Le poison - J. Raineri - E-Book

Le poison E-Book

J. Raineri

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Beschreibung

Au sein du commissariat du deuxième arrondissement de Lyon, l'équipe du commissaire Blanchard découvre que le décès à l'apparence accidentelle d'un directeur de banque est en réalité un empoisonnement. Raoul Mussec, un des inspecteurs, est doublement perturbé. D'une part, la voix de sa grand-mère disparue vient hanter ses nuits en s'immisçant dans ses investigations. D'autre part, il est particulièrement troublé par le charme d'Aurore Distelle, la fille de la victime.

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Seitenzahl: 211

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Ähnliche


Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

Chapitre XIX

Chapitre XX

Chapitre XXI

Chapitre XXII

Chapitre XXIII

Chapitre XXIV

Chapitre XXV

Chapitre XXVI

Chapitre XXVII

Chapitre XXVIII

Chapitre XXIX

I

Jeudi 15 mai 2014

Alors que les trois musiciens finissent tout juste de s’installer, les premières notes commencent délicatement à s’échapper. Il est encore tôt et il n’y a que très peu de spectateurs dans la cave. En guise d’introduction, l’ensorceleuse Moonlight Serenade émane des instruments pour résonner sous la voûte. Ce sera soft ce soir, tout en émotion, dans la nuance parfaitement maîtrisée de ces jazzmen new-yorkais. Du bout des doigts le pianiste effleure les touches et invite subtilement la contre-basse à emplir l’espace de toute la rondeur de ses notes. Caressées par les balais, les cymbales entrent en jeu. Diffusant leurs harmoniques, elles amplifient cette pure sensation de volupté auditive. Deux hommes, assis côte à côte dans la semi-pénombre, apprécient la prestation en souriant. Lorsque que l’on avance dans l’âge, comme ces mélomanes, quelques notes d’une mélodie passée peuvent avoir l’effet d’une fontaine de jouvence. Un troisième homme d’une vingtaine d’année les rejoint. Il porte un plateau surmonté de trois flûtes pétillantes.

« Il n’y a plus de jus de pamplemousse, problème de livraison d’après le barman. Comme je ne savais pas trop quoi te prendre, je lui ai finalement dit d’en ajouter une…

Son interlocuteur lui fait comprendre par un clignement de paupières que ce n’est pas important et saisit la flûte que lui tend le jeune homme. Son ami l’imite puis se lève.

- Puisque nous ne pourrons pas être présents ce soir à tes côtés, nous souhaitions quand même porter un toast… À ta brillante carrière… Et à cette nouvelle vie qui s’offre à toi. Qu’elle soit longue et radieuse. »

Touché par ces propos, l’individu honoré trinque volontiers puis boit du bout des lèvres, il n’appréciera décidément jamais le goût du champagne. L’amertume se propage dans sa bouche, elle ne s’arrêtera pas là. Le plus jeune l’observe, dissimulant habilement les sentiments qui le traversent.

II

Lundi 19 mai 2014

Commissariat de police, deuxième arrondissement de Lyon.

Dix minutes, peut-être quinze, qu'ils attendent dans cette pièce sordide, dernière porte au bout du couloir, premier étage. L'unique fenêtre donne sur une cour intérieure et n'apporte que peu de clarté en ce début d'après-midi pluvieux. Le policier qui les a installés n'a même pas daigné allumer la lumière.

Ses lunettes noires posées sur la table, le regard figé, Johanne Distelle semble éteinte ; le décès brutal de Mathias, quatre jours plus tôt, l'a anéantie. A presque soixante ans, le temps n'avait pas eu d’emprise sur sa beauté, mais en seulement quelques jours la tristesse a fait son œuvre, traits creusés, mine blafarde. Constater que la vie puisse continuer sans lui, rend chaque minute insupportable.

Jeudi dernier, son époux l’a déposée à leur domicile après une soirée organisée à l'occasion de son départ en retraite. Après de nombreuses années de service, il devait enfin quitter son poste de directeur d’agence de la banque de Rhônes-Alpes. Trop fatiguée, elle ne l’a pas accompagné récupérer leur fille Aurore à l'aéroport Saint-Exupery. Le vol en provenance de Budapest atterrissait vers minuit. En route Mathias a fait un malaise, entraînant la perte de contrôle de sa Mercédès. Après plusieurs embardées le véhicule s’est encastré violemment dans la pillasse d'un pont. À leur arrivée, les secours n’ont pu que constater son décès. Depuis, le remord de l’avoir laissé partir seul la dévore et hantera probablement ses pensées jusqu'à la fin de ses jours.

Assis aux côtés de la désormais veuve, Francis Rasyel, le visage marqué lui aussi, fulmine. Il est son avocat, son cousin aussi. Il a été recueilli par la mère de Johanne à l’âge de huit ans, suite au décès accidentel de ses parents. Dès lors ils grandirent ensemble. Encore très proches, ils se considèrent comme frère et soeur.

« Ils n'ont vraiment pas honte de nous faire attendre ici dans ce cloaque. Ils nous convoquent pour 15 heures… un soupir... un silence… Tu tiens le coup ?

Hochement presque imperceptible de tête de la femme alors que la poignée de porte se met à bouger...

- Enfin ! » dit-il dans un souffle.

La porte s’entrouvre. Une main passe l'embrasure cherchant à tâtons l’interrupteur. Ce n’est qu’après une insoutenable seconde qu’elle atteint enfin son but. Deux néons s’allument agressant les yeux du couple habitués à la semi pénombre. L'inspecteur Raoul Mussec entre dans la pièce à reculons, poussant la porte avec l'arrière de l’épaule. Un de ses bras porte un épais dossier dont les feuilles dépassant de toute part trahissent un rangement précipité. Se retournant, il paraît surpris par les mines figées et désabusées qui le fixent. L’entrée saugrenue d’un personnage à l’apparence hirsute, à mi-chemin entre le geek allumé et le hipster négligé, a de quoi les déconcerter. Il les salue discrètement en marmonnant dans sa barbe.

« Bonjour. Inspecteur Mussec.»

Un silence gênant s’installe tandis le policier s'assoit face au couple. La porte s’ouvre à nouveau. Son collègue Livio Enzinio, au look académique parfaitement millimétré, pénètre discrètement dans la pièce. C’est bien plus franchement qu’il se présente, assumant une certaine désinvolture.

« Bonjour monsieur-dame, inspecteur Enzinio. Vous nous excuserez de vous avoir fait attendre ici. Comme vous l'avez sûrement constaté, le commissariat est en travaux et seul cet endroit est épargné.»

Dans cette pièce, surnommée le « purgatoire » depuis de nombreuses années, les langues se délient, les âmes se déchargent, et bien souvent la vérité éclate, figeant le destin de ses protagonistes pour des années. Mussec observe les mines de mort-vivants des occupants actuels et pense que cette dénomination semble à nouveau se justifier. Il prend la parole calmement en essayant de s’exprimer distinctement.

« Nous vous avons convoqués à la demande de notre supérieur, le commissaire Blanchard, pour vous faire part du rapport du médecin légiste concernant l’accident qui a coûté la vie à M. Mathias Distelle. Il nous a été remis en fin de matinée.

- Votre commissaire ne daigne pas se déplacer en personne ? lance l’avocat, dont la colère engendre une vanité agressive.

Pas de réponse. L’inspecteur gêné prend soin de remettre un peu d'ordre dans les feuilles avant de continuer, il doit peser chacun de ses mots. En déléguant cette tâche délicate, le commissaire leur a fait la morale : « Attention les p'tit gars, ces gens sont de la haute, M. Distelle n’était pas juste un petit banquier, il descendait d’une famille connue et appréciée, avec de nombreux amis très bien placés… Dans cette affaire on marche sur des oeufs alors on évite les maladresses qui pourraient coûter cher. »

- Les résultats indiquent qu'indiscutablement votre mari était décédé avant l’accident. Mussec parcourt le rapport des yeux. Compte-tenu des dispositifs de sécurité de son véhicule le choc ne l’aurait probablement pas tué. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une investigation scientifique a été lancée, sa mort pouvant être considérée comme suspecte.

Visiblement très émue, l’épouse ne peut retenir un léger sanglot. L’avocat se relève et fixe Raoul qui continue :

- M. Distelle a effectivement fait un malaise cardiaque…

Avant qu'il ne puisse enchaîner, Francis Rasyel le coupe, s'adressant à sa cousine :

- C’est incompréhensible, non ? Tu m’as bien dit qu’il avait revu le cardiologue récemment… Il avait l’air en pleine forme…

Reprenant péniblement le dessus sur ses émotions, elle répond :

- Son dernier rendez-vous remonte à moins de deux semaines. Je veillais toujours à ce qu'il prenne son traitement.

Diplômée en pharmacie, elle était plus que qualifiée pour soigner scrupuleusement son époux. Puis s’adressant aux inspecteurs :

- Il souffrait d'insuffisance cardiaque et de tachycardie depuis déjà bien des années. C’était héréditaire, ses deux parents étaient tous les deux fragiles à ce niveau là. Le stress lié à sa profession n’arrangeait rien.

- Effectivement, reprend le policier, les analyses toxicologiques ont démontré qu'il prenait ce genre de médicaments. Mussec marque une petite pause avant de lâcher le morceau. Mais elles démontrent surtout une présence anormalement élevée de digitaline dans son sang, vous savez ce que c'est je suppose?

Déconcertée, Johanne Distelle prend quelques secondes avant de répondre, le temps de mettre de l’ordre dans ses pensées :

- Oui… Bien sûr… Il s'agit d'une molécule utilisée dans certains traitement des troubles cardiaques… Les médicaments de Mathias en contiennent probablement une quantité infime. La prise de digitaline est très complexe, les effets peuvent s’avérer autant bénéfiques que dévastateurs. Elle peut être un véritable poison.

Après avoir prononcé ce mot la professionnelle laisse aussitôt sa place à l’épouse :

- Il aurait fallu qu’il prenne une énorme quantité de comprimés, ou bien…

- Effectivement madame, les circonstances du décès ne collent pas avec un suicide. Le rapport conclut à un empoisonnement. Mussec continue de parler doucement pour ne pas la perturber plus qu’elle ne l’est déjà.

- Quoi ! Mathias empoisonné ! s’exclame l'avocat qui lui, par contre, perd tout professionnalisme… Vous démarrez une enquête pour homicide, alors ?

- Je dirais même plus : pour meurtre avec préméditation, enchaîne de sa voie grave Livio Enzinio, tapi contre le mur. Alors que Rasyel se tourne vers lui, il le fixe et continue. Nous allons donc enquêter sur l'entourage de M. Distelle, côté professionnel mais aussi côté familial, afin de trouver qui est derrière tout ça. Puis se tournant vers l’épouse il lance dans un léger sourire : Bien entendu, madame, vu les circonstances du décès et compte-tenu de votre profession, nous ne pouvons évidement pas vous écarter de la liste des suspects. »

Johanne éclate en sanglots, toute dignité envolée. L'avocat sort de ses gonds et invective les deux policiers. Mussec lève les yeux au ciel en imaginant la tête du commissaire apprenant le manque de diplomatie de son collègue. Enzinio jubile, rien ne semble jamais l’impressionner.

Dans son bureau, le commissaire Blanchard commence le débriefing avec son équipe. Il s’agit du seul endroit du commissariat où les travaux sont terminés. Son occupant s’était montré très menaçant envers les entreprises dès le début des travaux, il ne leur avait laissé que deux jours et deux nuits pour réaliser les prestations dans cette pièce.

Les quatre inspecteurs chargés de l’enquête appréhendent la colère de Blanchard à l’égard de Livio.

« Apparemment Enzinio, on fait toujours pas dans la dentelle… J'ai entendu le départ de Rasyel furieux depuis mon bureau. Tu maîtrises bien le fond mais toujours pas la forme ! Je crois bien que tu l’as fait exprès en plus. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix l’imposant commissaire fixe l’inspecteur. Profites de Lyon, il est pas impossible que tu sois muté d'ici peu... et moi en retraite… Bien méritée, travailler avec des gus comme toi ça m’use. Je vous l'avais dit les gars, quand on touche à ce milieu, on marche sur la pointe des pieds ! Le maire est un de leurs très bons amis, et en plus cet avocat, ce Rasyel, je le connais depuis longtemps, c’est une vraie tête de… Enfin c’est un coriace !

- Personne n'est au-dessus des lois, commissaire, en plus il nous prenait de haut cet avocat, et j’aime pas ça, répond l'inspecteur que les colères du chef n'impressionnent plus. On en a déjà vu des épouses éplorées meurtrières. Les statistiques ne jouent pas en sa faveur.

- Arrêtes ! Le ton est monté d’un cran supplémentaire, tu me fatigues. Puis s’adressant aux autres plus calmement : maintenant, il va vous falloir être méthodique, vous comptez procéder comment ?

- J'ai rappelé le légiste pour avoir des précisions quant à ce poison : la digitaline, enchaîna Raoul sortant une feuille pliée de la poche de son jean, il s'agit d'une molécule d'origine naturelle qu'on obtient à partir d'une plante : la Digitale... Après différents procédés qu'il vous expliquerait mieux que moi, on obtient des cristaux, non-solubles dans l'eau mais parfaitement dans l’alcool, au goût assez amer. Puisqu’aucune trace d’injection n’a été découverte sur le corps, il semble évident qu’on lui en a dilué dans une boisson alcoolisée… Il continue de survoler les notes prises pendant l’entretien avec son collègue… Temps d'absorption assez long, 3 à 4 heures, décès vers 23 heures, donc probablement ingéré durant la réception donnée dans sa banque pour son départ en retraite, entre 20 et 21 heures.

- Combien de personnes présentes à cette soirée ?

- Sûrement plus de cent mais on ne sait pas exactement, j'ai appelé son assistante pour avoir la liste complète, elle doit me l'envoyer par mail, répond l’inspectrice Eugénie Grandin.

Le téléphone du bureau du commissaire sonne, il attrape rapidement le combiné, faisant signe à la jeune femme de se taire :

- Oui, répond-il sèchement.

Un court silence.

- Mme Distelle, reprend-il d'une voix gênée et plus posée, je comptais vous contacter.

Armand Blanchard allume le haut-parleur afin que ses subalternes profitent de la conversation.

- J'ai bien réfléchi commissaire, l’élocution encore fragile semble plus apaisée qu’une heure auparavant. Comme d'une part j'ai la conscience tranquille et que d'autre part j'aimerais que votre enquête avance rapidement, je suis disposée à collaborer le plus vite possible afin d’être disculpée. Vos inspecteurs auront accès à tous ce qu'ils voudront que ce soit à mon domicile ou bien dans mes pharmacies, ils peuvent venir dès à présent s'ils le veulent.

- Ah bon, très bien, répond Blanchard étonné et soulagé à la fois. Il regarde sa montre. Compte tenu de l'heure avancée, nous ne commencerons sérieusement les investigations que demain. L'inspecteur Mussec se présentera à votre domicile accompagné de sa collègue Grandin tandis qu'Enzinio ira au bureau de votre époux.

- Très bien, comme vous voulez.

- Excusez moi d’avoir à vous le demander comme ça, mais votre mari vous avait-il fait part d'éventuelles menaces sur sa personne ?

- Cela me paraît impossible dans notre cercle proche évidemment mais… un soupir, elle hésite… dans son cadre professionnel, il ne s'est sûrement pas fait que des amis durant les quinze années passées au poste de directeur… Il n’en parlait que très peu… En fait je n’en sais rien … Il éprouvait un certain soulagement à quitter cette fonction… C’était un homme bon vous savez…

- Bien, merci. Nous approfondirons tous cela dès demain.

- Monsieur le commissaire ?

- Oui madame ?

- Je voulais m'excuser pour la réaction de mon cousin, Francis a toujours fait preuve d'un grand protectionnisme à mon égard et...

- Ne vous inquiétez pas madame, l'inspecteur Enzinio a lui aussi manqué de subtilité, l'interrompt le commissaire lançant un regard noir à l'intéressé.

- Merci commissaire, au revoir.

- Au revoir madame.

Blanchard repose le téléphone doucement sur son socle, soufflant doucement les yeux fermés. Puis reprend vivement :

- T'as écouté Mussec ? Demain tu prendras Eugénie avec toi. Vous commencerez par le domicile, le voisinage, bref vous ferez parler le quartier. L'après-midi vous visiterez les officines et vous interrogerez le personnel. Le poison surtout, vous chercherez la trace du poison, une innocence éventuelle de la pharmacienne n'interdit pas qu’il ait été élaboré chez elle. O.K. ?

- O.K., répondent les deux inspecteurs en choeur. Après avoir toisé Raoul de haut en bas :

- Et sois un peu plus présentable Raoul, s’il te plaît.

- J’essaierai.

- C’est pas si compliqué, tu devrais y arriver.

Puis se tournant vers Enzinio :

- Quant à toi le rital de pacotille, tu ne t’approches plus de cette dame. Tu promèneras ta mèche gominée dans les bureaux de la banque Rhônes-Alpes, Buffon viendra avec toi. Vous interrogerez le personnel et vous mettrez votre nez partout où vous pourrez, j’imagine qu’ils vont invoquer le secret bancaire et que vous n’aurez pas accès à grand chose. Puis s’adressant aux quatre inspecteurs : Dans ce genre d’affaire il faut trouver l’origine de la rancoeur, vous voyez ce que je veux dire ? La rancoeur, la vraie, celle qui mène au meurtre prémédité, la vengeance quoi ! On empoisonne pas sur un coup de tête. Demain soir vous passerez me faire un dégrossi de la journée ! Il continue avec une certaine ironie dans la voix. Monsieur le procureur de la République doit déjà jubiler à l'idée de s'exprimer devant les médias ; d’ici quelques jours il aura besoin du maximum à leur mettre sous la dent. »

Dans une petite pièce, assis côte à côte depuis plus d'une heure autour d’un même bureau, les inspecteurs Buffon, Enzinio et Mussec étudient la liste des invités présents à la réception. Livio s’exclame :

« Que du beau monde… Je crois qu'on devrait pas s'ennuyer avec cette affaire... Il renifle l’air ambiant et passe du coq à l’âne… Combien de temps est-ce qu’on va devoir supporter ces odeurs de peinture ? J’ai vraiment hâte que les travaux soient terminés, on n’aura plus à s’entasser dans ce petit bureau sordide.

- On profitera des joies de l’open-space et de son brouhaha permanent, ironise Raoul.

- Ça vous dit de venir boire un coup au Mouss-Tache ?

- Ouais pourquoi pas, réplique Arthur Buffon toujours partant pour ce genre de sortie.

- Non merci, répond Raoul, sans même lever les yeux vers son collègue, je pense me coucher de bonne heure ce soir et je veux garder les idées claires pour demain.

- Justement moi je trouve que la bière aide bien à s'éclaircir les idées. T’es tout bizarre en ce moment, je pense que ça te ferait pas de mal de venir trinquer avec nous. Enfin, je veux pas insister c’est toi qui vois.

N’appréciant pas cette dernière remarque, son collègue lui demande :

- Personne ne t'attend chez toi, ce soir?

- Non, pas en ce moment, on fait un break… Je t’expliquerai à l’occasion. »

Piqué par la question incisive à laquelle il s’est senti obligé de répondre, Enzinio se lève prend sa veste et sort attendre Buffon dans le couloir. Ce dernier range quelques feuilles et le rejoint aussitôt. Il est de notoriété publique que Livio Enzinio en dit le moins possible sur sa vie conjugale compliquée. Raoul sourit en les regardant partir ; songeur, il appréhende le retour de la nuit et de ce qui perturbe son sommeil.

III

Mardi 20 mai 2014

6h12. Les yeux grands ouverts, Raoul fixe le plafond blanc de sa chambre, impassible. Il est enroulé dans sa couette, les cheveux encore plus en bataille qu’à l’accoutumée. Ce qu'il vient à nouveau de ressentir le rend perplexe. Depuis plusieurs mois, certaines de ses nuits sont perturbées par un étrange phénomène qui prend de plus en plus d’ampleur, jusqu’au summum des dernières minutes.

Tôt le matin, alors qu'il n'est pas encore éveillé mais peut-être plus tout à fait endormi, une voix envoutante monte en lui, d'abord à peine perceptible puis de plus en plus forte. Même si cela en a l’inconsistance, il s’agit de tout sauf d’un rêve. Les sens aiguisés, il est conscient de ressentir une douceur qui l’enveloppe intensément. Cette voix aérienne, presque fantomatique, lui est familière. Il est quasiment sûr qu’il s’agit de celle d’Aimée, sa grand-mère. Elle avait occupé une place prédominante durant son enfance, son décès l’ayant anéanti alors qu’il n’était encore qu’un jeune adolescent. Cette nuit elle s’est exprimée avec ces quelques mots :

« N’accable pas cette femme… Le poison la tuera elle aussi. »

Outre la sensation à laquelle il ne s’habitue toujours pas, cette phrase le laisse dubitatif. Alors que les fois précédentes les propos avaient été incompréhensibles, ce matin il lui semble évident que la femme en question ne peut être que Johanne Distelle. La question se pose une fois de plus : communication, illusion ou rêve hallucinatoire ? Il a commencé à se pencher sur le sujet, les quelques livres éparpillés au pied du lit en témoignent. Sont présents des ouvrages extravagants de pseudo-médium « en lien » avec l'au-delà, mais aussi des écrits de neuropsychologues qui ramènent ces expériences à des phénomènes chimiques et physiologiques. Il n’a pas vraiment pris le temps de sérieusement les lire, la plupart n’ont été qu’à peine feuilletés. À chaque fois, il avait espéré naïvement que cela ne se reproduirait plus. L’intensité de ce matin malmène son esprit cartésien. Alors qu’il n’a jamais donné aucun crédit aux croyances populaires sur la communication avec les morts, le doute s’installe.

Pour tenter de couper court à ces questionnements, il se lève d’un bond pour se diriger vers la kitchenette. Son colocataire rentre tout juste lorsqu’il commence à verser le café moulu dans la cafetière à piston. Ensemble ils partagent un vieil appartement donnant sur une traboule, ses cours intérieures au charme florentin, typiques du vieux Lyon. Raoul aime cette authenticité, son seul salaire d’inspecteur ne lui permettrait pas ce luxe. Il cohabite donc avec Fabien, dit Fabiola, hôtesse drag-queen dans un bar de nuit, le YM. En raison de leurs rythmes de vie décalés, ils ne font que se croiser, c’est parfois le moment propice pour échanger quelques mots sur leurs vies respectives. Les deux hommes s’apprécient énormément. Fabien, fasciné par les activités policières de son coloc, est toujours très friand de récits les concernant. Raoul, lui, reste persuadé que pour pérenniser leur cohabitation ils doivent paradoxalement être proches et distants à la fois. Il s’est bien accommodé de cette situation, essayant de ne dévoiler son quotidien qu’au minimum. Malgré cela il sait qu’il ne peut rien cacher à Fabien, leur amitié est trop ancienne. Toujours travesti par son maquillage tape-à-l’oeil et sa tenue colorée celui-ci prend un verre, le remplit d’eau puis s’assoit sur un tabouret. Voyant la mine de l’inspecteur, il lui demande :

« Encore un de tes rêves bien allumés ?

Raoul acquiesce d’un mouvement de tête… C’est la seule personne à qui il peut confier ce genre de problème. Il est persuadé qu’un collègue le cataloguerait et se ferait une joie de propager dans tout le service qu'il est un peu dérangé. Fabien ne juge pas les autres, à l’évidence il en a lui-même trop souffert.

- Plus intense, celui-là… Et plus concret.

- Tu crois pas que tu devrais penser à consulter un toubib ou un psy, c’est peu-être lié au stress de ton job. T’as toujours l’air fatigué, il n’est pas impossible que tu fasses un burn-out ! Raoul ne se sentant ni fatigué ni surmené le regarde d’un air dubitatif. Ou pire encore : tu t’es fait ensorceler et c’est un marabout qu’il faut trouver !

Une plaisanterie pour dédramatiser et redonner le sourire, vieille technique de coloc pour faire perdurer le vivre ensemble. Il sait d’autant plus que derrière son aspect nonchalant et détaché, son ami cache une tension latente et omniprésente.

- Arrête de dire des conneries et va plutôt te coucher, c’est toi qui es fatigué. » Déjà que Raoul n’a aucune confiance dans les toubibs, consulter un marabout-guérisseur serait la dernière chose qu’il ferait.

La conversation se limite à cet échange. La dernière suggestion faite par son ami ravive un lointain souvenir. Elle lui rappelle les mots prononcés par le médecin de famille alors que sa grand-mère malade partait en ambulance à l’hôpital :

« Ne t’inquiète pas, dans une semaine elle sera revenue. »

Ce fut le dernier jour qu’il entendit réellement le son de la voix d’Aimée. Il se fit alors sa propre idée de la valeur de la parole dans le corps médical.

Peu avant huit heures, Mussec, les cheveux attachés, la barbe grossièrement taillée, emprunte un véhicule de fonction banalisé au commissariat, il a convenu avec sa collègue Eugénie Grandin de passer la prendre au Café qu'on sert, petit troquet en bord de Saône. La brunette longiligne l’attend assise en terrasse malgré la pluie fine et la fraîcheur matinale. Il se gare en double file et lui fait signe de se dépêcher. Geste inutile, l’impatience qui brûle en elle lui donne des ailes, elle ouvre déjà la portière. La jeune inspectrice de vingt-sept ans, qui réalisa un parcours brillant à l’école de police, est fascinée par les affaires d'homicide et plus encore par les meurtres avec préméditation. Bercée aux Experts, Dexter et autres séries américaines, elle est de la génération du crime adulé.

Les quelques minutes en voiture sont silencieuses. Raoul se perd dans ses pensées. Lorsqu’il est au travail, il s’efforce toujours de mettre ses états d’âme de côté, aujourd’hui il s’avère que ce sera un peu plus difficile que d’habitude. Il a d’ailleurs imposé à sa collègue de ne pas lui parler afin de ne pas le « saouler, merci ». En temps normal il a déjà beaucoup de mal à supporter la futilité des conversations matinales et leurs banalités partagées, ce matin elles lui seraient insupportables. Elle ne s’en offusque pas, trop excitée par la situation, elle sait qu’il peut se montrer parfois un peu bougon. Malgré cela, elle aime bien faire équipe avec lui. À son arrivée au commissariat, deux ans auparavant, il s’était avéré être le plus accueillant et ouvert des inspecteurs à son égard, et probablement le seul du service à ne pas l’avoir draguée. Pour expliquer cette attitude, Livio Enzinio prétend que Raoul est gay. En guise de preuve il ressort régulièrement une photo où on l’aperçoit plaisanter avec une Drag Queen à la terrasse d’un café.

Arrivés rue Cuvier, ils se garent puis empruntent une voie privée étroite qui mène à un vieil immeuble cossu divisé en trois appartements. Chacun d’entre eux occupe toute la superficie d’un étage, laissant le rez-de-chaussée à la loge du gardien et aux différents locaux techniques.

« Un gardien pour trois apparts… Et quels apparts ! Au moins deux cent mètres carrés chacun, constate Mussec en s’approchant du bâtiment.