Le Monde où nous sommes - Jacques Normand - E-Book

Le Monde où nous sommes E-Book

Jacques Normand

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"Le Monde où nous sommes", de Jacques Normand. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Jacques Normand

Le Monde où nous sommes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305536

Table des matières

LE DINER DU7
LES ALLUMETTES
LE CARNET DE MARIAGE
LES PETITS SOULIERS (SOUVENIR DE VOYAGE)
LE VOYAGE DE FRITZ (AUTRE SOUVENIR DE VOYAGE)
L’IMMORTEL BLAISINET
LE CHEVALIER BOMPARDINI
MERE, FEMME, FILLE OU SŒUR
MA COUSINE HILDEGARDE (FANTAISIE ARCHÉOLOGIQUE)
UNE MATINÉE DE PIERROTS
QUAND C’EST FINI…
DISCRÉTION
LE RAPIDE DE P.L.M.

I

Sept heures. La vieille ville d’Aix–en–Provence s’éveille, paresseusement. On est à la fin de septembre le léger brouillard du matin s’éclaire de teintes roses, et, peu à peu, s’évapore aux premières clartés du jour. Le bon soleil, ce roi du midi, bousculant la nuit, se réinstalle voluptueusement dans son domaine. Il lèche de ses rayons les rues et les carrefours, réchauffe les grands pavés moussus des places solitaires, s’applique par larges bandes sur les hôtels noirs de la vieille ville, sur les maisons blanches du Cours, et, glissant le long des toits, s’accroche aux chapiteaux du cloître de Saint–Sauveur. Dans l’air tiède, vibrent encore les dernières notes de l’Angelus.

Peu de boutiques ouvertes; de rares passants dans les rues. De temps en temps, rompant le silence, au milieu d’un flot de poussière, le bruit assourdissant d’un troupeau de moutons quittant Aix, le marché, pour Marseille, l’abattoir. Insensiblement, la vie reprend, mais petit à petit, et comme à regret. A quoi bon se hâter?… Aujourd’hui ne ressemblera–t–il pas à demain?… Demain à aujourd’hui?… Ne fera–t–on pas les mêmes choses aux mêmes heures, aux mêmes endroits, avec les mêmes personnes?… La vie de province n’est–elle pas toujours la même avec ses occupations régulières, ses flâneries réglées, son éternelle monotonie?…

Vêtu de laine blanche, chaussé de pantoufles, coiffé d’un panama à larges bords, M. Roumégas vient de descendre dans son jardin. Il prend un arrosoir sous la charmille, le remplit à la pompe, puis se met à arroser son plant de jacinthes, comme il a coutume de le faire chaque jour.

Le petit jardin, s’étendant carrément derrière la maison, qui a façade sur la rue des Trois–Ormeaux, est tout frais et souriant. Peu d’oiseaux, –les enragés chasseurs du pays n’en épargnent guère,–mais de jolies bordures de basilic au parfum pénétrant, des touffes de cassis jaune, des corbeilles de roses épanouies, et çà et là, sur un tapis de boules de neige blanches, quelques ifs taillés en pointe, ce qui donne l’impression vague d’un cimetière, mais d’un cimetière gai, où il aurait neigé des fleurs.

Avec des soins infinis, M. Roumégas arrose, arrose ses chères jacinthes. On voit que cette opération est pour lui fort grave. Il y met cette double application d’un homme qui n’a plus guère autre chose à faire et d’un vieillard qui a beaucoup fait. Oui! certes!… Ce fut une existence bien remplie que la sienne, et, jusqu’à cinquante ans, les années y ont compté double.

Né dans la banlieue d’Aix, par là, du côté de Gardanne, à quinze ans, il arrivait à Marseille et gagnait quelques sous à cirer les souliers sur la Cannebière, près du cours Saint–Louis. Un vieux vêtement râpé, sa boîte, ses brosses et son cirage, voilà tout ce qu’il possédait au monde. Indifférent à la pluie comme au soleil, il n’avait pas de chapeau, et quant aux souliers, il lui en passait tant par les mains qu’il avait trouvé inutile de s’en mettre aux pieds.

Comment, trente–cinq ans après, le pauvre petit commissionnaire était–il un des plus gros marchands d’huile de Provence? Comment pouvait–il se retirer des affaires après fortune faite, en conservant de gros intérêts dans la maison créée par lui et qui portait toujours son nom?… Il fallait le demander à son activité, à son intelligence, à sa probité, surtout.

La probité! Voilà quelle avait été la grande force de Roumégas, la grande cause de sa réussite.

On peut dire d’une façon générale que la véritable habileté consiste encore à être honnête. Cet axiome à l’usage des coquins avait été constamment mis en pratique par M. Roumégas, mais sans réflexion, tout naturellement. Il était aussi simple pour lui d’être honnête que facile à d’autres de ne l’être pas. Il serait mort plutôt que de réaliser un bénéfice exagéré, quelque infime qu’il pût être, et le récit d’une indélicatesse le mettait hors de lui.

Aussi, quelle belle réputation que la sienne! Pure comme le cristal et brillante comme le soleil! Y avait–il quelque contestation entre particuliers à Aix? Vite on prenait l’arbitrage de M. Roumégas. Quelque conseil à demander? M. Roumégas. Quelque bon placement à faire? M. Roumégas, toujours.

Le soir, entre trois et cinq heures, quand il allait à la promenade sur le Cours, les chapeaux s’enlevaient devant lui comme des volées d’hirondelles noires, et les vieux nobles de la ville, si arrogants pour les gens sans naissance, tenaient à honneur de le saluer les premiers. On sentait autour de lui une atmosphère de calme et de repos bien gagné. C’était un grand honnête homme qui passait.

Pareille vie eût mérité récompense; mais le ciel avait été injuste envers ce juste et ne lui avait pas épargné les chagrins.

Jeune encore, il avait perdu une femme qu’il adorait et restait seul avec un bébé de six mois. Si jamais enfant fut aimé par son père, ce fut bien le petit Antoine, et bien élevé aussi. Roumégas voulait en faire non–seulement un honnête homme comme il l’était lui–même–la belle affaire que cela!–mais aussi un homme instruit, ce qu’il n’avait pu être, lui! Il sentait bien que l’instruction première lui avait toujours manqué: il n’en serait pas de même pour son fils!

Oh! les beaux projets qu’il faisait, le pauvre veuf, le soir, à sa table, revisant les comptes de la journée, entre le berceau de celui qui venait de naître et le souvenir de celle qui venait de mourir! Ce petit être qui dormait là serait un jour sa joie et son orgueil; grâce à lui, il deviendrait peut–être illustre, cet humble nom de Roumégas, simplement honoré aujourd’hui.

Hélas! le père avait compté sans l’enfant. Le terrain était mauvais; les fleurs semées avec tant de soin n’y purent prendre. Non pas que la nature d’Antoine fut une nature méchante, mais indolente, dissipée, faible, oh! faible surtout! Au collège, il était toujours parmi les derniers de sa classe, ce qui n’eût été que demi–mal, s’il en avait souffert; mais, malheureusement, il lui manquait l’amour–propre, ce sentiment double, défaut quelquefois, qualité presque toujours. Sa paresse ne lui pesait nullement; il s’y complaisait, au contraire, et il lui semblait parfaitement inutile de changer sa manière d’agir.

Son baccalauréat passé à grand’peine, il fit son droit, pour faire quelque chose, mais aussitôt son droit terminé, avec plus de peine encore, il se promit bien de ne plus rien faire du tout. A quoi bon travailler?… Papa Roumégas était riche et n’était pas éternel: amusons–nous, que diable!… Et nous verrons après!

Et Antoine s’était amusé. Il avait continué, en plus grande liberté encore, la vie malsaine et dangereuse de l’étudiant de province flâneur. Au café, il avait beaucoup fumé et avalé un grand nombre de consommations variées; au cercle, il avait joué bêtement, pour faire quelque chose, comme toujours. Peu à peu il était devenu assidu à la partie, et on était à peu près certain de le trouver accoudé autour du tapis vert, entre trois et six heures de l’après–midi et, la nuit, jusqu’à trois ou quatre heures du matin.

Avec quelques jeunes gens de la ville, nobles ou fils de gros rentiers, il faisait des parties de baccara dans l’atmosphère viciée du salon du cercle, sous la suspension au vaste abat–j our vert, côte à côte avec Baptistin et Durand, deux garçons des jeux, deux franches canailles, qui, à pareille heure, dédaigneux de toute tenue, étendus dans les grands fauteuils de cuir, se mêlaient avec une politesse familière à toutes les péripéties de la partie, encourageant celui–ci, riant avec celui– là, prêtant à l’un à l’autre, presque camarades avec tous.

Une nuit, il eut une malechance terrible. La somme perdue était forte. Le jeune homme ne l’avait pas. Il eut recours à son père, qui paya une heure après, et lui fit jurer de ne plus tenir une carte. Antoine jura. Huit jours après, il perdait encore.

Craignant d’avouer la chose à M. Roumégas, dont l’immuable honnêteté l’effrayait et qui ne pouvait «comprendre ça», comme il disait, Antoine emprunta. Dès lors commença pour lui cette vie fiévreuse du joueur, avec ses alternatives de veine et de déveine, ses hauts et ses bas, ses joies toujours incomplètes et ses désespoirs toujours profonds.

Concurremment avec le jeu du hasard, il menait aussi… l’autre. Plus d’une fois, il s’était affiché avec des Vénus de Marseille dont les toilettes tapageuses et les chapeaux extravagants éclataient comme un refrain canaille dans les harmonies placides de la ville engourdie. Pour le moment, il avait une liaison assez sérieuse avec une grande petite dame de la rue Saint–Ferréol, célèbre dans le monde de la galanterie phocéenne pour avoir ruiné à fond le fils d’un grand marchand de savon et deux jeunes Grecs immensément riches. Cette fille avait une espèce de caprice pour Antoine et venait souvent le voir Aix, dans une petite maison de la rue de la Mule, louée par lui à cet effet.

Pour subvenir aux dépenses de cette liaison nouvelle, Antoine jouait plus furieusement que jamais. Chose étrange! la chance, si dure jusque à, tourna en sa faveur; il gagnait, gagnait toujours, comme il voulait, tout ce qu’il voulait.

Bref, à trente ans Antoine était la plus complète nullité qui se puisse imaginer. En ville, on ne parlait de lui qu’avec un sourire aux lèvres et un haussement d’épaules. Quand on rencontrait dans la rue ce grand garçon d’un blond roux, aux yeux lourds, à la figure éteinte, régulièrement belle cependant, vêtu avec l’élégance trop raffinée d’un galantin de province, on hésitait à le saluer, mais on pensait à son père, et le chapeau s’abaissait. Antoine était sauvé par Roumégas.

Le pauvre vieux négociant souffrait profondément. Ses beaux rêves d’ambition paternelle s’étaient envolés. Il avait tout tenté pour arrêter son fils sur cette pente fatale; mais, raisonnements ou menaces, rien ne pouvait avoir prise sur cette nature molle et indolente. Un moment, M. Roumégas avait pensé l’envoyer à l’étranger; mais, malgré tout, il l’aimait profondément, ce fils indigne, et, trop vieux pour le suivre, il n’aurait pu se résoudre à se séparer de lui.

Aussi, blessé dans ses espérances, dans son amour–propre, comme il avait vieilli vite, le pauvre Roumégas! A soixante–dix ans, on lui en eût donné quatre–vingts; sous son grand chapeau de paille, sa figure apparaissait ridée comme une pomme de reinette; ses cheveux, très rares, ressemblaient à des fils d’argent; sa taille, déjà peu élevée, s’était encore ratatinée; et, dans le clair jardin, le long des plates–bandes, posant de temps en temps à terre l’arrosoir trop lourd pour sa main débile, il avait l’air d’une vieille petite poupée blanche au milieu des fleurs et des rayons.

II

Un pas hésitant cria sur le sable de l’allée. M. Roumégas se retourna. Antoine était devant lui, très pâle, le teint plombé, le linge fripé, les cheveux en désordre, les yeux rougis.

Le vieillard eut un haussement d’épaules.

–Ah! te voilà!… à cette heure!… Tu n’as pas honte?… Allons!… Va te coucher!… Et tâche au moins d’être descendu pour midi.

Et, avec un nouveau haussement d’épaules plein de lassitude et de résignation, il se remit à arroser ses chères jacinthes.

Antoine ne bougea point.

–Tu ne m’as pas entendu? dit M. Roumégas, sans se retourner.

–Mon père, fit le jeune homme en avançant d’un pas.

Cette fois, M. Roumégas posa son arrosoir à terre, releva ses lunettes sur son nez, et d’un ton moitié fâché, moitié indulgent:

–Qu’est–ce qu’il y a, voyons?

Antoine parut rassembler tout son courage, et d’une voix basse:

–Eh bien!… cette nuit… au cercle…

–Tu as perdu!… Encore perdu!… Ah! malheur de ma vie! Il me tuera, cet enfant– là!… Tu m’avais pourtant juré… Parbleu! il n’y a qu’une chose à faire: payer!… payer encore, et toujours, jusqu’au dernier sou!… Il y va de l’honneur des Roumégas! Allons, combien?

Antoine se tut encore.

–Ce n’est pas cela?… Quoi donc, alors? une querelle? Tu as été insulté? Tu vas te battre? A! ces maudits tripots!…. que n’y fait–on pas?… on y boit, on y fume, on s’y dispute, on y joue, on y…

Une pensée terrible passa par l’esprit du vieillard, et anxieux, les mains tournées vers son fils, comme suppliantes:

–Oh!… pas ça, n’est–ce pas?…

Antoine baissa la tête.

Mon Dieu! c’était vrai!… Son fils, son fils à lui, Roumégas, un tricheur, un voleur! Le pauvre homme eut un éblouissemcnt et vacilla sur ses jambes, prêt à tomber.

–Papa!…. dit Antoine, s’avançant pour le soutenir.

–Ne me touche pas… ne me touche pas! dit le vieillard en se redressant avec une superbe énergie.

Et tournant la main du côté de la maison:

–Dans ta chambre, dit–il.

–Mon père, s’écria le jeune homme, laissez– moi m’expliquer… je ne suis pas si coupable que vous le pensez… J’ai été entraîné…

–Dans ta chambre, répéta Roumégas, inflexible.

Le fils s’inclina, et baissant la tête, courbant sa haute taille, comme un condamné, il se dirigea vers la maison et monta l’escalier, qui menait à sa chambre… Derrière, la tête droite, les yeux brillants, la démarche saccadée, le père suivait.

Ils entrèrent dans la chambre, une grande pièce banale, avec deux fenêtres sur la rue, en désordre, habitée à regret, cela se voyait bien. Quelques livres dépareillés, jetés çà et là; aux murs, des fusils de chasse, des épées, des pistolets; sur tous les meubles, des pipes, des pots à tabac, des cigarettes.

M. Roumégas referma la porte sur lui, et se tournant vers Antoine:

–Parlez, dit–il.

Le jeune homme s’assit lourdement sur son lit non défait, et, les yeux à terre, d’une voix entrecoupée, déchiquetant entre ses doigts fiévreux un bout du drap qui pendait:

–La dernière fois. quand je t’ai demandé de l’argent, je t’avais promis de ne plus jouer… je n’en ai pas eu la force… j’ai recommencé… j’ai perdu encore. Je n’ai pas osé m’adresser à toi une seconde fois… je perdais toujours… plus rien!… Alors, quelqu’un m’a proposé de m’associer avec lui… de jouer ensemble… nous perdions encore, toujours… Cette personne m’a conseillé, a tout préparé, et j’ai eu la faiblesse… Une folie, père, une folie!… pardonne–moi!…

Antoine se souleva à demi, les bras tendus vers son père.

–Continuez, dit Roumégas, debout devant lui, les bras croisés, comme un justicier.

Antoine reprit:

–Cette nuit, on a eu des soupçons… et nous avons été pris… mais pas moi!… moi, pas encore!… on ne sait rien de moi, tu comprends?… El si Baptistin ne parle pas.

–Baptistin!… le garçon des jeux… ton complice… un valet!… Mais où en es–tu tombé, grand Die!

–On ne sait rien encore, je te le répète. Plusieurs joueurs de la partie sont soupçonnés avec moi… Baptistin seul est arrêté… il se taira!

–Et toi, tu laisseras soupçonner des innocents! Pour conserver le peu d’honneur qui te reste, tu laisseras flétrir celui des autres!… Sais–tu que c’est une infamie, cela, tout simplement?

–Mon père. pardon!… pardon!… je vous promets. je te jure qu’à l’avenir.

–L’avenir! Est–ce qu’il y a un avenir pour toi?

Un bruit de pas résonna dans la rue tranquille et ensoleillée. On s’arrêta à la porte de la maison. Antoine se dressa sur son lit, haletant, l’oreille tendue. On sonna. Le jeune homme se précipita vers la fenêtre.

–Baptistin a parlé!… dit–il d’une voix éteinte, en pâlissant affreusement.

M. Roumégas regarda à son tour. Le commissaire de police était à la porte, accompagné de deux membres du cercle et de deux agents.

Roumégas laissa retomber le rideau, traversa la grande pièce dans toute sa longueur, prit un revolver au mur, s’assura qu’il était chargé et le tendant à son fils, qui l’avait regardé faire, comme hébété:

–Allons, lui dit–il.

Antoine ne prit pas le pistolet. Il fixait son père, de ses yeux démesurément ouverts, ne comprenant pas.

En bas, la porte de la rue s’était ouverte. Un colloque s’engageait entre la servante et les arrivants. Des éclats de voix étouffés montaient jusqu’à la chambre.

–Tu as perdu ton honneur: sauve au moins le nôtre, dit M. Roumégas. Allons donc!

Le colloque était terminé. Les pas résonnaient dans l’escalier de pierre, un vieil escalier, large et sonore comme une chapelle. On arrivait à la chambre.

–Lâche! murmura Roumégas, lâche jusqu’au bout!

Il retourna vivement le pistolet, dirigea le canon vers le front de son fils et appuya sur la détente. Antoine roula sur le lit, le crâne ouvert. On frappait à la porte.

M. Roumégas mit le pistolet encore fumant dans la main droite de son fils, ouvrit la porte, et montrant le cadavre étendu en travers du lit ensanglanté:

–Trop tard, messieurs!… Il s’est fait justice lui–même!

LE DINER DU7

Table des matières

Mon bon ami Philippe Davril a épousé, voilà huit mois environ, une adorable jeune fille qui est devenue une jeune femme adorée. Il est aussi heureux que possible, mon bon ami Philippe: considération, amour, santé, fortune, gaieté, rien ne lui manque, et cependant, l’autre jour, comme nous causions chez lui, dans son cabinet, les pieds sur les chenets:

–Non!… non!… dit–il, tu ne peux te figurer, célibataire que tu es, tous les tracas, tous les ennuis qui résultent de cette chose si simple en apparence, si élémentaire: recevoir quelques amis à dîner! Tu ouvres de grands yeux et tu souris avec pitié: écoute un peu et tu verras.

«A la fin du mois dernier, nous venions, ma femme et moi, de dîner chez nous bien tranquillement, en tête–à–tête, comme cela nous arrive souvent, Dieu merci! Nous en sommes encore et en serons toujours, je l’espère bien, à cette période heureuse où solitude à deux ne veut pas dire servitude à deux!

» Béatement étendu dans un fauteuil, je fumais une cigarette pendant que Geneviève me faisait la lecture. Très agréable, cette occupation–là, entre parenthèses: je te la recommande pour plus tard. Peu à peu le livre, complètement dénué d’intérêt d’ailleurs, glissa sur les genoux de la lectrice; le silence s’établit entre nous; elle, rêveuse, tête basse, suivant d’un œil distrait les arabesques du tapis; moi, le nez en l’air, m’appliquant consciencieusement à faire des ronds de fumée qui montaient, montaient vers le plafond, ondulants et réguliers.

» Au bout d’un moment, ma femme me dit:

»–Et ce dîner, quand le donnerons–nous?…

» Il faudrait pourtant bien nous décider!»

» J’interrompis mes graves occupations et fis oui de la tête.

» Assurément, c’est amusant tout juste de donner à dîner aux autres quand on se suffit si bien à soi–même. Mais, depuis notre mariage, nous avions reçu des politesses de tous côtés sans en rendre aucune… Il était temps d’en finir… de commencer plutôt.

»–Quel jour choisir? dit Geneviève.»

Je me levai de mon fauteuil, où j’étais si bien, et pris sur mon bureau mon calendrier, mon grand calendrier. J’ai toujours été un peu maniaque, tu sais, je ne me sers jamais que de ces longs calendriers dits, je ne sais pourquoi, calendriers administratifs, qui s’ouvrent comme un accordéon, calendriers par mois, avec notes pour chaque jour, pouvant être consultées sans couper les feuilles, etc. Que veux–tu? il me faut tout ça pour être heureux, à moi!

–D’abord le jour, dis–je à mafemme. Un dimanche?… Impossible. Dîners de famille. Nous n’aurions personne… Un mardi?… Les abonnements aux Français… Un jeudi?… Même spectacle!… je me trompe… même obstacle… Un samedi?… Même difficulté, aux Italiens cette fois. Que d’abonnés, grand dieux!… Restent donc trois jours dans une semaine de sept: lundi, mercredi ou vendredi. Non, pas le vendredi! Il faut respecter toutes les opinions. Donc lundi ou mercredi, pas d’autre choix possible!… Regardons un peu le quantième.

Et je consultai mon grand calendrier, par mois, avec notes pour chaque jour, etc., etc.

–Mars. mars. C’est cela! Lundi, 5. Conversion saint Augustin… Mercredi, 7.... Saint Stanislas. Lequel veux–tu?… Saint Stanislas ou saint Augustin?

–Je trouve Stanislas plus gai.

–Va pour Stanislas… Entendu, mercredi 7mars. Voyons un peu qui nous aurons, maintenant!

–Oh! pas trop de monde, mon ami!… tu sais, les grands dîners… c’est assommant! La conversation ne peut se généraliser… On a l’air d’une noce. Non! quinze au plus!

–Va pour quinze!

–Malheureusement, nous ne pouvons pas, à cause de la table carrée… Très joli, les tables carrées, mais bien gênant!

»–Seize, alors?

»–Oh! non!… Vois–tu cela? Sept personnes de chaque côté… toi à un bout de la table et moi à l’autre… comme si nous nous boudions… » D’abord, je ne veux pas être aussi loin de toi, moi!

–Chère petite!… Quatorze, alors?…

–C’est cela… oui! quatorze… Ça s’arrange très bien. Passons aux convives. Autant que possible des gens qui se connaissent; pas de gaieté sans cela!

))–Parfaitement exact!

»–Voyons… M. et madame de Flamarande, d’abord. Ils ont été charmants pour nous.

»–Le mari est bien ennuyeux!

»–Mais la femme est si amusante!

»–J’inscris: deux Flamarande. Que dirais–tu des petits Marvcyre?

–La femme est bien ennuyeuse!

–Mais le mari est si amusant! Ça fera deux personnes amusantes sur quatre, une jolie moyenne!… J’inscris: deux Marveyre.

»–Les Dupastrel?

»–Le père, la mère et les trois filles!… une smala!

»–Nous sommes si en retard avec eux… Et puis il n’y a que les deux filles aînées qui aillent dans le monde.

»–Ça ferait toujours quatre!

–On pourrait inviter le père et la mère sans les filles…

»–J’aimerais mieux le contraire… Les filles sont jeunes; le père et la mère… le sont moins!

»–Pas de Dupastrel, alors!… Madame de » Louvenjou?

»–Avec les Marveyr?… Tu n’y songes pas!… » C’est elle qui a fait le mariage!

»–Brouillés, alors?

»–Naturellement!… Que penses–tu de madame Dufrêne?… Elle chanterait quelque chose après le diner. Elle a une belle voix.

»–Oui!… Mais elle ne dirait rien pendant. » Elle est si bête!… Enfin, mets toujours!

»–Madame Dufrène. Ça fait cinq. et nous deux, sept. Encore sept à trouver.

»–Il faudrait quelques causeurs maintenant. un homme connu. Si nous invitions Cherville?…

»–Un mercredi?… Il dine tous les mercredis chez madame Monchaux. Le dîner de la timba!… Il n’y manquerait pour rien au monde!

»–Un peintre, alors?… Vernissel?

»–Il doit être bien pris par son exposition, Enfin, mettons–le toujours! Ah! non! impossible!… Il est à couteaux tirés avec madame de Flamarande depuis qu’il a refusé de faire son portrait parce qu’il la trouvait trop maigre.

»–Il nous faut un artiste, pourtant… Francœur, par exemple? Rien à craindre de la part de ses modèles, celui–là… Il ne fait que des animaux!

»–Mais sa femme?… On dit qu’elle a une réputation…

»–Sa femme?… On ne l’invite jamais… et Francœur ne s’en plaint pas, paraît–il… Mettons Francœur: ça fait huit!

»–Les Singleton. Ils sont gentils, les Singleton… Madame Singleton avait une si jolie robe à notre mariage!

–Oui… et Singleton joue de la flûte… Il en jouerait après dîner.

»–Pourvu qu’il l’apporte, mon Dieu!

»–Je le lui dirai. J’inscris: Singleton, sa femme et sa flûte… Ça fait trois.

»–Soyons sérieux, voyons!

»–Encore quatre à trouver. Pour panacher suffisamment, il nous faudrait un couple mâle et femelle… et deux célibataires.

»–Madame Desrenaudes et sa fille?

»–Comme mari et femme?…

»–Qu’est–ce que ça fait?… Elle est charmante, la petite Desrenaudes… Et puis il y aurait peut– être un mariage à faire avec un des deux célibataires…

–Non! pas de jeunes filles!… C’est froid.

–Pauvres jeunes filles!… Dès qu’il s’agit de s’amuser un peu, au panier! Rayons les Desrenaudes!

»–Et les Tournesol?… Qu’en dirais–tu?

»–En même temps que les Flamarande?… Tu n’y songes pas!… Ils se mangeraient avec leur politique!

»–Tu as raison. Qui pourrions–nous bien trouver?… C’est étonnant… il semble qu’on connaisse trop de monde… et, quand on cherche, plus personne!

»–Nos cousins Bombigny!… Ils sont très mal avec tout le reste de la famille, surtout avec l’oncle et la tante Chopard. Comme ils seront les seuls invités, ils croiront que nous ne voyons qu’eux… Ils seront ravis!

–Hurrah pour les Bombigny! Deux céliba– taires maintenant!

»–Oh ça! ce n’est pas difficile… Tu as assez d’amis, Dieu merci!

»–Oui. mais presque tous mariés maintenant!

»–Ça ne fait rien… Il n’en manque pas… Tiens! au hasard!… Lorrain?…

»–Il ne dîne plus en ville… à cause de son estomac!

»–Des Evettes?

–Même raison… A cause de sa goutte!

»–Monistrol?

»–Il est à Cannes!

»–Saint–Jauret?

»–Il est à Nice!

»–Gilaudin?

»–Encore en demi–deuil… Non! en demi–joie de son oncle Olivier.

»–Vernillac?

»–Oui, Vernillac!… Bravo!… Ah! non! impossible!… Un mercredi!

»–Eh bien?

»–Le mercredi, c’est le jour où le gros Frankenlhal dîne au cercle et où madame Frankenthal. Je t’expliquerai ça dans quelques années.

»–Tu sais. je crois que je comprends déjà.

»–Donc, pas de Vernillac… Tu vois comme c’est difficile... Nous voilà réduits à inviter Favernet. On peut compter sur lui, celui–là!…

» –Il est si dévoué!

–Et si gourmand!

»–Treize, avec Favernet. Encore un. Quel travai!

»–Le petit Stock?

»–Parfait!… Il nous dira des monologues dans la soirée… Il les dit horriblement… Mais ça tiendra toujours de la place… Et puis les auteurs ne seront pas là!… J’inscris donc: quatorzième, le petit Stock. Sauvés!… Nous étions sauvés!

»Enfin! nous avions notre liste!… Il nous avait fallu, montre en main, une heure et demie de travail, car, comme bien tu penses, je t’en ai passé au moins la moitié.

» Le lendemain matin, la poste emportait nos invitations sur joli papier Bristol, pour le mercredi 7mars à sept heures un quart… Ma femme avait une longue conférence avec notre cordon bleu… Bref, tout se préparait pour le dîner du7.

» Le lendemain, pas une seule réponse… Nous commencions à pester contre les gens qui ne répondent pas à une invitation à dîner dans les vingt–quatre heures, au plus, quand m’ar riva la lettre suivante:

» Cher ami,

Tu es bien gentil et je suis très sensible à ton aimable invitation; mais pour quel jour m’as–tu invité?…. Ta carte porte le mercredi7mars; or, le7mars est un vendredi, tandis que le mercredi qui précède est un5. T’es–tu trompé de jour ou de date?… Dois–je venir dîner chez toi le mercredi5ou le vendredi7?… J’y viendrais dans l’un et l’autre cas. Mais au moins que je sache quand j’y dois venir!

Excuse mon indiscrétion et crois à mon amitié,

» FAVERNET.»