Le fou d'Oléron - Thomas Brosset - E-Book

Le fou d'Oléron E-Book

Thomas Brosset

0,0

Beschreibung

Au lendemain d’une tempête qui a défiguré les côtes d’Oléron, au refuge du Marais aux oiseaux, les vétérinaires Quentin Yilmaz et Sacha Bruant n’en finissent plus de recueillir et soigner les animaux blessés.

Ces amis de longue date sont loin d’imaginer que c’est la dernière fois qu’ils se voient. En effet, le lendemain matin, Quentin est découvert mort chez lui, empoisonné à la mort-aux-rats !

Quand quelques jours plus tard, Grégory Andrieu, marin-pêcheur à La Cotinière et nouvelle tête de liste écolo, en remplacement de Quentin Yilmaz, est à son tour assassiné, les enquêteurs s’orientent sur la piste d’un règlement de compte politique. Mais ils ne sont pas au bout de leurs surprises.

Et si l’affaire s’annonçait plus complexe encore ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Thouars (Deux-Sèvres) en 1954, Thomas Brosset a été pendant quarante ans journaliste au quotidien Sud Ouest dans les Landes, en Dordogne, Gironde et Charente-Maritime où il était spécialisé dans les sujets nature et environnement. Aujourd’hui en retraite, il partage son temps entre ses deux passions : la photographie d’oiseaux et l’écriture de livres sur sa ville, La Rochelle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur les oiseaux. Après "Le fantôme des marais", il revient avec un nouveau roman chez Terres de l’Ouest : "Le Fou d’Oléron". 

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 210

Veröffentlichungsjahr: 2024

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


 

Le fou d’Oléron

Thomas Brosset

 

ISBN papier : 978-2-494231-68-9

ISBN numérique : 978-2-494231-58-0

Tous droits réservés © Terres de l’Ouest éditions

292 rue des Artisans à Seignosse (40510) - Zone Larrigan

Site internet : www.terresdelouest-editions.fr

Crédits photographiques : Création graphique Terres de l’Ouest Éditions à partir de crédits adobe stock

 

Du même auteur :

2023

Les oiseaux de Bretagne, la Geste éditions.

Les oiseaux de Franche-Comté, la Geste éditions.

Les oiseaux d’Alsace, la Geste éditions.

Les oiseaux de Lorraine, la Geste éditions.

Les oiseaux de l’île de Ré, la Geste éditions.

Les oiseaux du Marais poitevin, la Geste éditions.

Les oiseaux de l’île d’Oléron, la Geste éditions.

Les oiseaux des Charentes, la Geste éditions.

Les oiseaux rares de France, la Geste éditions.

Le fantôme des marais, Terres de l’Ouest éditions.

Ce roman est une œuvre de fiction. Les personnages, les faits et les dialogues sont issus de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des évènements, des lieux ou des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait purement fortuite.

La tempête

Marée haute, coefficient 98. La tempête fait rage. Le phare de Chassiron ne sait plus où donner de la torche pour décrasser le ciel barbouillé de larmes. Aux avant-postes, le sémaphore fait front. Fièrement. D’énormes gifles d’eau viennent le frapper. L’océan gronde, crache, explose, recule pour prendre son élan, revient en force, bondit, engloutit la langue de terre du bout de l’île et la recrache dans un tumulte assourdissant. Hier encore maîtres du ciel, mouettes et goélands renoncent à lutter. Ils se regroupent piteusement à l’abri des lagunes. Et ceux qui osent encore tenter de voler sont projetés comme des boulets de canon vers l’intérieur des terres.

La préfecture a conseillé aux Oléronais de rester calfeutrés chez eux. Mais, comme d’habitude, des dizaines de curieux n’en font qu’à leur tête. Ils sortent au plus près possible du danger. À tutoyer la mer déchaînée, ciré jaune ruisselant, cheveux en débandade, appareil photo ou téléphone portable en main pour saisir l’instant et dire « j’y étais ». Certains trébuchent en tentant de résister au vent, d’autres s’accrochent aux arbres, aux poteaux. Les plus stupides regrettent amèrement d’avoir ouvert leur parapluie. Mais la nuit qui finit par éteindre la lumière pâle de ce jour sans soleil a raison de leur témérité. Ils rentrent chez eux. Bientôt il n’y a plus que le vent qui hurle sous les portes closes et la pluie qui fouette les volets pour troubler le sommeil des insulaires.

S’appelle-t-elle Hortense, Marguerite ou Zébulon, cette tempête ? Personne ne le sait vraiment en Oléron. Elle n’a pas eu le temps de se présenter. Et au lever du jour, elle a filé à l’anglaise vers le continent, laissant derrière elle un spectacle de désolation. Des toits ajourés, des caves noyées, des rez-de-chaussée inondés, des pins maritimes déracinés, des routes coupées par des amoncellements de branches, des déchets dispersés, des poubelles explosées, des centaines de foyers privés d’électricité ; des dizaines de bateaux éjectés du port de Saint-Denis gîtent lamentablement sur la terre ferme comme de vulgaires coques de plastique.

Avec les sirènes de pompiers comme réveille-matin, l’île sort de son cauchemar nocturne avec une terrible gueule de bois. Les stigmates d’une nuit trop arrosée.

On est en janvier. Au cœur de l’hiver. Une période où les oiseaux de mer du nord de l’Europe, puffins, labbes, fous de Bassan, macareux moines, guillemots de troïl, pingouins torda, phalaropes, mouettes de Sabine délaissent les côtes irlandaises, écossaises, islandaises pour fréquenter en nombre le golfe de Gascogne si riche en poissons. Et les naturalistes savent bien que ces pêcheurs ailés et zélés paient un lourd tribut aux violents coups de vent. Souvent drossés sur la côte, ils s’y échouent fatigués, blessés ou morts. C’est pourquoi les ornithologues prospectent souvent le littoral les lendemains de tempête pour repérer d’éventuels volatiles à sauver. Et ça tombe bien, l’île dispose justement d’un centre de sauvegarde pour animaux en détresse à Dolus-d’Oléron : leMarais aux oiseaux. Une clinique et également un site touristique puisqu’il se visite à la belle saison comme un petit parc zoologique.

Ce matin donc, cependant que les insulaires pansent leurs plaies, bâchent leur toit, dégagent les routes, tronçonnent les arbres dangereux, récupèrent leurs bateaux, Louise, Jeanne, Victor, Louna, Clarence et Sacha, tous bénévoles à la LPO, quadrillent les rochers, les bouts de plage de la pointe Nord entre la Brée-les-Bains et la plage des Huttes en passant par le phare de Chassiron. Ils sont équipés de bottes, de gants et de caisses en bois ou carton pour recueillir les victimes emplumées de la tempête. Beaucoup de cadavres. Peu de rescapés.

Dont un fou de Bassan.

C’est Sacha qui l’a trouvé sautillant sur un rocher, bec ouvert pour se défendre. Bien que vétérinaire à La Rochelle, Sacha Bruant n’est pas là dans le cadre de son travail. Mais il sait naturellement donner un diagnostic. Aile cassée. Il saisit délicatement l’oiseau et se protégeant du bec, le pose dans une caisse qu’il referme soigneusement. Dans le noir, l’oiseau sera moins stressé. Puis il retourne à sa voiture. Le véto devient ambulancier.

Direction Dolus. Une demi-heure de route.

Il slalome entre les branches cassées, les panneaux publicitaires descellés, les lignes électriques arrachées. Dans son nid d’arbres, bien qu’éloigné de la côte, leMarais aux oiseaux n’a pas été épargné par la tempête. Et quand Sacha Bruant se présente avec sa caisse à fou, les salariés s’activent à remettre de l’ordre dans le brouillamini de la nuit. Ils courent partout.

Il réussit tout de même à alpaguer au passage une jeune femme de l’équipe qui charrie des branchages encombrant l’accès au site pour lui demander où déposer son « patient ».

— À l’infirmerie, le bâtiment sur la droite 50 mètres après le guichet, lui indique-t-elle à la hâte. Il y a un vétérinaire sur place. On lui a déjà amené une dizaine d’oiseaux blessés. Il est un peu débordé. Comme nous tous.

Sacha la remercie et se dirige vers la « clinique ». Quentin Yilmaz l’accueille. Ils se connaissent bien. Ils étaient ensemble à l’école vétérinaire de Nantes douze ans plus tôt.

— Salut confrère. Je t’amène un fou de Bassan mal en point. Aile droite cassée.

— Merci Sacha. Ravi de te revoir. Ça fait si longtemps. Comme tu vois, je suis un peu débordé aujourd’hui. On m’amène des piafs de partout. Ne me dis pas que tu fais que passer…

— Euh… C’est-à-dire que j’avais promis à Pénélope que je rentrerais dans la matinée… Mais si tu insistes, je peux te donner un coup de main.

— J’insiste, répond Quentin, le regard implorant.

Sacha souffle et obtempère

— Ok. Je ferai au mieux. Même si, maintenant, j’ai plus l’habitude de manier les chiens et chats que les oiseaux.

— Et te faire payer, plaisante Quentin. Grassement, même.

— Je confirme, sourit Sacha.

— Merci. On ne sera pas de trop à deux. Commence par t’occuper de ton fou. Je demande à ce qu’on nous amène un thermos de café.

Un coup de téléphone à son épouse Pénélope pour la prévenir qu’il reste dans l’île plus longtemps que prévu et le vétérinaire rochelais se penche sur le cas de son patient aux yeux cerclés de bleu. 1 mètre 80 d’envergure, un bec à ferrailler avec les mousquetaires, un corps fuselé pour la plongée en eaux profondes : le fou peut atteindre 12 mètres sous la surface. Mais celui-là ne peut que tenter de survivre.

Tout d’abord le mettre au chaud et l’anesthésier. Ensuite, lui confectionner un pansement en huit pour maintenir l’aile contre le corps. Les os des oiseaux sont creux. Ils se désagrègent donc facilement.

Sacha espère le sauver. Mais ses chances de revoler sont minimes. Il est donc fort probable que le fou, une fois remis sur pattes, reste pensionnaire du Marais aux oiseaux. Et il ne sera pas le seul. Un macareux moine, deux guillemots de Troïl, un labbe parasite, un puffin des Anglais, un océanite culblanc, un phalarope à bec large pourtant tous virtuoses de la haute voltige, ont été crachés sur la côte comme de vulgaires postillons.

La journée se passe à panser, réchauffer, accueillir de nouveaux patients et boire du café.

Trop de café.

En fin d’après-midi, accompagné de remerciements appuyés, Sacha prend congé de son collègue pour rentrer à La Rochelle. Demain matin, il retrouve son cabinet, ses chiens caractériels, ses chats à castrer et ses cochons d’Inde trop nourris.

La routine.

 

Des amis de vingt ans

Raté pour la routine des chiens et des chats !

Car à 8h15, au moment d’ouvrir sa porte pour se rendre à son travail, Sacha se trouve nez à nez avec deux gendarmes.

— Monsieur Sacha Bruant ?

— Oui, c’est bien moi. 

— Capitaine Philippe Audebert et sous-lieutenante Sarah Felon de la brigade de Saint-Pierre-d’Oléron. Nous avons quelques questions à vous poser.

— À quel propos ? réagit Sacha, une pointe d’inquiétude dans la voix.

— Connaissez-vous Quentin Yilmaz ? poursuit le capitaine.

— Bien sûr, c’est un collègue. J’ai passé une partie de l’après-midi hier avec lui dans l’île d’Oléron pour soigner des oiseaux.

— Justement. On l’a retrouvé mort dans la soirée. Et vous êtes le dernier à l’avoir vu vivant…

Sacha est abasourdi. Il fait entrer les gendarmes dans son salon, leur propose un café. Ils refusent.

— Monsieur Bruant, nous ne sommes pas là pour faire la causette. D’après les premières constatations du médecin, Quentin Yilmaz aurait sans doute été empoisonné. C’est sans doute un crime. Or, selon les témoignages, il n’y avait que vous dans l’infirmerie avec lui pendant tout l’après-midi, vous êtes donc notre principal sus… pardon témoin. Nous vous demandons donc de nous suivre à la gendarmerie.

— Mais… c’est absurde. Pourquoi aurais-je voulu la mort de Quentin ? On se connaît depuis près de vingt ans !

— Vous pourrez répondre à toutes ces questions dans nos locaux.

Debout à la porte du salon, Pénélope tient la main de Pernelle, leur petite fille de sept ans encore en pyjama, son doudou tout chaud de la nuit dans l’autre main. Toutes deux assistent, interloquées, au départ de leur mari et père embarqué par deux gendarmes.

Le vétérinaire tente de les rassurer.

— Ne vous inquiétez pas, je reviens très vite. Péné, peux-tu appeler le cabinet pour leur dire d’annuler tous mes rendez-vous de la matinée ? Merci.

Chat noir

Flambant neuve, la caserne de Saint-Pierre a été inaugurée en grande pompe quelques jours plus tôt en présence du commandant du groupement de gendarmerie de Charente-Maritime, du président du département, de la communauté de communes et du maire de Saint-Pierre. Discours interminables, langue de bois, pineau des Charentes et petits fours.

Cubique, fonctionnel, gendarmesque, le bâtiment trône au rond-point d’entrée de la « capitale » d’Oléron, dite la « lumineuse ».

Une île qui panse ses plaies. De toute façon, il faudra bien qu’elle ait cicatrisé avant l’arrivée des premiers touristes.

Sacha est un peu impressionné quand il franchit la porte, encadré par Philippe Audebert et Sarah Felon. Ce n’est certes pas la première fois qu’il entre dans une gendarmerie, mais cela ne lui était encore jamais arrivé en tant que suspect. On l’installe dans une salle d’interrogatoire. Il imagine qu’on l’observe derrière une vitre sans tain comme dans les films. Rien n’est moins sûr.

— Nous allons vous demander de nous donner dans le détail votre emploi du temps de la journée d’hier, introduit le capitaine.

Tempes grisonnantes, la cinquantaine élégante, il se dégage de sa personne une autorité tranquille.

Sacha s’exécute. Il explique qu’en tant que bénévole à la Ligue pour la Protection des Oiseaux dont le siège national se trouve à Rochefort, il a choisi de prendre sa journée de congé après la tempête pour tenter de récupérer et d’aider des oiseaux de mer blessés ou fatigués et que son confrère Quentin Yilmaz, totalement débordé, lui a demandé de rester à ses côtés.

— Avez-vous bu du café ?

— Bien sûr. On nous avait amené un thermos.

— Qui ?

— Je ne sais pas. C’est Quentin qui l’a réceptionné. Pourquoi ?

— Nous attendons les résultats d’analyse, mais il est fort probable que le poison qui a entraîné la mort se trouvait dans le café.

— C’est absurde puisque j’en ai bu et en grande quantité. Pourtant je suis en pleine forme.

— Justement. C’est la raison de votre présence ici. S’il n’y avait pas de poison dans le thermos quand il a été amené à l’infirmerie, il n’y a que vous qui avez pu en mettre ensuite puisque vous n’étiez que tous les deux.

— Mais, mais…. C’est insensé… balbutie Sacha, conscient du fait que le raisonnement du capitaine tient la route.

— Nous ne vous accusons pas, monsieur Bruant. Du moins pas encore. Nous ne sommes qu’au début de l’enquête. Mais comprenez qu’étant donné les circonstances, vous êtes pour l’heure notre principal témoin. Nous devrions savoir bientôt de quel poison il s’agit. À quelle heure avez-vous quitté Quentin Yilmaz ?

— Je n’ai pas regardé l’heure, mais il devait être environ 17 heures. Le jour commençait à décliner. Et je n’aime pas conduire la nuit.

— Lorsque vous avez quitté M. Yilmaz, ce dernier présentait-il des symptômes particuliers ? Nausées, mal de tête ? insiste Philippe Audebert.

— Non. Du moins, je n’ai rien remarqué. On était tous les deux concentrés sur les oiseaux à soigner. Nous n’avons pas beaucoup échangé. Il semblait fatigué, mais la journée avait été longue pour lui. Il travaillait depuis tôt le matin. Moi, je ne suis arrivé qu’en début d’après-midi… Mais maintenant que vous le dites, je me souviens que peu de temps avant que je parte, je lui ai signalé qu’il saignait du nez. Il ne s’en était pas rendu compte. Il m’a répondu que ça lui arrivait de temps en temps.

Le capitaine fronce les sourcils.

— Il a été retrouvé à 19 heures. Il baignait dans une mare de sang. Quand nous sommes intervenus, nous avons d’abord cru qu’il avait été poignardé. Mais le médecin légiste n’a constaté aucune plaie. Il a conclu au décès par hémorragie interne, donc à une intoxication ou à un empoisonnement. Le saignement de nez dont vous parlez était peut-être un symptôme précurseur.

Sacha reste muet.

Un peu en retrait, la jeune sous-lieutenante Sarah Felon pianote sur son téléphone portable, apparemment indifférente au dialogue. C’est une jolie femme aux yeux clairs même si son uniforme et ses cheveux tirés en queue de cheval la corsètent dans une apparence rigide, sévère, asexuée.

— Avant vous, j’imagine que d’autres personnes ont amené des oiseaux, poursuit le capitaine.

— Sans doute. Parce que nous en avions une bonne vingtaine à soigner. D’après la réceptionniste qui m’a accueilli, ça a été le rush toute la matinée. J’ai été le dernier à arriver avec mon fou.

— Quel fou ? réagit vivement le gendarme. Vous n’étiez pas seul ?

— Je parle d’un fou de Bassan. C’est un oiseau, sourit le jeune vétérinaire.

— Ah… Désolé, je n’y connais rien en ornithologie. Et en sortant de l’infirmerie en fin d’après-midi, vous n’avez croisé personne ?

— Les employés s’activaient à remettre le site en état. Il y avait beaucoup de monde dehors. Donc j’ai forcément croisé plein de gens, mais je n’ai fait attention à personne.

Sarah Felon intervient sans lever le nez de son téléphone.

— Monsieur Bruant, je vois que vous avez déjà été témoin dans une affaire de meurtre près de Brouage1, il semble que vous ne soyez jamais très loin quand un crime est commis.

— Simples coïncidences. Je m’en serais bien passé. D’ailleurs, je n’ai pas été mis en cause. Vous pouvez vous rapprocher de vos collègues dans ce dossier par ailleurs élucidé. Il faut croire que je suis le chat noir. Je porte la poisse. Mais rien de plus.

— Hum… marmonne la sous-lieutenante. Nous verrons ça.

— En attendant, vous êtes libre monsieur Bruant. Nous vous demandons seulement de signer votre déposition et de ne pas quitter le département, reprend le capitaine avec une pointe d’empathie dans la voix contrastant avec l’hostilité manifeste de sa subalterne.

Et Sacha reprend la route de La Rochelle très contrarié de se retrouver encore mêlé à une sombre histoire d’homicide, surtout quand un ancien ami en est la victime.

S’étalant sur dix hectares de marais salants et de bois de feuillus, le Marais aux oiseaux est composé de deux structures distinctes : le parc de découverte à vocation pédagogique et le centre de sauvegarde des animaux en détresse. Le premier se visite de février à novembre, pas le second. Depuis sa création en 1982, il a accueilli près de 20 000 animaux fatigués, blessés ou malades, principalement des oiseaux. En cas de gros arrivage, comme le lendemain d’une tempête, une véritable cellule de crise est mise en place. C’est évidemment le cas en ce sombre jour de janvier où l’île a été secouée comme un tas de linge dans le tambour d’une machine à laver. Avec essorage.

Entre les bénévoles qui arrivent de partout avec des piafs à soigner, les salariés du site qui courent en tous sens pour ramasser des branches cassées, récupérer des oiseaux effrayés ou égarés dans le parc, réparer des enclos, les gendarmes qui balisent la scène de crime, relèvent des empreintes, interrogent tout le monde, le hameau des Grissotières à Dolus est en proie à une jolie pagaille.

À peine en ont-ils fini avec l’interrogatoire de Sacha Bruant, que Philippe Audebert et Sarah Felon reviennent sur le site pour suivre le travail de la scientifique et diriger l’enquête. Ils se mêlent à ce tohu-bohu d’objets, d’humains, d’animaux…

Esther Gaboriaud, chargée de l’accueil, est comme tout le monde, débordée. Et la jeune femme répond aux questions de Philippe et Sarah avec une pointe d’agacement.

— Oui, je me souviens quand ce monsieur est arrivé hier avec un fou de Bassan. C’était en tout début d’après-midi. Non, je ne sais pas à quelle heure il est reparti. J’avais autre chose à faire que de compter les passages. Oui, je connais Quentin Yilmaz. Il vient régulièrement aider les soigneurs. Non, je ne sais pas qui lui a apporté du café.

La mort du vétérinaire, les dégâts de la tempête, les enquêteurs qui courent partout, ceux qui la harcèlent de questions, les visiteurs à refouler, c’en est trop pour Esther qui n’a qu’une envie : rentrer bien au chaud chez elle.

Le capitaine et la sous-lieutenante décident de la laisser tranquille et de se rapprocher des autres membres du personnel, notamment pour savoir qui a servi le café. Mais ils sont interpellés par le médecin légiste :

— Nous venons de recevoir les résultats des analyses de sang de la victime. Elle a été empoisonnée à la bromadiolone.

— La broma… quoi ? demande Sarah.

— Bromadiolone, un puissant anticoagulant autrefois très employé pour éliminer les ragondins dans les marais. C’est aujourd’hui interdit, car non sélectif. Un rapace ou un renard qui se nourrit avec de la viande de ragondin empoisonné avec ce produit a toutes les chances d’y passer également.

— Ce qui signifie que beaucoup de propriétaires de marais en ont encore dans leur grenier, reprend Philippe.

— Oui d’autant que ça marche également contre les rats. Du moment que c’est utilisé en lieu clos, il n’y a pas de problème.

— Et c’est un poison qui agit vite ?

— Non. Comme je vous l’ai dit, c’est un anticoagulant. L’animal intoxiqué se vide de son sang. Il peut mettre plusieurs jours à mourir après l’ingestion.

— Et un homme ?

— Tout dépend de la quantité qu’il a avalée. Mais à mon avis, Quentin Ylmaz devait avoir des symptômes depuis au moins trois ou quatre jours : vomissements, saignements…

— Donc, il n’y avait aucun poison dans le café…

— Rien. Il était nickel.

— Et ce type de produit peut-il être ingéré par erreur ?

— Aucune chance. Sa saveur, âpre, est très prononcée. Il doit être mélangé à de la nourriture ou à un liquide et très dilué. Pour les ragondins, il est injecté dans des carottes.

— Merci, Doc, conclut le capitaine. Ce qui met Sacha Bruant hors de cause. Ainsi que celui ou celle qui a préparé le thermos de café. Il nous faut établir l’emploi du temps du vétérinaire depuis au moins une semaine. On a du pain sur la planche !

Y a le téléphon qui son

38 ans, célibataire et fier de l’être selon les témoignages de ses proches, Quentin Yilmaz nichait dans une petite maison en bord de marais à l’est de Saint-Pierre-d’Oléron. Quand il ne faisait pas des « piges » pour soigner les oiseaux au centre de sauvegarde de Dolus, il travaillait à la clinique vétérinaire de Saint-Pierre. C’est naturellement auprès de ses anciens collègues que le duo d’enquêteurs est venu glaner des informations sur l’emploi du temps de la victime la semaine précédant son empoisonnement.

À l’accueil, Clémentine, brunette aux yeux d’ébène, leur met son écran d’ordinateur à disposition. Tous les rendez-vous y sont naturellement notés, y compris ses interventions à Dolus. Sarah recopie scrupuleusement nom et numéro de téléphone des personnes ayant amené leur animal de compagnie à Quentin Yilmaz, pendant que Philippe s’enquiert de la personnalité et des relations du défunt auprès de la jeune femme.

Visiblement affectée par sa disparition, elle hoquette plus qu’elle ne parle.

— Tout le monde aimait Quentin. Il était jovial, toujours prêt à rendre service. C’était la joie de vivre. Il aimait autant les gens que les animaux. Non, je ne lui connais pas d’ennemi. Il n’en avait pas.

Le téléphone de la clinique ne cesse de sonner. Elle ne répond pas.

Un des vétérinaires sort de son cabinet, l’air visiblement furieux.

— Clémentine, que faites-vous ? Vous êtes sourde ? Il y a le téléphone qui n’arrête pas de sonner…

— Mais monsieur, il y a les gendarmes là pour Qu… pour M. Yilmaz. Il est décédé…

— Je sais. On m’a prévenu. Mais la vie continue. Votre boulot, c’est l’accueil et le standard !

Et le véto fait demi-tour en claquant la porte.

Dans la salle d’attente, un vieux chien hurle à la mort, un chat miaule dans les bras d’une vieille dame qui tente de le calmer en le caressant, un lapin ronge une carotte dans sa cage.

— Visiblement, ils ne sont pas tous aussi joviaux que Quentin Yilmaz, glisse le capitaine à la secrétaire terrorisée. Ne vous inquiétez pas, je vais expliquer à votre patron que nous vous avons demandé de ne pas répondre aux appels téléphoniques afin de répondre à nos questions.

— Merci mon… pardon capitaine. Il s’agit de M. Planchon. Pierre-Yves Planchon. C’est le fondateur de la clinique.

Philippe Audebert entre sans frapper dans la salle de soins du vétérinaire en chef. Ce dernier est seul devant son ordinateur.

— Qu’est-ce que….

— Non, c’est moi qui pose les questions. Je suis le capitaine Philippe Audebert de la brigade de Saint-Pierre-d’Oléron. J’enquête sur le décès de votre collègue Quentin Yilmaz. Je crois que la chose est suffisamment grave pour que la personne qui s’occupe de l’accueil de la clinique réponde à nos questions et laisse un peu tomber le standard. Ce que nous lui avons d’ailleurs demandé. D’autant que vous ne semblez pas débordé… La salle d’attente est pleine, mais vous n’avez pris aucun « patient » depuis que nous sommes là. C’est-à-dire au moins vingt minutes.

— Mais je…

— Il n’y a pas de « mais je ». D’ailleurs, j’en profite pour vous interroger à votre tour. Qui vous a prévenu du décès de votre collègue ?

Pierre-Yves Planchon est écarlate. L’intervention du capitaine semble le mettre hors de lui, mais il sent bien qu’il n’aura pas le dessus s’il répond sur le même ton. L’uniforme est là pour lui rappeler qui a autorité sur qui.

— Euh… C’est Esther Gaboriaud du centre de sauvegarde de Dolus qui m’a téléphoné hier soir pour me dire que Quentin était mort après avoir fait un malaise cardiaque.

— Visiblement, ça ne vous a pas ému plus que ça si j’en crois votre réaction de tout à l’heure. Quelles étaient vos relations avec M. Yilmaz ?

— Tout ce qu'il y a de plus normales et professionnelles, quoi ! C’était un de mes associés. Mais j’ai un cabinet à faire tourner. Même aujourd’hui !

— Combien de vétérinaires êtes-vous au total ?

— Quatre. … Enfin trois maintenant.

— Quand avez-vous vu Quentin Yilmaz pour la dernière fois ?

— Euh… hier matin. Juste avant qu’il parte à Dolus.

— Il vous a semblé… normal ?

— Fatigué. Il m’a dit n’avoir pas dormi de la nuit. Mais avec la tempête, il n’était pas le seul…

— Que savez-vous de sa vie privée ?

— Peu de choses. Il était célibataire et très discret sur ses relations extra-professionnelles…

— De qui était-il le plus proche au cabinet ?

— Peut-être Clémentine à l’accueil.

— Très proche ?

— Je n’en sais rien. Je ne me mêle pas de la vie privée de mes collègues. Maintenant, si vous n’avez pas d’autres questions, j’aimerais me remettre au travail…

Philippe toise le vétérinaire, esquisse un sourire de défi…

Non, décidément, le courant ne passe pas entre les deux hommes.

— Très bien. Je note que vous n’êtes pas trop affecté par le drame. Un de vos associés disparaît dans des circonstances mystérieuses et vous paraissez vous en désintéresser… Je vous laisse donc à vos animaux de compagnie en vous demandant de ne pas quitter l’île durant les prochains jours et de rester à notre disposition.

En repassant par l’accueil, le capitaine constate que sa sous-lieutenante est en grande conversation avec Clémentine. Très bien ! Il sait que les affaires se dénouent souvent dans les premières heures. Ce moment de confidences, qui semble s’être installé entre les deux femmes, pourrait leur permettre d’y voir plus clair.