Le soleil des rebelles - Luca di Fulvio - E-Book

Le soleil des rebelles E-Book

Luca Di Fulvio

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Beschreibung

Après l'immense succès du Gang des rêves et des Enfants de Venise, découvrez sans plus attendre la nouvelle épopée de Luca di Fulvio !

Le jeune prince Marcus est encore un enfant lorsqu’il assiste impuissant au massacre de toute sa famille.
Seul rescapé de cette boucherie fomentée par Ojsternig, ennemi héréditaire de la famille de Marcus qui va s’asseoir sur le trône, Marcus ne doit son salut qu’à la jeune Héloïse, fille d’Agnès, la lavandière du village qui l’accueillera sous son toit pour l’élever comme s’il était son fils.
Luca di Fulvio retrace l’ascension paradoxale d’un petit prince, un demi-dieu qui va devoir apprendre dans la douleur comment devenir un homme.

Un roman d'apprentissage émouvant et haut en couleurs, par le maître du genre !

EXTRAIT

Jamais autant de sang innocent ne fut versé, sur cette langue de terre connue sous le nom de Raühnvahl, qu’en ce matin du 21 septembre de l’an de grâce 1407. dans cette partie de l’arc alpin qui délimite la péninsule italique et la sépare abruptement du reste de l’empire comme de l’Europe, un soleil froid venait de se lever sur la petite vallée désolée qu’enserraient des cimes hostiles culminant à plus de dix mille pieds. Le seigneur de ce royaume était le prince Marcus Ier de Saxe, père de Marcus II de Saxe, prince héréditaire. Ce matin-là, le petit Marcus II de Saxe, assis sur son lit gigantesque au matelas rembourré de duvet d’oie fin et chaud, frissonna, nu et ensommeillé, ses jambes se balançant loin du sol, bien qu’il soit grand pour ses neuf ans. Il avait des yeux verts, paresseux comme ceux d’un chat, de longs cheveux blonds et brillants qui tombaient en boucles sur ses épaules, et une peau si lisse et si blanche qu’on aurait dit celle d’une fille. Eilika, la gouvernante qui s’occupait jour et nuit de son petit seigneur, et dormait comme un chien fidèle sur une couche de paille au pied du lit, enveloppa les épaules de l’enfant dans une toile de lin passée dans l’eau bouillante puis essorée.
Au contact de la toile tiède, le petit prince grogna de plaisir et ferma les yeux.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un véritable emballement. Succomberez-vous au phénomène di Fulvio ? - Adèle Bréau, Elle

Comme «le Gang des Rêves», qui a fait un tabac en Allemagne où l'auteur est une star, Le soleil des rebelles offre une galerie de personnages hauts en couleur, brutes épaisses qui feraient passer Game of Thrones pour Bambi. Bientôt sur Netflix ? - Didier Jacob, Nouvel Obs

Le Dickens italien. Des pavés que l’on n’arrive pas à lâcher un fois la première page lue. Luca di Fulvio a le don d’entraîner son lecteur dans une épopée romanesque à 100 à l’heure. Un zeste de violence, beaucoup de suspense, sans oublier une histoire d’amour avec un grand A ! - Sandrine Bajos, Le Parisien

Aucune hésitation, vous pouvez le consommer tout de suite, cul sec ou le garder comme provision de pavé pour le hamac de cet été. Pensez simplement à prévenir votre entourage que vous n'y serez pour personne pendant quelques jours. Et moi je me demande ce que Luca di Fulvio va bien pouvoir nous inventer la prochaine fois... - Nicole Grundlinger, motspourmots.fr

À PROPOS DE L'AUTEUR

On ne présente plus Luca di Fulvio ! Il est l’auteur du Gang des rêves et des Enfants de Venise, deux sagas à couper le souffle dont le succès retentissant en France doit beaucoup à la mobilisation des blogueurs, qui ont fait en quelques mois de Luca di Fulvio un véritable phénomène.

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Première partie

1

Jamais autant de sang innocent ne fut versé, sur cette langue de terre connue sous le nom de Raühnvahl, qu’en ce matin du 21 septembre de l’an de grâce 1407.

Dans cette partie de l’arc alpin qui délimite la péninsule italique et la sépare abruptement du reste de l’Empire comme de l’Europe, un soleil froid venait de se lever sur la petite vallée désolée qu’enserraient des cimes hostiles culminant à plus de dix mille pieds.

Le seigneur de ce royaume était le prince Marcus Ier de Saxe, père de Marcus II de Saxe, prince héréditaire.

Ce matin-là, le petit Marcus II de Saxe, assis sur son lit gigantesque au matelas rembourré de duvet d’oie fin et chaud, frissonna, nu et ensommeillé, ses jambes se balançant loin du sol, bien qu’il soit grand pour ses neuf ans. Il avait des yeux verts, paresseux comme ceux d’un chat, de longs cheveux blonds et brillants qui tombaient en boucles sur ses épaules, et une peau si lisse et si blanche qu’on aurait dit celle d’une fille.

Eilika, la gouvernante qui s’occupait jour et nuit de son petit seigneur, et dormait comme un chien fidèle sur une couche de paille au pied du lit, enveloppa les épaules de l’enfant dans une toile de lin passée dans l’eau bouillante puis essorée.

Au contact de la toile tiède, le petit prince grogna de plaisir et ferma les yeux.

« Ne t’avise pas de te rendormir, Marcus, dit Eilika, ou la corneille viendra manger ton petit oiseau. »

L’enfant rit et posa la main entre ses jambes.

Eilika plongea un autre linge dans la cuvette, l’essora et y mit un peu de savon. « Allez, gros paresseux, que je te nettoie.

— Pourquoi faut-il se laver tous les jours ? maugréa Marcus II.

— Les ordres de Madame ta mère doivent être suivis à la lettre, répondit Eilika. Il faut qu’on voie que tu es un prince, supérieur au commun des mortels, même sans tes habits élégants. Ta peau doit briller et sentir bon, comme si tu étais un petit dieu.

— J’aime pas me laver…, protesta encore l’enfant.

— Nous le savons bien, Monseigneur Porcelet », dit Eilika en le faisant descendre du lit.

L’enfant rit puis, au contact de la pierre humide du sol, frissonna de nouveau. « J’ai froid !

— Tu ne peux donc pas regarder où tu poses tes nobles patounes ? », soupira Eilika. Elle guida ses petits pieds blancs vers une épaisse peau d’ours qui servait de tapis. Elle le fit pivoter et frotta ses fesses avec le linge tiède.

L’enfant tendait l’oreille. Les bruits extérieurs lui arrivaient ouatés. « Pourquoi on n’entend plus rien… ? » Il regarda sa gouvernante, et ses yeux s’emplirent soudain de joie. Encore nu, il échappa aux mains d’Eilika et se précipita à la fenêtre, oubliant le froid. Agrippé à la pierre du rebord, il se souleva pour voir s’il avait bien deviné. « La neige ! », s’écria-t-il, tout excité, pendant qu’Eilika l’attrapait solidement et le remettait sur la peau d’ours.

« Pour l’amour de Dieu, laisse-moi t’habiller avant que tu attrapes froid !

— La neige ! La neige ! répétait le petit Marcus en sautant de joie.

— La première neige est arrivée cette nuit, tu parles d’un bonheur ! pouffa Eilika. Tu as bien de la chance de te réjouir quand tout le monde se lamente.

— C’est beau, la neige !

— Toi, mon petit prince, tu as des habits chauds. Et des gants pour tes précieuses petites mains. Et des bonnets de fourrure », dit Eilika en lui enfilant son épais tricot de laine bouillie et son caleçon, qu’elle avait cousus de ses mains. « Pour tous les autres, au contraire, la neige veut dire que le froid les mordra jusqu’au sang.

— Pourquoi ils ne mettent pas des habits chauds, eux aussi ? »

Eilika regarda l’enfant et lui caressa la tête. « Oui, je me le demande parfois. » Elle ajouta, comme pour elle-même : « Mais je le dis tout bas, pour éviter qu’on me coupe la tête.

— Et moi j’ordonnerai qu’on te la remette, dit Marcus en riant. Je suis le prince, et tout le monde doit faire ce que je dis, n’est-ce pas ?

— Oui, Votre Excellence », sourit Eilika, à qui l’enfant plaisait sincèrement, et qui aimait son caractère joyeux et vif. « Laisse-moi te mettre tes habits, sinon tu vas devenir dur comme de la viande séchée. » Elle lui enfila sa tunique de daim fourrée de peau de lapin, sa casaque en peau de cerf à boutons de corne et enfin ses bottes en fourrure de loup, à double semelle épaisse en cuir de vache. « Voilà, tu es prêt », lui dit-elle alors, en lui enfonçant sur la tête un bonnet de marmotte qui lui couvrait les oreilles, et en lui tendant des gants de loutre imperméables.

« La neige ! Vive la neige ! », s’écria l’enfant en sortant de la chambre au pas de course et dévalant les escaliers qui menaient à la grande salle commune du château, sombre et froide malgré les tapisseries qui recouvraient la pierre noire, et les gros troncs de sapin qui brûlaient dans les énormes cheminées entre lesquelles était installée une table.

« Marcus II de Saxe ! », dit sa mère en voyant son fils se précipiter sur les plats en étain où étaient posées une tarte aux pommes et gingembre, et une tourte à la viande de cerf. « Apprends à te comporter comme un prince, et non comme le premier vaurien venu. »

Eilika arriva tout essoufflée et s’inclina en direction de la table autour de laquelle les dignitaires étaient assis, puis dit à la princesse : « Veuillez m’excuser, Madame ».

La princesse fit signe que ce n’était rien de grave et, sans cesser d’allaiter sa fille qui venait de naître, attira son aîné à elle. « Viens embrasser ta mère, avant de te salir les lèvres et de me tartiner les joues, lui dit-elle.

— Alors, tu t’es battu avec les palefreniers, hier ? demanda son père en l’attrapant par la nuque. Quelqu’un s’est plaint de ton arrogance ? Est-ce que je dois te punir ?

— Non, père. J’ai été gentil », répondit l’enfant.

Le prince régnant s’assombrit un instant. C’était un homme gigantesque, au visage et au corps couverts de cicatrices. Plus qu’à un prince raffiné, il ressemblait à un soldat. Il renforça sa prise sur le cou de son fils, qui fit une grimace. « Tu n’as même pas donné un coup de pied à un chien ? »

L’enfant se tourna vers Eilika.

« Ne cherche pas la réponse dans les yeux d’une servante », lâcha le prince d’un ton sévère. Il regarda les autres convives. D’abord, le capitaine des gardes, un soldat d’aventure qui avait combattu à ses côtés. Puis il croisa le regard de son confesseur et conseiller spirituel, spécialement recommandé par l’évêque de Bamberg. Ensuite celui du maître de musique que sa femme avait fait venir de la cour de l’empereur, le Rex Romanorum Robert III, de la maison des Wittelsbach Palatins. Enfin, son regard revint se poser sur son fils, et il lui parla d’une voix calme : « Marcus, je te l’ai déjà dit, mais je te le répéterai jusqu’à ce que tu comprennes. Tu dois devenir un guerrier.

— Mais je n’aime pas me battre, dit l’enfant.

— Combien de temps un loup qui n’aurait pas l’instinct du sang survivrait-il dans nos forêts ? » Marcus Ier tapa du poing sur la table. « C’est ce que nous sommes, nous, les princes de Saxe : des loups ! Destinés à commander et à soumettre les autres loups. »

L’enfant fit un pas en arrière pour se dégager de la prise paternelle.

« Cher mari, tu l’effraies », dit la princesse.

Marcus Ier de Saxe prit une profonde inspiration, pour se calmer. Il avait le visage rouge et les veines du cou gonflées. Il attira son héritier à lui. « Mon cher fils, écoute-moi bien. Je ne sais pas si c’est vrai, ce que l’Église raconte, que nous avons reçu notre pouvoir et notre rang directement de Dieu. Mais il y a une chose que je sais : pour garder ton pouvoir et ton rang, tu ne peux pas compter sur Dieu, mais uniquement sur toi-même. Sur ta force et ta détermination, tu comprends ? »

L’enfant acquiesça doucement.

« Tu dois apprendre à te battre, continua son père. Tu vivras dans le sang, comme moi et comme tous nos ancêtres. C’est notre destin, notre fatalité. On te respecte pour l’instant parce que tu es mon fils. Mais tu dois savoir te faire respecter pour ce que tu es. C’est clair ? »

L’enfant regarda son père et dit timidement : « Tu seras fier de moi, père, si aujourd’hui je donne un coup de pied à une poule ? »

Le prince le fixa avec sérieux. « Oui, je serai fier de toi, mon fils. » Puis il lui donna une chiquenaude sur la tête, faisant voler son chapeau de marmotte. « Va jouer », lui dit-il en lui tendant une part de tarte aux pommes et une autre de tourte à la viande de cerf.

L’enfant engloutit presque toute la tarte, s’étouffant à moitié, puis partit en courant, excité par la première neige de l’année.

« Fils », l’appela son père de sa voix tonnante.

L’enfant s’arrêta et se tourna vers lui.

« Pas besoin de donner de coups de pied à cette poule. Je suis fier de toi de toute façon. » Et il sourit.

« Dis merci, Marcus, chuchota Eilika.

— Merci, père », obéit machinalement l’enfant, qui piétinait d’impatience, sans savoir que ce serait la dernière fois qu’il verrait sourire son père. Il se précipita à l’extérieur.

Ce 21 septembre 1407, le petit Marcus II de Saxe, en arrivant à la porte, s’émerveilla du silence parfait de la neige encore blanche qui enveloppait la cour du château. À sa droite, adossées aux fortifications de pierre hautes de trois perches, surmontées d’un chemin de ronde en bois, s’élevaient les écuries et les étables à vaches. Pour récupérer la chaleur des bêtes, on avait construit au-dessus les logements des serviteurs de rang inférieur, ceux qui ne dormaient pas dans les mansardes du château. À sa gauche, les porcheries, poulaillers et clapiers. Cochons noirs, chèvres de montagne, poules, dindons, pintades, paons et lapins grattaient le sol dans des enclos bien entretenus. Face à l’enfant, la grande porte à deux battants renforcés de lames de fer et la tourelle, laide et trapue, d’où l’on pouvait voir jusqu’au fond de la vallée de la Raühnvahl. Elle était ouverte, comme toujours pendant la journée.

« Allez, va te cacher », dit la gouvernante.

L’enfant finit sa tarte aux pommes et fit ses premiers pas dans la neige, la tourte au cerf à la main. Au milieu de la cour, il se retourna pour regarder ses empreintes, et vit Eilika en train de le regarder. « T’as pas le droit ! Tu dois fermer les yeux ! », lui cria-t-il.

Elle sourit et tourna le dos, la tête enfoncée dans ses bras contre le mur du château.

L’enfant la fixa un instant. Puis son regard s’éleva vers le château, une construction massive et carrée de deux étages auxquels s’ajoutaient les mansardes avec leurs petites fenêtres étroites pour se protéger du froid. Sur le côté ouest, accrochée comme une verrue contre l’épaisse muraille, se dressait une petite chapelle.

Il se tourna vers la grande porte, près de laquelle il y avait une caserne basse, construite en pierre. Quatre pièces, où logeaient les soldats du château. Il s’approcha et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Plusieurs fois, il avait voulu s’y cacher car il était sûr qu’Eilika ne le trouverait pas. Mais les gardes, chaque fois, l’en avaient empêché.

Ce matin-là, il eut la surprise de voir les soldats de garde qui dormaient sur la table, dans la première pièce. Un des hommes était renversé sur une chaise, tête en arrière, bouche ouverte. Les trois autres avaient les bras croisés sur la table. Une bouteille de vin renversée gouttait encore sur le sol en terre battue. Les bûches de la cheminée étaient presque éteintes, et personne ne ravivait le feu.

L’enfant regarda vers Eilika, qui tournait toujours le dos. Pour une fois, il entrerait dans la caserne sans se faire rabrouer. Il sourit, tout content, et s’apprêta à franchir le seuil de la pièce.

« Tu ne sais donc pas que c’est interdit d’entrer ici ? », dit une voix derrière lui.

L’enfant se retourna d’un bloc, effrayé. Il vit une petite fille qui avait plus ou moins son âge, le visage sale, les cheveux très clairs et coupés court. Il la connaissait vaguement. C’était Eloisa, la fille d’Agnete Veedon, la femme qui faisait naître les bébés.

Il n’oublierait jamais cette image.

2

L’enfant fixait Eloisa, et se disait que son père se moquerait de lui s’il le voyait avoir peur d’une petite fille en guenilles.

« Je suis le prince héréditaire, je fais ce que je veux, répondit-il en bombant le torse. Attention à comment tu me parles, ou je te ferai fouetter », ajouta-t-il, en rougissant légèrement.

Eloisa ne semblait pas effrayée. « Ce n’est pas vrai que tu fais ce que tu veux, répliqua-t-elle. Tu n’as pas le droit d’entrer ici, même toi. Tu n’es qu’un enfant. Et j’ai bien vu qu’on t’en chassait.

— Tu es stupide et mal élevée, dit Marcus II de Saxe, mal à l’aise. Tu ne vois donc pas que si tu continues à m’embêter je vais te faire fouetter ? »

La petite fille hocha la tête. Mais ne bougea pas. Ses yeux, bleus comme les lacs de montagne, étaient fixés sur la tourte de Marcus.

« Va-t-en », dit l’enfant, et il regarda du côté d’Eilika, qui s’était retournée et commençait à le chercher.

« Tu m’en donnes un morceau ? demanda Eloisa.

— C’est à moi.

— J’ai faim.

— Moi aussi j’ai faim. »

La petite fille le regarda en silence. Elle avait une robe de toile grossière, rouge, avec des piqûres et des ourlets en cuir, sous une veste de futaine pleine de taches. Ses jambes étaient nues dans des sabots de bois. L’un d’eux était fendu et maintenu par un lacet.

L’enfant regarda vers sa gouvernante. Cette idiote de petite fille l’empêchait de jouer. « Si je te donne ma tourte, tu t’en vas ?

— Donne-moi ta tourte.

— Jure-le.

— Je le jure. Pour ce que j’en ai à faire.

— Justement, tu m’as tout l’air d’une fouineuse. »

Eloisa avait la main tendue. Crasseuse. Une épaisse couche de noir sous les ongles.

Marcus lui donna sa tourte.

La petite fille la prit avec avidité, les yeux brillants. Elle en fourra un gros morceau dans sa bouche et partit, sans plus accorder d’attention au prince héréditaire.

Marcus la fixa encore quelques instants, la guettant du coin de l’œil sur le seuil de la caserne. Il comprit qu’Eilika l’avait vue manger sa part de tourte. La gouvernante se dirigeait vers elle pour lui demander où elle l’avait prise. Elle allait découvrir la cachette de son petit prince Porcelet.

« Espèce de sale gamine, je te ferai couper la tête », maugréa Marcus, qui se sentait trahi.

Mais Eloisa indiqua l’écurie à la gouvernante, qui se précipita dans cette direction.

La petite fille se retourna brusquement, certaine que Marcus la regardait. Et lui tira la langue.

Marcus sourit et entra dans la première pièce.

Les gardes ne s’étaient pas réveillés. Sans réfléchir à ce qu’il y avait là d’étrange, il ne pensait qu’à se cacher. Cette fois, il gagnerait. Il souriait, ravi, en cherchant autour de lui une cachette. Il traversa la pièce sur la pointe des pieds et passa dans la suivante. Quatre couches vides, aucun endroit sûr où se cacher. Dans la troisième pièce, il trouva cinq autres gardes profondément endormis, écroulés dans toutes les positions sur leurs matelas de paille. Et deux bouteilles de vin. L’une d’entre elles était renversée sur le sol. Il eut envie de se cacher dans la grande armoire où l’on rangeait les armes, les grandes épées, les poignards, les arcs et les flèches, mais il alla d’abord voir la dernière salle. Là encore, cinq gardes endormis.

Des années plus tard, il se demanderait comment il avait fait pour ne pas s’inquiéter. Et si cela aurait pu changer le cours des événements. Mais, ce jour-là, il voulait seulement trouver une cachette où Eilika ne le dénicherait pas.

Il aperçut alors dans le mur du fond, derrière une chaise, une petite niche sombre. Sur la pointe des pieds, il s’approcha pour écarter doucement la chaise, s’agenouilla et se glissa dans la niche. Elle était si étroite qu’on ne pouvait s’y retourner et il dut tirer la chaise avec le pied. Il avança alors dans le noir, comprenant qu’il s’agissait d’un boyau qui débouchait sur l’enclos des chèvres. Sauf qu’on ne pouvait pas en sortir. Il n’y avait qu’une petite ouverture entre les pierres, par où il aperçut Eilika qui le cherchait. Il voyait les gens du château vaquer à leurs tâches quotidiennes : les palefreniers pelletaient le fumier, les cuisinières ramassaient les œufs, le boucher désossait une carcasse de bœuf pendue à un crochet dans sa boutique. Il chercha la petite fille de tout à l’heure, sans la voir. Seule la grande porte était visible. Il essaya de se pencher, mais l’ouverture était trop étroite.

Il regarda de nouveau Eilika inspecter sans succès les cachettes habituelles. Il était fier d’avoir trouvé ce tunnel et riait tout bas. Une chance que les gardes soient si fatigués qu’ils s’étaient endormis en plein jour.

L’enfant s’assit par terre. Le boyau s’élargissait un peu à cet endroit. Il écouta de nouveau le silence dont la neige recouvrait tout et le savoura intensément. C’était un silence parfait.

Mais il ne dura qu’un instant.

Ce fut d’abord une sensation. Il lui semblait que la terre tremblait. Ôtant son gant de loutre, il posa la paume sur le sol. Oui, c’était une vibration, profonde et soutenue. Il ne savait pas d’où elle venait. Elle grandissait, comme se rapprochant de plus en plus.

Quand la vibration devint plus forte, il regarda par l’ouverture. Le maréchal-ferrant ouvrait de grands yeux. Deux servantes laissèrent tomber à terre les cruches de bière qu’elles portaient sur la tête. Une grosse cuisinière, relevant ses jupes, courut vers le château. Les lavandières lâchèrent le linge et les draps dans la neige, portant leurs mains à la bouche. Les palefreniers interrompirent le mouvement de leur pelle et s’immobilisèrent.

La vibration se révéla être le fracas étourdissant d’une vingtaine de chevaux de guerre lancés au galop, déchirant le silence parfait de la neige par des cris de bataille suivis de hurlements de terreur. Le petit prince héréditaire du royaume de Raühnvahl vit alors apparaître dans son champ de vision une troupe de bandits qui moulinaient leurs grandes épées.

Le premier à tomber fut le jeune apprenti du maréchal-ferrant. Il n’avait pas quatorze ans. La lame d’un des brigands s’abattit sur lui par le travers, ouvrant une trouée effroyable entre ses côtes. Son corps fut projeté en l’air par la fureur du coup accrue par l’élan du cheval, et retomba au sol comme un pantin désarticulé.

Pour l’enfant, la neige, à partir de ce jour, ne serait plus jamais blanche.

Tout se passa très vite. Les bandits attaquaient tout le monde, sans pitié. La grosse cuisinière, frappée dans le dos, tomba avant d’atteindre l’entrée du château. Les deux servantes aussi, l’une transpercée par une épée, l’autre piétinée par les chevaux. Les lavandières trempèrent de leur sang les draps à peine lavés et s’y enroulèrent comme dans un suaire. Les palefreniers moururent en renversant sur eux leur pelle de fumier. Puis Marcus, le souffle coupé, vit une épée s’abattre sur le maréchal-ferrant, et d’un coup de fendant lui trancher le bras droit à hauteur de l’épaule. Le bras tomba au sol, serrant encore dans sa main le lourd maillet. Puis le bandit, dans un grand rire, fendit la tête du maréchal-ferrant d’un coup de hache.

« Eilika… », murmura l’enfant en s’agrippant aux pierres de l’ouverture.

Comme si elle l’avait entendu, la gouvernante se mit à courir au hasard dans la cour en lançant des cris aussi affolés que ceux des bêtes, qui avaient renversé les barrières de leurs enclos : « Marcus ! Reste caché ! Marcus ! Mar… ».

L’enfant vit alors Eilika presque soulevée de terre, et la pointe d’une épée ressortit par sa poitrine. Ses yeux roulèrent, écarquillés de surprise. Sa bouche, à présent muette, s’ouvrait et se fermait sans plus pouvoir articuler le nom de son petit prince.

Du haut de son cheval, le bandit posa un pied sur l’épaule d’Eilika et poussa pour extraire son épée.

Elle resta debout un instant puis tomba face dans la neige et ne bougea plus.

L’enfant n’arrivait pas à détacher son regard d’elle. Les chèvres de l’enclos se regroupèrent alors contre le mur d’enceinte et, l’odeur du sang dans les narines, se mirent à bêler de terreur, bloquant son champ de vision.

Lorsqu’elles s’écartèrent, Marcus vit beaucoup de corps par terre. Hommes, femmes et enfants. Le confesseur, sa soutane relevée de manière obscène. Le maître de musique avait la bouche grand ouverte, comme s’il s’apprêtait à chanter.

Soudain il reconnut son père, debout et brandissant sa grande épée, qui tranchait les jarrets d’un cheval et, avant même que l’animal ne s’écroule, ouvrait d’un coup terrible la gorge de son cavalier. Le capitaine des gardes se battait à ses côtés. Ils étaient les deux derniers. Bientôt cinq bandits étaient morts, mais le capitaine aussi.

« Tu vivras dans le sang, comme moi et comme tous nos ancêtres. C’est notre destin, notre fatalité », lui avait dit son père peu de temps auparavant. Le petit Marcus comprenait maintenant ce que cela voulait dire, et qui étaient les loups. Il voyait que son père était un guerrier phénoménal, et il fut certain qu’il allait les sauver.

Mais à ce moment-là, le prince de Saxe fut frappé d’un grand coup de fendant à la poitrine. Il vacilla, grogna en montrant les dents, comme un loup. Puis il se redressa pour reprendre le combat et s’élança au milieu du groupe des brigands qu’il avait mis à terre. L’enfant ne le voyait plus. Les épées tournoyaient. Enfin la mêlée s’ouvrit. Trois des bandits étaient au sol. Le prince de Saxe, à genoux et sans force, s’appuyait sur son épée comme un vieillard sur sa canne. Un des bandits – sûrement le chef, pensa le petit Marcus – s’approcha lentement. Le prince, sans peur, tourna la tête et lui cracha dessus.

Le bandit grogna. Il fit signe à l’un de ses hommes, qui arriva en traînant par les cheveux une femme au visage tordu de douleur. Elle tenait dans ses bras un nouveau-né qui ressemblait à une poupée de chiffon. Rouge.

« Mère », murmura l’enfant.

Le chef des bandits saisit la princesse par le bras pour la montrer au prince. Il déchira sa robe, dénuda ses seins, les palpa. Le prince voulut se relever mais tout son corps ruisselait de sang, et son visage couturé de cicatrices était blanc. Autour de lui, les bandits riaient. Le prince porta alors la main au poignard à sa ceinture, et d’un geste vif le lança à sa femme. La princesse attrapa le couteau et fixa son mari sans un mot. Leurs yeux se parlaient. Tout avait disparu, il n’y avait plus de vacarme autour d’eux. Elle n’hésita pas un instant et plongea la lame dans son cœur. Lentement, elle s’affaissa sans lâcher son bébé mort ni détacher son regard de celui de son mari, jusqu’à ce que la vie s’éteigne dans ses pupilles.

L’enfant vit le visage de son père se mouiller de larmes tandis qu’il regardait mourir sa femme. Puis le chef des bandits, furieux, leva son épée et l’abattit, lui tranchant net la tête.

Le petit prince se tourna et remonta dans le boyau. Terrorisé, il ne songeait qu’à fuir. Mais quand il arriva à l’entrée il entendit des voix dans la quatrième pièce de la caserne des gardes. Les bandits passaient au fil de l’épée les gardes endormis.

« Le frère herboriste avait raison. Cette potion d’herbes est puissante », dit un de ces hommes à quelqu’un qui venait d’entrer : c’était leur chef, celui qui avait tué le prince régnant de Saxe.

Il vint s’asseoir sur la chaise qui masquait l’entrée du petit tunnel.

L’enfant sentait son odeur forte. Celle des vêtements sales et de la sueur. Et une autre odeur, douceâtre, écœurante, qu’il n’avait sentie jusque-là qu’à l’étal du boucher du château.

Un des hommes entra, traînant avec lui une fille en larmes qui criait. Marcus la connaissait. C’était une jeune et jolie lavandière aux mains rougies.

Le chef des bandits se leva de sa chaise et remonta sa tunique. Deux hommes arrachèrent la robe de la fille et la mirent nue puis la jetèrent sur une couche, parmi les cadavres. La fille pleurait, implorait la pitié. Le chef des bandits vint sur elle, lui écarta les jambes et la viola.

L’enfant regardait, incapable de bouger un seul muscle.

La lavandière continuait de pleurer et de crier.

Quand il eut fini, le chef se releva. Il regarda un de ses hommes qui observait la scène, et lui dit : « À toi, si tu veux ».

L’autre ricana : « Non, c’est déjà fait.

— Alors t’as fini de crier, ma fille », dit le chef des bandits à la lavandière.

La fille, toujours pleurant, lui répondit : « Merci, Seigneur, merci.

— Je crois que t’as pas compris », dit le chef en riant. Il leva son épée et la tua.

L’enfant faillit crier. Il se mordit la langue jusqu’à entamer la chair.

« Ils sont tous morts, Agomar, dit l’un des hommes en entrant.

— Vous avez trouvé le fils du prince ? demanda Agomar.

— Non… »

Agomar lui envoya une gifle. « Alors ils ne sont pas tous morts, imbécile ! » Il lança un coup de pied dans un banc, qu’il cassa. « Trouvez-le et tuez-le ! Le seigneur d’Ojsternig nous a ordonné de ne laisser personne en vie, et surtout pas les princes de Saxe, bande d’imbéciles ! »

L’enfant sentit son estomac se tordre. Il recula le plus rapidement possible, essayant de ne pas faire de bruit. À mi-chemin, il vomit la tarte aux pommes et au gingembre. Il s’immobilisa, espérant qu’ils n’avaient rien entendu. Prudemment, il atteignit la fin du boyau et regarda par l’ouverture.

La neige de la cour était rouge, comme un tapis scintillant et précieux sur lequel dormaient des dizaines et dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Les uns sans tête, les autres sans bras. Les jeunes femmes à demi dénudées.

« Trouvez le petit prince ! », hurla un homme.

Les bandits se dispersèrent dans le château, les porcheries, les écuries, les poulaillers, la chapelle.

La perquisition sembla durer une éternité.

Puis les hommes se rassemblèrent au milieu de la cour, autour de leur chef.

« On l’a pas trouvé », dit un des hommes au nom de tous.

Agomar, leur chef, avait les pommettes proéminentes, la barbe et les cheveux roux, de petits yeux noirs aux paupières plissées. Il leva la main droite. L’enfant vit qu’il n’avait que quatre doigts. Le dernier manquait.

« Sortez les bêtes et mettez le feu ! hurla-t-il. Il mourra grillé. Vous ne l’avez pas trouvé mais les flammes de l’Enfer le trouveront ! Dépêchez-vous ! »

Le petit Marcus les vit faire sortir les bêtes par la grande porte.

Agomar lança une torche à travers la fenêtre centrale du premier étage. Des dizaines de torches volèrent alors dans les airs et atterrirent dans le château, les porcheries, les écuries, sur les toits des logements des serviteurs. En un instant, le feu fut partout.

« Sortons ! ordonna Agomar. Et refermez la grande porte. » Il monta sur son cheval qu’il fit se cabrer, et hurla : « Adieu, petit prince ! » Et dans un grand rire, il quitta le château au galop.

Peu après, l’enfant entendit les lourds battants de la porte se refermer. Il remonta le boyau en direction de la caserne pour chercher un moyen de s’échapper. Mais la chaleur dans la pièce était insoutenable, et la fumée âcre le fit larmoyer. Les matelas de paille des gardes comme le toit de chaume avaient pris feu.

Il toussait, n’arrivait plus à respirer et recula à quatre pattes vers l’autre extrémité du boyau. À travers la petite ouverture dans la pierre, il vit que le feu dévorait maintenant tout le château. Il était pris au piège.

De nouveau, il repartit dans l’autre sens. Il n’avait pas le choix. Pour sortir de la caserne, il fallait traverser les flammes. Mais au moment où il arrivait à l’entrée du boyau, les poutres incandescentes du toit s’effondrèrent dans un fracas assourdissant, en répandant partout des éclats enflammés.

Il avait de plus en plus de mal à respirer, sentait ses forces défaillir. Il ne cessait de tousser, les larmes l’aveuglaient. Lentement, il recula encore, chassé par la fumée âcre qui commençait d’envahir le boyau. Et il se retrouva dos au mur de pierre, coincé.

C’était un petit garçon de neuf ans qui venait tout juste de faire connaissance avec la mort, et qui savait qu’il allait mourir.

« Ça y est, je t’ai trouvé ! », s’écria une voix.

L’enfant se retourna, terrorisé.

Un œil bleu l’épiait par le trou dans le mur.

Il voulut hurler. Mais il n’avait plus de voix.

Puis il s’évanouit, tandis qu’une des pierres du mur bougeait.

3

L’enfant ouvrit les yeux et la bouche en même temps. Brusquement, comme s’il sortait d’une longue apnée.

Un visage de femme le fixait.

« Respire », dit la femme.

Il ne savait pas où il était. Il était couché sur quelque chose de dur. Il avait du mal à respirer, sa gorge le brûlait et il serrait les lèvres pour s’empêcher de tousser. Il ne se souvenait de rien, ne savait plus rien. Et ne voulait pas se souvenir. Il ferma les yeux.

Quelque chose lui faisait mal. À l’intérieur. Quelque chose qui voulait sortir. Il serra encore plus fort les lèvres et les paupières.

L’enfant resta aussi longtemps qu’il le put dans cette obscurité et cette immobilité. Mais le noir commença à tourbillonner, devint une sorte de gouffre gluant qui s’éclaircissait peu à peu et dont la couleur lui donna un coup au cœur.

Il ouvrit les yeux pour ne plus voir ce rouge qui se répandait sous ses paupières.

La femme était toujours penchée sur lui. Elle avait le visage dur, marqué. Avec quelque chose de familier. Mais il ne se souvenait pas d’elle, il ne se souvenait de rien.

« Il va mourir ? », demanda une voix sur sa gauche.

Se tournant vers la voix, il croisa le regard d’une petite fille au visage sale, aux yeux bleus limpides comme les lacs de montagne et aux cheveux très clairs et coupés court. Effrayé, il détourna la tête. Il ne pouvait éviter de la reconnaître, même s’il s’y refusait. Les lèvres serrées, il secouait la tête, résistait de tout son être.

« Mère, il va mourir ? demanda encore la petite fille.

— Tais-toi, Eloisa », dit la femme.

Quand il entendit le nom d’Eloisa, ses souvenirs remontèrent à la surface, aussi dévastateurs qu’un torrent en crue. Il se souvint de son père qui combattait, de sa mère qui se poignardait en plein cœur, serrant contre elle sa petite fille morte. Il se souvint du bandit qui appuyait le pied sur l’épaule d’Eilika pour en retirer son épée. Et de la soutane du confesseur relevée de façon obscène, de la bouche grande ouverte du maître de musique, du jeune apprenti projeté en l’air, le premier à être tué, et du bras du maréchal-ferrant qui tombait sans lâcher son maillet. Il se souvint des hurlements des gens et des cris des animaux, de la fumée, du toit de la caserne qui s’écroulait. Puis il vit le sang. Du sang partout. Il sentit qu’il allait hurler. Avant que ces images ne l’emportent dans un abysse, il rouvrit les yeux.

La femme le regardait, sans le toucher.

L’enfant la reconnut. C’était Agnete, la sage-femme.

« Tu es chez moi », dit-elle alors.

Il ne bougea pas un muscle, ne regarda pas autour de lui, ne dit pas un mot.

« Tu te souviens de ce qui s’est passé ? », lui demanda Agnete.

L’enfant la regardait sans la voir. Toujours immobile.

« Il est devenu idiot, mère ? demanda Eloisa.

— Je t’ai dit de te taire », lui dit sa mère. Elle s’adressa de nouveau à l’enfant. « Tu m’entends ? », lui demanda-t-elle d’un ton sec et brusque.

Il acquiesça imperceptiblement.

« Et tu comprends ce que je dis ? »

Il acquiesça de nouveau.

« Dis-moi : tu te souviens de ce qui s’est passé ? »

L’enfant se mordit les lèvres et ferma les yeux pour retenir ses larmes. Quand il les rouvrit, Agnete le fixait toujours.

« Tu peux parler ? », demanda-t-elle.

L’enfant ne répondit pas.

Agnete l’attrapa par le bras. « Il faut te lever maintenant, tu ne peux pas rester ici éternellement », dit-elle en le faisant asseoir.

Il s’aperçut alors qu’il était jusque-là couché sur une table, près d’une cheminée arrondie, dans une baraque sombre où planait une odeur de sueur et d’oignon. Dans un coin, une couche de paille recouverte d’une peau de vache.

« Bois », dit Agnete en lui tendant une louche d’eau.

L’enfant fit signe que non.

« Bois », répéta Agnete.

L’enfant but. Puis toussa.

« Tes poumons doivent se nettoyer de la fumée. Bois encore.

» L’enfant obéit.

Agnete le poussa à bas de la table, sans ménagement. Elle n’avait pas la douceur d’Eilika, et ses mains étaient rêches et fortes. « Déshabille-toi », ordonna-t-elle.

Eloisa ricana.

L’enfant ne bougeait pas.

« Tu as compris ce qui s’est passé au château ? », demanda Agnete avec rudesse.

L’enfant hocha la tête.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? », insista Agnete.

L’enfant serra les lèvres.

« Il est devenu muet, mère ? demanda Eloisa.

— Si Dieu pouvait te rendre muette toi aussi ! Je t’ai dit de te taire. » Elle se tourna vers l’enfant. « Tout le monde a été tué. Les serviteurs aussi. Tu sais ce que ça veut dire ? Il va y avoir un nouveau prince. Et ça dérangera les plans de ce bâtard que tu sois encore vivant. C’est plus clair, maintenant ? »

L’enfant sentait les larmes lui monter aux yeux.

« Tu es vivant parce que ma fille t’a sauvé, continua Agnete. Elle t’a traîné toute seule hors du château. Elle t’a caché sous un buisson et elle est venue me chercher. Et moi, je t’ai porté jusqu’ici dans un sac. Je l’ai fait pour elle, et aussi parce que je t’ai fait naître, comme plein d’autres enfants, et je ne veux pas être complice de ta mort ou détourner la tête. » Elle approcha son visage du sien. « Ta seule chance pour continuer à vivre, c’est de ne plus être qui tu es. »

Il ne comprenait pas. Cette femme lui faisait peur. Jamais personne ne lui avait parlé de cette façon.

« Déshabille-toi, avant que je perde patience », ajouta-t-elle.

L’enfant ne bougea pas.

Agnete lui enleva alors sa peau de cerf, qu’elle arracha presque. Elle fit de même avec ses autres vêtements, jusqu’à ce qu’il soit complètement nu.

Eloisa ricana encore.

Les fourrures à la main, Agnete alla vers la cheminée. « Regarde comme c’est beau, marmonna-t-elle.

— On n’a qu’à les vendre au marché, dit Eloisa.

— On ne vendra rien, crétine, répondit sa mère en jetant les précieux vêtements dans le feu. Est-ce qu’une pouilleuse comme toi pourrait avoir des fourrures comme ça à vendre ? À qui tu veux qu’elles soient, sinon à un prince ? Un petit prince… que tout le monde croit mort », conclut-elle en se retournant vers lui. Et tandis qu’une odeur piquante de poil brûlé se répandait dans la pièce, elle prit d’autres vêtements dans un coffre en bois. « Tu oublieras la douceur du velours et la chaleur de la laine, gamin. Tu lutteras contre le froid comme nous tous, avec une petite veste en drap et des peaux de lapin. Tu apprendras à te pisser sur les mains pour ne pas avoir d’engelures, et si tu ne tombes pas malade et que tu ne meurs pas, tu deviendras fort comme nous. » Elle lui tendit les vêtements. « Mets-les. C’était à mon fils. » Sa voix hésita un instant puis, d’un ton dur, comme pour écarter une pensée, elle ajouta : « Lui, il n’a pas pu. Il n’a pas pu devenir fort. »

Les habits à la main, l’enfant ne bougeait toujours pas.

« Habille-toi ! », lui cria presque Agnete.

Et pour la première fois de sa vie, il s’habilla seul. Dès qu’il eut enfilé les vêtements, il sut qu’il allait avoir très froid.

« Personne ne t’appellera plus jamais prince, ni messire, ni par ton nom. Je ne veux même pas le prononcer », dit Agnete en s’emparant de la paire de ciseaux qui lui servait à tondre les chèvres. Elle poussa l’enfant jusqu’à une chaise déglinguée et le fit asseoir. Elle souleva les longs cheveux blonds et les coupa entièrement, à ras du crâne.

« Qu’ils sont beaux, dit Eloisa en regardant les boucles d’or qui tombaient par terre.

— Brûle-les », ordonna sa mère.

Eloisa les ramassa et les jeta dans la cheminée. Mais elle glissa discrètement une longue mèche dans sa poche.

Agnete plongea les mains dans une flaque noire et puante que les gouttes d’eau tombées du toit avaient formée dans un coin de la pièce. « À partir d’aujourd’hui, tu seras sale et tu sentiras mauvais, comme nous », dit-elle en frottant ses mains noires sur le visage et la poitrine de l’enfant. Elle lui pinça la chair. « T’es gras comme une oie. Mais bientôt on te verra les côtes, comme à nous tous. »

L’enfant n’arrivait plus à retenir ses larmes.

« Apprends à supporter la douleur, lui reprocha Agnete d’un ton dur, implacable. Regarde », dit-elle pendant qu’elle se tournait vers Eloisa et lui assénait une violente gifle en pleine face.

Eloisa encaissa en silence, malgré le sang qui lui coulait du nez. Elle ne pleura pas, ne se plaignit pas.

Agnete se tourna vers l’enfant. « T’as vu ? Pourtant c’est une fille. Essuie-moi ces larmes », ordonna-t-elle.

Il passa le dos de sa main sur ses yeux, terrorisé à l’idée de prendre une gifle, lui qui n’avait jamais été frappé.

Agnete acquiesça, satisfaite, puis déplaça le coffre en bois dans lequel elle avait pris les vêtements de son fils mort. Elle découvrit dans le plancher une trappe qu’elle ouvrit et montra à l’enfant. « Tu resteras caché là jusqu’au jour où tu seras devenu quelqu’un d’autre et où ils t’auront oublié. Après, j’inventerai une histoire pour expliquer comment tu es arrivé dans notre vie. »

Il regardait la trappe et le trou noir avec terreur.

Agnete l’attrapa fermement par le bras et l’entraîna vers le trou.

Il se mit à pleurer et résista de toutes ses forces, les pieds plantés dans le sol.

Agnete lâcha son bras et le saisit par l’oreille. Elle le tira jusqu’à la porte de la baraque. « Personne te retient, gamin, dit-elle d’une voix dure en ouvrant grand la porte. Je sais pas si tu échapperas aux bandits, ni ce que tu mangeras ni où tu dormiras. Mais t’es libre de partir. S’ils découvraient qu’on t’a sauvé la vie, ils nous trancheraient la gorge. Je veux pas que tu mettes nos vies en danger. Décide. Ou tu t’en vas ou tu restes, mais à mes conditions. »

L’enfant regarda dehors.

Ce jour-là, dirait-il plus tard, le bon Dieu semblait s’être retiré de chaque endroit du monde où son regard se posait.

La rue principale du village était un fleuve de glace boueuse brisée par les empreintes des bêtes et des hommes. Et dans ce gel livide, incolore, il vit un vieux se traîner jusqu’à un os de vache et s’y agripper, avec les quelques forces qui lui restaient. Un chien, grognant et bavant, le lui disputa. Vaincu par la furie de l’animal, le vieil homme éclata en sanglots comme un enfant.

Au loin, au nord de la Raühnvahl, la cime de la colline qui dominait la vallée était enveloppée de la fumée dense de l’incendie qui faisait toujours rage dans le château. Un souffle de vent glacé semblait porter jusqu’à ses narines l’odeur de la chair brûlée. Son cœur cogna dans sa gorge quand il comprit que cette nuit le vieil homme et le chien chercheraient leur nourriture dans les braises fumantes.

La tête basse, il s’écarta à pas lents de cette porte ouverte sur l’enfer. Il entendit qu’on la refermait. Au-dessus de la trappe, il regarda Agnete.

« Tu dois changer de nom, dit-elle. Comment tu veux t’appeler ? »

L’enfant haussa les épaules.

« Comment tu veux t’appeler ? », répéta Agnete.

L’enfant ne répondait pas.

« Mikael ! », s’exclama Eloisa.

Agnete fixa l’enfant. « Ça te va, Mikael ? »

Il haussa de nouveau les épaules.

« Bon, tu t’appelleras Mikael, dit-elle. Et si ça ne te plaît pas, il ne faudra pas venir protester, parce que c’est ma fille qui te l’a donné. Si ça ne te plaît pas, tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même, puisque tu n’as pas su décider. Dans la vie, il faut choisir, rappelle-toi. » Elle alluma une chandelle de suif qui donna une faible lumière, et la lui tendit. « Fais-la durer. Attention, le dernier barreau est cassé. Tu trouveras une couverture et une cuvette avec des braises. Entre là-dedans, maintenant. »

Il regarda avec effroi le trou noir où il devait se glisser. Puis commença à descendre l’échelle branlante.

Agnete referma la trappe.

« Madame, entendirent-elles alors.

— Il n’est pas muet », dit Eloisa en souriant.

Agnete ouvrit la trappe.

« Madame…, appela de nouveau l’enfant d’une petite voix.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Il n’y a pas de lit…

— Non.

— Mais moi… d’habitude je dors dans un lit… »

Il y eut un long silence. Puis Agnete dit : « Tu n’auras plus jamais de lit. Maintenant tu es l’un des nôtres. »

4

En entendant la trappe se refermer et le coffre glisser dessus, l’enfant frissonna. Il sentit son cœur se glacer. Il se tourna dans l’obscurité en protégeant la chandelle.

C’était un espace étroit, large d’à peine trois pas sur trois, si bas qu’un adulte n’aurait pu y tenir debout. Le plafond n’était que le plancher brut de la baraque, un réseau de traverses de sapin écorcé. Le sol était en terre battue. Dans un coin, une petite estrade en bois couverte de paille, grande comme la niche d’un chien, s’élevait à une paume du sol pour éviter le contact avec l’humidité. Une couverture de drap léger, râpeuse et usée, était jetée dessus. Des braises fumaient dans une cuvette.

L’enfant sentit les larmes couler le long de ses joues en respirant la puanteur de moisissure et d’excréments de rat.

Agnete lui avait dit d’éteindre la chandelle. S’il le faisait, pensa-t-il en frissonnant, il ne pourrait pas la rallumer. Mais il avait peur de désobéir à Agnete. Cette femme était dure, pas comme Eilika qui dormait chaque nuit au pied de son lit, prête à se réveiller s’il y avait un problème ou s’il fallait le consoler d’un mauvais rêve. Il regarda une fois encore la flamme de la chandelle, comme pour en imprimer la lumière dans ses yeux, puis l’éteignit en soufflant doucement dessus. Il se recroquevilla sur l’estrade, tira la couverture sur lui et approcha la cuvette de braises. Il étendit ses jambes mais les ramena bien vite pour les serrer contre sa poitrine.

Il resta ainsi, immobile, les sens en éveil, les yeux grands ouverts dans le noir. La fatigue le faisait somnoler par moments, mais d’un sommeil intermittent, bref et agité, peuplé d’images effrayantes qui le réveillaient aussitôt.

À l’aube, épuisé, il perçut avec soulagement des mouvements au-dessus de sa tête. Il écouta les sabots qu’on traînait sur le plancher, le bruit du coffre qu’on déplaçait au-dessus de la trappe, tandis qu’un rai de lumière mince et ténu se glissait dans sa cachette.

« Approche-toi, gamin », dit la voix d’Agnete.

Les membres endoloris par le froid et la tension, l’enfant s’approcha de l’échelle qui menait à la trappe.

Le visage sévère de la femme s’encadra dans l’ouverture. « Tu ne peux pas sortir, lui dit-elle en lui tendant une écuelle chaude et un morceau de pain. Mange. »

L’enfant se rendit compte qu’il était à jeun depuis l’attaque du château, la veille, quand il avait vomi la tarte aux pommes. Malgré la douleur causée par la mort de ses proches, malgré la peur, il avait faim et s’en sentait presque coupable, mais il tendit la main. L’écuelle était bouillante. Il la posa par terre et prit le bout de pain. Il était dur.

« Trempe-le dans le bouillon pour le ramollir, gamin », dit Agnete.

Il regarda vers le haut, s’attendant à recevoir d’autres aliments.

« Fais un trou pour tes besoins, après tu les recouvriras de terre », dit-elle encore en lui jetant une planche de bois épointée. « Bois le bouillon tant qu’il est chaud », ajouta-t-elle avant de refermer la trappe. « Eloisa, remets le coffre à sa place et partons », dit-elle à sa fille en ouvrant la porte de la baraque.

« Partez devant, mère, répondit celle-ci. Je vous rejoins tout de suite. »

Au bout de quelques instants, la trappe se rouvrit.

« Tiens », murmura la voix d’Eloisa.

L’enfant vit la main de la petite fille lui tendre quelque chose. Il hésitait à le prendre.

« De quoi t’as peur, gros bêta ? C’est un oignon, dit Eloisa. Mange-le avec le pain. C’est bon. »

L’enfant prit l’oignon.

La voix d’Agnete résonna à ce moment-là: « Qu’est-ce que tu fais ? »

La trappe se referma d’un coup.

« Rien, mère. Je lui disais au revoir.

— Où est ton oignon ?

— Je l’ai mangé.

— Menteuse.

— Je l’ai mangé, mère !

— Si je renifle ton haleine et que ça ne sent pas l’oignon frais, je te bourre de gifles. Alors ? Où il est ton oignon ? »

Il y eut un instant de silence et Eloisa avoua : « Je lui ai donné ».

L’enfant entendit un gémissement.

« Aïe, mère, vous me faites mal à l’oreille… »

La voix d’Eloisa s’était un peu éloignée. Sa mère avait dû l’entraîner jusqu’à la porte de la baraque.

« Je ne veux pas que tu lui donnes à manger, dit Agnete en essayant de parler à voix basse, malgré sa colère.

— Mais, mère…

— Tu dois m’obéir, un point c’est tout, l’interrompit Agnete d’un ton décidé.

— Mais j’ai peur qu’il meure… »

L’enfant en eut la gorge nouée.

« Peut-être qu’il mourra. Ou peut-être pas, dit Agnete à sa fille, d’une voix moins sévère. On verra. Mais il doit y arriver tout seul. Sinon il sera faible toute sa vie.

— Mais je…

— Tu lui seras plus utile si tu lui montres que toi, tu sais t’en sortir. Un oignon, ça dure le temps de le mâcher. Un exemple, ça dure toute la vie. Et lui, il a besoin d’apprendre comment on s’en sort, ici. »

L’enfant n’entendit plus rien qu’un bruit de bois raclé sur du bois. Eloisa traînait sans doute ses sabots sur le plancher. Il entendit : « Excusez-moi, mère.

— Remets le coffre sur la trappe et partons, dit Agnete. Il faut trouver le vieux Raphael. Cette nuit, j’ai eu une idée. »

L’enfant entendit Eloisa s’approcher de la trappe puis souffler en remettant le coffre en place. Ses pas s’éloignèrent à nouveau. Mais ils s’arrêtèrent, et elle revint en arrière.

« Tombe pas malade. Et tâche de pas mourir, gros bêta », chuchota Eloisa tout d’un trait à travers les planches, avant de sortir en tirant la porte derrière elle.

Il continua d’écouter. Quand il eut compris qu’il était seul, il se réfugia sur l’estrade avec l’écuelle, le morceau de pain et l’oignon cru. Il avala une gorgée de bouillon. Ça n’avait aucun goût. Rien à voir avec les bouillons de viande auxquels il était habitué. En y trempant le doigt, il trouva quelques légumes. Il tenta en vain de mordre dans le morceau de pain, qu’il finit par tremper dans le bouillon. C’était du pain de farine grossière, sans sel. Il mordit dans l’oignon et ses yeux se mirent à pleurer. Depuis toujours il voyait les serviteurs du château en manger. Tandis qu’il avait des tourtes à la viande et de la tarte aux pommes. L’oignon cru, c’était mauvais. Il but un peu de bouillon pour en chasser le goût. Puis il posa l’oignon sur la paille pour revenir au pain et au bouillon. Quand il eut fini, il entendit un léger bruit sur la paillasse. Dans la pénombre à peine éclairée par la lumière qui filtrait entre les planches, il aperçut la silhouette d’un rat, attiré par l’odeur de l’oignon. Effrayé, l’enfant fit un bond en arrière. Le rat recula lui aussi. Puis tous deux, prudemment, s’approchèrent à nouveau de l’oignon. L’enfant prit l’écuelle vide et s’apprêta à frapper l’animal. Le rat le regarda de ses petits yeux ronds, sans comprendre, plissant le nez pour humer l’air. L’enfant pensa que s’il le tuait, il y aurait encore du sang. Il jeta l’écuelle et s’empara de l’oignon. Le rat couina et s’enfuit.

En mordant dedans, l’enfant poussa un cri de dégoût, tandis que le rat reprenait son approche. L’enfant le regarda. Il détacha un bout d’oignon et le lui tendit. Avec circonspection, le rat s’en saisit et repartit aussitôt avec son butin. On l’entendait grignoter avec avidité dans le noir. Alors l’enfant planta de nouveau ses dents dans l’oignon, qui lui parut moins mauvais. Il l’avait presque terminé quand le rat revint, le museau frémissant. L’enfant sépara en deux ce qu’il restait. Il en mangea une moitié et tendit l’autre au rat. Le petit animal, toujours sur ses gardes, prit le bout d’oignon entre ses pattes pour le grignoter, ses yeux ronds posés sur l’enfant.

Quand ils eurent terminé, ils se regardèrent.

L’enfant se sentit soudain vaincu par la fatigue. Il se recroquevilla et remonta la couverture.

Le rat couina, effrayé, et repartit se cacher dans l’obscurité.

L’enfant ne le voyait plus mais il le savait là. Ses yeux se fermaient. Il se sentait terriblement seul.

« Je m’appelle… Mikael », dit-il, de plus en plus fatigué.

Il entendit le rat s’approcher prudemment. Dressé sur ses pattes postérieures, il reniflait ses cheveux ras. Alors l’enfant répéta doucement, dans un chuchotement : « Je m’appelle Mikael ».

Il se dit que c’était un beau nom. Et s’endormit.

5

« Arrêtons-nous ici », dit Agomar en levant sa main au petit doigt coupé. Son visage et ses vêtements étaient encore souillés du sang qu’il venait de verser.

Les hommes regardèrent autour d’eux. Ils se trouvaient dans une gorge enserrée entre deux parois rocheuses. Ils étaient vingt quand ils avaient attaqué le château. Ils n’étaient maintenant plus que douze, dont trois blessés graves. Deux d’entre eux risquaient de ne pas passer la nuit. Ils tremblaient, leurs yeux brillaient. Le prince de Saxe s’était révélé un combattant prodigieux.

« Montez le camp ici, dit Agomar. Je vais chercher notre paie. »

Les hommes transportèrent les blessés à l’abri d’un ressaut de roche et commencèrent à préparer le feu.

Agomar les regarda. Ils étaient sous ses ordres depuis plus de cinq ans et lui étaient toujours restés fidèles, tant au combat que dans les périodes maigres. Il éperonna son cheval et atteignit l’issue étroite de la gorge. Il n’avait fait que quelques pas au trot quand il entendit un grand bruit derrière lui. Il se retourna à temps pour voir un énorme rocher qui, après avoir rebondi sur la neige molle, s’arrêtait en bouchant l’issue de la gorge. Plus loin, il entendit la terre trembler. Du côté de l’entrée de la gorge. Son cheval hennit furieusement et se cabra. Agomar le retint. Le bruit des cailloux qui dégringolaient du flanc de la montagne venait à peine de cesser que résonnaient dans l’air les claquements de corde secs des arcs et des arbalètes. Le sifflement impitoyable des flèches et des traits.

Agomar entendit les gémissements de ses hommes.

Il reconnut la voix de certains d’entre eux. Celle, aiguë, de Jaka, la voix rauque de Niklas, la voix perçante du castrat Monaldo, le plus féroce. Et la voix cristalline d’Ole, qui avait seulement seize ans, la voix enrouée de Tebbe, le vétéran, jadis le maître d’Agomar, qui lui avait enseigné tout ce qu’il savait sur la guerre.

Ses hommes mouraient, l’un après l’autre, tombés dans un guet-apens auquel ils n’échapperaient pas, attaqués d’en haut par des guerriers que protégeaient des rochers acérés.

Agomar retenait toujours son cheval qui piaffait, excité par l’odeur du sang. Ses fidèles guerriers, pensa Agomar, compagnons de tant de batailles et d’incursions, allaient mourir, l’un après l’autre, du premier au dernier. Il ne pouvait plus faire marche arrière. Il était séparé de la mort des siens par bien autre chose qu’un rocher. Une dernière fois, il regarda l’issue obstruée de la gorge puis éperonna son cheval. Avec une douleur confuse, même s’il n’était pas de nature à en éprouver, ni dans son corps ni dans son âme. Avec une fureur aveugle qui lui coupait la respiration, il grimpa la montagne, serrant convulsivement ses rênes et son épée contre son flanc, en direction des positions ennemies. Seul.

Il arriva en haut, au galop, fouettant furieusement son cheval. Il repéra les soldats armés d’arcs et d’arbalètes, qui visaient ses hommes, en bas, désarmés. C’était un massacre. La gorge où ils avaient fait halte se transformait en tombeau. Agomar hurla toute sa rage.

Un homme au visage maigre et osseux, vêtu d’une pelisse d’ours brodée d’or, regardait dans sa direction. Agomar ralentit la course de son cheval. Puis piquant ses flancs des talons, l’éperonna avec un cri sauvage. À lui maintenant.

Près de l’homme en pelisse apparut un soldat, sa grande épée dégainée.

Quand il fut près d’eux, Agomar tira violemment sur les brides, faisant écumer son cheval. Il se tint immobile un instant. C’était sa bataille, à présent. Une bataille contre lui-même. Une bataille qu’il avait décidé de perdre. Il descendit de cheval.

L’homme le regardait, absolument immobile. Ses yeux étaient froids, inexpressifs, comme ceux d’un rapace.

Agomar arriva à un pas de lui, la main serrée sur son épée. Dans l’air résonnaient toujours les sifflements des flèches et les hurlements des hommes qui mouraient, plus bas, dans la gorge. Agomar se dit qu’il ne retrouverait jamais de compagnons aussi fidèles. Et il pensa que le tourment des êtres humains, c’était leurs rêves.

Il s’agenouilla devant l’homme.

Car le rêve d’Agomar supposait le sacrifice de ses fidèles compagnons dans cette gorge. Il avait indiqué lui-même à l’homme et à son armée l’endroit où sa troupe monterait le camp. C’était lui qui, avant le massacre au château, avait préparé le guet-apens. Vendu la vie de ses hommes. Il sentait maintenant la brûlure de cette trahison. Mais aussi, plus forte encore, l’excitation de voir approcher la récompense négociée.

« Excellent travail, Agomar, dit l’homme.

— Merci, Votre Seigneurie », répondit Agomar, la tête basse. Les muscles de ses épaules étaient tendus. Il ignorait si le soldat à ses côtés allait le tuer.

« Laisse-nous seuls, Leonz », dit l’homme.

Agomar entendit le soldat rengainer son épée et s’éloigner. « Lève-toi, Agomar. »

Agomar se remit debout.

« J’admire la cruauté de celui qui peut sacrifier ses hommes à ses propres intérêts », dit l’homme avec un sourire amusé.

Agomar se sentit humilié par ce regard. Il était un traître. Mais impossible de revenir en arrière. Et même s’il l’avait pu, Agomar ne l’aurait pas fait. Il avait un rêve. Il en avait fixé le prix : la vie de ses hommes. Maintenant, il voulait sa récompense. « Je serai votre capitaine, comme vous me l’avez promis ? demanda-t-il.

— Peut-être », répondit l’homme en souriant.

Agomar serra les mâchoires.

L’homme sourit à nouveau, plus amusé encore. « J’ai oublié d’informer Leonz que tu allais prendre sa place. Fais-le toi-même. »

Agomar regarda le soldat qui s’était éloigné, les laissant seuls. Le dernier obstacle entre lui et son rêve. Il dégaina son épée.

« Pas maintenant, l’arrêta l’homme. Je ne veux pas de témoins. »

Agomar remit l’arme dans son fourreau.

« Viens, apprécions le spectacle », dit l’homme en se dirigeant vers la roche coupée en deux qui surplombait la gorge choisie par Agomar pour être le tombeau de ses hommes.

Il le rejoignit, regarda en bas. Vit le sang de ses guerriers se mêler au sang presque séché de leurs victimes. Il sentait en même temps sur lui le regard de l’homme, qui examinait ses réactions. Alors, pour lui montrer qu’il n’avait pas de cœur, il cracha dans le vide, vers les siens, comme s’il décochait une flèche.

« Voici la version officielle : il s’agissait de rebelles qui ont exterminé les princes de Saxe, dit l’homme en montrant les soldats d’Agomar. Je ferai savoir à l’empereur Robert III que j’ai rendu justice de mes propres mains. » Il sourit, satisfait. « Et qu’il doit choisir un nouveau seigneur pour le royaume de Raühnvahl. »

Quand le capitaine Leonz annonça que tous les soldats étaient morts dans la gorge, l’homme renvoya sa petite armée. « Leonz, tu restes avec nous. Agomar a quelque chose à te dire. »

Le capitaine regarda Agomar. Il y avait du mépris dans ses yeux. « Qu’est-ce que t’as à me dire ? », demanda-t-il quand ils furent seuls.

Agomar avait toujours un couteau cousu dans sa manche. Un mouvement sec du bras suffisait pour faire glisser la lame vers l’avant. Il fit le geste qu’il avait répété tant de fois : saisissant le manche en os, il planta son couteau dans le cou de Leonz, sous le menton, en poussant vers le haut, vers le cerveau.

L’œil de Leonz éclata. Le capitaine ouvrit la bouche dans un cri rauque et le couteau qui le tuait brilla au fond de sa gorge.

Agomar retira le couteau et l’enfonça de nouveau, au même endroit, avec une violence féroce. On entendit le craquement sec de l’arcade sourcilière qui cédait de l’intérieur. Les yeux du capitaine s’obscurcirent.

« Très ingénieux, dit l’homme, qui avait assisté avec complaisance à la scène. Tu ne t’embarrasses pas de paroles », ajouta-t-il en riant. Il indiqua le corps inanimé de Leonz sur le sol. « Jette-le parmi les rebelles. Il ira lui aussi nourrir les corbeaux et les vautours… capitaine Agomar. »

Agomar poussa Leonz en contre-bas. Le corps tomba avec un bruit sourd. Et il y eut alors, à côté du corps, un léger mouvement.

Un des hommes assassinés leva la tête vers la montagne et reconnut son chef. « Sois damné, Agomar ! dit-il avec les dernières forces qui lui restaient. Tu mourras comme un chien… »

L’homme et Agomar restèrent à le regarder jusqu’au moment où le brigand mourut, en vomissant un flot épais et sombre.

« Tu ne crois pas aux malédictions, j’espère, dit l’homme en souriant tandis qu’ils montaient à cheval.

— Je me suis damné tout seul, aujourd’hui », répondit Agomar.

Ils avancèrent en silence, longeant le flanc de la montagne.

« Et je le referais, ajouta Agomar peu après.

— Bien. C’est ce que je voulais t’entendre dire, dit l’homme, satisfait. Allons finir notre travail.

— Où ça ? »

L’homme ne répondit pas.

Ils cheminèrent jusqu’au moment où ils furent en vue d’un village qui semblait peint en rouge et noir.

« Dravocnik », dit Agomar, qui connaissait bien l’endroit pour y être né, trente ans plus tôt.

Ils pénétrèrent dans la rue principale. Les maisons étaient recouvertes de la suie noire produite par l’extraction et la combustion de la tourbe, et d’une poussière rouge dense et grasse, venue de la mine d’hématite. Certaines nuits, aujourd’hui encore, Agomar était assailli de violents accès de toux, pour avoir trop respiré cette poussière avant de s’enfuir et de se faire bandit. Rouges et noires les maisons. Rouges et noirs les gens. Seules les dents, celles des hommes et des bêtes, semblaient très blanches, par contraste.

L’homme mena son cheval jusqu’à un couvent qui se dressait juste après la sortie de Dravocnik. Il contourna les épais murs extérieurs pour atteindre une entrée secondaire, qu’à l’évidence il connaissait bien. Descendu de cheval, il frappa à la petite porte. Trois fois. Pause. Trois fois.

Agomar se tenait derrière lui.

La porte s’ouvrit et un gros moine apparut. Dès qu’il reconnut son visiteur, il s’inclina presque jusqu’à terre. « Quel honneur, Votre Seigneurie ! », dit-il. Puis il s’écarta, fit entrer l’homme et Agomar, et les conduisit dans une grande pièce aux murs recouverts d’étagères de sapin cirées.

« Vous êtes satisfait de la potion que je vous ai fournie, Votre Seigneurie ? demanda le frère.

— Oui », répondit simplement l’homme.

Agomar regarda le moine. Cette potion qui avait mis hors de combat les gardes du château de Raühnvahl. Puis son regard se tourna vers l’homme, qu’il examina. Il pouvait sentir chez lui une excitation croissante, dont il ignorait la raison.

« Maintenant, j’ai besoin d’un poison. Puissant et rapide », dit l’homme.

L’autre hésita, puis baissa la tête et se dirigea vers une étagère. « Il vous en faut quelle quantité ?

— Pour une seule personne. »

Le frère choisit un petit flacon de verre épais et sombre. Il le déboucha et s’apprêta à verser un peu de son contenu dans un flacon plus petit encore.

« Non, mets la quantité nécessaire dans cette cruche, dit-il en indiquant une cruche en étain.

— Mais, Votre Seigneurie…, rétorqua le frère, c’est ma cruche, elle contient du cidre que j’étais en train de boire.

— Je sais, dit l’homme. Verses-y ton poison. »

Le frère prit la cruche.

Agomar vit les mains du moine trembler. Et l’homme frémir de plaisir.