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Solange mène une vie en apparence paisible dans la campagne wallonne, lorsqu’un jour elle est enlevée. L’enquête s’avère délicate : les suspects sont nombreux. Et qui est cette mystérieuse femme rousse dont tout le monde parle, mais que personne n’a jamais vue ? Angèle vit à Bruxelles avec sa grand-mère, grande fan de la famille royale. Elle ne sait rien de ses parents et aimerait connaître la vérité sur ses origines.
Des secrets bien enfouis, un cadre historique belge, du mystère et un rythme intense. Plongez dans les vies compliquées de Solange et d’Angèle…
À PROPOS DE L'AUTEUR
Professeur de français et de latin ainsi que bibliothécaire dans une école bruxelloise depuis plus de 30 ans,
Jean-Louis Aerts a multiplié les expériences littéraires et artistiques : one man show, saynètes théâtrales, improvisation théâtrale, nouvelles, contes… "Le jour sans roi" est son 3e thriller après "Un siècle de mensonges" et "Un demi-siècle de mensonges".
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Seitenzahl: 350
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Professeur de français et de latin ainsi que bibliothécaire dans une école bruxelloise depuis plus de trente ans, Jean-Louis Aerts a multiplié les expériences littéraires et artistiques : one-man-show, saynètes théâtrales, improvisation théâtrale, nouvelles, contes… Ses deux romans à succès Un siècle de mensonges et Un demi-siècle de mensonges (180° éditions) ont tous les deux été finalistes du Prix des lecteurs Club. Le jour sans roi est son troisième ouvrage.
180˚ éditionsMangez local, lisez local !
www.180editions.com 180editions
Couverture : Emmanuel Snyers (photo) et Corentin Van Den Branden (graphisme)
ISBN : 978-2-940721-44-3
Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo.
Merci à vous, lecteurs…
« L’enfer est vide, tous les démons sont ici. »
WILLIAM SHAKESPEARE
Solange n’avait rien vu venir. Elle cueillait tranquillement des fleurs du jardin afin de garnir de roses la petite table du salon, quand elle se retrouva nez à nez avec un chiffon imbibé de chloroforme. Puis, ce fut le trou noir, le néant.
Elle émergea lentement de son anesthésie forcée tout en gardant les yeux fermés, tant ses paupières lui semblaient lourdes. Un mal de tête lancinant lui vrillait le crâne. Elle se souvint de la dernière image imprimée sur sa rétine : elle se revoyait humer le doux parfum de ses roses blanches pendant que, d’une main experte et décidée, elle tranchait net, légèrement en biais, la tige épineuse. Ce n’était hélas pas cette fragrance exquise qui lui pénétrait les narines, mais bien une désagréable odeur de renfermé. Avant même d’ouvrir complètement les yeux, elle sut qu’elle moisissait au fond d’une cave humide, sans source directe de lumière. Au prix d’un effort surhumain, elle se força à s’asseoir et attendit que son regard pût percer la nuit factice.
Un mince filet de lumière avait réussi à s’infiltrer sous l’entrée, si bien qu’elle put découvrir, par touches successives, la pièce dans laquelle elle était enfermée, comme une photo se révèle progressivement sur le papier lorsqu’on la plonge dans le produit de développement. Devant elle, une lourde porte en bois la gardait prisonnière de cette infâme geôle. En tournant la tête, elle en fit rapidement un état des lieux visuel. À sa gauche, sur une table basse, trônait une bouteille d’eau en plastique, accompagnée d’une assiette de biscuits ; à droite, un seau métallique et un rouleau de papier W.-C. qui en disait long sur l’utilité du récipient.
Solange se leva péniblement en s’appuyant sur le mur suintant. Elle se frotta la main sur sa robe blanche déjà tachée. Des dizaines de questions jouaient au flipper dans sa tête sans qu’elle pût trouver ne fût-ce qu’une ébauche de réponse plausible. Qui l’avait enlevée ? Pourquoi l’avait-on enfermée dans cette cave insalubre ? Où était-elle détenue ? Une seule certitude : il fallait absolument quitter cet endroit infect au plus vite. Elle tambourina à la porte, hurlant sa peur, en vain. Après avoir usé sa voix, elle s’empara du seau et le cogna de toutes ses forces contre les épais murs de brique, avec pour seul effet d’effriter davantage les joints poussiéreux. Le vacarme assourdissant n’arrivait guère à franchir le périmètre dans lequel elle était irrémédiablement confinée. De désespoir, et d’épuisement aussi, elle s’affala sur le sol et pleura amèrement. Elle rampa ensuite vers l’angle de la pièce le plus proche, se roula en boule et ne bougea plus, tétanisée par la peur. Pour la toute première fois de sa vie, elle se sentait réellement en danger, et personne n’était là pour lui porter secours.
Solange se raidit soudain. Il lui avait semblé entendre des pas. Depuis combien de temps était-elle séquestrée dans cette cave ? Elle n’en avait aucune idée. La nuit ininterrompue avait chamboulé sa notion des heures. Lentement, elle avait sombré dans une forme de somnolence intemporelle, et le bruit salvateur l’avait sortie de sa torpeur. Elle profita de ce regain d’énergie pour bondir sur la porte et la marteler de ses pauvres poings. Elle ne pensait même pas qu’il pouvait s’agir de son ravisseur. Son instinct de survie lui dictait ses actes. S’il y avait une probabilité infime d’être entendue par quelqu’un, elle devait tenter sa chance, s’époumoner à s’en briser les cordes vocales, fracasser le seau encore vide sur les murs. À bout de forces, elle cessa son tintamarre et colla son oreille à la lourde porte, dans l’espoir de voir ses efforts récompensés.
Un silence oppressant fut sa seule réponse. Désespérée, elle se rassit, la tête enfouie entre ses genoux, en position presque fœtale.
Son calvaire initial prit fin quelques instants plus tard. L’ampoule qui pendouillait au plafond s’illumina enfin, l’aveuglant durant de longues minutes.
« Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? », beugla-t-elle en se protégeant les yeux du revers de la main. N’obtenant aucune réponse, elle retira doucement son bras et embrassa d’un seul regard l’ensemble de la pièce. Elle était conforme à l’image qu’elle s’en était forgée. Le seau, le papier W.-C., la table basse, la bouteille d’eau, les biscuits : son univers se résumait à ces quelques objets usuels ! Son attention fut ensuite attirée par un léger frottement, le bruissement d’une feuille de papier qu’on glissait sous la porte. Intriguée, Solange se précipita sur le seul lien qui la rattachait au monde extérieur. Elle découvrit une lettre écrite à l’ordinateur, accompagnée d’une feuille vierge pliée en quatre et protégée dans une chemise transparente.
Réécris la lettre ci-dessous sur la feuille vierge. Replace-la ensuite dans la pochette plastique et glisse-la sous la porte. Tu trouveras un stylo dans la poche de ton cardigan.
Mon cher Matthieu,
Ne m’en veux pas, j’ai besoin de me retrouver seule quelques jours. Je suis partie me ressourcer chez le père Joseph. Ne cherche pas à me contacter, je n’ai pas pris mon portable. Je reviendrai avant la fin de la semaine.
Je t’aime.
Ta chère épouse,Solange
La première réflexion de Solange ne fut pas de vérifier si le stylo s’y trouvait bien. Son ravisseur voulait gagner du temps en rassurant son mari, elle allait contrecarrer ses plans en refusant de collaborer. Elle comptait bien ne pas écrire cette lettre afin que Matthieu s’aperçoive plus rapidement de sa disparition et alerte la police dans les plus brefs délais. Elle retourna s’asseoir et croisa les bras en signe d’insoumission. La réponse ne se fit pas attendre. Une voix grave, déformée par un filtre, emplit soudain la pièce :
— J’avais prévu que tu te rebellerais, Solange !
— Comment… Comment connaissez-vous mon prénom ? Et celui de mon mari ? Qui… êtes-vous ? bégaya-t-elle en cherchant du regard d’où provenait la voix.
— Chaque heure perdue à refuser d’écrire te gardera enfermée un jour de plus dans cette cave. Tu auras de quoi boire et manger pour trois jours. Fais le compte. Si dans trois heures tu n’as pas replacé la lettre sous la porte, tu seras obligée de boire ton urine pour survivre. Ton mari ne rentrera chez lui que dans plusieurs heures et ta femme de ménage ne s’inquiète jamais de tes absences. À toi de voir, Solange ! Je te laisse la lumière durant vingt minutes, cela te laissera largement le temps de t’appliquer.
— Que me voulez-vous ?
— Tu le sauras en temps voulu. Écris d’abord ta lettre.
Solange était une inconditionnelle de feuilletons policiers français : Section de recherches, R.I.S. Police scientifique, Navarro, Julie Lescaut, Alice Nevers, Femmes de loi, Les Cordier, et le petit dernier, Profilage. Elle ne loupait rien de ce qui passait sur le petit écran en la matière. Elle connaissait par cœur les méthodes utilisées par les enquêteurs pour confondre les coupables et par les victimes pour faire passer un message de détresse à leurs proches. Aussi décida-t-elle de recopier docilement la lettre demandée, tout en veillant à y laisser quelques subtiles erreurs orthographiques. Son mari savait pertinemment qu’elle était pointilleuse quand il s’agissait de rédiger un texte sans la moindre faute et il serait très certainement attiré par cette bizarrerie. Celle-ci lui mettrait la puce à l’oreille avec autant de certitude que si elle avait noté au feutre rouge et en lettres majuscules : « AU SECOURS, JE SUIS ENFERMÉE, VIENS ME DÉLIVRER ! »
Solange était fière de son stratagème. Matthieu verrait à quel point elle n’était pas bête. Elle allait l’épater, lui montrer sa véritable personnalité, celle qui se révèle dans les moments cruciaux. Elle fit attention à se montrer résignée, car la caméra de surveillance n’avait pas échappé à son œil de lynx. Elle était fixée dans un angle de la pièce, juste sous le haut-parleur. C’était un modèle récent, mobile, capable de visualiser un lieu à 360°. Les deux appareils avaient été soigneusement protégés par une cage sur laquelle était collé un petit insigne, montrant une flèche noire en forme d’éclair dans un triangle jaune, dont le but était manifestement de dissuader n’importe qui de s’approcher trop près. Pas question donc de cacher la caméra avec un quelconque vêtement. Le ravisseur avait décidément tout prévu. Solange en déduisit que cet enlèvement avait été prémédité de longue date. Qui lui en voulait ? Était-ce elle la cible ou visait-on indirectement son mari ? La seule façon d’obtenir des réponses était de se plier momentanément aux exigences de ce malade.
Elle plaçait tous ses espoirs dans la perspicacité de son mari et dans l’efficacité des forces de police. Détectant la supercherie orthographique au premier regard, Matthieu contacterait immédiatement le père Joseph, qui nierait l’avoir vue au Foyer de l’Angélus. Il téléphonerait ensuite à son ami Sébastien, inspecteur de police au village, lequel déploierait illico un dispositif impressionnant, fait de barrages routiers, de contrôles systématiques, de perquisitions, de fouilles soutenues par des chiens renifleurs et un hélicoptère tournant en permanence au-dessus des forêts de la région. Grâce à son ingéniosité, elle serait libérée avant même que son ravisseur ait pu lui faire du mal. Revigorée par ces pensées dont la naïveté ne lui échappait pourtant pas, elle prit le stylo dans la poche de son cardigan et commença la rédaction de la pseudo-lettre à son mari.
Mon cher Matthieu,
Ne m’en veux pas, j’ai besoin de me retrouver seule quelques jours. Je suis partie me ressourcé chez le père Joseph. Ne cherche pas à me contacté, je n’ai pas prit mon portable. Je reviendrais avant la fin de la semaine.
Je t’aime.
Ta cher épouseSolange
La journée s’annonçait sous les meilleurs auspices. Il était 11 heures, tout était fin prêt pour la fête. Rien n’avait été laissé au hasard, même le soleil et une légère brise rafraîchissante avaient été réservés pour les cinq ans de mariage de Matthieu et Solange Dupré. Jessica, au service des Dupré depuis leur emménagement à Vierves, distribuait méthodiquement, à chaque convive, un verre de champagne ou un jus d’orange pressée. Elle les invitait ensuite à passer au jardin où avaient été éparpillés quelques mange-debout sur lesquels elle avait disposé des zakouski et autres amuse-gueule. Il fallait faire patienter les pique-assiette avant l’ouverture du buffet. Une dizaine de bougies d’extérieur, coulées dans des vasques en terre cuite, parsemaient la pelouse et faisaient fuir les insectes. De magnifiques rosiers en fleurs, grimpant sur la façade arrière, distillaient une fragrance délicate et offraient aux regards une explosion de couleurs.
Jessica passait des heures à travailler son aspect physique. C’est le seul atout qu’elle possédait et il ne fallait surtout pas le gâcher. Elle vénérait donc sa longue chevelure noire, qu’elle laissait nonchalamment tomber sur ses épaules hâlées en une cascade d’ondulations forcées. Sa trousse de secours personnelle contenait plusieurs fonds de teint qu’elle utilisait pour masquer les imperfections de sa peau au gré des saisons. Native du coin, elle avait quitté l’école dès qu’elle en avait eu la possibilité et, quand ses parents lui avaient clairement fait comprendre qu’elle devait voler de ses propres ailes, elle n’avait eu d’autre choix que de se trouver un travail. Cette région, d’une splendeur incomparable, n’offrait pourtant pas pléthore de débouchés. Les usines et les commerces avaient fermé les uns après les autres, les jeunes étaient partis tenter leur chance à Charleroi ou à Namur, et la demoiselle avait sauté sur l’occasion quand cet agent immobilier s’était installé au village. Il cherchait une jeune femme pour entretenir la nouvelle bâtisse dont il venait de faire l’acquisition sur les hauteurs de Vierves. Il refusait catégoriquement que sa femme Solange s’abaisse à ce genre d’occupation. Quand on est l’épouse d’un agent immobilier ambitieux, il faut savoir tenir son rang.
Ce jour-là, Jessica avait pris soin de remonter ses cheveux en un chignon raffiné qui lui faisait oublier ses vingt-cinq ans et sa condition prolétarienne. Matthieu Dupré avait insisté pour qu’elle fût tirée à quatre épingles lors de la réception. Il avait également été ferme sur la tenue à porter. Pas question d’arborer une jupe courte ni un chemisier au décolleté plongeant comme elle en avait l’habitude lorsqu’elle venait travailler chez eux. Jessica devait être sobre, discrète, transparente même. Il ne fallait pas qu’elle fasse de l’ombre à Solange.
Le jardin entourant la demeure offrait une vue imprenable sur le petit village de la commune de Viroinval. En attendant l’arrivée des retardataires, Matthieu détaillait le paysage à Dirk Verschuiven, un riche promoteur immobilier flamand, ainsi qu’aux autres invités qui n’habitaient pas la région.
— Le village est agglutiné au pied du château des comtes de Hamal, dont vous apercevez la tour carrée faite de briques rouges et surmontée d’une flèche bulbée, semblable à celle que l’on retrouve au sommet de la basilique Saint-Materne de Walcourt, notamment.
— Il est magnifique ce château, Matthieu, le complimenta le père Joseph, responsable du Foyer de l’Angélus, une communauté chrétienne basée à Rendeux, dans la vallée de l’Ourthe, à une bonne heure de route de Viroinval.
— C’est lui qui donne un cachet si particulier au village. Il ne se visite pas, mais je n’abandonne pas l’idée de persuader les propriétaires de l’ouvrir au public pour les grandes occasions. Heureusement, on peut admirer sa découpe en remontant sur la route d’Olloy. De là, l’immense pelouse en contrebas met clairement en valeur le bâtiment de style classique.
— Vous parlez comme un guide touristique, mon cher Dupré, renchérit Dirk Verschuiven. Les habitudes professionnelles refont surface. En tout cas, votre jardin est un vrai havre de paix, et je vous félicite pour votre acquisition.
Les Dupré avaient quitté le deux-pièces qu’ils louaient à Hotton, dans leur Famenne natale, et s’étaient installés à Vierves, un an auparavant. Matthieu voulait se rapprocher du lieu qu’il avait choisi pour faire prospérer ses affaires, et l’agence de Couvin, qu’il avait rachetée pour une bouchée de pain, commençait à avoir pignon sur rue.
Lorsque les invités furent au complet, Matthieu abandonna son auditoire, rentra dans la maison et ordonna à Jessica d’enclencher la chaîne hi-fi du salon : la marche nuptiale de Mendelssohn retentit alors au jardin tandis que, foulant un tapis rouge au rythme de la musique, les amoureux apparurent, tout de blanc vêtus, sous des applaudissements nourris. Pour l’occasion, ils avaient ressorti leur tenue de mariage de la penderie. Matthieu, à son grand dam, avait dû faire élargir le pantalon, alors que Solange, qui avait gardé sa taille fine, n’avait eu qu’à se glisser dans sa robe immaculée, enrobée de tulle. Elle était passée le matin même chez la coiffeuse pour redonner du volume à ses cheveux blonds coupés en carré et courbés vers l’intérieur à coup de laque ultra-forte. Matthieu adorait cette coiffure, qui donnait à sa femme des allures de Mireille Darc. Quant à lui, sa calvitie naissante lui rappelait sans cesse qu’il avait franchi le cap de la quarantaine et ne lui laissait guère le choix de la coupe. Il avait opté pour un crâne tondu au millimètre et une fine barbe, faussement sauvage, qui le rendait plus déterminé.
— Mes chers amis, c’est avec une certaine émotion dans la voix que je prends la parole. Aujourd’hui est un jour à marquer d’une pierre blanche : nous fêtons, Solange et moi, nos cinq ans de mariage. Ce sont les noces de bois, m’a-t-on soufflé récemment. Quoi de plus logique lorsqu’on vit dans une des régions les plus boisées de Belgique.
— Joli parallèle, Matt ! cria Sébastien Halleux, un de ses amis d’enfance.
— Merci, Seb ! lui lança Matthieu, heureux de voir que son petit jeu de mots avait fait de l’effet, sur une personne en tout cas.
Il attendit quelques secondes, balaya l’assemblée du regard afin de capter l’attention de tous, puis reprit son discours.
— Vous qui me connaissez bien, vous savez que je ne suis pas un adepte de la langue de… bois et c’est donc en toute franchise que je vous parle ici.
— C’est pas un discours, c’est un stand-up ton truc ! s’exclama son ami.
La seconde intervention ne fut pas du goût de certains, et quelques signes d’agacement fusèrent çà et là, ce qui ne dérangea nullement l’orateur du jour qui, imperturbable, continua son allocution.
— Nous avons voulu, Solange et moi, que vous soyez les témoins privilégiés de notre anniversaire de mariage. Certains étaient déjà présents il y a cinq ans, lorsque le père Joseph nous a unis dans la chapelle du Foyer de l’Angélus. D’autres nous ont rejoints, comme Dirk Verschuiven, que je remercie publiquement d’être venu aujourd’hui célébrer avec nous cet événement.
— Plaisir partagé, mon cher Dupré, répondit poliment le promoteur.
— Rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger un interminable discours, mais plutôt vous inviter à partager le buffet dinatoire que Jessica est en train d’installer sur la terrasse. Alors, un seul mot d’ordre : amusez-vous et que la fête soit avec vous !
L’assemblée partit dans un éclat de rires qui mit définitivement la journée sur les rails de la réussite.
— Et la mariée ? Elle n’a pas droit à son discours ? entendit-on soudain.
— Solange, un discours ! Solange, un discours ! scandèrent les convives, que l’apéritif avait déjà bien entamés.
Solange regarda son époux avec désolation. La prise de parole en public n’était pas un exercice dans lequel elle excellait. De plus, elle n’avait rien préparé, au contraire de son mari, qui avait minutieusement rédigé son petit speech. Matthieu fusilla du regard Frédéric Tardieu, celui qui avait osé forcer Solange à improviser un mot de bienvenue. Il regretta amèrement d’avoir invité son voisin direct, sous la pression de sa femme. Elle en payait maintenant les frais.
— Euh… je n’ai rien préparé, mais, si vous insistez… je… je vous remercie tous… en bloc… d’avoir répondu à notre invitation. Mon mari et moi sommes très heureux de vous avoir parmi nous. Merci !
Solange fut sauvée par les applaudissements générés par ses parents. Eux savaient fort bien que leur fille était mal à l’aise et ils profitèrent d’une seconde de répit pour abréger ses souffrances.
Le père Joseph avait également compris qu’il fallait aller à la rescousse de la jeune femme. Il se rapprocha d’elle, lui prit gentiment la main qu’il tapota en signe de soutien. Puis, de façon plus solennelle, il fit face au public et y alla aussi de son petit discours.
— Merci, Solange ! Merci, Matthieu ! Je vous suis infiniment reconnaissant de m’avoir permis d’assister à cette fête qui revêt une importance toute particulière pour moi qui vous connais depuis vos premières couches-culottes.
— Je vous remercie pour cette précision, mon Père, ironisa l’intéressé. Cela casse un peu mon image, mais on est tous passés par là, n’est-ce pas ?
L’assemblée, visiblement amusée, acquiesça à coups de hochements de tête.
— Tout ça pour vous dire, reprit le père Joseph, que j’ai suivi votre enfance, votre adolescence et votre entrée dans le monde des adultes avec énormément de tendresse et d’attention. Vos parents, ici présents, sont des fidèles de notre communauté depuis sa création, et vous faites partie de notre grande famille du Foyer de l’Angélus. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les parents de Matthieu puis, quatorze ans plus tard, ceux de Solange, m’ont fait l’honneur de devenir le parrain de leur fils et de leur fille. Il y a cinq ans, malgré une différence d’âge importante, mais avec l’amour de Dieu comme ciment, ils m’ont demandé d’unir vos âmes et vos corps, sous la protection de notre Christ bien-aimé. Avoir pu célébrer ce mariage restera pour moi un des moments forts de ma vie de prêtre. Alors, vous comprendrez qu’être ici aujourd’hui pour commémorer cette union sacrée me touche plus que quiconque. Remercions notre Seigneur d’avoir permis à Matthieu et Solange de se trouver et de s’aimer dans la foi et l’amour de notre Dieu tout-puissant.
Le père Joseph demanda à Matthieu de prendre la main de sa femme puis, d’un signe de croix posé au-dessus des doigts enlacés, il termina sa bénédiction :
— Puissiez-vous vous aimer aujourd’hui plus fort qu’hier et moins fort que demain, et qu’ainsi votre amour grandisse dans la foi de Dieu, pour les siècles des siècles. Amen.
Les convives s’éparpillèrent ensuite pour se retrouver quelques instants plus tard autour du buffet et des mange-debout. L’avantage de ce type de réception, c’est qu’il ne faut pas dresser de longues tables et que les invités sont libres de circuler où bon leur semble. Le premier qui agrippa Matthieu fut Sébastien Halleux.
— Bravo pour ton discours, Matt !
— Merci, Seb.
— Alors, comment tu trouves la région ? Je t’avais bien dit que c’était un paradis sur terre !
— Tout à fait ! Comme tu le vois, j’ai suivi ton conseil puisque j’ai acheté cette maison.
— Quand j’ai suivi ma femme et qu’on est venus habiter ici, je ne connaissais pas du tout le coin. En débarquant à Viroinval, j’ai été scotché par la splendeur des paysages.
— Et je te suis reconnaissant de m’avoir convaincu de venir m’implanter dans cette région. D’ailleurs, j’aimerais te présenter Dirk Verschuiven, qui sera très honoré de faire ta connaissance.
— Ah bon ?
Harponnant délicatement le riche promoteur, Matthieu l’invita à la table de leur conversation :
— Monsieur Verschuiven, je vous présente Sébastien Halleux, un ami d’enfance et accessoirement inspecteur à la police communale de Viroinval.
— Enchanté, monsieur Halleux. C’est donc grâce à vous qu’il a pu dénicher ce coin de paradis ?
— Eh oui ! Il faut toujours écouter ses amis, répondit Sébastien en bombant le torse.
— Permettez-moi d’être indiscret, mais, puisque vous êtes policier, je me demandais si vous pouviez me dire si cette région est plutôt bien fréquentée ou si, comme on l’entend parfois, la violence n’a pas de frontières.
— Oh, c’est assez tranquille. On n’est pas à Charleroi où ça chauffe beaucoup plus qu’ici. La majorité des interventions sont liées aux querelles de voisinage ou aux accidents de voiture. La routine, quoi !
— Parfait ! Parfait ! se félicita Verschuiven.
— Je te conseille d’aller faire un tour au buffet, Seb, lui glissa Matthieu. Florence a déjà commencé à le dévaliser.
Sans plus attendre, le policier rejoignit son épouse et abandonna séance tenante les deux hommes.
— Vous avez l’art d’éconduire les gens de façon élégante, mon cher Dupré.
— Si c’est un compliment, je le prends, monsieur Verschuiven.
— Maintenant que nous sommes seuls, expliquez-moi votre projet un peu plus en détail.
— Vous avez l’intention d’investir dans le tourisme en Belgique et je suis votre homme. J’ai le projet, vous avez les fonds. Comme je vous l’ai dit lors de notre dernière conversation, il faut surfer sur la mode pour attirer de nouveaux clients. Ce que veulent les gens aujourd’hui tient en quatre lettres, les CLÉS : Confort, Loisirs, Écologie, Santé ! Et ceux qui en ont les moyens sont prêts à y mettre le prix.
— Jusque-là, nous sommes d’accord.
— Ce n’est pas nouveau, les néerlandophones adorent les Ardennes belges pour la beauté de leurs paysages variés, le dénivelé qu’on ne retrouve pas au plat pays, la gastronomie wallonne et les forêts à perte de vue. Durbuy en a déjà fait les frais avec, excusez-moi du terme, une colonisation massive des vacanciers flamands, accentuée par l’arrivée de Marc Coucke. On arrive à saturation dans certaines régions, preuve que la demande est toujours aussi forte. Peu de gens le savent, mais nous sommes ici à la limite de l’Ardenne et des Fagnes, dans une enclave peu visitée, en dehors de la zone d’influence de l’autoroute E411, véritable épine dorsale du tourisme wallon, qui relie la capitale au Luxembourg. Vous retrouverez ici tous les ingrédients d’une future réussite économique, à l’instar de Durbuy : une nature sauvage, préservée et variée, avec des forêts de conifères, de feuillus, d’anciennes carrières, des sites géologiques majeurs, comme le Fondry des Chiens et les grottes de Neptune, le tout parcouru par des centaines de kilomètres de promenades déjà balisées. Viroinval est une commune qui regroupe huit villages, traversés pour la plupart par le Viroin, sur lequel on peut pratiquer du kayak. Parmi ces villages, plusieurs peuvent se targuer de faire partie des plus beaux de Wallonie, comme Vierves et Nismes. De plus, le village de Treignes a la particularité d’être celui qui possède le plus de musées en Belgique ; on en dénombre au moins quatre. Sans oublier le train à vapeur des Trois Vallées et bon nombre d’activités de loisirs. En un mot, monsieur Verschuiven, vous êtes ici dans le nouvel Eldorado belge, le nouveau Far West wallon ! Et je suis votre chercheur d’or… vert !
— Tout cela est alléchant. Reste à trouver le terrain idéal pour implanter le camping de luxe que je devrais financer.
— J’y viens, j’y viens. Les cartes d’état-major sont dans mon bureau, je vous propose d’aller les consulter, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
— Je suis venu pour ça, mon cher Dupré ! Sans vous offenser, je n’ai pas fait le trajet de Dendermonde jusqu’ici uniquement pour vos cinq ans de mariage.
Matthieu Dupré ne s’offusqua pas de la réflexion du promoteur. La fête était le moment idéal pour exposer de visu son projet d’aménagement d’un camping de luxe.
Dès qu’ils eurent fait honneur au buffet et au gâteau de mariage, ils s’éclipsèrent, prétextant un problème urgent à traiter au plus vite.
Solange s’en inquiéta peu de temps après son départ.
— Personne n’a vu mon mari ? questionna-t-elle à la cantonade.
— Je l’ai vu partir dans son bureau avec ce rapace de promoteur, lui souffla Frédéric Tardieu, qui avait un peu forcé sur l’alcool.
— Il n’y est plus, je viens d’aller vérifier.
Tardieu prit délicatement le bras de Solange et l’entraîna à l’intérieur de la maison à l’abri des oreilles indiscrètes.
— Abandonner sa femme le jour de ses noces de bois, ce n’est pas très galant ! J’ai toujours dit que vous méritiez mieux, Solange.
— Je vous en prie, un peu de tenue ! Je crois que vous feriez mieux de rentrer chez vous. Vous avez beaucoup trop bu.
— Je ne rentrerai pas tant que votre mari ne vous aura pas rejointe et j’attendrai qu’il vous présente ses plus plates excuses.
— S’il s’est absenté, c’est qu’il a ses raisons, monsieur Tardieu. Et nous réglerons cela entre nous ce soir. Vous n’avez pas à vous en mêler.
— Appelez-moi Frédéric. Cela fait un an que nous sommes voisins, vous ne croyez pas que nous avons mérité de nous appeler par notre prénom, Solange ? Madame Dupré et Monsieur Tardieu, cela fait un peu trop guindé.
— Si… si vous voulez, balbutia Solange, quelque peu déstabilisée par l’audace de son voisin.
Apercevant Jessica qui sortait de la cuisine, Solange en profita pour lui emboîter le pas et toutes deux sortirent au jardin rejoindre les autres invités.
Le père Joseph s’approcha de sa filleule qui, le regard perdu au loin, semblait admirer le paysage.
— Tu vas bien, Solange ? lui demanda-t-il.
— Bien sûr, mon Père, le rassura-t-elle. Comment ne pas être heureuse en un jour pareil ?
Le père Joseph connaissait très bien Solange et ne fut pas dupe. Il devinait les tourments de sa filleule, mais ne voulait pas envenimer les choses. Il savait que Matthieu était autoritaire, capricieux, égocentrique, narcissique et que Solange l’avait épousé parce qu’elle n’avait pas pu lui refuser sa main lorsqu’il en avait fait la demande officielle. Solange avait toujours été une petite fille obéissante, docile, soucieuse de ne pas déranger les autres. Son caractère malléable et son joli minois épousaient à merveille les ambitions de son mari. Dupré désirait avant tout une femme superbe qui mettrait en valeur son statut de nouveau riche, sans toutefois lui faire de l’ombre ni le freiner dans son ascension professionnelle.
— J’aime te l’entendre dire. Tu sais, Matthieu n’est peut-être pas un homme parfait, mais il t’aime et il ne faut pas lui en vouloir, lui répondit-il d’un ton paternaliste.
— Pourquoi me dites-vous ça ? s’étonna-t-elle.
— Je te sens en lutte avec tes démons. Tu fêtes tes cinq ans de mariage et, inconsciemment, tu fais le bilan de ta vie. Ne cherche pas de réponses aux questions dangereuses : tu es jeune, belle comme un cœur, tu as un mari aimant, une situation privilégiée. Ne gâche pas tout : Arx tarpeia Capitoli proxima.
— Vous savez très bien que je n’y comprends rien à vos citations latines. Que signifie-t-elle ?
— Il n’y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne. Dans la Rome républicaine, le Capitole était la colline qui abritait les instances du pouvoir, mais c’était aussi du haut d’un versant abrupt de cette colline, la roche tarpéienne, que l’on précipitait les criminels et les traîtres de Rome. Tarpeia était une jeune femme qui avait trahi les siens à l’époque de Romulus, le fondateur de la ville.
— Vous insinuez que je serais une traîtresse ? réagit-elle, un peu froissée.
— Comparaison n’est pas raison, lui répondit-il calmement. Cette citation signifie seulement qu’il n’y a qu’un pas entre la gloire et la déchéance, et que ceux qui goûtent au pouvoir et à la richesse doivent se méfier du précipice dans lequel ils risquent de tomber.
— Vous vous faites du souci pour rien, mon Père. Je connais la valeur de mon bonheur, lui sourit-elle.
La fête touchait à sa fin. Le père Joseph prit congé de Solange et les autres invités suivirent le mouvement déclenché par l’homme d’Église. Tardieu, fidèle à sa promesse, sirotait un cocktail de fruits assis dans un fauteuil en rotin sur la terrasse. Les effets de l’alcool commençaient à se dissiper et il tenait à s’excuser auprès de Solange pour sa conduite peu courtoise. Comme elle tardait à revenir, il se leva et se dirigea vers l’allée qui menait à la route. Il aperçut une silhouette aux cheveux roux s’éclipser derrière la haie. Solange fit volte-face et vint précipitamment à sa rencontre.
— Vous êtes encore là ?
— Une promesse est une promesse.
— Ne vous croyez pas obligé de respecter ce que vous avez dit sous l’effet de l’alcool. Si j’ai besoin de vous, je sais où vous trouver.
— Je tenais également à m’excuser de mon comportement inopportun. J’espère que cela ne ternira pas notre relation amicale.
— C’est déjà oublié !
Matthieu réapparut en début de soirée. Avant même de s’adresser à sa femme, il se dirigea vers le bar et se servit un verre de whisky.
— Il reste des glaçons ?
— Où étais-tu passé ? Je me faisais un sang d’encre.
Sans prêter attention aux inquiétudes de sa femme, il jura et mit le cap sur le congélateur. Solange se garda bien de poser à nouveau la question. Elle connaissait son mari et, vu son humeur massacrante, elle voulait éviter qu’il n’explose devant elle. Elle attendit donc, avec une certaine appréhension, qu’il rompe lui-même le silence.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu vas me reprocher d’être parti sans rien dire le jour de ta fête ? C’est ça ?
— Notre fête, Matthieu ! C’était notre fête !
— Oh, ne joue pas sur les mots, je t’en prie ! J’ai d’autres soucis, figure-toi. Et beaucoup plus graves que ton petit problème de discours tout à l’heure.
— Je ne savais pas quoi dire, avoua-t-elle d’un air penaud, je n’avais rien préparé.
— Tu insinues que j’ai bien parlé uniquement parce que j’avais préparé mon discours ? Que je suis incapable d’improviser un mot de remerciement ?
— Pas du tout, mon chéri, tu t’exprimes beaucoup mieux que moi. On m’a forcée à parler et tu sais que je n’aime pas ça, alors je m’embrouille et je dis n’importe quoi.
— Eh bien, tu aurais mieux fait de ne rien dire. « Je vous remercie tous en bloc », c’est complètement ridicule. Tu n’as pas à les remercier d’être venus se goinfrer à nos frais !
— Mais… tu as bien remercié ton monsieur Vers…
— Verschuiven ! Lui, c’est différent ! Parce que tu crois qu’il s’est tapé deux cents bornes pour venir goûter aux petits fours ? Il est venu spécialement de Flandre pour parler affaires, et je ne pouvais pas le lui refuser.
— Bien sûr, mon chéri. Excuse-moi.
Solange avait vite compris qu’il fallait écourter la conversation et faire amende honorable. Son mari ne l’entendait pas de cette oreille et continua à l’accabler de reproches.
— J’espère que tu regrettes amèrement d’avoir fait venir cet imbécile de Tardieu.
— Tu avais raison, mon chéri, ce n’était pas une bonne idée de l’inviter à la fête.
— Évidemment que j’avais raison. Ça t’apprendra à ne pas vouloir m’écouter.
— Monsieur Verschuiven était satisfait de sa venue à Vierves ? demanda-t-elle.
Par expérience, Solange savait qu’elle devait à tout prix recentrer la conversation sur son mari afin qu’il cesse de l’humilier. Elle avait l’habitude d’être rabaissée par Matthieu, mais ce qu’elle ne supportait pas, c’était la rage qui l’habitait quand il était à court d’arguments. Heureusement, la situation ne dégénérait pas souvent et Solange s’en tirait généralement à bon compte.
— Je monte prendre une douche, se contenta-t-il de lui répondre.
— Moi, je vais me coucher.
Solange connaissait la suite. Matthieu sortirait de la salle de bains dix minutes plus tard, après s’être douché, sans se donner la peine d’enfiler un pyjama. Il se glisserait ensuite dans les draps et en elle avec vigueur, évacuant ses frustrations en même temps que sa semence. Puis, apaisé, il lui demanderait pardon et lui sortirait le sempiternel discours sur l’amour fusionnel qui les liait. Serein, il s’endormirait dans ses bras, donnant, le temps d’une nuit, l’illusion d’un couple idyllique. Elle resterait éveillée, profitant de ce bonheur fugace.
Elle avait lu un jour, dans un magazine féminin, un article sur la violence conjugale et avait répondu au questionnaire qui permettait de savoir si on en souffrait. Elle avait obtenu un score suffisamment élevé qui aurait dû l’alerter, mais, comme la plupart des femmes dans cette situation, elle trouvait plus rassurant de contester la façon orientée de poser les questions, qui forcément l’obligeait à répondre ce que la journaliste attendait. Il ne l’avait jamais frappée, bien sûr ; elle ne l’aurait pas accepté et il le savait très bien. Il ne l’avait jamais violée non plus, même s’il lui demandait rarement la permission de lui faire l’amour chaque fois qu’il en avait envie ; elle avait toujours été consentante. C’était le prix à payer pour qu’elle se sente aimée, c’était une maigre compensation pour que le loup se transforme en agneau, que la bête repue s’endorme dans les bras de celle qui, à ce moment précis, redevenait la femme que son père avait accompagnée à l’autel cinq ans auparavant. Trop focalisée à satisfaire son mari, elle ne prenait guère de plaisir durant les rapports sexuels, mais elle avait vite compris qu’elle devait feindre la jouissance pour le satisfaire. Meg Ryan l’avait aidée à déculpabiliser. Sa simulation d’orgasme en plein restaurant dans When Harry met Sally avait mis au grand jour une pratique autrefois honteuse et prouvait qu’elle n’était pas la seule à devoir recourir à ce stratagème. En fin de compte, son couple rentrait parfaitement dans la normalité. Le plaisir, elle le prenait après l’acte, quand il se blottissait contre elle avant de tomber dans les bras de Morphée. À ce moment précis, elle comptait pour lui. Et ça, ça valait tous les orgasmes du monde !
Elle s’était mariée devant Dieu, pour le meilleur et pour le pire d’après la formule consacrée. Mais comment savoir si elle vivait le pire ou le meilleur ? Les couples ne parlent jamais de leur intimité dans la vie. Tout n’est que façade. Solange n’était pas idiote, même si Matthieu aimait lui rappeler le contraire à la moindre occasion. Elle se rendait bien compte que son mari la mettait sur un piédestal en public, mais qu’il pouvait être odieux avec elle dès qu’ils étaient en huis clos. Si cela se passait de cette façon à l’intérieur de son couple, pourquoi n’en serait-il pas de même dans toutes les relations conjugales ? Tous les mariages fonctionnaient-ils sur le même mode ? Solange s’en était persuadée faute d’avoir pu en discuter avec d’autres femmes, avec des amies, des confidentes. Enfant unique, elle avait vécu coupée du monde extérieur, sous l’influence permanente de la communauté de l’Angélus.
Matthieu était sa seule référence masculine parmi les hommes à marier. Il était beau, adulte, protecteur, sûr de lui, et elle admirait chez lui cette force mentale inébranlable. Alors, quand il avait voulu l’avoir pour épouse, elle s’était sentie flattée qu’un homme beaucoup plus âgé, beaucoup plus intelligent, beaucoup plus respecté qu’elle, s’intéresse à une jeune fille, certes très jolie, mais trop discrète, trop maladroite, trop peureuse. En épousant Matthieu, elle prenait une autre dimension qu’elle n’aurait jamais pu avoir sans lui. Finalement, elle lui devait tout. C’est lui qui lui avait donné une identité sociale, une respectabilité. Elle était son bien de valeur aux yeux de la société. Après lui avoir passé la bague au doigt, Matthieu avait persuadé sa femme d’arrêter ses études d’institutrice. La vie qui l’attendait ne nécessitait pas de diplôme. « On n’a qu’une seule vie, lui répétait-il, autant la vivre pleinement, sereinement, et se prémunir de ceux qui voudraient nous la gâcher. »
Solange vivait donc loin de l’effervescence de la société, des réseaux sociaux anxiogènes, des polémiques féministes exacerbées, ses préoccupations ne dépassant pas les rosiers de son jardin. Insidieusement, elle s’était retrouvée coincée dans une prison dorée, n’osant pas franchir les barrières fictives qui la séparaient d’un univers cruel et menaçant. Peu à peu, cette absence d’audace s’était estompée et elle s’était finalement accommodée à sa vie de princesse anachronique. Les nouvelles ne franchissaient que sporadiquement la porte de sa maison, par le prisme de la télévision, des revues, d’Internet, sans pouvoir atteindre le cocon que Matthieu lui avait patiemment tissé dans sa toile. La réalité du monde n’existe que lorsqu’on y est vraiment confronté. Pour Solange, tout cela était impalpable, inconsistant, immatériel.
Pourtant, un soir de déprime, après une énième humiliation, elle avait sorti une feuille de papier et tracé deux colonnes. Si elle le quittait, quels seraient les avantages et les inconvénients ? Elle avait vite abandonné, étant donné qu’elle avait bien plus à perdre en cas de séparation. Financièrement, elle dépendait totalement de son mari et puis, tous ceux qu’elle côtoyait lui tourneraient irrémédiablement le dos si elle osait franchir le pas. Personne ne comprendrait sa décision, même ses propres parents. Elle les entendait déjà : « Pour qui te prends-tu ? Tu ne te rends pas compte de la chance que tu as ! Un homme comme ça, tu n’en retrouveras plus jamais ! »
Alors était venue la honte. La honte d’avoir pu imaginer un instant quitter son mari. Depuis lors, elle s’était promis de ne plus y penser. Elle n’avait pas le droit de se plaindre. Quand elle voyait la belle Jessica, avec ses gants de caoutchouc plongés dans l’eau de vaisselle, elle se sentait une privilégiée de la vie. C’est elle que Matthieu avait choisie, et les humiliations subies lui rappelaient quotidiennement qu’elle avait été gâtée par la vie, plus qu’elle ne le méritait.
Elle avait eu une belle fête pour ses cinq ans de mariage et le père Joseph l’avait bien sermonnée sur la fragilité du bonheur. Si Matthieu était de mauvaise humeur en fin de soirée, c’était probablement de sa faute. Elle n’aurait pas dû inviter Tardieu. Avait-elle inconsciemment voulu rendre son mari jaloux pour se sentir unique à ses yeux ? Avait-elle envie d’être valorisée par un autre homme ? Elle chassa rapidement ses mauvaises pensées au moment où Matthieu sortait de la salle de bains.
