regard avait croisé celui d’une créature bien vivante, une impulsion, une lubie, lui avaient chatouillé l’amygdale : elle aurait des ennuis si elle ne ramassait pas ce chien ! Mais sa mémoire lui joue des tours, elle ne se souvient pas de ce pressentiment. Une chose est certaine, elle n’aurait pas adopté un chiot de son plein gré, dans une clinique vétérinaire ou sur Internet. D’ailleurs, elle garde l’impression vivace d’avoir fait une bêtise en ramenant chez elle un être vivant. C’est sans doute pour ça qu’elle l’a appelé Muyong, « Inutile ».

— Tu viens avec moi ?

Elle ne s’attend pas à une réponse. Cela fait un bout de temps déjà que Muyong vit au rythme de sa respiration ralentie, dans une langueur somnolente, au lieu de l’accompagner pour sa séance d’exercice matinal.

Elle le laisse derrière elle et ferme la porte métallique. Elle marche jusqu’à la première rue, et dans son esprit, tout se brouille. Est-ce qu’elle a rempli les gamelles après les avoir nettoyées ? Est-ce qu’elle les a rangées dans le réfrigérateur au lieu de les déposer par terre, à leur place ? De toute façon, elle est un peu loin pour retourner vérifier. Est-ce qu’elle n’a pas oublié de débrancher le fer à repasser, d’éteindre le brûleur de la gazinière ? Est-ce qu’elle n’a pas laissé l’eau couler dans la baignoire ? Il faudrait qu’elle rebrousse chemin… Jusqu’alors, quand l’angoisse la gagnait ainsi, elle cédait toujours à cette impulsion, mais aucun désastre n’avait jamais eu lieu, car elle éteint toujours de manière compulsive chaque appareil. De fait, elle se sent désolée pour le chien, mais après tout, elle ne s’absente que pour une heure ou deux, ce n’est pas comme lorsqu’elle doit partir plusieurs jours pour une opération de PCE. Muyong mangera plus tard, c’est tout.

Il n’y a qu’un seul endroit où elle peut aller désormais, c’est le parc aménagé dans la forêt voisine. Avec le temps, la sphère de ses activités sportives s’est restreinte, et le jogging est à peu près la seule chose qu’elle peut faire ces jours-ci. Elle court jusqu’à la source ; sur le chemin se trouvent quelques agrès destinés à un usage commun, barres fixes, steppers et autres vélos elliptiques, qui permettent tout juste de se maintenir en forme. Elle ne sait plus à quand remonte sa dernière utilisation du banc de développé couché ou du butterfly.

Bien sûr, si elle voulait, elle pourrait prendre un abonnement de trois mois dans une salle à n’importe quel moment, à n’importe quel prix. Ses os, ses muscles, sont encore assez solides pour manœuvrer le genre d’appareils qu’on y trouve. D’ailleurs, dans toutes les salles de sport, on voit des vieux qui transpirent sur les machines. Mais selon le quartier et le milieu social qui y est représenté, l’atmosphère est différente. Dans son propre quartier, il y a deux clubs dans un rayon d’un kilomètre, mais les appareils sont anciens, peu variés et destinés aussi bien aux femmes qu’aux hommes. Ceux dont elle a besoin sont monopolisés par les hommes, elle ne peut jamais y accéder. Et puis ces clubs ressemblent davantage à des cercles de quartier qu’à des salles de sport.

Elle pourrait aussi trouver un club de gym pour seniors dans un ensemble mixte de logements et de commerces en descendant vers Gangnam, mais à moins que le ramollissement de son corps ne devienne un problème qui lui empoisonne la vie, elle n’a pas envie d’y aller. Une fois, alors qu’elle était entrée dans un de ces clubs, le réceptionniste lui a demandé tout naturellement son numéro d’appartement et celui du bâtiment, comme si elle habitait forcément le complexe résidentiel, ce qui l’a vexée. Et quand le type a compris qu’elle n’habitait pas dans le coin, il est resté muet un instant, avant de reprendre sur un ton qu’il voulait amène, pour la flatter : Ah, d’accord ! Mais comment avez-vous découvert notre club, chère Mère2 ? Il cherchait peut-être à savoir si elle avait eu cette adresse par un ami ou en faisant une recherche en ligne, mais elle l’avait pris comme un rejet : elle n’avait rien à faire là. Il allait sans doute enchaîner en récitant le programme des entraînements de renforcement musculaire pour personnes âgées, tout en l’assurant qu’elle avait frappé à la bonne porte, qu’elle ne trouverait pas mieux ailleurs, etc., mais Jogak s’était détournée en disant : Je ne suis pas votre mère.

La vraie raison pour laquelle elle ne fréquente plus les clubs de gym, c’est parce qu’elle attirait trop l’attention. Souvent, l’un des coachs s’approchait pour s’étonner de ses muscles ronds et saillants lorsqu’elle soulevait des haltères, allongée sur le banc. Comment, disait-il, madame, vous avez vraiment soixante-cinq ans ? J’ai déjà vu quelques grands-pères bien musclés, mais c’est plus difficile de se maintenir en forme pour une femme qui ne fait qu’entretenir sa maison… Ou bien encore : Savez-vous qu’il y a des personnes de votre âge qui détestent faire du sport ? « À quoi ça sert quand on est vieux ? » disent-ils. L’abonnement n’est pas si cher ici, mais ils hésitent à dépenser l’argent qu’ils préfèrent utiliser pour offrir des pâtisseries à leurs petits-enfants. Et sinon, insistait l’entraîneur, que faites-vous comme exercices d’habitude ?

Il arrivait aussi que d’autres femmes qui s’entraînaient se rassemblent autour d’elle pour parler de leurs belles-mères du même âge que Jogak, mais qui n’avaient aucune activité physique ou bien qui partaient tout équipées pour randonner avec l’amicale des anciens et qui passaient la journée à boire, chanter et danser, ou à jouer aux cartes plutôt que de marcher. Toutes ces femmes lui faisaient des cajoleries pleines d’hypocrisie en l’invitant, un jour prochain, à prendre un thé, pourquoi pas ? Alors qu’elle fréquentait la salle depuis une semaine, une jeune femme qui courait sur le tapis de course voisin du sien lui avait tendu sa carte de visite. Elle était réalisatrice d’une émission de télévision diffusée en fin d’après-midi, consacrée à des personnalités originales, comme Jogak, modèle de femme sportive et musclée. Jogak en aurait déchiré devant elle sa carte d’abonnement, sur laquelle il restait quand même une vingtaine de séances ! Finalement, elle choisit de ne plus venir et fit changer son numéro de portable pour éviter les relances de l’entraîneur.

Dans ces salles de sport, des réalisateurs d’audiovisuel recrutent de jeunes gens, par ailleurs opérateurs de PCE, qui exhibent leurs muscles et suscitent des réactions collectives enthousiastes ou au contraire réprobatrices. Très doués pour la comédie, ils paradent devant la caméra, sourire commercial aux lèvres, et continuent de remplir leurs obligations professionnelles. Jogak se rappelle cet homme, marié à la PDG d’un site de vente en ligne dont l’entreprise a été présentée l’année précédente dans « Start-up Success », une émission qui passe sur une chaîne câblée. L’homme travaillait donc pour la PCE, mais étant sûrement moins audacieux que d’autres, il évitait de rester plus de quelques secondes devant la caméra. Il ne regardait jamais l’objectif en face et ne souriait pas. Ses déplacements incessants, conscients ou pas, laissaient deviner ses réticences, mais comme il ne pouvait pas se soustraire à l’obligation de solidarité familiale envers l’affaire de son épouse, il prenait quand même la pose en levant le pouce quand il présentait un produit bien à plat sur son autre main. Le site proposait la préparation et la livraison quotidiennes de repas pour bébés, à base d’ingrédients frais travaillés par des mains pleines d’amour, « de vraies mains de maman ». Avec ces mêmes mains qui exécutaient ses missions de PCE, l’homme, plus pathétique que cynique, hachait la viande, écrasait le tofu, découpait les carottes et faisait cuire les citrouilles. Bah, avait pensé Jogak, magnanime, après tout, hacher, découper, quoi que ce soit, c’était toujours le même travail. À l’écran, le type apparaissait plutôt dévoué, à moins que son soutien envers son épouse ne le cataloguât parmi les profiteurs, mais hors antenne, il changeait du tout au tout. Il possédait ce génie de la transformation qui nécessite de subtiles capacités d’adaptation plutôt qu’une arrogante confiance en soi. En effet, il ne devait y avoir aucune connexion imaginable entre ses différents réseaux d’activité, y compris sur Internet.

En parlant de réseaux, Jogak ne connaît rien à l’informatique et elle n’utilise guère que la messagerie, ou recherche parfois des articles de presse. À son âge, ces nouvelles technologies la dépassent, elle n’a pas besoin de travail supplémentaire. Pourtant Jogak a entendu dire que cet homme avait arrêté définitivement son activité dans la PCE au début de l’année. Ce n’est certainement pas à cause de son apparition dans l’émission, qui n’avait pas duré plus de deux minutes. Jogak imagine qu’il a fini par échouer à dissocier efficacement ses activités. Travaille-t-il toujours avec sa femme à la préparation d’aliments pour bébés aujourd’hui ? S’occupe-t-il de cuisiner avec amour des repas quotidiens équilibrés, en acceptant sa tâche comme un fil particulier dans le tissage de l’unité familiale ?

Le jour pointe. Autour de Jogak, les ombres se précisent. Quand la foule de vieillards défile en continu, elle ne peut plus profiter de sa solitude pour s’accrocher à l’appareil de musculation. Alors, elle quitte la source.

Dès qu’elle arrive chez elle, elle vérifie les gamelles ; elles sont à leur place par terre, remplies d’eau et de croquettes. Le creux au centre des croquettes prouve que Muyong a bien pris son petit déjeuner. Le chien lâche la poupée de chiffon qu’il mordillait et s’approche d’elle. Il saute, une fois, et dès qu’il entre en contact avec la main de sa maîtresse et ressent sa chaleur, il se retire pour se concentrer de nouveau sur l’exploration de son jouet. Ce n’est pas qu’il n’a pas d’affection pour elle, mais il a étééduqué ainsi. Il sait ce qu’elle préfère, à quel point elle est peu familière du contact physique et ne supporte pas de devoir s’y contraindre. La présence de Muyong n’est qu’une sorte de jalon qui évite à Jogak de s’égarer et lui rappelle de rentrer chez elle après une opération. Muyong garde la distance qui convient, il est la meilleure balise de sa survie.

Quand Jogak fait tinter la sonnette de la réception à l’agence, Haeu sort de la salle informatique pour l’accueillir, tout en étouffant des bâillements, les yeux encore lourds de sommeil. Comme il se présente rarement d’autres opérateurs à cette heure-ci, elle a les cheveux tout ébouriffés et les vêtements froissés.

— Et si c’était un client ? Soigne ta tenue.

— Un client, il téléphone avant de venir. On n’a même pas d’enseigne.

— Tu as encore dormi dans la salle informatique ?

— J’ai assisté quelqu’un toute la nuit. D’ailleurs, il faudrait retapisser le canapé. Avec de la peau de buffle, quelque chose de ce genre. Je vais finir par me casser le dos sur ce truc mangé aux vers.

— Si c’est toi qui payes, personne ne t’en empêchera.

Jogak remet à Haeu une liasse de dossiers concernant la mission terminée.

— La commande de monsieur Kim est bouclée. Débrouille-toi pour le compte rendu.

— Tu as vérifié la mort ?

Haeu parle sur un ton anodin, mais Jogak commence à en avoir assez de cette question qui revient souvent ces jours-ci.

— Je sais bien que tu me le demandes pour la forme, mais si tu n’as rien vu dans le journal, renseigne-toi auprès de nos contacts dans la police.

— Désolée, mais en ce moment, ils sont en plein scandale là-bas. Une affaire de corruption de député…

— Et alors ? Ça arrive tous les jours, ce n’est pas mon problème. Mais je n’aime pas ces sous-entendus, on dirait que vous ne me faites pas confiance parce que je suis vieille.

— Mais non ! Marraine, je sais bien que tu es précise comme ta lame, je te connais depuis que j’ai débuté ici il y a dix ans, mais…

— Quoi, mais ?

— C’est le directeur… Il m’a demandé de suivre la procédure du début à la fin désormais.

Ce qui revient au même. Jogak peut quand même deviner à travers la réponse évasive de sa collègue l’intention du directeur Sohn. Quelques jours plus tôt, Jogak a eu soixante-cinq ans. N’importe quel employé de cet âge est écarté du terrain et se voit confier de simples tâches sans grande importance tout en conservant une place au bureau, poussé sans détour vers la retraite. Le travail d’un opérateur nécessite de la présence d’esprit, des réflexes et une bonne condition physique, mais ces capacités-là diminuent avec l’âge, et le directeur s’inquiète, car Jogak risque sa vie. Elle l’imagine à l’affût de n’importe quelle occasion, un geste plus lent, une erreur même minime, qui lui permettrait de la renvoyer immédiatement, puisqu’elle serait devenue un poids pour l’agence.

Puisqu’on en est là, il est inutile pour Jogak de dire : « Dis donc, directeur Sohn, je faisais déjà ce travail quand ton père était chef d’équipe et qu’il n’avait pas beaucoup de poil au menton, j’ai changé tes couches aussi, tu sais ? » Elle ne veut pas utiliser son âge pour s’imposer, l’image de l’entreprise en serait affectée, comme s’il s’agissait d’une petite boîte familiale, gérée « à la papa ». De celles qui ne se décident pas à renvoyer un vieillard qui pue le rance sous prétexte que c’est le cours normal de la vie. Jogak se vexerait qu’on l’assimile à ce genre de parasite. Sohn pouvait bien continuer à l’appeler respectueusement « Marraine », par égard envers son statut de membre fondateur de l’agence, dès qu’il donnerait le moindre indice de son intention de renvoyer ce vieux débris qui s’incrustait, Jogak s’en irait.

À sa demande, l’agence ne lui verse qu’une partie de son salaire, une somme mensuelle modeste, mais depuis toutes ces années qu’elle épargne ses honoraires, elle doit avoir amassé une petite fortune, si toutefois l’argent n’a pas été détourné. Compte tenu de l’augmentation du prix de l’immobilier, ce ne sera peut-être pas suffisant pour acquérir un immeuble et vivre de l’argent des locations, mais elle pourrait ouvrir un petit restaurant de poulet frit, qui servirait de la bière, dans un quartier résidentiel. À moins qu’elle ne se lance dans une expansion déraisonnable, qu’un autre plus malin qu’elle ne réussisse à la dépouiller ou encore que la gentrification des quartiers ne l’oblige finalement à fermer son affaire, elle devrait pouvoir assurer ses vieux jours. Elle n’a pas non plus de fils indigne qui risquerait de faire irruption chez elle pour la spolier, pas de famille à prendre en charge. Elle pourra vivre tranquille avec Muyong vieillissant pour seule compagnie. Et même si elle n’est pas assez sociable pour prêter une oreille complaisante et répondre du tac au tac aux plaisanteries de ses clients, même si elle n’a pas appris à réconforter les hommes ivres, ça ne l’inquiète guère : après tout, vendre de la bière n’implique pas de devenir compagnon de beuverie.

Après cinquante ans, quels que soient le métier ou les responsabilités, même si l’on est un cadre influent dans une grosse entreprise de logistique, on est toujours poussé à prendre sa retraite. C’est alors qu’on ouvre un restaurant, à proximité de l’entreprise. Les gens considèrent ça comme un nouveau chapitre qui s’ouvre. On passe sa vie à essayer de se réaliser, mais qu’on y parvienne ou pas, c’est vraiment une chance de pouvoir assurer son existence après la retraite en investissant dans l’immobilier ou en gérant un commerce. Ces temps-ci, à cause de la récession, les jeunes de vingt, trente ou quarante ans même peinent à assurer leur quotidien, sans parler de leurs vieux jours. Et puis, n’importe qui ne peut pas s’acclimater n’importe où non plus. C’est une belle réussite pour Jogak de pouvoir profiter du fruit de son travail comme elle l’entend pour ses dernières années, malgré la crise. Elle ne fait pas partie de ceux qui dépendent de l’humeur de leurs enfants pour recevoir un peu d’argent de poche et ne sera pas obligée d’attendre la mort dans un réduit minable.

Même si plusieurs solutions s’offrent à elle, et qu’elle pourrait se détendre et se laisser aller dans un fauteuil, elle n’en démord pas : pour l’instant, elle préfère rester sur le terrain. Elle n’est pas angoissée ou accablée à l’idée de voir tomber ce greffon que constitue son existence depuis toujours reliée au terrain justement, mais dans ce métier, il est rare de toute façon de profiter de ses vieux jours. La retraite, pour un opérateur qui a eu une longue carrière, se résume souvent à la mort sur ce même terrain. C’est vrai, certains trouvent un travail dans un restaurant ou une blanchisserie, d’autres entrent au temple. Mais le métier d’opérateur est particulier, et ce genre de reconversion est difficile. On ne peut pas parler d’obsession maladive ni même de dépendance réelle, mais malgré tout, il y a bien une analogie avec la consommation de drogue ou l’attrait du jeu : on est forcé de continuer sans pouvoir en finir. Il est très difficile d’imaginer quelqu’un qui a passé quarante-cinq ans de sa vie à mettre un terme à celle des autres se reconvertir dans un restaurant de poulet frit pour les nourrir ou dans une teinturerie pour prendre soin de leur garde-robe, c’est aussi improbable qu’une vieille louve qui attendrait des petits. En fait, se dit Jogak, prendre sa retraite bon gré mal gré, se reposer, trouver un passe-temps plutôt que de trouver la mort en pleine action, tout ça nécessite pour un opérateur de PCE d’avoir fait une croix sur son passé, une sorte d’auto-effacement.

Qu’importe si sa vie est abrégée de dix ans ou bien qu’elle en annule elle-même quarante-cinq en prenant sa retraite ? La vie s’écrit et s’efface comme la craie sur le tableau noir. Il lui arrive de penser que si, à partir de maintenant, elle ne se gêne plus, même si elle n’imagine pas faire ses propres choix, qu’elle meure sur le terrain ou qu’elle finisse ses jours loin d’ici, quitter ce monde en temps opportun suffira à la combler. Pourtant, quand elle se dirige vers le bureau du patron d’un pas plein d’assurance, une fois devant lui, elle reste étrangement muette et s’en retourne comme elle est venue.

Ce métier n’a rien d’attirant, je ne pense pas. Je ne me donnerai pas comme excuse qu’il faut bien que quelqu’un s’en occupe. Faire en sorte que la justice s’exerce pour chacun, tu parles, ça me fait bien marrer ! Mais si l’argent que je gagne en supprimant tous ces nuisibles me permet de continuer à vivre quand je ne vaudrai pas mieux moi non plus qu’un rat ou qu’un insecte, bah, pourquoi pas ? Ce ne sera pas si mal.

Autrefois, Jogak imaginait une vie où la personne qui parlait ainsi prendrait ses repas avec elle, leurs cheveux à tous deux blanchissant peu à peu comme un paysage se recouvre de neige. Mais même ce désir simple, elle n’avait pas osé l’exprimer, de peur que l’autre ne lui rît au nez. C’était un rêve sans espoir.

— Je suis là.

À ce moment-là, la voix de Tuu, « El Toro », qui entre par la porte de derrière, la tire de ses réflexions.

— Ah, mais c’est notre Mémé !

Jogak a su qu’il arrivait avant même que la porte ne s’ouvre ; son parfum aux notes de fougère l’a précédé, lui chatouillant désagréablement le nez. Mieux vaut ne pas avoir à faire à ce genre d’individus en général, et Jogak, qui vient de signer le dossier que lui tendait Haeu, fourre dans son sac la grosse enveloppe pleine des informations nécessaires à la prochaine opération et se détourne pour s’en aller. Mais El Toro la retient par le bras :

— Tu vas où, Mémé ? Ça fait un bail. Reste encore un peu.

De l’autre main, il fourrage dans sa tignasse ébouriffée. El Toro a la trentaine, il est un peu plus jeune que Haeu. Il parle toujours à Jogak avec cette familiarité grossière, pour la provoquer. C’est un des opérateurs de la PCE auquel le directeur Sohn tient beaucoup ; ce dernier estime qu’El Toro identifie bien les besoins du client.

 Un opérateur de PCE qui se parfume, il est complètement fou, s’était dit Jogak, mais elle n’avait pas relevé lorsqu’il avait expliqué qu’il s’agissait de son odeur naturelle et qu’il était même contraint d’utiliser un déodorant pour la neutraliser avant le travail. Elle sait que tous ces jeunes très compétents sont des fanfarons, susceptibles de laisser volontairement une trace, même olfactive, sur leur terrain de jeu, comme un chien qui marque son territoire, et toutes ces fadaises ne sont pour elles que remugles inutiles.

À première vue, El Toro, avec son pseudo de pacotille, évoque l’un de ces ivrognes sur le point de vendre leurs organes après que toutes leurs possessions ont été saisies pour éponger leurs dettes. Il affiche une mine innocente tout en ayant l’attitude d’un type prêt à faire les quatre cents coups, mais en réalité, quand on y regarde de plus près, il a un visage aux traits réguliers, il ne boit pas, ne fume pas non plus, pour ne pas altérer ses capacités physiques, dit-il. Il porte même des costumes de marque parce qu’il côtoie des personnages importants. Il va sans dire qu’il est rapide, précis et minutieux, et de surcroît il est à l’écoute du client. Si certains opérateurs se contentent d’accomplir leur mission de PCE d’une façon ou d’une autre, El Toro satisfait le client dans ses moindres désirs. Si celui-ci n’a pas d’exigence particulière, deux jours suffisent à repérer une cible et à l’éliminer lorsqu’elle réside en Corée. Mais si la commande spécifie que la cible doit sentir la peur monter en elle et l’imbiber peu à peu comme un coin de serviette dans un bol d’eau ; si l’angoisse doit l’envahir, la submerger, à tel point qu’elle l’évacue par tous les trous ; si la cible doit comprendre que son exécution est inévitable et que les modalités en seront inéluctablement horribles, terrifiantes – certaines commandes sont toutefois un peu laborieuses, comme expédier vingt-huit phalanges de doigts coupées l’une après l’autre ou briser méthodiquement les articulations, et traduisent un déséquilibre mental du client plutôt qu’une rancune profonde –, El Toro se donne alors trois mois pour mettre en place les éléments, préparer le décor et titiller la cible avant d’agir.

Lorsque la cible commence à avoir des doutes, à constater de petits changements inattendus autour d’elle et qu’ensuite, la peur ne fait que croître et que l’effroi finit par l’oppresser, elle réalise que toute sa vie est bouleversée. Quand El Toro se présente devant elle à visage découvert, la cible sent son esprit vaciller jusqu’aux limites de la démence. Là, il faut absolument l’empêcher de basculer, car d’après El Toro, éliminer un fou relève de l’acte de charité, et cela déplaît forcément au client. Pour l’éviter, il serre et desserre les vis sur son œuvre, calculant méticuleusement jusqu’où il peut tester l’intégrité mentale de l’autre. Quand il atteint le point limite, dans la mesure où les conditions le permettent – encore qu’il modifie lui-même souvent ces conditions à son gré –, il entreprend petit à petit l’exécution de son opération de PCE, avec une terrible cruauté. D’après Sohn, même s’il s’amuse bien, il ne sourit pas, son visage ne montre aucune satisfaction, aucune excitation, aucun signe d’une folie d’artiste. Il agit avec le sang-froid d’un chirurgien, dans son costume impeccable de cadre supérieur prêt pour une réunion.

Cependant, parmi toutes ces options excentriques, il y en a une qu’El Toro refuse : c’est de communiquer l’enregistrement vidéo de la scène. En principe, l’agence ne permet pas au client de regarder ces images atroces et d’accéder ainsi à de potentielles preuves, mais pour El Toro, le problème n’est pas là ; que le bon sens empêche de divulguer ce genre de détails confidentiels ne l’effleure même pas. En revanche, c’est pour lui une question de fierté : il interprète cette demande comme une mise en doute de son efficacité.

S’il représentait le prototype du type génial, avec sa nature imprévisible et sa gestuelle théâtrale déconcertante, tout cela se verrait, mais le directeur Sohn reconnaît que même s’il fait parfois quelques caprices, El Toro est généralement accommodant et perfectionniste.