Le capitaine Bassinoire - Jules Girardin - E-Book

Le capitaine Bassinoire E-Book

Jules Girardin

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"Le capitaine Bassinoire", de Jules Girardin. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Jules Girardin

Le capitaine Bassinoire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316587

Table des matières

CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE II
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
LIBRAIRIE HACHETTE & C ie , A PARIS 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LIBRAIRIE HACHETTE & C ie , A PARIS 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
LE JOURNAL DE LA JEUNESSE

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Le père, le fils et la mère. — La Flabault. — Sivaud-le-Hameau. — L’oribus. Sivaud-le-Bourg. — Sivaud-la-Ville. —Le département Noir.

«Oh là ! mon Dieu! dire que c’est si petit et que ça braille si fort!»

Ce qui était si petit et braillait si fort, c’était un énorme poupon rustique de deux mois. Là-bas, dans le coin le plus sombre et le plus frais de la pièce enfumée où vivaient, mangeaient et dormaient son père et sa mère, le jeune Sylvain Bricaud venait de se réveiller brusquement et donnait à entendre qu’il désirait sortir de son berceau. Ce berceau était une manière d’auge en bois de châtaignier, grossièrement équarrie à la hache par une main robuste, mais maladroite, et posée sans façon sur la terre battue qui tenait lieu de parquet ou de carrelage.

Le profond philosophe qui venait d’exprimer sa pensée sous une forme si abrupte, était le propre père du petit braillard; un grand et gros paysan d’une trentaine d’années, le «grand Bricaud», comme on l’appelait familièrement au hameau de Sivaud. Le grand Bricaud venait de rentrer des champs au premier coup de l’Angelus, pour le repas de midi. Assis, ou plutôt affaissé sur une escabelle de bois, les deux coudes étalés sur la massive table de châtaignier, il se reposait voluptueusement du dur travail de la terre, et savourait le plaisir d’avoir relativement frais dans la salle obscure, au sortir de la lumière aveuglante et de l’accablement du grand soleil.

En attendant la bonne soupe aux choux et le morceau de «salé », dont le parfum embaumait la salle et se répandait même au dehors par la porte coupée dont la partie supérieure était ouverte, le grand Bricaud s’était mis à contempler d’un œil endormi le coq de fantaisie peinturluré au fond de sa profonde assiette de caillou. Les mouches, cette année-là, étaient absolument intolérables. Par moments, Vincent Bricaud impatienté secouait les oreilles: les mouches, un instant déconcertées, ne tardaient pas à revenir le chatouiller aux endroits les plus sensibles.

Mais la douce vision de la soupe aux choux aidait le philosophe à prendre patience, et, malgré la perversité des mouches, un sourire de béatitude somnolente entr’ouvrait ses lèvres charnues et découvrait deux formidables rangées de dents, aussi blanches et aussi bien affilées que celles d’un loup.

Les premiers cris de maître Sylvain l’avaient comme éveillé en sursaut. S’il avait eu toute sa tête à lui, il est probable qu’il y eût regardé à deux fois avant d’établir, en termes si vifs et si familiers, une comparaison presque insultante entre les dimensions de l’objet braillant et l’intensité du brailler.

Vincent Bricaud avait beau être un géant, il tremblait un peu devant sa petite femme, qui avait plus d’esprit et plus de manières que lui. Or la petite femme n’entendait pas la plaisanterie quand il s’agissait de son «beau Sylvain».

«Là ! là ! là !» fit une voix de femme qui semblait venir des profondeurs de la noire cheminée. La voix était douce, pour une voix de paysanne, et pourtant Vincent Bricaud rentra sa tête dans son cou et son cou dans ses épaules, comme un coupable.

La Bricaud était une jeune femme de vingt-cinq ans, encore jolie malgré l’épaisse couche de hâle qui teignait d’un ton de brique son visage, son cou et ses bras, nus jusqu’au coude. Jusque-là, elle s’était tenue accroupie dans l’ombre, devant l’âtre. Après avoir décroché la marmite de la crémaillère et versé la soupe de la marmite dans la soupière, elle se releva vivement, prit la soupière à deux mains et l’apporta sur la table, devant son homme.

«Commence toujours, dit-elle au bon géant; toi, tu es pressé ; moi, j’ai tout mon temps, et il faut que le mignon ait sa pitance.»

Il beuglait littéralement, le mignon, ayant découvert à lui tout seul que le simple brailler ne lui servait de rien. Son béguin de toile lui couvrait l’œil gauche, et il serrait de toutes ses forces ses deux poings grassouillets contre sa poitrine dodue, pour crier plus à son aise.

Ses cris cessèrent comme par enchantement lorsqu’il vit planer au-dessus de lui la figure souriante de sa mère, encadrée dans la jolie coiffe blanche du pays. La mère lé tira de son auge de châtaignier, le démaillota prestement, et lui donna un commencement de satisfaction. Le drôle ne braillait plus, je vous en réponds. Seulement il faisait entendre un petit ronronnement de joie goulue, et même «s’engouait» par moments, pour vouloir aller trop vite en besogne. Mais ce n’était rien du tout, et la mère avait bien vite raison de tous les symptômes de suffocation.

Tenant du bras gauche son «beau Sylvain» serré en biais contre sa poitrine, la jeune femme prit une escabelle de la main droite et. vint se mettre à table à côté de son mari, qui se remplissait silencieusement de soupe aux choux.

Quand il la vit près de lui, il interrompit d’un air assez penaud le furieux battement de sa cuiller de fer contre les parois de son assiette de caillou, et la servit d’un air gauche et embarrassé : l’air d’un homme qui n’a pas su retenir sa langue et qui se sent dans son tort. La mère regardait son enfant avec une tendresse profonde; alors, avant de se remettre au travail, le père prit la liberté de regarder l’enfant et la mère avec un naïf orgueil.

«Tu n’as pas le droit de regarder «mon beau Sylvain», lui dit la jeune femme, qui l’avait surpris en flagrant délit de contemplation et d’orgueil.

— A cause? demanda le bon géant d’un air humble.

— A cause que tu as osé dire qu’il braillait,» riposta la jeune mère en le regardant bien en face. Elle avait grand’peine à s’empêcher de rire en le voyant si humble, si penaud et si petit garçon.

«Et pourtant il braillait ferme, répondit le père, trop naïf et trop simple pour s’apercevoir qu’il aggravait sa faute, si faute il y avait, en rendant si scrupuleusement hommage à la vérité.

— Et toi, reprit la mère, est-ce que tu crois que tu ne braillais pas comme lui, à son âge?

— Je ne dis pas non; mais je n’en ai pas souvenance,» répondit naïvement le grand Bricaud. Et il levait les sourcils très haut, comme un homme qui fait de prodigieux efforts de mémoire pour tâcher de retrouver les souvenirs les plus lointains de sa plus tendre enfance. Il était si drôle avec ses efforts de mémoire, ses sourcils relevés, ses yeux arrondis et les deux longues mèches de cheveux qui lui pendaient sur les joues, selon la mode du pays, que sa femme fut prise d’un fou rire. Loin de s’en offenser, le bon géant fit chorus. Mais ses rires à lui étaient des rires d’Hercule, et, comme il n’y mettait aucune coquetterie et ne faisait aucun effort pour modérer les éclats de sa grosse bonne humeur, le jeune Sylvain, sans quitter le sein de sa mère, tourna obliquement du côté de son père des regards épouvantés. Une mère poule, qui s’était familièrement perchée sur la demi-porte et se penchait déjà en gonflant son jabot et en étalant à demi ses ailes, avec l’intention de sauter dans la salle, fut épouvantée de ce rire de tonnerre, fit brusquement volte-face et s’abattit sur le fumier en poussant des cris d’effroi et d’indignation. On l’entendit bientôt raconter l’aventure à ses petits, puis elle les emmena du côté de la grange

A peine la poule eut-elle disparu, qu’une femme passa devant la petite fenêtre à vitres verdâtres. Cette ombre s’avançait lentement, avec de grandes précautions, non pas qu’elle eût l’intention d’espionner les gens par la fenêtre ou de les surprendre par la porte. Mais il faut bien le dire, quoique ce ne soit guère à l’honneur du grand Bricaud, le fumier, selon l’usage du pays, occupait presque toute la cour, et le purin, accru par les dernières pluies, battait son plein le long de l’étroite bande de pavés biscornus qui longeait la masure.

La visiteuse atteignit, sans encombre mais non sans difficulté, le refuge formé par les deux marches de la porte, deux marches tout usées parles sabots de bien des générations.

Arrivée là, elle s’accouda sur la demi-porte et dit familièrement: «On est gai ici.

Elle vint se mettre à table.

— Assez gai, Dieu merci, répondit Bricaud en s’essuyant les yeux. Mais, entrez donc, la Flabault.»

La Flabault entra sans se faire prier. Comme elle venait demander un service, elle s’extasia sur la beauté et la force de Sylvain; comme elle était curieuse, elle se fit mettre au courant de l’état des choses; et comme elle savait bien que c’était la Bricaud qui décidait de tout dans le ménage, elle prit parti pour elle contre son mari.

«Brailler! s’écria-t-elle, voyez-vous la belle affaire! Est-ce que tous les enfants ne braillent pas? Est-ce que les plus forts ne sont pas ceux qui braillent le plus? Est-ce que le proverbe ne dit pas: «Bien braillant, bien venant!» Brailler! Et puis après? Est-ce qu’un enfant de deux mois peut dire: J’ai faim, donnez-moi à manger?»

Comme elle regardait Bricaud en prononçant ces dernières paroles, Bricaud se crut obligé de répondre: «Non, un enfant de deux mois ne peut pas dire: J’ai faim!»

— Eh bien, s’il ne peut pas parler, ne faut-il pas qu’il braille pour appeler le monde?

— Oh bien! dit pacifiquement le bon Bricaud, vous savez, la mère, quand j’ai dit cela, je n’en cherchais pas si long, allez.»

Là-dessus, ayant tiré de la poche de son pantalon un formidable couteau à manche de corne, dont la lame avait bien un demi-pied de long, il l’ouvrit et fit deux formidables brèches, l’une à la miche de de pain bis, et l’autre au morceau de «salé ».

«Les hommes sont tous les mêmes, reprit la Flabault en se donnant des airs de matrone entendue; ils parlent sans réfléchir, et puis après ils viennent vous dire: «Je n’en cherchais pas si long.» Savez-vous quoi, Bricaud? reprit-elle avec un redoublement de gravité ; eh bien, il y a des hommes qui braillent pis que des enfants quand on leur fait tant seulement attendre leur soupe.

— Je ne dis pas non; ça se peut bien,» répondit philosophiquement le bon Bricaud. Et puis, prenant un air inquiet, il demanda à sa femme: «Ma fille, est-ce que ça m’est arrivé ?

— Il ne manquerait plus que cela! s’écria la Flabault avec une grande énergie. Est-ce que vous n’avez pas toujours votre soupe servie juste au moment? Est-ce que votre femme vous a jamais fait attendre? Propre comme, un «graton», exacte en tout, et puis bonne, et puis serviable! A propos, la Bricaud, le vacher des Naudières, qui change de condition, est passé par ici ce matin, pour aller à Paré. Un de ses cousins l’a chargé de nous dire que l’oncle Triverne viendra souper chez nous ce soir. Vous seriez bien gentille de me prêter deux bouteilles de vin, deux chandelles et une flèche de lard... et puis Aussi un paquet de vieilles cartes. Vous me connaissez pour une honnête femme, et vous savez que ce sera aussitôt rendu que prêté. Mon homme ne peut guère bouger, rapport à ses douleurs, et je n’ai personne à envoyer à Sivaud-le-Bourg. Par ainsi...»

Tout le temps que la Flabault avait exposé sa requête, le géant avait fait avec la tête de fréquents signes d’approbation, car il était brave homme et bon voisin. Il n’avait pas perdu pour cela un coup de dent, et il avait continué de mastiquer ferme, facilitant de temps à autre le travail de la déglutition par de larges lampées de «boisson» de cormes.

«Par ainsi, ma fille, dit-il en s’essuyant les lèvres du revers de sa large main, et en adressant deux ou trois signes de tête à sa petite femme, tu as entendu la Flabault?...

— Oui, oui, lui répondit sa petite femme, j’ai entendu la Flabault, et je vois ton idée à toi. Il nous reste justement un peu de vin du baptême du petit, et puis de la chandelle, et puis un paquet de cartes; ça se trouve bien. Tenez, la Flabault, sans vous commander, prenez-moi donc cet enfant-là pendant que je vas tirer de l’armoire ce qu’il vous faut. Bricaud vous taillera la flèche de lard à même le morceau qui pend dans la cheminée. Il n’a qu’à se lever, et son couteau est tout ouvert; cela ne lui donnera pas grand mal, n’est-ce pas, Bricaud?

— Bien sûr,» répondit Bricaud en se levant, non sans effort, pour aller à la cheminée.

Quand les recherches de la Bricaud eurent abouti, la Flabault lui rendit son enfant, non sans déclarer que c’était l’enfant de deux mois le plus lourd qu’elle eût jamais tenu dans ses bras; ensuite elle mit pêle-mêle dans son tablier les deux bouteilles, les deux chandelles, le paquet de cartes et la flèche de lard, et, de plus, une andouille fumée que Bricaud lui avait donnée de bonne amitié, pour avoir fait des compliments à son fils et à sa femme.

«Allons, il faut que je me sauve,» dit la Flabault en ramassant les plis de son tablier dans sa main gauche, qu’elle appuya contre sa poitrine, et en relevant sa jupe de la main droite pour traverser l’étroite chaussée de la cour. Mais, tout en déclarant qu’elle se sauvait, elle .s’assit tranquillement sur une escabelle, soi-disant pour mettre en meilleur ordre le contenu de son tablier. En réalité, voyant les Bricaud si «donnants», elle arrangeait son butin pour se donner le temps de chercher dans sa tête ce qu’elle pourrait bien encore leur emprunter pendant qu’elle y était.

Pour allonger la corde, elle se confondait en remercîments.

«Comme si on se remerciait entre bons voisins! dit Bricaud en haussant les épaules.

— C’est à charge de revanche, ajouta la Bricaud avec plus de délicatesse que l’on n’en rencontre généralement chez les gens de la campagne, car ils sont plus portés à insister, et même lourdement, sur un service rendu qu’à en déprécier la valeur. Oui, oui, c’est à charge de revanche. Qu’est-ce qu’on deviendrait dans un pays perdu comme celui-ci, je me le demande, si l’on ne se tendait pas la main les uns aux autres?»

Là-dessus, elle se mit à promener dans ses bras maître Sylvain, qui aimait à prendre un peu d’exercice après chacun de ses copieux repas.

Elle avait raison, la bonne petite femme, de dire que Sivaud-le-Hameau était un pays perdu. Sivaud-le-Hameau se composait d’une quinzaine de masures, dispersées au hasard comme des moutons dans une pâture.

Un indigène plus ingénieux que ses concitoyens avait eu l’idée d’ouvrir une espèce de cabaret-épicerie. Comme il avait peu de clients et beaucoup de loisirs, il passait la plus grande partie de son temps à braconner sur les voisins, ou à pêcher dans la petite rivière d’Hougue. Ses ressources commerciales étaient aussi limitées que sa clientèle; en fait de comestibles, il n’allait pas plus loin que le hareng-saur et la vieille merluche; en fait de boissons, on pouvait compter sur du cormé, et en fait d’éclairage, sur des oribus.

L’oribus, ou pétrette, ou rousine, est, comme chacun sait, une chandelle de résine, grosse comme un gros bâton de sucre d’orge. Pour tirer parti de ce luminaire, on plante dans un interstice, entre deux briques de la cheminée, à droite ou à gauche, bien entendu à l’abri de la flamme de l’âtre, une tige de fer qui se termine en forme de pince, ou tout simplement un morceau de bois fendu; on introduit verticalement l’oribus dans la fente de cette torchère économique; on allume, la nuit venue, et l’on a une toute petite lueur qui éclairé à grand’peine l’intérieur de la cheminée.

Pendant que les bonnes femmes filent au rouet, que les bonshommes fument leur pipe, en fabriquant des hottes ou des paniers, que les enfants sommeillent en attendant l’heure du coucher, ou barbouillent sur la pierre de l’âtre avec des charbons qu’ils ont tirés des cendres, l’oribus éclaire un peu et pétille beaucoup. Chaque pétillement lance dans l’espace des fils de résine, ténus comme des fils d’araignée. De ces fils, les uns se perdent dans les cendres, les autres, à force de se superposer et de s’entre-croiser sur la torchère et la paroi de la cheminée, y forment un tissu soyeux et satiné à reflets changeants selon le biais sous lequel on regarde.

Quand on voulait quelque chose de plus relevé que le hareng, la merluche, le cormé ou l’oribus, quand on recevait, par exemple, la visite d’un oncle à héritage, il fallait faire, par les plus mauvais chemins du monde, une lieue et demie pour aller s’approvisionner à Sivaud-le-Bourg. Ceux qui risquaient le voyage se chargeaient des commissions de Sivaud-le-Hameau tout entier.

A Sivaud-le-Bourg il y avait un maire, un curé, un percepteur, un maître d’école qui ne faisait pas ses frais, et un épicier qui faisait les siens, et puis c’était tout.

Sivaud-le-Bourg était à six grandes lieues de Sivaud-la-Ville, une des plus petites sous-préfectures de France.

Quant à la préfecture, je me garderai bien d’en dire le nom. Si j’en disais le nom, on devinerait tout de suite celui du département. Or, comme ce département est un des plus arriérés de toute la France, comme il est teinté en noir sur les cartes que l’on a dressées pour faire voir d’un coup d’œil les différents degrés d’instruction dans le pays, comme c’est celui qui envoie le plus de soldats illettrés dans les régiments, cela lui ferait de la peine, à ce département, de s’entendre dre cela à la face d’Israël, et l’on ne doit jamais faire gratuitement de la peine aux gens, pas plus à un département qu’à une personne. appelons-le entre nous le département Noir.

Le capitaine l’inspecta minutieusement.

CHAPITRE II

Table des matières

Opinion de Sivaud-le-Hameau et du grand Bricaud sur l’instruction. — Un parrain galant et magnifique. — Cinq «pierres de sucre». — Influence des bolets sur les actes de la Flabault. — «Cuirassier de la tête aux pieds!» — Vincent étonne le capitaine Faret. — L’idéal du capitaine Faret.

A l’heure même où la Flabault fourgonnait dans son tablier pour se donner une contenance, et se creusait la cervelle pour trouver quoi demander encore; pendant que la Bricaud promenait son beau Sylvain et que Bricaud repu fermait son couteau avec fracas et disait en manière de grâces: «J’ai rudement bien mangé !» la révolution de 1830 était vieille de deux ans, et il y avait deux ans qu’une dynastie avait fait place à une autre sur le trône de France. Sivaud-le-Hameau avait bien entendu parler de quelque chose qui s’était passé là-bas à Paris; mais, comme on continuait à payer les impositions, Sivaud-le-Hameau haussait les épaules et se désintéressait de la question politique.

A Sivaud-le-Bourg on avait changé le drapeau de la mairie et celui de la gendarmerie, et puis c’était tout. A Sivaud-la-Ville il y avait un nouveau sous-préfet, et à la préfecture un nouveau préfet, et puis c’était tout aussi de ce côté-là. Le département continuait à se montrer digne de la teinte noire.

A Sivaud-le-Hameau, en particulier, on ne se contentait pas d’être tiède ou frcid en matière d’instruction, on se gaussait des gens qui se donnaient la peine d’aller s’accroupir pendant des années sur des bancs, pour apprendre quoi? «Cela leur fait une belle jambe de savoir lire dans un livre, disait volontiers le grand Bricaud; est-ce que mon grand-père savait lire? Est-ce que mon père savait lire? Est-ce que je sais lire? Les maîtres d’école sont des farceurs, trop paresseux ou trop faibles pour gratter la terre comme des hommes!»

J’ai le regret de dire que sa petite femme, plus fine que lui pourtant, et de beaucoup, partageait son mépris pour l’instruction.

Quand Bricaud disait, en montrant le beau Sylvain:

«En voilà encore un qui ne deviendra pas bancal à rester pendant des journées les jambes sous une table!» la petite femme souriait, opinait du bonnet, et embrassait le beau Sylvain avec un redoublement de tendresse, comme s’il venait d’échapper à un grand danger.

Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que le capitaine Faret tenait absolument le même langage que Bricaud; le capitaine Faret, un vieux de la vieille, qui avait assisté à presque toutes les batailles de l’Empire, qui avait fait la soupe avec l’eau du Nil et celle de tous les grands fleuves de l’Europe, sans compter la soupe à la neige fondue (détestable!) pendant la retraite de Russie, qui avait été blessé vingt-deux fois, mis six fois à l’ordre du jour de l’armée, et décoré de la main même de l’Empereur!

«Les maîtres d’école, allons donc! s’écriait le capitaine Faret. De mon temps, on ne fourrait dans ce régiment-là que les «chétifs», ceux qui n’étaient pas assez forts pour porter le sac! Et encore aujourd’hui ce sont tous des chétifs! J’ai vu celui de Sivaud-le-Bourg la dernière fois que je suis allé me faire tondre. Il a trente ans et j’en ai soixante; eh bien, je le casserais en deux sur mon genou, sans seulement faire ouf!»

Le capitaine Faret en était toujours aux souvenirs de l’Empire. Il est vrai que le maître d’école de Sivaud-le-Bourg était un «chétif», mais le capitaine avait le tort grave de généraliser sans avoir fait un dénombrement complet, selon les règles de la saine logique. Sur un seul maître d’école, il jugeait tous les autres.

A vrai dire, le capitaine Faret n’était pas plus capitaine que vous ou moi. Mais il acceptait, sans fausse modestie, ce titre honorifique, que lui avait spontanément décerné l’admiration de ses concitoyens. Faute de savoir lire et écrire, il n’avait jamais pu s’élever plus haut que le grade de simple soldat. Seulement il avait de beaux états de services, une pension de retraite, la pension de sa croix, une belle prestance, un ruban rouge à la boutonnière, un langage concis que l’on trouvait distingué dans le pays, parce que personne n’était capable d’en remarquer l’originale incorrection. Les jurons polyglottes qu’il avait ramassés un peu partout en courant le monde étaient, pour ses auditeurs rustiques, de véritables ornements cicéroniens. Ce vieux routier, avec cela, se mêlait d’être modeste; quand on lui parlait de sa bravoure, il répondait en toute sincérité : «Tout le monde était brave dans ce temps-là... sauf les maîtres d’école.» Sur deux points cependant sa modestie était en défaut. Il aimait à raconter dans le moindre détail les circonstances où son empereur lui avait attaché «lui-même» la croix sur la poitrine. Enfin il ne perdait pas une occasion de répéter: «Je me suis fait ce que je suis sans savoir lire ni écrire!»

Le capitaine n’avait jamais fumé qu’en campagne, et par mesure hygiénique, «dans les mauvais endroits». Il ne buvait que du cormé largement étendu d’eau. Avec ses petites économies de soldat et ses deux pensions, c’était un richard. Sans compter qu’il vivait presque exclusivement du produit de sa pêche, de sa chasse et de l’élevage d’une prodigieuse quantité de lapins. Il avait appris en Pologne à distinguer les bons champignons des mauvais; et, de retour au pays, il avait mis en coupe réglée les prodigieuses quantités de bolets qui pourrissaient sur pied, de temps immémorial. Peu à peu, à force de le voir manger ces choses-là, sans en ressentir aucun malaise, les gens s’étaient décidés à faire comme lui. Ah! si un maître d’école, ami des lumières et du progrès, était venu leur dire que le bolet est un aliment aussi sain que nourrissant, quelles huées! et comme on l’aurait renvoyé à ses livres!

Mais le capitaine, c’était le capitaine! et simplement en prêchant d’exemple, il était devenu comme qui dirait le bienfaiteur de son petit coin de terre.

Vincent Bricaud avait le premier surmonté l’aversion presque invincible que cause au paysan tout ce qui est nouveau pour lui, surtout en matière d’alimentation: Vincent Bricaud avait été son premier disciple, et comme son intermédiaire et son apôtre dans la question de la bolétophagie. C’était déjà un lien puissant entre le maître et le disciple. Le capitaine l’aimait encore pour d’autres raisons: parce que c’était un bel homme, parce qu’il se moquait à la journée de la lecture et de l’écriture, et enfin parce qu’il avait épousé par pure affection et presque sans dot une arrière-petite-cousine du capitaine.

Quand Bricaud jeune fit son apparition sur cette terre, sur le coup de trois heures de l’après-midi, Bricaud père prit sa course et alla tout d’une traite trouver le capitaine, qui pêchait tranquillement des goujons dans l’Hougue.

«Capitaine, c’est un garçon! lui cria-t-il de sa voix de stentor.

— C’est bon, répondit le capitaine.

— Vous savez ce qui est convenu?

— Il faut que je le voie avant d’engager ma parole.

— C’est juste.»

Quand le capitaine eut inspecté minutieusement le nouveau-né, quand il l’eut soupesé à plusieurs reprises, il tira de sa poche son foulard à carreaux, s’épongea le front, lissa sa moustache grise et dit d’un ton d’oracle: «Bon pour le service. Je serai parrain!»

Et il fut parrain comme il l’avait promis, et l’on peut dire que ce fut un parrain galant et magnifique: galant envers la mère de ce petit garçon qui était «bon pour le service», et à laquelle il fit don d’une croix à la Jeannette en or pur et massif, d’un parapluie rouge en soie, et d’un tablier noir en soie, pour les grandes fêtes; galant envers la commère, qui eut, pour sa peine d’être la marraine du beau Sylvain, un bouquet monstrueux, une paire de gants en filoselle blanche, et trois boîtes de dragées pour elle toute seule.

Quant à la magnificence du parrain, je n’en donnerai qu’une faible idée en disant qu’il combla de son or les pauvres de M. le curé, le sonneur, le bedeau, la vieille bonne femme boiteuse qui louait les chaises, et de ses dragées à bon marché, et de ses poignées de liards, toute la marmaille de Sivaud-le-Bourg, sans compter celle de Sivaud-le-Hameau.

Ce fut une fête complète; tout Sivaud-le-Hameau, réuni dans un herbage autour de deux grandes tables, but sec et mangea ferme aux frais du capitaine, et dansa à cœur joie dans une grange, à la lueur des chandelles fournies par le capitaine.

Et le capitaine avait fait si largement les choses, que, la fête terminée, il restait encore des bouteilles de vin cacheté, et tout un paquet de chandelles «des six à la livre» !

Comme la Bricaud avait parlé de faire reporter chez lui ces objets de grand luxe, le capitaine s’était fâché tout rouge et s’était écrié : «Je ne bois pas de vin, et je me couche avec le jour, comme les poules; qu’est-ce que tu veux que je fasse de tes bouteilles et de tes chandelles?»

C’était sur cette précieuse réserve que la Flabault venait de prélever deux bouteilles et deux chandelles.

Après avoir longuement ruminé, elle eut une inspiration et demanda presque timidement à la mère du beau Sylvain si elle ne pouvait pas lui avancer aussi deux ou trois «petites pierres de sucre», rapport à l’oncle Triverne qui aimait dans les grandes occasions à faire une petite trempette de vin sucré, le pauvre cher homme!

La Bricaud ouvrit l’armoire sans rien dire, y prit cinq «pierres de sucre» et les tendit à la Flabault, qui les fourra dans sa poche, après les avoir comptées.

«Cette fois, c’est pour de bon que je me sauve, dit-elle en se levant. Eh! voyons donc, les bons comptes font les bons amis. Nous disons que j’ai à vous rendre deux bouteilles, deux chandelles, une flèche de lard, cinq pierres de sucre; je ne sais pas si je dois emporter l’andouille, car nous n’en avons pas absolument besoin, et mon homme...

— Allons, allons! dit le père du beau Sylvain, emportez l’andouille par-dessus le marché ; je... nous vous la donnons d’amitié !

— Écoutez, les Bricaud, s’écria l’emprunteuse dans un accès passager d’enthousiasme sincère, ma grand’ foi du bon Dieu! vous êtes du bon monde... du tout à fait bon monde!» ajouta-t-elle en ouvrant la demi-porte.

Elle n’eut pas le temps de la refermer. «Voilà le capitaine, dit-elle à demi-voix en rentrant précipitamment, et comme on ne peut point passer à deux sur la chaussée, je lui fais place.»

Elle n’ajouta pas que le capitaine portait sur l’épaule gauche, dans un filet, une énorme provision de bolets. C’est très bon les bolets, quand on les aime, bien entendu, et la Flabault les aimait, et le capitaine était si généreux!

Le capitaine apparut presque aussitôt, la tète droite, les épaules effacées, la poitrine bombée, marchant de son pas ferme et bien rythmé.

Au premier moment, il cligna des yeux pour savoir à qui il avait affaire, ensuite il ôta son chapeau de paille, pour saluer la compagnie en général, puis il demanda à la Flabault des nouvelles de son rhumatisant, et, sans attendre sa réponse, jeta son chapeau sur la huche, allongea une tape d’amitié dans le dos de Bricaud père, embrassa Brisaud fils et la petite maman de Bricaud fils, fit: «Ouf!» et déposa son filet sur la huche, à côté de son chapeau.

«Oh! qu’ils sont beaux! s’écria la Flabault en couvant les bolets du regard.

— Beaux et bons!» répliqua le capitaine avec un sourire d’orgueil, qui lui dessina de grandes rides sur les joues, de grandes rides semblables aux plis verticaux de deux rideaux qu’on tire.

«Ça vient de loin, reprit le capitaine, mais le fait est que c’est de la belle marchandise.

— Si mon pauvre bonhomme n’avait pas ses douleurs, insinua la Flabault, je vous demanderais l’endroit...

— L’endroit est à trois lieues d’ici, dans le bois des Pichets, ma bonne femme; ce n’est pas une promenade à faire pour un rhumatisant.

— Oh! Dieu, non! dit la Flabault avec onction.

— Mais, vous ne savez pas, la mère? reprit le capitaine avec sa rondeur de brave vieux soldat; puisque votre homme ne peut aller chercher les bolets, c’est les bolets qui iront le chercher, ce sera une bonne farce. Tendez-moi votre tablier.

— Je ne voudrais pas vous en priver, capitaine,» dit la rusée commère en tendant son tablier.

Malgré ses protestations, le capitaine remplit le tablier jusqu’aux bords.

Elle remercia humblement, en faisant une belle révérence, déclara que son mari allait être joliment content, que le capitaine et les Bricaud étaient du bien bon monde, et conclut en disant: «Je vous laisse en famille, je ne veux pas vous gêner.»

Quand elle eut disparu, le capitaine cligna l’œil gauche et se mit à rire. Il connaissait la Flabault et n’était point sa dupe; mais il était si foncièrement brave homme, qu’il ne résistait jamais à la tentation de faire plaisir aux gens.

La mère du beau Sylvain aussi connaissait bien sa voisine; mais, comme elle était charitable et discrète, elle faisait semblant de ne rien remarquer. Quant au bon géant, il n’y voyait que du feu.

Lorsque le capitaine eut ri sans éveiller d’écho et cligné de l’œil uniquement pour sa propre satisfaction, il fit volte-face en disant:

«J’ai une soif de sous les diables!

— Tapez là-dessus, capitaine,» lui répondit le bon géant en lui montrant un verre plein jusqu’au bord d’un mélange de cormé et d’eau fraîche, et posé sur une assiette à fleurs, que la jeune femme lui présentait en souriant.

C’était le capitaine qui lui avait appris à présenter le verre sur l’assiette; on voyait bien qu’il avait connu le monde et qu’il était au courant des belles manières.

Le capitaine lui rendit sourire pour sourire, fit de la tête un salut des plus courtois, remit le verre sur l’assiette et se frotta les mains de satisfaction.

Et tout en se frottant les mains, il faisait: «Ah!» en soufflant fort et longtemps.

Le capitaine avait le cœur si réjoui, qu’il oubliait de s’asseoir, quoique la jeune femme lui eût avancé la grande chaise de paille; il oubliait aussi de demander le bulletin de la santé de son filleul.

Mais son filleul, quand il ne dormait pas, n’était pas homme à se laisser oublier longtemps. Il y avait une telle surabondance de vie dans toute sa personne de poupon bien portant, qu’il ne restait pas une minute sans se trémousser et sans vocaliser. «Oué ! io! bu! brrr!» s’écria-t-il au milieu du silence. Et il regardait tour à tour chacune des personnes présentes avec une naïve effronterie.

Le grand Bricaud, solennel comme un juge, tenait le poupon avec une admirable maladresse. Il ne s’agit pas de rire, vous savez, ni de s’occuper d’autre chose, ni de réfléchir à autre chose quand on répond de la vie d’un petit être aussi gigotant, aussi soudain dans ses fantaisies et aussi impétueux dans ses entreprises.

Tant que sa mère avait été occupée à servir le capitaine, Sylvain l’avait suivie du regard, comme en extase. Par moments, il avait des soubresauts qui faisaient frémir son père, et il allongeait les deux bras à la fois, comme pour saisir sa mère. Car, dans un âge si tendre, les poupons n’ont pas une idée bien nette des distances et de la perspective. Ils lancent leurs menottes en avant pour saisir une vache qui passe à trente mètres de distance, et s’indignent de n’avoir empoigné que le vide. Ou bien ils tendent brusquement les bras à leur maman comme si elle était à trente mètres de là, et, comme elle est seulement à un pied de distance, ils lui assènent tendrement un bon coup de poing sur l’œil ou sur le nez. Voilà leurs manières, aux poupons!

Découragé par une douzaine d’essais infructueux, Sylvain changea de batterie, fit quart de conversion, et, ses regard rencontrant le visage rougeaud de son père, il porta ses espérances de ce côté. La grande mèche de cheveux, qui pendait sur la joue paternelle, devint son «objectif», et il résolut de s’en emparer, coûte que coûte. Mais il était encore bien maladroit de ses mains. Aussi, en visant la mèche, il griffa le menton, puis le nez, puis la joue, et enfin, oh enfin, empoigna la mèche et s’y suspendit de toutes ses forces.

C’est pour célébrer son triomphe qu’il avait émis les sons: «Oué ! io! bu! brrr!»

Le poupon témoignait une joie sauvage, frénétique; le père, la tête tout en côté, un sourire lamentable sur les lèvres, regardait sa petite femme d’un air suppliant, comme pour dire: «Tire-moi de là, je ne m’en tirerai jamais tout seul.»

«La belle intonation! s’écria le capitaine avec une admiration sincère. Quel coffre! Il ne lui manque que la parole pour commander un escadron! Cuirassier de la tête aux pieds, un vrai cuirassier!

— Tout le monde n’est pas de votre avis, objecta la Bricaud en lançant au géant persécuté un regard plein de malice.

— Tout le monde n’est pas de mon avis! s’écria le capitaine d’une voix tonnante.

— Non, capitaine, il y en a qui disent que Sylvain est bien petit pour brailler si fort.

— Il braille selon sa conformation et selon sa taille, reprit le capitaine d’un ton dogmatique. Et je voudrais bien savoir quel est le... hum! le malotru qui s’est permis...

— Sauf votre respect, capitaine, balbutia le géant persécuté, dont la large face était devenue aussi rouge qu’une fournaise, c’est moi qui ai eu le malheur de dire cela.

— Toi!

— Sans malice, capitaine, oh! sans malice.

— Vincent, tu m’étonnes. Je n’aurais jamais cru ça de toi.

— Je n’avais pas la tète à moi, capitaine; il m’avait réveillé en sursaut, et je ne savais pas seulement ce que je disais.»

Le capitaine fit entendre un petit sifflement de désapprobation, secoua gravement la tète et reprit: «Ça demande réflexion, comme on dit au conseil de guerre. Laisse-moi réfléchir et délibérer, je te parlerai après.» Là-dessus il posa son coude sur la table, cacha son front et ses yeux derrière sa large main sèche et velue et se plongea dans un abîme de réflexions.

Marie Bricaud eut pitié de son mari et le délivra des menottes entreprenantes du beau Sylvain. Elle commençait peut-être à se repentir d’avoir attiré sur sa tète innocente l’orage qui se formait derrière la main du capitaine. C’est peut-être pour détourner cet orage qu’elle osa interrompre la délibération du conseil de guerre, en posant le filleul sur les genoux du parrain et en disant: «Soupesez-moi-ça!»

Le capitaine releva lentement la tète et regarda autour de lui d’un air distrait; puis, apercevant le beau Sylvain, il le prit dans ses bras et le soupesa avec orgueil.

«Plus lourd qu’hier, dit-il en souriant à la mère; parole d’honneur, je le trouve plus lourd qu’hier.»

Ensuite il fit une série de risettes au beau Sylvain, qui daigna les prendre en bonne part. Ensuite il lui tendit son index, aussi dur et aussi sec qu’une baguette de tambour.

Sylvain s’en saisit, s’y cramponna de toutes ses forces, et naturellement le porta, ou du moins essaya de le porter à sa bouche. Miracle! Voilà la baguette de tambour qui se plie par le bout et opère une série de mouvements précipités.

Sylvain louche sur ce joujou d’une nouvelle espèce, et, comme le mouvement s’accélère, il demeure immobile d’admiration; puis tout à coup il se frappe le ventre de ses deux poings et se met à rire, en regardant le capitaine en face, de ses beaux yeux purs et limpides.

Le père coupable commence à respirer; il est évident que l’orage s’éloigne, que le beau temps est revenu; en d’autres termes, que le capitaine a perdu le fil de ses réflexions.

Pour achever de purifier l’atmosphère, le père coupable a la malencontreuse idée de tenter une diversion.

«Comme vous savez parler aux enfants! dit-il d’une voix flûtée.

— Aux hommes aussi,» répond sévèrement le capitaine. Il a repris subitement sa figure officielle, il a rendu le beau Sylvain à sa mère. «Assez joué pour le moment, dit-il d’un ton bref. Revenons à notre affaire. J’ai réfléchi. Dans ton cas, Vincent, il y a du pour et du contre, de l’excuse et du blâme. Ton excuse, c’est que tu n’as pas été militaire. Je ne t’en fais pas un crime, puisque tu étais fils de veuve et qu’il fallait bien faire vivre cette vieille mère. Je te plains plutôt de tout mon cœur, parce que, si tu avais été militaire, tu saurais bien des choses que tu ne sais pas et que tu ne peux pas savoir. Tu saurais, par exemple, qu’un homme, un vrai homme, doit toujours savoir ce qu’il dit et ce qu’il fait. Tiens, une supposition. Ton régiment est devant l’ennemi; tu es de grand’garde; on le pose en sentinelle perdue; c’est la nuit, tu l’ennuies dans ton coin; tu penses au pays, et tu t’endors à moitié, tout debout, le menton sur le canon de ton fusil. Arrive une ronde; on te cric le mot d’ordre, et tu dois répondre par le mot de ralliement; le mot de ralliement est: Porte de cave, supposons; comme tu n’es pas bien réveillé, tu réponds: «Grenier à foin». Va te promener! On t’empoigne, tu passes en conseil de guerre, et l’on te fusille, ou à peu près. Car, en ne sachant pas ce que tu disais, tu as compromis tout un corps d’armée. Comprends-tu?

— Pas très bien, capitaine. Il y a là dedans un peu de brouillamini.

— Au diable le brouillamini! Comprends-tu du moins qu’un homme doit toujours savoir ce qu’il dit?

— Oh ça, oui.

— Ça suffit. Et maintenant je vais te prouver aussi clairement qu’un homme doit toujours savoir ce qu’il fait. Écoute bien.

— Oui, capitaine, j’écoute bien.

— Ton régiment est devant l’ennemi.

— Oui, capitaine, comme tout à l’heure.

— Au beau milieu de la nuit, on sonne le boute-selle. Tu sais ce que c’est que le boute-selle?

— Vous me l’avez expliqué bien des fois, capitaine. Il y a en a un qui souffle dans une trompette; ça veut dire: boutez les selles sur les chevaux, et les hommes sur les selles, et plus vite que ça, s’il vous plaît!

— Très bien. On sonne le boute-selle. A moitié endormi, tu selles ton cheval, tu montes dessus, le régiment part. Mais, rapport au sommeil, tu ne sais pas ce que tu fais. Les camarades partent à hue, toi tu pars à dia. On t’arrête. Déserteur. Conseil de guerre. «Qu’est-ce que tu as à dire pour ta défense? — Mon colonel, je ne savais pas tant seulement ce que je faisais. — Précisément, répond le colonel, c’est ce qui s’appelle déserter devant l’ennemi.» Il fait signe aux autres. Les autres disent: «Oui, mon colonel», et on te fusille. Ça ne t’apprend pas à vivre, mais ça apprend à vivre aux camarades; ça leur apprend à savoir ce qu’ils font. Tu as compris?

— Oui, capitaine, seulement...

— Seulement quoi?

— Seulement ce n’est pas la même chose de manger la consigne et de déserter quand on est militaire, ou de dire une parole en l’air quand on est paysan.

— Tu as du vice, Vincent, avec ton air tranquille. Tu raisonnes avec tes supérieurs. Je ne veux pas dire que tu seras fusillé, mais je veux dire que tuas fait une chose qui n’est guère jolie en trépignant sur les sentiments d’une femme, d’une mère.»

Vincent Bricaud baissa le nez et regarda les pointes de ses sabots; Marie intervint et déclara que ce n’était rien, une simple plaisanterie; pas de quoi fouetter un chat! Bricaud, tout le monde le savait, était incapable de dire du mal d’une mouche...

«Je t’approuve de défendre ton mari, dit gravement le capitaine. Mais j’ai remarqué partout une chose que je vais te dire: on ne peut pas faire de plus grand chagrin et de plus grand affront à une mère que de lui dire du mal de son enfant. C’est ça que j’appelle trépigner sur les sentiments d’une mère. Entends-tu?

— Oui, mais...

— Il n’y a pas de mais. As-tu, oui ou non, trépigné sur les sentiments de la femme?

— J’ai trépigné, répondit le pauvre Bricaud avec accablement. Mais, ma grand’foi du bon Dieu! je ne savais pas...

— Allons, c’est bon! Vincent, donne-moi la main, mon garçon: je savais bien qu’il suffirait de faire appel à tes bons sentiments. A présent, nous allons trinquer.»

L’homme aux bons sentiments s’approcha respectueusement de la table; sa femme remplit un verre de cormé pour son mari, et un verre de cormé étendu d’eau pour le parrain du beau Sylvain.

Alors le parrain choqua son verre contre celui de Vincent.

Les petits enfants sont comme les petits chats: tout ce qui passe à leur portée, ils essayent de l’attraper. Voyant le verre dans la main de sa mère, le beau Sylvain étendit ses deux petites pattes.

«Qu’il boive aussi! dit le capitaine.

— C’est du cormé pur, objecta la mère.

— Une goutte pour voir,» insinua le capitaine.

Ce ne fut pas une goutte, mais une lampée que s’administra le beau Sylvain. Et même, au lieu de faire la grimace et de secouer la tête, comme beaucoup d’enfants plus âgés auraient fait à sa place, il essaya de ressaisir le verre que l’on cherchait à soustraire à son étreinte.

Cette preuve manifeste de précocité et d’énergie fut saluée par de bruyants applaudissements.

Tout n’est qu’heur et malheur en ce monde, et ce qui fait la joie des uns fait le désespoir des autres. Pour la seconde fois, la mère poule échoua dans ses tentatives et disparut de la demi-porte. Cette fois, il y avait dans ses cot! cot! cot! plus que de l’indignation, Il y avait de la rancune. En même temps que la mère poule, disparut le chat de la maison, qui avait résolu le difficile problème de s’asseoir très confortablement sur la tranche de la porte, large d’un pouce et demi à peine; le chien Faraud disparut aussi, ou plutôt sa tête ébouriffée et le bout de ses pattes de devant disparurent. Ne pouvant, en sa qualité de chien, ni se percher sur la porte comme la poule, ni s’y asseoir comme le chat, il se tenait debout sur la dernière marche, les pattes sur la porte et le museau sur les pattes, clignant ses yeux clairs pour se rendre compte de ce qui se passait dans la salle et pour voir s’il n’y aurait pas quelque bon coup à faire.

«Nom d’un tonnerre! s’écria le capitaine, voilà un particulier qui ira loin, c’est moi qui en réponds, moi le chevalier Faret, décoré de la main de l’Empereur! Songez donc, mes braves gens, un gaillard qui aura les moyens de sa mère, la carrure de son père, la bonté et l’honnêteté de tous les deux et, en plus, les conseils du chevalier Faret pour connaître d’avance tout ce qui a rapport à l’honneur militaire et autres, et aux choses du métier!

«Il entrera au régiment, poursuivit le capitaine, avec une dégaine aussi tranquille que toi, Bricaud, quand tu entres dans ta grange; il sera tout de suite chez lui.

— Pardi, c’est bien cela, je le vois d’ici, dit Bricaud.

— Et puis, sa mère ne sera pas fière, non, c’est le chat! quand son beau cuirassier viendra en semestre et qu’il se mettra en grande tenue, ganté de blanc, la latte au côté, le plumet rouge au casque et qu’il lui donnera le bras pour la conduire à la messe ou aux assemblées, et que les gens diront: «Trédame, le bel homme! le beau militaire!» et que les autres répondront: «C’est le fils à la Marie Bricaud! On voit bien qu’il ne pâtit pas des fièvres de ce chien de pays, comme tel et tel; on voit bien qu’il ne se casse pas l’échine à «marrer» les vignes comme tous nos hommes à nous. Est-il droit, mon Dieu, est-il droit! — Ouais, diront les jaloux (car il fera bien des jaloux, le gredin), militaire, c’est très beau, mais les parents ne jouissent guère d’un fils militaire, sans compter que dans le militaire on n’est pas exposé à faire fortune!» Et moi je leur réponds d’avance: Les bons parents aiment leur fils plus pour lui-même que pour eux; ils aiment mieux le voir moins souvent et savoir d’avance qu’il ne sera pas vieux à quarante ans, qu’il ne sera pas plié en deux à cinquante comme une anse de pichet. Les militaires ne font pas de grosses fortunes, c’est vrai; mais ils ont la gloire (il se frappa la poitrine à l’endroit du ruban rouge), tandis que les «marreux» de vigne n’ont ni la gloire, ni la fortune, ni la santé.»

Tout père digne du nom de père rêve de se survivre à lui-même dans la personne de ses enfants; quand il a été content de son sort, son plus grand désir est de les voir entrer dans la même voie, et sa plus chère ambition, de souhaiter qu’ils aillent plus loin que lui et soient encore plus heureux qu’il ne l’a été lui-même.

Le capitaine, n’ayant pas de fils en qui il pût se survivre, avait jeté son dévolu sur le beau Sylvain et s’était décidé à devenir son père spirituel, après avoir toutefois constaté, avec sa prudence habituelle, que le nouveau venu était «bien conformé et bon pour le service». Il avait appris la diplomatie en courant le monde. Sûr d’avance que le grand Bricaud voudrait ce que voudrait sa petite femme, c’est du côté de la petite femme, ou plutôt de la petite mère, qu’il avait dirigé le feu de toutes ses batteries.

Lo société entra sans se faire prier.

CHAPITRE II

Table des matières

Opinion de Sivaud-le-Hameau et du grand Bricaud sur l’instruction. — Un parrain galant et magnifique. — Cinq «pierres de sucre». — Influence des bolets sur les actes de la Flabault. — «Cuirassier de la tête aux pieds!» — Vincent étonne le capitaine Faret. — L’idéal du capitaine Faret.

A l’heure même où la Flabault fourgonnait dans son tablier pour se donner une contenance, et se creusait la cervelle pour trouver quoi demander encore; pendant que la Bricaud promenait son beau Sylvain et que Bricaud repu fermait son couteau avec fracas et disait en manière de grâces: «J’ai rudement bien mangé !» la révolution de 1830 était vieille de deux ans, et il y avait deux ans qu’une dynastie avait fait place à une autre sur le trône de France. Sivaud-le-Hameau avait bien entendu parler de quelque chose qui s’était passé là-bas à Paris; mais, comme on continuait à payer les impositions, Sivaud-le-Hameau haussait les épaules et se désintéressait de la question politique.

A Sivaud-le-Bourg on avait changé le drapeau de la mairie et celui de la gendarmerie, et puis c’était tout. A Sivaud-la-Ville il y avait un nouveau sous-préfet, et à la préfecture un nouveau préfet, et puis c’était tout aussi de ce côté-là. Le département continuait à se montrer digne de la teinte noire.

A Sivaud-le-Hameau, en particulier, on ne se contentait pas d’être l’argent, de ce pauvre argent que l’on a tant de peine à gagner, et voilà pourquoi il parlait volontiers de ses «petites économies». Il allait de soi que, n’ayant ni enfants ni parents, il laisserait ses petites économies à Sylvain.

«Tout cela c’est la pure vérité,» dit le grand Bricaud en hochant gravement la tête. Avec la résignation fataliste du paysan borné, il acceptait sa condition telle que le bon Dieu l’avait faite, il acceptait de grelotter la fièvre, d’être vieux à quarante ans, courbé en anse de pichet à cinquante, de s’en aller retrouver son père et sa mère au cimetière de Sivaud-le-Bourg, quand son heure serait venue; mais c’était un grand soulagement pour lui de songer que son garçon pourrait se soustraire à la fatalité.

La petite mère poussa un soupir, mais elle dit, comme son mari,. que le capitaine avait raison.