Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Bastien ne sait pas ce qu'est l'amour. Rejeté par sa mère, il fuit le foyer familial. Handicapé à la suite d'un accident de travail, il ne parvient pas à mener une vie heureuse, d'autant plus qu'il a un vice. Il est voyeur. Il observe grâce à ses jumelles une jeune femme qui vient d'emménager en face de son appartement. Cette voisine l'obsède. Il calque sa vie sur la sienne. Un jour, celle-ci est assassinée sous ses yeux. Horrifié, désemparé, Bastien vit mal cette situation. Va-t-il se résoudre à appeler la police pour l'aider à élucider ce meurtre ?
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 82
Veröffentlichungsjahr: 2020
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Ma nouvelle voisine
La noirceur de mon âme n’a d’égale que la couleur de la nuit.
Le jour où tout bascula
Passage à l’acte
Et soudain une éclaircie
Renouveau
Chapitre cinq
Son rituel est excitant. Tous les soirs, après sa douche, elle s’enduit les jambes d’une crème censée rendre la peau douce. Moi aussi je l’ai achetée afin de sentir cette odeur féminine. Je hume les effluves de son corps. Je reconnaîtrais cette fragrance entre mille : « Lait hydratant toucher soie mangue-coco ». Bien que je ne lui aie jamais parlé, cela me rapproche d’elle, comme une complicité que je n’aurai jamais. Je m’intéresse à elle, je suis de près tous les petits ou grands événements de sa vie. Je soupire quand elle soupire, je fredonne quand elle chante. Je suis désespéré lorsqu’elle est triste. Ma vie est calquée sur la sienne. Je n’existe qu’à travers elle.
Avec mes jumelles surpuissantes, modèle Ranger 12 × 42, à longue portée, je peux observer le moindre grain de beauté sur sa peau nue. Ça me fascine. Je n’ai plus besoin de regarder la télévision. Elle est mon divertissement, mon obsession, mon addiction.
15 décembre 2000
Je vois bien qu’aujourd’hui, il y a plus d’agitation que d’habitude dans son appartement. Nous avons en point commun de vivre seuls. Elle a l’air d’apprécier sa vie, entre les courses, le travail et quelques visites à la fin de la semaine. Une mécanique bien rodée.
Je peux me vanter de connaître ses activités hebdomadaires sur le bout des doigts. J’ai toujours détesté être seul. C’est ennuyeux de n’avoir personne à qui parler de sa journée. Les sempiternelles questions anodines reviennent chaque jour me tracasser : « Veux-tu une tasse de thé ? » « Oui, volontiers, il fait frisquet. » « Le programme d’Arte a l’air bien, au moins j’apprendrai quelque chose ». « Je vais passer une soirée bien tranquille. » (Trop tranquille, pourrais-je dire, car c’est en effet le cas). Certes, c’est un avantage, mais je n’aime pas prendre des décisions, la solitude me pèse. J’essaie d’apprécier le moment présent, en vain. Il me manque une présence à mes côtés avec qui partager mon quotidien.
Je me demande ce que je serais devenu si ma voisine trentenaire n’avait pas emménagé en face de mon appartement occupé jusqu’ici par un couple avec des enfants. Eux, je ne pouvais pas les observer : des rideaux occultants masquaient la vue et les locataires les ouvraient rarement.
Quand des cartons se sont empilés devant les fenêtres, un matin de septembre, soudain mon ciel s’est éclairci. J’aime jouir des moments volés aux filles à leur insu. Mes sorties quotidiennes sont en grande partie liées à cette activité. Voir, sans être vu. Je regarde leur corps, leurs mains, leurs seins. Les robes dévoilent leurs cuisses…
Il suffit d’un coup de vent pour égayer ma journée. C’est pour moi un grand moment d’excitation ! Elles possèdent ce que je n’ai pas, et je m’en délecte.
J’ai dorénavant un autre but dans ma vie : contempler une belle femme depuis ma fenêtre, bien installé dans mon fauteuil. D’habitude, je sors en forêt, pour observer les couples en train de s’embrasser, ou bien dans les parcs, pour essayer, par beau temps, d’admirer les jolies jambes des jeunes demoiselles.
C’est justement ce que je recherche : moins m’exposer à la vue de tous car il y a quelques années, j’ai pris des risques inconsidérés par négligence ou insouciance… Je me suis fait bêtement attraper en flagrant délit de voyeurisme. Je suis soumis depuis à une obligation de soins.
Je me suis surpris à prier pour que cette nouvelle locataire n’installe pas de rideaux épais. Je rêvais d’observer une personne comme elle, jeune, jolie.
Depuis son arrivée, mes soirées devant la télévision sont devenues plus rares. Le programme de l’appartement d’en face est bien plus alléchant. J’assiste à un beau spectacle, parfois jusqu’à 22h30, lorsque la lumière s’éteint.
J’ai la chance d’être logé dans un immeuble haussmannien, en plein Paris, dans un quartier agréable. La baie vitrée de mon salon donne sur la fenêtre de sa salle à manger, mais aussi de sa chambre.
Je me suis donc équipé du matériel adéquat, le plus perfectionné que j’ai pu trouver : des jumelles de très haute qualité achetées sur Internet, qui me permettent de scruter jusqu’aux cicatrices sur sa peau et même ses rides.
Je ne regrette pas mon investissement.
Elle ne se préoccupe pas du tout de ce qui se passe à l’extérieur. Elle ne reste pas devant ses carreaux, perdue dans ses rêveries, en regardant la rue plus bas. Mon manège est jusque-là passé inaperçu. Je suis plutôt expert dans l’art de la dissimulation. Je prends du plaisir à épier cette femme, qui ne se doute de rien. Ça m’excite.
Elle est tout à fait mon genre : les cheveux longs, blonds et raides, un corps élancé, une allure simple. Très active, elle parcourt son appartement de nombreuses fois, pour ranger, préparer ses habits, s’occuper de ses fleurs. Sur son balcon elle a entreposé des pots remplis de plantes ornementales. Elle s’en occupe tous les jours, avec un soin particulier.
Sa peau est pâle, constellée de taches de rousseur. Ses yeux bleus ajoutent un air enfantin, comme si elle sortait à peine de l’adolescence.
Aujourd’hui, elle a commencé à décorer son salon, car les fêtes de Noël approchent. Je ressens cette effervescence générale avec amertume et indifférence. Les rues scintillent de guirlandes multicolores. Je remarque les va-et-vient des passants pressés, les bras chargés de cadeaux.
Cette période n’augure rien de bon pour moi. Elle accentue mon sentiment de solitude et fait ressurgir de sombres souvenirs, enfouis au fond de moi.
16 décembre 2000
De mon enfance, je ne retiens que ce qui m’a empêché d’être équilibré jusqu’à aujourd’hui. Une mère dépassée par ses trois rejetons, tous nés d’un père différent. Son dernier compagnon a fui la marmaille encombrante, laissant sur le carreau une femme dont la beauté s’est estompée avec le temps.
Dix ans ont suffi pour rendre ma mère aigrie et dépendante à la cigarette. J’ai grandi dans l’incertitude de l’amour, toujours en quête d’un regard amical, d’une main tendue qui n’est jamais venue. J’étais un enfant qui ne demandait qu’à être aimé. Finalement, je connaissais déjà la solitude. Pour fuir les disputes récurrentes avec mes frères, je me réfugiais dans le silence avec mes pensées pour seule compagnie. Elles se muèrent en envie de fugue à l’adolescence.
Je suis parti une semaine, à quinze ans, rendant malgré tout ma mère folle d’inquiétude. J’avais besoin d’espace, de me découvrir, loin de cet appartement étriqué et bruyant.
J’errais au-delà de notre village, glanant çà et là de quoi me nourrir. Je dormais dans le sous-bois. J’entendais les passants rire d’un air insouciant. Pressés, indifférents, ils passaient sans me voir. Mon allure négligée n’incitait pas les gens à communiquer avec moi.
Après cette période d’errance, je suis revenu chez ma mère avec l’idée de me construire un avenir. Je trouvai un petit boulot, des gâches dans la maçonnerie, le mercredi après-midi.
J’étais sous-payé, mais plus fier de moi désormais. J’économisais de l’argent pour plus tard. J’étais persuadé qu’il me suffirait de quelques mois pour changer de vie.
Un jour, mon pied fut complètement écrasé par un bloc de béton. Il fallut appeler les secours. Pour mon patron, ce fut la catastrophe. En m’embauchant sans contrat, il avait voulu me rendre service. Son entreprise allait payer de lourdes amendes. Pour couvrir les dépenses que cela occasionna, je dus payer de mes économies les frais d’hospitalisation et paye encore, dix ans après, car ma mère avait une mauvaise couverture sociale.
J’avais seize ans désormais, je n’étais plus obligé d’aller à l’école. Je suis donc parti.
Je voulais être libre, je le fus plus tôt que prévu, les poches vides, l’esprit vagabond. Je suivis une rééducation quelque temps, mais comme elle était coûteuse et contraignante, j’ai abandonné.
Me voici, seul, à vingt-cinq ans, handicapé. Je reçois une allocation, loin de moi l’envie de me plaindre. L’appartement où je vis est payé par un cousin de ma mère. Je lui avais rendu quelques services, on était même parti en vacances ensemble. Il ne comprenait pas le comportement de sa tante. Elle avait trop à faire avec les plus petits. Je me retrouvais désoeuvré. Il m’a pris en pitié. Ce n’est qu’une aide provisoire, mais j’apprécie ce coup de pouce bienvenu.
Je lui en suis reconnaissant mais nos liens n’en sont pas plus renforcés. Dès que j’aurai une activité rémunérée, je pourrai m’assumer financièrement. J’ai l’impression que tout le monde m’évite. Je ne marche pas droit, dans ma tête non plus, ce n’est pas très ordonné. Je divague. Je rêve. Je suis jeune, je suis persuadé que je peux encore m’en sortir.
Tous les jours, je me lève avec l’espoir d’avoir une idée pour voir le bout du tunnel.
Observer les autres me redonne le goût de vivre.
Je sais qu’en face, une charmante femme se démène pour mener sa vie de célibataire. Elle se lève le matin, vers 8 h 00, elle boit un café sur son canapé, tout en regardant les chaînes d’information.
Elle s’étire, je devine sa poitrine libre sous sa nuisette se balancer au gré de ses déplacements. Elle a choisi pour mon plus grand bonheur de ne pas occulter la vue plongeante que j’ai sur son quotidien. Elle aime la lumière, sans doute. Elle passe sa nuisette par-dessus sa tête tout en se déplaçant vers sa chambre. Là aussi, je peux voir tout ce qu’elle fait. Elle se penche vers ses tiroirs pour choisir une nouvelle culotte, des collants et une jupe. Elle enfile ses habits avec une grande élégance. Elle est insouciante, certainement naïve. Et j’aime ça.
17 décembre 2000
