Le Capitaine d'armada - Jean-Max Tixier - E-Book

Le Capitaine d'armada E-Book

Jean-Max Tixier

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Beschreibung

A sa mort, Jean-Max Tixier a laissé un manuscrit inédit qui est ici présenté, Le Capitaine d'armada. L'auteur est né à Marseille en 1935 et est mort à Hyères en septembre 2009. Il se définissait comme un homme du Sud. Son oeuvre, plurielle, contrastée, révèle aujourd'hui son incroyable richesse. La poésie, qui la domine, est associée aux aventures des revues Encres vives, Sud et Autre Sud. Elle se caractérise par un refus absolu de sacrifier à la subjectivité et une maîtrise parfaite de l'émotion. Elle a été couronnée par le prestigieux prix Mallarmé en 2009 et réunie en 2016 en un volume publié par les éditions AnimaViva. Les romans dévoilent une autre facette de l'écrivain et traduisent sa quête d'un monde imaginaire qui n'est que le reflet d'un paysage intérieur.

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Seitenzahl: 162

Veröffentlichungsjahr: 2019

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AVANT-DIRE

À sa mort, Jean-Max Tixier a laissé un manuscrit inédit qui est ici présenté. Intitulée Le Capitaine d’armada, cette incursion dans le mythe de la conquête espagnole du XVIe siècle a porté à leur plus haut niveau les aspirations littéraires et spirituelles de son auteur durant deux décennies. Quatre personnages - le Capitaine, Dolorès, son épouse, un compagnon d’aventure promu au rang de témoin, le roi - et un narrateur animent cette fresque ardente et sensuelle. Ils révèlent successivement leur interprétation de la société, de l’événement qui les emporte, du sentiment qu’ils nourrissent à travers le filtre de leurs intérêts, de leurs ambitions, de leur sensibilité. Dans une savante polyphonie qui, tel un kaléidoscope, traduit les multiples facettes d’une même personnalité, s’élèvent quatre voix dotées chacune de leur musicalité propre : elles s’enlacent, se séparent, se retrouvent, se contrarient, se détruisent.

Ce voyage, Jean-Max Tixier l’a fait, oui, mais à rebours : les paysages, les événements, les personnages rencontrés, leurs interrogations sur la place de l’individu dans l’ordre social et religieux, sur l’impossible quête de l’amour, le plongent au cœur de l’expérience douloureuse et de la méditation exigeante qu’il a menées tout au long de sa vie littéraire.

Jacques Keriguy

LE RÉCITANT

Le ponton figure un immense radeau prolongeant la terre ferme d'une plaque instable qui s’élève de quelques centimètres et retombe au gré du ressac. Les bottes glissent sur les rondins gorgés d'eau. Les vagues, amorties par les herses de bois dressées à l'entrée du port, soulèvent mollement le trop lourd édifice. Des soldats casqués de cuir, armés de sabres, de pertuisanes et de mousquets, se déplacent par petits groupes. Des marins assurent le transbordement des vivres et des munitions. Parfois, une caisse tombe et se fracasse, répandant son contenu dans la mer. Et c'est comme un tribut qu'on lui paie avant d'appareiller.

Un jeu de cordes, de poulies, d'échelles, entoure la coque du navire au mouillage. Avec ses voiles affalées, ses mâts montant jusqu'aux nuages, il ressemble à un gros insecte assoupi, hérissé d'inutiles antennes, indifférent aux hommes qui vont et viennent sur son dos, descendent dans ses entrailles, cognent contre sa membrure. L'odeur de naphte et de salpêtre repousse celle d’iode et de sel que souffle l'air du large. D'autres viendront plus tard du fond de l'horizon. Un jour, elles annonceront une terre. Il suffira de fermer les yeux et de humer pour la savoir présente, comme un parfum de femme nous ramène à la vie.

L'important est l'empreinte laissée par 1e passage, les émotions fugitives, les pensées diffuses, et surtout les rêves, la partie la plus active de nos jeunes années, celle qui décide de tout. Le Capitaine entra à sa guise dans la peau des héros. Il lui arrivait d'en changer la geste par caprice, pour le plaisir, ou pour s’accomplir par leur truchement.

À la source des grandes aventures humaines se trouve souvent un jeu d'enfant. La fantaisie puérile des premières images. Derrière germent les idées fortes qui chevillent l'esprit.

Le bâtiment se traîne dans la chaleur accablante. Un gros nuage le survole, le suit. Il s'assombrit soudain dans l'azur. Maintenant, son ventre est noir. Il attire de petits pompons d'ouate qui s'agglutinent. D’autres arrivent, poussés par le vent. Bientôt, ils couvrent le ciel d'une mousse épaisse. Plus un lambeau de bleu ne paraît. Les matelots observent, méfiants. L'air grésille d'humidité. Enfin, l'orage crève, comme un abcès. Un déluge d'eau s'abat sur le pont. La pluie tombe drue, plaquée par de brusques rafales. Suit un martellement sec, comme si le pont recevait de pleines poignées de gravier. Des perles s'écrasant sur les planches éclatent en de minuscules gerbes. La grêle. Le grésil. De son poste d'observation, la vigie ne distingue plus les bâtiments de la flotte amirale. Le nôtre avance au jugé dans l'étendue noyée de gris, prise dans un écheveau de fils insaisissables.

Suis-je seul à parasiter des vies étrangères, à me les approprier pour mieux comprendre ? Nous sommes faits d'échos et de reflets. Nous tirons notre substance de ceux qui n'en ont pas ou plus. Nous nous constituons d'une digestion monstrueuse.

Au sommet des falaises pousse la forêt la plus luxuriante qu'on puisse imaginer. Des feuillages serrés les uns contre les autres, entremêlés, brouillés dans une foisonnante gamme de verts, une prodigieuse communion d'espèces. Des pointes, des parasols, des efflorescences, des bourgeonnements, percent par endroits la couronne végétale. D'en bas, on ne détermine pas l'épaisseur de la sylve. Elle domine le profond chenal où le navire avance dans des eaux figées, couleur d'émeraude. Un silence, épais, tangible, empèse le riad, seulement troublé par le déchirement de l'étrave et la faible respiration des voiles.

Les hommes, appuyés au bastingage, regardent glisser les hautes parois dont l'ombre leur arrache parfois un frisson. Ils éprouvent une sensation étrange : ce n'est pas le bateau qui pénètre à l'intérieur des terres sous l'impulsion de la brise mais, au contraire, ce continent inconnu qui les aspire lentement.

Partition de l’œuvre

Première partie

:

Le Capitaine

Deuxième partie

:

Le témoin

Troisième partie

:

Le roi

Quatrième partie

:

Dolorès

Première partie

LE CAPITAINE

1

Je suis né de la mer, un matin de novembre, par gros temps. D’énormes vagues déferlaient sous le ciel bas tourmenté de sombres nuages. Des paquets d'eau éclataient sur les écueils. Le bruit du ressac m'attirait vers le large. J'étais prêt à suivre cette rumeur n'importe où. La tempête soulevait ma poitrine d'un rythme exalté. Je venais d'avoir douze ans. J'arrivais d'une province de l'intérieur, un village fermé de collines, sans horizon. Plus tard, je m'attribuerais de plus nobles lieux de naissance. Je m'inventerais une généalogie. L'histoire retouchée devient plus convaincante.

Je découvrais l‘océan et je me découvrais. J'éprouvais la sensation de me rejoindre dans une sorte d'illumination. Pour la première fois, le voile se déchirait devant mes yeux. Je savais qui j'étais, pourquoi j'habitais cette terre, et, ce que me réservait l'avenir, je l’entrevoyais. Ma vie serait désormais la réponse à cet appel surgi des profondeurs de l'abîme. Peu importait qu'il vînt du large, de mon cœur, ou de Dieu. Il y a des rendez-vous à ne pas manquer.

Je me refuse à retourner en arrière pour éveiller le fantôme de l’être que je fus à cette époque. Repasser par les routes qu'il ouvrit m’est indifférent. Bien que je porte au plus secret son empreinte durable et que je lui doive en partie ce que je suis devenu.

Oui, le temps s’est rétréci. Je ne suis plus qu’à quelques encablures de la mort. L’âge m’a pris dans ses glaces. Malade, précocement vieilli, je n’avance plus qu'à pas comptés, soufflant et trébuchant, infirme de la vie. Pourtant, ce peu d'espace, ce semblant de liberté vaguement préservé, ce triste souvenir du large me requièrent toujours et me jettent en avant sous le regard de la mort. Je ne tremble pas à cause du froid qui s'empare de mes membres. J'avance avec la curiosité fébrile de ma jeunesse, quand je risquais mes premiers défis. Je vais vers un inconnu où je m’enfoncerai, un océan de ténèbres à traverser dans une éternelle course solitaire, mû par mon propre effacement.

Je ne suis pas triste de me perdre à la conscience des choses. Mon cœur ne cède pas à la panique. Parce que je ne puis concevoir que la mort soit l‘immobilité.

2

Dès mon jeune âge, l'exemple de personnages remarquables me tint en éveil. Leur commerce m'instruisait sans effort. Je trouvais auprès d'eux le bonheur d'admirer, la stimulation de l'esprit, la confiance en la nature humaine, la volonté d'entreprendre. Ils rachetaient les faiblesses communes par l'intelligence, le talent, la persévérance, l'abnégation. Sur le point d'achever un chef-d’œuvre, de percer à jour l'inconnu, de trouver la solution adéquate à un problème, l'effervescence intérieure produit une telle intensité que plus rien n'importe de ce qui ne va pas dans ce sens. Il s'agit là d'une joie supérieure dont seuls jouissent les privilégiés de la science et de l'art.

Salvatore Pergame, natif de Lombardie, passait à juste titre pour un grand médecin. Il évitait de se commettre avec des confrères plus en vue, rompus aux mondanités qu'il fuyait. Il percevait l'étroitesse de la frontière séparant la science du charlatanisme, et tous les maux engendrés par ce flou. « De beaux habits n'aident guère à sauver les patients. Les titres ni l'argent n'enseignent à soigner. Il faut mettre les mains dans la merde pour savoir ce que c'est. Les délicats sont des jean-foutre. »

La médecine était une science et un art. L'une n'allait pas sans l'autre. Ce qui les unissait et fondait leur complémentarité, c'était l'éthique, l'exigence morale qui gouverne l'action. Nous avions hérité cela des Anciens. Nous en vérifiions le bien-fondé chaque jour.

Ma rencontre avec Pergame fut essentielle, ne m’eût-il enseigné que cela. Il m'acceptait quelquefois dans son laboratoire où je pénétrais avec recueillement, comme en un lieu sacré. L'économie et la précision de ses gestes, le calme et l'assurance avec lesquels il les exécutait, me fascinaient. Pas un instant ne m'effleura la tentation d'attribuer à quelque pouvoir mystérieux ces pratiques qui dépassaient mon entendement.

Les pots emplis de plantes sèches aux noms bizarres calligraphiés sur les étiquettes, les mortiers, les instruments de métal ou de bois, tarauds, spatules, pinces, scalpels, aiguilles, scies, rangés dans des armoires et sur des étagères, m'émerveillaient. Leur vue provoquait en moi un délicieux malaise. J'associais à leurs formes et à leurs dimensions des opérations entamant les cadavres de diverses façons, ouvrant, sectionnant, tronçonnant, liant, ligaturant, perforant. De quoi soulever le cœur d'un brave.

Pergame parlait de botanique, de chimie, il m'ouvrait les vertigineux abîmes du corps humain. « On dit tant de sottises à ce sujet. En fait, ce n'est qu'une mécanique d'une complexité inouïe, avec ses ressorts, ses tractions, ses enroulements, ses tensions, ses torsions, ses fluides, ses humeurs, ses esprits. Une machine de génie On ne parviendra à la comprendre mieux qu'avec d'expertes et fréquentes anatomies. Plus tard, quand la vieillesse t'apportera souffrances et maladies, quand tes forces déclineront, pense à ce que je te dis aujourd'hui et mande un bon mécanicien. »

Pergame me convia un jour à une dissection. « Tu as besoin d'une leçon d'anatomie, mon garçon. Tu dois savoir sur quoi s'appuie le fonctionnement de la nature humaine. »

Après bien des hésitations, j'acceptai. Je savais quels risques il courait en disséquant des cadavres, et qu'il me faisait courir les mêmes en m'invitant. Je refusai qu'il me prît pour un couard. L'atmosphère de la pièce, où la flamme vacillante des bougies projetait des ombres violettes sur le corps dénudé et figé, était oppressante. Le corps, entièrement nu, roidement allongé sur la table, avait le teint cireux. Des taches verdâtres désignaient l'emplacement de coups ou de blessures. Les contractures musculaires accusaient l'ossature saillant sous la peau parcheminée, particulièrement visible à l'endroit des côtes. Je songeai au Christ convulsif descendu de la croix. N’était-ce-pas vers cette image que nous allions ? L'atroce douceur de la Pietà.

Là où se déroulait une pratique scientifique, le décor évoquait plutôt quelque intervention démoniaque. J'étais plus impressionné par l'atmosphère des lieux que par le mort encore intact. Lui s'était échappé de sa dépouille et ne sentait plus rien.

Le scalpel incisa l'épiderme d'un trait net suivant un tracé défini par avance. La main du praticien ne tremblait pas. « Vois-tu, dit Pergame, ce n'est pas moi qui décide d'entailler ici ou là. Je ne fais que me conformer à la nature des choses. C'est elle qui guide mon cerveau et ma main. » Dans l'écartement de la peau surgirent les muscles cyanosés et les tendons d'un jaune graisseux. Je faillis tourner de l'œil. La répulsion, l'horreur, s'avéraient plus fortes que lorsqu'on tranchait une tête d'un coup d'épée ou qu'on transperçait une poitrine de la pointe d'une lance. À cause du sentiment de profanation. Et parce que flottait cette odeur de putréfaction écœurante et suave qui s'attache à la mort avant que la puanteur ne l'emporte.

En tranchant dans la chair, la lame d'acier entamait quelque chose de sacré. Pergame portait atteinte à la dignité de l'homme. Manant, bourgeois, gibier de potence ou grand seigneur, n’importe ! C'était d'abord un homme étendu sur le marbre, une créature conçue à l'image de Dieu.

J'allai vomir dans la cour et revins.

Pergame se concentrait sur son travail. Il découvrait progressivement le système musculaire de la jambe. Il leva les yeux, hocha la tête. Je lus de l'approbation dans son regard. Il était heureux que je sois revenu.

Je compris soudain l'origine de mon malaise. Je ne soutenais pas le spectacle d'un cadavre anonyme ouvert sous mes yeux, non, j'affrontais la mort, ma mort. J'imaginai avec épouvante des lames d’acier fouillant ma chair pantelante et le terrible silence de mon crâne vide.

J'appris, grâce à Pergame, à dominer ma sensibilité trop nerveuse, à dissocier l’être de sa dépouille, à considérer celle-ci dans la distance, comme un objet d'étude. L'expérience me fut utile. Par moments, Pergame abandonnait la dissection en l'état. Il s'essuyait les mains à son tablier. Il s'installait devant son écritoire. Il dessinait les organes avec réalisme et précision.

Je connus une expérience analogue, plus tard, grâce au peintre Sancho Alvarez, dont je fréquentai un temps l'atelier. Il consacrait principalement son talent aux thèmes religieux et aux scènes de batailles. Il en tirait de somptueuses compositions que les Grands achetaient à prix d'or. Le roi en possédait plusieurs pour ses appartements privés.

L'ambiguïté de ses madones me frappa. Une surprenante émotion charnelle s'en dégageait. Je lui en fis la remarque. Il me complimenta sur ma perspicacité. « Ah ! mon ami, s'exclama-t-il, la Sainte Vierge, la Madone, ne sont pas seulement des images de convenance inspirées par la foi. Cela, c'est la figure imposée. Derrière la sainteté du personnage, que je m'applique à rendre le plus honnêtement possible - pour éviter des ennuis avec l'Église -, il y a toujours la femme, une femme. Peut-être la putain avec qui j'ai forniqué la veille ou telle jolie passante qui ne croisera plus mon chemin. Il suffit d'une tache luisante à la commissure des lèvres, d'un incarnat plus sourd sur la joue trop ronde, de la tension d'une certaine ligne suivant la courbe du cou à l’épaule, pour faire voler la pureté en éclats et ramener 1a sensualité dans l'ordre de la chair. Vois-tu, sous la Vierge extatique, détachée de ce monde, il y a toujours Marie qui, elle, lui appartient. »

Depuis, je regarde les Nativités d'un autre œil.

3

Passée la naïveté de l'enfance est venu l'apprentissage du mépris. Mon regard se posa sur des actes sans rémission. J'écoutais, j'observais, je songeais. Sévérité d'une exigence que l'âge a juste rendue plus urbaine, c’est-à-dire moins abrupte à ceux qui l’encourent. Le mépris altère les deux bords. On n'en sort pas intact. J'en veux aux autres moins pour ce qu'ils sont que pour m'avoir imposé de les approuver dans le dédain. Le mépris ne vient jamais aux individus de violence, aux prédateurs sûrs de leurs griffes et de leurs crocs - ceux-là taillent leur territoire dans le vif. Non, il prend aux faibles, aux retors, aux vicieux sans caractère, aux incapables, aux envieux, aux lâches, et toutes gens de leur espèce. Le mépris, quand il tombe avec cette force, ne se limite pas à la condescendance. Il exige un tribut de souffrance. Ah ! Que le rasoir tranche dans ces vies blettes ! Que le cœur crève de son pus et se vide jusqu'à devenir vessie qu'on jette ! Le marécage où tu plonges les bras dégage des pestilences. Et tu devrais composer avec cette infection ? Pouah ! On peut vouloir se mesurer au despotisme, combattre l‘injustice, opposer sa force à la force, parce que cela mobilise en soi la vertu. J'en suis ! Or, face à l‘homme méprisable, l‘idée même de lutte devient déchéance. Mieux vaut le balayer d'un revers de main, comme on le fait d'une mouche à merde, ou frapper à la manière de la foudre. Le mépris appelle à lui la cruauté qui n'est que l‘esthétique du mal. Mais, quoi qu’on fasse, on sort toujours humilié de la rencontre avec la bassesse.

Des mots s'élèvent dans la nuit. Ils retombent avec la paisible douceur de la cendre. Je préfère me taire sur ce qui me blesse jusqu'au tréfonds de mon être, écouter l'univers se mouvoir dans son lit de ténèbres. Attendre mon tour dans la patience des heures.

4

De mes parents, je ne dirai rien. Sinon que je n'aimais ni ce qu'ils faisaient, ni ce qu'ils étaient. Je m'en suis éloigné trop tôt, conscient que leur influence me perdrait si je la subissais plus longtemps. Au demeurant, ils s'occupaient fort peu de moi et je m'en trouvais bien. Je passai des tétons de ma nourrice aux mains des domestiques. J'ai grandi comme un orphelin au milieu des miens, corps étranger à ma propre famille. Le sang qui coulait dans mes veines m'étouffait de leur appartenir. Par moments, j'eusse voulu m'arracher tout cet appareil qui, me retenant à mes géniteurs, maintenait une dépendance insupportable. Tout ce qui venait d'eux, je l'ai refoulé. Aujourd'hui encore, si je me prends à les évoquer par inadvertance, une rage impuissante me soulève. Je me prends en défaut. Leurs traits, leurs gestes, leurs paroles, sont imprimés dans ma mémoire. Je ne peux faire qu'ils ne soient en moi malgré moi. J'ai beau les recouvrir d'une épaisse ténèbre, ils surgissent toujours et j'en souffre le tourment.

Quel rôle joua ce terrible rejet contre nature, je l‘appris au fur et à mesure que je me construisis. Car je me suis construit seul, aidé par l'exemple de quelques étrangers auxquels je suis redevable.

Oh ! ils ne m'apportèrent ni amour ni tendresse. Je n'en attendais pas tant. Ils éveillèrent mon esprit et mes sens. Ils forgèrent mon caractère. Ensemble, ils me tinrent lieu de père et de mère, encore que j'hésite à utiliser à mon propos ces mots chargés de haine. N'en parlons plus. Pas une parole rapportée, pas une anecdote, pas un geste, ne sortiront de ma plume à leur sujet. Que ma vie soit comme s'ils n'avaient jamais été, comme si j'étais né de moi-même. On me reproche d'avoir le cœur sec. Au contraire, il saigne tant que je serais perdu si j'en dévoilais les ressorts.

Répondre à l’appel du large constitue un bon alibi, parfaitement crédible. Personne n'a mis en doute la sincérité de ma vocation. En vérité, je fuyais. Possible que mon désir d'ailleurs trouve en cela sa source et sa justification. Il s'agissait de partir loin, très loin, d'aller à la lisière du monde connu, de prendre pied sur le néant, d'y établir une aire qui n'appartînt qu'à moi.

Je ne cherche pas une solitude ordinaire. Même celle du cloître ne m'eût pas convenu. Où que j'aille, j'en éprouve le goût sans jamais le satisfaire. Me voici adulé, objet d'admiration désigné au peuple. Quelle dérision ! Quoique je me laisse souvent prendre à mon propre jeu, je suis devenu un héros contre moi-même. Mais je n'ai pas démérité puisque, les faits sont là et parlent en ma faveur. J'ai réussi dans mes entreprises. Ce que j'envisageais de faire, ne l‘ai-je pas accompli ? Je me suis engagé plus loin que mes rêves les plus insensés.