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9 octobre 2015. Les terres détrempées de Chesard, petit hameau broyard d’apparence ordinaire, sont le théâtre d’une macabre découverte. La journaliste Claire Alderman, originaire de la région, est retrouvée sans vie. Sa mort n’est pas le fruit du hasard, et bientôt, tous les regards se tournent vers la police. Qui a pu ôter la vie à une jeune femme talentueuse et appréciée de tous ? Esther Notari, l’une des policières en charge de l’enquête, se rend à l’évidence : un secret peut en cacher un autre, et la rédemption est parfois chose difficile à atteindre. Rongée par de vieux démons et devant composer avec son nouveau binôme, la très lisse Delphine Vaucher, Esther devra faire des choix cornéliens. L’occasion pour la femme de loi de remettre de l’ordre dans sa vie qui lui échappe.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Originaire de Grandcour, petite localité broyarde située dans le canton de Vaud,
Noémie Charmoy signe avec cette enquête son premier roman. Ce texte, commencé dans le cadre de la réalisation de son travail de maturité durant ses études au Gymnase intercantonal de la Broye, à Payerne, lui a valu… le parrainage de Marc Voltenauer, l’un des « rois » du polar romand.
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Seitenzahl: 242
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Le vent faisait frémir les dernières feuilles accrochées aux arbres. La température, un peu fraîche pour la saison, baissa encore à mesure que le ciel se chargeait de nuages sombres. Le jour touchait à sa fin. La lumière filtrait encore faiblement au travers des branches, mais elle revêtait désormais une allure presque irréelle, alternant entre les nuances de bleu et de gris. Un courant d’air plus fort que les précédents fit voleter les cheveux blond foncé de la jeune femme. Ses yeux étaient tournés vers le ciel, qu’elle semblait contempler avec calme. La couleur de ses iris faisait penser aux teintes électriques de la voûte nuageuse. Son poids sur le sol semblait sans importance, comme si elle flottait. La fermeture éclair de sa veste n’était que partiellement remontée et son chemisier blanc visible laissait apparaître le début de ses clavicules. Silencieuse, elle restait immobile. Sa tête était comme arrimée aux cieux. Une première goutte s’écrasa sur son cou dénudé. Elle n’y prêta pas la moindre attention, rien ne semblant la tirer de sa contemplation rêveuse. Une seconde goutte. Puis une troisième. Elle n’avait pas pris de parapluie en sortant. Le déluge commença. Le son de la pluie était étouffé par la forêt, l’atmosphère était chargée d’humidité. Le lit de feuilles jaunes sur lequel elle se trouvait commençait à devenir glissant. Ce facteur ne dérangea pas le repos de la jeune femme. Elle n’avait pas bougé depuis près d’une heure, la bouche légèrement ouverte. Son discret rouge à lèvres était toujours intact. Le rose nacré qu’elle avait choisi ce matin-là contrastait avec la petite flaque rouge vif formée derrière sa nuque. Une goutte atterrit au sommet de sa joue gauche et dévala son visage avant d’aller se nicher dans son cou. On aurait pu penser qu’elle pleurait, mais elle n’en était désormais plus capable. Une mèche de ses cheveux vint barrer son front et couvrit ses yeux toujours ouverts. Les rôles s’inversèrent. Cette fois-ci, c’est le ciel qui la regardait. Peut-être eut-il pitié d’elle. Un coup de tonnerre déchira le silence feutré des bois. La pluie redoubla d’intensité et le vent se mit à souffler avec une force peu commune. Les rafales faisaient tomber de plus en plus de feuilles. Ces dernières tourbillonnaient et se laissaient porter par les bourrasques instables qui parcouraient la forêt frissonnante. L’une d’entre elles vint se poser sur la main de la jeune femme. Une autre sur son ventre. Une autre sur sa poitrine. Bientôt, de plus en plus de feuilles mortes commencèrent à recouvrir le corps. Une autre rafale découvrit son visage en dégageant la mèche de cheveux. Une feuille prit alors le relais en se déposant avec douceur sur la droite du visage dont la teinte se rapprochait de plus en plus du chemisier de soie dont était vêtue la jeune femme. Un visage familier pour beaucoup de personnes, et même pour cette forêt qui l’avait vue grandir. Le visage de Claire Alderman.
Esther Notari bouillonnait. Son souffle court trahissait son énervement. Les jointures de ses mains blanchissaient à cause de la pression que la jeune femme exerçait sur ces dernières, seul moyen qu’elle avait trouvé pour ne pas exploser. Ne pas exploser, pas sûr qu’elle y parvienne cette fois-ci. Sa journée avait pourtant bien commencé. Après un croissant et un café noir chez Bigler, elle s’était rapidement mise au travail et avait effectué une grande partie des tâches administratives qu’elle avait à faire d’ici la fin de la semaine. Aucun contact à avoir avec ses collègues, elle ne s’en plaignait pas. Ceux-ci lui portaient une aversion toute particulière, mais elle n’y avait jamais accordé la moindre importance. En réalité, elle se complaisait dans cette situation et se contentait de faire son travail sans demander son reste. Mais tout allait visiblement changer. Cette vipère de Sandra avait pris un malin plaisir à négligemment lancer un dossier sur son bureau déjà recouvert de feuillets en tout genre. Le petit sourire narquois que sa collègue lui avait lancé ne présageait rien de bon et l’inscription « Demande de transfert – annonce de collaboration » encore moins. Un frisson parcourut immédiatement l’échine d’Esther. Elle n’avait pas adressé un mot à Sandra et ne l’avait même pas regardée. Cette dernière, comprenant qu’elle n’aurait pas droit à un remerciement, battit rapidement en retraite non sans avoir levé les yeux au ciel, les lèvres pincées. Esther entrouvrit le dossier et tomba directement sur la photo d’une femme au sourire béat. Les cheveux bouclés blond cuivré, les yeux vert d’eau et la petite fossette au coin de la joue auraient attendri n’importe qui. Esther ne se perdit pas dans la contemplation de la photo et parcourut le dossier en diagonale, le regard fiévreux.
– Non, non, non, non… laissa-t-elle échapper. Les mots dansaient devant ses yeux, et sa gorge se serrait un peu plus à chaque phrase lue. On lui assignait une partenaire pour une durée indéterminée. Une putain de partenaire. Elle en avait déjà bavé pour se débarrasser de Stéphane. Il avait tenu six mois avant de menacer de démissionner si on lui demandait de continuer à collaborer avec elle.
Esther commença à ressentir une sorte de cafard qui lui embrouillait l’esprit et le rendait de plus en plus cotonneux. Elle déchiffra avec peine le nom inscrit en lettres capitales en haut du dossier : « DELPHINE VAUCHER ». La date d’arrivée prévue était le jour même. Esther n’eut pas besoin de se creuser l’esprit pour comprendre qu’on avait délibérément oublié de lui transmettre l’information plus tôt. Tous ses collègues étaient sans doute déjà au courant. Esther planta ses ongles dans sa paume tout en tentant de calmer son souffle agité. Elle reporta son attention sur le dossier. Suivaient plusieurs informations inutiles et, finalement, le nom du commissariat d’où elle était transférée. Qu’est-ce qu’une Lausannoise venait foutre ici ? De son plein gré en plus ? Esther vida le contenu du dossier sur son bureau. Elle n’y avait pas directement prêté attention mais, une fois lus, les mots inscrits à la va-vite sur un post-it glissé dans le porte-documents lui firent l’effet d’un coup dans l’estomac. Esther, il est temps de faire des efforts. Arrête de faire payer ta culpabilité aux autres et en particulier à tes partenaires, sinon je me verrai dans l’obligation de prendre des mesures sérieuses ! Cédric P.S. : Sois correcte avec Delphine. Son chef était le seul à avoir encore sincèrement pitié d’elle. Elle avait de l’estime pour lui, mais le mot qu’il lui avait adressé n’avait pas entamé sa volonté de faire subir à cette Delphine le même sort qu’à Stéphane. Et puis, ils n’avaient qu’à la virer si ça ne leur convenait pas. Sans même qu’elle en ait conscience, les yeux d’Esther se remplirent de larmes. La perspective de devoir collaborer avec quelqu’un la glaçait, cela lui rappelait inévitablement ce jour maudit. Sa gorge déjà nouée subit un nouveau resserrement. Ses yeux arrivèrent à leur limite de capacité de rétention d’eau. Elle abaissa machinalement ses paupières, tandis qu’une première larme dévalait sa joue. Plus elle chassait le 7 mai de sa mémoire, plus cette date semblait la hanter.
Une petite voix interrompit soudainement le fil de ses pensées.
– Bonjour ! Esther Notari, c’est ça ?
Esther leva la tête et plissa les yeux. Elle reconnut la fossette aperçue sur la photo du dossier. Delphine Vaucher lui faisait face. Son sourire semblait sincère, ce qui eut pour conséquence de faire monter d’un cran l’inconfort déjà marqué d’Esther. Elle ne répondit rien, se contentant d’agiter vaguement la tête de haut en bas, tout en se demandant si ses yeux rouges se remarquaient. Esther toisait son interlocutrice avec froideur. Elle nota mentalement qu’elle était un peu plus petite qu’elle, elle devait mesurer entre un mètre soixante-cinq et un mètre septante.
– Je suis Delphine Vaucher ! Enchantée !
Ce ton enthousiaste et rieur exaspérait Esther, qui se fit violence en tendant la main à sa nouvelle partenaire. Delphine s’en saisit et la secoua avec vigueur.
– Je suis vraiment ravie d’être ici ! Je n’ai entendu que du bien de vous, j’espère que vous pouvez dire la même chose me concernant, gloussa-t-elle.
Esther comprit que Cédric avait très certainement omis de partager à quel point son impopularité au commissariat crevait le plafond. Elle ne se donna pas la peine de répondre à la question dissimulée de Delphine et se contenta de se fabriquer un semblant de sourire qui devait sans doute plus se rapprocher de la grimace.
– On peut se tutoyer ? Je suis beaucoup plus à l’aise quand je peux m’adresser de manière familière à mes collègues. Ça facilite vraiment la communication je trouve, ça casse un peu les barrières. Je sais pas si c’est dans vos… tes habitudes.
Esther se rembrunissait un peu plus à chaque phrase prononcée par Delphine. Elle se racla la gorge et, au prix d’un effort considérable, hocha la tête. Elle se sentait vraiment ridicule, mais elle avait l’impression que si elle ouvrait la bouche, elle ne serait pas capable de retenir sa colère, ses larmes… ou les deux. Juste respirer. Inspirer et expirer. Esther savait que les phases de panique pure qu’il lui arrivait d’éprouver ne duraient en principe pas longtemps. « Phases de détresse émotionnelle fréquentes. » Elle ne pouvait que constater la justesse du diagnostic figurant sur le rapport rédigé par le psychiatre qu’elle avait dû voir après le 7 mai 2011. Les murs beiges du commissariat semblaient se refermer sur elle. Esther, au prix d’un effort titanesque, prit finalement la parole, la voix étranglée.
– Je préfère qu’on se vouvoie si ça vous convient.
Le sourire de Delphine se figea un peu mais ne s’effaça pas pour autant.
– Oui, bien sûr, aucun problème, si vous préférez. Je comprends que ça sonne un petit peu étrange de directement passer au tutoiement.
La gentillesse de Delphine ne touchait pas Esther, bien au contraire. Elle ressentait cette bonne volonté comme une forme d’hypocrisie. Elle n’aimait pas les gens qui parlaient beaucoup. Elle n’aimait pas les gens qui envahissaient son espace personnel. Elle n’aimait pas les gens trop familiers. Non, décidément, elle n’aimait pas Delphine Vaucher.
Le jour pointait timidement le bout de son nez par cette froide matinée d’octobre. Une humidité tenace flottait dans l’air, conséquence des pluies diluviennes qui s’étaient abattues sur la Broye la veille. Enzo Fischer, employé communal de Grandcour, en avait ras la casquette. Au sens propre comme au figuré, puisque son couvre-chef avait chuté dans la terre détrempée lorsqu’il était descendu de sa camionnette. Sa mission : ramasser les sacs-poubelle et autres détritus abandonnés à la lisière des différents chemins agricoles qui desservaient Chesard. Une belle journée en perspective, se dit-il en serrant les dents. Une bouffée de motivation le gagna soudainement et il enfonça sa casquette sur sa tête d’un geste déterminé. Il marqua un temps d’arrêt puis laissa échapper un petit rire sarcastique. Ce n’était pas son jour, pensa-t-il en abaissant sa main désormais ruisselante d’eau marron. Le trentenaire s’engagea sur le chemin entouré d’arbres se trouvant une cinquantaine de mètres en contrebas de la ferme des Morel. Cette dernière se tenait juste à côté de la maison des Alderman. Chesard était un petit hameau, tout le monde se connaissait. Une communauté à taille réduite, mais qui n’en demeurait pas moins soudée et très proche de la nature, et en particulier de leur Laret, ce ruisseau qui leur était si cher. Enzo avait l’impression de se faire à chaque fois la même réflexion : qui pouvaient bien être les emmerdeurs qui venaient déposer leurs poubelles dans la forêt ? Se rendre à la déchetterie relevait-il de la torture pour certaines personnes ? En bref, une aberration. Tandis que le jeune homme se perdait dans ses réflexions, il sortit machinalement ses gants ainsi qu’un énorme sac-poubelle de l’arrière de son véhicule. Il ne fit ensuite qu’une dizaine de pas avant de tomber sur un premier sachet en plastique transparent rempli de vieilles boîtes de conserve encore pleines. Il jeta un coup d’œil furibond aux étiquettes délavées qui s’en décollaient progressivement et les jeta avec force dans son sac. Une demi-heure plus tard, parvenu au bout de la première portion du chemin qui se scindait ensuite en deux petits sentiers, Enzo se décida à remonter jusqu’à sa camionnette. Le sac était désormais bien rempli, et l’employé communal, bien que de robuste constitution, peinait quelque peu à remonter les deux cents mètres de chemin glissant qu’il venait de nettoyer. Les feuilles humides qui parsemaient la terre friable rendaient l’exercice on ne peut plus périlleux. Enzo grognait et soufflait à mesure que la distance le séparant de son véhicule s’amenuisait. Le sang lui battait aux tempes et il se réconfortait en se disant qu’il s’offrirait un bon express et un ballon à la boulangerie de Grandcour. La perspective de pouvoir polémiquer devant les habitués du tea-room contre les crétins qui ne trouvaient rien de mieux à faire que de jeter des raviolis en conserve à deux pas du ruisseau le réjouissait tout particulièrement, et il savait qu’on lui offrirait sans doute une petite bricole en plus de son café pour lui remonter le moral. Son niveau d’énergie remonta un peu et sa démarche se fit plus rythmée. Le coup de boost fut de courte durée, car sa cheville gauche se tordit douloureusement dans une ornière. Il lâcha un petit cri et voulut mettre tout son poids sur son autre jambe. Déséquilibré par la lourdeur du sac qu’il tenait à bout de bras, il ne put que se laisser tomber au moment où son pied droit se déroba sous une feuille glissante. Celle-ci produisit un petit couinement moqueur et fut éjectée dans les airs à cause du mouvement brusque imprimé par le pied du jeune employé. La jambe d’Enzo suivit la même trajectoire et le jeune homme bascula en arrière. Par réflexe, ses mains se tendirent en avant dans une vaine tentative de sauvetage.
– Bordel, eut-il le temps de lâcher à voix haute.
Il s’écrasa environ un mètre cinquante en contrebas, dans les sous-bois s’apprêtant à recevoir leurs premiers rayons de soleil de la journée. Il finit sa chute sur le flanc gauche, la joue écrasée contre la terre inondée. Enzo pesta et sentit l’une de ses chaussettes se gorger d’eau. Il comprit que sa grosse botte de travail était portée disparue, sans doute restée tenir compagnie aux feuilles malicieuses qui l’avaient précipité dans le fossé. Enzo poussa un gémissement et agrippa son épaule. Celle-ci le faisait terriblement souffrir et il craignait de s’être de nouveau cassé la clavicule, comme quand il avait douze ans. La douleur lancinante qu’il ressentait était trop familière pour être de bon augure. Un rire presque désespéré lui chatouilla la cage thoracique et finit par franchir ses lèvres. Enzo pouffa tout en grimaçant à cause des mouvements saccadés que son hilarité transmettait à son épaule. Il finit par se calmer et entreprit de se retourner en prenant appui sur son bras valide, tout son poids se trouvant actuellement déporté sur le côté gauche de son corps. Au prix d’un effort considérable, il parvint finalement à basculer sur l’autre flanc. La douleur que lui occasionna ce mouvement brusque lui fit fermer les yeux et serrer les dents. Il fut obligé de prendre une minute de repos, minute qu’il passa recroquevillé, en frissonnant de douleur. Lorsqu’il souleva finalement ses paupières, son cœur manqua de jaillir de sa poitrine. Le hurlement qu’il poussa fut animal. L’effroi s’empara de lui et emprisonna son être dans une paralysie incontrôlable. Il était incapable de décoller son regard de celui de la jeune femme inanimée dont la tête faisait face à la sienne. Ses cheveux boueux étaient emmêlés et formaient un paquet de nœuds informes qui lui recouvraient en partie le visage. Sa bouche entrouverte était violacée et son cou présentait des marques de sang séché. La tête et l’un de ses bras semblaient se tourner vers Enzo tandis que son corps reposait sur le dos. La main était comme tendue dans sa direction. On aurait presque pu penser qu’elle cherchait à attraper quelque chose. Le teint de la jeune femme était grisâtre et la peau de son visage boursouflée. Mais le plus frappant, dira plus tard Enzo, c’était ses yeux. Ses yeux qui, désormais sans vie, lui avaient sondé l’âme. Le bleu qui constituait les iris, cerclé de rouge, paraissait amplifié par le teint blafard de leur propriétaire. Ils étaient grands ouverts et arboraient une expression de détachement terrifiante. Enzo fit toutes ces observations en une fraction de seconde. Il poussa un nouveau hurlement, se rapprochant plus du râle. Sa voix se brisa et il se mit à pleurer. Des pleurs violents et hachés. Enzo peinait à reprendre son souffle et hoquetait mécaniquement. Le choc qu’il ressentit fut d’une violence inouïe, il avait l’impression de subir dix fractures de clavicule ou vingt peines de cœur. La douleur était aussi physique que psychologique. Il ne pouvait pourtant pas ôter son regard de celle qu’il finit par reconnaître. Nom de Dieu, qu’est-ce que la fille Alderman foutait ici ?
Chesard fourmillait de manière inhabituelle. Le hameau de Grandcour, d’ordinaire caractérisé par sa tranquillité et son charme bucolique, était en ébullition. La majorité des trente-trois habitants était réunie sur la route qui traversait la petite bourgade, et l’air était chargé d’incompréhension. Que faisait la police ici ? Et en aussi grand nombre ? Et surtout, pourquoi ne leur disait-on rien ? Quand quelque chose qui sortait un tantinet de l’ordinaire se produisait, l’événement ne restait pas secret bien longtemps, au contraire. Alors forcément, quand un mystère dont personne n’avait le fin mot se présentait, les interrogations fusaient. Michèle Isella, soixante-huit ans dont soixante-sept passés à Chesard, tenait l’attroupement en haleine. Tout en ménageant des pauses théâtrales, la retraitée relatait ce dont elle avait été témoin au petit matin.
– Comme d’habitude, je me lève sur les coups de 7 h pour aller promener le chien. Dingo a l’air de rien comme ça, mais même s’il va sur ses dix-sept ans, c’est un Spitz nain qui a besoin de grands bols d’air matinaux et de beaucoup d’exercice ! Tout le monde me dit qu’il n’en a plus pour longtemps, je n’en crois pas un traître mot !
– Viens-en aux faits, Michèle, lança avec agacement l’un des badauds.
Un murmure d’assentiment général se fit entendre. Michèle, renfrognée, songea à retourner chez elle en laissant ses voisins dans l’ignorance. Mais bon, pour une fois que tout le monde ne demandait qu’à l’écouter !
– Bien, bien, bande d’ingrats. Donc je disais, je me lève et je sors le chien. En passant vers le bois de Rombuz, j’ai croisé le fils au Fischer qui remontait vers la ferme des Morel. Je pense qu’il allait trafiquer quelque chose dans la portion de forêt qu’il y a juste derrière. Je finis tranquillement mon tour et, tout à coup, j’entends des sirènes.
– Oui, oui, on les a tous entendues, ces sirènes ! Tu nous apprends rien du tout !
– Bon sang, laisse-moi finir, Jean-Yves. C’était une voiture de police que certains d’entre vous ont peut-être aperçue. Y avait deux ou trois flics en uniforme, et une ambulance est arrivée quelques minutes après eux. Mais… ce qui m’a glacé le sang… c’est que cette fois, il n’y avait pas de sirène. J’ai essayé de me rapprocher, mais je savais que je devais rester discrète si je ne voulais pas perdre mes chances d’y voir quelque chose. Un gaillard est descendu de l’ambulance, je crois que c’était un médecin. Un des flics est venu à sa rencontre et l’a entraîné vers la forêt en palabrant à voix basse. Les deux sont revenus vers l’ambulance deux minutes plus tard. Le docteur en a sorti une trousse, et au moment de repartir vers les bois, j’ai entendu distinctement : « mort indéterminée » et puis aussi « procureur ».
Une ribambelle de « oh » stupéfaits accompagnèrent l’annonce choc de la retraitée. Michèle savourait l’effet que ses déclarations faisaient sur son public.
– Une mort indéterminée ? Mais c’est un meurtre alors ? Ou un suicide ?
– Bon Dieu, mais qui est mort ? C’est ça qu’on veut savoir, Michèle !
– Ça, j’en sais rien ! J’ai encore essayé de me rapprocher pour en entendre plus, mais je me suis encoublée dans la laisse de Dingo et je lui ai pilé sur la patte. Il a aboyé et on m’a dit, plutôt méchamment d’ailleurs, que je ne devais pas rester ici.
Des grognements et des claquements de langue désapprobateurs parcoururent l’assemblée.
– Si y en a une qui pourrait tout savoir en deux temps trois mouvements, c’est Claire, la nièce de l’Alderman, déclara une autre Grandcotie. Elle habite dans la zone qu’ils ont barricadée. Elle a dû entendre les sirènes et je suis prête à parier qu’elle tardera pas à pointer le bout de son nez !
– Attendez, Claire Alderman est à Chesard ? La journaliste ? La nièce au Robert ?
L’entier de l’attroupement se tourna vers Michèle, interloqué.
– Mais Michèle, tout le monde sait qu’elle habite dans la maison de son oncle pendant quelques jours, fit Jean-Yves. Elle est là… pour une enquête, ajouta-t-il avec une voix mystérieuse.
– Mais Robert est au Laos avec Andrée !
– Eh bah, justement, ça tombait très bien. Elle m’a expliqué la situation quand je l’ai croisée à la Migros d’Estavayer y a trois jours. En fait, le bed and breakfast de ses parents à Missy est complet en permanence, et elle avait besoin d’être au calme. Donc Robert lui a donné un jeu de clés avant de partir. Décidément, tu es mal informée, Michèle.
Quelques gloussements accompagnèrent cette petite pique. Michèle, vexée, s’apprêtait à se défendre vertement : c’était sans compter sur l’arrivée d’une voiture noire qui happa immédiatement l’attention de l’entier du groupe. Le ruban en plastique qui délimitait le périmètre d’intervention fut soulevé par un policier et le véhicule s’engagea sur le chemin qui desservait la maison des Alderman ainsi que la ferme des Morel. Moins de deux minutes plus tard, deux autres voitures banalisées pénétrèrent la zone. Une troisième approcha. La passagère, une blonde aux cheveux bouclés, adressa un petit signe de tête aux badauds. La conductrice, cheveux bruns tirés en queue-de-cheval, observa le troupeau de témoins d’un œil méprisant.
– Elle n’a pas l’air commode, celle-là, commenta Michèle en rendant son regard noir à Esther Notari.
« Et… coupez ! » Claire Alderman sentit la chaleur diffuse du projecteur braqué sur elle s’évaporer alors que celui-ci s’éteignait avec un claquement sec. Le ronronnement des caméras automatiques de la RTS cessa. Son sourire forcé quitta immédiatement son visage et laissa place à une expression de lassitude. Encore trois introductions de sujet à tourner après la pause de midi, elle n’en voyait pas le bout. Un assistant de production vint lui retirer son micro-cravate. Il lança un regard un petit peu trop insistant à sa poitrine durant le processus, mais la jeune journaliste savait que le remettre à sa place n’aurait que pour effet de lui créer une réputation d’emmerdeuse. Elle retint un soupir et jeta un œil au programme qu’on lui tendait. Prochain sujet : « Les comportements sexistes en entreprise, une plaie jamais refermée. » Un rictus déforma son visage et un ricanement s’échappa de ses dents serrées. Elle sortit du studio, attrapa son sac à main posé à côté de la table de maquillage et se saisit de son téléphone. Son écran s’alluma. Trois nouveaux messages. Elle en prit connaissance en marchant à grandes enjambées.
« Appelle-moi quand tu as du temps stp. Plein de trucs à te raconter. » Court, laconique : sa meilleure amie Laura, étudiante en médecine.
« Bonjour ma petite chérie, grand-papa et moi avons regardé avec beaucoup d’attention ton émission d’hier. Quel charisme ! Germaine était là aussi, elle aimerait savoir si tu manges bien, elle te trouve un peu maig… » La suite du texto était coupée par la limite de caractère de l’écran verrouillé de son smartphone.
Au moment où elle s’apprêtait à consulter le dernier SMS, elle percuta de plein fouet une femme arrivant en sens inverse. L’épaule de la jeune femme heurta violemment la tête de Danielle Frazier, présentatrice émérite de À bon entendeur. La dizaine de petits pots de miel que cette dernière tenait entre les mains tomba par terre. Les deux journalistes se baissèrent à l’unisson pour ramasser les contenants qui roulaient sans but sur la moquette du couloir.
– Oh là là, Claire, je suis désolée, je t’ai pas fait mal ?
Claire sentit le rouge lui monter aux joues. Les personnes en mesure de la déstabiliser se comptaient certes sur les doigts de la main, mais Danielle Frazier, qu’elle considérait comme un modèle, était membre de ce club très fermé.
– Non, non… c’est moi ! Excusez-moi, je ne regardais pas où j’allais, c’est… c’est entièrement de ma faute. Je suis vraiment désolée, Danielle.
La journaliste considéra Claire, une once d’agacement dans le regard.
– Combien de fois je t’ai dit de me tutoyer, Claire, il serait temps que tu t’en souviennes ! Peu importe, tu es en train d’enregistrer ?
– Oui, euh… je… oui.
Claire avait l’impression que son visage était en feu. Merde, voilà qu’elle n’arrivait pas à aligner deux mots. Danielle devait vraiment la prendre pour une idiote.
– Je me réjouis de voir ça vendredi ! Ah, et je voulais te dire, ton numéro de la semaine dernière était tout bonnement remarquable. Passionnant du début à la fin, tes équipes font un excellent travail.
– Merci, c’est gentil, c’est vrai que les retours sur les réseaux sociaux étaient très positifs. D’ailleurs, j’ai vu que votre… ton sujet sur les larmes artificielles avait beaucoup plu aussi.
– Oui, enfin bon… plus sur Facebook que sur Instagram ! Tu es la relève, le futur de la RTS !
Claire, ne sachant que répondre au compliment, changea de sujet.
– Tu… tu fais un sujet sur le miel ?
Un grand sourire éclaira le visage de Danielle.
– Exact ! D’ailleurs, n’en mange surtout pas de cette marque-ci, s’exclama la journaliste en désignant l’une des jarres. Complètement dénaturé et avec des quantités astronomiques de sucre industriel, je suis même pas sûre que ce soit légal de le commercialiser en prétendant que c’est du miel !
Danielle consulta sa montre.
– Le devoir m’appelle ! Bon appétit !
Claire n’eut pas le temps de répliquer que sa collègue s’éloignait déjà. Tout en reprenant ses esprits, la jeune femme ralluma le téléphone pour prendre connaissance du dernier texto.
Il provenait d’un numéro inconnu. Quand elle comprit de qui il s’agissait, elle cliqua immédiatement sur le message pour l’afficher en entier. « Bonjour Claire, c’est Garance. Ça fait longtemps ! J’ai changé de numéro, mais j’ai bien reçu ton mail. Je suis très heureuse que tu me proposes de faire ce sujet ensemble, je te confirme le tout quand j’ai le feu vert de ma rédaction et let’s go ! Tout le monde sera très content de te revoir quelques jours dans notre brumeuse Broye : -) N’hésite pas à m’appeler au besoin pour définir les détails. Bonne journée. »
Un large sourire monta aux lèvres de Claire. C’était exactement ce qu’il lui fallait : un peu d’air frais et un bon sujet épineux à traiter avec Garance. Claire fut saisie d’une drôle de vague de nostalgie mêlée d’une pointe de culpabilité. Garance et elle s’étaient considérablement éloignées l’une de l’autre avec le temps, la distance géographique n’aidant pas. À la fin de leurs études, elles s’étaient juré de toujours rester en contact et de se voir régulièrement. Elles rêvaient des papiers qu’elles pourraient rédiger ensemble, des interviews qu’elles décrocheraient ou des voyages qu’elles effectueraient si elles parvenaient à se hisser au sommet du journalisme suisse. Mais le destin avait été un peu plus clément avec Claire, il fallait bien l’avouer. Cela dit, Garance se contentait très bien de son poste de journaliste régionale pour La Liberté, même si l’ascension de Claire à la RTS avait été un sujet plus populaire que la qualité indiscutable de ses nombreux articles pour le quotidien fribourgeois. Claire passa son badge sur le lecteur magnétique et sortit de la partie de l’immeuble dédiée au tournage.
Elle se saisit alors de son porte-monnaie, une envie de burrito végétarien la taraudant depuis le matin. En levant la tête, son regard croisa celui d’un homme qui, à quelques mètres, l’observait fixement, la bouche ouverte.
– Je m’excuse, mais… c’est… c’est vous Claire Alderman ? La journaliste de l’émission… l’émission du vendredi soir ! Comment ça s’appelle déjà ?
Claire sentit les commissures de ses lèvres se lever. Elle était toujours flattée de se faire reconnaître, ça avait un côté grisant.
– Bruits de couloir, voilà c’est ça ! Je sais pas comment j’ai fait pour oublier, je la regarde toutes les semaines avec ma femme. Vous seriez d’accord de faire une photo ?
– Avec plaisir.
La jeune femme se saisit du téléphone que l’homme lui tendait et prit deux clichés en mode selfie.
Ces petites interactions avec les téléspectateurs donnaient une nouvelle dimension aux chiffres d’audience qu’on lui présentait hebdomadairement. Ce n’était pas que des pourcentages, mais des personnes réelles qui appréciaient et soutenaient son travail. Elle rendit le portable à son interlocuteur qui la regardait, subjugué.
