Le carreau de Midgard - Patrice Bord - E-Book

Le carreau de Midgard E-Book

Patrice Bord

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Beschreibung

Automne 2019, sur la route nationale reliant Metz à Saint-Avold. Lorraine.

Une petite fille sort indemne d’un accident de voiture. Qui est-elle ? Elle s’exprime dans une langue inconnue. Était-ce sa maman qui était à ses côtés dans le véhicule ? Cette jeune personne décédera quelques jours après l’accident, à l’hôpital, dans des circonstances bien mystérieuses.

C’est l'inspecteur Francoeur qui est, avec son équipe, chargé de l'affaire. Il décidera de protéger l’enfant en la confiant à deux jeunes femmes, Josée et Marie-France, qui se sont occupées de la petite fille dans les premiers instants.

Parallèlement, il débutera une enquête longue et difficile pour tenter de savoir d’où vient cette étrange enfant qui semble ignorer les aspects les plus communs de la vie quotidienne.

Son épouse et sa fille, une fois encore aux premières loges de cette affaire, sauront-elles l’aider dans son enquête ?

Cette enquête, qui part d’un banal accident, nous ouvre des perspectives effroyables et glaçantes sur la destinée que veulent nous réserver quelques cartels de puissants et « protecteurs » autoproclamés de l’espèce.

Et si rien n’était l’effet du hasard ?…




À PROPOS DE L'AUTEUR

Patrice Bord, né en 1964, est professeur de mathématiques. Mais sa passion ne se limite pas aux chiffres ; amateur de littérature, il emploie son temps libre à écrire. Originaire de Lunéville, il situe l’action des histoires qu’il raconte dans la région lorraine. Son premier roman "Le mystère des croix rouges", publié en février 2023, relate la première enquête de l’inspecteur Francoeur et de son équipe.

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Seitenzahl: 318

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

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Patrice BORD

Le Carreaude Midgard

Roman

Copyright

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

 

 

 

 

 

www.libre2lire.fr – [email protected], Rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN Papier : 978-2-38157-524-7ISBN Numérique : 978-2-38157-525-4

Dépôt légal : Janvier 2024

© Libre2Lire, 2024

 

 

 

Première Partie

 

Automne 2019, sur une route de Moselle, entre Metz et Saint-Avold

 

Micheline et Paul Jacquot, dans leur Clio verte, savaient la catastrophe inévitable. Monsieur, au volant, freina tant qu’il put, mais l’Opel devant lui ne manquerait pas de s’encastrer dans la voiture qui arrivait en face. Un chauffard pressé, impatient derrière un poids lourd, s’était résolu à déboîter sans visibilité.

Une seconde plus tard, sur cette route rendue glissante par de nombreuses galettes de terre laissées par les tracteurs, un énorme choc allait se produire.

Pourtant, les deux véhicules se croisèrent sans se toucher, le miracle se produisit. Monsieur Jacquot, tout en maintenant son pied droit sur la pédale de frein, crut alors que tout était rentré dans l’ordre.

Mais l’Opel, pour éviter le véhicule en face, avait dû mordre légèrement sur le bas-côté. Le conducteur réussit dans un premier temps à redresser sa course, mais, déséquilibré, il partit à nouveau vers le fossé. Ce fut l’accident.

Véhicule en travers, tonneaux, un fracas de tous les diables.

Monsieur Jacquot, déjà presque à l’arrêt, gara sa Clio comme il put, et sortit de la voiture, en compagnie de sa femme.

Devant eux, un nuage de poussière, semblable au résultat d’une explosion. Et un grand silence.

 

Madame Jacquot s’était pris la tête dans les mains, bredouillant « mon Dieu, mon Dieu… », sans aucune interruption.

Les Jacquot, Micheline et Paul, s’étaient connus sur les bancs de l’école communale, soixante-dix ans plus tôt, et avaient fêté leurs noces de diamant l’année passée. L’un et l’autre se déplaçaient avec une certaine difficulté, et marchaient bien souvent bras dessus bras dessous, sans qu’on pût être certain de qui soutenait l’autre.

Sans doute ce couple bien assorti, et amoureux comme au premier jour, vivait-il en permanence main dans la main ; le plus fort du moment compensait les faiblesses de l’autre. Alternativement.

Pour une fois, Micheline et Paul se séparèrent pour se rendre sur les lieux, chacun claudiquant à sa manière. Paul avait été le plus rapide. Micheline n’avait pu suivre, ou bien peut-être traînait-elle, inconsciemment, pour retarder la vue d’un spectacle qu’elle redoutait.

 

Derrière eux, personne… Le chauffard avait disparu. Le camionneur était loin, lui aussi. Avait-il pu ignorer l’accident, visible depuis ses rétroviseurs ?

L’heure n’était pas à ses questions inutiles. La poussière était retombée à terre, le véhicule était stabilisé. Paul hésita un court instant, puis s’élança vers la voiture accidentée.

La porte avant conducteur s’ouvrit sans difficulté, un homme assurément sans vie apparut au volant. Impossible, en tous les cas, à extraire de l’habitacle. Paul mit la main sur sa bouche, réprimant un haut-le-cœur.

La portière arrière, côté gauche, résistait. Une personne semblait dormir derrière la vitre. Paul contourna la voiture. Pendant ce temps, Micheline s’était assigné une mission indispensable : disposée sur le bas-côté de la route, elle espérait arrêter un véhicule qui pourrait donner l’alerte.

Paul ouvrit sans peine la portière arrière droite. Immédiatement, il entendit les pleurs d’un enfant. Une petite fille, assise sur la banquette, agrippée à un gros ours en peluche, sanglotait et semblait regarder le toit enfoncé du véhicule. Elle n’avait visiblement pas remarqué la présence du vieil homme.

Paul tendit la main, tremblotant de tout son corps, retourné par l’émotion de voir cette enfant apparemment indemne. Un miracle, peut-être. Un signe que Dieu envoie de temps à autre pour nous rappeler son existence. Et sa bonté.

Il fallait être fort, se dit-il, dépasser son émotion, rassurer la petite fille, la faire venir à lui, et la prendre dans ses bras.

L’enfant tourna la tête vers son sauveur, le scruta, lut dans ses yeux une bonté sincère et rassurante, et lui donna la main. Paul décrocha la ceinture de sécurité, attira la petite fille vers lui, lentement, comme on déplace un objet fragile, et la serra contre son torse. Pendant quelques secondes, il savoura cet instant ; il sentit battre ce petit cœur épargné par la volonté du Seigneur. Les battements du sien lui répondaient comme un écho.

 

Il porta l’enfant sur quelques mètres, pour la confier à sa femme. Lorsqu’elle vit la petite fille, elle reprit une bouffée d’optimisme, prit, elle aussi, l’enfant dans ses bras, et pleura. Une voiture ralentit à leur niveau puis s’arrêta.

Paul retourna au véhicule accidenté ; peut-être pouvait-il secourir encore quelqu’un.

****

Les pompiers étaient arrivés. Plusieurs ambulances. La gendarmerie était là aussi. La petite fille avait été prise en charge par Josée, pompière professionnelle, une compagnie féminine semblait nécessaire pour faire cesser ses pleurs et son angoisse. Micheline avait voulu rester avec elle, mais l’un des gendarmes avait proposé que le couple entrât dans l’une des estafettes pour y prendre un remontant. Il s’agissait de déposer le plus fidèlement possible afin de reconstituer les circonstances de l’accident. Mais l’objectif était tout autant d’interdire à ces deux braves petits vieux tout dévoués, la vue délicate de la désincarcération de deux victimes bien abîmées.

Quelques rares voitures ralentissaient, autant par curiosité que par prudence.

 

— Bon, alors, si j’ai bien compris, deux autres véhicules sont impliqués : le conducteur qui a dépassé imprudemment, à l’origine de l’accident, et le chauffeur du camion. Aucun des deux n’a daigné s’arrêter. Ont-ils vu, selon vous, la voiture quitter la route ?
— Pas certain, répondit monsieur Jacquot. Car ça s’est passé rapidement, mais en deux temps. Les véhicules ne se sont pas percutés, contrairement à ce que nous craignions, mais, en se déportant vers la droite, l’Opel a dû mordre sur le côté. Elle a roulé quelques secondes comme ça, et puis est partie dans le fossé. Compte tenu de la vitesse des uns et des autres, le camion et l’autre voiture étaient déjà loin du lieu de l’accident à ce moment.

 

Madame Jacquot prit le bras de son mari. Un réconfort. Si lui avait repris un peu son calme et sa sérénité, elle, était encore sous le choc. Le gendarme n’obtint rien de plus des deux époux Jacquot. Ni elle ni lui n’avaient une idée réellement précise de la voiture et du camion impliqués dans l’accident.

— Une imprudence, tout au plus, résuma le gendarme à son chef. Peut-être un délit de fuite, même pas sûr. Que fait-on ? Appel à témoin ?
— Oui, il le faudra… Mais avec quelle information ? On ne connaît ni le modèle des véhicules ni leur couleur exacte. Peut-être grise, pour la voiture et plus ou moins rouge pour le camion… Sans certitude de la part des seuls témoins. Description très vague. Assez peu de circulation au moment de l’accident : madame Jacquot a attendu près d’une minute pour croiser la première voiture après le drame. Et surtout, aucun dommage sur les deux véhicules. Ça fait mince comme élément pour un appel à témoin. On peut espérer que le camionneur fera le recoupement et pourra aider à l’identification du véhicule incriminé. De ce que je sais, on n’a pas de caméras sur cette route permettant de filmer les automobilistes…

On verra ça à la gendarmerie… Bon, les corps sont extraits, le conducteur est décédé, et la femme à l’arrière est salement amochée. Ils lui donnent les premiers soins et la conduisent à l’hôpital. Quant à la petite, à peine quelques égratignures, mais très choquée. Impossible pour elle de prononcer quelque chose d’intelligible.

 

Une des ambulances démarra lentement, sans à-coups. À l’intérieur, une femme gisait sur un brancard, inconsciente, et perfusée. L’homme décédé fut enfin glissé dans une combinaison mortuaire. La petite fille allait partir rapidement dans une autre ambulance, accompagnée de Josée.

Les gendarmes firent encore quelques vérifications, relevèrent quelques éléments et indices, puis disparurent eux aussi.

 

Josée se saisit de son téléphone. Les ennuis choisissent bien leur jour. Elle se devait d’annoncer la mauvaise nouvelle à son époux.

Le répondeur. Mince. Mais finalement, c’était peut-être mieux ainsi.

— Chéri, je suis à l’hôpital, avec une gamine que j’ai secourue. Je pensais pouvoir rentrer, comme prévu, mais la petite est marquée par l’accident de voiture qu’elle a subi. Elle s’accroche à moi, et je dois la suivre dans tous les examens médicaux qu’on va lui faire passer à l’hôpital.

Désolée, vraiment. Je sais que cela ne tombe pas bien. Rappelle-moi, ça me ferait plaisir. Cela dit, il n’est pas sûr que je puisse décrocher. Si je réussis à me libérer pas trop tard, je te téléphone et on sort comme on avait prévu. Mais n’y compte pas trop… On pourrait remettre ça à demain, par exemple…

Josée raccrocha et remit nerveusement le téléphone dans sa blouse. Quelle guigne ! C’était aujourd’hui l’anniversaire de leurs noces, et tous deux avaient prévu de passer la soirée au restaurant. Cinq ans déjà qu’ils avaient uni leurs destinées. À chaque date anniversaire, ils étaient sortis, s’étaient retrouvés pour marquer l’événement.

Mais cette année, cela revêtait une importance encore plus grande. Il en allait de la pérennité de leur couple.

Dix-huit mois auparavant, ils avaient décidé d’acquérir une habitation. Ils avaient visité des dizaines de maisons, d’appartements, et avaient même eu des projets dans le neuf. Puis, persuadés d’avoir trouvé ce qu’ils cherchaient, ils avaient posé leur dévolu sur une maison à conforter. Bien située, de bonne taille. Un très bon potentiel, avait dit l’agent immobilier. Ce qui signifiait, dans son jargon professionnel, que des travaux seraient à entreprendre ; un budget devait donc être établi en conséquence.

La banque n’avait pas tiqué devant le projet financier. Le couple avait intégré des frais de rénovation importants, mais Josée avait convaincu son mari que quelques finitions peu coûteuses en temps seraient nécessaires. Josée et Quentin s’acquitteraient de ces ultimes tâches afin de ne pas charger l’emprunt de dépenses supplémentaires en main-d’œuvre.

Quentin, qui n’était pas particulièrement bricoleur, en avait accepté le principe. Après tout, il était bien normal de s’approprier les lieux en donnant un coup de pinceau par-ci, en posant un parquet flottant par-là… Et puis, il apprendrait… Tous les hommes font cela.

 

Mais les travaux à réaliser s’avérèrent bien plus importants que ce qu’ils avaient prévu. Car Josée, inspirée par les premières réalisations des artisans, se fit plus exigeante, tenant à améliorer le plus possible son habitat. Une idée en amenait une autre.

 

Avec un budget contraint, le supplément de travaux ne pouvait se faire que par le travail personnel des deux époux.

Si Josée partait motivée par ce challenge, Quentin commençait à redouter cette quantité inépuisable de tâches à réaliser dès qu’il rentrerait du bureau, dès qu’il serait en week-end ou même lors des congés annuels qui approchaient. Josée avait botté en touche lorsqu’il avait évoqué la possibilité d’un séjour en Crète ou en Sardaigne.

Deux mois, trois mois, quatre mois à compléter le travail des artisans. Le projet de vacances à l’étranger avait fait long feu. Josée prenait toujours autant de plaisir à voir les choses avancer. Quentin, au contraire, n’avait qu’une hâte : finir les travaux, et s’interdire, durant des années, toute utilisation d’un tournevis ou d’une scie sauteuse.

 

Un vent de révolte soufflait dans sa tête.

 

Un jour, une rafale se fit plus forte que les autres. Il s’arrêta. Alors qu’il était convenu que ce samedi était dédié à la pose de carrelage dans la salle de bains, Quentin resta au lit, ne se levant que pour prendre un café et aller aux toilettes.

Josée ne tenta pas de le presser, comprenant qu’il avait à cœur de s’octroyer une grasse matinée réparatrice et légitime, son envie de reprendre les travaux n’en serait, passée cette pause, que plus forte. Mais le projet de Quentin de rester alité pour, alternativement, lire et regarder la télévision, se prolongea l’après-midi. Josée s’inquiéta enfin davantage de l’état de forme de son conjoint que de l’arrêt temporaire des travaux. Cela pouvait être la raison de ce refus de reprendre la pose du carrelage. Elle n’y voyait pas d’autre explication.

— Super, en pleine forme, avait répondu Quentin.

Puis il avait mis en route le disque dur et débuté le visionnage d’un film.

— Certaines histoires sont éternelles et universelles. Philippe Noiret, ça, c’est un acteur !

Rapidement, Josée avait compris. Son mari venait de débuter “Alexandre le bienheureux”.

 

En grève, Quentin était en grève. Illimitée ?

 

Josée n’avait pas eu la bonne réaction : plutôt que d’accompagner ce mouvement de rébellion en passant avec lui un agréable moment de paresse réparateur pour son état de forme et pour son couple, elle avait tenté de le culpabiliser : il ne respectait pas le contrat passé quelques mois plus tôt, quand il était question qu’ils finissent tous deux les derniers aménagements de l’habitation.

Quentin répondit qu’il n’avait pas imaginé l’ampleur de la tâche, et qu’il souhaitait désormais lever le pied. Elle s’était fâchée, le ton était monté.

Pendant quatre jours, ils ne s’étaient plus parlé. Elle avait répondu à la révolte de son mari en ne faisant à manger que pour elle-même, l’obligeant à se préparer son repas. Quentin avait, en retour, joué la même partition. Chacun ouvrit donc le réfrigérateur pour son usage personnel, fit sa vaisselle, l’air faussement détaché. Pendant ces quatre journées, l’un attendait que l’autre eût fini de manger pour s’installer à table.

Au lit, chacun se tournait du côté de sa table de chevet. Josée appelait cette disposition peu propice aux ébats : “l’auberge du cul tourné“, une des nombreuses expressions désuètes et amusantes qu’elle tenait de sa grand-mère, récemment disparue.

 

Au quatrième jour, il avait déclaré la situation invivable et s’autorisait à partir.

Mais le calendrier leur était défavorable : moins d’une semaine plus tard arrivait le jour anniversaire de leur mariage. Il fallait prendre un parti.

Ni Josée ni Quentin n’évoqua cette échéance, mais la date était dans la tête de chacun.

L’un et l’autre couraient vers un gouffre. Qui freinerait le premier ?

La veille, Josée se montra la plus intelligente. Elle creva l’abcès. Tous deux se parlèrent. Se parlèrent vraiment, en toute franchise.

Elle comprit enfin le mal-être de son mari, condamné durant des mois, à percer des trous, à poser du parquet, à peindre des murs. Pour son plaisir à elle, essentiellement, car lui se contentait d’un confort minimum dans son habitat ; pour être heureux, rien n’égalait, selon lui, une partie de tennis avec un ami, un bon roman à lire, ou des lieder de Schubert à écouter sur son excellente chaîne Bang et Olufsen. Peu lui importaient, au fond, la couleur du papier peint, les motifs du parquet, le design de la table basse du salon… Inutiles éléments de décor, il laissait ces plaisirs dérisoires à son épouse.

Ce soir, Josée et Quentin avaient réservé une table dans un sympathique restaurant japonais, l’objectif étant davantage de recoller les mille morceaux du couple que de manger du poisson cru dans l’endroit le plus branché de la ville.

 

Comment allait réagir Quentin face à l’impératif de sa compagne ? Bien sûr, il la croirait, tant il était habitué aux imprévus liés à son activité professionnelle. Mais ne risquait-il pas de penser que sa femme, prise d’un excès de zèle, tirerait les bénéfices d’une échappatoire bien opportune ? Peut-être craignait-elle ce moment de réconciliation difficile à passer. Car Quentin, s’il voulait probablement tourner la page, ne ferait pas l’économie d’une régulation constructive avec Josée.

****

La petite fille était brune, aux cheveux longs et lisses. De grands yeux marron qui, pour l’heure, trahissaient une réelle inquiétude. Elle n’avait pas cherché à parler, se contentant d’articuler quelques sons incompréhensibles lorsqu’elle se sentait en insécurité. Mais son mutisme forcené laissait penser qu’elle ne parlait pas la langue française ; il semblait aussi qu’elle ne comprenait même pas les mots simples qui lui étaient adressés. Lors des premiers instants, on avait mis cela logiquement sur le compte du traumatisme lié à l’accident.

Elle tenait toujours en main son gros ours, Josée devait lui faire comprendre qu’il lui fallait le lâcher pour passer une radiographie. Josée se voulait rassurante, maternelle. Sa maman était en lutte pour sa survie. Si c’était bien, comme chacun le pensait, la femme retrouvée sans connaissance à ses côtés. Josée n’avait même pas pu voir son visage, ses collègues pompiers s’étant très vite affairés autour d’elle.

La petite fille avait-elle compris la gravité de la situation ?

 

Pour l’heure, elle ne dévoilait rien. Aucun mot n’était sorti de sa bouche. Plusieurs médecins l’avaient déjà auscultée, et aucun n’avait réussi à lui faire dire, ne serait-ce que son prénom.

 

Aucun document qui la concernait n’avait été retrouvé dans la voiture ou sur l’un des occupants. Elle semblait avoir environ cinq ans, un âge où l’expression et la compréhension sont généralement acquises.

— Elle est peut-être d’origine étrangère, avait répondu l’un des médecins. On ne peut pas exclure également un retard mental. Ni même les conséquences du choc. Même plusieurs heures après.

Josée parla doucement à la petite fille et lui caressa les cheveux. Cette dernière ferma les yeux et goûta le plaisir d’être choyée. Josée prit délicatement l’ours, le serra contre elle, lui fit une bise sur une joue puis le sépara de la gamine, pour les besoins de l’examen médical. Elle le plaça sur une chaise, dirigé vers la table où s’allongerait la petite fille. Il veillerait sur elle pendant l’examen.

****

Quentin arriva sur le grand parking du centre-ville. Il s’arrêta. Il avait entendu, quelques minutes plus tôt, son téléphone sonner. Un message de sa femme. Qu’il écouta. Puis resta pensif.

La soirée était fichue, c’était sans espoir. Il irait quand même acheter le bouquet de roses chez le fleuriste, seul vestige de cette sortie en amoureux avortée. Des fleurs déjà flétries.

****

Josée ne surveillait plus son téléphone, mais observait avec attention le comportement de “la gamine”. C’est ainsi que le personnel de l’hôpital désignait la petite fille, en panne d’une autre appellation.

La gamine scrutait tout, paraissait étonnée par ce qui l’entourait, dès qu’elle changeait d’environnement. Mais n’avait plus peur. Comme elle se mouchait dans son coude, un interne lui avait donné un mouchoir en papier, elle l’avait pris, observé, et mis en bouche avant de le recracher presque immédiatement.

Deux minutes plus tard, elle s’extasiait devant un gobelet en plastique transparent que le même interne lui tendait. Elle but d’un trait l’eau contenue dans l’objet de son étonnement.

Josée avait tenté, entre deux examens, d’apprendre son prénom. Comme elle ne comprenait pas la question, Josée avait martelé sa poitrine en prononçant son prénom, et avait fait de même à l’emplacement du cœur de la gamine.

Moi Josée, et toi ?... Rien ne sortit de la bouche de l’enfant. Avec Jane, Tarzan, cela fonctionnait mieux, s’amusa Josée… Mais on n’était pas dans un film. Non, là, ça ne produisait aucun résultat. Au mieux, cela déridait la petite fille qui trouvait ce jeu amusant et se mettait à sourire, pour la première fois. Et répétait cette chorégraphie de gestes dans un mutisme total, mais avec bonne humeur.

 

Pendant cet intermède, un homme s’était avancé, surprenant Josée.

— Bonjour, je suis le psychologue à qui on a confié l’examen de cette enfant. Bonjour, ma petite, je suis monsieur Jeanson, je suis ici pour t’aider, tu veux bien me suivre ?
— Elle ne comprend pas ce que vous dites. J’aimerais l’accompagner, car elle accepte de me donner la main, répondit Josée.
— Pas de soucis, mais arrivé à mon bureau, je devrai la voir seule.

****

Josée patientait dans le couloir. Apparemment, tout se passait bien. La gamine ne criait pas, ne pleurait pas. Elle en profita pour consulter son smartphone. Un texto de Quentin : “Suis à la maison, t’attends, même si tu rentres tard.”

Elle appela. Quentin décrocha très vite.

— Je suis désolée… Je suis intervenue sur un accident, et normalement, c’était fini en une heure. Mais nous avons secouru une petite fille dans la voiture, indemne mais apeurée. Je l’ai réconfortée, et elle ne veut pas se passer de moi à l’hôpital.
— Je comprends… Ça tombe mal. Mais il ne t’est pas possible de passer le relais à quelqu’un d’autre ?
— Elle est en ce moment avec le psychologue. Lui va peut-être réussir à s’en occuper, mais ce n’est pas gagné. Je rentre si je peux, je te promets. Sinon, je passe la nuit à l’hôpital avec elle. Et on se voit demain. On pourra reporter notre soirée au resto dès qu’on aura davantage de temps, l’un et l’autre.

Josée avait l’impression diffuse de tromper son homme, de commettre l’adultère. Contrairement à ce qu’elle avait dit à son mari, elle pouvait probablement confier la gamine à une infirmière, au psychologue, ou à quiconque accepterait de réconforter une enfant adorable venant de subir un horrible traumatisme. Elle n’avait aucune obligation légale à rester disponible pour elle. Son service était terminé. Elle pouvait rejoindre son mari pour les besoins de son couple. Mais elle voulait rester avec l’enfant. Et si elle ne voulait pas la quitter, ce n’était pas que par conscience professionnelle. Elle était, avant toute chose, curieuse d’apprendre qui elle était, d’où elle venait, tant elle semblait regorger de mystères.

Ce psychologue, espérait-elle d’ailleurs, ne réussirait pas à en apprendre davantage. Ce serait injuste. C’était à elle, et à elle seule, que devait revenir le privilège de comprendre l’enfant, de décrypter son secret.

 

Et puis, un lien s’était créé. Une affection pour cette petite, sans repères dans ce grand hôpital rempli d’adultes très sérieux en blouse blanche. Josée serait sa fantaisie, son réconfort, son soutien, son humanité.

 

L’homme ressortit de son cabinet, en même temps que l’enfant.

— Je la revois demain matin. Elle doit dormir à l’hôpital. J’ai lu dans son dossier qu’elle ne nécessitait aucun soin, du moins physique. À part des anxiolytiques, par précaution. Retournez au service pédiatrie, ils ont préparé son lit.

 

La gamine serait seule dans sa chambre. Mais Josée demanda l’ajout d’un couchage pour elle. L’enfant se sentirait davantage en sécurité. Au pied de son lit était accroché un relevé de températures et d’indications diverses. La petite fille prendrait provisoirement un nom d’emprunt : S.I. 23, “Sans Identité 23“. Il n’était pas rare qu’un accidenté atterrisse à l’hôpital sans qu’on puisse savoir qui il était. Ce n’était jamais que provisoire.

Josée ne l’avait pas lâchée une seule seconde.

****

Marie-France, infirmière, avait accueilli Josée et l’enfant, dès leur arrivée. Elle ouvrit devant elles une pièce remplie de doudous et d’animaux en peluche. Des jouets étaient également à disposition. Un agréable éclairage mettait en valeur toutes ces merveilles pour enfants.

— Cette salle a été aménagée par l’association des Blouses Roses. Une association formidable, qui ne ménage pas ses efforts pour distraire les enfants hospitalisés. Des jouets, des peluches, des livres, des jeux vidéo… Gracieusement.
— Je connais, coupa Josée. J’ai débarrassé mon grenier pour leur donner tout ce dont je ne me servais plus. Cela a alimenté l’une de leurs nombreuses brocantes. Ils n’arrêtent pas d’organiser des événements pour récupérer des fonds. Une association formidable, c’est vrai…

La gamine ne quittait pas, une fois de plus, la main de Josée. Elle eût dû, en bonne logique, pénétrer, émerveillée, dans cette caverne d’Ali Baba, se ruer sur nombre de ces objets, passer de l’un à l’autre, les prendre dans ses bras, les reposer, en reprendre d’autres, ne pas savoir où donner de la tête pour rassasier ses envies. Au lieu de cela, dans sa main droite, celle de Josée. Serré contre elle par son bras gauche, son ours en peluche.

****

Josée ouvrit un œil, s’étira. Quelques secondes lui furent nécessaires pour resituer sa réalité. Elle était sur un lit d’hôpital, il était six heures du matin, et une enfant inconnue dormait dans un lit juste à côté d’elle.

L’accident, la prise en charge de l’enfant. Tout revint à son esprit. Les examens médicaux et psychologiques. La gamine. La gamine qui ne disait mot, sans doute étrangère. Et qui semblait ignorer également l’usage de quelques objets du quotidien.

Quentin. Il doit être à la maison. Déçu par la tournure des événements, lui qui avait mis sans doute tant d’espoir dans cette sortie nécessaire pour le couple.

Hier, tard, elle avait opté pour l’envoi d’un texto, expliquant qu’elle restait à l’hôpital avec la petite fille.

C’était plus facile que d’appeler. Elle prétexterait l’heure tardive, ne voulant pas réveiller son époux. Comme si, dans cette situation toute particulière, ce dernier avait pu trouver aussi tôt le sommeil.

L’enfant n’exprimait rien, dormait paisiblement. Seul un petit rictus apparaissait de temps à autre au moment de l’inspiration. L’ours en peluche restait prisonnier de ses bras. Hier, elle avait accepté sans difficulté ce lit bien confortable. Fatiguée, elle s’était effondrée, et n’avait pas refait surface depuis son endormissement.

Josée en était convaincue : cette journée allait dévoiler tous les secrets de cette énigme. L’enfant retrouverait son prénom, le conducteur serait identifié comme son père, et sa maman serait bien celle qui luttait pour sa survie deux étages plus haut dans cet hôpital.

Josée pourrait s’éclipser ; elle aurait accompli sa mission. Fière d’avoir placé le devoir au-dessus de toute considération personnelle. Et rassasiée de sa curiosité.

****

Le local était bien exigu pour la gendarmerie de cette petite ville. Quelques renforts pérennes en avaient rejoint les effectifs ces dernières années, conséquence d’une augmentation importante et régulière de la population. Courcelles-Chaussy bénéficiait de la proximité de Metz, et attirait de plus en plus ces habitants désireux de vivre au grand air tout en profitant des infrastructures diversifiées de la grande ville voisine.

Tout proches, de nombreux hypermarchés. À moins de trente kilomètres, un parc de jeux, un complexe cinématographique, un zoo, un golf, une patinoire et mille autres activités. Un “snowhall“ avait même vu le jour, permettant de pratiquer des sports de neige en plein été, en dépit des protestations légitimes des élus écologistes de la région.

 

Le lieutenant Christian Branchu avait repris le dossier de l’accident, confié, au moment des secours, à l’un de ses hommes.

Il avait pour mission de retrouver les responsables du drame, tant il semblait avéré qu’un conducteur au moins imprudent avait été à l’origine de la perte de contrôle du véhicule accidenté. L’éventuel délit de fuite devenait de plus en plus improbable, car les traces laissées par les pneus sur la chaussée faisaient apparaître clairement que le véhicule, avant sa sortie de route, avait roulé suffisamment longtemps pour être hors de vue de la voiture et du camion. Une brève reconstitution informelle des gendarmes avait établi cet élément important de l’enquête.

Branchu partageait son petit bureau avec deux autres gendarmes moins gradés. Des dossiers étaient entassés partout, sur des chaises, à ses pieds.

— Vivement le transfert, bon sang ! C’est honteux de bosser dans ces conditions…
— Deux semaines, chef… Patience…
— En théorie, oui. Mais on annonce déjà du retard. Une dizaine de jours de plus. Je crains qu’on ne nous prépare à un déménagement dans un mois ou deux…
— Vous êtes sérieux ?
— Je suis allé voir de moi-même l’avancement des travaux, avant-hier. Sympas, les locaux. Pratiques, fonctionnels, mais, sans être un spécialiste du bâtiment, je ne vois pas comment ça pourra être prêt avant un mois. Je crains le pire…

Les deux gendarmes fixèrent un moment leur chef, incrédules, puis se regardèrent avant de plonger leur regard sur leur écran d’ordinateur. Rester encore un mois ou deux dans ces conditions relevait du prodige. Des boîtes à archives avaient déjà été préparées, mises en évidence pour qu’elles puissent rapidement être embarquées. Comme si la rapidité à faire les cartons allait faire venir plus vite les déménageurs.

— Aucun témoin de l’accident, autre que le couple Jacquot. Donc aucun élément nouveau. Une voiture grise, éventuellement, et un camion plus ou moins rouge. Quel citoyen irait balancer son voisin parce qu’il possède un véhicule de ce type ? s’interrogea le lieutenant.
— Ou alors quelqu’un qui connaît le propriétaire d’une voiture grise et qui sait qu’elle se trouvait entre Metz et Courcelles à ce moment de la journée… Ça peut s’envisager.
— Pas impossible. On dispose de caméras à l’entrée est de Metz ; en direction de Strasbourg. Cela peut nous renseigner sur les véhicules venant de cette direction. Considérant qu’il faut environ trente minutes pour faire le trajet entre Metz et le lieu de l’accident, en prenant une tolérance de plus ou moins cinq minutes, on repère soixante-dix véhicules de taille moyenne et de couleur grise. Sans savoir si celui qu’on recherche se trouve parmi ceux-ci. Le conducteur de la voiture grise a parfaitement pu arriver sur cette nationale par une autre route.

Quant aux camions, seuls six ont été répertoriés. Hermann est parti avec le stagiaire pour vérifier les parcours de chacun d’eux. Ce sera plus facile, les trajets sont consignés par les employeurs. Mais là encore, le camion recherché ne figure peut-être pas dans les six.

Le mystère concerne aussi l’identité des passagers du véhicule. Pour le conducteur, c’est établi. Un type divorcé, sans enfant, médecin généraliste, à la retraite depuis six ans. La jeune femme à ses côtés est encore inconnue. Pas de papiers d’identité. Quant à la petite fille, aucune identité non plus. Plus bizarre, elle ne parle pas, ou du moins ne dit rien d’intelligible.

On peut penser qu’elle est la fille de la jeune femme gravement blessée. Pas du conducteur car on sait qu’il n’a pas eu d’enfant. Enfin… a priori…

Ce qui me préoccupe un peu, c’est que, deux jours après l’accident, malgré un appel à témoins et un appel à identité pour les deux personnes encore inconnues, nous n’avons pas de piste sérieuse à suivre.

— Et la jeune femme, dans quel état se trouve-t-elle ?
— Pas brillant. Fractures multiples, gros traumatisme crânien. Toujours dans le coma. Quand elle se réveillera, si elle s’en sort, nous en saurons davantage. À condition que le cerveau n’ait pas été trop amoché.
— Quelqu’un va forcément se manifester. Cette femme a bien un entourage, une famille…
— Pas forcément, reprit le lieutenant Branchu. Si vous saviez combien de personnes ont une vie sociale très limitée… On peut imaginer, par exemple, que cette personne vivait avec le conducteur du véhicule. Lui étant divorcé, c’est probable.
— Mais cette femme a des collègues, ou des frères et sœurs, des parents, des amis !... Impossible que personne ne s’aperçoive de son absence !
— Sur le long terme, c’est vrai… Mais si elle n’a pas de collègues, car pas de travail, qui pourrait s’inquiéter ? Vous avez des frères et sœurs, vous les appelez tous les jours pour savoir s’ils n’ont pas eu un accident de voiture ? On n’a publié qu’une description sommaire de la jeune femme, pas sûr donc qu’un membre de l’entourage fasse le rapprochement.
— Au bout d’un moment, si, forcément…
— Oui, dans une semaine ou deux, quelqu’un va essayer de joindre sa sœur, sa cousine, sa fille, son amie, et s’apercevoir qu’elle ne répond pas. Et penser que ce pourrait être l’inconnue de l’accident. Dans ce cas, il suffit d’attendre.
— Et les empreintes digitales ?
— Elles n’ont rien donné. C’est assez rare, mais les rapprochements sont difficiles si les empreintes déposées initialement sont mal prises ; cela arrive parfois ; très rarement. Le fichier est-il totalement mis à jour ? Là aussi, on est tenté de répondre par l’affirmative, mais sait-on jamais ? Le plus probable, c’est la nationalité de la victime. Si elle est étrangère, qui plus est ressortissante d’un pays peu en lien avec le nôtre, ses empreintes seront d’une faible utilité. Et c’est probable, car la petite fille que nous pensons être son enfant n’est probablement pas française non plus.

Nous continuons à chercher à savoir qui elle est. Quant au conducteur, si nous connaissons son identité, nous en savons très peu pour autant : pas de famille, à part une sœur à qui il ne donnait plus de nouvelles, et qui ne sait donc pas qui pouvaient être cette jeune femme et cette petite fille à ses côtés lors de l’accident.

Mais notre préoccupation principale, ne l’oublions pas, c’est retrouver celui qui a doublé imprudemment le camion.

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— Et ils ne savent toujours pas qui elle peut être, d’où elle vient… Drôle d’histoire, quand même…

Josée et Quentin partageaient enfin un moment d’intimité, de retrouvailles, après un passage difficile.

Josée était rentrée chez elle seulement en fin d’après-midi, le lendemain de l’accident. Elle avait laissé, à regret, une infirmière s’occuper de la gamine. Une rupture difficile. Dépossédée d’un bien… Mais il convenait, pour l’heure, de revoir Quentin, reconstruire un lien abîmé. La gamine ne quitterait jamais vraiment ses pensées, ni même les discussions qu’elle aurait avec son mari.

— Vous devez donc découvrir dans quelle langue elle s’exprime, relança Quentin.
— Oui, et il est étonnant que cela n’ait pas déjà été identifié. Quelques personnes à l’hôpital se débrouillent un peu dans un tas de langues. Deux toubibs et une infirmière ont bourlingué pas mal avec notamment des ONG comme Médecins Sans Frontières. En Afrique et en Europe de l’Est. Et aucun ne reconnaît de réelles similitudes entre ces langues et celle que parle la gamine.
— On parle des centaines de langues, dans le monde. Rien d’étonnant.
— Oui, mais les langues sont souvent construites sur de mêmes bases. Et là, d’après ceux qui ont écouté la petite fille, ça ne ressemble à rien. Mais bon, c’est vrai qu’il existe aussi des langues et dialectes, nombreux, qui ont des caractéristiques fortes, parfois différentes des langues sources. Tout le monde est pressé de découvrir quelle est sa langue, pour en savoir davantage ; car impossible de compter sur la femme accidentée, toujours dans le coma.

Ça va me faire tout drôle de ne plus revoir la gamine. On s’attache…

— On oublie, surtout. Dans deux jours, tu seras passée à autre chose.
— Peut-être… Si je sais qui elle est, d’où elle vient, qui sont ses parents…

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Article d’EstInfo : appel à témoins.

— Nous relations dans notre édition d’hier le violent accident survenu entre Courcelles-Chaussy et Marange-Zondrange, impliquant deux véhicules. Le conducteur d’une Opel a perdu le contrôle de sa voiture, à cause, d’après des témoins, d’un autre véhicule qui doublait imprudemment un camion. Outre le chauffeur, décédé sur le coup, une jeune femme se trouve toujours entre la vie et la mort, et une petite fille est sortie indemne, mais très choquée, de l’accident. Le traumatisme est tel qu’elle n’est pas encore parvenue à communiquer avec les membres de l’hôpital qui l’ont immédiatement prise en charge. Compte tenu de son jeune âge et de sa position dans la voiture (à l’arrière), il est peu probable qu’elle puisse donner aux enquêteurs des informations pouvant permettre d’identifier les responsables du drame.

Selon les témoins, un couple d’octogénaires qui roulait derrière l’Opel, la voiture qui aurait imprudemment doublé serait de couleur grise, de taille moyenne, ni basse ni surélevée. Aucune précision ni sur la marque ni sur le modèle. Le camion doublé est de couleur rouge, tirant peut-être sur le violet.

Il est possible que les conducteurs de ces véhicules ne se soient pas rendu compte de la sortie de route de l’Opel qui s’est produite quelques secondes plus tard.

Toute information pouvant aider les enquêteurs sera la bienvenue. Nous comptons sur le sens civique de chacun de nos lecteurs et de nos concitoyens pour permettre à la gendarmerie de Courcelles-Chaussy de comprendre ce qui a réellement pu se passer sur cette route avant-hier vers dix-sept heures.

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— Vous croyez qu’elle va reprendre conscience totalement ?
— Difficile à dire. L’IRM a montré des lésions, certaines sont peut-être irréversibles. Pour le savoir, il nous faudra attendre un peu. Mais dans l’immédiat, on peut vraiment espérer une sortie du coma. Avec quelles capacités retrouvées, là est la question…

Patricia était l’infirmière chargée tout particulièrement des soins de “l’inconnue de l’Opel“, chaque jour sur le poste de l’après-midi. Quatre jours que l’accident s’était produit, la blessée avait été opérée au niveau du bassin avec succès, mais une poche de sang pressait toujours le cerveau sous la boîte crânienne. Hors de question de la faire émerger du coma trop rapidement. Surveillance, soins et patience étaient les maîtres-mots de la situation. Le médecin neurologue était venu, comme il le faisait chaque jour, pour prendre connaissance des évolutions de la jeune femme.

— Toujours pas d’identité pour cette personne…
— Pour l’instant, non, répondit le docteur Henri. C’est fâcheux car en sachant qui elle est, on aurait pu joindre son médecin traitant. C’est toujours souhaitable, car il dispose bien souvent d’informations qui peuvent nous faire gagner du temps.

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Josée avait eu une journée bien tranquille. Il arrivait parfois que les interventions se concentrent sur une courte période, et se fassent plus rares immédiatement après, comme pour permettre aux pompiers de récupérer de leurs efforts.

Une activité intense se serait bien prêtée à la situation actuelle de Josée. Ses préoccupations personnelles seraient passées au second plan, laissant la priorité absolue aux urgences à traiter.

Mais aujourd’hui, malheureusement pour elle, peu de travail. La jeune femme alternait ses pensées entre son époux et la gamine, toujours objet d’interrogations et d’affection. Une journée interminable.

Elle passerait la soirée avec Quentin. Les choses rentraient progressivement dans l’ordre. Tous deux avaient convenu de se donner un peu de temps pour terminer les travaux dans la maison. Elle avait accepté aussi de revoir à la baisse certains aménagements peu nécessaires à leur confort. Hier, lorsqu’elle était rentrée, Quentin avait sur le dos un vieux tee-shirt informe, et utilisait sa perceuse à percussion pour fixer des étagères. La bonne volonté et l’envie de repartir sur de nouvelles bases plus saines comblèrent Josée. Elle aussi saurait, quand elle en aurait l’occasion, faire plaisir à son époux.

Mais, elle le savait, elle serait dans l’incapacité, dans l’intimité avec Quentin, de ne pas évoquer le sort de la petite fille. Que devenait-elle ? Deux jours qu’elle était sans nouvelles. Avant-hier, elle s’était permis d’appeler l’hôpital. C’était légitime. L’infirmière l’avait rassurée, l’enfant allait bien, mais la communication entre elle et les adultes qui s’en occupaient n’avait pas progressé. Elle rejoindrait probablement un foyer, n’ayant aucune pathologie à traiter à l’hôpital.

Josée ne résista pas à la tentation de savoir comment la gamine évoluait, quelques jours plus tard, toujours privée des personnes qu’elle avait l’habitude de voir.

Pas de numéro direct, il fallait passer par le standard. Une infirmière se présenta, la même que lors du précédent appel : Marie-France. C’était rassurant ; au moins une confiance pouvait-elle s’installer avec une personne qui resterait à ses côtés sans discontinuité.

— Pas de soucis, non, mais pas de progrès non plus. Aucune possibilité de saisir ce qu’elle veut dire, mais parfois, elle semble comprendre nos propos. Si ceux-ci sont simples et faciles à deviner dans le contexte.

Elle nous demande probablement où sont les siens. J’imagine. D’ailleurs, toujours aucune information sur son identité. Je sais que la gendarmerie planche toujours là-dessus.