Le territoire des limbes - Samuel Gance - E-Book

Le territoire des limbes E-Book

Samuel Gance

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Beschreibung

Meurtres, enquêtes, mystères et suspense !

« Portée par la lumière jaune des lampadaires, son ombre s’étirait et se contractait à mesure qu’il avançait, elle tournoyait autour de lui comme un vol de vautours dans le ciel.
Il perçut le piétinement pour la première fois.
Pas le sien, l’autre.
Le son n’était pas très net, au début, mais il venait se rajouter à celui de ses propres pas. Au bout d’un moment, on aurait dit le martèlement d’une armée en marche.
Peut-être n’était-ce que le jeu de ce foutu écho !
Mais, il lui sembla rapidement que quelqu’un d’autre arpentait la rue.
Il se retourna, un peu inquiet. Ne vit rien.
Il reprit sa marche.
Le bruit s’amplifia. Le battement sur le sol se faisait plus pressant, plus rapide, comme un cœur qui s’emballe. Et une autre ombre entra subitement dans la danse, se mêlant à la sienne, mais plus grande, et effilée comme une dague. Il ressentit la présence dans son dos. »

Pour son quatrième roman, Samuel Gance nous livre ici un thriller terrifiant où s’entremêlent enquête policière et terreur absolue, dans la lignée de ses précédentes productions.

EXTRAIT

Il pressa le bouton du coffre. Le capot sauta comme un bouchon de champagne.
Il l’ouvrit en grand.
— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a dedans ? le brusqua Momo.
L’autre ne répondit pas, se contentant de rendre son dîner sur la chaussée. Entre deux vomissures, il laissa filtrer un révulsant « Oh mon Dieu » totalement inédit chez lui, mais qui ne laissait plus guère planer de doute sur ce qu’il venait de découvrir.
Momo, tout en maintenant le vieillard en joue, rejoignit Numéro un à l’arrière de la voiture.
Deux corps enchevêtrés remplissaient l’espace confiné vrombissant de mouches, et où régnait une insupportable odeur de chair en décomposition.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Le style prêté à l'histoire est appétissant, plein de suspense et de questions soulevées... [...] Je me suis sentie étonnée et curieuse, ce que je veux dire c'est qu'il se passé des événements attrayants, mon esprit a mis du temps à les intégrer tellement c'est ébouriffant. - Loley, Babelio

Après nous avoir fait voyager en Afrique dans La piste de l'assassin, l'auteur revient à ses amours initiales dans ce dernier roman dont la noirceur renvoie directement à son premier livre : La chapelle des damnés (coup de coeur DBDLO en 2013). [...] En deux pages, Samuel Gance attrape le lecteur et ne le lâchera plus jusqu'à la fin de ce roman noir teinté de fantastique. Un climat malsain est rapidement instauré et certaines scènes risquent de choquer les âmes sensibles. L'écrivain confirme que c'est dans ce style torturé et fantasmagorique qu'il est le plus à l'aise. - Dubruitdanslesoreilles, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Samuel Gance est né en 1962 à Clermont-Ferrand.

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Seitenzahl: 190

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Table des matières

Résumé3

Le territoire des limbes4

Dans la même collection90

Résumé

« Portée par la lumière jaune des lampadaires, son ombre s’étirait et se contractait à mesure qu’il avançait, elle tournoyait autour de lui comme un vol de vautours dans le ciel.

Il perçut le piétinement pour la première fois.

Pas le sien, l’autre.

Le son n’était pas très net, au début, mais il venait se rajouter à celui de ses propres pas. Au bout d’un moment, on aurait dit le martèlement d’une armée en marche.

Peut-être n’était-ce que le jeu de ce foutu écho !

Mais, il lui sembla rapidement que quelqu’un d’autre arpentait la rue.

Il se retourna, un peu inquiet. Ne vit rien.

Il reprit sa marche.

Le bruit s’amplifia. Le battement sur le sol se faisait plus pressant, plus rapide, comme un cœur qui s’emballe. Et une autre ombre entra subitement dans la danse, se mêlant à la sienne, mais plus grande, et effilée comme une dague. Il ressentit la présence dans son dos. »

Pour son quatrième roman Samuel Gance nous livre ici un thriller terrifiant où s’entremêlent enquête policière et terreur absolue, dans la lignée de ses précédentes productions.

Samuel Gance

Le territoire des limbes

thriller

ISBN : 978-2-35962-748-0

Collection Rouge

ISSN : 2108-6273

Dépôt légal juillet 2015

©couverture Ex Aequo

©Illustration de couverture photos Samuel Gance

©2015 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Du même auteur :

La chapelle des damnés – éditions Ex Aequo – 2013

La piste de l’assassin – éditions Ex Aequo – 2014

Cela faisait longtemps déjà que la nuit avait fait renaître les lumières de la ville.

Paris resplendissait de tous ses feux, projetant sur le ciel bas des reflets lugubres. Les nuages ombrageux et chargés de pluie, qui défilaient vers l’est, prenaient par instant des allures de fantômes vagabonds.

La puissante berline noire remontait l’avenue du Maine, déboulant à tombeau ouvert en direction de la place de l’Étoile.

L’homme, d’un âge plus que respectable, transpirait à grosses gouttes. L’air hagard, il paraissait conduire sans but. La vitesse de son véhicule se jouait des enseignes de la rue pour ébaucher de fugaces estafilades lumineuses aux limites de son champ visuel.

Le feu rouge, à hauteur de la rue du Château, approchait à vive allure.

Le chauffard écrasa de plus belle l’accélérateur et sa voiture fut projetée violemment vers l’avant, le plaquant contre son siège.

La sirène retentit juste derrière lui.

Un rapide coup d’œil dans son rétroviseur lui permit d’entrevoir le véhicule de la BAC qui le talonnait de près. Les flashes incendiaires qui inondaient à présent l’habitacle éclairaient son visage d’un teint maladif.

Il ralentit sa course et s’arrêta sur le bas-côté.

La patrouille de police l’encercla immédiatement, arme au poing. L’un des deux flics tapa contre sa vitre et lui fit signe de sortir, les mains levées.

Il s’exécuta sans hâte particulière. Mentalement, il attribua un numéro à chacun des deux policiers.

— Bon Dieu, mais c’est un vieillard ! dit, stupéfait, l’agent numéro un à son collègue.

— Ouais, il n’a pas l’air dans son assiette le vioque. Attends de voir la couleur du ballon quand il va souffler dedans… Il est bon pour la cellule de dégrisement ! confirma Numéro deux.

Numéro un remisa son pistolet dans sa gaine et procéda aux palpations réglementaires sur le vieil homme. Après s’être bien assuré qu’il ne possédait pas d’arme, il tourna autour de lui :

— Je suppose que tu sais pourquoi on t’arrête, Papy ?

Il posa la question sans vraiment en attendre de réponse. Pour lui les faits étaient suffisamment clairs : excès de vitesse, franchissement d’un feu rouge, conduite en état d’ivresse, la totale : œuf-jambon-fromage. En de pareils cas, le contrevenant faisait en général plutôt profil bas.

Là, le vieux chauffard contemplait le vide, comme perdu dans le dédale inextricable de ses pensées. Une étrange lueur passa néanmoins dans le fond de ses yeux.

Il pivota lentement, jusqu’à planter son regard dans celui du jeune flic :

— Oui, dit-il, je le sais parfaitement. C’est parce que j’ai tué ma petite-fille… et puis ma femme, aussi.

***

Le policier numéro un eut un brusque mouvement de recul. Instinctif. Comme s’il avait été surpris par un serpent venimeux, au détour d’un chemin caillouteux.

Il reposa la main sur la crosse de son pistolet.

— Vous demande pardon ? ânonna-t-il.

— Pff, laisse tomber, il est complètement cuit, ça se voit tout de suite, objecta Numéro deux.

Numéro un recula lentement, sans quitter le vieil homme des yeux. Il fit le tour du véhicule et se positionna à l’arrière de celui-ci.

— Surveille-le bien, Momo ! ordonna-t-il, et fais gaffe, j’ai pas un bon pressentiment avec ce gus.

Il pressa le bouton du coffre. Le capot sauta comme un bouchon de champagne.

Il l’ouvrit en grand.

— Eh bien, qu’est-ce qu’il y a dedans ? le brusqua Momo.

L’autre ne répondit pas, se contentant de rendre son dîner sur la chaussée. Entre deux vomissures, il laissa filtrer un révulsant « Oh mon Dieu » totalement inédit chez lui, mais qui ne laissait plus guère planer de doute sur ce qu’il venait de découvrir.

Momo, tout en maintenant le vieillard en joue, rejoignit Numéro un à l’arrière de la voiture.

Deux corps enchevêtrés remplissaient l’espace confiné vrombissant de mouches, et où régnait une insupportable odeur de chair en décomposition.

***

Le commissaire Franck de Hoquemaure, alias Francky le croque-mort — comme le surnommaient ses collègues à cause de son nom de famille — fourra son index au plus profond de sa narine gauche. Il en ressortit une matière jaunâtre qu’il entreprit de malaxer négligemment entre ses doigts.

Le vieil homme qui lui faisait face ne broncha pas. Pas plus qu’il n’avait réagi quand il lui avait balancé une baffe assourdissante quelques minutes auparavant.

— Pff, bon, alors vous persistez à nous faire gober ces conneries ? Vous avez buté votrepetite-fille parce qu’elle essayait de vous faire du charme, c’est bien ça monsieur Langiome ?

Assis sur le radiateur, au fond du bureau, l’inspecteur Gredoux ne put réprimer un pouffement nerveux.

— Alors ? insista Francky.

Langiome acquiesça et quelques larmes replètes coulèrent le long de ses joues décharnées.

— Hé, mais regardez-moi ça, il réagit enfin, jubila le commissaire. Allez, encore un effort, grand-père indigne, on reprend depuis le début.

— Mais je vous ai déjà tout raconté par deux fois, gémit le vieillard.

Une nouvelle gifle s’abattit sur son visage fatigué :

— Eh ben, jamais deux sans trois ! triompha Gredoux en se frottant la paume de la main.

L’homme débuta d’une voix mal assurée :

— Depuis le début de son adolescence, un peu avant ses douze ans, pour être exact, Lily, notre petite-fille, avait déjà eu des comportements, disons… plutôt bizarres. Ses propres parents se faisaient déjà beaucoup de souci pour elle. Ça a commencé par des fugues à répétition, puis il y a eu un vol à l’arraché, et aussi de la drogue, même qu’elle s’est prostituée, monsieur le Commissaire… vous vous rendez compte ? Je ne vous explique pas dans quel état étaient ses parents. Mais, pour nous, ses grands-parents, elle restait toujours notre petite Lily, vous comprenez ?

— Ben voyons… La gentille petite « Lily pute » ! ironisa Gredoux.

Francky leva les yeux au ciel. Il fallait toujours qu’il la ramène, Gredoux, avec ses blagues à deux balles !

Langiome poursuivit :

— Bref, l’existence suivait son cours, avec son lot quotidien de tracas… Vous savez, messieurs, moi qui ai si longtemps vécu, je peux vous affirmer que la vie est une tartine de merde et qu’on en mange un peu chaque…

De Hoquemaure haussa la voix de manière péremptoire :

— Non, épargnez-moi au moins celle-là !

—… !! Tout ça a vraiment dérapé à l’aube de ses seize ans…

— Ah, parce que jusque-là tout était sous contrôle ? jubila Gredoux.

—… un jour, elle a fait irruption chez nous, sans prévenir, elle était accompagnée d’un de ses amis, un bon à rien dont je ne me rappelle plus le nom, David… ou bien Farid…

— On s’en fout de son prénom, viens-en au fait, le vieux ! rugit Francky.

— Je n’étais pas chez moi, ce jour-là. Elle a commencé par demander de l’argent à sa grand-mère. Ma femme lui a donné cinquante euros, mais ça n’était pas assez pour Lily, alors elle a réclamé plus. Deux cents ! Devant le refus de mon épouse, elle est devenue très virulente, violente même ; elle a commencé à la frapper au visage pendant que son gredin de David… ou Farid, la tenait par les bras. Quand je suis arrivé, ma femme gisait inanimée sur le divan, la lèvre supérieure éclatée et un méchant cocard à l’œil. J’ai eu si peur…

Un bref silence s’instaura dans la pièce.

— Bon, OK, admettons que ta Lily ne soit pas un ange… Allons à l’essentiel, pourquoi l’avoir tuée ? Et pourquoi avoir aussi trucidé ta femme ?

— Ma femme, je ne voulais pas lui faire de mal… pour rien au monde…

— Pourtant, tu l’as pas ratée ! Un couteau de boucher planté de part et d’autre du crâne…

Langiome poussa un long soupir. L’air totalement perdu.

— Elle s’est interposée. Elle voulait encore la protéger. Elle n’avait pas compris que ça n’était plus notre petite Lily.

— Exactement, c’est ça, elle voulait la protéger de toi ! Et c’est bien toi qui essayais de te taper ta petite-fille ! Allez avoue, bon Dieu, de toute façon, moi, j’ai tout mon temps.

— Non ! Non, Commissaire, vous faites erreur, je vous l’assure ! C’est elle qui me tentait, qui m’attirait dans son lit. Pour me soutirer de l’argent. Probablement ? Elle était endiablée, vous comprenez ?

— Endiablée ? Fichtre !

Langiome se rapprocha du bureau. Il planta son regard enfiévré dans celui de Franck de Hoquemaure, et, tel un confident mystérieux, lui chuchota à bout portant :

— Elle était possédée par le Diable, croyez-moi. Et elle l’est certainement encore… Il vient souvent parmi nous, pour voler nos âmes, et il arrive parfois à prendre forme humaine…

De Hoquemaure repoussa son fauteuil sur roulettes d’un geste brusque :

— Bon, ras le cul de ces élucubrations ! Assez perdu de temps comme ça. Foutez-le-moi au gnouf, et téléphonez au Docteur Lefol, le psy, je crois qu’on tient un sérieux client pour lui…

Il écrasa rageusement ses concrétions nasales sous la table et se rua au fond de la salle en fulminant.

Gredoux saisit le vieux Langiome par les épaules :

— Papy, je crois que t’es pas près de ressortir du trou !

— Il vient reprendre nos vies ! Il va tous nous emporter ! hurlait-il à présent.

Une nouvelle claque le cueillit par surprise :

— Il va se calmer, le vieux frappadingue ? tonna Gredoux en paraphrasant le vieil homme.

Mais ce dernier continuait de beugler, toujours plus fort :

— Il a déjà pris d’autres vies, en d’autres lieux, en d’autres temps !

***

Le docteur Norbert Fangeux, dit Norby, enroba ses mains de gel hydroalcoolique.

Il promena un regard circulaire sur la salle des examens. Tout semblait en ordre.

Net, blanc et aseptique.

Norby aimait les choses bien ordonnées, propres. L’hygiène était d’ailleurs l’une de ses principales préoccupations, presque une manie, et cela faisait le miel de ses collègues qui le moquaient en lui attribuant, un peu vite, un trouble obsessionnel compulsif.

Il coula un œil consterné vers son confrère, le docteur Jean Rambolamanana, un Mauricien d’origine malgache que tout le monde appelait Rambo. En attendant l’arrivée imminente des deux « clients » pour lesquels ils avaient été convoqués par le juge, et qu’ils devaient autopsier le soir même, ce dernier s’était vautré sans retenue sur l’une des tables en inox au centre de la pièce.

— Rambo, combien de fois t’ai-je dit de ne pas poser ton gros cul n’importe où ? C’est totalement contraire à toutes les règles d’hygiène et aux bonnes pratiques de médecine légale.

Rambo haussa ses larges épaules :

— Qu’est-ce que tu veux qu’ils attrapent les macchabées, la mort ? s’esclaffa-t-il. Et puis sache, pour ta gouverne, que je n’ai pas que mon cul qui est gros, si tu vois ce que je veux dire…

Norby lui lança un regard assassin. Il avait de plus en plus de mal à supporter l’attitude sans cesse plus désinvolte de son collègue, sa vulgarité, son arrogance. De plus en plus de mal à le supporter, lui, tout simplement !

Ces macchabées, comme il disait, bien qu’ils soient morts, méritaient tout autant le respect que les vivants !

Déjà, lors de ses études de médecine, il n’avait jamais apprécié, et encore moins cautionné, cette tradition abjecte qui voulait que l’on s’amuse avec les corps disséqués. Il se rappela ces ignobles batailles d’organes dans la salle des actes, au cours desquelles on voyait voler des testicules et autres projectiles, faisant hurler d’effroi les jeunes étudiantes prises dans une hystérie collective malsaine, au milieu des rires gras de carabins débiles.

Ces personnes décédées, qui avaient si généreusement fait don de leur dépouille à la science, eh bien, c’était comme si la science les avait tuées une seconde fois !

C’était, en partie, pourquoi il avait choisi la médecine légale : pour pouvoir respecter les corps sans vie, et ne pas laisser faire n’importe quoi à une bande de branleurs écervelés. Du moins c’est ce qu’il pensait. Au début.

Depuis qu’il exerçait ce dur métier, il avait toujours adopté une stricte approche professionnelle dans sa pratique. Le sérieux était son maître mot. D’aucuns auraient dit la rigueur.

Il rapprocha les deux pans de sa casaque de couleur vert pâle. Le froid de la morgue commençait à le pénétrer insidieusement. Une petite brume diaphane filtrait d’entre ses lèvres très légèrement violacées.

— Tu veux que j’aille te chercher un café ? proposa-t-il à son confrère.

— No, thank you, j’ai déjà suffisamment envie de pisser comme ça…

— D’accord, la grande classe ! Je vais m’en prendre un pour ce qui me concerne.

Norby s’apprêtait à sortir de la salle quand la porte s’ouvrit en grinçant.

Jean Rambolamanana sauta de sa table d’examen :

— Ah, enfin, du boulot !

Deux hommes s’avancèrent, poussant chacun un brancard avec un corps enveloppé dans une housse mortuaire.

L’un des deux brancardiers tendit une enveloppe de papier kraft au toubib qui portait de petites lunettes rondes. Norby s’en saisit.

— Quel est le menu, aujourd’hui ? demanda Rambo.

Norby prit le temps de consulter l’ordonnance du parquet avant de répondre :

— Humm, une grand-mère et sa petite-fille, une certaine Lily Langiome, toutes les deux massacrées par le grand-père lui-même, apparemment… On vit vraiment dans un monde de dingues !

— OK, moi je prends la gamine…

— Ne commence pas avec tes enfantillages ! Les radios de contrôle préliminaires ont déjà été faites. L’autopsie demandée par le juge est de toute façon très limitée…

— Alors on tire au sort. Plouf-plouf, ça-se-ra-toi-qui-char-cu-te-ra-ce-corps, tu t’occupes de celui-là ! fit Rambo, le visage hilare.

Il tira sur la fermeture à glissière de la housse afin de découvrir le cadavre que le sort lui avait attribué. La dépouille efflanquée et toute racornie qui s’offrit à son regard lui soutira unrictus de dégoût. Une plaie béante lui transperçait le crâne, pareille à une sorte de troisième œil, au milieu du front. Un œil mort.

— Merde, mon vieux, t’as toujours eu une chance de cocu ! maugréa-t-il.

Norby s’abstint de répliquer, mais il n’aima pas la forme, et encore moins le fond, du langage qu’avait adopté Jean Rambolamanana dans sa phrase. En effet, il ne pouvait s’empêcher d’être jaloux de lui. Maladivement jaloux. Il avait toujours eudes doutes sur une éventuelle relation amoureuse entre Rambo et sa propre femme, Adèle. Et ces derniers temps, ses soupçons n’avaient fait que s’accroître. Jusqu’à devenir omniprésents dans ses pensées. Obsédants.

Au tout début de leur relation professionnelle, il y avait de cela une bonne quinzaine d’années, les deux collègues se voyaient fréquemment en dehors de l’Institut. Ils avaient d’ailleurs leurs habitudes communes dans un petit bistrot du quartier, et quand l’alcool avait suffisamment embrumé leur conscience, ils allaient parfois ensemble faire un petit tour au bordel du coin. D’autres fois, ils allaient manger chinois, ou bien indien, ou encore libanais.

Ce n’était pas qu’ils fussent les meilleursamis du monde, non, bien au contraire, il y avait toujours eu une forme de distance entre eux, cet écart de cultures, ce fossé irréductible qui les séparerait éternellement, mais, bon an mal an, ils s’étaient habitués l’un à l’autre, Norbert le Provincial et Jean le Mauricien, parachutés tous deux à Paris par la force du destin. Et jusque-là, ils s’étaient plutôt bien accommodés de cette sorte d’amitié indifférente.

Et puis, un jour, Norbert Fangeux s’était marié.

Il avait rencontré Adèle Hoareau, sa future épouse, au cours d’un concert de Maloya où l’avait entraîné Rambo. Il avait tout de suite été séduit par son charme créole, sa peau brune et ses yeux de braise. Elle était originaire de l’île de la Réunion.

Sa famille, arrivée en métropole au début des années 80 dans le sillage du père, préposé à la distribution à la Poste, comme il se plaisait à le répéter — ce qui, plus prosaïquement, voulait dire facteur — s’était installée à Saint-Denis, dans le 93. Et depuis plus de vingt-cinq ans, ils n’avaient plus eu qu’un seul but : tordre le cou à ce cruel pied de nez du destin et retourner, à la faveur d’une hypothétique mutation, à Saint-Denis, mais celui qui se trouvait dans l’Océan Indien, pas celui d’ici, gris et violent. D’ailleurs, des milliers de Domiens se trouvaient dans leur cas, bloqués dans les frimas de l’Europe.

Parfois, ils retournaient sur leur île, le temps d’un congé bonifié, mais le manque était encore là. Il avait toujours été là. Même chez Adèle, qui pourtant était arrivée en banlieue parisienne durant sa petite enfance. Alors, pour combler le vide, et depuis ses dix-huit ans, Adèle sortait dans Paris comme on se fait la belle. Avec démesure, et dangereusement. Elleécumait les salles de concert et les boîtes de nuit, à la recherche d’une aventure, ou plus si affinités.

Norbert Fangeux, jeune médecin diplômé, avait représenté ce qu’elle avait toujours recherché : celui qui pourrait enfin la sortir de l’ornière du 93. Lui offrir ce qu’elle méritait, une vie digne. Norby l’ignorait à l’époque, mais il était ce que les Réunionnais appellent « un bon pied de riz », c’est-à-dire un homme bien sous tous rapports et, surtout, capable de subvenir confortablement aux besoins de sa famille.

De son pays, Adèle avait gardé un accent savoureux et un tempérament de feu. Là-bas, ilsdisaient : un « kafrine dofé ».

Dans un premier temps, leur histoire avait commencé sur les chapeaux de roue, dans la passion, l’amour charnel jamais rassasié, un lien quasiment fusionnel. Et puis, il y avait eu l’enfant, la vie qui passe.

Avec les années, Adèle avait perdu un peu de la chaleur de son feu, et elle avait aussi succombé aux nombreuses tentations de l’oisiveté. Son corps, surtout, avait cédé devant les avances aguicheuses de la riche cuisine des Mascareignes, et le cari avait fait quelques dégâts sur ses hanches rebondies. Sans pour autant qu’elle ait grossi plus que de raison, le temps avait déposé de-ci de-là quelques rondeurs sur sa fine silhouette, ce qui, du point de vue de Norby, la rendait encore plus désirable. Mais la fougue amoureuse d’antan semblait en avoir sérieusement pâti. À moins que ce ne soit lui, Norby, qui ait connu une baisse de libido fatale ?

Il ne se rappelait plus très bien…

Il ne pouvait dire exactement ce qui avait bien pu se passer, toujours est-il que le couple battait de l’aile depuis fort longtemps et que leurs ébats amoureux se résumaient à une copulation forcée tous les premiers week-ends du mois.

La vie quoi… La vie triste à en crever !

Le cours de ses pensées explosa en vol et il revint instantanément sur terre, dans cette salle blanche aux relents d’éthanol, à Rambo et à ses vannes désobligeantes.

— Referme cette housse bon sang, le juge n’est pas encore arrivé ! gronda-t-il.

— Pff, c’est sans regret de toute façon… tu ne veux pas voir la tienne ? La jeune ?

À ce moment précis, une femme fit son entrée. Mince, assez grande, dans un costume de flanelle gris qui lui donnait des airs d’hôtesse de l’air. Elle serrait très fort sur sa poitrine menue un petit cartable en cuir élimé.

Elle était flanquée d’un photographe judiciaire qui avait l’air tout juste sorti de l’école.

— Madame Leduc, juge d’instruction ! se présenta-t-elle.

Elle serra les mains qui se tendaient.

— Que les choses soient bien claires, on s’en tient strictement à l’ordonnance, la cause de la mort ne faisant aucun doute. Il nous faut connaître la date exacte du meurtre, écarter d’éventuelles violences antérieures au décès, et rechercher également la possibilité d’un viol…

— Chez la vieille moche aussi ? se marra Rambo.

La juge Leduc le foudroya du regard. Ce genre de comportement, arrogant et machiste, avait tendance à l’agacer au plus haut point.

— Absolument ! On n’est pas là pour faire des plaisanteries douteuses. Et dépêchons-nous, s’il vous plaît, j’ai un concert à 21 heures, dit-elle sur un ton cassant.

Rambo esquissa une révérence ironique et installa le corps de la grand-mère sur sa table d’examen. Il saisit un scalpel entre ses longs doigts de pianiste amateur et entailla la peau parcheminée à la recherche d’ecchymoses profondes.

Norby entreprit de dégager le corps que le hasard lui avait attribué, il ouvrit la housse.

Il arrêta instantanément son geste, restant comme interdit devant le visage qu’il venait de découvrir.

« Bon Dieu, ce que cette gamine était belle ! » se dit-il.

Et puis, une autre pensée effleura son esprit, beaucoup plus noire, remontant de son subconscient le plus profond, mais elle était tout aussi prégnante à cet instant :

« Ç’aurait été rudement dommage que la vie finisse par l’avilir ! »

Ce qu’il voulait signifier par là, c’est que l’existence même était par essence destructrice, ayant pour seule finalité son propre anéantissement. Et elle finissait toujours par vaincre, enlaidissant les traits de la jeunesse, épuisant l’énergie du corps, rongeant ses organes vitaux. La vie rendait, tôt ou tard, l’Homme redevable de la mort. Cette mort que tout le monde finissait par appeler de ses vœux, et qui venait les libérer, tous, de leur immonde prison de chair flétrie. Un jour, ou bien un autre.

Après tout, lui aussi n’était qu’un simple mort en sursis. Et combien de temps encore lui faudrait-il attendre, avant de la rejoindre, elle ? Combien de souffrances lui faudrait-il endurer ? Son sort était-il réellement si enviable ?

Pour cette fille, c’était différent. Elle était partie au sommet de sa grâce, dans une explosion de fraîcheur. Une vraie splendeur de la nature. Un don de Dieu. Voilà ce qu’elle était.

Finalement, son grand-père lui avait peut-être rendu un fier service ?

Il sentit une présence dans son dos. Il se retourna brusquement.

Il planta son regard, acéré comme une lame, dans celui de Rambo qui matait par-dessus son épaule, le défiant en silence.

— Messieurs, que se passe-t-il ? On peut avancer, s’il vous plaît ? sermonna la juge.

Norby retira entièrement la jeune fille de son étui, il lut l’étiquette attachée à son orteil, et commença à réciter dans son dictaphone :

— Émilie Langiome, vingt-et-un ans, sexe féminin, cheveux noirs, yeux bleus, presque gris…