Le gang des rêves - Luca di Fulvio - E-Book

Le gang des rêves E-Book

Luca Di Fulvio

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Beschreibung

Les pieds dans la misère, le regard tourné vers la réussite... Découvrez le coup de cœur des lecteurs 2016 !

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt… L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.

Le récit bouleversant de la lutte quotidienne d'une jeune mère qui se bat pour offrir une meilleure vie à son fils. Découvrez dès à présent le deuxième roman de Luca di Fulvio, Les enfants de Venise !


EXTRAIT

Au début, ils avaient été deux à la regarder grandir. Sa mère et le patron. L’une avec appréhension, l’autre avec la concupiscence indolente dont il était coutumier. Mais avant qu’elle ne devienne femme, sa mère avait fait en sorte que le patron ne la regarde plus.
Quand la petite fille avait eu douze ans, sa mère avait extrait de graines de pavots un suc dense, comme elle l’avait appris des vieilles femmes. Elle avait fait boire ce jus à la petite fille et, lorsqu’elle l’avait vue chanceler, hébétée, elle l’avait chargée sur son épaule. Elle avait traversé la route poussiéreuse qui passait devant leur masure – bâtie sur les terres du patron – et marché jusqu’à la grève, à un endroit où se dressait un vieux chêne tout sec.


CE QU’EN PENSE LA CRITIQUE

QUELLE INCROYABLE DÉCOUVERTE !!!! Personne n'en parle et pourtant toute la Griffe est restée scotchée par ce roman... somptueusement bouleversant, d'une force dévastatrice hors normes.  La Griffe Noire

Il y a quelque chose de scorcesien chez Di Fulvio. - Zoé Courtois, Lemonde.fr

Plusieurs histoires se croisent dans ce livre merveilleux. Du rêve américain à l'histoire de l'immigration aux États-Unis, on a l'impression de plonger dans un film de Scorsese. – Corriere della sera

New-York, début des années 20... Que la folle Histoire commence ! Guerre des gangs imaginée, survie dans les différents quartiers de New York, rêve de réussite et amours éconduites... Une MERVEILLE de roman ! –   Librairie Delamain Paris

Il y a du sang, de la terreur, de l’amitié, de l’aventure, de la pitié, du grand et bel amour, bref, tout ce qui fait l’étoffe d’un page-turner : vibrant d’énergie et passionnant !  –  Les libraires masqués du Grenier, Fanny

Véritable coup de cœur pour cette grande saga et cet auteur qui nous donne l’impression de nous balader dans les rues de New York. [...] À lire très vite ! - Nolim

Ces héros-là souffrent, se battent, saignent, vivent avec une exaltation qui bouleverse dans l'amour et le sang, et ne peut laisser indifférent. Lorsqu’on les quitte, on est un peu étourdi, bien secoué et déçu, aussi, car l’émotion qu’ils nous ont transmis est peu habituelle [...] Et puis, si on était triviales, on dirait qu'autant de fièvre, de plaisir, d'exaltation mais aussi de pages à moins de dix euros, on en a pour son argent. Vraiment. Alors, succomberez-vous aussi au phénomène ? - Elle.fr

Ça se lit comme une saga, un chef-d’œuvre ! - Gérard Collard, Les déblogeurs.tv

À PROPOS DE L’AUTEUR

Dramaturge, le Romain Luca di Fulvio est l’auteur de dix romans. Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.

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À Elisa

La responsabilité commence dans les rêves, W.B. YEATS, Responsibilities

Petite, on les appelle des Diamond Dogs. David BOWIE, Diamond Dogs

Prologue

1

Aspromonte, 1906-1907

Au début, ils avaient été deux à la regarder grandir. Sa mère et le patron. L’une avec appréhension, l’autre avec la concupiscence indolente dont il était coutumier. Mais avant qu’elle ne devienne femme, sa mère avait fait en sorte que le patron ne la regarde plus.

Quand la petite fille avait eu douze ans, sa mère avait extrait de graines de pavots un suc dense, comme elle l’avait appris des vieilles femmes. Elle avait fait boire ce jus à la petite fille et, lorsqu’elle l’avait vue chanceler, hébétée, elle l’avait chargée sur son épaule. Elle avait traversé la route poussiéreuse qui passait devant leur masure – bâtie sur les terres du patron – et marché jusqu’à la grève, à un endroit où se dressait un vieux chêne tout sec. Elle avait cassé une grosse branche et puis déchiré les vêtements de la gamine avant de la frapper au front avec une pierre tranchante – là où, elle le savait, cela saignerait beaucoup –, enfin elle avait installé sa fille n’importe comment sur le gravier, comme si elle avait roulé au fond de la ravine en tombant de l’arbre mort, et elle l’avait laissée là, près de la branche qu’elle avait brisée. Ensuite elle était rentrée à leur cahute et avait attendu que les hommes reviennent des champs, tout en préparant une soupe à l’oignon et aux lardons. C’est alors seulement qu’elle avait demandé à l’un de ses fils d’aller chercher Cetta, sa petite fille.

Elle raconta l’avoir vue jouer du côté du chêne mort et se lamenta auprès de son mari: elle se plaignit de cette enfant qui était une malédiction, ne tenait pas en place, avait le diable au corps et la tête dans les nuages; quand on l’envoyait faire quelque chose, à mi-chemin elle ne savait déjà plus pourquoi elle était partie, et à la maison elle n’était d’aucune aide. Son mari l’abreuva d’insultes, lui ordonna de se taire et sortit fumer. Tandis que son fils traversait la route et se dirigeait vers le chêne mort et la ravine, elle retourna à la cuisine remuer la soupe à l’oignon et au lard dans le chaudron, le cœur battant à tout rompre.

Et pendant qu’elle attendait, elle entendit comme chaque soir la voiture du patron passer devant leur cahute et klaxonner à deux reprises parce que, comme il disait, cela plaisait beaucoup aux petites filles. Et en effet, tous les soirs, bien que depuis un an sa mère lui ait interdit de sortir dire bonjour au patron, Cetta se mettait à la fenêtre de la grange, attirée par le bruit, et surveillait le chemin. Et sa mère percevait alors l’éclat de rire du patron se perdant dans la poussière soulevée par l’automobile. Car Cetta – tout le monde le disait mais le patron, lui, le disait trop souvent – était vraiment une jolie gamine, et deviendrait sans nul doute une splendide jeune fille.

Quand elle entendit, au loin, le fils qu’elle avait envoyé à la recherche de Cetta revenir en hurlant, elle ne cessa pas pour autant de remuer la soupe à l’oignon et au lard. Mais elle retenait son souffle. Elle entendit le garçon parler à son père. Puis elle entendit les pas lourds du père descendre les trois marches, dont le bois était devenu noir comme du charbon. Et ce n’est qu’après quelques minutes qu’elle entendit son mari hurler à pleins poumons son nom et celui de sa fille. Alors, laissant la soupe sur le feu, elle se précipita enfin dehors.

Son mari tenait la petite Cetta dans ses bras – visage couvert de sang, vêtements déchirés, abandonnée comme un chiffon entre les mains calleuses de son vieux père.

«Cetta, écoute-moi! dit la mère à sa fille le lendemain, quand tous furent partis travailler dans les champs. Tu es presque une grande fille, maintenant, et quand je te parle tu comprends tout: alors regarde-moi bien dans les yeux, et tu vas comprendre que ce que je vais t’annoncer, je suis capable de le faire. Si tu ne m’obéis pas à la lettre, je te tuerai de mes mains!» Alors elle prit une corde et l’attacha à l’épaule gauche de la gamine. «Lève-toi!» lui ordonna-t-elle. Elle tendit la corde vers le bas-ventre de sa fille, l’obligeant à se voûter, et la lia autour de sa cuisse gauche. Puis elle sortit d’un tiroir une robe coupée large et décorée de fleurs délavées, qu’elle avait cousue à partir d’une vieille chute de tissu, et elle la lui passa. La robe couvrait la corde à la perfection. Sa mère l’avait conçue et fabriquée à cet effet. «Tu raconteras que tu es restée infirme après ta chute. Tu diras ça à tout le monde, même à tes frères, expliqua-t-elle à la petite fille. Tu garderas cette corde pendant un mois, pour t’habituer, et après je te l’enlèverai, mais tu continueras à marcher comme si tu l’avais encore. Si tu ne le fais pas, je te la remettrai, et si tu essaies de te tenir droite, je te tuerai de mes mains. Et quand le soir, le patron passera là devant avec sa belle voiture et appuiera sur son klaxon, tu courras lui dire bonjour. Tu iras même l’attendre dehors, dans la rue, pour qu’il te voie bien. Tu as compris?»

La petite acquiesça.

Alors la mère prit le visage de sa fille entre ses mains noueuses et ridées et la fixa avec amour et avec une détermination désespérée. «Toi, tu n’auras jamais de bâtard dans le ventre!» dit-elle.

Avant l’automne, le patron cessa de klaxonner en passant devant leur masure, résigné à l’idée que Cetta était définitivement estropiée. L’hiver n’était pas encore venu qu’il changea même de parcours.

Vers l’été, la mère dit à la fille qu’elle pouvait commencer à guérir. Lentement, pour ne pas éveiller les soupçons. Cetta avait treize ans et s’était développée. Mais cette année passée à faire l’estropiée l’avait un peu estropiée pour de vrai. Et elle ne parvint jamais, même adulte, à marcher en se tenant vraiment droite. Elle apprit à mimer son infirmité mais ne se redressa jamais plus. Son sein gauche était un peu plus petit que le droit, son épaule gauche tombait un peu plus bas que la droite, et sa cuisse gauche était un peu plus courte que la droite. Quant à la jambe tout entière, que son épaule avait traînée pendant cette année, elle semblait s’être engourdie – peut-être ses tendons avaient-ils durci –, de sorte que la jeune fille était restée, en effet, un peu éclopée.

2

Aspromonte, 1907-1908

Quand la mère avait annoncé à sa fille qu’elle pouvait commencer à guérir de sa maladie imaginaire, Cetta avait tenté de se remettre droite. Mais parfois sa jambe gauche s’engourdissait ou lui désobéissait. Et pour la réveiller ou la forcer à obéir, Cetta n’avait d’autre solution que de baisser l’épaule que la corde de sa mère avait habituée à une telle inclinaison. Et alors, dans cette position d’estropiée, on aurait dit que sa jambe se rappelait son devoir et n’avait plus besoin d’être traînée.

Ce jour-là, Cetta était dans les champs pour moissonner le blé. Il y avait avec elle, non loin de là – certains devant, certains derrière – sa mère, son père et ses frères, qui avaient tous les cheveux très noirs. Et il y avait aussi l’autre, son demi-frère, presque blond, fils de sa mère et du patron. Ce demi-frère auquel ni la mère ni le père n’avaient jamais donné de nom et que tout le monde, dans la famille, appelait simplement l’autre. «Toi, tu n’auras jamais de bâtard dans le ventre!» lui avait répété sa mère toute l’année. Elle l’avait pratiquement estropiée afin que le patron cesse de la regarder. Et au moins, le patron était allé rôder ailleurs.

Cetta était en sueur. Et fatiguée. Elle portait une longue robe en toile avec de fines bretelles. Sa jambe gauche s’enfonçait dans la terre ingrate brûlée par le soleil. Quand elle aperçut le patron qui montrait ses champs à un groupe d’amis, elle ne lui prêta aucune attention particulière, se sentant désormais en sécurité. Le patron marchait en gesticulant: peut-être parlait-il des nombreux journaliers qui travaillaient pour lui, pensa Cetta, et alors elle s’interrompit, une main sur la hanche, pour regarder le groupe. Elle reconnut la troisième épouse du patron, chapeau de paille sur la tête, avec une robe d’un bleu magnifique que Cetta n’avait jamais vu ailleurs, même dans le ciel. Deux femmes l’accompagnaient, sans doute les épouses des deux hommes qui bavardaient avec le patron. L’une d’elles était jeune et jolie, l’autre grosse et d’un âge indéfinissable. Les deux hommes qui discutaient avec le patron étaient aussi différents l’un de l’autre que leurs femmes. Le premier était jeune et maigre, élancé et fragile comme la tige de blé qui plie sous le poids de l’épi mûr. Le deuxième était un homme d’un certain âge avec de grosses moustaches, d’épais favoris passés de mode et des cheveux blonds comme la paille. Il était large d’épaules, trapu et puissant comme un vieux boxeur. Il s’appuyait sur une canne, et de son genou droit partait un autre bout de bois: une fausse jambe.

«Au travail, l’éclopée!» cria le patron lorsqu’il remarqua que Cetta les observait, puis il se retourna vers ses deux compagnons et ils rirent de concert.

Cetta courba le dos et, traînant derrière elle sa jambe qui s’était engourdie, elle recommença à avancer dans sa ligne. Au bout de quelques pas, elle jeta un nouveau coup d’œil vers le patron et s’aperçut que l’homme à la jambe de bois était resté à l’écart, immobile, et la fixait.

Peu après, Cetta se retrouva tellement près du groupe qu’elle put saisir de quoi ils parlaient. Et elle entendit comme eux – mais en sachant, elle, de quoi il s’agissait – ces coups rythmés qui les intriguaient. Les suivant du coin de l’œil, elle vit les hommes écarter le blé coupé et puis, finalement, éclater de rire, lorsqu’ils comprirent ce qui causait ce bruit si singulier. Les femmes, qui s’étaient approchées pour mieux voir, firent semblant d’être gênées, et elles étouffèrent de petits gloussements malicieux dans leurs mains gantées de dentelle blanche. Puis tous commencèrent à s’éloigner: c’était bientôt l’heure du déjeuner.

Seul l’homme à la jambe de bois s’était attardé. Il observait les deux tortues en train de s’accoupler: leurs cous rugueux étaient tendus en l’air et leurs carapaces se heurtaient l’une contre l’autre, c’étaient elles qui, en se cognant, produisaient ce toc toc toc rythmé. L’homme à la jambe de bois regardait les deux bêtes et puis fixait Cetta et sa jambe traînante, puis il baissait les yeux vers sa propre jambe artificielle. Cetta remarqua qu’il avait une patte de lapin accrochée à son gilet.

Un instant après, il se jeta sur Cetta, la poussa à terre, souleva sa jupe, arracha sa culotte de coton élimé et, imaginant sa jambe de bois en train de cogner en rythme contre la jambe mal en point de la paysanne, il la prit en un clin d’œil, lui montrant ce que font un homme et une femme quand ils veulent imiter les animaux. Pendant ce temps, la grosse femme criait le nom de son mari à travers champs, parce que maintenant elle ne pensait plus qu’à sa hâte de déjeuner; pendant ce temps, la mère, le père et les frères de Cetta, avec leurs cheveux tout noirs, et aussi l’autre, le moins brun, continuaient à travailler, à quelques pas des deux tortues qui s’accouplaient.

Quand la mère avait dit à la fille de commencer à guérir, lentement, pour ne pas éveiller les soupçons, Cetta avait peiné à se remettre de cette année passée à faire l’infirme. Et quand, après l’accouplement des tortues, à presque quatorze ans, elle se retrouva enceinte, son ventre aussi se mit à grossir plus à gauche qu’à droite, comme s’il penchait de ce côté estropié pour rien.

Naquit un enfant d’un blond extraordinaire. On aurait dit un fils de Normands, n’eussent été ses yeux d’un noir de charbon, profonds et tendres, qu’aucun blond n’aurait jamais pu espérer avoir.

«Lui, il aura un nom!» annonça Cetta à son père, sa mère, ses frères aux cheveux noirs, et à celui que tout le monde appelait l’autre.

Et puisqu’il était tellement blond qu’il lui rappelait l’Enfant Jésus de la crèche, Cetta appela son fils Natale – Noël.

3

Aspromonte, 1908

«Dès qu’il sera sevré, je veux aller en Amérique! annonça Cetta à sa mère, pendant qu’elle allaitait son fils Natale.

— Et pour quoi faire?» maugréa sa mère sans lever les yeux de sa couture.

Cetta ne répondit pas.

«Tu appartiens au patron, tu fais partie de ses terres, ajouta alors sa mère.

— Je suis pas une esclave!» protesta Cetta.

La mère posa son ouvrage et se leva. Elle regarda sa fille qui allaitait le nouveau bâtard de la famille. Elle secoua la tête: «Tu appartiens au patron, tu fais partie de ses terres» répéta-t-elle avant de sortir. Cetta baissa les yeux vers son fils. Son sein brun, avec un mamelon plus brun encore, contrastait avec les cheveux blonds de Natale. Contrariée, elle le détacha du sein. Une petite goutte de lait tomba à terre. Cetta posa le bâtard dans le berceau maintenant vétuste où ses frères, elle-même et aussi l’autre avaient grandi. Le bébé se mit à pleurer. Cetta le fixa d’un regard dur. «On va encore devoir pleurer beaucoup, tous les deux» lui dit-elle. Puis elle sortit rejoindre sa mère.

Port de Naples, 1909

Le port grouillait de miséreux. Il y avait aussi quelques bourgeois. Mais pas beaucoup, et seulement de passage. Les bourgeois prenaient un autre navire, pas celui-là. Cetta regardait les gens par un hublot sale, au cadre rouillé. La plupart de ces misérables resteraient à terre, ils ne partiraient pas. Ils attendraient une autre occasion, tenteraient à nouveau de monter à bord, mettraient en gage leurs pauvres effets en espérant pouvoir s’acheter un billet pour l’Amérique et, dans l’attente d’un autre navire, dilapideraient leur petite fortune. Et ils ne partiraient jamais.

Mais Cetta, elle, partait.

Et elle ne pensait à rien d’autre en regardant par le hublot sale, tandis qu’elle entendait derrière elle le petit Natale, maintenant âgé de six mois, s’agiter fébrilement dans son panier en osier, sous la couverture en laine pleine de poils que la femme élégante à laquelle Cetta l’avait dérobée utilisait pour assurer le confort de son petit chien. Cetta ne pensait qu’à son long voyage en mer tandis que coulait le long de ses cuisses le liquide froid et visqueux qu’elle avait déjà connu le jour de son viol. Elle ne pensait qu’à l’Amérique tandis que le capitaine reboutonnait son pantalon, satisfait, promettant de revenir la voir avec un quignon de pain et un peu d’eau en début d’après-midi, et riait en s’exclamant qu’ils allaient bien s’amuser, tous les deux! Ce n’est qu’après l’avoir entendu verrouiller la porte en fer de l’extérieur que Cetta s’éloigna du hublot et se frotta les cuisses avec la paille qui recouvrait le sol de la soute, sans se soucier des égratignures. Elle prit Natale dans ses bras, sortit un sein encore rougi par la pression des mains du capitaine et donna le mamelon au bâtard qu’elle emmenait avec elle. Puis, alors que l’enfant s’endormait dans sa couche qui puait le chien, Cetta se recroquevilla dans le coin le plus sombre de la soute et, les larmes sillonnant ses joues, elle se dit: «Elles sont salées comme la mer qui me sépare de l’Amérique. Elles ont déjà le goût de l’océan!» et elle les lécha en essayant de sourire. Enfin, quand la sirène commença à faire retentir ses notes sombres et sourdes dans l’air du port, annonçant qu’on levait l’ancre, Cetta s’endormit – elle se raconta l’histoire d’une petite fille de quinze ans qui s’enfuyait de chez elle, toute seule, avec son petit bâtard, pour aller rejoindre le royaume des fées.

Ellis Island, 1909

Cetta faisait la queue avec les autres immigrés. Exténuée par le voyage et par les exigences sexuelles du capitaine, elle regardait le médecin du Bureau fédéral de l’immigration qui ouvrait les yeux et les bouches de tous ces malheureux, comme faisait son père avec les ânes et les moutons. Le fonctionnaire traçait une lettre à la craie sur certains d’entre eux – sur leurs vêtements, dans leur dos. Ceux qui avaient une lettre dans le dos étaient éloignés vers un pavillon où d’autres médecins les attendaient. Les autres poursuivaient leur chemin vers les tables de la douane. Cetta regardait les policiers qui regardaient les fonctionnaires apposer des timbres sur des papiers. Elle voyait le désespoir de ceux qui, après avoir voyagé comme des bêtes, étaient refoulés. Pourtant on aurait dit qu’elle n’était pas là, avec eux.

Tous les autres avaient observé la nouvelle terre qui approchait. Pas elle: elle était restée enfermée dans la soute. Elle avait craint pour la vie de Natale. Et dans ses pires moments de faiblesse et de fatigue, elle s’était surprise à se demander si cela aurait vraiment été une souffrance. Et alors elle le serrait contre sa poitrine, essayant d’obtenir le pardon de ce petit être qui ne pouvait pas avoir entendu ses pensées. Mais elle les avait entendues, elle, et en avait honte.

Avant de débarquer, le capitaine lui avait promis de s’arranger pour la faire passer. Dès qu’il avait posé pied à terre, dans cette immense salle où étaient entassés tous les immigrants, il avait adressé un signe de tête à un homme qui ressemblait à une petite souris, de l’autre côté des barrières en bois qui marquaient le passage en terre libre. L’Amérique. La souris avait des ongles longs et pointus et portait des vêtements de velours voyants. Il avait bien examiné Cetta et aussi le petit Natale. Cetta avait l’impression qu’il les regardait tous deux de manière totalement différente. Comme s’ils n’étaient pas de même nature.

La souris tourna les yeux vers le capitaine et porta une main à sa poitrine. Le capitaine saisit Natale, à la grande surprise de sa mère, et attrapa un sein de Cetta pour le mettre en évidence. La jeune femme se jeta sur son enfant, le reprit puis, humiliée, baissa les yeux. Mais elle eut le temps de voir que la souris riait et faisait signe que oui au capitaine. Alors elle releva la tête: la souris s’était approchée de l’un des inspecteurs de l’Immigration et lui tendait de l’argent, discutant à voix basse et indiquant Cetta.

Le capitaine palpa les fesses de Cetta. «Maintenant tu es dans des mains encore meilleures que les miennes!» s’exclama-t-il en riant, avant de s’en aller.

Cetta, sans bien savoir pourquoi, se sentit comme perdue en le voyant s’éloigner. Comme s’il était possible de s’attacher à cette ordure! Ou comme si cette ordure était préférable au néant qui s’ouvrait à présent devant elle! Peut-être n’aurait-elle pas dû s’enfuir de chez elle, peut-être n’aurait-elle pas dû aller en Amérique…

Quand la file d’attente avança imperceptiblement, Cetta regarda à nouveau vers l’inspecteur des douanes et vit qu’il lui faisait signe de venir. Près de l’inspecteur se trouvait maintenant quelqu’un d’autre, la souris ayant disparu. C’était un homme aux sourcils épais et aux larges épaules, à l’étroit dans une veste en tweed. Il avait une cinquantaine d’années. Une longue mèche de cheveux partait d’un côté de sa tête pour arriver de l’autre, couvrant une partie du crâne où les cheveux ne poussaient pas. Il avait l’air ridicule. Mais en même temps, une force inquiétante émanait de lui, se dit Cetta en s’approchant.

L’homme et l’inspecteur des douanes s’adressèrent à elle. Cetta ne savait pas ce qu’ils disaient. Et moins elle comprenait, plus ils répétaient la même chose, toujours plus fort, comme si elle était sourde alors que c’étaient eux qui parlaient une langue incompréhensible, comme si le volume de la voix pouvait traduire leur langage inconnu.

La souris réapparut, intervenant dans cette discussion à sens unique. Lui aussi parla très fort. Et en gesticulant. Ses mains délicates aux ongles longs s’agitaient dans les airs, comme des rasoirs. Une bague brillait à son auriculaire. Le gros bonhomme l’attrapa par le col et cria plus fort. Puis il le lâcha, regarda l’inspecteur et lui murmura quelque chose qui ressemblait à une menace, plus terrible encore que celle qu’il avait hurlée à l’intention de la souris. L’inspecteur pâlit, puis se tourna vers la souris. Et soudain il se mit à menacer à son tour. En un éclair, la souris tourna les talons et disparut.

Alors le gros bonhomme et l’inspecteur recommencèrent à parler à Cetta dans leur langue incompréhensible. Puis ils firent signe à un jeune homme petit et trapu, à l’air énergique et engageant, qui se trouvait de l’autre côté de la douane et attendait dans un coin qu’on lui demande de traduire les idiomes de ces deux peuples qu’un océan séparait.

«Comment t’appelles-tu?» demanda le jeune homme à Cetta. Et il lui adressa un sourire franc et amical grâce auquel, pour la première fois depuis qu’elle avait débarqué, elle se sentit moins seule.

«Cetta Luminita.»

L’inspecteur ne comprit pas.

Alors le jeune homme écrivit le nom sur le formulaire de l’Immigration à sa place. Et sourit de nouveau à Cetta. Puis il regarda l’enfant qu’elle tenait dans ses bras et lui fit une caresse. «Et ton petit, comment il s’appelle? lui demanda-t-il.

— Natale.

— Natale» répéta le jeune homme à l’inspecteur, qui ne comprit toujours pas. «Christmas» traduisit-il alors en anglais. L’inspecteur, satisfait, opina du chef et écrivit: «Christmas Luminita».

Première partie

4

Manhattan, 1922

«Mais qu’est-c’que c’est qu’ce nom?

— Ça te r’garde pas.

— C’est un nom de nègre!

— J’ai l’air d’un nègre, peut-être?

— T’as pas l’air d’un Italien non plus.

— Je suis américain.

— C’est ça, c’est ça…, s’esclaffèrent les gosses qui l’entouraient.

— Je suis américain!

— Si tu veux entrer dans notre bande, y faut qu’tu t’débarrasses de ce nom de merde.

— Va t’faire foutre!

— Mais c’est toi qui vas t’faire foutre, Christmas mon cul!»

Christmas Luminita s’éloigna en traînant les pieds – nonchalant, mains dans les poches, une grosse mèche de cheveux blonds tombant sur le front, et un fin duvet clair qui commençait à se former au-dessus des lèvres et sur le menton. Il avait quatorze ans mais des yeux d’adulte, comme beaucoup de jeunes de son âge grandis dans les logements sans fenêtres du Lower East Side.

«Bientôt, moi aussi j’aurai ma propre bande, connards!» hurla-t-il lorsqu’il fut certain d’être hors de portée de tout jet de pierre.

Il fit mine d’ignorer le concert de moqueries qui le suivit tandis qu’il tournait dans une ruelle sale et non pavée. Mais, à peine seul, Christmas laissa éclater sa colère, donnant un coup de pied dans une poubelle en fer-blanc trouée et rouillée. Il se trouvait derrière une échoppe d’où provenait une odeur douceâtre de viande coupée. Une petite chienne grasse et pelée par la gale, avec des yeux rouges et globuleux qui semblaient devoir tomber de leurs orbites d’un instant à l’autre, surgit en trombe du magasin, aboyant comme une furie. Christmas s’accroupit en souriant, tendant vers elle une main ouverte. La chienne, habituée à esquiver les coups de pied, s’arrêta net à une certaine distance, avant d’aboyer une dernière fois mais sur une note plus aiguë, comme pour exprimer la surprise. Puis elle écarquilla encore davantage ses horribles yeux globuleux et tendit son petit cou pour approcher sa truffe frémissante de la main de Christmas. Grognant en sourdine, elle fit deux ou trois pas timides pour pouvoir mieux renifler ses doigts, puis sa courte queue coupée se mit à remuer, lente et digne. Le jeune garçon rit et lui gratta le dos.

Un homme sortit par la porte arrière de l’échoppe, avec un tablier couvert de sang et un long couteau à la main. Il regarda vers le chien et le garçon.

«J’ai cru qu’ils allaient la tuer!» dit-il.

Christmas leva à peine la tête, acquiesça en silence et puis recommença à caresser l’animal.

«Tu vas attraper la gale, gamin!» lança l’homme.

Christmas haussa les épaules sans cesser de grattouiller le chien.

«Tôt ou tard, c’est sûr, ils vont la tuer, continua le boucher.

— Qui ça? demanda Christmas.

— Les voyous qui traînent par ici, répondit le boucher. Tu es avec eux?»

Christmas fit signe que non. Sa mèche blonde se souleva. Ses yeux s’assombrirent un instant, avant de s’éclairer à nouveau lorsqu’il sourit à la chienne qui grognait de plaisir.

«Elle est drôlement moche, hein!» lança l’homme tout en essuyant la lame du long couteau sur son tablier.

«Oui! rit Christmas. Sans vouloir vous vexer…

— Il y a dix ans, un type me l’a vendue en me faisant croire que c’était un chien de race, expliqua l’homme en secouant la tête. Mais maintenant, j’y suis attaché…»

Il fit volte face pour regagner le magasin.

«Je peux la protéger!» lâcha Christmas sans réfléchir.

Le boucher se retourna et le fixa, intrigué. Un garçon de quatorze ans, maigre, avec un pantalon rapiécé et des chaussures trop grandes trouvées Dieu sait où, couvertes de boue et de crottin de cheval.

«Vous avez peur qu’ils la tuent, c’est ça? reprit Christmas en se mettant debout, avec la chienne qui se frottait contre ses jambes. Je peux la protéger, si vous y tenez tant que ça!

— Qu’est-ce que tu racontes, gamin? s’exclama le boucher en éclatant de rire.

— Pour un demi-dollar par semaine, moi je la protège, votre chienne.»

L’homme, costaud et plein de force, avec son tablier couvert de sang, secoua la tête, incrédule. Il voulait retourner à son travail car il n’aimait pas laisser le magasin sans surveillance, avec tous ces pauvres morceaux de viande que bien peu de gens, dans ce quartier misérable, pouvaient s’offrir. Mais il n’en fit rien. Il lança un coup d’œil rapide dans l’échoppe et puis s’adressa encore à cet étrange garçon.

«Et comment tu vas faire?

— J’ai une bande! lança Christmas avec fougue. Ce sont les…» Il hésita, regardant le chien qui se frottait contre ses jambes. «… les Diamond Dogs!» – c’est le nom qui lui vint à l’esprit.

«Je veux pas d’emmerdes avec des guerres de bandes» répliqua l’homme en se raidissant, et il jeta à nouveau un regard vers l’intérieur du magasin, sans jamais se décider à rentrer.

Christmas enfonça les mains dans ses poches. Il gratta un peu la poussière de la pointe d’une de ses chaussures. Puis il caressa la chienne une dernière fois.

«Bon, c’est comme vous voulez… Mais tout à l’heure, j’ai entendu… non non, rien…, et il fit mine de s’en aller.

— Qu’est-ce que tu as entendu, mon garçon? interrompit le boucher.

— Les types là-bas (et d’un coup d’œil rapide, Christmas indiqua la direction d’où on entendait encore chahuter la bande qui venait de le refuser), ils parlaient d’un chien qui aboie toute la journée et qui fait le bordel, et ils disaient que…

— Qu’est-ce qu’ils disaient?

— Rien, rien… si ça s’trouve c’était un autre chien…»

Le boucher rejoignit Christmas au milieu de la ruelle, couteau en main. Il saisit le garçon par le col de sa veste élimée. Il avait de grosses mains puissantes d’étrangleur. Il faisait deux têtes de plus que Christmas. L’animal jappa, inquiet.

«Cette chienne galeuse déteste tout le monde. Mais toi non, elle t’aime bien, foi de Pep! lança le boucher d’une voix menaçante, fixant Christmas droit dans les yeux. Et moi, je tiens à elle.»

L’homme continua à dévisager le jeune garçon, plongeant son regard dans le sien, en silence, tandis qu’une expression de surprise venait adoucir ses traits – oui, de surprise, parce qu’il ne parvenait pas à comprendre lui-même ce qu’il s’apprêtait à faire.

«C’est vrai, elle est encore plus emmerdante qu’une femme! dit-il en indiquant la chienne qui haletait, langue pendante. Mais au moins, je suis pas obligé de la baiser!» et il se mit à rire, content de cette plaisanterie qu’il avait déjà dû faire bien souvent. Puis il écarta un pan de son tablier pour fouiller dans une poche de son gilet avec ses doigts pleins de sang, secouant la tête à cause de ce qu’il faisait: il sortit de sa poche une pièce d’un demi-dollar et la fourra dans la main de Christmas.

«J’dois être devenu fou. Allez, je t’engage! dit-il sans cesser de secouer la tête. On y va, Lilliput!» lança-t-il enfin à la chienne en rentrant dans son échoppe.

Dès que le boucher eut disparu, Christmas fixa la pièce de monnaie. Les yeux brillants, il cracha dessus et l’astiqua avec ses doigts. Il s’appuya contre le mur du magasin. Et se mit à rire. Mais pas comme un adulte. Ni comme un enfant. De même, ses cheveux blonds n’étaient pas ceux d’un Italien, et ses yeux noirs pas ceux d’un Irlandais. Un garçon avec un nom de nègre, qui ne savait pas trop qui il était. «Les Diamond Dogs!» s’exclama-t-il en riant, heureux.

5

Manhattan, 1922

La première personne qu’il chercha fut Santo Filesi, un garçon dégingandé, couvert de boutons, avec des cheveux noirs et crépus, qui vivait dans le même immeuble que lui et avec lequel il échangeait quelques saluts, mais sans plus, lorsqu’ils se croisaient. Santo avait le même âge que Christmas et, dans le quartier, on racontait qu’il allait à l’école. Son père était docker, il n’était pas grand et avait les jambes irrémédiablement arquées à cause des charges qu’il portait. On disait – car dans le quartier, on faisait toujours des commérages sur un tel ou un tel – qu’il était capable de soulever un quintal d’une seule main. Du coup, bien que ce soit un brave homme paisible qui ne cédait jamais à la violence, même saoul, il était respecté et personne ne lui cherchait des noises. Avec un type capable de soulever un quintal d’une seule main, on ne savait jamais. La mère de Santo, en revanche, était aussi dégingandée que son fils et elle avait un visage allongé et des incisives très longues qui la faisaient ressembler à un âne. Elle avait la peau jaune et des mains sèches et noueuses qu’elle agitait en tous sens, toujours prête à asséner une bonne claque à son fils. Au point que, dès que sa mère gesticulait, Santo se protégeait instinctivement le visage. Mme Filesi faisait le ménage dans l’école que Santo, disait-on, fréquentait.

«C’est vrai que ta mère te fabrique une pommade pour les boutons?» demanda Christmas à Santo quand il le croisa dans la rue, le matin suivant son embauche par le boucher pour protéger Lilliput.

Santo piqua un fard, enfonça la tête dans les épaules et tenta de poursuivre son chemin.

«Ben quoi, t’es vexé? lui lança Christmas en le suivant. C’est pas pour te provoquer, j’te jure!»

Santo s’arrêta.

«Tu veux entrer dans ma bande? proposa Christmas.

— Quelle bande? demanda Santo, prudent.

— Les Diamond Dogs.

— J’en ai jamais entendu parler.

— Parce que tu t’y connais, en bandes?

— Heu, non…

— Pétard, alors si t’as jamais entendu parler d’nous, ça veut rien dire! C’est pas ton milieu, c’est tout!»

Santo rougit à nouveau et baissa les yeux.

«Et… vous faites quoi? questionna-t-il timidement.

— Vaut mieux pour toi que tu le saches pas» fit Christmas tout en regardant autour de lui d’un air méfiant.

— Et pourquoi?»

Christmas s’approcha de lui, le prit par le bras et l’entraîna dans la ruelle voisine, envahie par les ordures. Puis il revint jeter un œil sur Orchard Street, comme pour vérifier que personne ne le suivait. Enfin il répondit, d’un trait et à voix basse:

«Parce que comme ça, s’ils te cuisinent, tu pourras rien balancer!

— Et qui c’est qui devrait me cuisiner?

— Merde, mais t’es vraiment un bleu! s’écria Christmas. Tu sais rien de rien! Mais dans quel monde tu vis? Dis donc, c’est vrai qu’tu vas à l’école?

— Ben, plus ou moins…»

Christmas s’avança une nouvelle fois au coin d’Orchard Street, examina rapidement les alentours et puis – une moue inquiète sur le visage – se jeta brusquement en arrière et poussa Santo vers le fond de la petite rue, l’obligeant à se tapir derrière une montagne de poubelles. Il lui fit signe de se taire. Il attendit qu’un homme à l’allure tout à fait banale passe son chemin, et puis il poussa un soupir de soulagement.

«Et merde!… Tu l’as vu?

— Qui?

— Écoute, rends-moi un service. Va donc voir s’il zone toujours par ici.

— Hein? Mais qui? Et c’est quoi, zoner?

— Ce type, tu l’as vu? Christmas saisit Santo au col.

— Heu oui, je crois…, balbutia le garçon.

— Je crois, je crois… et tu voudrais faire partie des Diamond Dogs? Peut-être que je me suis trompé sur ton compte. Pourtant…

— Pourtant?

— Pourtant, t’avais l’air d’un malin! Écoute, rends-moi un service: après on se dit au revoir, et on n’en parle plus. Va voir s’il est encore là ou s’il s’est tiré.

— Moi?

— Pétard, y a qui d’autre? Toi, il te connaît pas! Allez, couille molle, bouge-toi!»

D’un pas hésitant, Santo quitta sa cachette nauséabonde et rejoignit Orchard Street. Il regarda un peu bizarrement autour de lui, à la recherche de cet homme ordinaire qu’il prenait pour un dangereux criminel. Quand il revint sur ses pas, Christmas remarqua que sa démarche était maintenant plus assurée. Santo glissa un doigt dans la ceinture de son pantalon et s’écria:

«La voie est libre!

— Tu as été épatant!» commenta Christmas en se relevant.

Santo sourit avec complaisance.

Christmas lui donna une claque dans le dos.

«Allez viens, je t’offre une glace à l’eau de Seltz!

— Une glace à l’eau de Seltz? Santo écarquilla les yeux.

— Ben oui, t’as un problème?

— Mais ça coûte… ça coûte cinq cents…»

Christmas haussa les épaules en riant.

«C’est du fric, rien que du fric! Y suffit d’en avoir!»

Santo n’en croyait pas ses oreilles.

En entrant dans le petit magasin crasseux de Cherry Street, Christmas serrait très fort dans son poing sa pièce d’un demi-dollar.

«Écoute, annonça-t-il à Santo tout en s’asseyant sur un tabouret, moi aujourd’hui je m’en suis déjà tapé deux et mon estomac n’a pas tellement apprécié, alors j’ai pas envie de m’en envoyer une troisième. On n’a qu’à partager la tienne! En plus, comme toi t’es pas habitué, si t’en bois une entière, ça risque de pas bien passer. Il faut y aller mollo, avec ce truc-là!»

Puis il commanda à Tête de Fraise – surnommé ainsi à cause de la large tache de vin qui lui couvrait la moitié du visage – une coupe avec deux pailles et, la mort dans l’âme, il fit tinter sur le comptoir la seule pièce qu’il avait en poche.

Pendant quelques minutes, les deux garçons ne dirent mot. L’un comme l’autre étaient accrochés à leur paille, essayant d’aspirer un peu plus de la moitié qui leur revenait.

«Alors, ça veut dire quoi, qu’tu vas plus ou moins à l’école? finit par dire Christmas, plongeant son doigt dans la coupe vide avant de le lécher.

— Eh bien, l’après-midi une prof m’apprend un peu de grammaire et d’histoire, parce que ma mère fait le ménage là-bas. Mais je suis pas vraiment inscrit, tu vois? se défendit Santo. En fait, je m’en fiche complètement, de l’école! ajouta-t-il avec l’emphase d’un apprenti délinquant.

— T’es un couillon, Santo. Qu’est-ce que tu vas faire dans la vie? T’es pas comme ton père, toi tu risques pas de soulever un quintal d’une seule main! Si tu sais des trucs, ça pourra t’être utile. Je t’envie! commenta sans réfléchir Christmas.

— C’est vrai? s’exclama Santo, le visage soudain rayonnant.

— Fais pas la roue comme ça, le bleu, t’as l’air d’un dindon! C’est qu’une façon de parler, se corrigea aussitôt Christmas.

— Ah bon… je m’disais, aussi… dit doucement Santo, regardant la coupe de glace vide. Toi, t’as tout…

— Ben, j’me plains pas!»

Santo baissa les yeux et fixa le sol. Une question lui brûlait les lèvres.

«Alors… j’peux faire partie des Diamond Dogs?» finit-il par demander.

Christmas lui plaqua une main sur la bouche et lança un coup d’œil à Tête de Fraise, qui somnolait dans un coin.

«Mais t’es crétin ou quoi? Et si jamais il t’entend?»

Santo rougit à nouveau.

«Je sais pas si je peux te faire confiance, dit lentement Christmas en regardant Santo droit dans les yeux. Laisse-moi réfléchir. C’est pas une décision à prendre à la légère.»

Christmas lut dans le regard de Santo sa cuisante déception. Il sourit en son for intérieur.

«D’accord, je vais te mettre à l’épreuve. Mais t’es juste à l’essai, hein, que ce soit bien clair!»

Santo se jeta dans ses bras avec un cri d’enthousiasme, comme un enfant.

Christmas s’écarta.

«Eh, oh! Nous, les Diamond Dogs, on évite ces trucs de femmelettes!

— Oui oui, excuse-moi, c’est seulement que… que…, balbutia Santo fébrile.

— Ça va, ça va, laisse tomber! Passons aux affaires sérieuses» fit alors Christmas, baissant encore davantage la voix et se penchant vers l’unique membre de sa bande, après avoir jeté un coup d’œil vers Tête de Fraise.

«C’est vrai que ta mère te fait une crème pour les boutons?

— Mais quel rapport?

— Première règle: c’est moi qui pose les questions. Si tu piges pas tout de suite, tu pigeras plus tard. Et si, après, tu piges toujours pas, souviens-toi que j’ai toujours une bonne raison: c’est clair?

— OK… oui.

— Oui quoi? Ta mère te fait une crème? C’est elle qui la fabrique?»

Santo opina du chef.

«Et d’après toi, ça marche?»

Santo acquiesça à nouveau.

«On dirait pas, désolé de t’le dire, répliqua Christmas.

— Si si, ça marche! Autrement, j’aurais encore plus de boutons.»

Christmas se frotta les mains.

«OK, je te crois. Mais dis-moi un truc: d’après toi, cette crème, elle marcherait pour la gale?

— J’en sais rien… quelle gale?» demanda Santo, perplexe.

Christmas se pencha à nouveau vers lui.

«C’est pour un type qu’on protège. Il paye bien. Mais son chien a la gale et, si on arrive à le soigner, il nous passera encore plus de thunes (et il fit tinter un ongle contre le verre de la coupe).

— Ça pourrait marcher, fit Santo.

— D’accord, conclut Christmas en se levant. Si tu veux faire partie des Diamond Dogs, il y a un prix à payer pour être admis: file-moi un peu de la pommade de ta mère. Si ça marche, tu seras des nôtres et tu auras ta part.»

6

Manhattan, 1909

La pièce était bien chauffée et accueillante, avec aux fenêtres des draperies que Cetta n’avait jamais vues, pas même dans la maison du patron. L’homme assis derrière le bureau était celui qui l’avait emmenée lorsqu’elle était descendue du bateau, moins de cinq heures auparavant. Un individu d’une cinquantaine d’années, à première vue ridicule à cause de la longue mèche de cheveux qui partait d’un côté de sa tête pour arriver de l’autre côté, afin de couvrir sa calvitie. Mais en même temps, il dégageait une force inquiétante. Cetta ne comprenait pas ce qu’il disait.

L’autre, debout, parlait aussi bien la langue de l’homme à la mèche que celle de Cetta. Et il traduisait tout ce que disait celui qui se trouvait derrière le bureau. C’était lui – quand il les avait suivis dans la pièce, quelques minutes plus tôt – qui avait appris à Cetta que l’individu à la mèche était un avocat qui s’occupait des jeunes filles comme elle. «Jolies comme toi» avait-il ajouté en clignant de l’œil.

L’avocat dit quelque chose en fixant Cetta qui tenait Christmas – tout juste baptisé de ce nouveau nom par le fonctionnaire de l’Immigration – dans ses bras.

«On peut s’occuper de toi, traduisit l’autre. Mais l’enfant pourrait poser problème.»

Cetta serra Christmas contre sa poitrine. Sans répondre ni baisser le regard.

«Comment tu vas faire pour travailler avec ce gosse? traduisit à nouveau l’autre. Nous le mettrons quelque part où il sera bien traité.»

Cetta pressa Christmas contre elle, plus fort encore.

L’avocat parla. Le traducteur dit:

«Si tu le serres encore un peu plus, tu vas le tuer, et comme ça tout sera réglé!» et il rit.

L’avocat rit de concert.

Cetta ne rit pas. Elle se mordit les lèvres et fronça les sourcils, sans cesser de fixer l’homme derrière le bureau. Sans bouger. Elle posa simplement une main sur la tête blonde de son enfant qui dormait, paisible. Comme pour le protéger.

L’avocat parla alors avec brusquerie, repoussa son fauteuil et quitta la pièce.

«Là tu l’emmerdes, commenta le traducteur en s’asseyant au bord du bureau et en allumant une cigarette. Qu’est-ce que tu vas devenir, si l’avocat te met à la rue sans t’aider? Tu connais quelqu’un? Personne, je parie! Et t’as pas un centime. Toi et ton fils, vous ne passerez pas la nuit, tu peux me croire» fit-il.

Cetta le regarda en silence. Toujours cramponnée à Christmas.

«Mais quoi, t’es muette?

— Je ferai ce que vous voulez, déclara soudain Cetta. Mais mon enfant, vous n’y touchez pas.»

Le traducteur souffla la fumée de sa cigarette vers le plafond.

«Tu es têtue, petite!» dit-il avant de quitter lui aussi la pièce, laissant la porte ouverte derrière lui.

Cetta avait peur. Elle tenta de se distraire en suivant du regard les volutes de fumée qui flottaient dans l’air et montaient vers le plafond décoré de stucs d’une beauté extraordinaire, qui dépassait tout ce qu’elle aurait pu imaginer. En fait, elle avait tout de suite eu peur. À partir du moment où, pendant que les fonctionnaires de l’Immigration timbraient ses papiers d’entrée à la douane, le jeune homme trapu et engageant qui avait donné au petit Natale son nouveau nom américain lui avait murmuré à l’oreille: «Fais attention!» Elle s’en souvenait bien, de ce jeune: lui seul lui avait adressé un sourire. Cetta avait eu peur immédiatement, dès que l’avocat l’avait prise par le bras et lui avait fait franchir la ligne peinte au sol qui marquait le début de l’Amérique. Elle avait eu peur lorsqu’ils l’avaient fait monter dans cette grande voiture noire, à côté de laquelle l’auto du patron semblait une carriole. Elle avait eu peur en regardant ce paysage de béton qui s’élevait autour d’elle, tellement immense que tout ce que possédait le patron était une misère, et sa villa, une bicoque. Elle avait eu peur de se perdre au milieu de ces milliers de personnes qui se pressaient sur les trottoirs. Et alors, Christmas avait ri. Tout doucement, comme le font les bébés, sans qu’on sache pourquoi. Et il avait tendu sa petite main, lui avait attrapé le nez et avait saisi une mèche de ses cheveux. Et à nouveau, il avait ri, heureux. Ignorant. Et Cetta s’était dit que ce moment aurait été merveilleux s’il avait su parler, s’il avait dit ne serait-ce que «maman». Mais en même temps, elle avait soudain réalisé qu’elle n’avait rien. Que cet enfant était tout ce qu’elle possédait. Qu’elle devait être forte pour lui, parce que ce petit être était encore plus faible qu’elle. Et qu’elle devait lui être reconnaissante, parce que lui seul au monde ne l’avait pas violée même si, plus que les autres, il l’avait toute déchirée entre les jambes.

Quand elle entendit la conversation animée qui se déroulait hors de la pièce, Cetta tourna la tête. Sur le seuil de la porte se trouvait un homme à la barbe mal rasée, avec de larges épaules et un cigare éteint entre les lèvres. Il était laid, âgé d’une trentaine d’années, avait de grandes mains noires et un nez que les coups avaient écrasé. Il se grattait machinalement le lobe de l’oreille droite. Au niveau du cœur, il portait un pistolet glissé dans un étui. Sa chemise avait des taches de sauce. Cela aurait aussi pu être du sang, mais Cetta se dit que c’était de la sauce. L’homme la regardait.

Puis la discussion s’interrompit et l’avocat apparut, suivi du traducteur. L’homme à la chemise tachée de rouge s’écarta pour laisser passer les deux autres, mais il resta là à observer la scène.

L’avocat s’exprimait maintenant sans regarder Cetta dans les yeux.

«C’est notre dernière offre, annonça le traducteur. Tu travailles pour nous, et ton fils, on le met dans une institution où tu pourras le voir le samedi et le dimanche matin.

— Non!» s’exclama Cetta.

L’avocat hurla et fit signe au traducteur de la jeter dehors. Puis il lança vers elle les papiers signés par l’Immigration, qui flottèrent dans les airs avant de s’éparpiller au sol.

Le traducteur la saisit par le bras et l’obligea à se lever.

Ce fut alors que l’homme sur le pas de la porte parla. Sa voix profonde grondait comme le tonnerre ou comme s’il éructait, propageant de sourdes vibrations autour de lui. Il ne prononça que quelques mots.

L’avocat secoua la tête et puis grogna: «OK».

Ensuite, l’homme devant la porte cessa de se gratter le lobe de l’oreille avec ses doigts. Il entra dans la pièce, ramassa les documents de l’Immigration par terre, y jeta un œil et, de sa voix d’ogre mais d’un ton neutre, lut: «Cetta».

Le traducteur lâcha le bras de la jeune fille et recula. L’homme fit un signe de tête à l’intention de Cetta et quitta la pièce, sans plus adresser la parole aux deux autres. Elle lui emboîta le pas, le vit prendre une veste toute froissée et l’enfiler: elle était trop serrée de partout, au niveau des épaules comme de la poitrine, et il ne la boutonna pas. Elle se dit que, de toute façon, il n’aurait pas réussi à le faire. Puis le type lui fit encore un signe et il sortit de l’appartement, suivi de Cetta et Christmas.

Une fois qu’ils furent arrivés dehors, l’homme monta dans une voiture dont une aile comportait deux impacts de balle. Il se pencha de l’autre côté et ouvrit la portière de l’intérieur. Il tapota le siège de sa main droite pour indiquer à Cetta qu’elle devait s’asseoir. Elle prit place et il démarra. Il conduisit sans souffler mot et sans jamais la regarder, comme s’il était seul. Au bout de dix minutes, il se gara le long d’un trottoir et descendit. Il fit à nouveau signe à Cetta de le suivre et fendit une foule de miséreux bruyants, sales et couverts de haillons. Ensuite il descendit quelques marches menant à un couloir en sous-sol, sur lequel s’ouvrait une série de portes.

Il arriva au fond de ce couloir sombre et malodorant et, avant d’ouvrir la porte devant laquelle il s’était arrêté, il prit un matelas qui se trouvait appuyé contre le mur, à la verticale. Puis il entra.

La pièce – puisqu’il ne s’agissait que d’une pièce – ressemblait à bien des endroits que Cetta connaissait. Des pièces sans fenêtres. Des fils étaient accrochés d’un mur à l’autre, près du poêle à charbon, et des vêtements y étaient mis à sécher, la plupart tout rapiécés. Un rideau s’efforçait de cacher un grand lit. Il y avait une cuisinière, dont la hotte conduisait aussi à l’extérieur la fumée du poêle, grâce à deux tuyaux rouillés. Deux pots de chambre dans un coin. Un vieux buffet boiteux et sans porte, sous lequel on avait glissé une cale en bois pour le maintenir droit. Une table carrée et trois chaises. Un évier et un peu de vaisselle en fer-blanc qui avait perdu tout son émail.

Et, assises sur des chaises, il y avait deux personnes âgées. Un homme et une femme. Lui maigre, elle rondelette. Tous deux très petits. Ils avaient tourné leur visage ridé vers la porte, le regard inquiet. Une peur aussi ancienne qu’eux peinte sur leur figure. Mais ensuite, reconnaissant l’homme, ils avaient souri. Le vieux monsieur n’avait montré que des gencives et avait porté la main à sa bouche. La vieille dame avait ri, se donnant une claque sur la cuisse, et s’était levée pour aller embrasser le nouveau venu. Traînant les pieds, le vieil homme avait couru derrière le rideau qui cachait le lit. On avait entendu tinter quelque chose et puis il était réapparu, s’enfonçant dans la bouche un dentier jaunâtre.

Les deux vieillards avaient fait grande fête à l’homme laid aux mains noires, qui, entre-temps, avait installé le matelas dans un coin de la pièce. Puis, pendant qu’ils l’écoutaient parler avec sa voix qui faisait trembler les airs, la vieille dame avait mouillé un linge et s’était mise à frotter sa chemise pour lui enlever la tache de sauce tomate, ignorant ses protestations. Alors seulement, ils avaient regardé Cetta. Et ils avaient fait oui de la tête, tout en la regardant.

Avant de se retirer, l’homme glissa la main dans sa poche et en sortit un billet de banque, qu’il tendit à la vieille femme. Celle-ci baisa la main noire. Le vieillard fixa le sol, il avait l’air mortifié. L’autre s’en rendit compte, lui donna une petite claque amicale dans le dos et lui dit quelque chose qui le fit sourire. Puis il s’approcha de Cetta, qui était restée debout avec Christmas dans les bras, et lui donna les papiers de l’Immigration. Enfin, en sortant, il lui indiqua les deux vieux et dit autre chose. Puis il disparut.

«Comment t’appelles-tu? demanda la femme dans la langue de Cetta, dès qu’ils furent seuls.

— Cetta Luminita.

— Et le petit?

— Natale, mais maintenant il s’appelle comme ça» dit Cetta en montrant le papier de l’Immigration à la vieille dame. Celle-ci prit la feuille et la passa à son mari.

«Christmas, lut celui-ci.

— C’est un nom américain» dit Cetta, souriant avec fierté.

La femme se gratta le menton, pensive, puis s’adressa à son époux:

«On dirait un nom de nègre» fit-elle.

Le vieil homme examina Cetta, qui ne réagissait d’aucune manière.

«Tu sais qui c’est, les nègres?» demanda-t-il.

Cetta fit non de la tête.

«Ce sont des gens… noirs» expliqua la femme, en bougeant une main devant son propre visage.

«Mais ils sont américains?» s’enquit Cetta.

La vieille dame se tourna vers son mari. Celui-ci fit oui de la tête.

«Oui, répondit-elle.

— Alors mon fils a un nouveau nom américain» répéta Cetta satisfaite.

La femme eut l’air perplexe, haussa les épaules et regarda à nouveau son époux.

«Mais toi, tu dois au moins savoir dire son nom! s’exclama celui-ci.

— Eh oui! confirma sa femme.

— Tu peux quand même pas faire lire cette feuille chaque fois! dit-il.

— Eh non! fit son épouse, secouant la tête avec force.

— Et puis, quand il sera plus grand, il faudra que tu l’appelles par son nom, autrement il ne pourra pas l’apprendre, conseilla-t-il encore.

— C’est sûr! renchérit l’autre.»

Cetta les regardait, perdue.

«Apprenez-le moi, dit-elle enfin.

— Christmas, dit le vieillard.

— Christ… mas, fit son épouse en détachant les syllabes.

— Christmas, répéta Cetta.

— Bravo, petite!» s’exclamèrent-ils ensemble, heureux.

Ensuite ils demeurèrent un bon moment silencieux tous les trois, debout, sans savoir que faire.

Pour finir, la femme murmura quelques mots à l’oreille de son mari, puis alla à la cuisinière, mit quelques petits morceaux de bois dans le poêle et alluma le feu avec une page de journal.

«Elle prépare à manger» expliqua le vieillard.

Cetta sourit. Ces deux vieux lui plaisaient.

«Sal a dit qu’il passera te prendre demain matin» annonça-t-il alors en baissant les yeux, l’air gêné.

«Alors ce grand homme laid s’appelle Sal!» pensa Cetta.

«Sal est un brave type, poursuivit-il. Ne te fie pas aux apparences. Nous, sans Sal, on serait morts.

— Pour sûr! On aurait crevé de faim, et on aurait même pas d’cercueil!» ajouta son épouse, qui remuait une sauce tomate épaisse et sombre dans laquelle nageaient quelques morceaux de saucisse. Avec la chaleur, une odeur d’ail avait envahi la pièce.

«C’est lui qui paye notre logement, expliqua-t-il – et Cetta crut qu’il allait rougir.

— Pose-lui la question! lança sa femme sans se retourner.

— Ton fils, il a un père? demanda-t-il, obéissant.

— Non, répondit Cetta sans hésiter.

— Ah, bien, bien… bredouilla-t-il, comme pour gagner du temps.

— Demande-lui! insista son épouse.

— Oui oui, maintenant je lui demande…» grogna-t-il, agacé. Puis il se tourna vers Cetta et la regarda avec un sourire gêné. «En Italie aussi, tu faisais la putain?»

Cetta savait ce que voulait dire ce mot. Sa mère le répétait tout le temps quand son père rentrait tard, le samedi soir. Les putains étaient les femmes qui couchaient avec les hommes.

«Oui» répondit-elle.

Ils mangèrent et allèrent se coucher. Cetta s’allongea tout habillée sur le matelas, sans couverture. Le lendemain, Sal s’occuperait de tout, lui avaient assuré les deux vieux.

«Je ne sais même pas comment vous vous appelez» songea Cetta en pleine nuit, pendant qu’elle les entendait ronfler.

7

Manhattan, 1909-1910

«Bite. Vas-y, répète!

— Bite…

— Chatte.

— Chatte…

— Cul.

— Cul…

— Bouche.

— Bouche…»

La femme aux cheveux roux, âgée d’une cinquantaine d’années, habillée de manière voyante et assise sur un divan recouvert de velours, se tourna vers une fille d’une vingtaine d’années à l’air vulgaire, nonchalant et apathique, qui, avachie dans un fauteuil de velours également, débraillée, tripotait la dentelle de sa robe de chambre transparente couvrant un bustier de satin, le seul vêtement qu’elle portait. La femme aux cheveux roux parla rapidement. Puis elle désigna Cetta. La fille débraillée expliqua: «Madame dit que ces mots-là, ce sont tes instruments de travail. Pour commencer, t’as pas besoin de grand-chose d’autre. Répète tout depuis le début!»

Cetta, debout au milieu de ce salon qui lui paraissait élégant et mystérieux, avait honte de ses misérables vêtements.

«Bite…, commença-t-elle à répéter dans cette langue hostile qu’elle ne comprenait pas, chatte… cul… bouche.

— C’est bien, tu apprends vite!» s’exclama la jeune prostituée.

La femme aux cheveux roux acquiesça. Puis elle s’éclaircit la gorge et reprit sa leçon d’anglais américain:

«Je te taille une pipe.

— Je te taille… une… pompe.

— Pipe! hurla la femme aux cheveux roux.

— P… pipe…

— C’est ça. Ensuite: enfonce-la-moi.

— Enfonce… la-moi…

— Allez, grosse bite, viens, viens. Oui, comme ça…

— Allez… grosse bite… vens, vens… Oui, cossa…»

La femme aux cheveux roux se leva. Elle murmura quelque chose à l’adresse de la prostituée qui servait de traductrice et puis quitta la pièce, mais non sans avoir donné une caresse à Cetta, avec une douceur inattendue et une lumière amicale dans le regard, à la fois chaleureuse et mélancolique. Cetta la suivit des yeux en admirant sa robe, qu’elle prenait pour un vêtement de grande dame.

«Viens, lui répéta la jeune prostituée.

— Allez, grosse bite, vens, vens…» fit Cetta.

La prostituée se mit à rire:

«Vi..ens, dit-elle lentement.

— Vi… ens, répéta Cetta.

— C’est bien!» Alors elle prit Cetta sous le bras et la guida à travers les pièces sombres de ce grand appartement qui ressemblait à un palais.

«Est-ce que Sal t’a goûtée?» demanda la prostituée avec un regard malicieux.

— Goûtée?» s’étonna Cetta.

La prostituée rit.

«Non, à l’évidence! Autrement tes yeux pétilleraient, et tu ne poserais pas la question!

— Pourquoi?

— On ne peut pas décrire le paradis!» s’esclaffa encore la prostituée.

Puis elles pénétrèrent dans une pièce simple, peinte en blanc et lumineuse, contrairement à toutes les autres. Aux murs étaient accrochés des vêtements que Cetta trouva merveilleux. Au centre, il y avait une planche à repasser et un fer à braises. Une femme grasse et âgée à l’air mauvais les accueillit d’un mouvement distrait de la tête. La prostituée lui dit quelque chose que Cetta ne comprit pas. La femme s’approcha de le nouvelle venue, lui fit écarter les bras, l’examina en lui touchant seins et fesses, et estima d’un coup d’œil son tour de hanches. Ensuite elle s’approcha d’un chiffonnier et fouilla dans un tiroir, d’où elle sortit un bustier qu’elle lança sans ménagement à la jeune fille. Elle lâcha aussi quelques mots.

«Elle te dit de te déshabiller et de l’essayer, traduisit la prostituée. Fais pas attention à elle! C’est qu’une grosse vioc qui a jamais pu tapiner parce qu’elle était trop moche: ne pas baiser, ça l’a rendue aigrie.

— Fais gaffe, j’comprends c’ que tu dis! s’exclama l’autre dans la langue de Cetta. Moi aussi, j’suis italienne!

— Mais ça t’empêche pas d’être une connasse!» rétorqua la prostituée.

Cetta se mit à rire. Mais dès que la vieille la foudroya de son regard méchant, elle rougit, baissa les yeux et commença à se déshabiller. Puis elle enfila le bustier, et la prostituée lui apprit à le lacer. Cetta avait une drôle d’impression. D’un côté, cette nudité l’humiliait, mais de l’autre, porter ce bustier qu’elle croyait être un vêtement de bourgeoise la faisait se sentir importante. Elle éprouvait à la fois de l’exaltation et de l’effroi.

La prostituée s’en aperçut.

«Regarde-toi dans la glace!» suggéra-t-elle.

Cetta avança. Mais soudain sa jambe gauche s’engourdit. La jeune fille commença à se couvrir de sueur et dut tirer sa jambe derrière elle.

«T’es éclopée? demanda la prostituée.

— Non non… – le regard de Cetta se remplit de panique. Je me suis… fait mal…»

À cet instant, la grosse femme lui lança une robe de satin bleu marine avec un décolleté bordé de dentelle noire et une longue fente qui révélait ses jambes.

«Attrape ça, la putain!» lui dit-elle.

Cetta l’endossa et puis se regarda dans le miroir. Et elle se mit à pleurer parce qu’elle ne se reconnaissait pas. Elle pleurait de gratitude pour cette terre américaine qui allait réaliser tous ses rêves. Qui lui permettrait de devenir une bourgeoise.

«Viens, il est temps que tu apprennes le métier» lui annonça la prostituée.

Elles quittèrent la salle de couture – sans saluer la vieille – et se faufilèrent dans une petite pièce suffocante. Là, la prostituée ouvrit un judas et regarda à l’intérieur. Puis elle recula et dit à Cetta:

«Tiens, c’est ça, une pipe!»

Cetta approcha son œil du judas et apprit.

Elle passa toute la journée à épier clients et collègues. Puis, à la nuit tombée, Sal revint la chercher et la raccompagna chez elle. Pendant qu’il conduisait en silence, Cetta le regarda à deux ou trois reprises – faisant en sorte qu’il ne s’en aperçoive pas –, en pensant à ce que la prostituée avait dit de lui. Enfin, la voiture se gara devant les marches qui menaient au sous-sol et Cetta, en descendant de l’auto, observa à nouveau cet homme grand et laid qui goûtait les filles. Mais Sal avait les yeux fixés droit devant lui.

Lorsque Cetta se glissa en silence dans la pièce, les deux vieillards dormaient. Christmas dormait aussi, entre eux. Sa mère le prit dans ses bras avec délicatesse.

«Il a mangé et fait caca, lui chuchota la vieille dame en ouvrant un œil. Tout va bien.»

Cetta sourit et se dirigea vers son matelas. Il y avait maintenant un sommier en métal en-dessous. Elle trouva aussi une couverture, des draps et un oreiller.

«Sal a pensé à tout, chuchota l’autre femme – et elle s’assit en faisant grincer son lit.

— Dors! grogna son mari.»

En posant Christmas sur la couverture, Cetta sentit que celle-ci était douce. Elle se tourna vers la vieille dame, qui était toujours assise et la regardait. Alors elle la rejoignit et la prit dans ses bras en silence, sans mot dire. L’autre l’enlaça et lui lissa les cheveux.

«Va te coucher, tu dois être fatiguée, fit-elle.

— Dormez! gronda son mari.»

Cetta et la femme rirent doucement.

«Comment vous vous appelez? demanda alors Cetta à voix basse.

— Tonia et Vito Fraina.

— Et la nuit, nous on dort!» ronchonna le vieillard.

Cetta et Tonia pouffèrent à nouveau. Puis Tonia donna une claque sur les fesses de son mari. Les deux femmes rirent de plus belle.

«Eh! Ça vous amuse?» s’exclama-t-il avant de tirer la couverture sur sa tête.

Alors Tonia prit le visage de Cetta entre ses mains et la regarda en silence. Puis elle lui traça un petit signe de croix entre les yeux, avec le pouce, et lui dit: «Que Dieu te bénisse!» Enfin, elle l’embrassa sur le front.

Cetta trouva ce rituel très beau. Elle regagna son lit, se déshabilla et se glissa sous la couverture avec Christmas. Et tout doucement, pour ne pas le réveiller, elle lui fit un petit signe de croix sur le front, murmura: «Que Dieu te bénisse» et lui donna un baiser.

«Il est beau et fort, ton Christmas, ajouta la vieille dame. Il deviendra un sacré gaillard!

— Mais ça suffit!» éclata Vito.

Christmas se réveilla et se mit à pleurer.

«Mais quel crétin, c’est pas possible! s’écria Tonia. T’es content? C’est maintenant que tu vas être tranquille!»

Tout en apaisant Christmas, qu’elle serrait fort contre elle et berçait doucement, Cetta riait sous cape. Et tout à coup, le visage de sa mère, son père, ses frères – de tous, même celui de l’autre – lui revinrent à l’esprit, et elle réalisa que c’était la première fois qu’elle songeait à eux. Mais aucune autre pensée n’accompagna cette vision. Puis elle s’endormit aussi.