Le Bâtard de Ravaillac - Édouard Montagne - E-Book

Le Bâtard de Ravaillac E-Book

Édouard Montagne

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"Le Bâtard de Ravaillac", de Édouard Montagne. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Édouard Montagne

Le Bâtard de Ravaillac

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306199

Table des matières

LE BATARD DE RAVAILLAC
I COMMENT LE ROI HENRI IV FUT ASSASSINÉ
II LES AMOURS SACRILÉGES
III DEUX RENCONTRES NOCTURNES
IV UNE PAIRE D’AMIS
V L’HOROSCOPE
VI LE DOCTEUR RUGGIERI
VII PASQUIN ET MARFORIO
VII LE TENTATEUR
IX LA TRAHISON
X LE RENÉGAT
XI LES BANDOULIERS DU CAPITAINE CARREFOUR
XII PLUS COUPABLE QUE CAÏN.
XIII LE SERMENT D’ANGEL
DEUXIÈME PARTIE L’IDIOT DES CARRIÈRES
I LE CAPITAINE ANGELO SPADA
II CE QUI DEVINT LES CATACOMBES.
III UN MYSTÈRE HISTORIQUE
IV PRÉCIEUX ET RAFFINÉS D’HONNEUR
V ROI DES LARRONS ET LE GÉNÉRAL DES BANDOULIERS
VI LE DÉLÉGUÉ DU COMTE DE SOISSONS
VII LE DÉMON DU TALION
VIII LE REVENANT
TROISIÈME PARTIE LA FAVORITE
I LES DÉCOUVERTES DE PETIT-JACQUES.
II UN CŒUR DE JEUNE FILLE
III UN DRAME RÉTROSPECTIF
IV UN ÉTRANGE COUPLE.
V UN HÉRITIER DE DON JUAN
VI LA POULE AYANT COUVÉ UN AIGLE
VII LE BILLET ANONYME
QUATRIÈME PARTIE LE MENDIANT ET LE ROI
I DANS LES BOIS DE BAGNEUX
II LE PIÉGE ROYAL
III JUDAS PAR AMOUR
IV DEUX VIEUX AMIS
V DUEL A QUATRE
VI A SAC, CARREFOUR!
CINQUIÈME PARTIE AUX HAINES MORTELLES, CHATIMENTS DIVINS
I LE PLUS GRAND PÉRIL DU CARDINAL DE RICHELIEU
II UN VRAI FILS DE ROI
III LA COURONNE D’ÉPINES
IV TROIS AMOURS AUX PRISES
V TOUS AU RENDEZ-VOUS
VI UNE MÈRE AUX ABOIS
VII LA JUSTICE DE BRUTUS EST CONDAMNEE DE DIEU
VIII LA VENGEANCE EST. IMPIE
SIXIÈME PARTIE LES EXPIATIONS
I LE CASTEL ABANDONNÉ
II AUX PIEDS DU ROI
III PERPLEXITÉS
IV L’HOSPITALIÈRE ET LE RENÉGAT
V LE CONFESSEUR DES CONDAMNÉS
VI LES DEUX ROUTES
VII DOUBLE IMMOLATION
VIII ENTRE L’INONDATION ET L’INCENDIE

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS,

LE BATARD DE RAVAILLAC

Table des matières

ICOMMENT LE ROI HENRI IV FUT ASSASSINÉ

Table des matières

Dans la soirée du13mai1610, une lampe de forme lorentine, mystérieusement cachée dans le recoin ’une salle basse du vieux Louvre, éclairait, à la Remrandt, un groupe étrange de trois personnages

C’était d’abord une femme de petite taille, vêtue de soie, à l’espagnole, dont la figure sèche, brune et marquée de petite vérole offrait un mélange de laideur spirituelle et énergique des plus saisissants. Des yeux percés en trous de vrille, scintillants comme des diamants noirs, ajoutaient encore au cachet presque diabolique de cette bizarre physionomie, qui réalisait le phénomène d’être séduisante et répulsive à la fois.

Cette femme causait presque bas, quoique de l’air le plus-animé, avec un grand et beau cavalier au type italien, portant le costume des gardes suisses. Mais certains signes physiques juraient avec son accoutrement militaire. La peau fine de son visage et d’une de ses mains, , sortie de son gant de buffle, appartenait à un courtisan et non à un simple soldat.

Auprès de la lampe, une autre femme s’asseyait, tout habillée de noir comme la première, mais aussi belle que sa compagne l’était peu.

Rappelez-vous la Fornarina, la voluptueuse maîtresse de Raphaël, immortalisée par son divin pinceau, et vous connaîtrez cette splendide créature.

Ajoutons toutefois qu’elle différait, par un trait frappant, de l’inspiratrice ardente du roi des peintres. Une pâleur mate donnait à ses traits quelque chose de l’aspect du marbre blanc. L’immobilité de son attitude la faisait plutôt ressembler à une statue qu’à un être vivant

–Ainsi, disait âprement l’interlocutrice du cavalier déguisé, ainsi ce misérable fou recule encore!… Et l’autre va bientôt partir pour envahir l’Allemagne, car il est assiégé de pressentiments sinistres à Paris!…

–Et son couronnement d’aujourd’hui ne servira à rien, pour notre souveraine adorée, au cas probable où… l’autre s’empare de cette maudite princesse de Condé, dont l’enlèvement de France par son mari est une des causes de la guerre.

–Un double divorce donnera au barbon royal son adolescente Dulcinée!

–On renverra à Florence, dépossédée de la plus noble couronne de la terre, celle qui nous aime assez… pour nous confier à nous seuls, le soin de soutenir ce diadême sur sa tête, si elle le porte jamais comme régente du royaume…

–Ah! demonio! que ne puis-je, sans perdre aux yeux de la postérité Marie de Médicis, poignarder moi-même cet exécrable galantin, qui, malgré ses cheveux gris, prostitue à d’autres une tendresse dont notre reine est digne… au point d’en emplir mon âme, à moi. son esclave.

–Du calme Léonora, interrompit le faux garde suisse très-inquiet. Parlez moins haut, je vous en conjure! si l’on nous entendait, ce serait notre perte à tous deux.

–Et qui pourrait nous entendre. Ne me suis-je pas glissée en cachette, avec ma cousine Paula, dans cette pièce au prestige effrayant, pour attendre votre retour? Qui donc ose, au Louvre, errer la nuit, seulement autour de la salle historique d’où sort ce spectre d’homme rouge, dont l’apparition prédit la mort imminente des rois de France!… Concino! mon mari Concino!… si je pouvais voir se dresser à l’instant le sanglant fantôme.. dussé-je en être foudroyée!

Le cavalier se signa en frissonnant.

La femme assise conservait toujours sa pose d’effigie sépulcrale.

Ici nous pouvons dévoiler complétement l’incognito, déjà à demi déchiré, du trio qui ouvre notre sombre drame.

L’homme, c’était Concino Concini, plus tard maréchal d’Ancre et ministre tout puissant du jeune Louis XIII, qui se débarrassa de ce parvenu étranger à l’aide du coup de pistolet de Vitry.

La femme aux paroles terribles, c’était Léonora Galigaï, mariée à l’aventurier florentin, fille de la nourrice de Marie de Médicis, camériste et favorite de celle-ci, véritable reine occulte quand la veuve d’Henri IV devint régente de France, enfin brûlée– comme sorcière après l’assassinat du maréchal.

La belle personne au maintien taciturne se nommait Paula Dori; elle était la cousine germaine de la Galigaï.

Attachée comme elle au service de chambre de l’héritière du grand-duc de Toscane, quand la princesse épousa le chef de la maison royale des Bourbons, elle avait tout à coup perdu l’expansion juvénile qui la caractérisait à l’époque lugubre de la décapitation du duc de Biron.

En vain l’éloigna-t-on alors de la cour, sans doute pour tâcher de guérir, au pays natal, cette inexplicable mélancolie.

Au bout de trois mois la Dori revînt près de Léonora, mais plus morne, plus accablée, parfois plus égarée que jamais.

Cet état navrant durait depuis bientôt huit années, sans altérer visiblement les charmes de Paula, quoique sa raison passât généralement pour y avoir succombé.

–Pourquoi le père Cotton nous a-t-il désigné ce François Ravaillac comme un fanatique du genre de Jacques Clément, reprit la Galigaï avec rage. Si nous n’avions pas compté entièrement sur le pronostic de ce jésuite, nous eussions probablement trouvé un bras plus capable de ramasser le couteau échappé par fatalité à Jean Châtel et à Barrière!

–Eh! per Bacco! qui sait! répondit Concini. Dix-huit tentatives pareilles n’ont-elles pas échoué?

–Oui, mais je ne les inspirais pas, moi qui possède le mauvais œil. Oh! le lâche bigot qui recule au moment suprême. Et donne-t-il au moins une raison plausible de sa trahison?

–Pour se décider à agir, il attend une vision qui ne vient pas, dit-il. Quand je l’ai prévenu ce soir, à son auberge, de la visite certaine de l’autre à l’Arsenal pour demain, il m’a répondu que l’Ange l’ayant envoyé d’Angoulême devait se rendre palpable et visible la nuit d’avant la grande extermination. En vain j’ai essayé de l’exalter avec le moyen ordinaire, en lui affirmant qu’il s’agit de sauver notre Saint-Père le Pape, menacé dans sa tiare et dans sa vie par le huguenot relaps. Ce grossier mensonge n’a rien produit cette fois sur l’esprit fébrile de l’ignorant catholique. Saint Jacques Clément, m’a-t-il répété, a appris, d’une illustre princesse, où et comment il fallait frapper l’impur Henri III; à moi la voix m’a promis d’incarner son essence céleste pour m’indiquer la place de la blessure mortelle à ouvrir au flanc de son infernal successeur.

–Quel est donc l’âge de cet homme? fit rêveusement Léonora. Quel a été son genre d’existence jusque-là?

–François Ravaillac dépasse la trentaine. Il fut successivement clerc, valet de chambre, maitre d’école et solliciteur de procès dans sa ville natale. Pendant un voyage à Paris, il a pris l’habit de frère convers chez les Feuillants. qui le renvoyèrent au bout de six semaines comme visionnaire. Il retourna à Angoulême, d’où il est revenu dans la capitale, sur le bruit que. l’autre allait déclarer la guerre au Pape, et parce que sa Voix l’y poussait impérieusement.

–Mais sa vie, son. tempérament?

–Un sang enflammé et une conduite d’ascète.

–Il est donc sobre… et.., et… chaste?

–Comme un solitaire de la Thébaïde. Cependant, jugez de la démence de ce songe creux!Lui qui rougit quand l’effleure une robe de femme, il m’a confié à quelle marque infaillible il reconnaîtrait l’heure venue d’immoler l’infâme hérétique. «Son ange inspirateur, se faisant chair, l’enivrera d’ineffables voluptés, pour le récompenser, par avance, des tortures affreuses que lui vaudra son action digne de Judith.» Car il a la conviction de ne point échapper au suplice horrible des régi.

–Ah1interrompit de nouveau la Galigaï avec un intraduisible éclair dans ses yeux noirs, c’est une nouvelle duchesse de Montpensier qu’il nous faudrait pour transformer ce Ravaillac en Jacques Clément.

Elle s’arrêta haletante et parcourut d’un long regard sa cousine Dori, touj ours immobile sur son siège, superbe et concentrée comme une image de Vesta, la féconde déesse.

–Si j’étais belle autant que ce corps sans âme, murmura-t-elle en baissant malgré elle le front sous l’impudique audace de sa pensée.

Léonora avait à peine articulé ces paroles.. Cependant l’impassible Paula parut les avoir entendues, car elle se leva lentement et marcha droit au couple Concini, qui recula stupéfait.

–Où est située l’auberge de ce François Ravaillac? proféra-t-elle d’une voix résolue, dont le riche timbre devait avoir à sa volonté d’irrésistibles séductions.

Concino demeurait muet. La Galigaï considérait sa cousine avec une sorte d’effarement qui la traversait comme une révélation subite.

–Le nom de l’hôtellerie!… et un mot de vous à l’aubergiste pour être introduite dans la chambre de Ravaillac sans qu’il s’en doute? reprit froidement la belle Dori.

–Y songez-vous? balbutia le futur maréchal d’Ancre.

–Si j’y songe! s’écria-t-elle avec un éclat de rire strident qui pénétra la moëlle des os de ses deux auditeurs. Depuis que la tête de mon amant, Charles de Gontaut, duc de Biron, est roulée du billot de la Bastille, depuis le20juillet1602, je songe à faire expier par le talion de l’assassinat, ce crime juridique au roi infâme qui a abdiqué son droit de grâce, la plus sublime prérogative du souverain, lorsqu’il s’agissait de sauver son meilleur ami1.

» En vain les intègres magistrats ont-ils affirmé que l’infortuné Biron était coupable; qu’ingrat envers son prince, qui le comblait de faveurs, il avait tramé un complot avec l’Espagne et la Savoie pour démembrer la France; que, pardonné une première fois, il avait repris ses intrigues, et que le monarque l’eût grâcié encore devant un aveu sincère de sa haute trahison.

«Quand même1Henri ne devait pas prendre la vie de celui qui avait préservé la sienne en risquant ses jours au combat de Fontaine-Française; quand même! le héros d’Arques, d’Ivry, d’Aumale, aurait dû conserver sur ses épaules sa tête superbe!… En la prenant, le royal bourreau ne se souvenait donc plus de ses propres paroles au père de la victime: «Armand de Gontaut, il faut que vous portiez votre main à ma couronne pour l’assurer sur mon front!…» Et le baron de Biron eut lui-même le chef emporté par un boulet aux côtés de ce maître sans entrailles, qui n’a pas empêché la hache infâme de s’abattre sur l’héritier du sublime décapité!»

Pantelante d’émotion, Paula Dori s’arrêta, suffoquée par les souvenirs qu’elle évoquait, crispant sur son onduleuse poitrine ses mains, pour comprimer son cœur prêt à éclater.

–Que le roi qui l’avait tant grandi, punît son ambition démesurée en le déprimant, soit! continua-t-elle bientôt avec un redoublement de vehémence. Ce n’était ni le maréchal, ni l’amiral de France, ni le gouverneur de Bourgogne, ni le duc et pair, ni l’ambassadeur près la reine Elisabeth que j’aimais en mon Charles.. c’était lui-même!…

«Je fus a lui en vous dissimulant mon invincible passion, moi, naïve enfant de seize ans à peine, parce que, malgré ses quarante années, il me semblait le plus beau, le plus noble de toute la cour. presque un Dieu!

«Oui, Henri pouvait le dégrader et le proscrire, que je l’eusse béni, car je me serais attachée aux pas du banni comme son chien fidèle. Mais ravir cette existance adorée. Ah1Bourbon damné, voilà ce que je voudrais te faire expier au prix de mon salut éternel; voilà ce que je ne te pardonnerai jamais, même mort par moi, dussé-je par ce pardon me racheter de l’enfer!»

Léonora et Concino restaient pétrifiés devant cette explosion, d’autant plus inattendue qu’ils croyaient eux aussi, l’intelligence éteinte dans cette magnifique forme de femme.

–Le couperet de ce roi maudit a ricoché sur ma vie, recommença la maîtresse de Biron en retrouvant un calme plus effrayant que son désordre de tout à l’heure. Charles vivant eut couvert le fruit de nos amours de sa puissante protection. Vous, quand je vous ai avoué ce que vous appeliez ma honte, vous m’avez contraint à aller cacher ma grossesse dans le Comtat Venaissin, chez l’une de vos créatures. 11ne fallait pas que même une pauvre suivante restât à la cour, comme un témoignage animé de tendresse pour la victime du despote!…

«Puis quand j’eus donné le jour à un fils, vous me contraignîtes de revenir à Paris, et d’abandonner là bas mon enfant qui selon vos expressions, resterait pour moi comme s’il n’était pas né.

«Je me suis résignée à votre volonté. parce que je plaçais avant tout autre sentiment la vengeance du père. et que je ne pouvais la trouver loin de vous, dans le pays où m’appelait mon devoir maternel.

«Aujourd’hui est venue l’occasion si longtemps guettée par moi, dans la feinte torpeur du serpent Mon âme, concentrée en son unique et noir pensée, s’y est plus corrompue que celle d’une courtisane dans ses cyniques excès. Je me sens assez pervertie, assez avilie pour jouer, auprès de ce misérable Ravaillac, l’impure comédie que rêvait Léonora. si le sang d’Henri en sort tout entier pour laver ma souillure et mon ignominie!

–C’est du délire, protesta Concini. Nous ne permettrons pas que notre parente.

Sa femme lui coupa la parole par un geste impérieux.

–Ce qu’à fait une grande dame comme la sœur de l’illustre Balafré, articula-t-elle sourdement, une fille de rien déshonorée par une première chute, ne saurait être blâmable de le tenter. La Bible glorifie la meurtrière d’Holopherne. qui n’arriva à ses fins héroïques que par un moyen analogue au dévouement proposé par Paula.

Moi, la fille perdue, balbutia la Dori avec un frisson d’horreur, je ne considérerai pas mon immonde sacrifice comme une réhabilitation, s’il procure le triomphe à ma haine contre l’assassin de Biron. Dieu me soit témoin, aussitôt cette récompense savourée, je purifierais mon corps en m’arrachant la vie. si notre sainte Eglise catholique, apostolique et romaine ne représentait le suicide comme la plus sacrilége des impiétés. Mais au moins, après mon abandonnement à l’impudicité, j’en demanderai le reste de mes jours pardon au Seigneur, à genoux sur les dalles du plus rigoureux de ses cloîtres.»

On s’étonnera peut-être du singulier mélange de fureur, de dévotion, de cruauté et de dépravation que révèle l’entretien dont nous avons consigné les principales phases. Mais qu’on lise l’histoire de France sous Je dernier Valois et le premier Bourbon, et l’on jugera si le caractère des Italiens francisés, mis par nous en scène, n’est pas moulé sur le vif de la réalité.

Sans ce préambule, nous n’oserions ajouter que, complètement dominé par son altière moitié, Concino consentit, quoique avec répugnance, à conduire la délirante Paula au logis habité par Ravaillac. Nous n’oserions révéler qu’il prescrivit à l’hôtelier, un de ses espions, l’obéissance passive en tout ce que lui demanderait la mystérieuse visiteuse.

Pendant que son mari sortait secrètement et nuitamment du Louvre avec la Dori, la Galigaï demeura une seconde fois à l’attendre, dans la salle basse à la réputation légendaire.

Absorbée par ses sombres et ambitieuses spéculations, elle ne remarqua pas d’abord que sa lampe menaçait de s’éteindre, faute d’huile.

Tout à coup, un fort crépitement de la mèche charbonnée fit involontairement lever la tête à la lugubre rêveuse.

Alors elle vit ou crut voir une chose inouïe.

En face d’elle, dans le mur fantastiquement ouvert en fournaise comme une gueule de l’enfer, apparaissait une figure extra-humaine, aux yeux d’escarboucles, à tout l’aspect d’un rouge de sang.

Cette évocation supernaturelle étendit sa main ardente vers un écusson où brillait le chiffre doré d’Henri IV… et les royales initiales disparurent.

Mais ces mêmes doigts se dirigèrent ensuite vers Léonora. qui se trouva aussitôt entourée d’une auréole pareille au flamboiement d’un bûcher.

Malgré toute son énergie, la Florentine défaillit à cette hallucination prophétique… et, quand elle reprit ses sens, l’obscurité était complète autour d’elle.. Le lumignon vacillant avait rendu sa dernière étincelle.

Cette nuit-là, un homme d’une trentaine d’années se tordait, sur une vraie couchette de cénobite, en proie à une fiévreuse insomnie au dernier étage d’un logis banal des environs des Halles.

La chambre qu’occupait cet homme dépendait évidemment d’un appartement à pièces communiquant entre elles, mais dont on avait condamné certaines portes, pour diviser l’ensemble en petits locaux particuliers, selon les besoins d’une auberge.

Celui qu’agitaient en frénétique ses délirantes pensées, entrecoupait de phrases saccadées les soubresauts pendant lesquels il mordait les draps de son lit; il montrait alors sous la clarté de la pleine lune, tombant d’une fenêtre en tabatière, son buste velu et ses traits contractés; il y avait à la fois du martyr et du démon dans cette tête livide, aux cheveux roux, dont les yeux phosphorescents exprimaient une exacerbation sans nom.

–Malédiction! hurlait-il. Ainsi il me faut résister à la tentation de tuer le Béarnais hérétique et relaps!… Ainsi, je suis venu encore une fois pour rien à Paris!… Ainsi je ne te sauverai pas, Saint-Père, vicaire de Notre Seigneur Jésus-Christ, héritier de l’apôtre Pierre contre lequel ce païen va prévaloir!… Ainsi, il arrachera la tiare de ton front sacré, sans rencontrer mon poignard pour paralyser son bras sacrilége!

Le misérable eut une nouvelle convulsion de rage qui lui coupa la parole.

–Et cela, reprit-il avec le ton de la déception la plus amère, parce que tu ne me parles plus, voix séraphique qui m’appelait pour venger Dieu et son représentant sur la terre! Parce que tu ne t’incarnes pas selon ta promesse, pour me montrer où il faudra le frapper. Malheur!… malheur!… sans ton indication suprême, j’échouerai dans mon entreprise. Je le sens… j’en suis sûr!… Et si mon fer ne le foudroie pas, ce Moloch! nul, ne l’atteindra. Tous les imitateurs de Jacques Clément auront l’échec de Jean Chàtel. Il prospérera, il mourra chargé d’années, de gloire mondaine… et d’offenses redoublées au Tout-Puissant!

Ravaillac,–on l’a reconnu,–retomba dans un de ses accès terribles, où son gosier serré ne rendait plus qu’un rugissement inarticulé.

Ce paroxysme passé, il retrouva des expressions pour continuer son terrifiant monologue.

–Oui, exclama-t-il moi seul je suis prédestiné pour abattre le colosse d’impudicités, parce que je suis chaste. parce que j’ai comme un charbon qui me brûle les entrailles à la vue de la femme, ce monstre inspiré par les Enfers pour notre perdition éternelle!… Oh! la femme! la complice du serpent.. qui lui a donné sa fatale fascination. son nom seul est un dissolvant pour la pureté. Prions prions, afin que ne m’obsède pas son image.

Il sauta de sa couche et tomba à genoux devant, une table grossière, sur laquelle se dressait un crucifix de bois noir ayant à ses pieds un grand coutelas,

Mais tout à coup il interrompit son oraison.

–Ce couteau!… ce couteau!… répéta-t-il, ce couteau m’attire malgré moi. La voix m’avait ordonné de le voler, pour accomplir mon dessein sacré quand elle me le marquerait. Eh bien, cette lame me donne le vertige ainsi affilée. Je n’aurai pas la patience d’attendre la manifestation angélique, cette pointe semble toujours ainsi avoir soif d’entrer au cœur de l’apostat. Brisons-la..–avant de repartir demain pour Angoulême!

Il émoussa le coutelas entre deux dalles du carrelage. Mais en se redressant, il poussa un cri étouffé et demeura comme pétrifié, l’œil hagard. Contre la cloison de sa chambre, une forme blanche se dessinait nettement sous la lumière lunaire: la légère draperie qui l’enveloppait tout entière permettait de distinguer, à travers le tissu vaporeux, les courbes d’un corps plus neigeux encore; le visage même de cet être aux apparences idéales, adorablement beau, avait comme la translucidité, de l’albâtre.

–L’ange! murmura enfin le visionnaire en contemplant avec un mélange d’adoration, d’admiration et de convoitise indéfinissable l’apparition, dont son esprit malade ne voulait pas reconnaître la nature terrestre.

–Alors, c’est pour demain? interrogea-t-il.

L’enivrant fantôme lui fit signe que oui.

Il se mit à refaire avec ardeur la pointe de son couteau sur le pavé, puis quand il eut terminé cette tâche homicide:

–Tu dois m’indiquer la place où frapper, adorable messagère, articula-t-il d’une voix frémissante.

La femme voilée de gaze s’approcha lentement, sans qu’on entendit son pas, de Ravaillac toujours à genoux, et, écartant le col déjà ouvert de sa chemise, elle lui appuya sous le sein gauche son index à la peau moite et satinée.

Cet attouchement produisit un effet foudroyant sur le fanatique. Son teint, de livide, devint pourpre; son regard lança des flammes, sa poitrine bondit; il saisit dans les siennes la main qui l’effleurait, il y colla ses lèvres brûlantes:

–Les délices promises! râlait il entre chacun de ses baisers corrosifs. L’escompte en voluptés éthérées des tortures de mon martyre certain!… Tu me les dois!… La bible dit: «Les anges eurent commerce avec les enfants des hommes.» Moi, je suis digne de ses faveurs ineffables. Jamais un amour charnel ne m’a souillé. Tiens ta promesse!… Enivre-moi de l’avant-goût du paradis.

Il avait enlacé dans un de ses bras de fer Paula Dori, qui, prise au dernier moment d’une insurmontable horreur, se débattait en désespérée pour lui échapper. Mais son cerveau bouleversé ne s’expliquait pas la signification de cette résistance. Il avait le delirium aveugle des sens trop longtemps mâtés, se révoltant dans une explosion irraisonnée de bête fauve. Il froissait et déchirait les voiles, pétrissait et meurtrissait les chairs, fou, effréné, n’ayant plus que l’instinct de l’assouvissement brutal.

Sa proie poussa soudain une exclamation déchirante; elle chancelait sous l’assaut désordonné!… Son beau corps tomba rudement sur le sol, entraînant Ravaillac avec lui.

Une heure après, le visionnaire sortit d’un anéantissement indescriptible, qui lui avait ôté toute connaissance de lui-même et l’avait laissé étendu sur le carreau, auprès de la table disposée en ce bizarre autel.

Il était seul, mais, s’il avait cherché minutieusement dans sa chambre, il aurait remarqué que la tenture grossière de la cloison se marquait de déchirures singulières, traçant comme les lignes du rectangle d’une porte.

Au lieu de se livrer à cet examen, il se traîna au pied du crucifix noir, et y finit la nuit dans une sorte d’extase, interrompue parfois par des baisers à la froide lame de son grand coutelas.

Le vendredi14mai1610, après son dîner, le roi Henri IV, tourmenté par les plus sombres rêveries, ordonna qu’on «le tirât du Louvre» et qu’on le conduisit à l’arsenal, où il avait à converser avec Sully.

Maintenant, écoutons l’histoire:

«Il monta en carrosse avec les ducs d’Epernon, de Roquelaure, Monbazon, Lavardin et la Force.

«Les rues étaient embarrassées par les apprêts de l’entrée solennelle dans Paris de Marie de Médicis, couronnée reine la veille à Saint-Denis.

«Au coin de la rue de la Ferronnerie, fort étroite alors, un surcroît d’encombrement, occasionné par des voitures de vin, obligea les gardes de se disperser et le carrosse à s’arrêter.

«Dans ce moment, François Ravaillac, qui suivait le roi depuis le Louvre, sauta sur la petite roue du véhicule et porta à Henri IV deux coups de couteau dont un lui perça le cœur.

«Si le régicide eût jeté son arme et se fut confondu dans la foule, jamais on n’aurait pu découvrir l’auteur du forfait, il resta près du carrosse, son coutelas à la main, comme un homme ayant la conscience que sa vie devait payer celle dont il avait consommé le sacrifice.

«Deux valets de pied le saisirent; les gardes accourant, l’épée haute, voulurent se jeter sur lui pour le massacrer. Le duc d’Epernon les contint et fit mettre Ravaillac en lieu de sûreté

«Les chevaux tournèrent bride, et on reporta tristement au palais le corps sanglant du grand Henri.»

Deux femmes regardèrent entrer le cortège funèbre par cette même croisée, dominant le guichet du Louvre, d’où le jeune Louis XIII devait approuver plus tard le meurtre du maréchal d’Ancre.

L’une d’elles, Léonora Galigaï, était sombrement radieuse. L’autre, Paula Dori, le visage visiblement flétri, les paupières plombées, murmurait avec ardeur le nom de Biron. peut-être pour conjurer déjà les remords du triomphe!

Le27mai suivant, François Ravaillac fut tenaillé et écartelé sur la place de Grève.

Quatre mois plus tard, la maîtresse de Charles de Gontaut disparut de nouveau de la cour, où sa cousine arrivait pourtant à une influence quasi-souveraine, grâce à sa sœur de lait, la reine régente, Marie de Médicis.

Elle ne revint à Paris en avril1611, que pour entrer aux Filles-Dieu et prononcer des vœux éternels, quand ces hospitalières envoyèrent un essaim de leur maison-mère fonder une succursale à Amiens.

IILES AMOURS SACRILÉGES

Table des matières

Durant l’hiver de1621, il n’était bruit, dans tout Avignon, que de l’incomparable Guzla, qui, par son chant merveilleux, enthousiasmait la cité aux goûts artistiques, alors le second joyau de la tiare des papes.

A son talent sublime de musicienne, à son extrême jeunesse., à son angélique beauté, se joignait sa propre histoire, ressemblant à un conte arabe, pour lui créer une réputation en quelque sorte prestigieuse.

Cette fille adorable était de sang impérial, et celle que le théâtre entourait de ses pompes menteuses eût pu, sans des circonstances fatales, vivre et mourir dans le palais des sultans.

Son père, Achmel Ier, vaincu par la révolte des pachas d’Asie en1610, avait vu, une nuit, leurs hordes sauvages surprendre sa résidence d’été de Sentari.

Contraint de fuir à l’improviste, ses trésors et son harem furent livrés au pillage.

Un pauvre esclave, demeuré fidèle à son maître, s’élança dans cette nuit de meurtre et de sang, au milieu du sérail incendié, et, des nombreux enfants du padischah musulman, parvint à sauver seulement la petite Guzla.

Chargé de son précieux fardeau, l’eunuque s’enfuit vers le port et se réfugia sur un chebeck algérien, en partance pour son nid de forbans.

Il y fut presque aussitôt massacré, couvrant une dernière fois de son corps la princesse, trop jeune alors pour s’expliquer son illustre origine. Plus tard, quand ses souvenirs la lui prouvèrent en se coordonnant, Mustapha Ier avait remplacé sur le trône son frère Achmet. Or, Allah sait si les hautesses encore barbares de cette époque se souciaient de la descendance de leurs prédécesseurs, sauf pour lui envoyer le cordon homicide, au cas où elle leur portait quelque ombrage. Avec les décombres du séjour des sultanes de son père, s’anéantirent donc à tout jamais, pour Guzla, les conséquences ordinaires d’une naissance royale.

Le patron du bateau pirate, qui laissait froidement égorger sous ses yeux un homme implorant sa clémence, vendit à des zingari, dans un relâche en Sicile, l’enfant ainsi recueillie, et ses nouveaux maîtres l’exploitèrent en la faisant chanter sur les places publiques d’Italie.

Après quelques années aventureuses pendant lesquelles la fillette eut à supporter plus d’une fois d’outrageantes punitions, où, plus d’une fois, aussi, la misère et la faim s’appesantirent sur sa frêle et délicate personne, elle fut amenée à Venise. Elle avait alors de treize à quatorze ans. Remarquée tout d’abord par le célèbre organiste de Saint-Marc, Claude Monteverde, maëstro aussi athée qu’enthousiaste, elle fut rachetée, adoptée et lancée au théâtre par ce créateur des bases de la musique moderne d’opéra, pour le duo et le récitatif Le compositeur admiré d’Ariane et d’Orphée devint pour elle le plus désintéressé des protecteurs. Ses débuts furent triomphants. Au milieu de son étrange existence de bohème, par un de ces hasards improbables dont la Providence a seule les secrets, la petite chanteuse des rues avait gardé une innocence primitive, immaculée, aveugle. Elle la conserva en passant presque subitement grande artiste.

Quand elle eut quitté Venise, théâtre trop restreint pour son vaste talent, elle n’en obéit pas moins avec une soumission filiale aux ordres que son père adoptif lui transmettait de sa retraite. Devenu impotent, mais avide de rendre cosmopolite la gloire de son élève, le vieux Monteverde l’avait envoyée à Avignon, en la recommandant au cardinal Mafféo Barberini, un de ses amis d’enfance, alors vice-légat du saint-siége, gouverneur des possessions pontificales en France, et postulant lui-même la papauté.

Restée mahométane par indifférence en matière de religion, ou plutôt parce que, dans sa vie si courte et déjà si agitée, personne ne lui avait appris qu’il y a diverses manières d’adorer Dieu, la Guzla vivait seule avec une vieille gitane qui s’était soudainement attachée à elle, lors de son achat par les bohémiens, et ne l’avait plus quittée depuis. Cette sorte de sorcière lui servait de chaperon maintenant qu’elle se trouvait livrée à elle-même.

L’excentrique duègue qui répondait au nom de Fohé, veillait sur la jeune fille avec une sollicitude jalouse et superstitieuse, car la cartomancie la lui avait mystérieusement désignée pour les plus hautes destinées, à la seule condition de ne pas céder aux communes tentations du monde, ainsi qu’à ses vulgaires hommages.

La conversion de la musulmane devait être, pour les prélats avignonais, d’une trop grande importance pour qu’ils n’essayassent pas de la tenter. Amener la cantatrice déjà si célèbre à renier la foi de ses pères, lui faire épurer par le baptême le sang de Mahomet qui coulait dans ses veines, fut pour le représentant du Pape une tâche à laquelle il s’attacha tout spécialement. Pour y mieux parvenir, le cardinal Barberini envoya d’abord à Guzla son secrétaire intime, un novice de l’ordre des Dominicains, dont la précoce éloquence promettait un prédicateur d’élite à l’église, et dont l’austère dévotion offrait autant de garantie, contre les faiblesses de la chair, que si son cœur eût battu sous une triple enveloppe d’airain.

Fra Angel avait pour mission de pressentir la jeune fille sur les intentions religieuses du prince de l’église à son égard.

Celle-ci, frappée de la beauté de l’intermédiaire, émue d’un sentiment inconnu par l’émouvante parole du frère prêcheur, se montra disposée à s’instruire dans la religion chrétienne,

Les événements ainsi préparés, et quelques mois s’étant écoulés, il convient d’introduire nos lecteurs chez la Guzla, pour qu’ils soient juges de la façon imprévue dont le jeune ascète devait la convertir.

La maison qu’habitait la cantatrice avait sa façade dans une des rues les plus désertes d’Avignon. La nuit touchait à son terme,–une nuit noire et tempétueuse. Dans une pièce faiblement éclairée était mollement étendue, sur une longue pile de coussins, une femme d’environ dix-sept ans, résumant toutes les beautés de ce type géorgien, qui est celui de la Vénus grecque, avec des cheveux de jais et un teint plus doré.

Devant elle se tenait un personnage en costume laïque, mais sévère presque un adolescent, au visage sans trace de barbe, régulier et énergique comme le profil de certains Césars sur les médailles de l’époque Antonine, tous deux semblaient absorbés par des pensées pénibles.

–Guzla, dit enfin le jeune homme, le jour va poindre, il faut nous quitter.

La jeune fille leva les yeux.

–Oui, fit-elle comme sortant à regret d’un rêve caressé, bientôt va paraître le soleil, ce soleil radieux du midi, que je maudis parce qu’il me prive de ta chère présence. Car, en t’éloignant d’ici, tu vas redevenir l’austère religieux, l’homme de marbre, le blanc novice que je redoute,

Le jeune homme tressaillit.

–Tais-toi! répondit-il avec un effort, en dégageant une main que la Guzla couvrait de baisers, ne cherche pas à me retenir. Je n’ai pas un instant à perdre. Grâce à ton or, j’ai pu gagner l’un des portiers du palais des papes, mais il me faut rentrer avant que la domesticité du légat ne s’éveille. Si mon absence était remarquée par le premier majordome, ce simple incident, ce rien, si tu veux, suffirait pour briser le fil qui suspend notre frêle bonheur au-dessus du gouffre de l’adversité.

En même temps, il se baissa vers sa maîtresse et effleura son front brûlant d’un baiser presque chaste. Puis, prenant sur un siège une large cape, il fit un pas vers la fenêtre.

–Eh quoi? partez-vous donc ainsi? s’écria impétueusement l’impérieuse cantatrice. Que signifient ces craintes? Sont-ce déjà les résultats de la satiété, du dégoût? Ah! s’il en est ainsi, malheur à vous! Je suis encore mahométane, et si vous ne m’aimez plus.

–Eh bien? fit le novice, d’un air plutôt triste que froissé.

–Eh bien, reprit la Guzla avec une bouillante énergie, eh bien, la vie d’un prêtre, d’un moine chrétien vaut moins pour Mahomet que celle du chien qui hurle dans la rue.

Angel toisa froidement son interlocutrice.

–Signora, dit-il en pesant chacun de ses mots, votre colère me laisse impassible, car la mort qui se glisse dans votre menace, la mort avant la perte de votre amour, la mort donnée surtout par vous, me délivrerait surtout d’un supplice incessant; elle serait pour moi presque un bonheur, une expiation, elle sauverait peut-être mon âme. Adieu!

L’exaspération de Guzla tomba subitement devant l’attitude ferme et mélancolique à la fois de son amant. D’un bond, elle s’élança vers le jeune homme et de ses deux bras se suspendit à son cou:

–Pardonne! murmura-t-elle, pardonne, mon Angel, j’ai tort. Si je suis méchante et dure pour toi; c’est que je t’aime, oh, crois moi, je t’aime1et je doute de ton amour. Comprends-tu, douter de toi, c’est douter de ma vie, de mon bonheur, de mon avenir, de moi-même. Pourquoi, aussi cette froideur?… Pourquoi ce front pâle et soucieux? Pourquoi par instant, ta bouche fuit-elle la mienne? Dis-moi ce que présage ce changement? J’aime mieux un malheur écrasant que cette incertitude. J’aime mieux le brasier qui dévore que la glace qui pétrifie. Parle! oh! parle!

Le novice cherchait à s’arracher à ses étreintes passionnées.

–Ah! continua-t-elle, tu frissonnes encore, tu ne me réponds pas, Angel! Angel! un mot. un baiser qui me rassure. Ne me laisse pas ainsi. Je sens qu’il s’agite en toi quelque chose de ténébreux, de funeste.

Et comme le dominicain avait enfin dénoué les bras qui l’enlaçaient:

–Ah1fit-elle en allant tomber sur une ottomane, le malheureux me rendra folle!

Angel à son tour faiblit:

La glace apparente de sa retenue se fondit à la flamme de sa maîtresse.

–Guzla, remets-toi, ma bien aimée, dit-il en se laissant glisser aux genoux de la cantatrice. Oui, je souffre horriblement, tu l’as deviné. mais je ne veux, ni ne dois t’expliquer la cause de ma souffrance!…

Puis avec amertume et plongeant ses yeux dans ceux de la femme:

–Car vous la ressentiriez plus poignante que moi, madame, continua-t-il, ou vous me haïriez de ne savoir la guérir. Moi aussi, je vous aime!…. et je ne veux ni de votre douleur, ni de votre haine.

–Angel, reprit la Georgienne qui commençait à comprendre, sous sa feinte douceur, ta parole est aigüe comme un poignard, et c’est mon cœur qu’elle vient chercher. Ce malheur, cette angoisse morale qui te déchire, j’en suis la cause, n’est-ce pas?

Le jeune homme baissa la tête.

–Eh! ne vois-tu pas que toutes les réticences sont autant d’épines sur lesquelles tu roules mon âme? Réponds!

Angel balbutia quelques mots inintelligibles.

–Tu hésites! poursuivit l’emportée artiste. Angel, tu vas mentir; Angel, tu es lâche.

–Lâche!

–Oui, lâche, car tu me tortures1Lâche, car tu tues lentement une pauvre créature qui t’adore. 0Seigneur! fit-elle en élevant ses mains vers le ciel, pardon de m’être donnée sans lutte, avec joie, à cet homme, car il ne me méritait pas! Moi qui m’étais conservée pure, malgré les ardeurs de mon sang oriental, malgré les séductions de la vie de théâtre, malgré les offres éblouissantes des puissants de la terre, moi je me suis jetée en pâture à cette machine humaine dont le cœur est absent!… Pardon, Allah! pardon encore, moi que tu douas si précieusement, moi femme, moi belle, moi jeune et aimante; prends moi en pitié, car j’ai osé chercher sous un froc de moine un être qui ne soit pas de pierre et qu’anime une âme!

Cette injurieuse prière exaspéra le novice. Son sang à son tour bouillonna, et le regard en feu, les traits contractés:

–Ah! s’écria-t-il violemment, c’est trop d’insultes, et vous êtes bien cruelle, vous qui m’avez perdu1

La Guzla le regarda d’un œil étincelant de colère.

–Perdu! ne dit-il pas que je l’ai perdu!… Ce qui t’a perdu, Angel, reprit-elle avec plus de calme, c’est ton ambition, ton orgueil ascétique; ce qui te perd encore, c’est ta faiblesse enfantine. Naguère tu te fiais à ta chasteté, à ta réputation de savoir et d’éloquence; tu cherchais quelque conversion éclatante à accomplir, un miracle, que sais-je! Tu avais hâte d’échanger la bure de frère prêcheur contre la pourpre de cardinal; quoique bien jeune, tu la voyais dans un avenir presque prochain, tu aspirais à l’instant propice d’y accrocher la serre de l’aiglon!… C’est alors que vint à Avignon la Guzla, cette cantatrice merveilleuse, cette colombe du sérail tombée du nid saccagé d’un sultan, cette royale artiste, dont on racontait des choses si étranges, et tu entrepris de la convertir, elle, la princière musulmane! Les prélats avignonais voyant là un motif de redorer et d’encenser leur culte déchu, approuvèrent ton projet et celui de Barberini. Rome elle-même fit des vœux pour l’entreprise du prédicateur favori de son légat. de Fra Angel, le pur et l’éloquent. La cantatrice, déjà blasée par les triomphes et les fêtes, se prêta elle-même à ton succès. Elle te trouvait si beau, si noble! Ta voix était si douce, ton regard si enivrant! Que lui importait sa religion d’ailleurs, à elle jetée par sa situation bizarre hors de toutes les sociétés, hors de toutes les croyances? Ce que lui importait, c’était de te voir souvent, Angel, car elle avait senti près de toi un sentiment inconnu; une flamme invisible avait parcouru tout son corps, son corps ardent qui palpitait depuis longtemps déjà de désir sans objet, car le cœur ne les guidait pas.

Ici la Georgienne regarda hardiment son amant qui courbait le front, lui.

–Si bien, reprit-elle, que tu crus à ton triomphe, que tu répandis partout que la cantatrice musulmane tendait ses deux bras vers l’Eglise, qu’elle allait renoncer au monde, qu’elle renonçait déjà aux pompes, aux ovations du théâtre; qu’elle demandait le baptême!… C’était vrai.

–C’était vrai, répéta machinalement Angel.

–Mais tu ne disais pas que ton sang bouillonnait dans tes veines auprès d’elle, qu’il refluait vers ton cœur quand ta main touchait la sienne! Tu prenais cela pour l’enivrement idéal de la victoire. Tu oubliais tes vingt ans, car les prêtres, ici, ne doivent plus avoir d’âge. Si bien qu’un jour.

–Oh! tais-toi! supplia le novice sortant enfin de sa prostration. Ne réveille plus ce cruel et doux souvenir.

La Guzla ne l’écoutait pas. Elle poursuivit:

–Si bien qu’un jour, jour d’orage au ciel et dans nos. âmes, oubliant ma pudeur, les sens affolés par l’amour, je me jetai pantelante à ton cou, Angel, en te disant: Je t’aime! à toi mon être! Oublions tout, même ton dieu, s’il m’arrache à toi.»

Et tu oubliais tout, même Dieu!

Angel se voilait la face de ses mains crispées:

–Dis? est-ce ainsi que je t’ai perdu? Est-ce en liant ma vie à la tienne? en sacrifiant le Créateur à la créature? en m’offrant en holocauste à ta félicité Oh! si tu me le reproches, je suis bien malheureuse, et c’est moi qui suis perdue, moi que tu n’aimes plus, que tu n’aimas jamais, moi qui n’ai su qu’égarer tes sens sans gagner ton cœur1

Enfin, domptée par les poignantes émotions de cette scène étrange, la cantatrice donna tout à coup un libre cours à ses larmes trop longtemps contenues. Ce que les reproches ou les menaces n’avaient pu faire, la douleur le provoqua. Ce fut l’explosion subite des effluves d’amour, emprisonnes par le remords dans le cœur du moine:

–Grâce! ma Guzla bien-aimée! balbutia-t-il d’une voix navrée. Ne pleures pas? Ne doutes plus de moi! Ne sens-tu pas que je t’aime, que je t’adore toujours à me damner! Mais comprends-tu, Guzla, ce que c’est que d’être élevé dans cette religion si menaçante pour les fautes du cœur?…. De ne pouvoir arracher de son esprit ces idées qui y ont germé depuis l’enfance, d’entendre chaque nuit une voix intérieure qui vous crie «sacrilége!» d’être obligé de mentir, même au sacré tribunal, quand on croit surtout que le mensonge vous dévoue à une éternité de tourments?… Oui, je rêvais une sainte gloire quand je te vis, et ce ne fut pas l’ambition seule qui m’attira vers toi. Une force que je croyais céleste me poussait à sauver ton âme, fût–ce en perdant la mienne. Hélas! religion, ambition, chasteté, tout fondit comme neige au souffle de ton amour qui, maintenant, est tout pour moi, qui fait que, en ce moment, je ne regrette rien près de toi de ce qu’il m’a ravi. Ah! cette flamme que je sens se rallumer, je paierai sa conservation pour embellir mon existence terrestre. de mon enfer dans l’autre vie!

–Mon Angel! mon Angel! je te retrouve enfin, murmura la jeune fille en pressant son amant contre son sein.

Mais, tout à coup, elle le repoussa comme effrayée:

–Qu’y a-t-il? demanda le novice.

–L’aube! fit-elle. J’entends Fohé s’agiter dans cette chambre qui commande la mienne. Fohé qui prétend me garder comme un muet du harem!

–Le sort en est jeté, répondit Angel A ce soir. si j’ai le bonheur d’éviter les dangers qui m’attendent.

Il embrassa une dernière fois sa maîtresse, et, pour le coup, avec une sorte de frénésie. Puis, jetant sur son épaule gauche, sa grande cape,–ou plutôt le manteau de son ordre,–il enjamba l’appui de la fenêtre et s’engagea sur les échelons d’une échelle de corde qui se balançait dans l’espace.

IIIDEUX RENCONTRES NOCTURNES

Table des matières

Le logis de la Guzla, ainsi que nous l’avons dit, était loin du centre populeux d’Avignon. Bien qu’elle eût pu habiter le plus somptueux hôtel de l’ex-cité des Papes, la Géorgienne avait préferé vivre dans le plus obscur, afin d’échapper à la curiosité publique, dont elle commençait à se lasser. La rue déserte, étroite, encore plongée dans l’ombre, devait permettre au novice d’effectuer une heureuse retraite. Il en conserva l’espoir en n’apercevant aucune silhouette dans le rayon restreint que pouvait embrasser sa vue. Mais au moment même où, croyant mettre le pied à terre, il s’apprêtait, à lâcher l’échelle, quelque chose de vivant, en ondulant sous sa semelle, le fit soudainement trébucher.

–Per Bacco! fit une voix avinée avec un fort accent italien; vous ne pouvez donc regarder au-dessous de vous, quand vous tombez du ciel?… Ai-je, ou non, une épaule démise?

Et l’ex-dormeur à la belle étoile se palpait dans tous les sens d’une façon grotesque. Fra Angel ne crut pas devoir répondre à cet opportun vagabond, et s’éloigna prompte ment pour regagner le palais des Papes. Mais un pas lourd, que répercutait l’écho de la rue, à peine large d’une toise, lui fit juger prudent de s’arrêter pour se débarrasser du quidam pouvant devenir un espion:

–Que voulez-vous? demanda-t-il à l’ivrogne visiblement pénétré d’une idée fixe.

–Des excuses, répliqua celui-ci en titubant.

–Eh bien! recevez-les, et laissez-moi continuer ma route.

Les deux mains crochues de l’inconnu s’étaient aggripées au manteau du frère prêcheur.

––Je les accepte, rien de mieux, répartit-il, parce-que vous me les adressez sans hésiter; pourtant, avouez que je suis bon diable! Per Bacco! je pourrais vous garder rancune, vous demander raison. On ne prend pas ’ainsi le corps d’un chrétien pour marche-pied, per Cupido! Eh bien! non!… D’abord, suis-je chrétien?… Et puis, la bataille, ce n’est pas dans mon caractère… Pour preuve de sincère réconciliation, je veux, avec vous, vider à l’instant un flacon de vin d’Arbois. pourvu que vous le payiez. Connaissez-vous une taverne par ici, vous?

Angel fit un effort pour échapper à ce Silène. La poigne qui le retenait était solide et ne lâcha point. Dépité de ce contre-temps, qui menaçait de le compromettre dans ses intérêts les plus chers, le jeune dominicain comprit qu’il fallait à tout prix se délivrer de l’intrus.–

–Soit! dit-il, essayant d’abord de la conciliation, je consens à ce que vous proposez, mais. pas sur l’heure. Je suis pressé, très-pressé. Plus tard, je reviendrai vous prendre.

–Non, sans délai, reprit le buveur chez qui l’idée fixe s’augmentait de toute la résistance de son adversaire. Pas de bourde! ou je me fâche per Bacco!… Je hurle le guet pour qu’il s’informe par quel toit vous descendiez de la lune!…

Le jeune homme comprit enfin qu’il n’obtiendrait rien d’une argumentation raisonnable. Il se décida à repousser la force par la force, car son adversaire se cramponnait à lui. A l’improviste, il lui imprima une poussée si vigoureuse que le quidam, déjà peu solide sur ses jambes, alla donner de la tête sur l’angle d’une borne. Alors, et sans retourner la tête, Angel s’enfonça rapidement dans le dédale tortueux des rues qui s’enchevêtraient comme des replis de couleuvres et précipita sa marche vers le Rhône.

Mille angoisses diverses agitaient en ce moment le novice, dont la pensée endolorie retraçait vaguement, comme au travers d’un brouillard, les scènes de la nuit écoulée, et la possibilité de leurs conséquences funestes. Car le jour grandissait de plus en plus et ne lui laissait guère d’espoir de pouvoir rentrer secrètement chez le légat, son patron. Cependant il marchait toujours. Mais bientôt, son esprit secoua sa torture anxieuse au choc d’une impression physique: de nouveau, il lui sembla que quelqu’un le suivait obstinément, presque sur ses talons.

Il se retourna, et se trouva en effet face à face avec un inconnu, qui le regarda fixement. Le moine l’envisagea à son tour. A première vue, celui-ci avait l’air d’un enfant tant il était petit. Il paraissait avoir douze ou treize ans. Mais, en s’arrêtant à chacun de ses traits, assez agréables, malgré leur expression railleuse; à la virilité surtout de ses mouvements, il était facile de prévoir que c’était bien réellement un homme d’au moins vingt années, parvenu à tout le développement auquel il pouvait prétendre:

–Pardon, mon révérend, fit-il sans hésitation. –bien qu’Angel ne portât du dominicain que le manteau. retourné.–Voulez-vous m’accorder un moment d’entretien?

–Vous me connaissez? demanda le moine, dissimulant une vive contrariété.

–Très peu, mais je vous ai vu.

–Où cela?

–Sur la place de l’Estrapade.

–Et quand?

–Hier, dans la matinée.

–A l’exécution d’un criminel?

–Justement! Vous consoliez à ses derniers momoments celui que la justice avait bel et bien condamné à être pendu jusqu’à ce que mort s’en suivit.

Le novice se signa.

–Que me voulez-vous? fit-il.

–Peu de chose! que vous me fournissiez le moyen d’enlever le cadavre du supplicié si c’est possible.

Angel parut surprit de la demande.

–Rien n’est impossible, répondit-il, quand les motifs sont louables, mais je ne vois pas.

–Quel intérêt je puis avoir dans l’affaire, n’est-ce pas?

–Justement.

–Eh bien, mon révérend, l’homme qu’on a pendu haut et court est mon propre frère, et que ce soit respect des morts, superstition ou dernière preuve d’amitié… je voudrais soustraire ses pauvres dépouilles à l’affront des fourches patibulaires, où on l’attachera aujourd’hui pour être la proie des corbeaux!

Certes, celui qui s’exprimait ainsi était loin, bien loin de porter tous les signes d’une vertu précoce. Dans chaque pli de sa narquoise figure, déjà ravagée, semblait se cacher un vice. Pourtant il y eut, dans son intonation suppliante, un attendrissement si réel, que le dominicain s’en sentit les entrailles toutes remuées.

–Me promettez-vous, dit-il, si j’accomplis votre désir, en contrevenant à la loi, de garder là-dessus un si profond silence que personne au monde ne le sache jamais?

–Je vous le jure.

–Suivez-moi donc.

Ce fut en compagnie de cet être étrange, et en plein jour, qu’Angel se présenta quelques instants plus tard, à l’un des guichets du palais des Papes, où résidait son illustre patron, le vice-légat Barberini. A sa vue le portier laissa échapper un soupir de satisfaction.

–Je vous ai cru mort, dit-il.

Et, sur un signe perplexe du moine:

–Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il, si l’on vous avait demandé j’aurais répondu que vous étiez sorti dès l’aube, pour entendre la messe de l’aurore à Notre-Dame des Doms.

Rassuré sur ce point, le novice prit un trousseau de clefs qui pendait dans un angle de la loge, puis, toujours suivi de son bizarre compagnon, contourna extérieurement les fortifications du château. Bientôt il s’arrêta devant la porte basse de l’une des tours crénelées, la moins en vue du dedans et du dehors. Il l’ouvrit et fit passer devant lui le frère du supplicié. Il entra lui-même et referma soigneusement l’huis. La salle assez petite dans laquelle ils se trouvaient, n’était éclairée que par deux étroites meurtrières, qui laissaient filtrer un jour blafard. Du plafond, composé de lourdes poutres, pendaient comme des franges énormes, de longues toiles d’araignées qui donnaient à ce lieu déjà sinistre, un aspect presque fantastique. Sur les dalles noires s’étalaient trois cadavres.

–Choisissez! dit le dominicain.

L’homme se baissa sur chacun des morts.

–C’est celui-ci, fit-il d’une voix rauque en reconnaissant le dernier, dont il embrassa le front livide.

–Prenez-le donc.

L’inconnu regarda le moine avec stupeur.

–Que vous manque-t-il? demanda Angel.

–Ce cadavre est nu, mon révérend; en l’emportant ainsi, je ne ferai pas quatre pas dehors sans être arrêté, et j’ai des motifs. sérieux pour agir autrement.

–N’est-ce que cela.

Le moine leva le couvercle d’un coffre, et prit un large sac.

–Voici, dit-il, le cercueil auquel ont droit ceux auxquels la miséricorde du légat évite le suprême châtiment des fourches patibulaires. Cela vous suffit-il?

–Oui, si vous voulez bien me prêter assistance, car la besogne est difficile. et je craindrais de ne pouvoir l’accomplir avec mes seules forces.

Le frère vivant frissonnait en touchant au frère mort. Sans proférer un mot, Angel se mit à l’œuvre. Au bout d’un instant, le cadavre avait revêtu sa dernière enveloppe.

–Merci! fit le jeune homme en chargeant sur ses étroites épaules le fardeau pesant. Merci, mon père. Souvenez-vous de Petit-Jacques, et si vous avez besoin de lui, d’ici peu, venez à la gorge du Ventoux, à cinq lieues d’Avignon, près Carpentras. C’est là que se tient en ce moment la bande de Carrefour. Tirez de minute en minute trois coups de mousquet: c’est le signal de reconnaissance.

–Et quoi, se récria Angel, vous êtes donc?…

–Un brigand comme celui qui s’est laissé prendre. et pendre hier, parbleu!

Sans attendre de réponse, le bandit qui venait de ; e révéler sortit, emportant la pieuse proie, devenue pour lui presque aussi légère qu’une plume, grâce au ressort de son dernier sentiment: la charité fraternelle.

IVUNE PAIRE D’AMIS

Table des matières

C’était pourtant un rude adversaire que cet ivrogne terrassé par Angel non loin du balcon de la Guzla. Plutôt que de trépasser subitement de l’énorme horion qu’il s’était octroyé en tombant sur l’angle de la borne, il ne songea même pas à s’évanouir, comme eût fait décemment tout autre à sa place. Il y a un Dieu pour ces gens-là, assure-t-on. Sa chute cruelle n’eut pour conséquence que de le dégriser complètement. Il passa sur son front ensanglanté une main noire et velue, puis rassembla ses esprits égarés précédemment dans l’esprit de vin

–Per Bucca! Quelle poigne! dit-il d’abord, préparant les éléments divers d’un soliloque en règle. Quel gaillard! Il n’y va pas de main morte avec ceux qui cherchent à être de ses amis… Comment diable alors raite-t-il les autres? Il est vrai que je l’ai dérangé dans ses ébats gymnastiques, mais aussi, par Escuape, mon païen patron! on respecte les dormeurs. D’où dégringolait-il, en somme?

A cette pensée, le buveur leva la tête, et, au jour naissant, il ne vit qu’un seul balcon sur les murs nus, celui de Guzla.

–Per Cupido! le drôle est un rival, se récria avec dépit le quidam. En sortant de la taverne où j’avais fêté hier soir mon heureux retour à Avignon, j’étais venu rêver sous la fenêtre de la divinité pour laquelle mon cœur palpite. Ce rêve énivrant avait fini pas faire tout tourner autour de moi. J’étais tombé au pied de la muraille et la diva reposait au-dessus de ma tête!… Plus de doute! l’insolent descendait de chez elle. sur moi! Mais comment?… en vrai chai sauvage. Quelle mesquinerie!

L’échelle de corde avait en effet disparu prestement aux premières clameurs de l’ivrogne.

–J’approfondirai ce mystère, conclua-t-il, d’autant plus qu’il m’a semblé vaguement connaître le séducteur. Bien certainement je l’ai vu quelque part, je ne sais où? C’est une revanche à prendre.

Tranquillisé par cette pensée toujours consolante de la vengeance, le drôle passa volontiers à un autre ordre d’idées.

–Ça, voyons, se dit-il, après le plaisir les affaires. Songeons à la visite que je dois à messire Isaac de Laffémas.

Là-dessus, il abandonna sa rue favorite, sa chambre à coucher d’une nuit, après avoir exhalé néanmoins quelques soupirs langoureux sous le balcon de son inhumaine. A la première fontaine qu’il rencontra, le maître buveur s’offrit le bien-être de l’ablution, chose éminemment nécessaire, mais qui ne semblait pas occuper dans son existence une place trop considérable d’ordinaire.

–Que c’est bon, la propreté, s’avoua-t-il sans trop de conviction, et comme ça vous relève un homme.

Puis il prit presque la même route qu’avait suivie Angel. A quelque distance du palais des Papes, il s’arrêta devant un hôtel confortable, logis habituel du sieur Isaac de Laffémas. Ce Laffémas, qui devait successivement arriver aux plus hautes fonctions de la magistrature, n’était pourtant, à cette époque, qu’un simple mais retors avocat au Parlement de Paris. Ce qui lui donnait, à Avignon, une certaine importance aux yeux même du pape Grégoire XV, c’était sa position d’agent en titre de Richelieu.

L’ambitieux évêque de Luçon n’était pas encore le ministre omnipotent du faible Louis XIII et le vrai roi de France. Il ne venait de se réintégrer que tout récemment dans les faveurs de la reine mère, Marie de Médicis, rentrée elle-même en grâce près de son fils, dont l’avaient longtemps séparée le sang de Concini et la cendre de Léonora Galigaï. Mais il sentait sa destinée grandir, et il voulait la pourpre romaine, peut-être déjà en prévision des taches rouges qu’il aurait plus tard à essuyer sur les échafauds des derniers rejetons de la féodalité, tranchés par son implacable justice.

Richelieu savait le légat Barberini tout-puissant près du Saint-Siège, et devant infailliblement remplacer un jour ou l’autre le vieux Grégoire XV, qui s’obstinait à refuser le chapeau au trop habile évêque; il lui fallait donc quelqu’un toujours prêt à entretenir la bonne volonté du futur souverain-pontife en sa faveur. Cet ambassadeur au petit pied, Isaac de Laffémas, pouvait d’ailleurs servir Richelieu plus avantageusement que tout autre. L’avocat possédait, en effet, une grande fortune qu’il devait à son alliance avec une bourgeoise avignonaise, et la considération qui résulte fatalement de la possession de beaucoup d’or. Moins que scrupuleux, du reste, il ne s’était empêtré dans les chaînes du mariage que pour en tirer le plus de profit possible, se souciant peu ou prou de sa femme, qu’il avait reléguée dans une de ses terres, du côté d’Apt, sous le prétexte assez spécieux de «raisons de santé». Au moment où l’inconnu se présenta à son hôtel, le sieur de Laffémas dormait à poings fermés.

Il ne fallut rien moins, pour le tirer de son sommeil, que la persistance de son valet de chambre qui toussa discrètement pendant un léger quart d’heure.

–Qu’est-ce? qu’y a-t-il? demanda subitement l’avocat tiré enfin de sa léthargie momentanée, et allongeant une figure chafouine, aux yeux faux, à la barbe veule, qui portait dix années de plus que son âge réel de trente-deux ans.

–Monsieur, déclara le serviteur en s’excusant par l’humilité des poses, c’est un visiteur qui veut absolument vous parler, et qui prétend même être attendu impatiemment par vous,

–Son nom?

–Réné Ruggieri.

–Qu’il entre.

Le nouveau venu n’attendait évidemment que cette parole pour pénétrer dans le sanctuaire de Laffémas, car il s’y précipita comme un cheval emporté, au risque de culbuter les meubles et les sièges.

–Salut, gloire et prospérité à messire Isaac, prononça-t-il avec emphase.

Mais l’avocat l’accueillit avec une froideur évidente.

–Ah! ah! c’est vous! fit-il. Asseyez-vous et causons.

Messire de Laffémas d’un geste congédia le valet de chambre.

–Vous venez d’Apt, demanda-t-il?

–En ligne directe, répliqua Réné, que la sèche réception de son hôte ne paraissait guère émouvoir.

–Comment se porte madame de Laffémas?

–Fort bien, grâce à Dieu.

–Sa grossesse?

–Se dessine. Vous serez père dans quelques mois.

L’avocat soupira d’aise,

–Excellente nouvelle, n’est ce pas, et qui vous comble d’allégresse? formula Ruggieri avec une pointe de raillerie. Que voulez-vous! pour être riche et ambitieux, on n’en est pas moins homme. On a des enbrailles, per Bacco!

Isaac fronça le sourcil.

–Çà, maître drôle, dit-il rudement, tâchons, s’il se peut, de conserver nos distances et de parler comme il convient à des gens de conditions très différentes: vous en valet, c’est-à-dire respectueusement, et moi. moi comme il me plaira vis-à-vis d’un vaurien de votre espèce.

–Vous ai-je donc manqué, signor?

–Je n’aime pas les épigrammes. Et puis, par vos façons d’aujourd’hui, vous semblez oublier ce que vous me devez et ce que j’ai bien envie de vous rappeler céans.

–Ce serait parfaitement inutile, répliqua le chenapan, se piquant à son tour et retroussant encore la moustache ébouriffée qui se joignait à sa chevelure érissée et rousse, pour donner à sa tête déjà vieillotte, aux prunelles verdâtres, une ressemblance frappante vec celle d’un angora mal soigné. Parfaitement inutile; ce que je vous dois, messire Isaac, est peu de hose en raison des services que je vous rends, et puisque vous en parlez, per Pluto! coulons à fond cett affaire, une fois pour toutes…

Voyons, dans un moment de gène, il m’est arriv de… me tromper de signature, de trouver la votr au bout de ma plume… une horrible signature, soi dit en passant… et de l’apposer au bas d’un bon toucher sur votre argentier, à Apt… ce que les gen de chicane appellent un faux, tranchons le mot.

Je ne veux pas chercher ce qu’il y a de vrai dans la qualification; j’aime mieux constater, c’est à votr avantage,–que, plutôt que d’envoyer ramer aux galères un homme intelligent, vous avez préféré fer mer les yeux de la loi sur mon erreur de paraphe…… c’est bien!…… j’ajouterai même: c’est grand! Je crierai si vous voulez–pour la galerie–c’est généreux

Pourtant, je vous le dis entre nous, humblement, messire de Laffémas, était-ce, au fond, pur désintéressement? Non… entre nous, toujours! La vertu n’est pas dans vos mœurs… Oh! ne vous agitez pas, elle n’est pas non plus dans les miennes… Mais vous ne pouvez pas m’empêcher de constater ce fait: en m’arrachant au désagrément d’une visite indéterminée et forcée dans les présides pontificales, avec des bracelets gênants… aux chevilles, vous comptiez utiliser à votre profit, les précieux talents dont la nature pro digue m’a libéralement gratifié… Malgré le culte de Bacchus, de Mercure et de Cupidon, qui me dérange trop de celui d’Esculape, je n’en suis pas moins, en dehors de mon mérite de… calligraphe, mire, savant médecin, chimiste, alchimiste, chirurgien, chiromanicien, physicien… que sais-je! Tout ce qu’était mon grand-père, le célèbre, l’unique Côme Ruggieri, l’astrologue de l’incomparable Catherine de Médicis Comme lui je possède certains remèdes uniques, vrais secrets de famille, dont je donnerai la recette à mes petits-fils, s’il m’arrive d’avoir d’abord des fils. Ouf!

Il s’arrêta, l’haleine lui manquant.

–Est-ce tout? fit l’avocat d’un ton bourru.

–Non, non, reprit le goguenard sacripant, je n’ai parlé que de mon infime personnalité et je désire un peu discuter la vôtre, si cela ne vous contrarie pas trop.

Or, donc, vous vous êtes marié, messire Isaac., . recevez-en mes compliments, car madame de Laffémas est une plantureuse personne, pleine de vie et de santé, une femme enfin qui vivra cent ans pour votre bonheur, si. les astres contraires ne s’y opposent pas. De plus, elle est riche, oh! mais riche à ce point qu’elle en est avare jusqu’à ne vous laisser manger que ses propres revenus!

N’essayez pas de la défendre, l’avarice est patente, bien qu’elle se cache derrière un semblant de scrupule honorable. Feu son père, le marchand de soie, a frustré tous ses autres héritiers en faveur de cette grosse avignonaise, qui prétend, en cas de décès, ne vous assurer sa fortune personnelle que s’il naît un fils ou une fille de vous deux; sinon, non!

Veuf sans hoir, vous n’avez plus, pour vivoter, que votre charge au Parlement, puisque le papa Laffémas, le valet de chambre du feu roi, a croqué au brelan tout son bien avant de décéder. Moi, au moins, j’ai partagé le mien entre le cornet. et le gobelet. Mais passons. Est-ce exactement votre position, messire?

Eh bien, quoi! l’enfant s’élabore qui me permettra de ne plus conjurer les influences saturniennes, bien capables d’envoyer la mère… ad patres… et de vous priver, hélas! d’une épouse économe, tenant les cordons de la bourse conjugale par contrat spécial, vous. permettant d’y puiser, mais, trop peu, selon vous, en raison de sa profondeur! voilà. Ai-je tout retracé, si gnor, et reste-t-il quelques points obscurs que j’aie à éclaircir?

–Non! répondit sourdement l’avocat, dont le visage s’était rembruni en perdant son air insolent.

–Et rien n’est changé jusqu’ici? interrogea l’empirique.