Le Souffleur - Marion Fioravanti - E-Book

Le Souffleur E-Book

Marion Fioravanti

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Beschreibung

Deux meurtres coup sur coup, voilà un début d'été bien insolite pour la petite ville sans prétention d'Alice. En quelques jours, les affaires sont presque classées et les coupables identifiés sans équivoque, leur acte fleurant la vengeance à plein nez. Mais la jeune commissaire ne peut s'empêcher d'y discerner d'étonnantes similitudes, comme la présence d'un homme mystérieux flottant telle une ombre au-dessus des meurtriers, semblant leur insuffler force et détermination. Bravant les interdits et en proie à ses propres démons, Alice se jette corps et âme dans cette investigation. Elle est sur tous les fronts, menant l'enquête, maintenant à flot sa vie sentimentale, se prenant parfois les pieds dans le tapis. Elle doit y parvenir coûte que coûte, mais certaines chutes sont douloureuses, et peuvent la blesser bien plus qu'elle ne l'aurait imaginé. Du moment qu'elle garde le contrôle, tout ira bien. Mais l'a-t-elle jamais eu entre les mains ?

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Le Souffleur

Marion Fioravanti

À maman,

qui sans véritablement avoir lu ces lignes,

n’en aura pas perdu une miette

Prologue

Paul marche dans le vent glacial, serrant son manteau autour de sa gorge. C’est fou ces variations de température, il est chanceux de n’avoir encore rien attrapé malgré les courants d’air de son bureau mal isolé. Ça ne l’empêche pas de sourire béatement, et il avance d’un bon pas. Paul n’est pas du genre à se plaindre, ou à exprimer une quelconque émotion, d’ailleurs ; en fait, ses collègues le tournent souvent en dérision pour ça. Parfois même, quand ils croient qu’il ne les entend pas, ils l’appellent le psychopathe. Il le sait, mais ne dit rien. Paul est gentil, pas sourd.

Il n’a pourtant pas toujours été comme ça, il a juste progressivement appris à se foutre de tout. Une vie de déceptions l’a amené vers un emploi peu gratifiant, au salaire de misère à peine suffisant pour payer le loyer d’un piteux appartement, dans un quartier tout aussi minable. Après avoir tenté de nager à contre-courant des années durant, il a fini par se laisser submerger par les flots lourds de la médiocrité. Ses proches l’ont d’ailleurs toujours connu ainsi : sans vie, sans énergie, sans perspective.

Mais aujourd’hui, c’est différent. Sans qu’il se l’explique, tout a changé. Si on lui demandait à quel instant précis il s’est réveillé, il réfléchirait, et évoquerait ce moment où Sylvie l’a bousculé, et où son café brûlant d’après déjeuner s’est renversé sur sa chemise, dans l’hilarité générale. Mais ça ne serait pas d’une grande aide, car le café n’y est pour rien. Ni le gloussement idiot de Sylvie, ou les railleries des autres. Et personne ne lui demande jamais rien, de toute façon.

Durant ce long après-midi à trépigner dans son bureau, à chercher à contenir cette euphorie indescriptible, il a envisagé de faire cette chose qu’il n’a jamais osé faire. Lorsqu’il s’est finalement décidé, il en a rougi de plaisir. Il a pris ses affaires, salué les collègues qui n’ont même pas tourné la tête dans sa direction, et quitté le bâtiment en sifflotant.

Il marche d’un pas allègre, zieutant régulièrement sa montre malgré l’absence d’impératif précis. Ses pieds lui font un peu mal, mais il ne s’en soucie guère. Lorsqu’il arrive à destination, il fait déjà nuit noire. La maison lui paraît à la fois belle et grotesque, comme dans ses souvenirs, et il ricane comme le jeune garçon qu’il fut, des années plus tôt. Les lumières sont éteintes, la pénombre n’est troublée que par l’éclairage public de la rue. Il glisse machinalement la main dans la poche de son manteau pour s’assurer de son contenu, puis avance d’un pas décidé vers le porche. Tandis qu’il frappe quelques brefs coups à la porte, il essaie, en vain, de prendre une expression sérieuse. Puis la porte s’ouvre, et un individu le toise de l’œil vitreux d’un sommeil interrompu :

— Monsieur, vous savez quelle heure il est ? Pour qui est-ce que vous vous prenez à débarquer comme ça ? On ne... vous av... Paul ? Paul Revard ?

Paul grimace, quelque chose à mi-chemin entre l’approbation gênée et la douleur contenue. L’homme semble sortir de sa torpeur, un brin d’amusement dans le regard, de crainte aussi. Il ne sait visiblement pas sur quel pied danser.

— C’est dingue Paul, putain, ça fait combien de temps ? 15-20 ans ? Bon, et je veux dire… C’est sympa de te voir, mais quand même vachement inattendu. T’étais parti si soudainement, je pensais que tu ne voudrais plus rien avoir à faire avec moi ! Après Maryse, je veux dire…

Paul ne répond pas, tressaille à peine au prénom de Maryse. Il dévisage son interlocuteur, un peu groggy de sommeil, qui en prime reçoit de plein fouet des vagues de souvenirs qu’il avait depuis longtemps occultés. Celui-ci tente de reprendre une contenance, et continue d’un ton faussement téméraire :

— Écoute, euh… je ne vais pas te mentir, ce n’est pas le moment idéal, là. Demain, je me lève tôt pour une réunion, et j’ai une semaine chargée. Donne-moi ton numéro et je te rappelle le week-end prochain. Ça marche ?

Paul le regarde longuement, puis, sortant la main de sa poche en un geste assuré, fond sur lui.

*****

Depuis son buisson du jardin voisin, un homme ne perd pas une miette de la scène. Bien, très bien, tout a été rapide et efficace, une vraie frappe chirurgicale. Le silence qui émane de la maison laisse même penser que l’épouse n’est pas encore sortie du lit. Et déjà Paul s’éloigne, disparaissant au coin de la rue. Il n’y aura eu aucun témoin. Sauf lui, bien sûr.

Après avoir compté une minute, il rejoint à pas légers sa voiture, garée à l’entrée du lotissement. C’était un peu imprudent de venir, mais il devait s’assurer que tout fonctionnerait comme prévu. Une fois la police impliquée, il sera peut-être plus délicat d’être au cœur de l’action. Et encore.

Il remonte la route, phares éteints, jusqu’à visualiser la silhouette de Paul. Celui-ci marche du même pas décidé qu’en venant, malgré ses pieds probablement meurtris par son périple nocturne. Cet aspect est inattendu, il pensait que Paul aurait pris sa voiture. La détermination fait vraiment pousser des ailes.

Il le suit à distance, sans trop s’approcher, et Paul semble ne pas du tout remarquer sa présence. Au loin, les sirènes de police et d’ambulance se font entendre. Trop tard se dit-il, un rictus aux lèvres.

Lorsque Paul arrive finalement sur le promontoire qui surplombe la ville, loin de la scène de crime, l’homme le laisse à ses contemplations et reprend tranquillement la route de chez lui, espérant profiter de quelques heures de sommeil avant de se rendre au travail.

*****

Le matin se lève. Assis sur son banc, Paul contemple, le regard vide, le sourire aux lèvres, le rougeoiement du ciel à l’horizon. Il a un peu de sang sur sa chemise et sur sa joue. Ses pieds sont meurtris également et lui font souffrir le martyr. Pourtant, une étrange sensation de calme l’habite. Il jette un coup d’œil à sa montre, et constate qu’il commence le travail dans deux petites heures. Sans même un dernier regard pour le panorama, il prend nonchalamment la route de chez lui ; il a juste le temps de rentrer prendre une douche et se changer avant de se rendre au bureau.

Chapitre 1

— Montre-toi, saleté de chaussure !

Le cri résonne, sans réponse, dans la maison vide. Alice parle seule, comme toujours, elle hurle, même. Elle dit que ça l’aide à réfléchir. Ou à tromper la solitude. La réalité, c’est qu’elle vit une lutte de tous les instants contre les objets, qui refusent de se plier à sa volonté. Les chaussures en sont l’exemple flagrant : après tout, elles ne peuvent pas se cacher à mille endroits, puisqu’elle les a enlevées hier soir dans le salon. Et pourtant ce matin, l’une d’elles reste introuvable, même sous la menace. Alice pourrait vous parler des heures des agressions qu’elle subit : de la tasse qui lui saute des mains pour se jeter par terre, de la dalle dans la rue qui se surélève légèrement pour la faire trébucher, ou du coin de porte qui lui fusille les doigts de pied quand elle passe. Elle pourrait en parler, mais elle n’en parle pas. Parce qu’un flic maladroit, ça fait mauvais genre. Et ne parlons même pas d’un flic qui prête aux objets une volonté propre.

Pendant ce temps, son portable bipe et s’impatiente. Elle ne lit que le premier message, les autres étant probablement de la part de son tenace coéquipier, qui voudrait qu’elle lui confirme qu’elle est déjà en route pour la scène de crime. Ce qu’elle ne fait jamais, car elle estime la manœuvre trop infantilisante. Une fois la deuxième chaussure retrouvée derrière le radiateur, Alice attrape sa veste en cuir, son téléphone et sort de la maison. Attirés comme des aimants, ses longs cheveux châtains viennent se coincer dans la fermeture éclair. Après les avoir extirpés avec difficulté, elle se débarrasse de sa veste sur le siège passager ; il fait déjà bien assez chaud, de toute façon.

Elle a une vingtaine de minutes de route selon le GPS, sa destination étant dans un village de banlieue proche du sien. Le trafic est raisonnable pour un matin de semaine, ça se voit que les gens sont en vacances. Elle a l’impression de l’être aussi, un peu, sans tous les emmerdeurs qui encombrent habituellement la route et la mettent plus en retard qu’elle ne l’était en partant. Même les travaux se sont calmés, et ça, c’est son plus grand plaisir. Un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur attire son attention sur ses cernes, qu’elle n’a comme à son habitude pas cherché à camoufler. Le maquillage ne lui a jamais paru indispensable, d’autant qu’aux premiers jours d’été, elle peut compter sur sa peau de demi-italienne pour lui conférer une mine radieuse. Du reste, elle trouve ses collègues plus patients avec elle lorsqu’elle arbore la tête des nuits trop courtes.

Tandis qu’elle chantonne, son téléphone sonne à nouveau. Un coup d’œil sur l’écran la fait grimacer. C’est un message de Morgan, le cinquième en deux jours. Elle souffle bruyamment. C’est sa première relation sérieuse depuis des lustres, une relation qu’elle n’attendait pas, ne souhaitait pas, et l’effraie plus qu’elle ne saurait l’exprimer. Jusqu’ici, elle n’avait jamais fréquenté quelqu’un qui prend soin d’elle, lui envoie des messages. Ça l’agace d’autant plus qu’elle ne sait pas exactement pourquoi ça l’agace. Peu importe, car elle vient d’arriver sur les lieux. Elle répondra plus tard. Ou jamais.

Une fois garée, elle se dirige vers Arnaud qui l’attend devant le ruban de police, au début de l’allée qui mène à la porte. S’il est énervé contre elle, il ne le montre pas. Alice se souvient vaguement qu’il lui a parlé de ses récents cours de... Yasushi, Feng-shui... ou sashimi, bref, un sport asiatique à la mode. Elle se remémore comme il perdait vite patience lorsqu’ils ont commencé à faire équipe, trois ans plus tôt. Il essayait même de la convaincre, parfois un peu lourdement, d’entamer un travail sur elle. Tu sais, beaucoup de policiers se font suivre, ça n’a rien de honteux. Réalisant petit à petit que c’était peine perdue, et pour préserver sa propre santé mentale, il a fini par réaliser ce travail lui-même. Pour apprendre à gérer les états d’âme des autres, ou les laisser glisser sur soi, plutôt. Elle lui voue une gratitude silencieuse pour avoir fait l’effort d’apprendre à la supporter, contrairement à ses anciens coéquipiers qui eux, n’ont pas fait long feu. Et elle ne l’avouerait pour rien au monde, mais elle apprécie beaucoup de travailler avec Arnaud.

En s’approchant, elle voit que son visage n’est pas vraiment serein, il semble préoccupé. Ça, c’est inhabituel. Il lui fait un vague sourire, mais le cœur n’y est pas. Comme d’habitude, elle prend garde à maintenir une distance ; quand on est grande comme elle, on essaye de ne pas se tenir trop près des hommes, qui peuvent se trouver complexés d’être observés d’en haut.

— Salut Alice, c’est bien que tu sois là tôt. On a un sacré bazar ici, et la femme de la victime est un peu hors de contrôle. Elle était hystérique quand elle a appelé les secours, d’autant que son mari était déjà mort.

— Le médecin ne lui a rien donné pour la calmer ?

— Si, justement, elle est plus apaisée maintenant. Mais on craint que les médocs ne la rendent un peu incohérente, donc il ne faudrait pas traîner à l’interroger. C’est pour ça que je t’ai envoyé les premières conclusions de la scientifique par messages.

— Ah… euh… oui, bien sûr... !

Arnaud la regarde, pousse un soupir las, mais toujours sans colère. Impressionnant, ce sashimi, se dit-elle. Lui aussi est de taille plus qu’acceptable, mais sa posture voutée lui fait perdre de précieux centimètres. Alice est secrètement convaincue qu’il est né comme ça. Heureusement, son caractère dynamique et ses traits enfantins compensent ce vilain travers.

— Bon, je te fais le résumé. La femme dit qu’on a sonné à la porte à trois heures et demie du matin. Elle a été la première réveillée, et a secoué son mari, qui est descendu voir. Elle l’a entendu parler, mais pas d’autres voix. Une discussion plutôt calme, a priori. Puis elle a cru distinguer un bruit sourd, et ensuite plus rien. Elle a appelé plusieurs fois, mais n’a pas eu de réponse. Quand elle a trouvé le courage de descendre, son mari baignait, mort, dans une mare de sang.

— Et qu’est-ce qu’elle a fait ?

— Elle déclare être restée figée quelques minutes, elle ne saurait dire combien de temps. Puis elle a essayé de trouver son pouls, a priori inexistant. Puis elle s’est un peu ressaisie et a appelé les secours. Les voisins sont sortis à l’arrivée des ambulances, mais ils disent tous qu’ils n’ont rien vu de la scène car ils dormaient quand c’est arrivé.

— Ok, et que dit la scientifique ?

— Qu’ils n’ont jamais vu ça. L’arme du crime, figure-toi, c’est un couteau de table ! Un de ceux au bout arrondi !

— Hein ?

— Oui ! Le coup a été porté sans aucune hésitation, droit au cœur. Probablement par quelqu’un de la même taille que la victime, ce qui étonne beaucoup les légistes, car ils disent qu’il faut une force incroyable et beaucoup d’adresse pour traverser la peau avec ce type d’arme. En fait, ils ne pensaient même pas que c’était possible. La victime n’a probablement même pas eu le temps de réaliser ce qu’il lui arrivait ! Il s’appelle Lorenzo Viallet, au fait, et sa femme est Maryse. Donc suspect d’environ un mètre soixante-quinze, potentiellement de forte corpulence, et… c’est à peu près tout.

— Pas de vol ? De violence autre ?

— Non. En fait si j’en crois la femme, l’affaire aurait duré moins de deux minutes. L’assassin est venu, a échangé trois formalités, et a planté son mari. Pour repartir comme il était venu.

— C’est peut-être une vengeance... Mais le mari ne s’est pas méfié, puisqu’il a ouvert la porte, et n’a même pas élevé le ton. Pas d’empreintes, j’imagine ?

— Eh bien si, figure-toi, le couteau en est rempli ! À première vue, il y en aurait de plusieurs personnes. Ils ont déjà prélevé celles de la femme.

— C’est une bonne nouvelle, non ? Pourquoi tu fais une tête pareille ?

— En fait, ça m’étonnerait franchement que ce mec soit fiché. Sinon, il aurait mis des gants. À mon avis, on ne trouvera rien. Il y a aussi quelques empreintes sur le torse ensanglanté de la victime, sûrement celles de la femme.

— Hum bon, j’espère qu’elle aura des choses à nous raconter, car je sens qu’on va patauger, sinon.

— Alice…

— Oui pardon, ça n’était pas pour faire un mauvais jeu de mots ! Je jette un coup d’œil rapido à la scène de crime, et je file l’interroger. Elle est où ?

— Dans le salon.

La scène de crime est simplissime, et tient dans un mouchoir de poche. Un type de la scientifique explique à Alice que les deux hommes se sont tenus de part et d’autre du seuil de la porte, puis le tueur s’est avancé brusquement, sans que la victime ait le temps de reculer. L’arme a été plantée en suivant une parfaite ligne horizontale, et le sang n’a presque pas giclé. La victime s’est effondrée sur elle-même, et est tombée mollement sur le sol, sans autre trace de blessure due à la chute. Les analyses plus poussées viendront après autopsie.

Alice trouve ensuite l’épouse assise sur le canapé, recroquevillée et la tête légèrement penchée sur le côté, le regard dans le vide. Elle fait volontairement un peu de bruit en s’approchant pour ne pas la surprendre, mais la veuve semble flotter ailleurs, loin d’ici. Elle tourne pourtant le regard dans la direction de la jeune femme lorsque celle-ci tire un siège pour lui faire face.

— Madame Viallet, je suis le Commissaire Rossi. Je suis désolée de venir vous cueillir dans un moment si difficile, et par ailleurs, je vous présente toutes mes condoléances. Mais nous sommes obligés de passer par ce moment pénible, car nous aurions besoin d’en savoir plus sur votre mari, pour l’enquête. Pourriez-vous me parler un peu de lui ? Son travail, ses habitudes...

La femme semble ne pas comprendre la question. Du coin de l’œil, Alice voit Arnaud qui regarde dans leur direction, et elle lui fait discrètement signe d’approcher. Celui-ci vient s’asseoir à ses côtés, au moment où Maryse prend finalement la parole.

— C’est… c’était un homme très ordinaire. Raisonnable, droit. Il était chef comptable et son travail comptait énormément pour lui. En fait, nous étions collègues, à une époque, c’est même comme ça qu’on s’est connus. J’ai arrêté de travailler peu de temps après, quand sa carrière a commencé à décoller. Je ne sais vraiment pas ce que je vais faire, à présent…

— Restez avec nous, Madame. Parlez-nous un peu de ses loisirs.

— Il n’en avait pas vraiment. On a perdu notre chien il y a deux ans, avant ça, il l’emmenait se promener pendant de longues heures. Puis il ne s’est focalisé que sur son travail. Il partait assez tôt, rentrait souvent tard. En général, il s’endormait devant la télé à peine le dîner terminé.

— Avait-il des amis avec qui sortir ?

— Non... pour être honnête, il ne s’est jamais fait beaucoup d’amis, et ne s’est pas intégré avec les miens. Je ne les vois plus depuis quelque temps, d’ailleurs. Au travail, il était quelqu’un de très ambitieux, donc il n’était pas toujours apprécié.

— D’accord. Vous pensez qu’il aurait pu s’attirer des jalousies ? Se faire des ennemis ?

— Hum… j’ai du mal à le croire. Mais je vous donnerai les coordonnées de l’entreprise, si vous voulez.

— Oui, merci. De la famille ?

— Sa sœur est partie vivre en Suisse. Ils sont plutôt en bons termes, mais pas très proches. Il n’a pas connu son père, et sa mère est décédée il y a quelques années.

Alice et Arnaud échangent un bref signe de tête, et se lèvent dans la foulée. Alice tend sa carte de visite, et prend les mains de la veuve entre les siennes.

— Nous vous remercions pour votre patience malgré les circonstances. Je vous laisse ma carte, n’hésitez pas à me contacter si vous pensez à quoi que ce soit. Nous reviendrons vers vous plus tard dans l’enquête. Encore une fois, toutes nos condoléances.

— Merci. J’espère que vous arrêterez le tueur. Tout ça n’a tellement pas de sens...

— Les meurtres en ont rarement. En tout cas, nous ferons le maximum. Allez vous reposer, et soyez forte.

Elle leur fait un petit sourire en se libérant de l’étreinte des mains de la commissaire, et reste ainsi, le regard absent. Alice et Arnaud, s’éloignent, et une fois dehors, discutent quelques minutes à voix basse.

— Je vais rester un moment pour clôturer la scène de crime, propose Arnaud.

Alice voudrait en faire autant, mais pense proposer à Morgan d’aller déjeuner ensemble. Cette petite dame fluette et abattue lui a foutu le bourdon.

— Ok ça me va, je passe plus tard au commissariat, et je convoque l’équipe pour une réunion en début d’après-midi.

— Ça marche ! D’ici là, on aura peut-être quelques infos supplémentaires de la scientifique et de l’enquête de proximité.

Apparemment, le voisin direct ne s’est pas manifesté, j’ai chargé quelques agents d’aller jeter un œil.

— Merci Arnaud, à tout à l’heure.

Ils s’éloignent, et Alice, après avoir regagné sa voiture, reste assise quelques minutes, à réfléchir à ce crime insolite. Puis elle reprend la route, morose, tout en composant distraitement le numéro de Morgan.

Chapitre 2

Marta a quatre-vingt-treize ans aujourd’hui. Pour elle, ce n’est pas un anniversaire banal : en fait, c’est le premier depuis des siècles où elle se sent sereine. La salle à manger semble avoir retrouvé son calme également, à peine troublée par les sirènes étouffées qui résonnent derrière les vitres. À la réflexion, ce lieu n’a peut-être jamais été aussi paisible. Marta promène son regard autour d’elle. Depuis douze ans qu’elle vit dans cette maison de retraite, elle en connaît chaque détail, chaque centimètre carré de tapisserie qu’elle a fixée pendant des heures, chaque tableau hideux qui était déjà démodé avant même d’être cloué au mur. Le sol aussi a vieilli, ce lino des années quatre-vingt-dix usé par le passage répété des soignants.

Peut-être qu’après les évènements d’aujourd’hui, tout cela va changer. Que l’argent qu’on ponctionne sur le compte en banque des résidents sera utilisé pour remettre en état cette pièce durement amochée. Marta ne sera probablement pas là pour le voir. Mais elle s’en fiche éperdument, elle ne laissera rien gâcher ce pur moment de félicité. Elle ferme les yeux quelques instants, et expire paisiblement. Puis, quand elle entend tambouriner à la porte, elle sait que la tranquillité va prendre fin. Alors, se concentrant sur ses pensées, elle formule mentalement un vœu. Celui de ne plus jamais accepter ce qu’elle a vécu ces dernières années. Puis écartant les cheveux de Thérèse qui baignent dans le gâteau, elle souffle ses bougies.

*****

Alice est de retour de son déjeuner, mi-figue, mi-raisin, totalement agacée. Morgan n’a pratiquement pas décroché un mot, et affichait un air fatigué, absent, préoccupé même. Pourtant, à peine entre-t-elle en salle de réunion qu’elle reçoit un SMS : Merci pour cet agréable déjeuner, ma belle. Mouais. Outre la tournure un peu trop formelle, l’ensemble semble manquer de sincérité, ou est-ce un ressenti subjectif après ce long monologue qu’elle a dû entretenir ? Mais l’instant est mal choisi pour se focaliser sur son amourette du moment, et elle voit que l’équipe est au complet et discute tranquillement en attendant le démarrage de la séance de travail. Pour cadrer l’attention des autres autant que la sienne, elle claque dans ses mains, plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Le silence se fait, les regards se tournent brusquement vers elle, et Arnaud sursaute. Encore un peu d’effort avec ton shinobi, se dit-elle, quelque part satisfaite d’être encore capable de provoquer une réaction chez son partenaire.

— On va démarrer si vous le voulez bien. Vous avez normalement tous pris connaissance du dossier, et des rares éléments à notre disposition après la première visite sur la scène de crime.

En balayant la salle des yeux, elle sait d’entrée de jeu que la réunion sera laborieuse. C’est étrange, car ce crime pourrait bien être la chose la plus excitante qui soit arrivée dans la ville depuis plusieurs décennies. Mais peut-être l’équipe est-elle découragée d’avance en lisant les premières conclusions. Comme elle. Ou alors ne les a pas encore lues. Comme elle, dix minutes plus tôt.

Sa stratégie qui fonctionne presque à tous les coups consiste à donner petit à petit la main à Arnaud, qui gère les réunions comme un chef d’orchestre. Mais pas aujourd’hui, car elle sait qu’elle doit faire des efforts sur ce point. Elle commence donc d’une voix claire, en marchant en travers de la pièce tel un métronome.

— Voici le résumé. Nous avons affaire à un individu mâle de quarante-sept ans, marié et sans enfant. Un mètre soixante-treize, soixante-dix kilos, de race blanche, châtain aux yeux bleus. Physique peu athlétique, un certain embonpoint qui se localise au niveau du ventre. Rien de particulier niveau santé, juste un peu de cholestérol. Côté social, un travailleur acharné, peu apprécié de ses pairs, pas de loisirs, pas d’ami, a priori pas d’ennemi, plus de chien. Une vie sans histoire et probablement sans surprises.

Alice lève les yeux de ses notes. Tout le monde est concentré, en attente des points importants. Marcus, droit comme un I, semble en apnée dans sa chemise cintrée. Il est pratiquement le seul du commissariat à persister à porter un costume lorsque l’été s’installe. C’est à se demander s’il ne le garde pas également pour dormir. Elle poursuit :

— Côté crime : on sait que le meurtre a eu lieu à trois heures et demie, à plus ou moins cinq minutes près. La femme rapporte que la victime est descendue ouvrir à la porte après qu’on a sonné. Tout était si silencieux qu’elle a même failli se rendormir. Mais l’horaire étant très inhabituel, elle s’est rapidement inquiétée de ne pas voir remonter son mari. Elle l’a appelé plusieurs fois, et n’obtenant pas de réponse, elle est descendue voir. Elle a trouvé son mari étendu au milieu d’une belle flaque de sang. Elle a hurlé, s’est précipitée sur lui pour le secouer, chercher son pouls… Sans succès. C’est seulement après quelques minutes qu’elle a pris l’idée de regarder dehors si elle voyait quelqu’un. Mais l’assassin était probablement déjà loin.

Gilles a les yeux plongés dans ses notes et tente de suivre le discours en parallèle. Malgré son allure de vieux rocker sur le retour, il avoisine à peine les quarante-cinq ans, et son esprit est aussi vif que celui d’un jouvenceau. Sans lever la tête, il demande :

— Arme du crime ?

— J’y arrive, et c’est là qu’on touche le point clé de cette affaire. L’arme du crime est un couteau de table tout ce qu’il y a de plus basique, au bout arrondi !

Alice observe l’effet de cette précision sur l’assistance. Quelques sourcils se sont levés, et Gilles semble stoppé en mouvement dans son écriture. Marcus n’a pas perdu sa contenance, mais son visage est figé dans une expression indéchiffrable. À l’inverse de son collègue, les quelque trente années à son actif ont compté double à en juger par son apparence. Son style vestimentaire endimanché n’arrange rien. Contente d’avoir finalement fait mouche, Alice poursuit, joignant le geste à la parole :

— Le couteau a été planté bien droit, directement dans le cœur. Il présente des signes d’usure normaux, liés à son activité de couteau de table.

— Tu nous passes les détails ?

C’est Julie qui a parlé. Elle affiche comme toujours un look impeccable et dernier cri, mais ceux qui s’arrêtent à son apparence sous-estiment sa force de caractère. Bien que toute jeune secrétaire, elle est rarement impressionnée par les faits sanglants. En revanche lorsqu’il s’agit de nourriture, il vaut mieux éviter de la titiller, surtout en association avec des crimes. Un léger rire secoue l’assemblée.

— Je ne crois pas Julie, reprend Alice, car ça me semble important. Cela nous permet de supposer que le crime n’était pas totalement prémédité. Autre fait marquant, il est couvert d’empreintes. L’œil éclairé du légiste a même réussi à détecter très vite celles qui pourraient nous intéresser : elles suivent l’angle parfait pour porter le coup fatal. Ça rejoint l’intuition d’Arnaud que cet homme n’est probablement pas fiché, puisqu’il n’a en aucun cas cherché à nettoyer l’arme.

Elle lui jette un regard, qu’il accueille d’un hochement de tête.

— Comme vous l’avez certainement compris, la piste est mince. On a pu joindre la famille, à savoir la sœur. Elle est à l’étranger, et n’a pas semblé tant affectée par la disparition de la victime. Elle dit qu’elle n’aura probablement pas d’autres informations à nous donner, mais qu’elle et son mari seront là pour l’enterrement, et sont d’accord pour nous rencontrer à ce moment-là. La date n’a pas encore été arrêtée. Les seules pistes que l’on peut donc suivre pour le moment, c’est de se rendre à son travail pour interroger ses collègues, et refaire un tour dans le quartier pour interroger le voisinage.

Arnaud lui fait un signe :

— Je peux me rendre aux bureaux si tu veux, avec ou sans toi.

— Bien, on y va ensemble après cette réunion. Marcus et Gilles, je vous laisse réunir quelques agents et vous charger de l’enquête de voisinage ? S’il n’y a rien d’autre, on se retrouve demain après-midi pour faire le point. Entre temps, j’aurai certainement de nouvelles infos du légiste. Disposez !

Tout le monde se lève, avec un tout petit peu plus d’entrain qu’à l’arrivée. Mais Alice sent bien que cette nonchalance pourrait nuire au développement de cette enquête. Bon, à voir, après tout elle ne s’y est pas encore totalement plongée elle non plus.

Lorsqu’elle sort du bureau, elle est cueillie par un appel de David Blois, l’inspecteur général.

— Monsieur ?

— Alice, je te salue en vitesse, car tu as un nouveau dossier sur le feu.

— Oui, on sort à peine de la réunion de démarrage de l’enquête.

— Non, non, justement, je te parle d’un crime survenu ce midi.

— Un autre ? Vous pouvez m’en dire un peu plus ?

— Maison de retraite des Lys, une mamie nonanténaire sans histoire qui a subitement perdu la boule. Elle a sauvagement tué une co-résidente et amoché le personnel.

Alice tique un peu. Dans sa petite bourgade, les crimes sont assez rares, et celui d’hier lui semble déjà hors-norme. Quelle probabilité pour un deuxième meurtre dans la même ville ? En moins de vingt-quatre heures ? On dit réellement nonanténaire ?

— Alice, tu es avec moi ?

— Oui pardon, chef. Où se trouve la dame âgée actuellement ?

— Sur l’avis du médecin, elle est restée là-bas, en isolement. Ils ont une cellule pour les résidents un peu bougeons. On a préféré ça que de la rapatrier au poste et faire face à l’absence de cellule médicalisée.

— Ok alors dans ce cas, on se rend tout de suite là-bas avec Arnaud.

— Parfait Alice, agile comme une sauterelle ! Je peux te voir ce soir ou demain matin pour faire le point ?

Elle ne réagit pas, car elle est habituée aux métaphores bizarres et aux expressions déformées produites par son patron, qu’elle trouve d’ailleurs rafraîchissantes dans un métier comme le leur. Elle s’apprête à répondre, mais il a déjà raccroché. Vif comme un scarabée, celui-ci.

Arnaud est sur le point de sortir lorsqu’elle arrive dans son bureau.

— Arnaud, tu pars au bureau de la victime n° 1, c’est ça ?

Il reste le bras en l’air, sa manche à moitié enfilée, interrogatif.

— Tu… sous-entends qu’il y en a d’autres ?

— Eh oui ! Coup de fil du patron à l’instant, on a un autre crime sur les bras, visiblement.

— Tu es sérieuse ? Ce serait le même assassin ?

— Peu de chance : on a affaire à une mamie tueuse en maison de retraite. Ils l’ont déjà maitrisée.

— Oh, ok… Mais tu es sûre que tu as besoin de moi ?

— À vrai dire, je pense que c’est important… Apparemment, elle ne s’est pas contentée d’assassiner quelqu’un, elle a aussi sauvagement agressé les soignants ! Et puis David sait qu’on est sur autre chose, mais il a insisté. Si tu veux, je peux t’accompagner aussi aux bureaux de n°1 après la rencontre avec n° 2.

— Tu pourrais essayer de te souvenir des identités des victimes ?

— Promis, au troisième meurtre de la semaine, je ferai l’effort !

— Je ne relève pas mais je te laisse conduire, apparemment tu as besoin de te défouler.

Il lance les clés à Alice, qui les rate, et se dirige avec un juron vers le parking sans même les ramasser. Arnaud ricane, prend les clés et la suit en trottinant.

*****

L’homme rentre chez lui, satisfait. Il n’a pas voulu s’approcher beaucoup cette fois, mais les ambulances étaient nombreuses devant la maison de retraite des Lys. Il y avait même quelques journalistes. Bien, excellent, elle a fait du bon travail.

Le timing est parfait, et il s’en réjouit. Le temps d’infusion est effectivement variable selon les sujets, mais en utilisant les critères adéquats, les calculs sont d’une précision remarquable. Il se demande un instant si cela n’éveillera pas trop les soupçons de la police, puis se rappelle que hormis la proximité des crimes entre eux, il n’y a rien qui leur permette de faire une corrélation. Et encore moins de remonter jusqu’à lui.

Il se sert un thé bien chaud, qu’il va probablement laisser refroidir jusqu’à ce qu’il soit froid et imbuvable. Habitude familiale. Il sort son classeur et le feuillette, pendant de longues minutes. Le succès des deux premiers actes est prometteur pour la suite. Cela lui donne envie de persévérer, mais il doit d’abord attendre que se termine ce cycle. Ne pas vouloir trop gros, patienter. Le troisième volet sera une étape poignante, la revanche tant attendue pour des milliers, des millions de victimes. Il s’apprête à ranger son classeur, mais hésite, se mordant la lèvre. Après tout, quel mal y a-t-il à fantasmer ? Il se replonge donc dans son univers des possibles, laissant la nuit filer entre les pages.

*****

Cette année, la mère d’Alice a eu soixante-cinq ans. Ce n’est pas vieux, d’autant qu’elle se maintient bien en forme. Mieux encore : elle a clamé longtemps qu’il est beaucoup plus facile pour une femme de s’entretenir sans mari ni enfant à la maison. Car un mari, c’est de la frustration, donc de potentielles vengeances sur la nourriture. Un enfant, c’est des déceptions, donc de potentielles représailles sur l’alcool. En somme, elle ne s’est jamais sentie aussi jeune et fraîche que depuis que son premier mari a mis les voiles, suivi quelques années plus tard d’Alice. Mais une vie sans argent manque de saveur, et les limites de son système ont rapidement été atteintes. Elle s’est donc tout naturellement tournée vers des hommes à la santé financière plus qu’acceptable, et le succès lui a très vite souri. Son mari actuel étant assez âgé, il quitte peu la maison, et la sollicite rarement. Désormais, son emploi du temps se résume donc à ses cours de Pilates trois jours par semaine, son yoga avec instructeur privé lorsque cela lui chante, et quelques discussions autour d’un thé avec les amies. Qui elles, n’ont pas toutes la chance de vivre leur retraite à son plein potentiel.

Alice, de son côté, s’est mise au pli du discours de sa mère. Elle a quitté la maison le jour de ses dix-sept ans, entrant comme apprentie dans la police. Elle aurait même vendu des mouchoirs et nettoyé les vitres des voitures si ça avait la seule solution pour s’éloigner. Son père était parti lorsqu’elle avait onze ans, sans un mot pour elles. Alice aurait déserté bien plus tôt si elle n’avait pas entretenu l’espoir qu’il revienne. Mais même si elle n’a plus jamais eu le moindre contact avec lui depuis, elle ne peut pas le détester d’avoir voulu fuir sa mégère d’épouse.

Elle semblait trop jeune et trop chétive quand elle a débarqué au commissariat, mais a vite réussi à se faire adopter de tous. Les échelons, qui semblaient bien trop hauts pour une gamine de son âge, elle les a gravis avec une facilité étonnante. Et depuis son arrivée à la criminelle il y a trois ans, aucune affaire ne lui a résisté. Tous connaissent son histoire dans les grandes lignes, mais se gardent bien de lui en parler. Elle n’aborde jamais le sujet elle-même, et n’y pense qu’à de rares occasions.

Pourtant aujourd’hui, en contemplant cette maison de retraite, accrochée à la colline comme pour retenir ses résidents avant le grand saut, elle replonge avec morosité dans son passé. Arnaud l’observe du coin de l’œil tandis qu’ils entrent et se dirigent vers l’accueil. Alice, elle, regarde les quelques rares résidents qui sont installés dans le hall. Le regard vide, la mâchoire ballante, cramponnés à une perche de perfusion. Elle se dit que la vie est mal faite : de longues années vont encore s’écouler avant qu’elle puisse enfin envoyer sa mère dans un endroit comme celui-là.

Le présent la rattrape en entendant l’angoisse dans la voix de la standardiste.

— ... qui sont sous le choc. Les quelques personnes que vous voyez ici sont celles qui sont arrivées après l’incident, car elles étaient en visite dans leur famille. Tous les autres sont confinés dans leur chambre, la majorité sous calmants. Un psychologue fait le tour et essaye de parler avec un maximum d’entre elles.

— Je comprends votre situation, concède Arnaud, mais il est essentiel pour nous d’agir au plus vite. On doit procéder à des prélèvements et examiner attentivement la scène de crime. Même si on connaît déjà la coupable.

— Oui Commissaire, bien sûr, je vais vous conduire dans la salle à manger. Là où les… évènements ont eu lieu...

Sa voix la trahit, ce qui la met visiblement dans l’embarras.

— Je vous suis, enchaîne Arnaud, faisant mine de ne pas le remarquer.

Alice n’a encore rien dit, mais se tient prête à observer. La jeune fille les conduit à travers les couloirs vides, jusqu’à l’ascenseur. Cela ressemble à un après-midi ordinaire, et pourtant des traces sombres sur le lino et des lamentations étouffées à travers les portes installent une ambiance oppressante. Deux étages plus bas, les portes s’ouvrent, et l’enfer apparaît.

La salle festive de la maison de retraite est sens dessus dessous. Les chaises sont renversées, quelques-unes cassées ou enfoncées. Le sol est maculé d’un curieux mélange de traces de sang séché, de crème chantilly et de cotillons. Sur la table, encore en place, un gâteau d’anniversaire écrasé s’affaisse lentement.

— Je dois vous laisser et retourner à l’accueil, annonce la jeune fille, mais le médecin-chef va vous rejoindre dans quelques minutes. Il a déjà été informé de votre visite. Si vous avez besoin de quoi que ce soit en urgence, sonnez sur ce bouton.

— Merci Mademoiselle, ça ira, répond Alice mécaniquement.

La jeune fille hésite un instant puis file à vitesse grand V, probablement bien soulagée de s’éloigner de cette salle maudite. Alice et Arnaud se regardent, poussent un soupir, et mettent leurs gants en plastique avant de se hasarder sur la scène de crime.

Le soleil de l’après-midi éclaire de toutes ses forces cette salle en ruine, cherchant à donner de la vie là où la mort s’est installée. En s’approchant, les deux policiers trouvent quelques cheveux arrachés, et ce qui semble ressembler à une dent ensanglantée. Alice regarde de plus près le gâteau, et note que lui aussi a hérité de quelques reliques de la bataille. On y trouve notamment une bonne poignée de cheveux gris, avec un petit bout de cuir chevelu arraché. Tout à fait charmant, se dit Alice.

Quelques minutes plus tard, un homme grand et effilé en blouse blanche entre dans la salle et les salue très formellement.

— Bonjour, je suis le Docteur Mathias Pernet, médecin-chef de cet établissement. Veuillez m’excuser de ne pas avoir pu me joindre à vous plus tôt, nous avions quelques doses de médicaments à distribuer. Mais je suis maintenant tout à vous, pendant au moins la prochaine demi-heure. Si vous le voulez bien, suivez-moi dans mon bureau, inspecteurs... ?

— Commissaire Dumier, répond Arnaud, et voici le Commissaire Rossi.

Alice dévisage un instant cet homme, souriant et serein, qui leur serre chaleureusement la main. Son visage paisible et enfantin détonne avec l’atmosphère anxiogène des lieux. Sans attendre de réaction de leur part, il s’engage dans le couloir puis les invite à entrer dans un grand bureau.

— Bien, entrons dans le vif du sujet. Madame Mendoza Marta, quatre-vingt-treize ans aujourd’hui même. D’origine argentine, elle vit en France depuis une soixantaine d’années. Veuve depuis une vingtaine d’années. Sa fille est décédée jeune, mais son petit-fils qu’elle a élevé lui rend très souvent visite. Elle est résidente chez nous depuis… octobre 2007. Suite à une fracture du col du fémur, qui lui a fait perdre son autonomie. Elle porte une prothèse et se déplace sans trop de problèmes, mais ne peut rien porter car l’appui est fragile. En revanche, Madame Mendoza fait partie de nos rares résidents qui ont conservé toutes leurs facultés mentales et intellectuelles. C’est, c’était, une personne tout à fait charmante, douce, sans histoire. Peut-être trop gentille ? Elle était, aux dires des soignants, parfois malmenée par les autres résidents.

Tandis que le médecin parle, Arnaud prend des notes. Alice, elle, écoute et observe. Ils lui font tous deux signe de la tête de poursuivre. Mathias prend le dossier au-dessus de la pile sur sa gauche.

— La victime, Madame Thérèse Monchat. Quatre-vingt-quatre ans, résidente depuis août 2017. Une femme charmeuse, au bas mot. Elle est venue suite au décès de son mari, et nous la soupçonnons fortement de s’être inventé une déficience afin d’être admise ici et qu’on s’occupe d’elle. Elle avait beaucoup de succès auprès des autres résidents, depuis son arrivée elle a créé une sorte de clan autour d’elle. Elle aussi avait toute sa tête, et même si ce n’était pas Wonder Woman, elle était encore en bonne forme physique.

— Vous avez parlé de mauvais traitement des autres résidents. Y avait-il eu des échanges houleux entre elles deux ? demande Alice.

— Hum je ne dirais pas cela. Disons que Madame Monchat était sociable, mais jusqu’à une certaine limite. Elle aimait s’entourer de gens qui l’admiraient, qui l’écoutaient. Or, Madame Mendoza n’est pas ce genre de personne. Je crois même qu’elle l’agaçait un peu.

— Et donc…

— Et donc, nous avons constaté qu’elle avait commencé à se renfermer quelques mois après l’arrivée de Madame Monchat. Elle mangeait souvent seule, ne jouait plus au bridge avec ses anciennes partenaires. Elle semblait… comment dire… éteinte.

— Vous n’avez pas cherché à en comprendre la raison ?

Le médecin tique.

— Les personnes âgées sont sujettes à beaucoup de variations d’humeur, Commissaire : les changements de saison, leurs conditions de santé, parfois même le menu du jour. C’est impossible pour nous d’être en alerte pour chaque résident.

— Hum, si vous le dites. Pardon, continuez.

— Quoi qu’il en soit, même si nous avions pu comprendre que Madame Mendoza éprouvait un certain mal-être, nous n’aurions pas pu faire grand-chose. Les résidents ont tous le droit d’être ici, vous comprenez, de vivre à leur manière. On les laisse en paix tant qu’ils se comportent bien, et...

— Tant qu’ils payent.

Le jeune docteur tique de nouveau, et son sourcil tressaute d’agacement. Décidément, c’est facile de lui faire sauter la couche de vernis, à celui-ci. Néanmoins, elle comprend au regard d’Arnaud qu’elle va devoir la mettre en veilleuse pour le reste de l’entretien. Mathias prend une discrète inspiration et poursuit.

— Comme je vous le disais, même si nous avions pu appréhender le renfermement sur elle-même de Madame Mendoza, nous n’aurions jamais pu anticiper ce soudain déferlement de colère et de violence. D’autant plus qu’elle a fait montre d’une force insoupçonnée jusque-là.

— Quel a été le déclencheur, selon vous ? demande Arnaud.

— La question reste entière. Les témoins n’ont rien noté de particulier, si ce n’est qu’elle semblait extrêmement enjouée ce matin. Elle était visiblement ravie de fêter son anniversaire.

— Avez-vous plus de détails sur le déroulement des faits ?

— Malheureusement non, les détails qu’on m’a rapportés sont assez confus. Étant donné que l’on ne peut plus rien faire pour Madame Monchat, j’ai renvoyé tous les infirmiers se reposer dès qu’ils ont eu donné le traitement aux résidents. On les a déjà couchés - les résidents, j’entends - et ils resteront confinés dans leur chambre jusqu’à demain matin. Je pense que l’isolement et une bonne nuit de sommeil leur feront du bien. Quant aux blessés, ils ont été transférés à l’hôpital.

Arnaud lève les yeux de ses notes :

— Merci Docteur Pernet pour votre temps, nous reviendrons probablement vers vous dans les prochains jours. A-t-on la possibilité de rencontrer Madame Mendoza aujourd’hui ?

— Je vais devoir refuser, Commissaires, et vous m’en voyez navré. Elle a également été confinée dans sa chambre, et mise sous puissants sédatifs. Nous lui avons entravé bras et jambes. Mais en toute sincérité, je pense qu’elle ne fera plus de mal à personne.

Alice lève un sourcil interloqué, auquel le médecin répond en soupirant :

— Comme je vous l’ai dit, c’est une personne affable et douce. Après son accès de folie, si j’ose dire, elle s’est rendue sans résistance et a regagné sa chambre calmement. Les infirmiers ont pratiquement dû la porter, comme si ses forces nouvelles l’avaient déjà abandonnée. Elle ne s’est pas débattue, et elle a accepté la piqûre sans broncher. Deux de vos agents gardent sa porte. Elle dort profondément, en souriant.

Alice remarque que Mathias sourit lui aussi, un peu comme un enfant rêveur perdu dans ses pensées. Quel homme singulier ! Elle souhaiterait pousser sa curiosité en l’interrogeant, mais elle sait qu’Arnaud ne lui en laissera pas le loisir. Alors elle se lève et remercie le docteur.

— C’est moi qui vous remercie, Commissaires, de respecter notre souhait de laisser les résidents et soignants se remettre de ce fâcheux incident. Nous nous verrons dans les prochains jours n’est-ce pas ?

— Nous serons là demain, première heure, pour parler à Madame Mendoza.

— Venez aux alentours de 10h si cela vous convient, vous pourrez ainsi rester jusqu’à 11h30, car ensuite les résidents déjeunent.

— Très bien.

Ils se lèvent et s’apprêtent à partir, mais Alice hésite, se retourne et demande :

— Docteur Pernet ?

— Oui, Commissaire ?

— On dit nonanténaire ?

Il n’hésite qu’une seconde, et répond :

— Nonagénaire, en réalité.

— Ah voilà, merci ! déclare Alice, satisfaite.

Puis à un Arnaud interloqué :

—  Je sentais qu’un truc ne tournait pas rond dans cette enquête.

*****

Les bureaux de Advanced Accounts sont en plein centre d’affaires de la ville, ou si l’on peut l’appeler ainsi. Le bâtiment s’élève sur quatre étages tout de verre vêtus. Il est presque 18h, et la grande majorité des bureaux est vide. Les lumières du dernier étage sont pourtant bien éclairées, et on peut voir à travers les vitres les derniers occupants, vêtus de costumes et cravates.

Alice et Arnaud savent qu’il aurait été plus futé de se répartir les visites de l’après-midi, mais ils travaillent bien ensemble et sont complémentaires. Généralement, lui écoute, et elle observe. Parfois, elle pique, et lui passe la pommade. Et dans leurs grands jours, lui poursuit, et elle cueille à l’arrivée. En outre, être deux pour affronter une scène de crime comme celle de la maison de retraite n’était pas un luxe.

À l’accueil, la standardiste passe un appel rapide, et les fait accompagner par un agent de sécurité jusqu’au bureau du directeur. Celui-ci les invite d’un geste à s’asseoir, tout en poursuivant son appel en cours. Les deux policiers jettent un œil autour d’eux, et se font une première idée de l’homme qui les reçoit. Un gérant d’entreprise très occupé, ou qui s’en donne l’air, et qui met à contribution sa secrétaire de direction pour maintenir le bureau dans un état convenable. Une grande pile de dossiers, une autre de courrier, la traditionnelle photo de famille avec femme et enfants, et une calculatrice désuète pour le folklore. L’appel de l’homme s’éternise, et Alice brûle d’envie de demander à se rendre aux toilettes pour aller fureter, ou interroger les quelques personnes encore présentes. À ses mouvements agités, Arnaud l’a compris, et essaye de lui sommer d’un regard de se tenir tranquille. Au moment où elle se décide, le directeur raccroche son téléphone, et se lève pour leur serrer la main. C’est un homme approchant la soixantaine, grand, brun, encore peu sujet aux cheveux blancs. Son sourire est étriqué entre ses lèvres fines, mais son visage marqué porte une expression chaleureuse dans chacune de ses rides.

— Veuillez m’excuser, Commissaires, cet horaire est souvent bien compliqué pour moi. Il est rare que je sois à la maison avant 20h.

— Nous connaissons cela, dit Arnaud, pragmatique. Nous ne vous dérangerons pas longtemps, nous voudrions vous parler de...

— De Lorenzo, oui bien sûr.

Malgré le changement dans le ton de sa voix, son visage reste gracieux, se teignant sobrement de peine, ou de regrets.

— J’ai reçu la triste nouvelle ce matin, et je n’ai pas encore pleinement réalisé. C’est un choc pour nous tous.

— Est-ce qu’il travaillait ici depuis longtemps ? s’enquiert Alice.

— Oh oui, cela fait maintenant… une vingtaine d’années. Il a commencé comme assistant-comptable, à l’époque où l’entreprise venait de naître. Mais il en voulait, il s’est battu pour gravir les échelons, et a terminé comptable en chef. Il ne comptait plus ses heures, d’ailleurs je crois qu’il n’a jamais demandé à se faire payer la moindre heure supplémentaire. Ça ne lui valait pas que des amitiés, comme vous vous en doutez.

— Vous pourriez nous décrire, justement, son rapport aux autres ?

Le directeur réfléchit un instant.

— Hum j’en serais bien incapable, à vrai dire, je m’intéresse peu à la vie privée de nos employés.

— Même des relations à l’intérieur de l’entreprise ?

— Je sais qu’il a rencontré sa femme ici, c’était ma secrétaire de direction, à l’époque. Maryse, une bien belle femme, délicate et attentionnée. J’ai dû m’en séparer car elle n’était pas très vive, mais je l’ai regretté pendant quelque temps.

— Lorenzo n’a pas suivi ?

— Je m’attendais à ce qu’il le fasse, par solidarité pour elle, mais il était déjà très impliqué dans son poste. Ce n’était pas à proprement parler quelqu’un de très porté sur l’humain. Il me faisait penser à moi, par moments.

— Je vois… quoi d’autre ?

— Si vous voulez repasser demain, ma secrétaire pourra certainement vous donner les informations qu’il vous manque, ou vous aiguiller vers les bonnes personnes.

Arnaud jette un regard à Alice, tous deux déçus d’avoir collecté si peu de renseignements.