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Nous sommes au 14ème siècle, la peste et l'inquisition ont envahi le Languedoc. Un jeune joueur de luth, Salim, fils d'un berger et d'une femme berbère recherchée pour hérésie, se retrouve seul et désoeuvré. Il fait la connaissance d'un être hors du commun : Roch, saint homme érudit qu'il reconnaît pour l'avoir déjà vu dans ses rêves d'enfant. Tous deux chemineront ensemble jusqu'aux portes de Carcassonne, là où la mère du garçon attend son supplice. Salim reverra sa mère et rencontrera l'amour durant le même jour. Il décidera de rester dans la ville auprès de sa nouvelle bien-aimée. Les deux amis se donnent alors rendez-vous un an plus tard, jour pour jour, dans la même auberge. Mais le destin va entraîner le jeune ménestrel bien au-delà des murs de la cité médiévale, vers des rencontres inattendues et notamment vers celle de l'évêque qui a fait exécuter ses parents...
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Seitenzahl: 277
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Je remercie tout particulièrement Odile Simon, Odile Emeillat, Danielle Jacq et Karim Chakroun pour leur aide concrète. Ma reconnaissance à Pascal (dit Mister Stuff), Jeanne Blum, mes amis de l’UCEM, Vincent Paulmier, Thierry Jeffroy, Jean-Paul Inisan, Jacques Arribart et Moussa (pour avoir été le premier témoin de la naissance de l’idée de ce roman). Si d’aventure j’en oubliais d’autres, d’avance, je vous demande pardon !
Je dédie ce livre à ma fille bien-aimée Amaëlla
Au temps jadis où se déroule cette aventure, n’oublions pas que les heures des jours de la semaine sont rythmées par les matines, vêpres et autres angélus. La foi chrétienne est au centre de toute la vie. Le pain est béni avant chaque repas et la prière permanente. Il est courant que des jeunes filles pieuses entrent en réclusion à l’âge de la puberté afin d’expier les péchés de leur famille ou même du village tout entier. Les pénitents s’autoflagellent espérant faire reculer la peste et éviter la fin de ce monde. Ceux qui vivent la foi selon leur bon vouloir, sans respecter les dogmes de l’Église papale, sont considérés comme hérétiques. C’est l’évêque qui détermine qui est intègre ou ne l’est pas. Quiconque ose sortir du droit chemin prend le risque de brûler sur un bûcher. La délation est très encouragée.
La durée de vie d’un paysan excède rarement quarante ans, car la peste et la famine sont le lot quotidien. On meurt et on vit à une allure effrénée.
Selon les Cathares qui croient en la roue des vies successives, on ne vient ici-bas que pour se réveiller du rêve infernal de l’incarnation. Durant le temps de notre existence, il nous faut nous défaire de toutes nos attaches et surtout il nous faut apprendre à aimer et à pardonner.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Rosemonde a été ma première amoureuse. Mon grand-père paternel avait acheté notre liberté à grand prix bien avant ma naissance, ainsi j’avais davantage de temps libre qu’elle n’en bénéficiait. Fille de paysans à la solde d’un seigneur, elle pratiquait savamment l’art d’échapper à ses tâches quotidiennes. Agile comme un chat, elle parvenait toujours à s’éclipser, laissant ses frères et sœurs ramasser les foins ou soigner les bêtes à sa place. Elle était la plus jeune d’une fratrie de six enfants et aussi la plus dégourdie.
Ses cheveux avaient la teinte des blés mûrs et ses yeux pétillants, couleur noisette, semblaient se moquer gentiment de tout le monde. C’est très certainement pour cette raison que son père, bien qu’un peu rustre, ne porta jamais la main sur elle. Il parvenait tout jute à la priver de bière le dimanche, et encore se sentait-il probablement coupable. Car on aurait donné le « Bon Dieu sans confession » à cette fille si charmante !
La fin de l’été a toujours été pour moi une époque bénie. Il me semblait que la nature était à son apogée. Nous nous retrouvions souvent en fin d’après-midi aux abords du torrent, pour cueillir des mûres que nous laissions fermenter longuement. Ensuite nous les dégustions, les pieds dans l’eau, le cœur attendri, à moitié embrumés par l’alcool. Mon Dieu, comme j’ai aimé ce temps-là ! Il était celui de l’innocence et de tous les possibles.
Un jour, vers la fin des moissons, tandis que nous étions en train de pêcher le goujon, un milan aussi gros qu’un aigle s’envola au-dessus de nos têtes. Nous étions presque nus dans la rivière, derrière notre village d’Espéraza. Le volatile tenait un rongeur dans ses serres.
Le bruit de ses grandes ailes claquant dans les airs me sembla être celui d’un vaisseau majestueux. L’instant m’apparut plein de magie. C’était comme si Dieu en personne me faisait un signe. Je songeai alors qu’il nous fallait graver aussitôt le miracle de cette vision par un acte d’une portée éternelle.
J’interpellai mon amie : « Rosemonde, nous devons faire quelque chose de spécial pour nous souvenir de ce moment toute notre vie. Es-tu d’accord ? ».
Bien-sûr qu’elle l’était ! Ma belle amie était toujours prête à me suivre dans tout ce que j’initiais. Il me parut nécessaire d’adopter une attitude solennelle, comme lors des mariages et des fiançailles. D’abord, je l’embrassai très longuement, hélas trop et maladroitement, je le sais aujourd’hui ! C’est elle, qui la première mit fin à ce baiser étouffant, elle était toute rouge. Reprenant son souffle, elle déclara : « Bien, maintenant, il faut trouver une idée pour que l’on garde une vraie marque ! ».
- C’est exactement ce que nous allons faire, Rosemonde ! Nous allons lier nos destins pour toujours à l’aide d’une pierre, comme font les grands !
C’est elle qui la trouva, c’était un petit silex tranchant comme un couperet. Nous nous installâmes au milieu de la rivière, l’eau nous arrivait jusqu’à la taille. Je saisis le caillou et m’entaillai le poignet, puis fis de même sur le sien. Un petit filet écarlate coula sur la paume de nos mains. Rosemonde ne trembla pas une seule seconde, j’étais fier d’elle.
Nous mélangeâmes nos sangs ensemble, puis elle déclara avec beaucoup de sérieux : « Je suis à toi pour toujours (je répétai après elle), et si un jour tu es prisonnier (si tu es prisonnière), je viendrai te sauver, je le jure, Amen ! ». Nous avions à peine huit ans.
Hélas, j’oubliais totalement qu’elle était destinée à la réclusion et qu’elle nous serait enlevée d’ici quelques années !
Cela reste un de mes meilleurs souvenirs d’enfance. Je me rappelle avoir été fier et heureux, persuadé que cette fille était mon âme-sœur. J’ai imprimé pour toujours dans ma mémoire cet endroit fabuleux : les larges cailloux plats le long de la rivière, le torrent, les grands saules tout autour et les parfums qui se dégageaient des cyprès et des épicéas à la fin de l’été. Le soir même, je courus vers notre chaumière, le cœur plein de joie pour raconter ce que j’avais vécu.
J’avais pour habitude de me confier à ma mère, aussi, souvent au petit matin, je lui narrai mes aventures nocturnes et notamment ce rêve récurrent : « Je marchais, sur une route rocailleuse avec un baluchon sur l'épaule, ma main calée dans celle d'un grand bonhomme vêtu d'une longue pelisse, pieds nus dans des sandales de cuir. Un animal semblait nous suivre de loin, mais je ne parvenais jamais à identifier sa nature. Nous traversions des villages dévastés et je voyais nettement le soleil rouge-orangé apparaître à l’horizon tandis que le chant des grillons s'élevait dans les airs ». Un jour, ma mère m’écoutant avec attention, réfléchit longuement et déclara : « Si ce songe est prémonitoire et que dans ce rêve tu donnes la main à un homme, c’est que l’heure arrivera bientôt, car il n’y a qu’un enfant pour donner la main à plus grand que lui ! » Je la rassurai maladroitement, déclarant que ce n’était probablement qu’une chimère !
Nous habitions à l’écart du village, assez loin de toute habitation, dans une maison en terre que mon père avait construite de ses mains. Le cœur content, je retrouvais maman tous les soirs. Elle était assise dans la cheminée à faire bouillir des plantes dans un grand chaudron. Elle m’accueillait ainsi, toujours d’un grand sourire, heureuse de me voir franchir le seuil à la hâte. Je peux affirmer que j’ai eu une belle enfance...
J’étais son unique enfant, car elle n’en avait voulu qu’un seul. Forte de ses connaissances de guérisseuse qui lui venaient de sa mère et de ses tantes, elle avalait régulièrement un mélange qui la rendait inféconde. « Amila », c’est son nom, était une femme libre, bien qu’ayant été esclave dans sa jeunesse. Grande, elle avait la peau sombre et de longs cheveux noirs de jais. Elle venait d’Afrique et avait apporté avec elle tout le savoir-faire du peuple des Maures. Mon père l’avait échangée contre la moitié de son troupeau, alors qu’il avait tout juste dix-sept ans. Voici ce qu’il m’a raconté :
Du haut de la colline, au-dessus de Collioure, tandis qu’il gardait son troupeau de bêtes, il voyait souvent accoster des navires négriers dans le port. Un jour, il découvrit une longue file de femmes noires presque nues, toutes attachées ensemble par des cordelettes. Guillaume (c’est le nom de mon père) descendit de la colline aussi rapidement qu’un lévrier. Il se posta sur la jetée devant le navire. Il y avait là, parmi ces enchainées, une fille métisse dont la peau était un peu plus claire que celle des autres. Elle était belle et d’une dignité remarquable. Sans courber l’échine, elle se tenait droite et altière parmi les autres prisonnières. Ma mère défila devant lui et planta son regard dans le sien sans jamais baisser les yeux. Aussitôt le cœur de mon père s’emballa. Il tomba en amour devant ce jeune corps effronté et svelte, et se jura de sauver cette jeune fille. C’est ce qu’il fit. Ainsi ma mère fut-elle délivrée. Avant même d’en informer son père, il sélectionna une quinzaine de moutons, gardant pour lui les brebis déjà grosses (sûr ainsi, de renouveler son cheptel l’année suivante) et les offrit en échange de la femme de sa vie. Les marins le traitèrent de fou, mais ma mère fut affranchie en moins d’une heure !
Je naquis un an plus tard. Voici pour l’histoire de ma mère, relatée par mon père. Je regrette tellement de ne pas lui en avoir demandé davantage lorsqu’ elle vivait encore. Je n’ai jamais eu l’idée de l’interroger sur ses origines, tant j’étais un enfant insouciant, endormi et caressé sur les genoux de cette mère idéale. Elle était mon arc-en-ciel et personne n’aurait pu la déloger de cette première place.
Mon père, orphelin de mère, puisqu’elle succomba en le mettant au monde, était l’unique fils choyé d’un riche marchand de laine de moutons. Après le décès de sa femme, mon grand-père se remaria, mais cette union fut une catastrophe. Il n’eut pas d’autres enfants. Il mourut bêtement, peu après ma naissance : noyé dans une rivière pour échapper à un incendie. Je n’ai aucun souvenir de lui. Voici tout ce que je sais de l’histoire de mon père. J’aurai dû le questionner aussi, mais à cette époque bénie, l’idée ne m’a même jamais effleuré.
Alors que je vivais encore dans ce monde idéal, bientôt je fus confronté aux changements d’humeur de mon amie Rosemonde. Voici qu’elle parlait seule maintenant, invoquant le Très-Haut, à tout instant. Il n’était presque plus question d’aller nager ensemble dans la rivière et encore moins de caresser ses jolies formes. Souvent elle me rabrouait, me donnant des leçons de morale. Je pris cela pour une forme de maturité féminine, les filles n’étaient-elles pas en avance sur nous, notamment en matière de spiritualité ? À cause de ma crédulité, je me supposais encore trop puéril pour cerner ses convictions. Je devrais sûrement murir encore un peu avant d’être capable de concevoir les tournures de son esprit. Elle savait certainement des choses que j’ignorais, car souvent à l’époque, elle me parlait par métaphores que je ne comprenais pas toujours. Toutefois, j’avais confiance en elle et me disais que j’étais juste en retard à propos des questions essentielles de ce monde. Je savais qu’un beau jour, je saisirai comme elle toutes les réponses, grâce à la vertu de mon innocence. Oui, ma ferveur serait sûrement un gage de vérité, j’en étais convaincu.
Le temps passa et voici que quelques années plus tard, le premier jour du mois de Junus très exactement, peu avant mes quatorze ans, Rosemonde, ma confidente, ma merveilleuse amie, entrait en réclusion.
J’entendis sonner le tocsin depuis notre campagne et compris que le drame allait se jouer. Le cœur en panique, je courus sous les feux du soleil sans m’arrêter, jusqu’au milieu de la place du hameau. Éparpillant au passage les volailles et bousculant les badauds rassemblés là, j’arrivai à temps pour assister au cortège du jour. Mon corps frissonnait de terreur.
Notre curé et tous ceux des paroisses avoisinnantes marchaient ensemble devant ma bien-aimée. C’est à peine si je la reconnus, ainsi vêtue et si jolie ! Trop naïf, je n’avais rien vu venir de la réalité de cette mascarade que je vais vous décrire.
Nous étions un dimanche. Pour ceux qui étaient sous la coupe d’un seigneur, ce jour-là était dédié au repos et aux processions. Les jeunes filles des villages voisins avaient préparé la toilette de ma bien-aimée et entrelacé des marguerites dans ses cheveux tressés autour de sa tête. Je ne l’avais jamais vue aussi belle et fus fasciné par sa beauté.
Rosemonde traversa les ruelles sous les regards admiratifs. On jetait des pétales de roses sous ses pieds nus, on priait et on chantait tandis qu’elle marchait, altière, au milieu du chemin. Le soleil était à son zénith. Elle était vierge et s'apprêtait à entrer dans sa vie de recluse. Elle s’y était préparée toutes ces années, et me l’avait évidemment expliqué, mais jamais je n’avais pressenti que ce serait si réel, si précipité.
Je me tenais tout petit, caché derrière le dos des aînés parce que je ne voulais pas qu’elle découvre que j’étais malheureux à en mourir.
Sa mère était presque à genoux et pleurait elle aussi. On ne pouvait dire si c'était de joie, mais je le supposais. Celle que j’aimais avait décidé de donner son existence à Dieu pour nous sauver, convaincue du bien-fondé de son choix irréversible.
Le chant des funérailles accompagnait son enfermement.
Tout le monde récitait des cantiques, même l'évêque, ce grand homme que je détestais au plus haut point.
Il était venu de Carcassonne tout spécialement pour l’occasion, retardant ainsi le supplice des hérétiques qui croupissaient dans les geôles.
Ma funeste idole vivait son jour de gloire qui, malheureusement, sonnerait le glas de sa liberté. J’étais terrifié à l’idée de la perdre.
Une vraie peur me tordit le ventre tandis que je m'approchai du minuscule édifice de pierre. Je réalisai alors que ce n’était pas un jeu.
Je sentis mes entrailles gargouiller furieusement, au point de douter de pouvoir les contenir longtemps. Cherchant ma mère du regard, je ne la vis point parmi les villageois.
Le sang battait dans mes tempes, pourtant ce n'était pas le moment de faiblir. Il m’aurait fallu le courage de prendre mes jambes à mon cou. Au lieu de cela, je criai : « Mon Dieu ! Rosemonde qu’as-tu fait pour devoir te mettre ainsi au tombeau ? Tu sais bien que je t’aime, j’aurais fait de toi ma femme !»
L’évêque me toisa méchamment tandis que la jeune fille, soudain affolée, me répondit : « Si je ne tiens pas, alors toi, tu viendras me sauver ! »
Je n’eus même pas le temps de promettre quoi que ce soit, qu’elle fut close pour toujours. La porte s’était refermée sur elle pour le restant de sa vie, les dernières traces de chaux cimentèrent sa prison.
À cet instant, j’entendis nettement le chant des abeilles bourdonner avec force dans la chaleur de l’été. Les oiseaux chantaient et le bruit de la rivière dévalant en cascade sur les cailloux me parut assourdissant.
Je connaissais bien l’orchestre de ce monde-là ! La virtuosité du torrent, derrière le village, me rappelait nos joyeuses et récentes baignades d’été, tandis que nous étions bien vivants, heureux tous les deux... Je me souvins que quelques jours plus tôt elle avait bien voulu me laisser caresser ses petits seins naissants une dernière fois. J’étais alors tombé éperdument amoureux d’elle et même de la vie tout entière ! Cela avait été une expérience inoubliable.
Et voici qu’elle était presque morte à présent ! Mon visage était couvert de larmes. Dans un an ou même demain, j'aurais pu l'aimer comme un homme aime une femme ! C'était trop tard, les enfants que nous aurions pu avoir, ne viendraient jamais au monde !
Très tôt ce matin-là, ma mère avait déposé un bouquet de fleurs fraîches sur sa paillasse. La veille, mon père avait même demandé au tailleur de pierres de creuser une rigole et un trou dans le bas du mur, au fond de sa geôle, pour lui permettre d’évacuer ses fèces. (Certaines recluses mouraient sur leurs immondices). Et moi, je n’avais rien fait, je n’avais même pas eu l’idée d’empêcher tout cela, comme si je n’y avais jamais cru !
Je ne pensais pas que Dieu la consolerait dans cet enfermement ! Je n’y croyais pas du tout ! Je savais comme elle que « Tout n’est que gloire passagère » (car nous l’avions souvent entendu à la messe), mais avant,j’avais la certitude qu’il nous faudrait nous défaire de nos désirs et de nos rêves, avant, il nous faudrait aimer et goûter à la chair, même si on nous avait bien expliqué qu’elle était illusoire !
J’ai toujours cru que si je devais entendre la voix de mon divin Père, ce ne serait pas comme cela. Oh non ! Je le savais, car j’avais déjà en moi trop de projets d’aventure et d’amour pour aller chercher ma vérité ailleurs que dans ce monde.
Dès que l'évêque eut scellé la toute dernière pierre, ne laissant pour seule ouverture que cette minuscule fenestrelle lui permettant de recevoir sa nourriture, elle se retrouva pour toujours ensevelie dans l’ombre et l’oubli.
Celui qui l'avait encouragée à prendre l'habit de recluse, était un homme bedonnant avec des diamants à chaque doigt. Il portait une mitre brodée d'or et je reconnus en une fraction de seconde que cet être corpulent et bien nourri n'était qu'un menteur. C’était un usurpateur jouissant de privilèges que les pauvres gens, comme mon père, lui accordaient sans jamais oser s’opposer, à cause de la peur.
J’imprimai son visage pour toujours dans ma mémoire.
Ce jour-là fut à marquer au fer rouge dans ma vie. Je mûris d’un seul coup.
Après la procession, courant à travers les champs caillouteux, je rentrai dans notre chaumière, le corps et l’esprit fatigués, tout courbé et malheureux. J’espérais me laisser aller dans les bras de ma tendre mère, mais je n’étais plus tout à fait cet enfant capable d’y puiser de la consolation comme par le passé. Alors, je m’enfermai seul dans ma douleur.
Devinant les tournures de mon âme, elle me demanda, tandis que je franchissais le seuil de la maison :
- Veux-tu prier avec moi, Salim, et invoquer la voie ?
- Je ne crois plus aux prières, Mère ! Ce monde est trop bas. Pardonne-moi ! répondis-je.
- Je comprends ce que tu ressens mon garçon. Prends ton luth et vas donc chanter ta mélancolie sans t’occuper de rien. Pendant ce temps, je vais préparer une potion pour apaiser ton cœur !
Guérisseuse, ayant une parfaite connaissance des plantes, ma mère suscitait la curiosité. Elle avait la peau sombre et vraiment rien de commun avec les gens d’ici ; pourtant on hésitait rarement à lui demander conseil.
Le luth sur lequel je m’exerçais tous les jours lui avait été offert, environ un an auparavant, par un grand maître de musique venu tout exprès de la ville de Lavelanet. Elle avait soigné avec succès son épouse d’une mauvaise grippe, et depuis, la notoriété de ma mère n’avait fait que croître.
Délaissant mon instrument, je sortis comme un voleur dans le soir qui commençait de descendre. Mes parents ne cherchèrent pas à me retenir, ce dont je leur en fus reconnaissant.
Je m’installai sous le pêcher au fond du jardin et me mis à pleurer en regardant le ciel dont les couleurs viraient déjà au mauve. J’aurais tant aimé avoir un frère pour lui dire ma peine, mais je n’avais que Rosemonde et voici que ma confidente était sortie de ma vie.
La brise était tiède, légère. J’entendis une chouette hululer au loin. Nous n’étions plus en période de guerre et la trêve provisoire semblait avoir étendu son manteau de paix jusque dans les cieux. Malgré les derniers restes du jour, les premières étoiles scintillaient déjà à l’autre bout de l’horizon. Elles semblaient vouloir témoigner de la relativité de mon désespoir.
Soudain mon corps se leva comme animé d’une autonomie incontrôlable et traversa les champs sous les lueurs indigo qui continuaient d’assombrir le ciel. Dans le silence, courant sur les cailloux et les mottes de terre toutes sèches, je me retrouvai bientôt, presque malgré moi, dans le petit village devant le réclusoir collé à l’église. Je ne croisai personne et, rassuré de n’avoir aucun témoin, je grattai discrètement contre l’encadrement de l’hagioscope. Rosemonde ne dormait pas.
- Pourquoi as-tu fais ça ? Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? murmurai-je, haletant.
Elle se leva, approchant son visage de la petite ouverture :
- Tu savais tout cela, Salim, mais comme un enfant gâté, tu l’avais oublié ! Moi, Rosemonde, je crois en notre Seigneur. Je sais qu’Il me sauvera !
- Mais il n’y a que toi pour te sauver ! Il n’y a que toi seule ! Tout le reste n’est que foutaise !
- Que me dis-tu ? me répondit-elle, répète !
- Je dis qu’il n’y que toi pour te sauver, le reste n’existe pas !
Elle me regarda comme si je venais d’énoncer la pire des insanités, puis disparut dans l’ombre, tout au fond de sa cellule.
- Veux-tu que je te sorte d’ici cette nuit ? continuai-je, je pourrais le faire !
- Je ne suis prête à rien. Il faut que je dorme, j’ai besoin de prier. Oublie-moi, s’il te plaît ! » cria-t-elle du fond de sa geôle.
Je m’effondrai devant ce mur.
Longtemps, je restai dans une position douloureuse, les genoux repliés, incapable de bouger. Un oiseau de nuit lança son cri strident dans le lointain. Je devais apprendre à renoncer, apprendre à me délester de mes rêves. J’étais malheureux, Rosemonde était belle comme une déesse et cette beauté allait se flétrir sans témoin. Nul ne la regarderait plus jamais !
Juste avant de m’en retourner, tandis que je me levai désespéré, elle revint vers moi.
- Hé Salim ! Tu vois, je suis toute vêtue de blanc, c'est presque une robe de mariée. Les filles des villages ont mis des marguerites dans mes cheveux tout autour de ma tête et je sais que je suis belle. J’ai marché toute fière à travers le village. Je suis si heureuse ! C’est le jour de mon mariage. C’est à Jésus que je donne ma jeunesse et ma beauté. Pardon Salim, elles ne sont pas pour toi. J’ai la foi ! La foi, si tu savais ! Je veux sauver mon âme. Je veux retourner dans la maison de mon Père céleste ! Rentre chez toi. Mais reviens me voir de temps à autre, car j’aime tant parler avec toi ! ».
Je me relevai enfin et m’éloignai de son enfer sans me retourner. Je partis sous la lune, murmurant pour moi-même des promesses d’absolu.
Du haut de mes quatorze ans, je pris la résolution de m’offrir un vrai destin sans elle et choisis de l’oublier !
Après l’enfermement de Rosemonde, la peste fut déclarée dans nos régions. D’abord ce ne furent que des racontars. L’épidémie venait-elle d’Italie, d’Espagne, du nord de la France, ou bien de Paris ? Nul ne le savait.
Le tocsin sonnait de temps à autre. Mais comme rien d’alarmant ne semblait arriver, la vie suivait son cours comme avant.
Guillaume mon père, s’en allait en charrette vers les grandes villes pour vendre la laine de nos moutons.
Une ou deux semaines plus tard, il revenait à la tombée du jour, toujours bien chaussé, les poches pleines de pièces, et le plus souvent accompagné de son ami le « revêtu ». Cet homme impressionnant, dont je ne connus jamais le nom, me semblait plein de mystères. Habillé d’une tunique sombre et chaussé de spartiates, le parfait nous rendait visite de temps à autres, toujours dans le secret et lorsque la nuit était complètement noire. Il nous bénissait et partageait notre repas. Ensuite, nous nous installions devant la cheminée et écoutions sa version du monde. Cela n’avait rien de commun avec les sermons de notre curé. Se triturant la barbe, il parlait à voix basse d’un ton monocorde, nous rappelant que Jésus appartenait au temps, puisqu’il avait pris un corps de chair sur cette terre, tandis que le Christ est de toute éternité. Je ne saisissais pas tout, mais pressentais l’importance de cette vision du monde qu’il décrivait comme illusoire. Selon lui, nous étions en train de rêver de vivre notre existence. Je ne voyais pas vraiment quelle différence cela pouvait bien faire pour moi, mais cela me permit d’appréhender ma propre fin et surtout celle de mes parents sous un angle différent. J’en conclus que j’avais une âme éternelle dans un corps de passage et cette vision suffisait presque à me rassurer. Au petit matin, le vieil homme avait disparu et je me demandais s’il avait bel et bien existé !
Durant les absences de mon père, ma mère continuait de préparer ses remèdes de baies noires qui sentaient la lavande et la pisse acide de cheval. Elle soignait tous ceux qui avaient peur d’attraper des maladies.
- Surtout il faut bien te laver, Salim ! me disait-elle. Tous les gens de ma race savent cela. Ici les hommes puent et les femmes encore davantage ! Utilise les cendres de sapin. Frotte bien sous tes aisselles et autour de tes parties. Si tu as des puces, mange du miel et mastique de la propolis que tu devras appliquer aussitôt sur tes piqûres. Surtout, lave-toi dans les eaux des sources chaudes !
À cette époque bénie elle m’apprit presque tous les secrets provenant de la nature. Je m’aventurais avec elle dans ses vertes villégiatures. C’est ainsi qu’elle m’enseigna la plus grande partie de ses connaissances.
Apeurés, les gens des villages alentour se bousculaient maintenant devant notre demeure. Ils venaient tous quérir conseils et potions magiques en prévision de la peste. Malgré le malheur, cela fut paradoxalement pour nous une période de profusion. En échange des soins de ma mère, nous recevions du gibier, des lentilles, du sel ou de l’huile. Parfois, c’était un beau morceau d’étoffe, du poivre, une dague avec une longue lame d’argent qui nous étaient offerts ou même de vraies pièces d’or !
Désormais, les gueux et les bourgeois se pressaient devant notre masure.
Ceux qui souffraient n’avaient cure de leur différence. Ma mère les soignait tous avec la même ferveur, car son âme était généreuse . Tout cela grâce à la propagande du fameux maître luthier venu de la ville de Lavelanet. De bouche à oreille, ma mère fut autant célèbre que recherchée, mais ceci, nous ne le savions pas encore.
Bientôt des greffiers munis de leurs sordides registres, installèrent des tréteaux de fortune afin d’organiser leurs tribunaux sur les places publiques dans les villes de notre pays. Des charrettes noires, avec à l’intérieur des juges inquisiteurs, firent leur apparition dans tous les alentours. Désormais, même dans les rases campagnes, les soupçons d’hérésie planaient sur nous tous. De grasses récompenses étaient offertes aux délateurs.
On voyait alors des filles dénoncer leur mère et des frères de sang s’accuser du pire. Le cliquetis des hommes en armes faisait fuir les oiseaux, même le cœur des petits enfants n’était plus tranquille. Quelque chose menaçait qui était pire que tout : « La suspicion ».
Le tocsin sonna fort ce jour-là, mais je n’y pris pas garde. Je gardais nos moutons sur les collines en jouant de mon instrument tout en chantant des rimes pour une belle imaginaire. Je savais bien que les gens qui visiteraient ma mère (que ce soit pour des furoncles ou de mauvais rhumes) auraient leur content de rédemption.
Tandis que je m’en retournais avec le troupeau pour le ramener dans la bergerie (avec la hâte de retrouver les miens), je vis soudainement une colonne noire s’élever au-dessus de ce qui ressemblait de loin à notre demeure.
Je ne devinai pas tout de suite, mais mon cœur se mit à battre fort dans ma poitrine avant même que je ne comprenne. Je laissai là mes moutons et pris mes jambes à mon cou, dévalant comme un fou les friches et les champs qui me séparaient de ma maison. Très vite, je découvris que le havre de mon enfance était en train de partir en fumée.
Au fond du jardin, je vis les restes de ce qui avait été toute ma vie. Il n’y avait plus rien. Désemparé, je m’approchai de l’édifice presque entièrement consumé et compris que ma mère était en grand danger.
Je cherchai partout mon père, mais il avait disparu lui aussi.
Sans réfléchir, je cachai mon luth dans un fourré et m’en allai quérir des nouvelles auprès de nos plus proches voisins.
Leur maison saccagée, à une lieue de chez nous, avait échappé aux flammes. J’aperçus l’aînée des filles, toute seule, prostrée derrière le puits.
Elle avait quinze ans, était devenue laide et sombre à faire peur.
Absente, fiévreuse, en état de choc, Louison que je connaissais bien, me regarda ahurie.
Elle me cria : « Déguerpis ! Ou ils finiront par te mettre au bûcher. Ils ont pris ta mère. Le juge inquisiteur l’accuse d’être la cause de la peste dans ce pays ! Mon père aussi est soupçonné d’hérésie, il a été emporté avec elle dans une charrette pleine de pauvres maudits vers la ville de Carcassonne ! C’est de votre faute, de votre très grande faute à vous les sang-mêlés ! »
Je savais que son père récitait des paters peu catholiques depuis longtemps, mais je n’aurais jamais imaginé qu’il fût en réel danger. Avant même d’éprouver une quelconque culpabilité, je rétorquai : « Mais, mais... sais-tu au moins où est mon père ?»
Elle ne prit même pas la peine de répondre, haussa les épaules et se mit à gratter les pustules qui couraient sur ses jambes, tout en haut vers son pubis, sous ses jupons sales. Je détournai les yeux, écœuré et je compris qu’elle était perdue.
L’enfer était tout entier dans l’image de cette grande fille maigre couverte d’immondices.
Mon sang ne fit qu’un tour, je revins en courant vers les restes encore fumants de notre maison et me mis à fouiller dans les flammèches, comme un fou, sous la dalle devant ce qu’il restait de la cheminée. C’est sous ces pierres que ma tendre mère avait pour habitude de cacher nos trésors. Je devinai qu’elle avait dû avoir tout juste le temps de les soulever.
Après quelques efforts, je découvris dans la planque une bourse contenant une centaine de deniers et cinq écus d’or (une vraie fortune). Je m’emparai des pièces et faillis me brûler. Je soufflai dessus et m’empressai aussitôt de les dissimuler, toutes encore chaudes, par le devers de mes braies. Il n’y avait aucune trace des plantes de poison qu’elle avait récemment réduites en poudre dans de minuscules sachettes. J’en conclus que ma mère avait emporté de quoi échapper à l’enfer et aux feux des tortures.
Le cœur plein de pagaille et la gorge nouée, je récupérai mon luth et détachai notre jument. L’animal ne semblait pas vouloir me quitter. Je dus lui crier dessus longtemps à contrecœur et taper sur ses flancs à l’aide d’un bâton pour qu’il disparaisse enfin au petit trot vers la nuit. Je m’en voulais d’être aussi méchant avec cette bonne bête, mais ne me laissai pas encore engourdir par l’émotion.
Soudain une grande partie de mon troupeau apparut au bout du champ en bas de notre jardin. Les bêtes étaient revenues et bêlaient avec force comme si elles étaient toutes devenues à moitié folles. Je leur jetai de gros cailloux pour les éparpiller et à force de cris et de coups, je vis disparaître leurs croupes blanches dans les broussailles arides et sombres. Tout me semblait dément et irréel. Je n’avais même plus la force de pleurer.
Je me mis à courir jusqu’à en perdre haleine et arrivai essoufflé sur la place du village. Là, je découvris des pénitents, torse nu, récitant des paters.
Ils se fouettaient en rythme, à l’aide de cordelettes dont les nœuds semblaient être enduits de résine. Leur dos était sanguinolent.
Je n’avais encore jamais vu cela. Ils disparurent dans l’obscurité, mais leurs voix résonnèrent longtemps dans les ruelles. Malgré ma peur, je décidai d’accomplir un dernier devoir.
Je m’approchai du réclusoir et sollicitai ma sœur Rosemonde dans l’espoir de trouver auprès d’elle un réconfort à mon désarroi, mais surtout je voulais qu’elle s’en aille avec moi.
- « Rosemonde ! Es-tu là ? Ma maison a été brûlée et mes parents ont disparu ! Pars avec moi ma sœur bien-aimée ! Allons-nous-en, je t’en prie !».
Elle mit un certain temps à réagir. Lorsque je la vis se traîner jusqu’à la petite ouverture de pierre, je ne la reconnus pas tout de suite.
Elle s’avança vers moi, telle une vieille femme fatiguée. Elle mangeait sa mâchoire comme un ruminant en s’arrachant des petits lambeaux de lèvres. Il lui manquait des parcelles de cheveux, ses yeux tristes étaient dépourvus de cils.
- Quoi ? me dit-elle d’une voix rêche, que me veux-tu ? Qui es-tu ?
- Je suis ton frère, ton ami, ton ancien amoureux, te souviens-tu ? Nous nagions ensemble dans la rivière !
- Je n’ai plus personne, sauf notre Dieu miséricordieux pour me pardonner ! Regarde comme sa colère est puissante ! Tout cela est de ma très grande faute ! répondit-elle.
