Le bonheur n'est pas là où tu l'attends Tome 2 - Noélie Jausen - E-Book

Le bonheur n'est pas là où tu l'attends Tome 2 E-Book

Noélie Jausen

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Beschreibung

Deux années se sont écoulées depuis mon retour chez moi. Deux années heureuses où j'ai enfin trouvé la paix et le bonheur. Pourtant, les secrets ont la vie dure. Mes angoisses habituelles se réveillent et s'affolent. Loane, mon employée, joue un double jeu. L'autre femme et Héloïse débarquent pile au moment où le mot interdit vient me hanter. Je ne sais pas dans quoi je m'engage mais il me faut savoir, coûte que coûte, ce qui se trame. Au grand désespoir d'Arthur. Contre toute attente, les réponses viendront de la manière la plus folle qui soit ! Mais étais-je vraiment prête ?

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Du même auteur :

Le bonheur n'est pas là où tu l'attends : Tome 1

Ce matin, j'ai choisi de vivre

« De temps à autre, il est bon de faire une pause dans notre quête du bonheur et d'être simplement heureux. »

Guillaume Apollinaire

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Épilogue

Hommage

1

Un pied appuyé contre le mur du restaurant, écouteurs enfoncés dans les oreilles, Ycare berce mes pensées, comme chaque jour.

Ses chansons m'accompagnent depuis si longtemps que je ne sais plus passer une journée sans écouter sa voix.

— Aleyna ! Je dépose ça dans la cuisine ?

J'observe Cédric, le copain de Mina, une de mes amies, lui sourit et acquiesce d'un signe de tête. C'est lui qui fournit le restaurant en poissons frais depuis près d'un an. De l'autre côté de la rue, ces derniers s'activent à décharger les caisses de poissons, à nettoyer leurs embarcations ou démailler les filets.

Je souris en songeant à papa, qui rêvait de faire le tour du monde à la voile et sors prendre l'air.

Chassant l'image de papa de mes pensées, je me tourne et admire le colosse derrière son comptoir à travers la porte vitrée.

Son regard émeraude se pose sur sa gamine, occupée à dessiner à une table. Il me décroche son plus beau sourire avant de lui préparer un chocolat au lait. Avec une montagne de chantilly et de bonbons vermicelles.

Vêtue d'un short et d'un tee-shirt, elle a coiffé son épaisse tignasse bouclée en un chignon grossier. Comme je le fais chaque jour.

Assis à sa table habituelle, le regard rivé sur l'océan, Jacques Kergoat admire la valse des marins. Comme chaque matin depuis qu'il est à la retraite.

Soupirant, il verse le sachet de sucre dans son thé, sans jamais quitter les marins des yeux.

Mina arrive, me claque une bise et s'installe à une table, tout en bâillant à s'en décrocher la mâchoire.

J'observe tout ce petit monde s'affairer comme autant d'abeilles dans une ruche, priant secrètement pour ne pas m'évanouir au milieu de la rue tant je suis épuisée. Moins de cinq minutes plus tard, Alexia se pointe à son tour, lunettes noires sur le nez, suivie par Malo tenant fermement une poussette d'une main et Gabin, son fils de l'autre, hilare devant nos mines de déterrées.

Lorsque je les rejoins, je m'écroule sur une chaise, laisse tomber ma tête violemment sur la table et me relève, une trace rouge sur le front.

— La nuit a été difficile ? se moque Arthur en déposant une plaquette de paracétamol et trois verres d'eau sur la table.

— Chuchote, lui ordonne Mina en attrapant un cachet.

— C'est pas ce que tu crois, répond Alexia en faisant de même. On a presque pas bu.

— Je t'ai trouvée endormie dans la voiture, la bouche grande ouverte, pouffe Malo.

Je ferme les yeux, priant en silence pour qu'Arthur ne balance pas où il m'a trouvée. Peine perdue. C'est Éden qui s'en charge.

— Nana était sur la chaise longue avec Chocolat.

Tout le monde éclate de rire, y compris mes copines.

En revenant de notre petite fiesta, étant trop « fatiguée » - entendez par là que j'en avais un sacré coup dans le nez - pour réussir à ouvrir la porte, j'ai décidé de dormir dans le jardin. Avec le chien. Jusqu'à ce que mon homme, Arthur donc, ne me trouve à 7h du matin en sortant pour aller travailler. Lequel m'a aimablement informée que la porte n'avait pas été fermée à clé de la nuit.

Depuis, il ne cesse de rire dès qu'il pose les yeux sur moi. J'avale un comprimé, manque m'étouffer avec et replonge la tête sur la table.

— Et toi ? Tu as trouvé ton lit ? demandé-je à Mina en luttant pour ne pas m'endormir.

— Le canapé, dit-elle en bâillant une nouvelle fois. Heureusement que t'as pas trente ans tous les jours, ajoute-t-elle à l'attention d'Alexia.

— J'espère que Colline a apprécié son anniversaire, marmonne cette dernière.

Arthur cesse de rire, lâche des cuillères dont le bruit infernal du métal brise mes tympans. Son regard émeraude se fait plus sombre, perdu dans le vide.

Hier, après avoir fait un apéritif entre filles dans le parc de notre enfance, nous avons décidé, sur un coup de tête, d'aller rendre visite à Colline au cimetière du coin.

Vous me direz, ce n'est pas la meilleure idée qu'on ait pu avoir. Mais que voulez-vous, Alexia avait besoin de sa sœur pour ce jour.

L'alcool aidant, nous avons escaladé le haut portail fermé à clé. En robes et chaussures à talons.

Ce qui nous a valu de beaux fous rires. Et des genoux écorchés à Mina et moi quand nous sommes tombées de tout notre poids dans les graviers. Et une bosse sur le crâne d'Alexia qui n'a pas vu la branche d'un arbre en se relevant.

Rapidement, nous avons rejoint la tombe noire, nous sommes assises et avons trinqué face au portrait souriant de Colline.

Puis, Mina a sorti un kouign-amann écrasé du sac à dos, y a posé deux bougies et nous avons chanté à tue-tête en l'honneur des jumelles. Tout en continuant à siphonner les bouteilles de champagne qui avaient miraculeusement survécu à nos chutes.

À la fin, nous avons fondu en larmes avant de discuter du bon vieux temps - qui n'a rien eu de bon dans les faits - avant de nous remémorer les bêtises que nous avons faites toutes les quatre. Quand le monstre Lucifer (Héloïse) n'était pas dans les environs.

Pour que vous compreniez de quoi je vous parle, je vous fais un rapide topo.

Nous avons grandi dans ce patelin et nous sommes amies depuis l'enfance. Un groupe de quatre à l'origine : les jumelles Portelli, Mina Cherouk et moi. Aleyna Dumoulin.

Mais un jour, Héloïse, mon ancienne voisine, a débarqué et l'enfer s'est déchaîné. Cette dernière nous tenait au chantage.

Tu fais ce que je te dis ou je raconte tes secrets et tu sais que plus personne ne voudra de toi.

Évidemment, nous n'étions que des enfants et, guidées par la peur, nous avons obéi.

Nos secrets ?

À l'âge de six ans, les jumelles avaient accidentellement incendié la grange du vieux Lacroix, ce qui lui avait valu de perdre la moitié de son troupeau de vaches. Elles aimaient se faire passer l'une pour l'autre et étaient de vraies pickpockets.

Mina n'avait pas un secret si terrible que ça à porter mais Héloïse savait jouer sur ses craintes pour la mener par le bout du nez. Bien qu'elle soit née en France, ses parents, issus eux aussi de l'immigration depuis l'enfance, n'ont pas obtenu la nationalité et ont dû retourner en Inde à sa majorité.

Durant l'enfance, Héloïse la menaçait d'aller voir la police, qu'ils iraient tous en prison et qu'elle ne les verrait plus jamais. Alors, comprenez que Mina ait eu peur.

Quant à moi, j'avais quatre ans lorsque j'ai ouvert la baie vitrée de notre ancienne maison pour que ma petite sœur puisse aller voir le chat des voisins. Mais ce jour là, elle est morte noyée. La culpabilité m'a rongée pendant très longtemps. La peste qui nous faisait du chantage s'est servie de sa mort pour diriger ma vie. Et je l'ai laissée faire.

Aussi, comme mes copines, nous avons mené une vie d'enfer aux autres, en particulier à Arthur, pour que rien ne se sache.

Mais Arthur savait. Sa mère était la maîtresse de mon père. Laquelle a fini par s'en aller, laissant derrière elle un époux violent et un petit garçon meurtri physiquement et moralement.

Lorsque j'ai eu l'occasion, j'ai fui aussi loin que je le pouvais, je ne voulais plus jamais voir qui que ce soit. Ni Malo, qui était mon premier vrai petit copain et que j'ai abandonné après qu'il m'ait demandée en mariage.

Ni Alexia, Colline et Mina, qui me rappelaient sans cesse les monstres que nous étions.

Et encore moins Arthur, dont le visage balafré et le regard émeraude me hantaient, tant j'avais fait de sa vie un enfer.

Mais un jour, je suis revenue ! Parce que, quand votre vie part en vrille, il n'y a rien de mieux que retrouver la douceur d'un vrai foyer.

J'ai débarqué un matin chez Tante Louise. C'est elle qui s'est occupée de moi après la mort de papa et maman.

Elle encore qui ne s'est jamais privée de me recadrer quand c'est nécessaire. Elle qui vit dans la maison près de la mienne aujourd'hui.

J'ai abandonné mon autre fiancé après une demande en mariage. J'ai cette tendance à fuir dès qu'il faut s'engager un peu trop sérieusement dans une relation.

Je me suis retrouvée à m'occuper d’Éden alors que je haïssais la compagnie des mioches. Et je suis tombée amoureuse du colosse derrière son comptoir.

À cette époque, Héloïse s'est pointée, a mis un sacré bordel dans nos vies et est repartie après que nous ayons réglé nos comptes.

Et depuis deux ans maintenant, tout roule.

Nos secrets ne nous pourrissent plus la vie. Alexia et Malo, déjà mariés, ont accueillis leur premier enfant. Mina est avec Cédric depuis un an. Et moi, j'aime Arthur et Éden plus que tout.

Il dirige son bar, je m'occupe du restaurant. On forme une bonne équipe.

Deux policiers suivis du maire pénètrent dans l'établissement, jettent un œil sur les clients avant de venir droit sur nous.

— Il fallait que ce soit vous trois, grogne M. le Maire.

— Désolée, s'excuse Alexia. On va tout nettoyer.

— George nous attend avec les balais, je suppose ? demandé-je en relevant la tête.

M. le Maire acquiesce d'un signe de tête.

— On peut savoir ce qu'elles ont encore fait ? s'enquiert Arthur.

— Ces demoiselles ont pris le cimetière pour une salle des fêtes ! Quelle honte un tel comportement !

— Savez-vous ce que c'est de fêter son anniversaire seule ? lâche Alexia d'un ton sec. De n'avoir qu'une plaque devant laquelle pleurer ma jumelle ? Je lui avais promis qu'on fêterait nos trente ans, j'ai tenu ma promesse et je n'en ai pas honte !

Le silence tombe sur le bar, soudainement brisé par Kiss chantant Rock And Roll All Nite.

— Nous allons tout nettoyer, assuré-je en me levant à la suite de Mina.

Derrière son comptoir, Arthur ne me quitte pas des yeux, la colère s'est emparée de lui. Je sens que ça va barder ce soir !

Mais qu'aurai-je dû faire ? Dire non à mon amie ? La laisser déprimer le jour de ses trente ans ?

Il savait pourtant que nous avions prévu de faire une visite au cimetière, il doit lui-même en faire une cet après-midi avec Éden.

Certes Colline était sa première femme, la mère d’Éden mais elle était avant tout la sœur jumelle d'Alexia.

Trente ans ce n'est pas rien.

La fin d'une décennie, le départ d'une nouvelle. Nous ne remplacerons jamais sa sœur, mais elle a absolument tenu à ce que nous fêtions son anniversaire ensemble.

D'accord, le champagne, le kouign-amann et les chansons en pleine nuit étaient probablement de trop. Mais Alexia en a eu besoin !

Alors, même si je sens la colère dans ses yeux et la tristesse dans ceux de la gamine, je n'ai pas honte d'avoir soutenue mon amie hier soir.

Je m'en veux simplement que ça se sache dans ces conditions.

2

Moins d'une heure après, nous avons débarqué au cimetière, casquettes sur la tête et sacs en bandoulière.

Georges, crâne luisant à la lumière du soleil et bedaine tirant sur son polo beige, nous lance un regard réprobateur bien que légèrement amusé. Après tout, il n'y a vraiment que nous pour avoir des idées aussi stupides.

Après nous avoir remonté les bretelles en réprimant un sourire, nous avons pris les balais et sacs-poubelle puis nous sommes entrées.

Instinctivement, j'ai compté les pas nous menant à la tombe de Colline. Comme je le fais quand je vais jusqu'à celle de ma famille.

Les filles me devancent en piaillant, prêtes à insulter le monde entier, ne comprenant pas pourquoi fêter un anniversaire au cimetière est si mal.

Je leur dirais bien qu'on a jamais vu ça ici, ni ailleurs je crois, mais mes pensées sont dirigées vers d'autres contrées.

Respirant à plein poumons l'air iodé, je retiens un haut-le-corps discrètement et les suis dans les allées, le gravier craquant sous nos pas.

Pourtant habituée aux chaleurs extrêmes de la Provence, j'éprouve quelques difficultés à supporter la légère hausse des températures printanières des derniers jours.

Tandis qu'elles ramassent les emballages de gâteaux et les bouteilles, je reste en retrait, le menton posé sur le manche à balai, mes lunettes de soleil sur le nez.

— Je t'avoue qu'ils sont de moins en moins attentifs, explique Alexia à Mina.

— Plus qu'un petit mois et ils seront en vacances, répond cette dernière en remontant ses lunettes en écaille sur son nez.

Je comprends alors qu'elles parlent des élèves de l'école du village.

— T'as l'air à l'ouest, Aleyna, se moque Alexia. Il faut dormir, la nuit !

— Je dors, répliqué-je en me décidant à jeter les fleurs mortes dans un sac avant d'épousseter le marbre noir. Mais je me sens fatiguée depuis quelques semaines.

— Passe au cabinet demain, propose Mina. Je te ferai passer entre deux rendez-vous.

J'accepte, j'irai tôt le matin, après avoir déposé la gamine à l'école.

Le lundi, le restaurant ne tourne pas. C'est bien le seul jour où je peux prendre le temps de respirer. Mais ne croyez pas que c'est une corvée, j'aime plus que tout mon job. J'en ai rêvé depuis l'enfance, quand papa et maman m'apprenaient à cuisiner.

— Tu travailles non stop, renchérit Alexia. Tu devrais faire une pause.

— Impossible, surtout en cette période.

La saison touristique commence, il ne faut pas la louper.

— Il en pense quoi, Arthur ? demande Mina.

— Il n'en pense rien parce qu'il ne le sait pas et vous n'allez rien lui dire.

— Sois prudente, me conseille Alexia. Et va voir le médecin. Il ne faudrait pas que tu nous refasse le même coup que l'été dernier.

L'année dernière, je travaillais tous les jours. Le matin, à aider mon homme au bar. Puis le midi et le soir en cuisine. Je n'avais jamais de répit, jamais de pause.

Mes insomnies sont revenues au grand galop, je me suis retrouvée à avaler des somnifères pour gagner un peu de sommeil, et me doper aux vitamines dès le matin pour pouvoir tenir le rythme.

Jusqu'à ce que je ne sois complètement débordée, épuisée, et que je ne m'endorme au volant un soir en revenant de Lorient. Si mon SUV a fini à la casse, je m'en suis sortie par miracle avec quelques hématomes.

Ce jour-là, Arthur a été partagé entre inquiétude et mécontentement. Depuis, il veille au grain. Quitte à m'en étouffer parfois.

Aussi, j'évite de lui dire que je ne me sens pas au meilleur de ma forme ces dernières semaines. Il serait capable de m'attacher à une chaise pour que je n'aille plus au restaurant.

Suite à ça, il a décidé qu'une entrée/plat/dessert unique serait proposé le midi et que nous ne ferions plus que pizzeria. Puis il avait imposé la présence de Loane en cuisine. Je n'avais pas été enchantée mais finalement le restaurant fonctionne ainsi très bien.

— Tu devrais quand même lui en parler, reprend Mina.

— Oui, quand il aura fini de me hurler dessus ce soir, grogné-je.

— Comme s'il t'avait déjà hurlé dessus, se moque Alexia. C'est un nounours !

— Un nounours blessé, dis-je en replaçant les plaques funéraires. Je ne sais pas si je le préfère en colère ou déçu. C'est pour Éden que je m'inquiète surtout. Je crois qu'elle ne me pardonnera pas notre escapade.

— Elle t'aime trop, elle comprendra, réplique Alexia. Tu sais, on fait les cadeaux de fête des mères en ce moment, continue-t-elle devant ma mine dubitative. Je ne devrais pas te le dire mais... elle a demandé à en faire un pour toi aussi.

Surprise, j'arrête ce que je fais, l'observe, incrédule. Mina pose ses fesses dans les graviers, suivie par Alexia, qui s'allume une cigarette.

— Crois-moi, ma nièce ne t'en voudra pas. À huit ans, les enfants comprennent les choses quand on prend le temps de leur expliquer.

— Je vais lui expliquer quoi ? Que je suis allée faire la fête dans un cimetière, sur la tombe de sa maman ? Oh oui, elle va me comprendre. Tu veux qu'elle me félicite aussi ?

— J'peux le faire, ricane Alexia. Je te félicite d'avoir aidé ton amie à tenir une promesse. Et, même si ce n'était pas l'idée du siècle, je vous remercie d'avoir été là. Pour moi mais aussi pour elle, conclut-elle en désignant la photo de Colline.

Le silence s'impose quelques minutes.

Alignées dans les graviers, nous restons un moment devant la pierre noire. Mina tire une bouffée sur sa cigarette, nous raconte qu'elle s'est mise en quête d'un nouvel appartement, voire d'une maison. Son studio est minuscule et Cédric vit sur son chalutier. Hors de question qu'elle aille squatter dedans.

Le hic étant qu'il n'y a quasiment que des maisons de famille qui se transmettent de génération en génération.

Et les nouveaux immeubles de standing près du stade municipal qui viennent gâcher le paysage.

Puis, nous repartons en sens inverse, rendons à Georges ce qu'il nous reste et je vide les poubelles dans le gros container.

Les filles grimpent dans la Clio de Mina, je reste un instant les fesses posées sur ma 106 blanche et les regarde partir, leur assurant que je vais les rejoindre. Mais je n'en fais rien.

Georges disparaît dans son cabanon, me laissant seule sur le parking, écoutant le chant des oiseaux.

Puis j'entre et compte à voix basse.

Vingt pas tout droit. Quarante à droite. Vingt-deux à gauche. Trente-sept tout droit.

Depuis vingt-six ans, je les connais par cœur. La première fois pour Rozenn. La deuxième fois pour mes parents.

Les autres fois, pour les visites que je leur rends de temps en temps.

La pierre tombale blanche est couverte de plaques funéraires et de fleurs, tantôt posées par Tante Louise, tantôt par moi. Les portraits de papa, maman et Rozenn sont figés dans le temps.

Comme sur la tombe de Colline, je nettoie, replace les plaques, jette les fleurs mortes dans la poubelle, époussette la dalle de marbre.

Puis je leur parle de mon quotidien, évitant soigneusement le regard figé de maman quand j'évoque Arthur. Comme si elle allait m'en vouloir de notre relation.

Une figurine de bateau est tombée dans les graviers, je la ramasse, la caresse tendrement avant de la remettre en place, me remémorant les projets de papa.

Nous achèterons un voilier, nous irons visiter tous les pays du monde et nous y apprendrons à cuisiner, nous reviendrons riches de souvenirs et de connaissances, disait-il.

Papa ne l'a jamais acheté, il nous a quitté trop tôt. Maman en a fait le choix.

Et depuis que j'ai découvert ce qu'elle avait fait, je suis partagée entre l'amour que je lui portais et la rancune que je lui porte aujourd'hui.

Ce qui est fait est fait, Aleyna. Vivre avec ta colère ne les ramènera pas. Ne passe pas de la culpabilité à la rancune, ça ne fera que te gâcher la vie, m'a dit Tante Louise un beau matin.

Probablement a-t-elle raison. Mais il m'est difficile d'accepter que papa soit mort parce que maman a volontairement mis fin à leurs jours dans ce qui semblait être un accident.

Je me suis de nouveau assise dans les graviers, allume une cigarette, l'écrase aussitôt, écœurée par le goût et l'odeur du tabac.

— On a fêté l'anniversaire des jumelles hier, dis-je aux photos. Vous vous souvenez, les filles Portelli ? Elles ont eu trente ans, enfin Alexia uniquement. Depuis le temps, vous savez pour Colline. Alexia était plutôt contente, si tant est qu'elle puisse l'être sans sa sœur.

Nerveusement, je ramasse une poignée de graviers, les fais tomber en les comptant les uns après les autres. Trente-huit. J'en prends une autre, compte encore. Dix-neuf. À la troisième poignée, je la relâche d'un bloc, sans compter. C'est une habitude que j'ai depuis la mort de Rozenn. Compter m'aide à oublier, à me concentrer, à déstresser.

— La pizzeria fonctionne bien. On a du monde tous les jours. Éden a grandi, nous avons été faire du shopping la semaine dernière. Elle a demandé à m'offrir un cadeau surprise dimanche prochain, pour la fête des mères. C'est étrange, n'est-ce pas ?

Silence à nouveau. J'allume une nouvelle cigarette, en tire deux longues bouffées et me jette tête la première dans la poubelle, avant de vomir tout ce que je peux.

Une main me tend une bouteille d'eau, je l'attrape, prends une gorgée que je recrache aussitôt. Avant de me retrouver face à Georges.

— Tu devrais aller voir ton médecin, ma grande. Tu as mauvaise mine.

— Trop d'alcool, plaisanté-je avant de boire à nouveau. Je suis désolée pour ce qu'on a fait. Comment ont-ils su ?

— Les caméras. Mademoiselle Portelli a certainement apprécié. Je ferme à midi, évite de passer par dessus le portail, plaisante-t-il avant de me laisser seule.

De nouveau, je pose mes fesses dans les graviers et continue mon laïus devant la pierre blanche.

— Tante Louise a retrouvé ses cheveux violets et ses chansons des années quatre-vingt, ça fait plaisir à voir. Hubert Ronchon squatte tous les matins avec Jacques Kergoat. Anita Gourmelen fait toujours ses commérages, elle s'est trouvée une alliée avec la petite boulangère près du Spar. Mina et Cédric cherchent un logement pour s'installer ensemble. Je ne sais pas s'ils vont trouver leur bonheur ici, j'espère qu'ils ne vont pas déménager.

Il y a bien LA maison. Celle de mon enfance, celle où ma vie a pris une tournure différente. Tante Louise en a hérité après la mort de papa et maman. Ni elle, ni moi n'avons eu envie d'y retourner. Nous ne l'avons jamais vidée. J'imagine que les vieux meubles doivent être couverts de poussière et que les souris ont dû y élire domicile, en compagnie des araignées.

Mais, quand on sait son histoire, qui aurait envie d'y vivre dans le fond ?

Une demi-heure plus tard, je quitte l'enceinte du cimetière, passe saluer Georges, le remercie une dernière fois pour la bouteille d'eau.

Assise derrière le volant, j'observe la femme qui sort d'une voiture garée plus loin.

Vêtue d'une longue robe à motifs aztèque et d'un gilet beige, ses cheveux auburn flottent derrière elle, comme la voile d'un bateau. Elle se tourne, me lance un coup d’œil.

Mon cœur s'emballe. J'avais six ans la dernière fois que je l'ai croisée. Elle venait de quitter le parc en traînant son petit garçon derrière elle.

3

Après avoir quitté le cimetière, je me suis rendue au bar. Mes pensées tournées vers cette femme, en oubliant presque Colline, Alexia et Mina. Je ne sais pas ce qui me perturbe le plus en cet instant : l'engueulade à laquelle je ne pourrais échapper ce soir ou son retour à elle.

Que vient-elle faire ici aujourd'hui ? Va-t-elle rendre visite à Arthur ? Vient-elle pour papa ? Devrais-je prévenir Arthur ? Même si cela semble être la chose à faire, je me vois mal lui annoncer son retour au milieu d'une engueulade. Non, il faut que j'en sache davantage. Une cachotterie de plus ou de moins ne changera pas grand chose.

Évitant soigneusement le regard d'Arthur, je file à la cuisine sans un mot.

Loane est déjà là, presque au garde-à-vous lorsque j'entre dans la pièce. Elle me sourit et nous préparons les plats et desserts sans un mot.

Je crois qu'elle ne pourra pas comprendre le pourquoi de nos agissements et je n'ai pas envie de m'étaler dessus.

Quand Arthur a posté une annonce pour recruter un second, il y a eu pas mal de candidats. Mais c'est elle qui a retenu son attention. Débrouillarde, elle n'attendait pas que je lui dise quoi faire, prenait rapidement des décisions. Peu à peu, j'ai apprécié sa présence.

Comme chaque jour, j'ai envoyé les menus et les pizzas.

Si d'ordinaire, je le fais en musique, aujourd'hui la cuisine est restée silencieuse. Loane a bien essayé de mettre le poste CD en route mais un seul regard l'en a dissuadée.

Mina et Alexia n'ont pas reparues, certainement occupées à décuver convenablement dans leurs lits.

Anita Gourmelen est arrivée vers midi et demi, accompagnée de Tante Louise.

Oh soyez assurés qu'elles sont déjà au courant de ce qu'il se passe ! Le soupir réprobateur de Tante Louise en raconte bien plus que n'importe quel laïus moralisateur.

Anita Gourmelen n'a pas émis le moindre avis. Elle qui n'en manque jamais, j'ai trouvé ça étonnant.

Lorsque tout ce petit monde a quitté l'établissement, la voix de Paul Stanley résonnait dans le bar.

Bientôt, il n'est plus resté que M. Kergoat, Arthur, Éden, Loane et moi.

Je jette un rapide coup d’œil, observe Éden en train de piailler face à un M. Kergoat hilare, soupire bruyamment.

— Tu ne pourras pas l'éviter.

La voix de Loane me tire de mes pensées et je la rejoins près du bac à vaisselle. Son filet lui tombe devant les yeux, je le lui retire et plonge les mains dans l'eau pour rincer ce qu'elle vient de frotter.

— Ce n'est pas son jugement que je crains le plus.

— Celui d’Éden ?

— Comment je lui explique que j'ai fait la fête devant la tombe de sa mère ?

Elle hausse les épaules, esquisse un sourire.

— Dis lui la vérité.

Même avec la vérité, je ne crois pas qu'une enfant de huit ans puisse comprendre et accepter une telle chose.

Depuis deux ans, je l'embrasse chaque soir avant d'aller au lit, chaque matin avant de la déposer à l'école. J'écoute ses piaillements chaque jour, je connais tous les potins de l'école sur le bout des doigts. Elle me parle de son amoureux, de ses copines, et de sa passion pour la cuisine et les licornes.

Cette gamine, j'ai commencé à m'en occuper et m'y attacher bien avant de m'accrocher à son père. Je n'en suis pas sa mère mais, au fond de moi, elle est ma fille.

Une fois la cuisine rangée, Loane est partie, me laissant seule dans le silence le plus total.

Prenant une grande inspiration, je me dirige vers Arthur.

Mon cœur bat si fort qu'il risque de jaillir de ma poitrine dans moins de dix secondes.

Plantée devant le comptoir, j'attends qu'il daigne lever le nez de son portable mais il n'en fait rien.

À la table près de la baie vitrée, M. Kergoat et Éden m'observent en silence. Ma gamine m'envoie un léger sourire, presque désolée pour moi alors que c'est moi qui ait fait n'importe quoi.

— Arthur...

— Pas maintenant, me coupe-t-il sans même me regarder.

— Écoute...

— J'ai dit pas maintenant.

— Je sais que tu ne veux pas me parler...

— Ni te voir, lâche-t-il d'un ton sec.

Éden lâche un « oh » de stupeur. Surprise, je recule d'un pas, ne le quitte pas des yeux durant quelques secondes. L'espoir qu'il finisse par me regarder s'envole quand il me tourne le dos.

Ravalant mes excuses, j'attrape mon sac et quitte l'établissement.

Tout au long du chemin, je n'ai cessé de compter. Mes pas d'abord. Puis le nombre de bacs à fleurs en pierre. Et le nombre de fleurs roses, bleues ou violettes dans les bacs. Et le nombre de passants sur les trottoirs.

J'ai cru que j'arriverai à oublier, à penser à autre chose mais peine perdue.

Soit Colline apparaît, soit l'autre femme. Parfois le visage empli de colère et de déception d'Arthur, parfois le sourire triste de la gamine.

N'ayant guère envie de retourner à la maison, j'ai pris la route sans savoir où aller.

Musique à fond, je crois avoir fait le tour de la Bretagne en une après-midi.

Je ne sais pas trop comment je suis arrivée devant la maison en ruine dans laquelle Arthur allait se cacher étant enfant.

J'ai quitté l'habitacle, fermé les portières à clés, me suis engagée sur un petit chemin au milieu des bois, écouteurs dans les oreilles.

Étrangement, ce n'est pas Ycare qui vient me changer les idées. J'ai besoin de mettre le brouhaha de mon cerveau en sourdine, de faire taire les voix imaginaires de papa, maman, Colline et Arthur.

Alors Johnny Cash chante God's Gonna Cut You Down tandis que j'avance d'un pas décidé sans savoir où je vais.

Assise sur un rocher, j'ai pris mon portable, ai cliqué sur le nom de Clara, espérant de tout cœur qu'elle me réponde. Sa voix chantante s'est faite entendre avant de devoir laisser un message lui expliquant que ma vie part en vrille. Plutôt que moi, je pars en vrille et que je ne me comprends pas.

Ce n'est que lorsque le soleil s'est couché à l'horizon que j'ai réalisé que je me suis engagée un peu trop loin et qu'il me faut rebrousser chemin.

M’apercevant que la batterie de mon portable est presque à plat et que la lampe torche ne me servira pas plus de dix minutes, je lâche un juron.

Pressant le pas pour arriver rapidement jusqu'à ma voiture, je ne vois pas le trou au beau milieu du chemin (je l'ai pourtant évité à l'aller), m'étale de tout mon long face contre terre. Le craquement sourd et la douleur provenant de mon poignet m'arrachent un cri strident et une dizaine de jurons de plus, maudissant le monde entier et mon portable qui a choisi ce moment précis pour aller s'éclater contre un rocher et me laisser dans le noir le plus complet.

Il y a vraiment des jours où l'on devrait rester couché !

Maintenant, il ne me reste plus qu'à choisir entre passer la nuit ici, priant pour qu'Arthur s'inquiète de ma disparition ou prendre le volant alors que mon poignet ne cesse de gonfler.

J'opte pour la deuxième option. Avec la chance que j'ai, je vais finir dévorée par un loup ou un ours.

Ou par des milliers de fourmis. C'est plus probable que de trouver un loup ou un ours ici.

On retrouvera mon corps à moitié bouffé dans une semaine.

Songeant à ma paranoïa habituelle, j'éclate de rire et pleure en même temps. Qu'est-ce que je peux chialer ces derniers temps !

La semaine dernière, je me suis effondrée en découvrant qu'une pomme avait pourri dans ma voiture.

Heureusement que personne n'était là, je serais passée pour une folle. J'admets que je suis pas mal à fleur de peau. Tout m'énerve, me bouleverse, me perturbe. La moindre émotion est multipliée par mille. Autant dire que lorsque je me fâche, j'explose littéralement.

Quand je retrouve ma voiture, je me jette à l'intérieur et admire le violet de ma peau à la lueur du plafonnier.

Elle servira à quelque chose la visite chez le médecin demain !

Dans l'allée centrale de notre impasse, les gyrophares bleus attirent mon attention. Tante Louise, Anita Gourmelen, Hubert Ronchon, Mina, Malo et Arthur sont là, chacun tentant de parler.

Je m'engage, me gare sous les regards médusés des uns et des autres et les rejoints.

— Tu vas bien ? s'écrie Mina en se jetant dans mes bras, manquant de peu de me faire tomber sur le capot.

— Heu oui... C'est quoi tout ce raffut ?

— T'étais où ? gronde Arthur.

— Je suis allée faire un tour et je me suis perdue. Excusez-moi pour la gêne, dis-je aux policiers qui attendent quelques explications.

Rapidement, chacun retourne chez soi et l'impasse retrouve son calme. Mina appelle Cédric avant de s'en aller à son tour. Arthur soupire, s'en va et claque la porte derrière lui. Visiblement sa colère n'est toujours pas partie.

Tante Louise dépose un baiser sur mon front, caresse ma joue, esquisse un sourire.

— Ne me fais plus si peur, ma fille. Mon vieux cœur ne le supporterai pas.

Puis elle me quitte aussi, me laissant avec Malo appuyé contre le capot de ma voiture. Je le rejoins en silence, allume une cigarette, tire une longue bouffée et la recrache.

— Tu crois qu'il va me détester longtemps ?

— Laisse le bougonner dans son coin. Tu as fait ce qu'il fallait pour Alexia.

— Mouais...

— Faire la fête dans un cimetière, fallait le faire quand même, ricane-t-il en se relevant.

— Y a que nous pour avoir des idées de génie, plaisanté-je à mon tour avant de perdre mon sourire.

— Rentre chez toi, Aleyna. Demain est un autre jour.

Il est parti, me laissant bel et bien seule au milieu de l'impasse, sous un ciel étoilé.

Prenant mon courage à deux mains, je suis entrée à mon tour.

Toutes les lumières éteintes, j'aperçois l'ombre d'Arthur au salon, une clope à la main, les yeux rivés sur le jardin.

Demain est un autre jour, je n'ai pas envie de me disputer avec lui ce soir.

Je grimpe les escaliers, évite les marches grinçantes, passe devant la chambre d’Éden, paisiblement endormie. J'hésite un court instant avant d'aller déposer un baiser sur son épaisse tignasse brune, lui souffle un « je t'aime » à l'oreille, file à la douche, puis glisse ma puce dans un vieux portable déniché dans ma table de nuit, avant de me glisser sous les draps et de m'endormir profondément.

4

Lorsque je me suis réveillée, Arthur n'était déjà plus dans le lit. À moins qu'il n'y ait pas dormi de la nuit.

Ma touffe rousse dans les yeux et la bave au coin des lèvres, je me suis assise sur le bord du lit. J'ai vérifié mon portable : pas d'appels ni de messages de qui que ce soit.

Déçue, je me suis dirigée jusqu'à la chambre d’Éden mais elle n'était pas là non plus.

J'ai alors réalisé que la maison n'avait jamais été aussi silencieuse. Et qu'il était déjà dix heures !

J'ai filé sous la douche, me suis vêtue d'une robe, ai attaché mes cheveux en un chignon et ai rapidement rejoint le cabinet médical face à la placette au cœur du village. Mon poignet me fait toujours souffrir mais je m'en moque.

La voiture d'Arthur n'était ni dans l'allée, ni devant le bar.

Assise derrière son bureau, ses lunettes vissées sur le nez, Mina répond au téléphone en souriant, me fait signe d'aller dans la salle d'attente vide.

À dire vrai, le cabinet est un vieil appartement qui doit dater des premiers logements construits ici. Des affiches médicales et de nombreux numéros d'aide ornent les murs en pierre. Ces derniers entourent deux fenêtres dont les montants en bois semblent sur le point de tomber. Les chaises bancales ont été remplacées par des fauteuils en cuir et les magazines qui datent d'une quinzaine d'années traînent sur une table basse laquée sortie tout droit de chez Ikea.

— Aleyna ?

Mina me tire de mes pensées. D'un signe de tête, elle m'envoie dans le bureau du médecin.

L'entretien ne dure pas bien longtemps. Je ne m'étale pas sur ma fatigue des dernières semaines, le médecin finit par me dire que j'ai une petite entorse, me donne une ordonnance et ciao.

Rapide passage par la pharmacie, j'enfile l'attelle prescrite, attrape le sac de médicaments et file au bar mais le rideau est fermé, comme tous les lundis. Alors, je vais m'installer sur un banc du parc, le regard rivé sur l'océan.

Écouteurs dans les oreilles, Ycare berce de nouveau mon esprit embrouillé.

Le bleu du ciel se fond dans celui de l'eau, reflétant les rayons du soleil en des milliers d'éclats semblables à des lucioles. J'abaisse mes lunettes noires sur mon nez et respire à plein poumons. L'air frais me semble malgré tout étouffant. Se pourrait-il que j'ai de nouveau la sensation de crever lentement dans ce bled ? Vais-je encore tout plaquer, retourner en Provence et tout oublier ? Non c'est autre chose. Je ne sais pas comment l'expliquer, cette sensation de vivre dans l'ombre des autres, de me traîner leurs spectres où que j'aille et quoi que je fasse.

Les enfants sont en classe, les retraités vaquent à leurs occupations.

Jardinage, pétanque, balade au bord de l'eau. Mon regard suit un vieux couple, main dans la main. Elle tient fermement un bouquet de fleurs, il fume sa pipe et se sourient tendrement.

Plus loin, deux chats se sifflent avant de filer chacun d'un côté. Un chien aboie, saute sur sa propriétaire, lui prend un bâton et le dévore.

Loane rit aux éclats, lui caresse la tête. La femme près d'elle attire mon regard, mon cœur ne fait qu'un bond. C'est Elle, celle du cimetière !

Mais pourquoi est-elle en grande discussion avec notre employée ?

Voulant en avoir le cœur net, je me prépare à les rejoindre mais je suis coupée dans mon élan par la sonnerie de mon téléphone.

— Allô ?

— C'est moi. Il faut qu'on parle. Je suis à la maison.

— J'attends Éden...

— Elle mange à la cantine aujourd'hui.

— Bien, dis-je, dépitée. J'arrive.

Lorsque je lève les yeux, Loane et l'autre femme ont disparu.

Voilà donc un mystère à élucider. Il va falloir que j'en fasse part à Alexia et Mina.

Il est assis dans la cuisine, clope à la main.

Je le rejoins, m'installe en silence sur une chaise. Les volets sont clos, Paul Stanley ne chante pas. Même Chocolat ne bouge pas un poil de son panier. Ça ne présage rien de bon, je peux vous l'assurer.

D'un signe de tête, il désigne mon poignet. — Qu'est-ce que tu as ?

— Une entorse. Tu le saurais si tu ne m'avais pas fait la gueule hier soir.

— Je ne t'aurais pas fait la gueule si... Peu importe, t'as qu'à pas venir au resto cette semaine. Loane pourra bosser seule.

— Pas de souci. Même sans ça, tu n'aurais pas voulu que je vienne.

Il ne relève pas, tire une longue bouffée sur sa cigarette, son regard émeraude figé sur ma tignasse.

— Pourquoi ? demande-t-il sans préambule.

— J'sais pas, réponds-je en croisant les bras sur ma poitrine. Tu peux essayer de comprendre que tout le monde ne vit pas son absence comme toi. Alexia avait besoin de ça, besoin de s'accrocher à sa sœur pour un jour.

— Et tu la comprends mieux que personne, n'est-ce pas ?

— Oui ! Tu ne sais pas ce que c'est de survivre à ceux que tu aimes, de te demander pourquoi eux et pas toi. Tu peux me détester, Arthur. Mais je ne regrette absolument rien ! Et si c'était à refaire, pour Alexia, je le referai. Quant à Éden, j'aurai une conversation avec elle.

— Sa mère ! explose-t-il, me faisant sursauter. Tu as été danser devant la tombe de sa mère !

— Je n'étais pas seule, crié-je à mon tour. On a dansé, bu, et chanté les chansons que Colline aimait, et pleuré aussi parce qu'elle manque à Alexia et aussi parce que...

Je ne dis plus un mot. Comment lui expliquer pourquoi moi j'ai pleuré pour Colline ce soir là ? Lui non plus ne pourra pas comprendre.

Retenant des larmes, je déglutis, allume une cigarette, grimace tant le goût me semble dégueulasse.

— Parce que quoi ?

— Je vous ai parce qu'elle n'est plus là ! Chaque fois que je passe au cimetière, je vais lui demander pardon. Pardon de t'aimer, pardon de me dire que sa fille est aussi la mienne, pardon d'être heureuse avec vous, pardon de travailler avec toi, pardon d'aimer ma vie alors que je vis dans son ombre et que ce bonheur, cette vie là, c'est avec elle que tu aurais dû...

— Aleyna...

Il me rejoint, s'accroupit devant moi, prend ma main, y dépose une multitude de baisers. De l'autre, je caresse tendrement son visage, sens la cicatrice sous mes doigts, dépose un baiser sur ses lèvres.

— Tu veux que je demande pardon une fois de plus ? Alors pardon de ne pas être Colline !

Sans lui laisser le temps de répondre, je m'en vais et claque la porte derrière moi.

D'un pas décidé, je suis entrée chez ma tante. Elle est dans le jardin arrière, occupée à chanter et jardiner.

J'ai bien envie d'aller la voir, lui confier ce qui me trouble mais je n'en fais rien.

Pourquoi ce serait à moi seule de me repentir, de m'en vouloir, voire même me punir ? Nous étions trois ce soir là !

J'ai pris le trousseau de clés dans le panier et suis partie sans un bruit.

5

Les herbes hautes ont envahi le jardin depuis si longtemps que les insectes doivent se croire dans une jungle.

Le portail, rouillé par endroit, grince quand je le pousse.

L'allée, autrefois pavée, est recouverte de mousse.

Cette maison, je l'ai quittée à dix-sept ans. Je n'y suis jamais revenue. Jusqu'à aujourd'hui.

Ce jour là, Tante Louise a fermé les volets, pris mes affaires et fermé la porte. Laissant ce qui faisait ma vie d'adolescente entre ces murs. Oubliant papa, maman et Rozenn.

Un court instant, je reste figée devant la lourde porte en bois avant de glisser la clé dans la serrure. Cette dernière coince un peu mais, en forçant dessus, elle finit par s'ouvrir sur un couloir plongé dans la pénombre.

J'entre, le cœur battant à tout rompre, referme derrière moi et fais quelques pas.

Le temps semble suspendu, un rayon de soleil passe à travers les volets dans le salon. Une odeur âcre me monte au nez, typique de ces endroits qui sont restés fermés une éternité, j'en ai la nausée.

La poussière s'élève sous chacun de mes pas, me faisant éternuer une demi-douzaine de fois d'affilée.

Bien que j'aille ouvrir les fenêtres, je laisse les volets clos.

L'air devient peu à peu respirable. J'avance lentement, dans un silence religieux.

Comme si je foulais un sol sacré et interdit.

Comme si j'allais de nouveau entendre la voix de papa chantant Une autre histoire.

Comme si maman allait passer près de moi sans vraiment me voir, ne lui souriant qu'à lui.

Tout est identique à mes souvenirs. L'horloge au dessus de la cheminée. Le vieux fauteuil dans lequel je m'asseyais pendant des heures. Les vinyles de papa impeccablement alignés dans la vitrine sous la chaîne HI-FI. Sa collection de voiliers sur les étagères. La table basse sur laquelle traîne un vieux magazine de Femme Actuelle. La table de salle à manger ronde dans un coin. Elle ne servait qu'à Noël, nous mangions dans la cuisine tout le temps.

Le vase en cristal posé sur le bahut hérité de je-ne-sais-plus-qui, son bouquet de roses fanées. Vestiges d'un temps passé, figé dans l'éternité.