Le Col des Gentianes - Fabien Ader - E-Book

Le Col des Gentianes E-Book

Fabien Ader

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Beschreibung

"Les années ont passé. Le temps des calèches est révolu. C'est dans des automobiles que les curistes se rendent à Cauterets. La vie matérielle et humaine a considérablement évolué. Tout va plus vite, on profite de moins en moins de tous ces grands espaces comme autrefois. Il n'y a plus rien d'exceptionnel à gravir le Vignemale, comme tous les grands sommets pyrénéens. On laisse simplement à l'homme une part d'histoire. Ces histoires que, dans les futures générations, on oubliera sûrement." Louis est un jeune homme ambitieux de la fin du XIXe siècle. Futur explorateur; il est irrésistiblement attiré par les Pyrénées. Ces montagnes animent chez lui un fort désir d'aventure. Ces envies de découvertes le poussent à quitter son petit village du Gers afin de rejoindre, aux pieds des Pyrénées, la ville de Tarbes. À son arrivée, il est recruté par le fils d'un riche Hôtelier de Cauterets. Son travail consiste à y conduire les curistes qui viennent y faire leurs soins. Au cours de ces circuits, Louis découvre une vieille légende gardée secrètement au milieu de ces montagnes. Il se rend compte de l'importance de sa découverte et de la convoitise qu'elle suscite. Ses multiples expéditions nous entraînent alors dans une incroyable aventure, où les montagnes, les lacs et les vallées nous attirent vers la source d'un mystérieux secret.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Vidéo « Voyage vers les plus beaux lacs des Pyrénées »

Vidéo « L’Adour » Projet éducatif de sensibilisation à l’environnement.

Table des matières

Prologue

Trente-cinq ans plus tôt

Pallanne 1880

Le départ

La rencontre

Saint-Savin

Cauterets juillet 1881

La cascade du Pas de l’Ours

Le lac de Gaube

Le Marcadau

Les révélations

Le lac Bleu

Flânerie

Repas campagnard

Le retour

La Fruitière

Le moine

La source

Saint Jacques

Octobre 1930

Note de l’auteur

Avertissement

Bibliographie

Lexique

Remerciements

Pour Jeannette et Paul

Prologue

3 005 mètres

Le soleil commençait tout juste à éclairer les hauts sommets pyrénéens qui nous entouraient. Trois heures que l’on marchait le long du gave. On continuait péniblement notre escalade dans ce dédale de pierres. Face à nous, le pic de la Grande Fache se présentait une nouvelle fois. Il m’avait tellement manqué…

Il y a quelques années, j’avais abandonné l’ascension de ce sommet. Je me souviens de ce jour-là. L’escalade en solitaire que j’avais prévue au milieu de ces belles montagnes n’était pas rassurante. De plus j’étais, à cette époque, personnellement convaincu de mon inexpérience montagnarde. Eh oui ! Il aurait fallu que j’aie l’expérience d’un Russel1) ou d’un Packe2) pour le gravir. Alors j’avais, ce jour-là, annulé, avec regret, l’ascension de ce colosse. Ce pic pyrénéen d’un peu plus de 3 000 mètres d’altitude qui culmine au-dessus de la vallée du Marcadau. On dit que depuis son sommet, la vue est exceptionnelle.

Je me retrouvais une nouvelle fois face à celui que j’avais abandonné. Mais cette fois, j’avais l’expérience du vieux montagnard, le temps était radieux et je n’étais pas parti seul. Mon fils, Simon, était devant moi, guidant chacune de mes prises. Je n’aurais jamais imaginé ça. On grimpait tous les deux, pas à pas, avec une cadence régulière et soutenue. On longeait la paroi. La roche friable se désolidarisait parfois et chutait le long de la falaise. Il fallait se dépêcher, car j’observais avec attention depuis mon promontoire la brume que nous avions laissée un peu plus bas. Elle s’était immobilisée quelque temps, piégée au milieu des grands sapins, et voilà qu’elle reprenait de la vigueur.Elle avançait par vagues, sortant malencontreusement de sa prison de forêts. Soudain, provenant du pic, un cri de joie résonna et se déploya dans toute la vallée. Je relevai la tête en direction du sommet et regardai comme invité par l’écho. C’était Simon. Il levait les bras au ciel criant fièrement son bonheur d’être arrivé le premier. J’étais fier de lui, il m’avait largement devancé.

« Papa, papa, regarde ça, c’est merveilleux ! On voit le Vignemale3), le Balaïtous4) et on voit même le pic du Midi d’Ossau5). »

Loin derrière, je persévérais. Je continuais mon escalade. Les encouragements de mon fils soutenaient ma rude progression, atteignant à petits pas et une par une les marches érodées par les successives ascensions.

Dans une légère oscillation, j’accomplis mon dernier pas. J’arrivais enfin au bout. J’étais exténué et désorienté par l’effort. Accroupi, je reprenais mon souffle. Seul le sourire qui illuminait le visage de mon fils me stimulait.

« Tu es arrivé papa, c’est formidable ! »

Dans ma divagation, je ne l’écoutais plus, l’oxygène me manquait, puis, dans une courte lucidité, un semblant de phrase sortit de ma bouche :

« Je suis arrivé ?

— Oui papa, ça y est. Tu es à la pointe. »

Dans un dernier effort de curiosité, je me redressai enfin. J’étais arrivé au sommet, à 3 005 mètres d’altitude. J’observai alors, dans un profond silence, le panorama qui m’entourait. Ce spectacle remarquable que je jaugeais depuis le belvédère. J’étais fier. Je contemplais Simon exprimer la même joie de l’effort accompli. C’était son premier 3 000, celui que l’on ne peut pas oublier. Il m’enlaçait fièrement et moi je le félicitai avec enthousiasme.

Je reprenais petit à petit mes esprits, scrutant le paysage qui nous entourait. Puis j’attrapai, délicatement cachée au fond de mon sac, une bouteille de champagne, munie de deux coupelles.

« Papa, pourquoi as-tu apporté cette bouteille ?

— Il y a une coutume dans ces montagnes qui raconte que lorsqu’une personne atteint son premier 3 000, une coupe de champagne lui est offerte. Comprends-tu maintenant pour quelle raison je ne suis pas arrivé le premier ?

— Tu me charries. Tu ne vas pas me dire que c’est le poids de cette malheureuse bouteille et de ces deux coupes qui t’a ralenti !

— Bien sûr que c’est de leur faute, soupèse-la cette bouteille et tu verras bien ! »

Tout en ricanant, Simon souleva la bouteille et me dit :

« Tu n’es qu’un imposteur ! »

Assis au bord du précipice, je m’empressai de faire sauter le bouchon et de remplir de cette délicieuse boisson les deux coupelles. J’étais bien, là, assis à côté de mon champion, heureux de voir son impétueux sourire illuminer son visage.

« On trinque papa ?

— On trinque ! Bravo, je suis fier de toi. »

La vue imprenable était sensationnelle : d’un côté la vallée verdoyante du Marcadau et de l’autre la vallée aragonaise6). Ces montagnes animaient notre enthousiasme quand, curieusement, Simon me posa une étonnante question :

« Connais-tu la légende de Millaris ? »

Je lui dis que non et pourtant, ce conte pyrénéen était la principale légende racontée le soir dans les chaumières. Les enfants, blottis au coin du feu, heureux d’entendre la légende de Millaris : quel bonheur !

Cette histoire se transmettait depuis plusieurs générations. Elle était restée intemporelle, inchangée depuis des milliers d’années. On me l’avait racontée quelques fois et pourtant, je restais admiratif, comme un enfant, à chaque fois que j’entendais cette histoire. Je voulais simplement que mon garçon, si heureux, me la raconte encore une fois.

« Écoute attentivement, me dit-il. L’histoire parle d’un très vieux berger qui s’appelait Millaris. Il vivait à l’époque des géants et des arbres parleurs. Âgé de 909 ans, il montait chaque jour surveiller son troupeau dans les plus beaux et verts pâturages. Le vieux berger n’avait jamais vu la neige. En ce temps-là, l’hiver n’existait pas. Enfant, on lui avait prédit que le jour où la montagne se couvrirait d’un linceul blanc, il mourrait. Un matin, dans la montagne, le vieux berger gardait son troupeau. Quand, quelque chose de léger et de blanc se mit à tomber sur sa main. Surpris, il regarda sa main toute blanche. Il observa tout autour de lui. Il contempla alors le blanc tapisser la verte montagne. Il savait que cette neige annonçait la fin de sa vie et qu’aucun remède ou sortilège ne pouvait le guérir. Millaris appela au plus vite ses deux fils et il leur dit : “Aujourd’hui, mes enfants, je vais mourir. Ce soir, après m’avoir enterré, vous suivrez la plus noire de nos vaches et vous vous installerez à l’endroit où elle s’arrêtera.” Le soir venu, la prédiction se réalisa : Millaris s’écroula dans la neige. Ses enfants exaucèrent le dernier vœu de leur père. Ils suivirent la vache la plus noire. Après deux jours de marche, elle s’arrêta très loin dans la vallée, au pied d’une source d’eau chaude. La neige avait toute disparu. Seule l’herbe demeurait. Ses enfants s’installèrent dans cet endroit fertile et ils y construisirent une ville. »

Trente-cinq ans plus tôt

1. Pallanne 1880

Réveillé par le bruit incessant des volatiles qui jacassaient sans cesse au-dessus de la fenêtre de ma chambre, je me hissai hors de mon lit, curieux du fervent vacarme du couple d’hirondelles qui avait niché là. Les oisillons animaient de leurs gazouillis tout un cérémonial culinaire qui enjolivait la douceur matinale. Émerveillé, je m’assis devant la fenêtre, profitant de ce va-et-vient continuel qui permettait de nourrir toute la petite famille.

Dans cette harmonieuse mélodie, j’admirais face à moi les collines de marguerites qui tapissaient de blanc les reliefs. Je contemplais ce paysage idyllique qui transportait mon regard vers l’horizon. Je distinguais, du haut de mon belvédère, la silhouette lointaine des pics pyrénéens qui me faisaient face. Je savourais cette vue panoramique, générosité colossale de ces géants de pierre : pic du Midi7), Montaigu8) et bien d’autres encore.

Perché sur les collines du Gers, mon petit village égaye à chaque saison sa beauté éphémère de son paysage champêtre. Entourée de forêts de chênes et de prairies fleuries, Pallanne renferme dans la tranquillité de sa commune la ferme où j’ai grandi. Je suis né dans cette ferme le 17 juin 1859. Je me souviens de cette enfance heureuse, entouré par toute ma famille. La gaieté de cette jeunesse merveilleuse qui s’ajoutait à la fidélité d’une famille soudée. Dans cette touche personnelle, le paysage colorait ce magnifique cadre. Je m’évadais souvent au milieu de ce site merveilleux, pour construire des cabanes au fond des bois ou pour pêcher la brème dans les petits lacs des environs. Quel bonheur !

Ma mère, Élise, était institutrice et mon père, Léopold, était agriculteur. Heureux, ils trouvaient dans la satisfaction générale de la famille un certain réconfort. Vivant simplement de leur travail et attentifs à ce que l’on ne manque de rien, ils savouraient chaque jour cette vie simple qu’ils avaient durement désirée. J’avais trois frères, Jean-Jacques, Pierre et Maurice, tous plus jeunes que moi. Je profitais souvent de leur naïveté pour leur apprendre toutes sortes de bêtises. Moi, je m’appelle Louis. Je sortais tout juste de la caserne d’Auch où j’avais fait mes classes, après avoir étudié à l’école de Mirande où j’avais décroché mon certificat d’études.

Je contemplais ce beau paysage le jour où l’envie de partir m’avait effleuré l’esprit. C’était à contrecœur que je quittais la campagne du Gers pour les Hautes-Pyrénées, et la vue de ces belles montagnes n’y était pas pour rien. Emerveillé depuis mon enfance, j’étais comme le marin désirant prendre le large, attiré par la mer qui l’appelle sans cesse. Ce sentiment d’envie de voyage qui se déclare quand il regarde avec passion le large.

Mon annonce de départ pour Tarbes ne faisait pas que des heureux. Attristée, ma mère se rassurait sur les épaules de mon père. Lui, il ne m’avait pas tellement retenu. Il était plutôt fier que l’un de ses fils quitte enfin le cocon familial. Et pour reprendre la ferme, mes trois frères étaient là. L’important pour mon père était que je trouve une situation confortable, ce qui me paraissait souvent exagéré. Il soutenait le choix de mon départ pour Tarbes, persuadé que cette ville pouvait m’apporter un confort durable et une certaine autonomie.

Persuasion qui se trouva efficace. Je peux aujourd’hui en témoigner.

Je préparais activement mes affaires dans une ambiance agitée. Ma mère venait de temps en temps, tout comme mon père, pour s’assurer qu’il ne me manquait rien. Mon sac prêt, j’attendais l’heure du grand départ. Ce jour-là, suivant la force du vent, les arbres se balançaient dans un va-et-vient continuel. J’avais l’impression que le temps s’arrêtait au bout de chaque oscillation. C’était affligeant, tout comme la pluie qui n’avait cessé d’arroser les champs déjà gorgés d’eau. Les oiseaux se cachaient, comme le soleil, derrière de gros nuages. Ils ne voulaient pas me saluer, c’était sûr. Tant pis, j’attendrais patiemment que la cloche de la comtoise sonne et je partirais. Le balancier qui m’enivrait au son des tic-tac de l’horloge enclencha subitement le mécanisme qui fit sortir le petit oiseau juste au-dessus de moi. Il me salua d’un sifflement providentiel, comme un au revoir. Ça y était, c’était l’heure du grand départ.

2. Le départ

Tarbes, ville située au pied des Pyrénées, vivait à cette époque d’une croissance importante qui animait le dynamisme et l’enthousiasme de tous ses habitants. Son développement industriel avait créé des milliers d’emplois. L’œuvre de ce considérable essor était due au ministère des Armées qui bâtit loin des frontières de l’ennemi de l’Est, les usines indispensables à la construction de son nouveau canon. Dans une harmonie générale, Tarbes avait bien changé et se développait énormément. Les constructions de nouveaux magasins et de nouvelles entreprises se déployaient dans toute la ville. Les belles demeures bourgeoises, jalousées par les ouvriers, se multipliaient dans chaque quartier. On pouvait voir dans cette dynamique des milliers de travailleurs qui sortaient et rentraient des usines comme des fourmis. Le soir venu, ils repartaient chez eux, certains à vélo, parcourant des dizaines et des dizaines de kilomètres, et d’autres quittant la ville par le train du soir, dont la gare était située non loin de là. Soutenue par deux garnisons de cavalerie de hussards9), la ville renfermait dans ses murs son Haras national, destiné à l’élevage de l’anglo-arabe, cheval recherché pour son endurance sur les champs de bataille. Toutes les Hautes-Pyrénées profitaient de cette manne économique, d’industrie, d’élevage de chevaux pour les soldats et de fourrage pour le bétail.

J’avais la nostalgie des grands explorateurs de Jules Verne que je bouquinais le soir venu : Le Tour du monde en quatrevingts jours ou Vingt Mille Lieues sous les mers. Cette soif d’aventures m’envahissait. Je partais avec les quelques économies de mes parents pour Tarbes, située à seulement quelques kilomètres de chez moi. Quelle tristesse quand je lisais Vingt Mille Lieues sous les mers et moi c’était à seulement quatre-vingts kilomètres de ma campagne. Et pourtant, ce jourlà, j’étais loin d’imaginer le bonheur et la satisfaction qu’allaient me procurer toutes ces années passées dans les Pyrénées. À découvrir des endroits aussi beaux les uns que les autres et à me fondre dans la vie quotidienne de ces simples gens qui ont égayé ma curiosité.

Je pris le train à Marciac. Ma mère m’avait préparé de quoi me restaurer.

« Prends ce sac, Louis, et surtout fais bien attention.

— Ne t’inquiète pas maman, ne t’inquiète pas. Je te promets de t’envoyer un courrier dès mon arrivée. »

Elle était chagrinée à l’idée de me voir partir. Ce jour-là, je comptais sur mon père et mes trois frères pour la réconforter. Soudain, j’entendis le sifflet qui annonçait enfin l’heure du grand départ. À moi l’aventure !

Je montai enfin. Quelques minutes plus tard, la locomotive avança doucement. Je regardai une dernière fois mes parents sur le quai, exprimant un dernier au revoir de la main. Quelque temps après, la locomotive accélérait pour atteindre à la sortie de la gare son rythme de croisière. Au loin, je regardai avec une certaine morosité la ville qui s’éloignait.

Assis confortablement sur mon siège, je déployai les pages d’un quotidien pyrénéen oublié par un voyageur étourdi. Il était mentionné sur la première page que le 12 du mois, après quelques travaux d’aménagement, le jardin Massey, promenade préférée des Tarbais, ouvrirait au public. Ce jardin exceptionnel de plus de 11 hectares, cédé en 1853 à la ville par Placide Massey10) était d’une beauté remarquable. Agrémenté de grands arbres et d’une collection de fleurs aussi belles les unes que les autres, il enchantait la quiétude et les flâneries de ses curieux promeneurs. Je tournais les pages du journal et dans la rubrique des faits divers, il était mentionné : « Le comte Henry Russel projette de creuser une grotte sur le flanc du Vignemale, massif pyrénéen de 3 298 mètres. Cette grotte sera destinée à protéger du vent et du froid les ascensionnistes. »

Assis à proximité de moi, un voyageur ronchonnait derrière la page d’un autre quotidien qui mentionnait, à ses dires, à peu près la même chose. Il était stupéfié par ce qui était écrit.

« Quelle stupidité. Il creuse une grotte sur la paroi du Vignemale ! Il va simplement dénaturer cette belle montagne pour faire plaisir à tous ces aristocrates et bourgeois ! Quelle idée farfelue ! », dit-il furieusement.

Je ne comprenais pas la vive réaction de cet homme. Henry Russel avait parcouru toutes les Pyrénées. Il s’était fait une réputation de montagnard chevronné. Ce projet ne me surprenait pas du tout. Il avait d’après le journal l’aval des autorités, qui considéraient cette grotte d’intérêt public.

Après cette lecture et quelques heures de trajet à travers les petits villages du Gers et des Hautes-Pyrénées, la campagne verte et fleurie s’effaça petit à petit, pour laisser place à de grandes maisons industrielles. La locomotive siffla et le grincement des roues sur le rail annonça l’imminente arrivée à la gare de Tarbes. À peine descendu du train, je regrettais déjà d’être parti de mon village car les odeurs des fleurs et le silence s’étaient transformés en la puanteur nauséabonde de l’Arsenal et en un vacarme inaudible des voyageurs et des soldats qui montaient et qui descendaient des wagons.

3. La rencontre

Dans le hall de la gare, dans une incroyable cohue, des employeurs recherchaient leurs futurs ouvriers. C’est là que je rencontrai le fils d’un hôtelier, propriétaire de taxis. Il me sollicita dans ce désordre en m’interpellant plusieurs fois.

« Monsieur, monsieur ? S’il vous plaît monsieur ? »

Dans cet inaudible bruit, j’étais sourd à son élocution.

« Je suis navré, mais je ne vous entends pas ! Sortons tout d’abord ! Sortons de ce vacarme ! », lui dis-je.

À l’extérieur de la gare, réfugié dans un endroit moins bruyant, il me dit :

« Je m’appelle Georges, je suis fils d’hôtelier. Je suis à la recherche d’un ouvrier et j’aimerais savoir si vous seriez intéressé par un travail.

— Je vous écoute, dites-moi.

— La tâche consiste à récupérer des marchandises et des clients pour les conduire jusqu’à la gare de Pierrefitte11). »

Selon ses dires, cette entreprise était importante et beaucoup de voyageurs faisaient appel à ses services. Ils garantissaient un confort et une qualité réputés et reconnus par une large clientèle. J’étais surpris par ce garçon que je trouvais bien jeune pour autant de responsabilités. Il était à peine plus vieux que moi. Mais son élocution un peu orgueilleuse prouvait sa confortable situation. Le contexte et l’acharnement impétueux de ce jeune homme attestaient un réel engagement et une réelle détermination à trouver quelqu’un ce jour-là. Alors je lui répondis avec assurance :

« Je viens tout juste d’arriver. Je ne vous dis pas non. Mais j’aimerais bien faire un essai, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

— Bien sûr qu’un essai est nécessaire, me répondit-il. Rendez-vous demain, huit heures, au Café de la Gare. Je vous y attendrai. »

Je m’installai quelques jours dans un hôtel à proximité de là et, dès le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, je retrouvai Georges, comme convenu, au café.

Ce travail consistait à emmener des clients à Pierrefitte. Cette liaison permettait ensuite à Georges de les conduire à bord de taxis jusqu’à la ville de Cauterets12).

Les premiers jours, je le rejoignais pour qu’il m’explique plus précisément le travail à accomplir et, après la première semaine, il me laissa tout seul. Quelques jours plus tard, sous l’insistance argumentée de celui-ci, Georges décida de me recruter. J’acceptai avec joie sa proposition. Basée non loin de Pierrefitte, son entreprise possédait six diligences. Grands, au confort assez modeste, ses taxis pouvaient contenir cinq clients et leurs bagages. Dans le convoi, une charrette permettait de transporter les marchandises. Six cochers effectuaient le trajet vers Cauterets. Je récupérais les marchandises et les clients à la gare de Tarbes. Ensuite on partait tous en train pour Pierrefitte. Georges m’attendait pour me donner la nouvelle liste de marchandises à récupérer pour le lendemain.

Le samedi et le dimanche étaient libres et j’avais tout le temps de découvrir les environs. Mon travail était plus ou moins important, suivant la saison. En automne, la clientèle fortunée laissait place aux familles ouvrières plus modestes qui profitaient de la baisse des prix.

Georges avait réussi à me dénicher un petit appartement situé sur la place Maubourguet, place principale de la ville de Tarbes. Il l’avait trouvé grâce à son beau-frère qui n’était rien de moins que l’adjoint au maire. Vu le monde qui cherchait un logement, je me suis contenté de celui-ci qui n’était pas des plus propres, un peu insalubre il est vrai, mais qui était beaucoup mieux que celui que l’on m’avait proposé dans une rue de l’autre côté de la ville, que l’on appelait la rue des Jardins, qui n’était rien d’autre qu’une rue de débauche où, tous les soirs, les hussards, arsenalistes10) et travailleurs étrangers se retrouvaient pour boire du vin en chantant des chants partisans. Ces chansons, interprétées par des initiés fortement alcoolisés, fidèles à l’Ancien Régime, racontaient souvent la bravoure napoléonienne des champs de bataille. Ces orgies générales étaient souvent le fruit de bagarres qui faisaient, dès le lendemain, la une des journaux.

La place Maubourguet, carrefour principal, animait la ville. En face de mon appartement, au pied des grands hôtels, les diligences en partance pour les Pyrénées attendaient leurs clients. Les boutiques, qui entouraient la place, attiraient les jeunes femmes qui convoitaient la nouvelle mode venue de Paris. Elles se pavanaient devant les soldats en permission pendant que les coiffeurs s’occupaient de leurs maris. Le montreur d’ours affichait sa trouvaille le long des terrasses de café. Dans le coin d’une rue, le cireur décrottait les brodequins souillés de ses riches habitués. Plus loin, l’arracheuse de dents ambulante soulageait ses clients, attirant autour d’elle des dizaines de curieux sadiques. On entendait souvent, au dernier coup de tambour, le cri de terreur qui résonnait dans toute la place. Puis, sous le regard de son client soulagé, elle exposait fièrement la molaire cariée.

À force de côtoiement, Georges devint mon ami. Il s’arrêtait tous les samedis à mon appartement pour boire le thé. Grand bavard, il avait toujours quelque chose à dire et tout était prétexte pour venir me voir. Arrogant et insolent avec ses employés, on pouvait tout de même lui faire confiance. Il n’avait pas un si mauvais fond, à force de discussions, et avait même un air sympathique quand l’accent de ce riche bigourdan dépareillait de celui de ces bourgeois parisiens. Son père et son oncle avaient fait fortune grâce aux centres thermaux. Mode qui attirait depuis des années des milliers de curistes, familles de notables et riches étrangers. Ils venaient ainsi chercher dans les eaux sulfureuses des Pyrénées les soins nécessaires pour guérir leurs infections.