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Un médecin opère une jeune femme (Mary) pour qu'elle voit monde tel qu'il est réellement. Après l'opération elle voit le dieu Pan, ce qui lui fait perdre la raison. « Personne ne pourrait décrire la montée du suspense et l'horreur finale qui foisonne dans chaque paragraphe » H.P. Lovecraft
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Veröffentlichungsjahr: 2018
1. Une expérience
2. Mémoires de M. Clarke
3. La cité des résurrections
4. Découvertes dans Paul Street
5. La lettre d'avis
6. Les suicides
7. Le rendez-vous dans Soho
8. Fragments
9. Couverture
À propos de l’auteur
« Je suis très content de vous voir, Clarke, très content ; je craignais qu’il ne vous fût impossible de venir.
— J’ai pu m’arranger pour quelques jours. Les affaires ne vont pas beaucoup, par le temps qu’il fait. Mais vous, Raymond, êtes-vous sans inquiétude pour ce que vous allez essayer, et cela ne présente-t-il aucun danger ? »
Le long de la terrasse, qui bordait de front la maison du docteur, les deux hommes se promenaient sans hâte. Vers l’ouest, le soleil couchant surplombait encore les montagnes, mais d’un éclat sombre et rouge qui ne faisait plus d’ombre. L’atmosphère était paisible ; en face d’eux, la forêt épaisse sur le penchant des coteaux exhalait une haleine faible, et, par intervalles, l’appel tendre et murmurant des tourterelles sauvages. Plus bas, au creux de la vallée, la rivière serpentait parmi les collines solitaires, et, tandis que le soleil, un instant suspendu, disparaissait derrière l’horizon, une buée blanche et comme hésitante monta entre les rives.
Le docteur Raymond se tourna brusquement vers son ami :
« Vous me demandez si l’expérience peut être nocive ? Mais nullement. Au fond, c’est tout ce qu’il y a de plus simple, et n’importe quel praticien s’en chargerait.
— Et aucun danger non plus... de par ailleurs ?
— Aucun. Absolument aucun danger matériel, je vous en donne ma parole d’honneur. Vous avez toujours été un timoré, Clarke ; mais vous savez mon histoire, et que depuis vingt ans je me suis voué à la médecine transcendantale. Dieu sait si l’on m’a traité de charlatan, de faiseur, de fou. Pourtant je me sentais sur la vraie route. Mon ami, voilà cinq ans bientôt que j’ai atteint le but, et chaque jour depuis n’a fait que préparer ce qui, cette nuit, va se faire.
— Je voudrais croire à tout cela, fit Clarke en fronçant un peu les sourcils d’un air de doute, mais êtes-vous bien assuré, Raymond, que votre système n’est pas de la fantasmagorie : vision splendide, sans doute ; mais vision en somme. »
Le docteur s’arrêta soudain, et fit brusquement face : c’était un homme d’âge, décharné, bilieux et mince ;mais, tandis qu’il regardait fixement son compagnon avant de lui répondre, un peu de sang vint rougir sa joue :
« Regardez autour de vous, Clarke, dit-il enfin. Vous voyez la montagne, ces collines pareilles à des vagues ; vous voyez des bois et des vergers, le grain mûr des champs, les prairies qui dévalent jusqu’à la rivière. Vous me voyez debout à côté de vous ; vous entendez ma voix. Mais je vous dis, moi, que toutes ces choses, — oui, depuis l’étoile qui vient de s’allumer au ciel, jusqu’au sol que nous éprouvons du pied — je vous dis que tout cela n’est que du rêve et des ombres, les ombres mêmes qui nous voilent le monde réel. Il y a un monde réel ; mais il est sous cet éclat et sous ces visions, ces haute-lices, derrière tout cela comme si un voile nous le cachait. Je ne sais si jamais un être humain a soulevé ce voile ; mais je sais que cette nuit, et devant vous et moi, Clarke, il le sera pour d’autres yeux. Peut-être trouverez-vous tout ceci étrange, insensé même : étrange, soit, mais réel ; et les anciens savaient ce que c’est que « lever le voile ». Ils appelaient cela voir le Dieu Pan. »
Clarke frissonna : le brouillard suspendu sur la rivière était glacé.
« C’est étrange, en effet, dit-il. Nous sommes sur le seuil d’un monde merveilleux, si ce que vous dites est vrai. Mais le scalpel est indispensable, je suppose.
— Oui, une petite incision dans la madère grise ; un insensible réarrangement de quelques cellules ; une altération microscopique qui échapperait à quatre-vingt-dix-neuf bons spécialistes sur cent. Je ne veux pas vous scier avec de la technique, Clarke. Je pourrais vous donner un tas de détails professionnels qui vous paraîtraient très imposants et vous laisseraient aussi éclairé qu’auparavant. Mais il vous est arrivé, je suppose, de lire par hasard, dans quelqu’un de ces coins de journaux qu’on saute d’ordinaire, que d’immenses progrès ont été accomplis récemment dans la physiologie du cerveau. Je lisais un article l’autre jour sur la théorie de Digby et les découvertes de Browne-Faber. Théorie et découvertes — il y a quinze ans que j’en étais où les voilà, et inutile de vous dire que je ne suis pas resté en place depuis quinze ans. Sachez seulement qu’il y a cinq ans, je fis la découverte qui me faisait dire tout à l’heure que j’avais atteint le but. Après des années de travail dans l’ombre, et de tâtonnements, après bien des jours et des nuits de déceptions et même de désespoir, où parfois je frissonnais jusqu’à la transe à l’idée que peut-être il y en avait d’autres sur la même piste que moi, soudain un choc de joie ébranla mon âme, et je connus que ce long voyage touchait à sa fin. Par ce qui m’apparut alors, et m’apparaît encore un hasard heureux, la suggestion d’un moment de rêverie m’entraîna sur des routes que j’avais foulées cent fois déjà ; et, tout à coup, la grande vérité éclata devant moi ; et je vis, dessiné en traits de feu, tout un monde nouveau, continents et îles, et les vastes mers qu’aucun navire encore n’avait parcourues (à ma connaissance) depuis qu’un homme naquit et leva les yeux vers le soleil et les étoiles du ciel, ou contempla la paisible terre. Vous prendrez tout ceci, Clarke, pour des fleurs de rhétorique ; mais il est difficile d’être littéral en ces matières, et je ne sais pourquoi je m’efforce d’exprimer l’inexprimable. Une autre comparaison : ce monde, le nôtre, a un assez joli réseau de fils et de câbles télégraphiques. La pensée, d’une vitesse à peine moindre que la sienne propre, y court du levant au couchant, du nord au sud, à travers les flots et les déserts. Mais supposez qu’un électricien s’aperçoive un jour que lui et ses amis ne faisaient jusqu’ici que jouer avec des cailloux qu’ils prenaient pour les fondements du monde ; supposez que cet homme voie des espaces infinis s’ouvrir devant ses courants ; sa parole, atteindre le soleil ; derrière le soleil, des soleils encore ; et le langage d’autres hommes lui faire écho dans le vaste monde qui environne notre pensée. Allégorie pour allégorie, c’en est une assez bonne de mon cas. Vous pouvez comprendre à peu près ce qu’ici même je ressentis un soir, un soir d’été. La vallée était comme aujourd’hui, moi-même à cette même place, lorsque je vis l’inimaginable gouffre qui bâille entre les deux mondes : le monde de l’esprit, et celui de la matière, s’ouvrir devant moi, tandis qu’au même instant un pont de flamme jaillissait entre la terre et la rive inconnue, comme pour mesurer l’abîme. Ouvrez, si vous voulez, le livre de Browne-Faber ; vous y lirez que les savants d’aujourd’hui sont incapables d’expliquer la présence ou de spécifier les fonctions d’un certain groupe de cellules : c’est encore un « terrain à louer », un théâtre à théories fantaisistes. Je ne suis pas dans le cas de Browne-Faber et autres spécialistes, et je suis parfaitement instruit des fonctions de ce centre nerveux dans l’ordonnance des choses ; d’un contact, je puis les mettre en jeu ; d’un contact, dis-je, je puis créer le courant et établir la communication entre ce monde des sens et... L’avenir nous fournira la fin de la phrase. Oui, le scalpel est nécessaire, mais songez à ce qu’il va produire : renverser la muraille des sens, et, sans doute pour la première fois depuis que l’homme existe, un esprit va contempler le monde des esprits. Clarke, Mary va voir le Grand Pan.
— Mais vous vous rappelez ce que vous m’avez écrit. Ne faudrait-il pas qu’elle... ? »
Il murmura le reste à l’oreille du docteur. « Pas du tout, pas du tout ; c’est de la folie, je vous assure ; les choses n’en iront que mieux ainsi.
— Pensez-y bien, Raymond, c’est une grande responsabilité. Que cela tourne mal, et vous voilà malheureux pour le reste de vos jours.
— Non, je ne pense pas, même en menant les choses au pis. Vous savez que j’ai tiré Mary du ruisseau et de la faim, dans son enfance. Je pense que sa vie est à moi, pour en user à ma convenance. Mais il se fait tard, nous ferions mieux de rentrer. »
Après avoir guidé son ami à travers le hall et le long d’un corridor, le docteur tira une clef de sa poche, ouvrit une lourde porte, et introduisit Clarke dans son laboratoire. C’était une ancienne salle de billard éclairée par une voûte vitrée au milieu du plafond ; une lumière grise et triste en tombait sur la figure du docteur, tandis qu’il allumait une lampe à abat-jour épais qu’il plaça ensuite sur une table de milieu.
Clarke regarda autour de lui. À peine si un pouce de muraille demeurait vide. Tout autour couraient des rayons qu’encombraient des bouteilles et des fioles de toutes formes, de toutes couleurs ; d’un côté il y avait une petite bibliothèque de Chippendale. Raymond l’indiqua d’un signe :
« Vous voyez ce parchemin d’Oswald Crollius, celui qui l’a écrit fut l’un des premiers à m’indiquer mon chemin, quoique je ne pense pas qu’il l’ait parcouru lui-même. Il y a une parole de lui qui est étrange : " Dans chaque grain de blé se cache l’âme d’une étoile. " »
