Le Roi Mort - Olivier Henskens - E-Book

Le Roi Mort E-Book

Olivier Henskens

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Beschreibung

La narrateur, au gré de ses rencontres et des événements, vous embarque dans ses pensées morbides, étranges, dérangeantes et tellement intriguantes...

Il n’a jamais compris pourquoi il est en vie. Il a grandi dans un foyer qui n’est jamais devenu le sien. Une famille aisée où l’indifférence des uns ne s’arrête que pour laisser place à la violence des autres. Dès sa naissance, il erre dans cet univers sans trouver sa case. Il ne peut compter que sur son ego surdimensionné pour avancer dans cette existence inutile qui prend, au détour d’espoirs déçus et de rencontres destructrices, des allures de tragédie. Sauf que lui, il a le choix, il peut influer sur le cours de sa vie. A plusieurs reprises, il a l’occasion de tout changer, de prendre une autre voie que celle de l’ombre.
Il découvre son vrai pouvoir en faisant face à la seule certitude de la vie: la mort. Il prend alors son destin en main, persuadé d’avoir trouvé un but à ce vide qu’il habite depuis sa naissance... et, en même temps, il bascule dans l’horreur absolue...

Découvrez ce thriller métaphysique captivant mettant en scène un héros sombre et détestable qui saura pourtant, ou peut-être, éveiller l'empathie !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- Très bon thriller métaphysique tout aussi intriguant que son titre, Le Roi Mort s'adresse aux lecteurs qui apprécient les ambiances dérangeantes et se complaisent dans des montées dramatiques inéluctables. Si les premières lignes peuvent faire preuve d'un certain humour noir avec une description à la première personne, on vire vite dans le CHOQUANT. Et malgré cela, on a affaire à un « page turner » (incroyable pour un premier roman !) qui nous emporte dans un cadre familier, bien délimité. Le découpage des premiers chapitres n'est ni trop court ni trop long. Même dans la longueur, pas de temps MORT (le thème principal), car au dernier tiers nous attendent encore des déménagements, des nouvelles rencontres et des nouveaux sujets (les sans-abris). Jusqu'à la scène finale qui ne déçoit pas : très réussie, très cohérente. Vous aurez compris que j'ai apprécié et passé un très bon moment : j'ai trouvé ça original, DÉRANGEANT (dans le bon sens), j'appréciais ouvrir le livre et lire les pages simplement. - Stefan0, Babelio

- Le Roi Mort c'est une plongée dérangeante dans les pensées d'un drôle d'être : le genre de gars transparent, un peu étrange dont on dit qu'il finira par découper sa voisine en riant pour cacher le malaise qu'il déclenche. C'est également une histoire qui semble si banale, que sa familiarité nous bouleverse et nous glace le sang de façon durable. Plutôt que de favoriser des effets narratifs spectaculaires, l'auteur nous raconte cela d'une superbe plume, délicate et implacable à la fois. Impossible de lâcher cette inexorable aventure jusqu'au dénouement. C'est le premier roman belge à déguster cet été pour frissonner malin sous la canicule. Et on souhaite vivement relire l'auteur bien vite après cet opus magistral. - Judith1984, Babelio

- Le Roi Mort continue à voyager en moi, même après sa lecture. Plus qu'un thriller c'est un roman qui soulève des questions de fond, un roman existentiel... Un voyage en âme trouble d'un héros finalement plus humain qu'il n'y paraît. Touchant, interpellant, dérangeant... Bravo à l'auteur pour ce premier roman. - rodiermarie, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Olivier Henskens est né le 11 septembre 1981 dans la région du Centre. Aujourd’hui Namurois et attaché parlementaire, cet ancien journaliste, amoureux des mots et des rencontres confie que depuis l’âge de six ans, il ne peut s’endormir sans lire au moins une page de roman.

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Seitenzahl: 367

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Pour Claudia, Qui croit en moi plus que moi-même Et sans qui rien ne serait possible.

Personnages

Au commencement, il y eut Helena. Une divinité faite femme. Comment pourrais-je vous la décrire ? À quel niveau de vanité faudrait-il se hisser pour oser mettre des mots sur sa grâce ? Le terme magnificence est encore à mille lieues de pouvoir donner ne fut-ce qu’une vague impression de ce qu’était son étincelante beauté. Ses yeux dont le regard félin vous transperçait de part en âme, colorés de jade, contrastaient étonnamment avec la douceur de son visage, ciselé à la manière de celui d’un nouveau-né. Seul Midas pouvait être à la source de sa chevelure dorée qui coulait le long de ses épaules pour se tarir au pied d’une dernière cascade entre ses omoplates. Aucun cliché n’a réussi un jour à rendre grâce à la fine courbe de son corps, si délicatement esquissé qu’il paraissait n’être qu’une image trompeuse, issue d’un songe. Quel délice a été pour moi la vie auprès d’elle. Comme j’ai aimé me délecter de sa beauté, de son élégance, de cette prestance dont je n’ai jamais pu me montrer digne durant les dix-huit années passées dans son ombre, les dix-huit premières années de ma médiocre existence. Je n’ai jamais compris les raisons qui ont poussé les dieux à me laisser l’admirer ainsi, jour après jour… Qui étais-je pour mériter un tel honneur ? Je peux sans aucun doute certifier que je la vénérais, que je l’idolâtrais… Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment ne pas s’effacer, ne pas se prosterner, face à une telle perfection ?

Et pourtant, malgré ma dévotion, elle m’a fait souffrir. Bien sûr, elle n’en a jamais rien su. Bien sûr, elle ne le faisait pas intentionnellement… Du moins, je le pense, je le crois. Mais elle ne m’a jamais vraiment regardé, ne s’est jamais réellement intéressée à moi, n’a pas, ou rarement, répondu à mes attentions, à ma ferveur et à mes ardeurs… M’aimait-elle ? Je le pense, oui. Au plus profond de moi, je suis persuadé qu’elle m’a toujours aimé, et même sans doute nettement plus que je le croyais alors… Mais il y a toujours eu une certaine distance entre nous, des barrières que toute ma conviction n’a jamais réussi à forcer. Son âge, bien sûr… Elle avait vingt ans de plus que moi, évidemment. Et puis, il y avait, entre son corps et le mien, des tabous bien plus insurmontables encore, à commencer, d’ailleurs, par l’homme qui partageait son lit et sa vie.

Il vient en second dans cette histoire. Laïstas était le parfait contraire d’Helena, son côté obscur… Quand elle était gentille, serviable et douce, il était mauvais, égoïste et dur. Elle était fraîche et jeune, il était vieux à quarante ans, ridé, boursoufflé, défiguré de sillons et de plis dénués de la sagesse et de la noblesse qui caractérisent habituellement les marques du temps. Autrement dit, il était laid… TRES laid. Pas encore tout à fait autant que moi mais pas très loin de me ravir la première place dans ce concours ingrat. Quoique gras, il l’était bien, en revanche. L’image qui devait venir invariablement dans la tête des infortunés qui le rencontraient pour la première fois ne pouvait qu’être celle d’une énorme boule de graisse sur laquelle il était impossible de faire la part des choses entre rides et bourrelets. Des yeux globuleux, sombres, presque noirs, surplombant un roc, un cap, une péninsule percée des cratères de défunts boutons visqueux ou de profonds points noirs. Ses quatre mentons soutenaient difficilement sa tête ronde, protubérante et écarlate de boisson : comme quoi, on peut être le patron d’une des plus grosses multinationales européennes de communication, gagner un bon million d’euros par an et, chaque jour que Dieu, ou n’importe qui d’autre, fait, écluser autant que tout un régiment de soldats polonais en permission dans le port d’Amsterdam.

Je suis incapable de vous dire combien de fois j’ai reçu des raclées magistrales de la part de ce Bacchus millionnaire, mais je sais pertinemment qu’à sept ans à peine, je connaissais par cœur le relief accidenté de ses mains, raison suffisante pour, dès ce jeune âge, déjà détester tous les riches obèses de la terre. À la bonté naturelle d’Helena, ce rustre répondait par les seules choses dures que son corps n’ait jamais été en mesure de contrôler, à savoir ses poings. Pourtant, même s’il la frappait régulièrement, je suis tout à fait certain qu’il l’aimait sincèrement, profondément. Et cela n’avait assurément rien à voir avec ce qu’il ressentait à mon égard ! Laïstas me détestait au plus haut point. Et du coup, il m’ignorait complètement… Enfin, la plupart du temps. Car, par moments, il s’intéressait vraiment à moi, de très près même. Et à chaque fois qu’il daignait m’offrir un peu de son attention, c’était toujours par l’entremise de sa ceinture voire même de son fouet.

Autour de ce couple heureusement atypique gravitait alors celle qui fut également ma première maman. Jocanne était loin d’être une personne ordinaire, en tout cas pour le petit garçon qui grandissait à ses côtés à l’époque. Il faut dire qu’elle semblait être la seule adulte à pouvoir le remarquer, à être capable de l’aimer, sans contrainte et tel qu’il était vraiment. J’ai très souvent regretté n’avoir pas rendu à cette mère l’amour démesuré qu’elle semblait capable de m’offrir et qui, pendant longtemps, réussit même le tour de force de combler, en partie en tout cas, l’ignorance dont faisait preuve Helena envers moi. Jocanne était plutôt bien enveloppée, assez grande, découpée un peu dans le style cuve à bières ! Sa face ronde, surmontée de cheveux blancs, courts et bouclés, était mangée par un appendice nasal laissant à peine la place à ses petits yeux bleus et à sa bouche réduite à une fine ligne rosâtre. La seule partie de ce visage qui avait réussi à grappiller un peu d’espace à ce nez titanesque était son menton qui avait dû, pour réussir cet exploit, s’enfuir inexorablement vers sa poitrine qu’elle avait d’ailleurs fort bien fournie également. Comment vous la décrire ? Je pencherais pour un savant mélange entre Mme Doubtfire et Sidonie, la tante de Bob et Bobette… Pour ce qui est de la taille, cependant, Jocanne était sans doute plus proche de Sidonie car elle était plutôt grande, mesurait aux alentours d’1m80, alors que j’ai toujours eu l’impression que Robin Williams avait besoin d’un escabeau pour pouvoir atteindre les urinoirs. Jocanne avait cinquante-deux ans lorsque je vins au monde et, même si son physique ne le laissait pas supposer, était incroyablement belle. Il se dégageait d’elle une aura de gentillesse tellement éclatante qu’elle resplendissait de bonté et de douceur. Son poids et ses formes ne pouvaient empêcher de la voir telle qu’elle était réellement : sublime. Elle fut donc ma première maman…

Reste cependant un personnage à vous présenter avant que ne débute mon mythe. Il s’agira du personnage principal, qui n’est autre que moi. Rien d’étonnant vu mon niveau d’égocentrisme. À défaut de n’être jamais un héros et puisque je serai également le méchant de mon histoire, je me suis octroyé le premier rôle. N’y voyez aucun mal, je n’en serai pas meilleur pour autant.

Car à bien y regarder, il n’y a finalement pas grand-chose à dire sur moi. En lisant ce qui suit, vous aurez largement l’occasion, plus, sans doute, que vous le voudriez, d’explorer les grottes infâmes qui hantent mon esprit dérangé. Je peux cependant très aisément vous faire une description physique : je suis laid. Je suis né laid, je suis mort laid et ma non-vie fut laide. Ma mère mit quatorze heures à m’expulser de son ventre difforme : quoi de plus normal puisque je ne pesais pas moins de cinq kilos. Un bébé obèse à la tronche rouge et fripée comme un Tampax oublié deux jours dans une culotte. Ensuite j’ai un peu grandi et beaucoup grossi : quatre-vingts kilos à dix ans, ce n’est pas banal. L’histoire de mon visage ne s’est pas non plus arrangée avec le temps : deux bajoues de crapaud hypertrophié rivalisant à peine avec mes énormes yeux verts et mon long nez. À se demander comment autant de chair pouvait tenir sur si peu de place. Puis l’adolescence a encore amplifié mon phénomène de sale gueule, accordant à ma peau distendue le bénéfice de ses pustules pleines à craquer… D’ailleurs, ça craquait souvent ! Les lunettes à triples foyers, cadeau de mes seize ans, atterrirent sur mon nez, telles une apothéose venue parfaire cette caricature de la laideur.

Voici donc tous les personnages qui ont parcouru la première partie de ma légende… D’autres surgiront dans l’avenir mais, en attendant, il est temps de frapper les trois coups et d’ouvrir les rideaux : voici ma vie !

Acte I : L’apprentissage du pouvoir

1.

J’aurai l’occasion de vous décrire ma mort un peu plus tard. Je commencerai donc ce récit par ma naissance. Je suis né le 2 novembre 1980 à la Clinique Saint-Luc de Namur. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point il est difficile de venir au monde le jour des morts. Pourtant, ma famille n’a jamais été catholique pratiquante. Mais, même pour le plus athée des laïques, cette journée du début du mois le plus triste de l’année se colore en gris, est morne, glauque même et ce, quel que soit le temps. Novembre n’est pas un mois très gai, c’est certain. Mais le 2 est le pire de ses trente jours. Avec le Vendredi saint (c’est fou tout de même comme la religion catholique a pu imprégner notre vie à notre insu), c’est même le jour le plus cafardeux de l’année. En tout cas, naître un 2 novembre ne facilite pas la joie de vivre et l’entrain aux anniversaires, vous pouvez me croire ! J’ai donc reçu la vie au cours d’un de ces jours ternes, jour durant lequel les hommes ont eu l’idée bizarre de fêter leurs morts… Vous comprendrez toute l’ironie de la chose en découvrant les conséquences qui ont découlé de ma naissance.

Vu mon éléphantesque apparence et la longueur de la mise bas, ma mère a bien failli y passer en éjectant l’horrible bébé que j’étais. Elle ne m’en a pas réellement tenu rigueur. Mon père, quant à lui, n’a pas supporté de la voir souffrir de la sorte et a encore moins apprécié l’aspect disgracieux qu’avait le fruit de ses entrailles. Sa rancœur a perduré jusqu’il y a peu.

Dès ma naissance, si l’on faisait fi de mon obésité et de la prédominance de la laideur dans mon apparence, je fus l’enfant le plus discret du monde… C’est bien simple, je vins au monde sans un cri. Les médecins s’en inquiétèrent d’abord, mais après une rapide inspection, après avoir vérifié que je respirais et que mon cœur battait, ils me déclarèrent bon pour le service et voulurent me déposer dans les bras de ma mère. Évanouie, elle n’a pas pu me recueillir… Quant à mon père, inquiet pour elle, il refusa simplement de me prendre. C’est donc une infirmière indifférente qui m’emmena dans une impersonnelle nurserie. Je m’y suis donc retrouvé au milieu de dizaines d’autres braillards. Les estimant cependant indignes de mon auguste voix, j’ai choisi de ne pas me départir de mon silence stoïque pendant toute la durée de mon séjour hospitalier. Je faisais également l’économie de mes mouvements, laissant simplement mes bras reposer le long de mon corps, tout aussi inertes que ma langue. Seule l’odeur permettait aux infirmières de comprendre qu’il était temps de me changer. Elles en profitaient alors, pour gagner du temps sans doute, pour me donner à manger en même temps puisque, de toute manière, je ne réclamais jamais mes repas. En gros, je dormais, je mangeais, je chiais ; je dormais, je mangeais, je chiais ; je dormais, je mangeais… Ma vie tenait en trois verbes.

C’est donc sans avoir fait entendre une seule fois le son de ma voix que j’arrivai, une semaine plus tard, dans le château qui abriterait le début de mon existence. Cette grande demeure appartenait à Laïstas et abritait également Helena. C’était une grande bâtisse bourgeoise du 19e siècle, de ce style mosan si répandu dans la région namuroise. Pas tout à fait un château, pas vraiment une maison non plus. Elle s’élevait sur trois étages de briques rouges qui s’appuyaient lourdement sur un soubassement de pierres bleues. Une partie de la façade s’avançait en une verrière et s’élançait plus haut que le reste de l’habitation, aboutissant en une petite tourelle agrémentée d’une terrasse sous un toit d’ardoises. Un grand parc s’étendait à l’arrière et étirait ses tentacules verts de part et d’autre du bâtiment, pour finalement s’enlacer côté rue en une pelouse toujours parfaitement entretenue et parsemée, à intervalles réguliers, de parterres fleuris. Le tout était encerclé d’une barrière foncée haute de deux mètres et surplombée de flèches dorées.

Dans le hall, très vaste et éclairé par un immense lustre en cristal, naissaient, face à la grande porte d’entrée en bois sculpté, deux escaliers en marbre disposés symétriquement et qui se rejoignaient sur un palier, à mi-chemin du premier étage qu’ils atteignaient alors ensemble. C’est là-haut, au bout d’un long couloir au plafond élevé, agrémenté de moulures et autres angelots, que se trouvait ma chambre, la plus petite pièce de la maison, après la buanderie. Elle donnait cependant sur le parc que je pouvais voir au travers de la grande fenêtre qui s’ouvrait au-dessus de mon lit.

C’est là que se déroulèrent les premiers mois de mon existence. Je ne quittais pratiquement pas mon lit, passant l’essentiel de mon temps à dormir. Helena me rendait visite le matin, restait une demi-heure pour me donner un biberon puis disparaissait jusqu’au soir. Je ne la revoyais qu’une fois la nuit tombée, pour le lait du soir. Le reste de sa journée était dicté par et pour les enfants de l’orphelinat, situé à deux pas de sa maison et dont elle s’occupait en permanence ou presque. L’une de « ses œuvres » comme elle et tout le reste de la bourgeoisie namuroise appelaient cette charité chrétienne qui, de manière très hypocrite, était surtout un moyen d’apaiser leur culpabilité tout autant catholique. Laïstas ne venait pratiquement jamais me voir. Donc, seule Jocanne passait ses journées à mes côtés, me nourrissant à heures régulières et me changeant à odeurs particulières.

Car ce nouvel environnement n’a absolument rien changé à l’attitude que j’avais décidé d’adopter dès mon arrivée sur terre. Toujours pas le moindre petit bruit, toujours pas le moindre petit mouvement. Helena et Laïstas semblaient s’en moquer totalement, trop heureux de ne pas être réveillés sans cesse par mes hurlements nocturnes et de pouvoir vaquer sans nuisance et sans appréhension à leurs occupations diurnes. La seule à vraiment s’inquiéter, encore une fois, c’était Jocanne. Elle a usé de tous les subterfuges pour essayer de me faire réagir. Elle me laissa des heures et des heures sans manger, me laissa croupir dans mes déjections longtemps après qu’elles aient souillé mon lange, tellement longtemps que, finalement, ne supportant plus l’odeur nauséabonde qui émanait de mes couches, c’est elle qui, irrémédiablement, finissait par lâcher prise et me lavait les fesses. Elle me souriait, claquait des mains au-dessus de mon berceau dans l’espoir de me voir tendre les bras pour la rejoindre, elle me jetait en l’air, dans l’espoir de me décocher un sourire… ou même un pleur. Rien n’y fit pendant huit mois. Au bout de quatre, elle a fini par interpeller un médecin qui ne put que se rendre à l’évidence : j’étais un bébé en parfaite santé, tout à fait normal et il n’y avait pas la moindre raison, biologique en tout cas, à mon mutisme. Le corps médical était perplexe. Cela ne rassura pas Jocanne, bien au contraire !

Est-ce pour tuer ses angoisses que je me suis finalement décidé à mettre fin à mon silence ? Peut-être est-ce une partie de la réponse, je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que c’est un événement touchant directement Helena qui fut l’élément déclencheur de ma deuxième naissance, huit mois exactement après la première.

2.

Comme chaque jour, je m’étais réveillé aux alentours de 6h30 et avais attendu, coi dans mon lit, qu’Helena arrive enfin dans ma chambre pour me donner mon premier biberon. Je l’avais avalé, comme à l’accoutumée, sans un son, le regard plongé dans l’extase verte des yeux de ma bienfaitrice. Elle daignait même, parfois, me faire cadeau de son sourire dans ces quelques moments de grâce partagés. Quelle délectation pour moi que ces moments d’intimité tendre ! Quelles émotions me retournaient les sens alors qu’elle posait ses mains sur mes cheveux, entortillant tendrement mes mèches naissantes de ses longs doigts. Comme d’habitude, dès la fin de mon repas, que je faisais traîner au maximum, Helena m’avait redéposé au fond de mon berceau et avait quitté la pièce sans ménagement pour la déchirure que ne manquait pas de provoquer son départ sur mon âme. Et pourtant, comme chaque jour depuis mon arrivée dans la maison, je n’avais pas réagi à cet abandon. Je m’étais simplement replongé dans l’observation visiblement passionnante du plafond de ma chambre. Jocanne avait soudain fait son apparition, m’avait lavé et habillé. Rien n’avait changé. Ma maman fut aussi triste que tout au long des huit mois précédents… C’est finalement le soir que le miracle se produisit et c’est Laïstas qu’il faut remercier pour cela.

Il est rentré du bureau vers 22h30 ce soir-là. Enfin… En réalité, il est plutôt rentré du frigo qui se trouve dans son bureau car, une fois de plus, il avait rendu un hommage particulièrement appuyé à son dieu, Jupiler. La porte d’entrée s’est ouverte d’un coup, accompagnée dans son mouvement par le bruit sourd du chêne massif heurtant le mur. Son cri embrumé d’alcool a retenti dans le hall vide : il cherchait Helena. Il a parcouru tout le rez-de-chaussée, ponctuant chaque entrée dans une pièce d’un nouveau hurlement plus rageur encore que le précédent. Et plus il avançait dans son inspection, plus des injures s’ajoutaient à ses rugissements. Il réclamait à « bouffer » à cette « espèce de connasse » qui lui « devait tout et ne foutait rien de ses putains de journées ». S’il avait su qu’il n’aurait même pas « une croûte à bâfrer » en rentrant de sa « journée de merde », il aurait pensé au suicide plutôt que d’épouser « une salope comme ça ». Il a dû faire trois fois le tour de toutes les pièces d’en bas avant de s’apercevoir que sa femme n’y était pas. Harassée par ses orphelins, Helena était rentrée à 19h30, avait mis un plat au four pour son « gentil » mari et était allée se coucher à vingt heures. La furie alcoolique n’a même pas remarqué le plat qui l’attendait en cuisine. Il s’est soudain rué à l’étage, continuant à beugler, et a fait irruption dans la chambre conjugale où Helena, déjà en pleurs, l’attendait en tremblant.

Cette pièce était contiguë à la mienne et Jocanne se trouvait à mes côtés lorsque la scène a éclaté. Lorsqu’elle m’a raconté cette histoire plus tard, elle m’a expliqué que c’était sans doute l’une des plus violentes disputes dont elle avait été témoin au château. Et pourtant, ces altercations étaient pratiquement quotidiennes !

Mais Jocanne se trompe lorsqu’elle parle de disputes… Pour se disputer, il faut être au minimum deux. Or, seul Laïstas se réservait le droit au crachoir, particulièrement ce soir-là, Helena se contentant de pleurer et de baragouiner d’inaudibles excuses. Le monstre hurla les pires insultes sur sa piteuse femme, incapable de rétorquer quoi que ce soit. En fait, il avait raté un gros contrat ce jour-là au matin… La nouvelle ferait d’ailleurs la une des journaux économiques du lendemain. C’est sans doute cet échec qui explique qu’il avait tenté de se noyer dans le houblon tout le reste de la journée. Il n’avait pourtant rien oublié de son revers mais avait réussi à se persuader que tout était la faute de cette « grognasse » qu’il avait épousée et qui ne « s’intéressait qu’à son fric ».

Il commença par engueuler Helena en lui mettant tous les crimes de la terre sur les épaules. Seul le péché originel ne lui fut pas imputé directement… même s « toutes les bonnes femmes étaient des salopes qui faisaient chier les mecs depuis la nuit des temps, à commencer par cette pétasse d’Ève qui avait déjà fait foirer les projets du premier homme, le seul assez con pour l’accepter ».

Entre deux hoquets, on entendait Helena présenter de tristes excuses mouillées de larmes. Il a réussi à lui en arracher non seulement pour le repas qu’elle lui avait préparé et qu’il n’avait pas vu, mais aussi pour ce contrat raté dont elle n’avait jamais entendu parler jusqu’à ce soir. S’il avait exigé qu’elle se fasse pardonner par Joseph pour cet enfant que Marie lui avait fait dans le dos, je crois qu’elle serait partie pour l’église immédiatement, en chemise de nuit et à pieds nus.

Au bout de dix minutes de vociférations ininterrompues, il s’est finalement lassé de crier et, estimant sans doute les excuses de cette « grosse conne » insuffisantes, il s’est mis à la frapper. Il retrouvait toujours son calme à cet instant, comme si matraquer son épouse était une tâche trop importante pour la faire sous le coup de l’émotion. Ses coups étaient précis, portés de manière méticuleuse. À travers la paroi, on entendait ses poings s’enfoncer dans la chair d’Helena avec la régularité d’un métronome survolté. Avec le temps, et l’expérience, j’ai appris à reconnaître chacun de ces chocs et l’endroit du corps où ils étaient portés. Bruit sourd, craquement osseux : visage, juste au-dessus de l’œil, dans le cartilage. Bruit étouffé, légèrement humide, comme une pierre tombant dans de la vase : estomacs enrobés ou toute autre partie graisseuse, dans le cas d’Helena, qui n’avait pas un gramme de graisse en trop, c’étaient des coups dans la poitrine qu’elle avait, par contre, généreuse. Bruit d’écrasement, plus discret, un son mat : elle esquive un coup sur les seins mais celui-ci atterrit sur l’épaule. Bruit d’éclatement, un léger crépitement comme des brindilles dans un feu : coup dans le bas du thorax, ce sont les côtes qui se brisent sous le choc. Ce soir-là, tout y est passé. Chaque heurt plus violent que le précédent. Il frappait de ses poings et de ses pieds, accompagnant chacun de ses mouvements d’un petit cri d’effort, comme s’il effectuait une besogne difficile et fatigante mais à laquelle il ne pouvait pas se soustraire, comme s’il n’avait pas le choix.

Il passa sa colère pendant un bon quart d’heure. Elle passa autant de temps à hurler de douleur, à le supplier, de ses petits gloussements pathétiques, d’arrêter. Comme à chaque fois qu’il la battait, c’est-à-dire pratiquement tous les jours, cet inégal combat s’acheva lorsqu’il la força à le remercier de l’avoir corrigée. Comme à chaque fois qu’il la battait, elle le fit sans sourciller.

Mais cela ne suffisait pas encore à Laïstas… Bien plus tard, j’ai eu l’occasion de me rendre compte à quel point violence et sexe entretiennent des liens très étroits. Je sais que, dans un roman populaire, énoncer un tel cliché me vaudrait les foudres éternelles de la totalité des critiques littéraires du monde. Et pourtant… Je ne peux éviter cette banalité puisque, durant presque la totalité de mes dix-huit premières années, j’ai assisté pratiquement quotidiennement aux relations ambiguës de ces deux péchés capitaux. Et plus tard, je les ai même personnellement expérimentées.

Laïstas dérogeait à cette règle unissant la colère et la luxure moins que n’importe qui d’autre. Je me demande d’ailleurs toujours aujourd’hui s’il était capable d’avoir une érection sans ces contextes de violence extrême. En tout cas, ce soir-là comme à chaque fois qu’il venait de la battre, Laïstas balança Helena sur le lit, face contre le matelas et, lui écartant les jambes, il interpréta son adaptation très particulière de la réconciliation sur l’oreiller. Toujours aussi saoul, il plantait sa virilité toute relative au plus profond de l’âme de son épouse, tout autant blessée par son désir qu’elle l’était, quelques minutes plus tôt, par ses coups. Si ses poings l’avaient abîmée physiquement, les coups de butoir de son phallus gonflé de rage faisaient non seulement mal au sexe d’Helena mais meurtrissaient également sa dignité. Dans ces instants, elle n’était plus personne : elle devenait cette chose sans âme, mélange de punching-ball et de poupée gonflable sur lequel se ruait sans remords l’homme qu’elle aimait pourtant tellement. Tout le temps que durait le viol, elle pleurait en silence, cachant sa peine dans ses draps, craignant que, s’il voyait ses larmes, une fois la douloureuse pénétration terminée, la poupée gonflable ne redevienne punching-ball. Le pire, c’est qu’il était terriblement long à venir ! Généralement, il fallait attendre au moins une heure, une heure et quart de va-et-vient aussi puissants que salissants pour qu’il projette enfin sa semence en poussant des injures, véritable parodie de film porno qui aurait pu être drôle dans des circonstances moins dramatiques. Elle recevait alors la substance, dernière humiliation, entre ses cuisses douloureuses en poussant un dernier hurlement de souffrance et de soulagement qu’il ne manquait jamais d’interpréter pour de la jouissance.

C’est à cet instant précis, en ce début de nuit de juillet, que je sortis enfin de ma torpeur pour pousser les pleurs les plus puissants jamais entendus sur cette planète. Retenus depuis huit mois, ils jaillirent de ma gorge comme un coureur de cent mètres saute des starting-blocks en finale des jeux olympiques. Ma maman, encore sous le choc de la terrible scène qu’elle venait d’entendre, fut tellement surprise qu’elle faillit s’évanouir ! S’empêchant de tomber en se retenant à une chaise, Jocanne se reprit et se rua sur mon berceau. Elle me prenait dans ses bras lorsqu’Helena entra en trombe dans ma chambre. Le spectacle était effarant. Son œil gauche gonflé, presque fermé, s’entourait déjà d’un halo bleuté. Les mêmes traces se répandaient un peu partout sur l’ensemble de son corps, largement dévoilé par sa chemise de nuit déchirée. Son regard était perdu, hagard et elle ne marchait qu’avec énormément de difficulté, les jambes écartées, d’un pas boiteux et mal assuré. Et pourtant, elle souriait, contente sans doute d’entendre enfin l’organe vocal du bébé de la chambre d’à côté. Elle me prit dans ses bras et, chancelante, s’assit dans le fauteuil à bascule de ma maman. Me sentir entouré de la chaleur rassurante de ses membres si doux me calma aussitôt. Nous nous endormîmes tous les deux, tendrement enlacés.

Laïstas, lui, est tombé dans un sommeil de plomb dès la fin de son coït. Il ne daigna dès lors même pas se bouger pour venir voir le miracle qu’il avait involontairement provoqué et qu’il regretterait bientôt amèrement ! Car le gros monstre s’était maintenant réveillé : fini la tranquillité !

3.

Le lendemain matin fut l’un des plus beaux de mon existence : je me réveillai la tête toujours posée sur le sein d’Helena. Comme si, dans son sommeil pourtant profond, elle avait senti mon minuscule regard qui l’admirait, elle se réveilla quelques instants à peine après moi. Les effets conjugués de la nuit passée dans le fauteuil et des coups reçus la veille au soir firent craquer ses articulations lorsqu’elle parvint enfin à se lever, après plusieurs tentatives infructueuses, ses jambes refusant de porter le trop lourd fardeau que représentait son corps meurtri. Elle me déposa dans mon berceau le temps de préparer mon biberon puis revint me nourrir. Je finissais la dernière goutte de lait lorsque ma maman entra dans la pièce. Jocanne jeta un bref coup d’œil un peu gêné mais surtout compatissant sur les bleus qui envahissaient une grande partie de la peau de la jeune femme dont elle prenait le relais. Elle s’avança ensuite pour me prendre dans ses bras et entreprendre ma toilette. C’est alors qu’Helena sortit pour rejoindre ses orphelins chéris. Mais la situation avait changé depuis la dernière fois qu’elle m’avait lâchement abandonné… Depuis la veille au matin, j’avais découvert l’usage de mes cordes vocales en même temps que celui de mes quatre membres. Je n’aurais plus pu souffrir un nouveau départ sans réagir. Cette nouvelle défection d’Helena provoqua donc mon ire. Comment aurais-je pu, une fois de plus, passer toute une journée sans contempler le visage parfait de cet être béni des dieux ? Aucune des tentatives de Jocanne pour me calmer ne fonctionna. Des bijoux aux jouets, j’ai tout repoussé avec des cris et des pleurs capables de réveiller le premier des morts de cette terre. Les trompettes du jugement dernier pâlissaient de honte devant la comparaison avec mes vagissements, leurs musiques résonnent comme de vagues murmures face à mes plaintes baroques. Qu’on se le dise, j’étais réveillé et j’avais l’intention de le faire savoir au monde entier !

Ma colère s’est poursuivie sans interruption jusque vingt heures, ce soir-là. La seule pause que je me suis octroyée coïncida avec le retour d’Helena dans ma chambre, lorsqu’elle me donna le repas du soir. J’ai souri tout le temps qu’elle daigna passer à mes côtés, en tout et pour tout une heure. Dès la seconde où, en quittant la pièce, Helena mit fin à cette période de félicité, je repris mes longs beuglements. Je pleurai jusqu’à minuit, moment choisi par Laïstas pour rugir dans la pièce d’à côté et pour, d’un gros coup de pied dans le dos, envoyer son épouse s’occuper du moutard. Elle et moi passâmes donc, enlacés, une deuxième nuit, amants cherchant, dans la quiétude retrouvée de cette chambre d’enfant, la plénitude des sens que le mari violent, trompé à son insu par le sommeil de sa femme dans le fauteuil voisin, s’efforçait chaque jour de détruire. C’est à ce prix seulement que la maisonnée put retrouver son calme, prix qu’il fallut payer toute une semaine pour permettre au monstre de dormir. Même Jocanne commençait à se lasser, sans doute irritée par une pointe de jalousie pour les succès d’Helena là où elle ne récoltait que cris et pleurs plus forts encore. Quant à ma belle voisine, elle était exténuée à force de dormir recroquevillée dans ce fauteuil peu confortable. C’est finalement celui qui avait tout déclenché qui mit fin à la mascarade, durant la sixième nuit.

Ce n’est pas Helena qui vint calmer mes cris cette nuit-là. À sa place déboula un énorme démon. Son imposante figure était encore plus rouge que d’habitude et des halos de fumée noire semblaient sortir de son groin à chacun des halètements qui lui servaient de respiration. Laïstas, enveloppé dans un pyjama gargantuesque, s’est alors jeté sur mon berceau et a commencé à me secouer d’avant en arrière, avec une force redoutable. Effrayé, je pleurais de plus belle ; plus je pleurais, plus il me secouait ; plus il me secouait, plus je pleurais… Un cercle sans fin qui finit par atteindre son apogée lorsque, tout en continuant à me secouer, il approcha ma tête du bord du berceau où elle commença à se cogner au rythme soutenu de ses secousses. Finalement, c’est Jocanne qui mit fin au massacre. Héroïque, ma maman se jeta sur la brute, le bouscula et m’arracha de ses mains meurtrières. Dans une rage folle, elle me déposa dans mon lit et fit face à mon bourreau. Inconsciente du danger, elle pointa son regard vibrant de haine dans les yeux glacés et incrédules de Laïstas. Mais la frontière entre le courage et la bêtise est souvent plus frêle qu’un papier de soie. Et, en cet instant de tension extrême, ma maman avait largement dépassé cette frontière… L’instant de stupéfaction passé, Laïstas retrouva ses esprits en même temps que sa colère et l’usage de ses poings, qu’il abattit sur le visage de Jocanne… Quel aurait été le sort de ma maman s’il n’était resté une faible lueur de lucidité au fond de l’esprit dérangé du monstre ? Que serait-elle devenue s’il ne s’était pas soudain rendu compte qu’ici, il risquait gros s’il continuait ? Je crois qu’il aurait pu la tuer… Heureusement cependant, peut-être pour la seule fois de sa vie, le cerveau de Laïstas réagit plus vite que ses poings et il arrêta de frapper après seulement cinq coups. Il regagna sa chambre où il finit de se calmer avec un énième viol sur son épouse. Les pleurs de Jocanne eurent pour effet de faire taire les miens avant qu’elle-même finisse par se calmer. Tout le monde s’est finalement endormi et il semble que le message soit plutôt bien passé puisque, après ces événements, je n’ai plus fait entendre ma voix que lorsque j’avais faim ou lorsque j’avais souillé mon lange.

Quant à Jocanne, elle a alors prouvé que l’instinct de survie ne prime pas nécessairement sur tout le reste. Malgré les traces de coups, douloureux souvenirs de la nuit précédente, et le danger devenu bien réel que représentait désormais Laïstas, elle a continué à m’élever comme si rien ne s’était passé. Le besoin de me protéger de ce monstrueux poivrot fut plus fort que la nécessité de se sauver de ses griffes.

4.

Comme on le dit dans les livres ou les films lorsque l’instant est venu de faire une ellipse, les années s’écoulèrent ensuite lentement… Ma vie était rythmée par l’amour de Jocanne, les trop courtes visites d’Helena et les rares et pourtant indéniablement beaucoup trop fréquentes entrevues avec Laïstas. J’avançais donc doucement dans la grande inconnue, allant, comme tout enfant, de petites tragédies en grands exploits. Je dois juste à la vérité de dire que, comparativement aux autres de mon âge, je n’étais pas vraiment rapide. J’ai quitté mon berceau à onze mois, après que Laïstas l’ait cassé en y projetant Jocanne. Ma maman s’était une fois de plus interposée entre mon frêle corps de bébé et la montagne imbibée d’alcool qui voulait me jeter par terre. Elle a eu un bras fracturé et mon berceau s’est retrouvé hors service. J’ai reçu un litcage qui n’a pas accéléré mes prestations. Je ne me suis tenu debout pour la première fois qu’à l’âge déjà bien avancé de quatorze mois… Quant à mes premiers pas, j’avais vingt-et-un mois bien tassés lorsque je les ai effectués, dans la douleur.

Comme à l’accoutumée, je jouais seul, le soir, dans ma chambre où ne résonnaient que le souffle de ma respiration et les sonneries étranges des jouets de ma petite enfance. La lumière qui a éclairé toutes mes premières années d’existence apparut soudain dans l’encoignure de ma porte, venant, comme chaque jour, me donner le repas du soir. Emerveillé à nouveau, comme chaque soir et chaque matin, comme si c’était la première fois qu’elle surgissait à ma porte, le cœur brûlant d’une ardeur renouvelée à chacune de ses apparitions, j’ai pris mon courage à deux mains, me suis hissé difficilement sur mes jambes et, à la manière d’un caneton à deux doigts de se noyer et qui retrouve soudain pattes sur la berge, j’ai fait mes premiers pas mal assurés dans la direction d’Helena. Trois petits pas et… pas un de plus. Car je me suis alors écroulé lamentablement, la face écrasée contre le maigre duvet du tapis de sol. Honteux, j’ai intérieurement pris la ferme décision de ne jamais réitérer cet exploit douloureux. Il a fallu attendre encore deux bonnes semaines avant de me voir, enfin, reprendre mes tentatives de marche, avec plus de réussite cette fois.

Mais le domaine dans lequel j’ai battu tous les records, c’est celui de la parole… Je n’ai d’ailleurs pas pu aller à l’école avant mes trois ans et demi, justement parce que je ne parlais pas du tout. En fait, l’acte en lui-même n’était pas difficile. Dire des mots ne m’aurait posé aucun problème dès l’âge de dix-huit mois. En vérité, je n’ai jamais tenté de communiquer. Jamais, je n’ai lâché les gazouillis, les « papapapapapaaa » ou « mamamamamamaaa » que débitent tous les bambins lorsqu’ils essayent de répondre à leurs parents. Ce qui inquiétait Jocanne, ce n’est pas que je n’arrivais pas à parler, c’est que je n’essayais même pas ! Même grogner, je ne le faisais pas… En réalité, la question n’était pas : « Comment fait-on pour parler mais plutôt pourquoi parler… Pour qui ? »

Pour Helena ? Je l’aimais assez pour ça mais elle était si distante, si froide. Pourquoi lui parler ? Pour lui dire merci du peu de temps qu’elle acceptait de m’accorder ?

Pour Laïstas ? Quel mot aurais-je pu trouver à lui dire ? Je ne pouvais tout de même pas exprimer une insulte pour la première fois que je parlerais ! Quant à croire que lui offrir mon premier mot pourrait dégeler son cœur de pierre… Je suis certain que rien au monde ne le pourrait.

Restait donc Jocanne. Ma maman était bien la seule personne qui me donnait suffisamment d’amour pour être digne d’être la première à entendre ma voix. Mais je n’arrivais pas à m’y résoudre. Je ne pouvais me décider entre faire ce cadeau à celle qui me donnait tout ou à celle pour qui j’aurais tout donné. C’est une partie de l’explication de mon mutisme.

L’autre aspect relève directement de ma personnalité. J’ai toujours été quelqu’un de froid, incapable d’exprimer la moindre émotion, d’extérioriser le moindre sentiment. Dès le départ, je me suis coulé dans une chape de silence impénétrable par les autres. J’ai aussi toujours été particulièrement égocentrique. J’avais trop d’estime pour moi et pas assez pour les autres pour daigner m’abaisser à communiquer avec eux. J’étais un Roi. Et je ne connaissais personne digne de mon rang, à qui j’aurais dès lors pu parler. Seule Helena, peut-être, se rapprochait de ma royale stature… Mais comme elle n’acceptait pas de reconnaître ma supériorité, qu’au contraire elle me snobait, elle ne méritait pas que je m’adresse à elle… Voilà l’image que j’ai toujours eue de moi-même et qui a influencé toute mon existence.

Et c’est bien dans ma fonction de monarque que j’ai finalement pris la parole pour la première fois. J’avais trois ans et deux mois et c’est à Jocanne que j’ai octroyé cet immense privilège. Logique en somme puisque, depuis ma naissance, ma maman avait toujours été également ma servante, mon esclave consentante. Le plus naturellement du monde, mon premier mot fut donc un ordre. J’étais dans l’immense salon du château, regardant sans les voir des dessins animés japonais (c’était le début de leur incontestable suprématie dans le domaine, merci Dorothée). Il était midi et demi et je n’avais pas encore reçu à manger alors qu’habituellement, je recevais ma pitance invariablement à midi pile : intolérable crime de lèse-majesté pour ma très vénérable personne. Lorsque, une nouvelle fois, le tuyau de l’aspirateur, qui précédait invariablement l’arrivée de ma maman, passa devant la télévision, j’ai hurlé un énorme « manger » !

Elle l’entendit malgré le bruit de l’aspirateur et, aussitôt, en découvrant les larmes qui envahissaient ses yeux, j’ai regretté de ne pas avoir parlé plus tôt. Elle m’aimait si fort… et, à ma manière froide et particulière, je l’aimais aussi. Elle s’est précipitée sur moi et m’a englouti dans ses bras. Je n’ai pas répondu à son étreinte mais une vague de bonheur m’a submergé et a failli faire déborder mes yeux également. Quand j’y repense aujourd’hui, je ne peux, malgré mon ego surdimensionné, m’empêcher de m’esclaffer et de me dire qu’elle devait vraiment me vénérer comme un dieu pour se laisser entraîner à ce point par ses émotions sans lâcher le moindre rire à la vue de ce gros bonhomme bouffi, haut comme trois pommes mais gros comme un éléphanteau, et qui se prenait pour un Roi.

Car force est de constater, avec le recul et même si ça me fait mal de le reconnaître, qu’en tant que Roi, je ne valais pas grand-chose et que j’avais sans doute beaucoup plus de points communs avec le plus ridicule des bouffons qu’avec n’importe lequel des monarques que l’histoire ait connus. Même si, bien sûr, jamais je n’aurais pu accepter cela à l’époque. Car à y bien regarder, j’étais alors surtout un subalterne qui devait obéissance à Jocanne autant qu’à Helena et qui, en plus, était totalement soumis au bon-vouloir des poings de Laïstas. Comme il devait être amusant, en vérité, de voir ce tas de graisse affalé dans le divan où il passait toute sa journée ouvrir les lèvres et laisser échapper pour premier mot un énorme « manger » ! Pour tout qui a lu les Schtroumpfs, cela devait avoir un effet « Grosse-Bouffe a faim » du plus haut effet comique…

En fait, mon véritable règne débuta avec la parole. Pour dire toute la vérité, je n’avais alors qu’un seul sujet pour cour mais il m’était entièrement dévoué. Je pouvais demander n’importe quoi à Jocanne, elle se démenait toujours jusqu’à ce qu’elle ait réalisé mon désir : ma maman m’était complètement soumise et je l’aimais éperdument pour cela. Je ne lui rendais pourtant jamais son affection, et elle s’est d’ailleurs habituée à ce manque de reconnaissance. Je gardais les seuls minuscules gestes de tendresse dont j’étais capable pour ma fiancée de contes de fée, pour ma belle Helena, même si, pourtant, je n’arrivais toujours pas à me faire respecter par elle. Elle continuait sa vie comme si je n’existais pas, ne me voyant que deux heures par jour. Comment décrire l’ambiguïté des sentiments dans lesquels elle me plongeait à cette époque ? L’amour de ma vie me regardait à peine, préférant des enfants sans famille qui ne lui montraient aucune gratitude. Elle passait quatre à cinq heures, parfois plus, avec eux alors que moi, qui vivais sous le même toit, qui respirais par sa présence, je n’avais que rarement l’occasion d’admirer son indescriptible beauté. J’étais follement amoureux d’elle et, en même temps, je la détestais. J’étais déchiré de l’intérieur : amour, haine, honte, jalousie… Tout s’entrechoquait en moi. Qui aurait pu deviner que moi, apparemment le stoïcisme fait homme, j’étais sans doute l’enfant le plus tourmenté que la terre ait jamais porté ?

En revanche, je n’avais aucun doute quant au sentiment qui m’animait concernant Laïstas : la haine, totale, pure, dans tout ce qu’elle a de splendide, d’absolu, et dans tout ce qu’elle a d’horrible et de mesquin. Il possédait la femme de mes rêves et en faisait l’objet de mes cauchemars. Il ne pouvait l’aimer sans la blesser, sans la torturer, et les coups qu’il donnait chaque jour la poursuivaient la nuit, dans mes songes hurlant de mes douleurs et de mes impuissances. Il me prouvait à chaque instant qu’il n’avait jamais rien éprouvé et qu’il n’éprouverait jamais rien pour moi. Il rejetait mon règne. Pire, il le ridiculisait constamment en me cognant pour la moindre peccadille : un verre cassé, trois coups de poings ; trop de pleurs la nuit, le fouet… Comment osait-il piétiner impunément mon pouvoir ? Je me consolais en imaginant le jour où, devenu suffisamment grand, assez fort, je ferais tomber de son trône ce prétentieux régent et enlèverais ma reine, l’emporterais loin de son joug. Il connaîtrait un jour la misère qui était la mienne dans mon enfance, payerait pour les douleurs qu’il nous réservait quotidiennement. Je n’étais, alors, pas si éloigné de la réalité qui a fini par nous rejoindre.

5.