Le prédateur des marais - Yves Chol - E-Book

Le prédateur des marais E-Book

Yves Chol

0,0

Beschreibung

L’ancien commissaire Adhémar Timon jouit d’une paisible retraite dans cette ville de La Rochelle qu’il chérit tant, lorsqu’une affaire de viol au cœur du marais poitevin vient semer le trouble dans son esprit.
En effet, dix ans auparavant, il pensait bien en avoir fini avec l’enquête dite du « Prédateur des marais », mais le mode opératoire, en tout point similaire, du criminel actuel, l’amène à s’interroger. Si le « Prédateur des marais » est encore incarcéré, pourquoi ces viols se produisent-ils dans les mêmes circonstances qu’à l’époque ? Jusqu’au véhicule du violeur, une 4L beige, qui laisse planer le doute sur le bien-fondé du verdict il y a dix ans.
Se peut-il qu’Adhémar Timon ait mis la mauvaise personne derrière les barreaux, ou alors les gendarmes ont-ils affaire à un copycat ?

Entre les marais poitevins, La Rochelle et l’Île de Ré, cette nouvelle enquête nous conduit d’un bout à l’autre de l’Aunis.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Yves Chol, après avoir travaillé dans un organisme de formation professionnelle pour le compte du ministère du Travail et de l’Emploi, a franchi le pas de l’écriture de romans il y a une dizaine d’années ; un premier polar Coup de filet à l’Île d’Yeu en 2015, puis Le noyé de Kermorvan et en 2018 Claires obscures à Oléron, puis Vague de crimes à Chassiron en 2020.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 183

Veröffentlichungsjahr: 2023

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


Yves Chol

---

Le prédateur des marais

---

Roman

 

 

 

 

Tous droits réservés

©Editions Terres de l’Ouest http://www.terresdelouest-editions.fr email : [email protected]

ISBN papier : 978-2-494231-18-4

ISBN numérique : 978-2-494231-32-0

 

 

Crédits photographiques couverture : 

Réalisation couverture Terres de l’Ouest Editions.

Creepy scarry forest of witch and heroic fantasy burton style old trees and swamp Par R3m0z et Charente-Maritime - La Rochelle - Coucher de soleil sur le Pont de l’ile de Ré Par Marytog 

 

 

Du même auteur chez Terres de l’Ouest :

 

Claires obscures à Oléron, 2018

Vague de crimes à Chassiron, 2020

 

Chapitre I

La nuit était douce et baignée de l’humidité du marais poitevin tout proche. On était fin août et Justine se disait que l’ambiance de cette soirée était sans doute digne des tropiques. Mais elle n’en était pas certaine : elle ne s’était jamais éloignée de Marans où elle était née. Pour l’instant, elle était contente d’avoir terminé son service à La Porte fleurie, un restaurant du port dont la réputation n’était plus à faire. La fin de ces deux mois de job d’été se profilait et elle n’en était pas mécontente. Non que cela se soit mal passé, mais c’était la première fois qu’elle n’avait pas eu de vacances et cela lui manquait.

Elle retrouva le quai avec un plaisir quasi sensuel. L’atmosphère était chargée des senteurs de chèvrefeuille, jasmin et autres plantes aux fleurs odorantes des jardins environnants. Quant au vent, il était tombé en fin d’après-midi. Elle s’arrêta et respira goulûment cet air parfumé.

Justine était une jeune femme de dix-neuf ans plutôt jolie, mais sa timidité – signe d’une adolescence qui jouait les prolongations – l’empêchait de mettre son physique en avant. Ce job de serveuse était sa première expérience professionnelle. Elle était fière de l’avoir menée à son terme, même si par moments, tout n’avait pas été rose.

Le port de plaisance de Marans accueillait majoritairement des bateaux en stationnement annuel. La baie de l’Aiguillon était proche. L’on y accédait par un canal maritime et par un morceau de la Sèvre niortaise, mais il fallait franchir l’écluse du pont mobile de Brault dont le passage n’était rendu possible qu’à l’heure de la pleine mer. Pour ce faire, il était nécessaire de téléphoner au préalable à l’éclusier, contrainte dissuasive pour un grand nombre de plaisanciers. Les rares visiteurs qui s’y aventuraient restaient sur des pontons à l’entrée de la darse. Il ne régnait donc pas à cet endroit l’ambiance portuaire que l’on rencontrait l’été sur le littoral de la Charente-Maritime. Seules les terrasses des restaurants sur le quai Georges Clemenceau, où étaient amarrées des embarcations permettant de découvrir le marais poitevin, témoignaient du caractère touristique du lieu.

Justine franchit d’abord la Sèvre niortaise en empruntant une passerelle. La maison de ses parents se trouvait sur la rive gauche du fleuve, dans le hameau Beaupréau situé à plus d’un kilomètre du centre du village. Ensuite, elle traversa avec précaution la départementale qui coupait la ville en deux, drainant jour et nuit une circulation intense entre la Charente-Maritime et la Vendée. Après de nombreux projets de contournement avortés, les habitants avaient fini par faire le deuil de leur tranquillité.

Remontant le fleuve par le quai Maréchal Joffre, la jeune femme jeta un coup d’œil distrait sur les terrasses qui commençaient à se vider. Cette marche lui permettait de se détendre et de gommer la tension du service. Elle n’était pas pressée de s’enfermer dans sa chambre. Il était à peine 23 h 10. Elle traînait, à son rythme, comme elle avait décidé de le faire pour profiter au maximum de cette atmosphère estivale. La nuit était noire, ce qui rendait sa progression délicate en bordure de la route étroite. Le fleuve et le marais diffusaient une haleine forte, presque boueuse, chargée d’odeurs nées de la rencontre de la terre et de l’eau, résultant de la vie intense d’une faune aquatique que l’on devinait grouillante.

Tout à sa décontraction, Justine n’y avait pas prêté attention, mais si elle s’en était donné la peine, elle aurait pu apercevoir cette voiture qui, après l’avoir croisée, avait opéré un demi-tour pour revenir vers elle. Le véhicule avait ralenti à sa hauteur et avait calqué son allure sur celui de son pas. Il s’agissait d’une vieille Renault 4L beige.

Soudain, une voix résonna dans la nuit :

— Vous voulez que je vous dépose ?

— Non merci, je ne vais pas loin, je suis pratiquement arrivée.

La réponse avait fusé, sans équivoque.

Ses parents l’avaient bien élevée. Autrement dit, dans la méfiance de ce genre de propositions. Elle avait déjà eu à faire face à ce type de personnage. Généralement, l’importun n’insistait pas et, après quelques échanges, passait son chemin. Une fois cependant, elle avait dû prendre ses jambes à son cou pour échapper à une cour qu’elle avait jugé trop pressante. C’était le seul véritable incident auquel elle avait été confrontée jusqu’alors, et elle s’était empressée de l’oublier.

En vérité, elle se sentait en sécurité dans le marais. C’était comme une parenthèse dans la campagne, loin des axes passants. Les rares voitures qui s’y engageaient la nuit étaient généralement celles de personnes résidant dans le secteur. Elle était née là et connaissait tous ses voisins ainsi que le dédale des chemins environnants. Malgré sa réponse polie, mais ferme, la voiture se maintenait à son niveau. Elle jeta un œil sur le conducteur qui lui parut grand et massif. Pas le genre de type à se décourager facilement…

— Cela vous fera toujours de la route en moins…

Justine ne répondit pas. La 4L la serrait de près et une peur sourde commençait à l’envahir. Contrairement à ce qu’elle avait affirmé, la maison familiale était assez éloignée. De plus, à cette heure-ci, il n’y avait pas âme qui vive dans les rues. Il ne lui restait que deux choses à espérer, soit que l’importun passe son chemin et poursuive sa route, soit qu’un autre véhicule ne surgisse, obligeant ce dernier à décamper. Mais seul le bruit de la 4L troublait la nuit.

Son esprit était en ébullition. En mode survie. Elle calcula qu’à mi-chemin de sa maison, repartir dans l’autre sens ne la mettrait pas plus à l’abri. L’homme, s’il était mal intentionné, pourrait facilement la rattraper. L’angoisse qui l’avait assaillie s’était installée avec l’insistance de l’inconnu. Elle ressentait une tension nouvelle, une boule au niveau de la gorge. Un insidieux tremblement commençait également à se manifester dans ses jambes.

— Laissez-moi tranquille ou j’appelle à l’aide ! lança-t-elle sur un ton qui se voulait une nouvelle fois ferme, à défaut d’être menaçant. 

Le propos paraissait d’autant plus dérisoire qu’aucune habitation n’était éclairée. 

— Tu dois être fatiguée après ton service. Profite de ma proposition, tu ne risques rien avec moi.

Ainsi, il savait où elle travaillait. Il l’avait repérée et attendue. Ce n’était pas un plan drague classique. La peur se transformait progressivement en panique. Comment sortir du piège ? Elle poursuivit sa marche tel un automate, sans maîtriser ses pensées qui s’emmêlaient… Que pouvait-elle espérer face à cette masse ? Courir ? Il aurait vite fait de la rattraper… Il lui fallait continuer à presser le pas pour approcher suffisamment des habitations et crier… Mais la maison la plus proche était celle d’un couple âgé. Sourds comme des pots… Le véhicule frottait quasiment sa cuisse. Comme un avant-goût… Et le conducteur semblait prendre plaisir à sa peur. La situation n’était pas tenable, elle devait envisager de faire quelque chose. Mais quoi ? Et elle n’avait qu’une alternative à l’agression : courir. L’espoir d’atteindre la première maison la submergea. Peut-être le portail serait-il ouvert ? Elle pourrait alors pénétrer dans le jardin et hurler pour réveiller les occupants… Mais elle avait mal évalué la distance. La Renault la rattrapa facilement et la coinça contre un taillis. L’homme jaillit de son siège avec une rapidité étonnante pour sa corpulence. Il se jeta sur elle et la ceintura.

Elle se débattit en appelant au secours… En vain.

— Si tu restes tranquille, je ne te ferai pas de mal, assura l’agresseur d’une voix posée.

Justine cessa de gesticuler et de crier. Comme si elle avait accepté son sort.

— Je vais t’emmener faire un tour.

Il la tira avec fermeté vers la voiture, la fit monter et verrouilla la portière.

Aucune précipitation, aucune tension perceptible. Le calme de l’individu lui glaça le sang. Le contraste avec ce qui se produisait en elle était saisissant. En plein désarroi, son cerveau ne lui fournissait aucune solution crédible. Tout lui indiquait ce qui allait se passer, mais elle n’arrivait pas à l’imaginer, encore moins à l’admettre. Des sanglots la submergèrent sans qu’elle s’en rende compte.

— Qu’allez-vous me faire ?

— Seulement du bien, tu vas voir. Enfin, si tu es sage. Sinon…

Pour montrer qu’il ne parlait pas à la légère, l’homme sortit un couteau à longue lame. Il nota avec satisfaction l’effet produit sur sa proie.

— Tu as peur, hein ?

Justine ne répondit pas. Que pouvait-elle dire ? Que pouvait-elle faire ? Elle cherchait à ralentir le tourbillon d’idées qui polluaient son cerveau et qu’elle n’arrivait pas à juguler. Ses méninges ne lui fournissaient aucune échappatoire. Les pires scénarios s’échafaudaient dans son esprit.

 

Chapitre II 

 

La 4L avait repris sa course sur l’étroite route établie du côté de la rive gauche de la Sèvre niortaise. Justine était prostrée sur le siège passager. Elle tremblait de tous ses membres. Devinait plus qu’elle ne voyait le paysage défilant derrière la vitre : les Bouillouses, la voie ferrée, le passage. L’homme se dirigeait vers le marais Norbec. Désert, ce secteur comportait des espaces boisés le long du fleuve. La voiture avait ralenti et la jeune femme avait compris que c’était là qu’elle allait connaître son sort et peut-être vivre ses derniers instants. L’homme allait-il se contenter de la violer ou bien avait-il de plus funestes projets ? L’arme blanche qu’il avait exhibée devant elle ne lui laissait rien présager de bon…

Il enfila des gants en tissu fin, tels ceux utilisés pour compulser des ouvrages anciens, puis une cagoule, ce que Justine ne comprit pas puisqu’elle avait eu tout loisir d’observer son visage. Il l’extirpa ensuite du véhicule et s’appliqua à la dévêtir méthodiquement, lentement, pour optimiser son plaisir.

Choquée, paralysée, elle n’eut même pas la force d’exprimer un désaccord. L’agresseur conserva ses vêtements. Ses gestes devinrent plus précis, plus pressants. Il allongea Justine au sol en prenant son temps. Elle éprouva un immense dégoût, en vint à souhaiter que cela se passe le plus vite possible. Le moment où l’homme se coucha sur elle lui sembla interminable. À sa souffrance morale s’ajouta la douleur physique. La jeune femme eut le sentiment que son corps ne lui appartenait plus. Elle avait déconnecté son cerveau. Ce n’était pas elle qui subissait les assauts de son bourreau, mais son enveloppe charnelle déshumanisée. Ce réflexe de protection lui permit d’endurer le calvaire physique sans être tout à fait consciente de ce qu’elle subissait. Comme un jeu de dominos, ses rêves de jeunesse s’effondrèrent les uns après les autres.

Elle se réservait pour un partenaire séduisant et attentionné. Elle avait repoussé l’échéance et attendait d’être suffisamment amoureuse… Et son violeur continuait ses explorations. Elle sentait son souffle rauque et son haleine chargée d’alcool. Il y avait une dimension bestiale dans sa façon de procéder. Soudain, il porta ses énormes mains autour de son cou et serra. Aussitôt, l’appréhension de l’issue fatale reconnecta le cerveau de Justine. Elle se débattit avec une force qui surprit son agresseur. Il relâcha son étreinte. Elle n’était pas tirée d’affaire mais l’ardeur de son bourreau déclina. Il lâcha prise progressivement et se laissa aller sur le côté. Justine remua ses membres ankylosés, eut l’idée de s’enfuir, mais ses jambes étaient trop fébriles. Et puis elle se dit qu’il ne valait mieux pas déclencher la colère de l’agresseur. Elle avait l’intuition que c’était à cet instant-là qu’elle risquait le plus pour sa vie. Elle resta allongée, aussi immobile que possible. Une éternité…

La respiration du violeur se stabilisa, devint régulière… Et elle finit par percevoir ses ronflements… C’était le moment ou jamais. Elle rampa pour s’écarter de lui et chercha ses vêtements. Il était allongé dessus. Tant pis. Elle se redressa et avança sans bruit vers un champ couvert d’une haute végétation. Des tournesols qui, outre la nuit, lui permirent de se cacher… Elle parcourut une centaine de mètres avant de s’arrêter. Elle s’allongea, tous ses sens en éveil. Là où elle se trouvait, elle pourrait entendre les mouvements de l’agresseur et en particulier sa voiture dès qu’il partirait. Il finirait bien par quitter les lieux… Elle se raccrocha à cette idée comme un animal traqué.

L’air fraîchit, comme habituellement vers le lever du jour. Un autre avantage de sa cachette végétale était qu’elle la protégeait un peu de cette baisse de la température, ce qui ne l’empêchait pas de grelotter. Durant tout ce temps, elle avait sombré dans une sorte de léthargie qui lui avait permis de reprendre des forces, tout en maintenant un semblant de veille. Surtout ne pas dormir.

 

Justine entendit enfin le moteur de la 4L. Elle dressa l’oreille, attentive et concentrée, jusqu’à ce qu’elle soit certaine que le véhicule ait quitté la zone. Alors seulement, elle se mit à souffler et à espérer. Elle était meurtrie mais sauve. La chance lui avait souri dans son malheur. Dans un souci de récupération nerveuse, elle laissa son esprit vagabonder. Penser aux clients de la veille, ceux qui avaient été sympathiques avec elle et qui lui avaient donné un joli pourboire… Mais les images du viol revinrent malgré sa lutte acharnée pour les balayer. Puis, ses sombres réflexions l’amenèrent à ses parents, à ses amies, aux voisins… Qu’allaient-ils penser ? 

À peine le danger de mort écarté, la culpabilité l’assaillit. Elle n’avait pas suffisamment pris au sérieux les conseils qu’on lui avait donnés. Sans doute avait-elle été trop frivole, trop naïve, pas assez vigilante… La honte l’envahit… Était-elle responsable de ce qui lui était arrivé ? 

Le jour commença à poindre et des nuages sombres recouvrirent le ciel. Un coup de tonnerre fit brutalement vibrer le sol. Une ondée généreuse ne tarda pas à s’abattre, faisant résonner le feuillage autour d’elle. Elle accueillit la pluie tiède avec soulagement : elle se sentait souillée. Elle se laissa aller sans pudeur à ce bienfait venu du ciel. Elle profita du grain jusqu’au bout, regrettant qu’il ne durât pas plus longtemps. Puis elle se demanda comment rentrer chez elle… Elle revint sur les lieux de son calvaire avec l’espoir de retrouver ses vêtements… mais elle n’en trouva aucune trace. Son tortionnaire les avait subtilisés. Pourquoi ? Elle se rappela un article sur les pervers qui raflaient les sous-vêtements féminins sur les cordes à linge. Fétichistes. C’est comme cela qu’on les appelait. Marcher nue au bord de la route… À la honte de croiser quelqu’un dans cet état s’ajoutait le risque de faire à nouveau une mauvaise rencontre. En regagnant sa cachette, elle sentit une présence, comme si quelqu’un l’observait. Son violeur était-il revenu à pied, sans bruit ? La panique refit surface, au centuple. Affolée, Justine se réfugia à nouveau au milieu des plants de tournesols et s’y terra, les muscles tétanisés, attendant l’attaque. 

Au bout de plusieurs minutes durant lesquelles rien ne se produisit, elle refit surface au-dessus des plants de tournesols, prenant mille précautions pour ne pas être vue et jeta un coup d’œil circulaire. Rien. Ce qu’elle avait pris pour un humain n’était qu’un épouvantail. Sa perception était faussée par l’état de terreur dans lequel elle se trouvait. Le leurre était assez ressemblant, la semi-obscurité avait fait le reste. À bien le regarder, elle s’aperçut que cet épouvantail portait une longue veste élimée. C’était inespéré. La tension qui l’habitait baissa enfin d’un cran. L’habit avait été cousu sur une structure en bois prévue pour résister au vent. Sans ciseaux ni couteau, le déshabillage du mannequin n’allait pas être aisé. Avec l’énergie du désespoir, la jeune femme entreprit de le déstructurer. Après l’avoir déterré, elle tenta de faire passer la défroque par-dessus sa tête. Elle finit par y arriver et l’enfila dans un même mouvement. Le tissu à même la peau la grattait, mais elle en était presque heureuse : elle était sauve et couverte. Une sensation de chaleur la pénétra, comme si la vie refluait vers ses membres.

La question semblait prématurée, c’était pourtant la seule qui lui venait à l’esprit : comment allait-elle annoncer à ses parents ce qui lui était arrivé ? À nouveau la honte et la culpabilité s’emparèrent d’elle. Un moment, elle pensa ne rien dire, taire son calvaire, son cauchemar, sa terreur. Mais comment expliquer sa tenue et le fait qu’elle ne soit pas rentrée cette nuit ? Qu’est-ce que ses parents avaient pu imaginer ? Le pire, sans doute… Donc quelque chose de proche de la réalité. Le père de Justine avait le sommeil léger, il attendait sûrement son retour pour enfin s’endormir…

Tout à ses réflexions, la jeune femme arriva enfin en vue de la maison. Elle pénétra dans le jardin, mais hésita à ouvrir la porte. Sa mère, morte d’anxiété, faisait le pied de grue derrière la fenêtre de la cuisine. Lorsqu’elle l’aperçut, elle eut de la peine à la reconnaître. Elle sortit à sa rencontre, affolée, et s’écria : 

— Oh mon dieu, ma fille... Mais que t’est-il arrivé ? 

Et lorsqu’elle avisa sa tenue, elle reprit : 

— Que s’est-il passé pour que tu te retrouves vêtue d’un tel accoutrement ?

— J’ai été agressée, maman, lâcha-t-elle dans un sanglot. 

À cet instant, Justine n’avait qu’une idée en tête : prendre une longue douche tellement elle se sentait souillée.

— Mais tu es toute nue sous cette affreuse veste… Raconte-moi ma fille...

Justine savait qu’elle ne pourrait cacher indéfiniment ce qui s’était produit. Elle avait besoin de réconfort, la terreur l’habitait encore et elle ressentait la nécessité irrépressible de l’évacuer. Elle devait se confier, parler, se libérer d’un fardeau trop lourd à porter pour ses épaules…

— Maman, j’ai été violée, dit-elle dans un souffle.

Elle avait laissé sortir ces mots comme un aveu, en baissant la tête. Transfigurée par la peine et la douleur, sa mère la prit dans ses bras et la serra fort pour lui transférer son amour, un peu comme elle le faisait lorsqu’elle était enfant. Puis, dans un geste d’apaisement, elle la fit entrer dans la maison, à l’abri dans un univers connu. L’âtre rassurant, les fauteuils cosy de la salle à manger, le canapé chaud et douillet…

— Ma pauvre chérie… Raconte-moi tout.

La maman avait été cueillie à froid, elle ignorait comment réagir. Quand le père entra dans le salon, Justine fondit en larmes.

— Qu’est-ce qui se passe ? 

D’un geste de la main, la mère lui intima de quitter la pièce.

— Laisse-nous entre femmes, dit-elle. Ta fille et moi devons parler. De choses importantes. Mais je t’assure, tu seras bien vite informé de ce qui se passe. Fais-moi confiance. Laisse-nous, s’il te plaît.

Justine prenait conscience qu’elle n’en avait pas fini. Parler à ses parents était la première épreuve de l’après-viol. Viendraient ensuite ses amies, les autres membres de la famille, les voisins… La police ? Elle saisissait dorénavant pourquoi de nombreuses femmes dans sa situation décidaient de ne pas parler.

— Une douche… Je me sens tellement sale…

— Je comprends, mais c’est la dernière chose à faire pour l’instant. Il faut aller à l’hôpital de La Rochelle pour procéder à un examen appronfondi et te soigner. Ensuite, direction la gendarmerie.

— Non, maman, je ne veux pas que cela se sache. Pas question de prévenir les gendarmes !

— Bon, on verra. Tu es d’accord au moins pour le constat à l’hôpital ? Tu pourras prendre ta douche après, je te le promets.

 

La jeune femme était épuisée. La tension nerveuse qui, jusqu’à présent, lui permettait de tenir, laissait place à un énorme coup de mou. Envie de décrocher, de tout oublier. Et pourtant, les épreuves étaient loin d’être terminées.

Elle ne résista pas aux larmes qui lui montaient aux yeux. Mère et fille pleurèrent dans les bras l’une de l’autre. La maman mettait tout son cœur dans l’affection qu’elle lui témoignait. Elle savait qu’elle n’effacerait pas le traumatisme, mais elle sentait qu’avec beaucoup d’amour, elle pouvait l’aider à passer le cap. Qu’avait-elle de mieux à proposer ?

Le père les regardait de loin, à la fois mal à l’aise et inquiet. Il ne savait pas quelle attitude adopter. Sans avoir échangé un mot avec son enfant, il se doutait de la gravité de ce qui venait d’arriver et il en était déstabilisé. En lui se mêlaient des sentiments contrastés, allant de la rage à l’humiliation. Mais, par-dessus tout, c’était la peine qui dominait. Une peine immense qui le ravageait de l’intérieur.

 

Chapitre III 

 

Au même moment, à La Rochelle, Louise et Adhémar Timon préparaient leur déménagement. Ils habitaient là depuis qu’Adhémar avait pris sa retraite de policier. Deux ans, déjà. Ils s’étaient d’abord installés dans un appartement du quartier Saint-Nicolas. La déconvenue était survenue dès le premier été. Le centre de la ville s’était couvert progressivement d’une succession de terrasses. Toute la journée et une partie de la nuit, elles ne désemplissaient pas, avec leur lot de bruit et d’excès de toutes sortes. À tel point que leur sommeil était devenu problématique. C’est ce qui les avait convaincus de changer de domicile. Une décision difficile à prendre : malgré tout, ils se trouvaient bien au centre-ville. À deux pas du Vieux-Port, l’endroit était un point de départ idéal pour de merveilleuses balades dans le cœur historique. Le marché, les parcs, le Mail, Portneuf, le Gabut, les Minimes… Il n’y avait que l’embarras du choix. Louise et Adhémar consacraient à la marche une grande partie de leurs journées. La nuit, ce qu’ils voulaient, c’était simplement se reposer… Il avait fallu prendre une décision.

À La Rochelle, vendre n’était pas un problème. Il y avait plus de demandes que de biens à la vente. Souvent, les affaires se traitaient de bouche-à-oreille. En revanche, trouver un nouveau domicile devenait fort compliqué. Il fallait être en veille permanente et agir vite sans pour autant tomber dans la précipitation.