Le bonheur n'est pas là où tu l'attends - Noélie Jausen - E-Book

Le bonheur n'est pas là où tu l'attends E-Book

Noélie Jausen

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Beschreibung

Huit années sont passées depuis que j'ai pris la route pour une vie sous le soleil de Provence. Loin de mes amis, ma famille et mon fiancé. Comment peut-on abandonner ceux que l'on prétend aimer du jour au lendemain ? Et pourquoi ? J'ai bien envie de dire "c'est comme ça, voilà tout". Mais la raison est plus profonde, ancrée dans ma mémoire. Alors que tout semble aller bien aujourd'hui, j'étouffe, j'ai de nouveau besoin de fuir. Et de laisser derrière moi un autre fiancé. Retourner près des miens semble être la meilleure solution mais cela signifie aussi déterrer le passé, réparer mes erreurs et affronter mes démons. Reste à savoir si ce passé est plus compliqué que le présent.

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Du même auteur :

Le bonheur n'est pas là où tu l'attends : Tome 2

Ce matin, j'ai choisi de vivre

« Je vous souhaite des rêves à n'en plus finir et l'envie d'en réaliser quelques-uns. »

Jacques Brel

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

1

La devanture du restaurant est plutôt accueillante.

Chez Harold est écrit en bleu marine sur fond blanc, à côté d'une ancre.

La terrasse ensoleillée quasiment toute l'année donne sur le port.

L'établissement n'est pas très grand mais assez populaire pour afficher complet presque chaque jour.

À l'intérieur, les murs sont d'un blanc impeccable, parsemés de cadres photos.

Des voiliers, des coquillages, des ancres, quelques images du port de la ville. Les tables en bois donnent un certain charme à l'endroit.

Ce petit établissement, j'en ai rêvé. Il devait être ce que j'ai fait de mieux, l'accomplissement de ma vie. De ma jeune vie.

Il est devenu mon cauchemar.

Appuyée contre le capot de l'épave qui me sert de voiture, je reste figée devant le rideau en métal fermé.

La boule au ventre, triturant mon trousseau de clés, je me demande combien de temps encore je vais réussir à venir ici, à faire mon travail avec le sourire et rentrer chez moi en faisant comme si tout allait bien.

Antoine n'est pas dupe, il sait ce que ça me fait de venir au restaurant, il sait aussi pourquoi j'y reste.

Harold et moi, c'était un amour fusionnel et fulgurant. Un de ceux qu'on ne vit qu'une fois, qu'on brûle par les deux bouts, qui vous consume jusqu'à vous faire oublier votre propre existence. Un amour pour lequel on est prête à tout, même à ne pas voir ce qui semblait être évident.

Nous nous sommes rencontrés lors de vacances d'hiver. Clara, ma meilleure copine, et moi, nous étions lancé le défi d'aller faire les belles sur les pistes alors qu'on ne savait absolument pas tenir sur des skis. Autant dire que le séjour avait rapidement fini en catastrophe.

Clara était repartie avec un poignet cassé, moi avec Harold, que j'avais percuté à la sortie d'une boutique. Tout s'était enchaîné à une vitesse folle et moins de deux mois plus tard, nous emménagions dans notre premier chez nous.

Avec lui, il n'était pas question de faire un bébé ou de se marier, on avait d'autres projets. Celui d'avoir notre restaurant.

J'avais rapidement investi toutes mes économies, celles que mes parents m'avaient léguées après leur décès. C'était un peu d'eux qui serait dans mon rêve.

N'ayant pas de travail, la banque avait accordé le prêt à Harold, faisant de lui l'unique propriétaire sur le papier. Mais je m'en moquais, ce n'était qu'un bout de papier. Dans les faits, je dirigeais avec lui. Un jour, mon nom apparaîtrait aussi. Un jour...

En réalité, deux ans après l'ouverture, j'ai chuté dans les escaliers. Jambe cassée. Je suis restée un moment immobilisée et, lorsque je suis revenue travailler, Inès était là.

Inès, la femme parfaite. Celle qui a fini par prendre ma place de gérante. Et ma place dans mon lit accessoirement. Mais Harold ne pouvait pas me licencier, il n'avait aucune raison valable. J'ai été reléguée au rang de serveuse dans ce qui était devenu son bien. Celui qu'il avait eu grâce à moi. J'ai choisi de rester, de me battre pour ce qui avait été à moi. Mais aujourd'hui, je n'en peux plus. Côtoyer mon ex et sa future femme, me faire humilier par cette dernière chaque fois qu'elle en a la possibilité, les voir déborder d'amour me file juste la nausée.

Aujourd'hui, je vais devoir faire un choix : abandonner mon rêve, déclarer forfait face à eux ou m'enfoncer irrémédiablement dans une dépression sans fin.

Le trousseau m'échappe, s'écrase au sol, je le ramasse et m'aperçoit que je n'ai pas mis les mêmes chaussures. Pied gauche, une basket noire et blanche. Pied droit, la même mais en noire et rouge. Je soupire rageusement. Il est trop tard pour faire demi-tour, Harold et Inès sont en train de se garer.

Courage Aleyna, c'est une habitude, ce soir tu auras la paix.

Inès passe près de moi, me détaille de la tête aux pieds, sourit en voyant mes chaussures et va ouvrir le lourd rideau de fer. Elle a tout d'un mannequin, je me demande ce qu'elle lui trouve au kéké des pistes.

La même chose que j'ai pu lui trouver probablement.

La masse imposante d'Harold se plante devant moi, clope à la main, yeux sombres rivés sur mes chaussures.

— Il faut qu'on parle, me dit-il brusquement.

— J'écoute.

— Prépare les tables et viens dans mon bureau après.

— Bien, Chef, raillé-je en me dirigeant vers l'entrée.

Il est resté un moment dehors, puis lorsqu'il est allé dans son bureau, il a d'abord embrassé goulûment Mademoiselle Perfection.

Une fois qu'il lui a quasiment avalé les amygdales, elle m'a sourit. Si elle savait que ça ne me blesse plus de les voir ensemble, que ce qui me tue lentement c'est d'avoir perdu cet établissement et de n'avoir plus aucun recourt pour le récupérer.

— Très jolies tes chaussures, Aleyna, se moque-telle en passant près de moi quand je suis en train de poser les verres sur les tables.

— C'est toujours mieux que ta tronche, maugrée-je quand elle entre dans la cuisine.

Une fois les tables préparées, le pain coupé et les paniers posés sur le comptoir, je me suis rendue au bureau situé à l'étage.

J'entre sans frapper. Harold est au téléphone, il me fait signe de revenir plus tard.

Je ferme la porte derrière moi, m'installe sur une chaise face à lui, souriante. Après tout, c'était aussi mon bureau avant qu'il ne me remplace par une autre.

— Je te rappelle plus tard, dit-il avant de raccrocher.

Farfouillant dans sa sacoche en cuir, il en sort une pochette orange. En l'observant, je me demande comment peut-on jouer avec les sentiments et la vie de ceux qu'on prétend aimer. Est-ce qu'il joue avec Inès comme il l'a fait avec moi ?

Son regard sombre se pose sur moi, les lèvres pincées, il soupire. Il est contrarié.

Au moins, il n'y a pas que moi qui ne supporte plus la situation.

— Je voudrais que tu t'en ailles. Ça ne peut plus durer comme ça.

— Hors de question. Tu m'as tout pris, tu m'as dégagée de ma propre maison, tu ne me dégageras pas d'ici. Tu ne pourras pas me virer, tu le sais.

— Je ne veux pas te licencier, je veux que tu partes de toi même. Je veux que tu démissionnes.

— Jamais, répliqué-je rageusement.

— Je savais que tu dirais ça. J'ai un deal à te proposer, annonce-t-il en ouvrant la pochette orange.

Il en sort plusieurs papiers, ainsi qu'un chèque, me tend le tout. Je ne touche à rien.

— C'est quoi ton deal ?

— Ce chèque. Tu récupères tout ce que tu as investi et deux ans de salaire complet. Soit un peu moins de cinquante mille. Une coquette somme, il me semble. En contrepartie, tu t'en vas.

— Qui me dit que ce n'est pas un chèque en bois ? Tu as l'habitude de m'escroquer, non ?

Il se lève, contourne le bureau, s'assoit à l'angle, se penche vers moi en souriant.

— Tu étais si naïve... Un jour, tu as dit que tous les moyens sont bons pour arriver à tes fins. J'ai suivi ton conseil. Les sentiments et le travail ne font pas bon ménage.

— Mouais... Avec Inès tu ne dis pas ça...

— Tous les moyens sont bons... Vois-tu, Aleyna, aujourd'hui, j'en ai ma claque que tu t'accroches comme une sangsue. Prends cet argent, rentre voir ton petit vendeur de baskets et ne reviens pas ici. Admets au moins que tu en as ras le bol toi aussi.

— J'ai besoin d'y réfléchir un peu... Le resto, c'est aussi mon bébé.

— Tu te fais du mal pour rien, Aleyna. Tu sais que j'ai gagné. Je gagne toujours.

Sur ce dernier point, il a raison. Il a gagné. Ma confiance, juste avant de me planter un couteau dans le dos. Mon appartement, juste avant de réussir à m'en expulser pour y installer Inès. Ma vie, juste avant de la pulvériser sans que je le vois arriver.

2

Ma journée est finie. Dernière table nettoyée, dernières poubelles vidées.

J'ai longuement pensé au deal qu'il me propose. C'est vrai que c'est tentant mais il a tellement abusé de ma confiance que je me dis qu'il doit forcément cacher quelque chose pour qu'il veuille précipiter mon départ.

Et son chèque... P't'être que c'est un chèque en bois ! J'aurai l'air maligne si je me retrouve sans rien !

— Ne viens pas demain, réfléchis à ma proposition, m'a-t-il dit avant que je ne quitte le restaurant.

Lorsque je rejoins ma voiture, je constate avec colère qu'un rétroviseur a été arraché. La journée ne pourra pas se finir plus mal qu'elle n'a commencée.

C'est ce que je croyais jusqu'à ce qu'un pneu crève à moins de deux kilomètres de chez moi.

Évidemment, je n'ai rien dans la voiture pour le changer. Sans compter que Clara est couchée avec une grippe et Antoine est encore de service. Laissant mon épave sur une place de parking, j'ai fait le reste du chemin à pied, priant à voix haute pour qu'il ne pleuve pas avant que je ne sois à l'appartement. Ma prière est tombée dans l'oreille d'un sourd visiblement.

C'est trempée jusqu'aux os que j'ai passé la porte, accueillie par une odeur nauséabonde. L'adorable chat d'Antoine, Gros Matou, a éventré la poubelle au milieu du salon, s'est très certainement goinfré avec ce qu'il devait y avoir avant de vomir un peu partout. Vautré sur le dossier du canapé, il ouvre un œil, m'observe et lâche un miaulement en bâillant. Parce que, oui, faire les poubelles et vomir sur les tapis est exténuant !

Malgré le froid de l'hiver, j'ouvre les fenêtres, retire mon manteau mouillé et nettoie le salon avant de filer sous la douche.

Mon pyjama en pilou rose sur le dos, je me sers un grand verre de vin blanc et attrape un sachet de chips à la moutarde avant de me jeter sur le canapé pour regarder le journal télévisé.

Sur le buffet noir trône une photo d'Antoine et moi, lors de notre séjour aux Maldives.

Notre rencontre a eu lieu le soir où je me suis cassée la jambe. Il était dans le box à côté du mien, accompagnant un ami à lui. Il en a profité pour venir me faire la conversation et repartir avec mon numéro.

Je me suis demandé ce jour-là pourquoi lui avoir donné alors que j'étais encore en couple avec Harold, je ne voyais que lui. Il était mon grand amour. Du moins je le croyais.

Mais Antoine, lui, il ne m'avait pas oubliée. Il avait gardé mon numéro et nous sommes devenus amis. C'est vers lui que je me suis tournée quand tout est parti en vrille avec Harold, vers lui encore quand j'ai disparu du bail et que je me suis retrouvée à la rue. Il était inconcevable que je dise à ma tante ce que je vivais. Elle aurait été capable de venir de Bretagne juste pour botter le cul du kéké des pistes.

Je ne me souviens pas lui avoir dit que nous avions rompu d'ailleurs. La connaissant, elle aurait crié de joie. Ni même lui avoir déjà parlé d'Antoine.

Bref, c'est comme ça que je suis venue vivre avec lui, avant même que nous ne soyons un couple. Petit à petit, les sentiments sont apparus, jusqu'au premier baiser.

Depuis, j'aime me retrouver dans ses bras, voir son regard brun se poser sur moi quand je suis occupée, entendre le son de sa voix, sentir son souffle sur ma nuque avant de m'endormir. Et malgré tout ce que j'aime vivre avec lui et près de lui, je ne ressens pas ce petit je-ne-sais-quoi qui pourrait me faire dire que je l'aime profondément. J'y suis attachée, c'est une certitude. Mais, quand j'imagine ma vie dans dix ans, je ne le vois pas dans le paysage. Peut-être est-ce parce que je ne sais plus où j'en suis.

Le journaliste parle des inondations en cours dans je-ne-sais quelle région, puis vient la présentation de la météo. De la pluie et des orages pour le reste de la semaine.

Espérons qu'Antoine pourra se charger de ma voiture demain matin.

La proposition d'Harold me revient en pleine face, comme depuis ce matin. Je vais certainement l'accepter. Non seulement je récupère plus que ma mise mais je suis débarrassée d'eux. Et puis, je pourrais toujours subvenir à mes besoins en attendant de trouver un autre boulot.

Antoine passe la porte vers 22h, alors que je suis concentrée sur un épisode de Grey's Anatomy. Comme à son habitude, il balance son sac dans l'entrée avant de se jeter dans le canapé en faisant sauter ses godasses. Un bras autour de mes épaules, il m'embrasse.

— Tu as passé une bonne journée ?

— Fatigante, admet-il en piochant dans le paquet de chips. Et toi ?

— Ça se passe de commentaires.

— À ce point ?

J'acquiesce d'un signe de tête, avale une gorgée de vin blanc. Il caresse mes cheveux tendrement, je pose la tête sur son torse.

— Pourquoi tu t'entêtes à rester ? Tu te fais du mal, mon cœur. Je gagne assez pour nous deux, tu le sais.

— J'ai pas envie de me faire entretenir.

— Je le sais. Mais, au moins, tu ne serais pas là bas, à déprimer tous les jours. Tu pourrais trouver un autre boulot.

— Il m'a proposé un gros chèque en échange de ma démission, dis-je en piochant dans les chips à mon tour. Du genre à récupérer plus que ma mise de départ.

— Tu vas accepter ?

— J'ai bien envie, oui. Mais j'ai peur de me faire avoir une fois de plus. Au fait... J'ai crevé, mon épave est sur le parking près de la pharmacie. J'avais rien pour changer le pneu.

— On ira demain matin. Réfléchis à sa proposition, si elle est honnête, ça te changera pas mal de choses. Je vais prendre une douche. Ça te tente ?

— Non, j'ai déjà pris la mienne. Je vais te faire chauffer ton assiette.

Il m'a embrassée et a disparu dans la salle de bain. J'ai mis un peu plus de son sur la télévision, lui ai fait chauffer son assiette. Il a tout dévoré avant de s'endormir comme une masse contre moi.

3

On dit que la nuit porte conseil. Elle ne m'a rien apporté, si ce n'est une insomnie.

Je me suis tournée et retournée de nombreuses fois, me suis assise pour jouer sur mon portable après avoir été faire un tour sur tous mes comptes de tous les réseaux sociaux auxquels je suis inscrite.

C'est le paradoxe avec la vie réelle, avoir tant de contacts et quasiment pas un présent dans la vie de tous les jours. Comme si le quotidien était devenu une galerie d'images à partager et à commenter, comme si ceux qu'on pense être nos amis se résumaient à quelques mots derrière un écran.

J'ai bien été tentée d'envoyer un texto à Clara mais, à trois heures du matin, elle devait certainement dormir, assommée par la fièvre.

J'ai passé un moment à regarder Antoine dormir sur le dos, son torse musclé se soulevant au rythme de sa respiration, le caressant du bout des doigts. C'est finalement aux alentours de cinq heures du matin qu'il m'a serrée contre lui et que j'ai fini par sombrer dans les bras de Morphée en sniffant l'odeur de son gel douche.

Nous sommes de repos tous les deux aujourd'hui. L'idée de passer la journée sous la couette n'est pas désagréable mais il y a mille choses à faire. Une fois le petit déjeuner rapidement avalé -un café et un croissant- nous nous sommes préparés à aller voir ma voiture.

Ma vieille épave rouge n'a pas bougé de place. La peinture est écaillée par endroit, une aile est enfoncée et le pare-choc arrière tient comme il peut. Sans oublier les sièges trempés puisque les joints de vitres ne tiennent plus la route.

Je crois que, si j'accepte la proposition d'Harold, ce sera la première chose que j'irai acheter. Une voiture. Peut-être un cabriolet. Noir.

Ou une tractopelle.

Histoire d'aller défoncer le restaurant.

La petite voix sadique dans ma tête est prise d'un fou rire incontrôlable digne des plus grands méchants de dessins animés. À l'image de Cruella jubilant à l'idée d'avoir son manteau en peau de dalmatien, je jubile à l'idée de réduire en miettes l'établissement sous les yeux d'Harold.

En réalité, je suis fatiguée de me battre contre du vent. Alors, si je récupère cet argent, je les laisserai savourer leur pseudo victoire. Et je prierai pour que le karma fasse son boulot.

C'est donc sous une pluie battante que le pneu a été changé. Moi, tenant un vieux parapluie qui a dû faire la guerre au dessus de la tête d'Antoine. Et lui mort de rire parce que ça ne servait à rien, l'eau coulant à travers la toile beige.

Nous avons finalement laissé l'épave là où elle est, la batterie a aussi rendu l'âme.

— Il va falloir penser à en acheter une autre, tu vas finir par te tuer avec ça.

— On regarde ce soir les petites annonces, dis-je en essuyant mes cheveux avec un gilet qui traîne sur la banquette arrière de sa voiture.

Peu après, nous avons été faire quelques courses et nous sommes rentrés à l'appartement. Cette fois-ci, pas de poubelle éventrée, ni de vomi sur le tapis. Le chat est vautré dans son arbre, ronronne quand Antoine lui grattouille la tête et se rendort.

— Tu vas accepter ?

— J'en sais rien, réponds-je en posant nos assiettes sur la table de cuisine. Je pourrais faire pas mal de choses...

La bouche pleine, il approuve d'un mouvement de tête.

— Je ne verrai plus leurs sales têtes... Je changerai de voiture...

— Tu pourrais réaliser ton rêve sans te faire escroquer.

— Non... Je ne sais pas de quoi je rêve actuellement. Mais je sais de quoi je ne rêve plus. Je ne veux plus jamais travailler dans la restauration. Tu ferais quoi, toi, si tu avais cette somme ?

— Aucune idée. Un voyage peut-être.

— Pour aller où ?

— Je sais pas, le monde est vaste. Quand j'étais petit, je voulais trouver le monstre du Loch Ness, plaisante-t-il.

— Alors c'est là qu'on ira, décrété-je en mâchouillant ma salade. Et après on ira en Angleterre. Ou au Canada.

Dans l'après-midi, après le service du midi, il m'a emmenée au restaurant. Le cœur battant à cent à l'heure et les mains tremblantes, je suis montée au bureau d'Harold. Probablement pour la dernière fois.

Je suis entrée sans frapper, il somnolait sur son fauteuil. À ma vue, il s'est relevé d'un bond, son regard figé sur Antoine qui me suivait.

— Aleyna !

— Je suis venue pour discuter. Fais voir tes papiers.

Nous nous sommes assis, les deux hommes se jaugeant du regard. Harold a sorti sa pochette orange, Antoine a pris les papiers, les a lu. Y compris ce qui est écrit en bas de page en tout petit caractère. Pour veiller à ce que le kéké ne m'escroque pas une nouvelle fois.

— Tu ne sais plus lire, raille Harold.

— Je n'ai pas confiance en toi. Inutile de te rappeler pourquoi.

— Alors, tu acceptes ?

— Je veux une copie de chaque page du dossier. Et j'encaisse le chèque avant que ma démission ne prenne effet. Faudrait pas que je me retrouve avec un chèque en bois. À moins que ton comptable ne fasse un virement immédiat.

Un sourire narquois se dessine sur son visage, il soupire et attrape son téléphone. La conversation dure moins de trois minutes.

— Voilà, le virement est fait.

— Bien, dis-je en me levant. Je viendrais signer tes papiers et donner ma démission quand l'argent sera sur mon compte. En attendant, je suis certaine qu'Inès va apprécier jouer les serveuses.

Nous avons quitté l'établissement sans un regard pour Inès. Et nous sommes rentrés, en silence.

Allongés l'un contre l'autre devant la télé qui diffuse un épisode de Camping Paradis, mes pensées sont ailleurs.

Antoine s'est endormi rapidement. Ses ronflements et les ronronnements de Gros Matou sont les seuls bruits qui résonnent dans le salon.

Ça valait le coup de m'accrocher à tout ça. Financièrement au moins. Émotionnellement, c'est une autre histoire.

Je me sens vidée, incapable de ressentir de l'amour pour l'homme qui partage ma vie depuis plus d'un an et demi. J'ai aimé. Plus que tout. Plus que ma propre vie. Au point de tout faire pour lui, en croyant le faire aussi pour moi. Ma relation avec Harold a détruit tout ce que j'étais, tout ce que je voulais avoir. Tout ce dont j'avais rêvé un jour. Et je réalise aujourd'hui que je suis incapable de donner de l'amour à celui qui le mérite vraiment.

4

Une nouvelle journée démarre. Avec un compte en banque plein à craquer.

Ce qui aurait dû être un moment de joie n'a été qu'un soulagement. J'ai enfilé un jean, des bottes marrons, un sweat piqué dans l'armoire d'Antoine et je me suis rendue au restaurant avec sa voiture, la mienne a fini à la casse il y a quelques jours. Inès n'est pas là. Harold est en train de coller une affiche sur la baie vitrée.

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J'ai souri en pensant aux pauvres futurs employés qui devraient subir les sautes d'humeur d'Inès. Mais après tout, ça ne me concerne plus.

Lorsque j'ai poussé la porte, il m'a observée longuement de la tête aux pieds, un sourire narquois au coin des lèvres.

— Mademoiselle a eu son pognon ?

— Juste retour des choses non ? Si tu en es là, c'est grâce à moi. Donne moi les papiers et qu'on en parle plus.

Nous sommes montés à l'étage, la pochette orange est sur le bureau, attendant mes signatures.

— T'es coriace, mine de rien. J'aurai lâché l'affaire à ta place. Avoue que tu es restée parce que tu m'aimes encore, murmure-t-il en se penchant au dessus de moi, son souffle sur ma nuque.

— Tu pollues mon air, répliqué-je en m'écartant. Je suis restée parce que je savais que ça te mettait les nerfs de m'avoir dans ton paysage. Récupérer du pognon, ça n'a été qu'un bonus.

Je me suis levée, lui ai tendu son stylo et suis partie sans un mot, les copies dans une main.

Un moment, je suis restée immobile dans la voiture à observer la devanture du restaurant.

Ce petit établissement dont je rêvais depuis l'enfance, ce qui m'avait poussée à faire des études pour être chef cuisinier, ce à quoi je m'étais accrochée au point de me perdre moralement.

Est-ce que ça en valait la peine finalement ? Ne serais-je pas partie même s'il ne m'avait pas proposé l'argent ?

J'étais déjà à bout de nerfs, son deal n'a fait qu’accélérer mon départ.

Je me suis rendue chez Clara.

C'est enroulée dans un épais gilet et un pyjama en pilou qu'elle a ouvert sa porte.

— T'as une mine atroce, lui dis-je en pénétrant dans son studio.

— Toi par contre t'as l'air détendue, tousse-t-elle en se jetant dans son clic-clac. Je te propose pas un café, tu sais où est la cuisine.

— T'as encore la grippe ?

— Non, la bronchite cette fois. Ils vont pas renouveler mon contrat si ça continue.

Dans la kitchenette, de la vaisselle déborde de l'évier et traîne sur la table. Il y a tellement de linge partout qu'on ne fait plus la différence entre le sale et le propre.

— T'es pas au boulot, toi ?

— J'en ai plus.

Elle se relève soudainement, la tête par dessus le dossier du clic-clac.

— Il m'a proposé une belle somme en échange de mon départ. J'ai accepté quand l'argent a été sur mon compte.

— Belle comment ?

— Belle du genre à pouvoir acheter une voiture neuve par exemple, dis-je en m'asseyant sur le pouf en face d'elle.

Elle s'assoit, prend le thé chaud que je viens de lui préparer. Nous trinquons à la fin de mon calvaire. On en vient à parler de ce que je pourrai faire de cet argent. Voyage, shopping, voiture, entreprise... Mis à part un nouveau véhicule et un voyage pour chasser le monstre du Loch Ness, je n'ai envie de rien.

Tandis que nous discutons, je fais un rapide nettoyage du studio. Une fois la vaisselle faite, j'ai étendu une première machine de linge. Puis, un coup d'aspirateur et de serpillière avant d'étendre la deuxième. Voyant ses placards vides, je suis descendue à la supérette du quartier faire quelques achats. Lorsque je suis revenue, elle s'était endormie. Tout en remontant sur ses épaules un plaid, j'ai déposé un baiser sur ses cheveux. J'ai fermé la porte à clé derrière moi après lui avoir laissé un mot sur la table basse et un plat de pâtes au poulet dans le frigo.

5

J'ai fait le lycée hôtelier avec Clara. Juste une année. Elle a claqué la porte rapidement. Et s'est tournée vers le commerce.

Passionnée de sport extrême, elle a vite décroché un contrat dans une grande enseigne de matériel sportif. Avant de démissionner parce qu'elle ne supportait plus l'ambiance avec ses collègues. Depuis, elle enchaîne les petits contrats dans divers magasins.

Si elle ne jure que par ses joggings et ses cheveux courts, je ne jure que par mes cheveux longs et mes talons hauts. Elle est bien plus grande que moi et m'a donné le surnom de Pygmée au lycée. Nous avons quitté la Bretagne ensemble, après l'obtention de nos diplômes, pour venir au soleil. La vie rêvée près des plages. Du soleil toute l'année, des beaux gosses et des fiestas.

Enfin, à vingt ans, on croit que la vie est une fête à ciel ouvert. Jusqu'à ce qu'on comprenne que c'est plus compliqué que ça. Que soleil et mojito ne paieront pas les factures et ne rempliront pas le frigo.

On a passé un peu plus d'une année en colocation dans un studio si petit qu'on devait partager le même lit. Celui qu'elle occupe encore aujourd'hui. J'ai déménagé quand j'ai signé un premier contrat dans un restaurant en centre ville. Mais il a fermé quelques mois plus tard. C'est alors que, Harold et moi, nous avons voulu avoir le nôtre. Et tout s'est effondré.