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Dans un monde où les guerres et les révoltes ont laissé des cicatrices profondes, Télinor lutte pour maintenir une paix précaire entre ses cinq royaumes. L’« Union », créée pour sceller cette entente fragile, fête aujourd’hui son centenaire par des jeux symboliques. Chaque souverain envoie son champion, représentant de sa puissance et de sa loyauté. Mais sous le masque des festivités, les anciennes rancunes et méfiances ressurgissent, menaçant l’harmonie entre les peuples et les monarques. Cette cinquième édition des jeux pourrait bien être décisive : elle scellera le destin de l’alliance… ou son effondrement.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Intéressé par l’expérimentation de phénomènes de résilience collective, Florian Dubart est depuis son plus jeune âge passionné par les trajectoires ascensionnelles et émancipatrices des figures et peuples qui ont parcouru l’Histoire. Issu d’un milieu populaire, il évolue aujourd’hui dans un environnement entrepreneurial au sein duquel il insuffle ses valeurs. Animé par cette sensibilité, la volonté de représenter un monde mêlant ces enjeux est devenue une évidence pour lui.
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Seitenzahl: 706
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Florian Dubart
Les brumes de l’éveil
Roman
© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025
www.lysbleueditions.com
ISBN : 979-10-422-9501-1
Durant des siècles, l’âge sombre plongea Télinor dans une terreur permanente où les peuples luttèrent pour leurs hégémonies. En l’an 0 post-schisme, cinq dirigeants issus des clans les plus puissants se réunirent pour en finir avec cette époque noire. Ils séparèrent le continent en cinq royaumes : Djacune au nord-ouest, le Quorriv au centre, le Lenzan au nord-est, l’Élitrée au sud-est et la Krillie au sud-ouest.
Cette division du monde entraîna une suspension des violences permanentes, mais elle impliqua une fermeture totale des frontières. Ce n’est qu’en l’an 30 ps que l’Union de Télinor marqua la fin de la période autarcique au profit d’une paix réelle. Après trente ans de guerre froide, le monde renaquit enfin de ses cendres. Malheureusement, les tensions passées laissèrent de profondes cicatrices qui firent émerger, au cours des années, les comportements les plus ignobles. Maints efforts furent nécessaires pour échapper à ce cycle mortifère et pour survivre face aux calamités qui traversèrent Télinor.
Malgré la perte irrémédiable de cultures antiques et une chute démographique incontestable, le monde se releva. Les royaumes se développèrent progressivement et les avancées médicales permirent d’augmenter l’espérance de vie. Le réchauffement des relations diplomatiques entre les royaumes engendra un transfert de connaissances technologiques et un métissage des populations comme jamais auparavant.
L’état actuel de Télinor en 130 ps est inédit dans l’histoire. Aucune menace ne guette les Télinoriens et leur espoir en l’avenir se ressent au quotidien. Les existences se mêlent les unes aux autres pour donner vie à un nouvel âge.
Les êtres qui composent ce vaste territoire arriveront-ils à préserver cette stabilité ou cette pérennité n’est-elle qu’une illusion artificielle ?
Un anniversaire ordinaire
Elis attendait cette journée avec impatience. D’un naturel joyeux, son sourire naïf et ses yeux qui empruntent la couleur du ciel contrastaient avec ses cheveux noirs. Des pellicules parcouraient souvent son crâne. Si bien que ses amis le surnommaient « Charbon » ; ils disaient : « aussi noir que le charbon, jusqu’aux cendres ». Ces blagues amusaient le garçonnet. Chacun se taquinait et avait un surnom ridicule. Cléa, aux yeux d’un bleu profond, s’appelait « Parfum », parce que sa mère l’aspergeait de liqueur fruitée dès qu’elle sortait. Line se prénommait « Fougère », car elle parlait peu et restait discrète ; « comme une plante verte », disait Erik. Ce dernier était surnommé « La crasse », car il détestait se laver. Les membres de cette petite troupe se connaissaient depuis leurs naissances et passaient le plus clair de leur temps ensemble.
L’entrée dans sa dixième année fut mémorable. Kalina, sa mère, organisa une merveilleuse journée. Dès le lever du soleil, les jeux se mêlèrent aux repas, les amis se lièrent aux familles et les chants résonnèrent dans la vallée. Heureuse en toutes circonstances, Kalina chérissait Elis. Elle n’était pas la femme du chef du village pour rien. Sa peau hâlée et ses cheveux bruns, d’une rare intensité, lui conféraient une beauté sans pareille. Elle mettait en valeur sa cambrure assumée par des tenues qu’elle confectionnait elle-même. Alliant lin, laine et cuir, Kalina était devenue experte dans l’art de la couture. Sa renommée dépassait les frontières de Dyn. Elle était aussi une excellente cavalière et une dompteuse de chevaux sauvages émérite.
Ce village, dans lequel les nomades habitent après les transhumances, est situé sur la rive est de la Live, un impétueux fleuve dont les ramifications en une multitude de rivières créent un paysage onirique. Le bourg est jumeau d’Al, localisé sur la rive ouest. Ils se ressemblent tellement que la plupart des Télinoriens parlent de Dynal pour qualifier la région. Il est vrai que les similitudes sont flagrantes : les maisons en ossature en bois couvertes de peaux, de laine et de mousse ; les dessins tribaux orange, bleus et violets incrustés sur des toiles blanches couvrant les habitations et reflétant les rayons du soleil ; l’absence de fortifications ; les animaux se mêlant librement aux hommes… Cette contrée est connue pour ses grandes plaines dédiées à la production de textile. Célèbre marchand, le peuple de Dynal vit entre les Montagnes Éternelles et le Rocher du Quorriv. Occupant un territoire annexé par les quorrivis, ces nomades, artisans et commerçants, ont accepté la régence du roi Akam après les accords de Tevorum en 83 ps. Dynal est une région opulente, où les cultures se mélangent grâce aux innombrables voyages des nomades qui vendent leurs marchandises dans tous les royaumes de Télinor.
Les tenues des dynaliens se caractérisent par un blanc métissé de couleurs vives. Les vêtements et les parures sont mixtes, donc on ne peut pas distinguer le sexe par les habits. La mode de Dynal est intergénérationnelle : les pantalons de cuir sont coupés au-dessus des genoux, les vestes en lin sont sans manches, les sandales sont tressées à partir de laine de bœufs musqués et les boucles d’oreilles sont arborées comme des marqueurs sociaux. Aussi appelés « hommes-toits », ces habitants se muent dans l’architecture de leurs villages. Beaucoup d’étrangers croient que les maisons sont en mouvement. Un ancien témoignage, venu du Lenzan, traverse le temps :
« Ma besace pleine à craquer, je me rendais en Dynal pour attester de la qualité si louée des linceuls nomades. Une dernière colline me séparait de ma destination ; un dernier effort me rapprochait de mon objectif. Relevant la tête, essoufflé par ma besogne, je crus à un mirage. Je bus un godet, claquai mes joues et pris une grande inspiration. La ville semblait se mouvoir. Elle remuait de gauche à droite, de droite à gauche, de haut en bas. Je vis un tourbillon d’écume blanche. Séparée en son centre par un serpent bleu, cette somptueuse ville me submergea. Les mauvaises langues parlent de village. Que nenni, il s’agit d’une cité abritant cent mille âmes, au bas mot. Plus je m’approchais et plus je distinguais des formes familières. Dynal ne bougeait pas. Ce que j’aperçus au loin était l’effervescence de ce formidable peuple, les hommes-toits, qui n’avait pas fini de m’éblouir. »
Un ultime point commun rassemblait Dyn et Al : leur chef. En effet, après un terrible cataclysme, Tovna fut élu représentant de toutes les tribus nomades. Capitale des différents clans, Dynal devint le carrefour commercial des plaines du Quorriv. Tovna géra les conséquences du grand ouragan, connu sous le nom de Kouros, d’une main de maître. Alors que les précédents chefs de tribus se disputèrent le contrôle de la région, Tovna ne pensa qu’au bien-être de sa communauté. Sans se ménager, Tovna organisa les secours, aida les réfugiés, créa un système ingénieux de canalisation d’eau potable et permit aux nomades de mieux sortir de cette crise que la plupart des Télinoriens. Tovna paraissait avoir quarante ans, alors qu’il approchait la soixantaine. Ténébreux aux yeux verts, il eut mille conquêtes. Chauvin, il préférait les nomades aux étrangères. Seule une femme alluma en lui le feu ardent de la passion : Kalina, sa cadette de vingt ans. Leur amour était jalousé par de nombreuses familles. Le chef des hommes-toits apprit à se battre aux côtés de son père, qui créa un art martial basé sur l’utilisation de longs coutelas courbés. Les adeptes de cette technique semblaient danser le « cocobade », fameuse chorégraphie folklorique des voyageurs. Son mètre quatre-vingt-dix en impressionnait plus d’un. Seul un homme le mésestimait : Jazel, le concurrent à la régence. Le climax de cette tension eut lieu lors de l’élection de Tovna. Quand les tribus votèrent pour lui, Jazel ne le supporta pas. Dans un excès de rage, il prit sa masse épineuse et fonça sur le nouvel élu. Le duel commença en désorientant toute l’assemblée. Les boucliers résonnèrent au choc des épées alors qu’une ronde d’hommes et de femmes entoura les deux protagonistes. Jazel porta la première estocade ; Tovna esquiva et riposta, mais l’agresseur répliqua ses coups.
Ivre de colère, son interlocuteur fondit sur lui. Tovna bloqua l’attaque en plaçant ses épées en croix. Il se mit de biais. Au deuxième coup de l’assaillant, il fit un pas de côté en tenant fermement son arme, lame vers le bas. Jazel tituba. Après un bredouillage incompréhensible, il tomba. Tovna le blessa mortellement sans que personne ne remarque quoi que ce soit. Excepté cet incident, jamais aucun nomade ne contesta la place du mari de Kalina. Au fil du temps, Jazel fut oublié.
Elis était leur seul enfant. L’aînée, Keren, mourut à la naissance et son demi-frère Juliak succomba à une maladie causée par le cataclysme Kouros. De telles épreuves avaient uni cette famille au plus haut point. L’anniversaire fut superbe. Les jeux se succédèrent : tir à l’arc, courses de chevaux, balle au prisonnier, courses d’orientation… Elis, comme à son habitude, gagna chacun d’eux. Rempli de fierté, son père ne cacha pas son admiration. Les regards furtifs jetés aux autres parents traduisirent, tout de même, une pointe de vantardise. Le coucher du soleil annonça d’autres réjouissances. Les cochons grillaient sur le feu et le flak, fameux alcool à base de lait de chèvre fermenté, coulait à flots. Parents et enfants s’amusaient et se régalaient. Elis adorait se moquer des guerriers soûls qui s’endormaient en pleine conversation.
— Regarde ton oncle, il ne tient plus debout, rigola Elis.
— Je ne l’ai jamais connu autrement ! rétorqua Cléa.
— Où sont les autres ?
— Je ne sais pas. Mais on est bien tout seuls, non ?
— Oui, bien sûr, répondit Elis, dont les joues devinrent rouges.
— J’ai hâte que ce soit mon anniversaire.
— Il sera aussi réussi que le mien, c’est certain !
— Demain, on pourrait aller à la rivière.
— Excellente idée. La crasse pourra enfin se laver ! éclata de rire l’enfant.
— Je pensais qu’on pourrait y aller que tous les deux.
— Oui, ce serait bien, déclara-t-il, une nouvelle fois gêné.
— Tu n’en as pas vraiment envie, c’est ça ?
— Si ! Je n’osais pas te le demander, à vrai dire.
— J’espère que cette nuit passera vite.
— Moi aussi. En plus, ton parfum va me manquer.
— Demain, je t’apporterai un châle avec mon parfum dessus, dit la jeune enfant aux yeux bleus.
— Merci. Ce sera mon meilleur cadeau d’anniversaire.
— Allez, les amoureux ! C’est l’heure d’aller au lit, intervint Kalina en compagnie de la mère de Cléa.
— Mais je ne suis pas fatigué, dit Elis en bâillant.
— Vous vous reverrez demain.
— Comme tous les jours, rit Kalina.
— Bonne nuit, Charbon, prononça la fillette en partant.
— Bonne nuit, Parfum.
Tovna retrouva sa famille dans la chambre de son fils. Bordant leur petit, lui et sa femme le regardèrent rêver. Le bonheur comblait le cœur des deux amants. Le chagrin de la perte de leur progéniture n’avait jamais eu raison de leur passion. Les désagréments de Kouros ne ternirent pas non plus leur affection. Kalina seconda son mari avec talent. Plus d’une fois, il avoua qu’il n’aurait pas pu accomplir son destin sans elle. Très jeune, la nomade s’illustrait déjà par des qualités rares. À la fois bonne combattante et artiste, elle était contemplée tant par la gent féminine que masculine. D’ailleurs, elle repoussa de nombreux hommes jusqu’à sa rencontre avec l’amour de sa vie. Main dans la main, les dirigeants de Dynal sortirent de la tente pour rejoindre les convives.
— Notre fils est une bénédiction de la Voie, dit Kalina.
— Moins fort, ma chérie. De nos jours, évoquer la Voie peut être mal interprété. Souviens-toi des mages de Micelia qui ont été noyés dans le Simus.
— Ils étaient si gentils avec nous. Ils nous aidaient à chasser les galapos et utilisaient discrètement leurs pouvoirs pour irriguer nos cultures en détournant le fleuve, rétorqua-t-elle nostalgiquement.
— Les deux têtes de ces iguanes géants nous apportaient une manne financière dont nous aurions besoin aujourd’hui. Ce qui est arrivé à ces mages est triste, mais nous ne pouvions pas nous mettre en danger pour eux. Nous ne venions qu’une fois par an et nous devions penser à nos familles.
— Ils ne se sont même pas défendus.
— C’était leur destin.
— Ils ont survécu à leur génocide, puis ils se sont cachés pendant des années. Ils ont été découverts par notre faute !
— Ne ressasse pas. Nous sommes peu à croire en la Voie et encore moins à considérer les mages comme nos alliés. Ils étaient peut-être les derniers de Télinor. Aujourd’hui, nous devons nous concentrer sur nous, les vivants. Nous ne pouvons pas être découverts. Même nos frères nomades ne doivent pas savoir, prévint Tovna.
— Tu as raison. Mais je réfléchis souvent à cela. Si nous n’en parlons jamais, comment savoir si d’autres personnes ont les mêmes croyances que nous. Nous ne sommes peut-être pas les seuls à Dynal.
— Même Akam n’a pas réussi à imposer le dieu unique du Quorriv, quand il a conquis les plaines.
Les nomades ont toujours vénéré les esprits des éléments et ce n’est pas près de changer.
— Justement, la Voie EST l’esprit des éléments. Elle est en toute chose. Ce n’est pas contradictoire. Je crois aux esprits des animaux, des pierres, du vent et des plantes, mais je pense qu’ils sont intégrés dans la Voie. Il est probable que nous croyons tous à la même chose, mais avec des mots différents.
— Tu m’expliques cela comme si j’étais à convaincre. C’est ce que j’aime chez toi, tu es toujours animée. Tout le monde n’est pas encore prêt à lier leurs croyances.
— Je suis désolée. Je sais que nous partageons les mêmes idées. Je souhaiterais simplement être libre de pratiquer ouvertement ma foi.
— Un jour, cela viendra. J’en suis certain, dit-il en regagnant la fête avec son épouse.
Elis dormit profondément, mais il fut tiré de son sommeil par une chaleur incommodante. Retirer sa couverture n’y changea rien ; il sentit une odeur de fumée persistante, puis perçut des cris venus de l’extérieur. Intrigué, il décida de se lever. En déplaçant la voilure de sa tente, il se figea. Il se frotta les yeux, secoua la tête et regarda dans toutes les directions : des flammes, des flammes partout. Des nomades couraient à toute hâte alors que d’autres, armes à la main, fonçaient en ligne droite hors du champ de vision d’Elis. L’enfant avança. Il crut à un cauchemar. Les dynaliens se battaient contre des démons qui incendiaient le campement. Il vit son père au loin, à dos d’un superbe étalon noir, qui hurlait des ordres à ses troupes. Quand Elis fit un pas pour le rejoindre, Kalina s’interposa et l’emmena dans le logis. Elle souleva une partie du plancher sous le lit du garçon et lui murmura à l’oreille :
— Mon cœur, entre là-dedans, cache-toi et ne fais aucun bruit. Je reviens avec ton père dans peu de temps.
Elis essaya de lui répondre, mais aucun son n’émergea. Kalina replaça minutieusement les planches et s’éclipsa. Le petit n’eut plus la notion du temps. Il entendit des bruits effrayants en continu. Soudain, des crépitements se rapprochèrent. Le son lui rappela celui des œufs que sa mère épluchait ; il sourit. La chaleur devint de plus en plus suffocante. Elis ressentit des picotements sur son dos, puis il eut l’impression que des aiguilles s’enfonçaient. Cette sensation se transforma en une souffrance intense. Il cria et essaya de s’échapper de sa cachette, mais les planches restèrent bloquées. Il gémit encore et encore, puis s’évanouit de douleur.
***
— J’en ai quatre autres ici ! brama un homme en tenue militaire.
— Ramassez-les tous. Dépêchez-vous, les corbeaux arrivent, ordonna un autre.
— Je me fous des piafs. Ce sont les goules qui m’inquiètent.
— Grandis un peu, abruti ! Ces bestioles sont dans les histoires de gosses, rétorqua l’homme.
— Cette odeur est insupportable, dit une voix aiguë.
— Déblaye et arrête de te plaindre, répondit une personne à côté.
Des soldats, portant des casques à pointe, ramassaient les cadavres d’une scène morbide.
— Je déteste l’odeur du charbon mouillé.
— Sans la pluie, les flammes nous auraient empêchés d’entrer dans la ville, expliqua un officier avec des épaulettes vert émeraude.
— Ceux qui ont fait ça sont sans honneur.
— Une escouade recherche les coupables en suivant leurs traces.
— Ici ! Là ! Venez m’aider ! interpella un guerrier.
— Il est vivant ?
— Il respire encore !
— Fais attention à son dos.
Plusieurs soldats s’agglutinèrent pour porter secours à la victime.
Le dilemme d’un choix
Une année s’écoula depuis les terribles événements de Dynal. Les survivants furent minimes : six enfants et trois adultes. Ils purent panser leurs blessures et cicatriser leurs plaies, mais un rétablissement total était sans espoir.
— Il y a des souffrances dont on ne guérit jamais, déclara Alfred, le médecin en chef.
— La région ne se remettra jamais de cette attaque, dit un infirmier.
— Il faut surtout espérer qu’il n’y ait pas davantage de violences.
— Ce peuple est présent dans toutes les plaines. Il s’en remettra, rassura le patron du centre médical.
Les nomades rescapés, autrefois si heureux et paisibles sur leur terre ancestrale, avaient tout perdu. Deux guerriers, assommés pendant la bataille, intégrèrent des tribus éparses ; une cuisinière des quartiers nord de Dyn, qui avait réussi à se cacher sous des corps sans vie, resta sur le Rocher du Quorriv au service d’une famille noble ; les enfants, quant à eux, vécurent dans l’hospice pendant des mois. Un matin d’hiver, ils reçurent une visite protocolaire.
— Elis, tu viens avec moi ? demanda Cléa en touchant le genou de son ami.
Le petit garçon, muré dans le silence, persista à regarder face à lui sans cligner des yeux. D’un timbre doux et cajoleur, elle dit :
— Nous sommes demandés dans les dortoirs.
Elle souleva le bras d’Elis, qui l’accompagna dans un automatisme inquiétant. Ils entrèrent dans une pièce froide remplie de lits d’appoint. Quatre enfants étaient alignés devant plusieurs soldats. Contrairement à Cléa, qui avait gardé sa beauté juvénile, les deux fillettes à proximité avaient le visage balafré. L’une d’entre elles avait même perdu une main. Les garçons survivants étaient tout autant défigurés : l’un d’eux était borgne et le second portait une cicatrice sur le crâne, empêchant ses cheveux de repousser.
— On est tous les deux, Elis. Ne t’en fais pas.
Le garçonnet muet marcha dans les pas de sa camarade d’enfance.
— Vous êtes désormais des enfants du Quorriv. Vous appartenez à une famille qui vous apportera protection et épanouissement, déclara, d’un ton sec, un homme dont la tenue était plus vive que celle des autres.
Ses yeux étaient petits, presque bridés. Son nez pointu reposait sur une large moustache. Des mèches grises parsemaient ses cheveux noirs coupés à ras. Sa musculature n’était pas impressionnante, mais visible sous son uniforme turquoise, apparat des colonels quorrivis. Seule la couleur des vêtements distinguait les autres soldats moins gradés. Des vestes bleu marine à manches longues recouvraient leurs torses. Ces blousons étaient fermés par un grand rabat attaché avec des boutons de cuivre gravés aux armoiries du Quorriv. Leurs pantalons tombaient en coupe droite sur des chaussures basses en cuir gris. Un léger liseré doré agrémentait le tissu, de la hanche à la cheville. Ils portaient également des casques sur lesquels étaient posées des piques pointues.
— Colonel, nous sommes déjà leur famille, énonça une auxiliaire de vie.
— Veuillez ne pas intervenir, lança-t-il, placidement, le phénix bleu vous donne, mais il doit recevoir en échange. C’est pourquoi les mâles seront entraînés par mes soins pour incorporer la garde royale. À partir d’aujourd’hui, vous êtes les pupilles du Quorriv. Vous défendrez ses lois et ses valeurs. Messieurs, faites vos paquetages, nous partons dans cinq minutes.
— Non ! Elis reste avec moi ! s’écria Cléa avant d’être interceptée par le médecin en chef qui jeta un regard de désapprobation à l’officier.
— Voulez-vous ajouter quelque chose, docteur ?
— Non, répondit Alfred en empêchant Cléa de se débattre.
— N’oubliez pas, cet endroit est un hôpital, pas un orphelinat. Vous êtes attendu à la garnison pour être affecté à Soulak. Cette cité est notre place forte. La guerre fait rage, docteur. Faites votre devoir.
Les soldats partirent avec les garçons qui ne réagirent guère. Elis ne fit pas un geste envers son amie, comme s’il était possédé par le néant.
Le lendemain, trente enfants du même âge furent réunis dans une caserne. Tous de sexe masculin, ils attendaient le discours de l’homme qui les avait rassemblés.
— Fils du Quorriv ! Vous avez été choisis, vous avez l’honneur d’avoir été sélectionnés pour devenir des soldats d’élite. Dans un an, jour pour jour, moi, le colonel Tilias, je présenterai à notre roi sa future garde royale. Vous n’arriverez pas tous à cette consécration. Le chemin sera long et périlleux. Dans votre première année, vous saurez vous orienter dans l’inconnu. Dans votre deuxième année, les arts n’auront plus de secrets pour vous. Ensuite, les choses sérieuses commenceront. Seuls vingt-cinq d’entre vous pourront accéder aux phases martiales. Nous vous éduquerons au combat et à la protection du roi. Quinze seront rejetés ou succomberont à ces années d’entraînement. Le parcours sera difficile et dangereux, mais ne vous y trompez pas, telle est la vie des braves. Je vais vous permettre d’affronter l’adversité. Pour beaucoup, vous avez déjà goûté à l’amertume de notre monde. Vous apprendrez à oublier ; vous dirigerez votre colère, non pas pour nourrir votre vengeance, mais pour remplir votre devoir envers le Quorriv. Contrairement aux autres habitants du Roc, vous avez l’opportunité de devenir des acteurs essentiels de ce royaume. Ne la gâchez pas.
Le Quorriv est un territoire atypique. Un énorme rocher haut de mille cinq cents mètres et d’une superficie de deux cent cinquante kilomètres carrés surplombe de vastes plaines situées en son pourtour. Autrefois, ces étendues appartenaient à des petites cités ou tribus. À travers diverses guerres, le Quorriv les a coalisées puis assimilées. Il s’agit d’une monarchie représentative avec un sénat qui est censé participer à la création des lois. En réalité, le roi Akam dirige son royaume d’une main de fer, ne faisant aucun compromis. Il existe deux types de sujets : ceux résidant sur le Rocher et ceux dans les plaines. Ces derniers sont souvent des agriculteurs ou des marchands qui dépendent des anciennes cités rétribuant une dîme au pouvoir central. Seuls les Rocans peuvent voter lors des élections sénatoriales. Une assemblée de députés existait, mais elle fut congédiée par le père d’Akam, deux décennies auparavant. En contrepartie, chaque Rocan doit trois années de service militaire à partir de dix-sept ans. Les femmes et les hommes sont à la même enseigne et toute désertion est passible de la peine capitale. Les plus chanceux restent sur le rocher, mais beaucoup sont envoyés dans des avant-postes loin de leurs foyers. En temps de guerre, tous les Rocans sont réquisitionnés. Généralement, cette population vit sur le plateau, mais une multitude de galeries parsèment le Rocher. Elles abritent des quartiers entiers, plus pauvres que ceux en surface. Beaucoup de ces excavations débouchent sur des églises à flanc de falaise donnant une vue majestueuse sur l’horizon. Très religieuse, la famille royale dépense sans compter pour son culte.
Le fleuve Simus, large de cinq cents mètres, transperce le grand roc du sud-ouest au nord permettant un acheminement des denrées. Ne disposant pas de flottes navales, Akam et ses aïeux ont investi dans ce réseau fluvial en construisant le Currilum, un gigantesque tunnel aménagé. L’absence d’accès à la mer est compensée par une vision à 360° de l’ensemble de Télinor. Seules les montagnes de Krillie bloquent le champ des sentinelles. Le Quorriv peut même surveiller les djacunes malgré leur troglodisme, grâce au delta qui mène à l’intérieur du territoire, le Cilv, considéré comme infranchissable tant les djacunes protègent leur unique voie terrestre vers l’extérieur.
— Demain, vous débutez votre formation. Les intendants vous montreront comment faire vos sacs. Nous partirons dans le bois Amerys, énonça un soldat.
Des sanglots perturbèrent le discours.
— Qui gémit comme un aralien ? reprit le gradé.
Un enfant situé au milieu de la pièce pleurait. Il reniflait et baissait sa tête pour ne pas attirer l’attention. Un autre jeune leva la main au premier rang. Le colonel Tilias lui donna la parole d’un signe de la main.
— Monsieur…
— … Qui appelles-tu, monsieur ? J’ai beau me retourner, je ne vois personne.
— Monseigneur…
L’enfant se fit interrompre une nouvelle fois.
— … Je ne vois aucun seigneur, ici. Seulement un colonel et ses hommes. Le garçon retenta sa chance :
— Mon colonel, il pleure, car sa mère a été dévorée par des loups dans le bois Amerys.
Tilias descendit de son estrade et marcha lentement jusqu’au son de tristesse. Il dit à voix basse, mais audible par tous :
— Soldat, quel est ton nom ?
— Oscars, colonel, dit le petit avec peine.
— Quand as-tu perdu ta mère ?
— Il y a deux ans.
— Ton père s’est-il remarié ?
— Oui, dit le garçon, penaud.
— Il y a combien de temps, dis-moi ?
— Un peu plus d’un an.
— Pourquoi t’es-tu retrouvé à l’orphelinat de Cassagne où je t’ai trouvé ?
— Parce que la nouvelle femme de mon papa voulait un bébé et ils n’avaient pas assez d’argent pour s’occuper de moi. D’après lui, j’allais être plus heureux là-bas.
— Pourquoi penses-tu que ta mère se soit fait attaquer par des loups ?
— Elle avait disparu. Une battue a été organisée et Toll, le boulanger, l’a retrouvée… déchiquetée.
— Eh bien, jeune Oscars, j’ai une bonne nouvelle pour toi.
— Ah bon ? dit le petit en levant son nez de ses genoux.
— Demain, tu vas pouvoir venir avec nous. Tu n’as plus à avoir peur des loups, car ils n’ont pas tué ta mère.
La confusion se lisait dans le regard de l’enfant.
— Je ne comprends pas.
Tilias haussa le ton si fort que sa cage thoracique s’écarta :
— Les loups n’attaquent pas les humains ! Les hommes les pourchassent pour protéger leurs bêtes et parce qu’ils sont effrayés par des mythes fallacieux. Les loups ont peur des hommes, voilà la vérité. Tu veux savoir pourquoi ? Car nous sommes leurs prédateurs.
— Mais, mon papa…
— … Soldat, les loups ne t’ont pas pris ta mère. Ton père l’a assassinée et a laissé son cadavre à la merci des charognards. Il a pu épouser la maîtresse qu’il culbutait du vivant de ta maternelle et il s’est débarrassé de toi. Toi, qui le dérangeais dans sa nouvelle vie, répondit-il en pointant du doigt l’enfant.
Les yeux du petit s’humectèrent de nouveau et ses camarades le fixèrent avec pitié. Pour la première fois depuis longtemps, Elis porta attention à une scène qui se déroulait devant lui.
— Qui va s’occuper de moi, maintenant ?
— Oscars, la garde royale ne t’abandonnera jamais. Les hommes qui t’entourent sont prêts à donner leur vie pour toi. Sois fort et peut-être que tu pourras connaître la joie d’incorporer ce corps de prestige. Après un temps d’arrêt, il gronda : Qu’est-ce que vous faites encore là ?
Tous les enfants quittèrent leurs tables et suivirent les intendants.
***
La première année d’entraînement passa à toute allure. Les enfants se transformèrent en adolescents dont les compétences évoluèrent de jour en jour. Les trente jeunes marchèrent en rang, d’un pas militaire, sur les traces de leur commandant en tête de colonne. Ils avancèrent sur un tapis rouge brodé de phénix bleus. La cour s’était réunie au milieu d’une immense salle supportée par des colonnes gravées d’un œil sur chacune d’entre elles. En silence, les sélectionnés attendirent au garde-à-vous.
— Tilias, mon valeureux guerrier, voici ce dont tu me rebats les oreilles depuis des lustres.
— Mon roi, j’ai l’honneur de vous présenter le groupe dans lequel votre future garde royale se trouve.
Akam inspecta les élèves sous toutes les facettes sans faire un commentaire. Un par un, il les ausculta, puis il débuta une envolée lyrique :
— Dieu vous a choisis ! Notre seigneur vous donne l’insigne honneur de me servir ; de me protéger face à nos ennemis. Je rêve du jour où je pourrai me passer de vous, du moment où plus un barbare ne pourra nous mettre en danger. Encore ce matin, on m’a relaté une tentative d’intimidation. Lafys, lis-leur la lettre que nous avons reçue en réponse à notre générosité.
Le scribe se racla la gorge et s’exécuta d’un air accusateur :
— Après avoir proposé aux hommes-bêtes un accord commercial leur permettant de retrouver un semblant de décence, le royaume a reçu : « Notre peuple ne cédera pas au chantage économique et ne se soumettra pas au diktat d’un pouvoir faible et irrespectueux. Le prosélytisme de votre dieu unique n’a pas sa place ici. Mis à part leur ébantine, le métal précieux permettant de construire leurs armes d’exception, ces krill ne servent à rien. »
Le roi rebondit en s’adressant à tous les invités :
— Je suis d’accord avec toi, cher Lafys. D’autant que les djacunes ont des minerais plus rares encore, même s’ils vendent leurs matières premières, comme l’obsidienne en parcimonie. Les krill se croient intouchables. Rendez-vous compte ! Je leur offre sécurité et abondance et ils m’insultent. Malgré l’ouragan qui a percuté notre monde, nous avons maintenu notre niveau de vie. Ces rustres blasphèment en pensant que l’un de leurs dieux a abattu sa colère sur Télinor. Ils ont même réussi à faire que des sans-dents des cinq royaumes parlent de leur « Kouros ». Contrairement à ces idiots, les quorrivis savent que nous n’avons traversé qu’un déluge historique, un simple événement météorologique comme il n’en arrive que rarement. Nous avons été forts, nous avons été malins et Dieu nous a choisis pour survivre. Pourquoi ? me direz-vous. Grâce aux ordres que j’ai donnés ! De son œil qui voit tout, il a observé mes actions bienfaitrices. Pendant que les autres souverains se pavanaient, je réfléchissais à notre avenir. C’est moi qui ai mis nos stocks de vivres à l’abri dans le Rocher. Ces impies croient en l’opération de la magie noire ou au courroux de leurs divinités imaginaires. La clairvoyance des quorrivis fait de nous les seuls légitimes à gouverner. Un roi règne sur ses terres, mais un empereur régit le monde !
— Vive le roi ! cria un courtisan en brandissant un bijou en or sculpté en forme d’œil. Akam se tourna vers les trente jeunes :
— Bientôt, de garde royale, vous deviendrez ma garde impériale. Mon empire écrasera nos ennemis et notre culture dominera Télinor ! Le sénat, que mon arrière-grand-père a eu la naïveté d’autoriser, n’aura pas d’autre choix que de suivre ma volonté.
La cour applaudit le roi avec convenance. Ses yeux devinrent globuleux et il leva ses bras au-dessus de ses épaules peu musclées. Sa tunique orange recouvrait le haut de son corps. Cousus dans son dos, des émeraudes et des diamants dessinaient les armoiries du Quorriv. Coupé au niveau des rotules, son habit cintré brillait grâce aux rayons du soleil traversant les vitraux. Son pantalon très serré, de la même couleur, rentrait dans des mocassins blancs.
— Chers quorrivis, profitez de la fête ! lança Lafys alors que des flûtistes et des violonistes entonnèrent un air entraînant propice au bal.
Tilias fit un geste à sa troupe pour se retirer. Les gardes en formation suivirent leur chef dans le couloir central jusqu’à une bifurcation sur la droite. Elis, en queue de peloton, en profita pour leur fausser compagnie. Il ne voulait pas fuir, simplement avoir un moment à lui ; vaquer sans but. Il pensa à la situation actuelle, se demandant comment tout ceci avait pu arriver si vite. Entendant des soldats en ronde, il tourna la poignée d’une porte verrouillée. Il essaya avec une autre encore bloquée, puis il réussit à entrer dans une pièce. Ne sachant pas si quelqu’un avait pu l’entendre, il se réfugia dans un placard. Après dix minutes, il souhaita sortir, mais, au même instant, un homme s’introduisit dans la pièce. Elis l’espionna depuis les interstices de sa cachette. Habillé d’une tunique d’un jaune clinquant, ses cheveux courts contrastaient avec une longue moustache épaisse finement brossée. Sa rousseur dégageait plusieurs grains de beauté beiges sur son visage. Ses gants et ses mocassins marron semblaient être faits de la même matière ; sa ceinture, de couleur identique, serrait un veston sans manches, orange pastel. L’inconnu fit des signes qui intriguèrent Elis. Une fumée grise émana de ses mains.
— Qu’est-ce qui presse tant ? entendit le garçon.
Cette voix résonnait dans le nuage d’où des teintes bleutées sortaient à chaque mot.
— Je t’avertis depuis des jours et tu me réponds un soir de fête, où tout le monde peut me voir, réprimanda l’homme devant l’ancien nomade.
— Vous êtes toujours en célébration par chez vous. Qu’a fait ton roi, cette fois-ci ? Il a réussi à se laver seul ?
— Je n’ai pas le temps pour ça. Je voulais te parler de quelque chose d’important.
— Je sais ce que tu vas me dire. J’ai ressenti le même déséquilibre dans la Voie, s’inquiéta la personne du nuage. La voix faible et granuleuse, il poursuivit : Qu’as-tu vu ?
— Sachant cela, tu aurais pu m’appeler avant. Mes pouvoirs sont limités ici, je n’ai pas d’outil adéquat et je dois rester discret. J’ai demandé conseil à Crespo et Mara, mais je n’ai eu aucun retour. Je pense que cela vient de la Forêt d’Étoiles, dit l’inconnu en jaune.
— Les Sylvennes ? Elles ne sont pas assez puissantes. Le dérèglement a été trop fort. Et pour Mara et Crespo, cela fait des années que je n’ai pas eu de leurs nouvelles.
— Je n’en sais pas plus, mais ce tumulte d’énergie n’augure rien de bon.
— Recontactons-nous dans une semaine, nous aurons peut-être plus de réponses, évoqua le cumulus.
— Faisons comme cela. Mais n’oublie pas, je ne suis qu’un mage élémentaire, tu es télékinésiste, tu es mieux placé pour découvrir la vérité. Et puis, avec cette sale guerre mondiale, j’ai peu de temps pour moi. À plus tard, Indoril.
La fumée disparut, aspirée par l’oxygène ambiant. L’inconnu s’appuya sur le mur avec sa main gauche. En pleine réflexion, il expira un grand souffle et sortit de la pièce aussitôt.
Elis crut rêver. Jamais il n’avait vu une telle scène. Il s’échappa du placard pour rattraper ses compagnons. Bien sûr, il lui était impossible de connaître leur position. Il marcha dans les couloirs, quand il aperçut un homme élégant brutaliser deux adolescentes. Le garçon détourna le regard pour reprendre sa route quand il entendit un cri :
— Elis !
Il reconnut la voix de Cléa. Son cœur palpita. Il se précipita vers elle. Il sauta sur le dos de l’agresseur et le fit tomber à la renverse avant de le frapper au sol. Il fit signe à Cléa de s’enfuir, mais elle refusa tandis que l’autre fille prit ses jambes à son cou. L’homme se releva et flanqua une gifle à
Elis, qui fut projeté au sol.
— Petit merdeux. Toi, viens là ! Vous serez pendus pour cet outrage.
Elis prit appui sur ses jambes et fonça tel un taureau sur le riche quorrivis en le plaquant contre une porte qui céda sous la pression. Cléa aida son acolyte, mais l’homme parvint à prendre la nuque de la petite.
— Continue, gamin, et je lui brise le cou, menaça-t-il.
Le colonel Tilias entra sans se précipiter dans la pièce. Attiré par le bruit, il trouva le fruit de sa recherche. Découvrant la scène, il ferma la porte avec douceur. D’un grand sang-froid, il demanda :
— Que se passe-t-il ?
— Tilias ! Colonel Tilias. J’emmenais deux lots payés au prix fort, quand cet idiot m’a attaqué. Je le veux mort !
Le nouvel arrivant fit une mine de réprobation, adjointe d’empathie, envers Elis :
— Effectivement, ce n’est pas malin.
— Tu fais moins le fier, hein ! s’énerva le banquier du Quorriv. Puis, Tilias s’adressa à l’aristocrate :
— Lâchez la petite, je vais m’en occuper.
— Oh non, celle-ci, je ne la laisse pas filer, prononça-t-il en desserrant sa prise, rassuré par le militaire.
Soudain, Tilias empoigna le bras de Cléa et la tira vers lui avant de poignarder l’homme en mettant la main devant sa bouche transpirante pour éviter tout éclat de voix. Il accompagna sa victime au sol avec délicatesse.
— Va-t’en vite et ne dis à personne ce que tu as vu, si tu veux vivre.
— Je n’abandonnerai pas Elis.
Le garçon s’approcha de son amie pour l’étreindre.
— Écoute-moi, Elis. C’est fini. Vous ne pourrez plus jamais être ensemble. Soit vous vivez séparés, soit vous mourrez l’un avec l’autre. Choisis, mais fais vite.
Elis ne perdit pas de temps. D’une intelligence rare, il sut quoi faire instinctivement. Il prit le visage de Cléa entre ses mains et posa ses lèvres sur les siennes.
— Non, Elis, murmura-t-elle, connaissant l’issue.
L’élève quorrivis prit la main de la fille pour la mettre sur son cœur, puis il ouvrit la porte en ne lâchant pas son regard. Lentement, il l’entraîna dans le couloir. Il approcha ses doigts de sa bouche pour envoyer un baiser vers Cléa et referma la porte devant elle, en larmes.
— C’est ce qu’il fallait faire, soldat. Viens m’aider, maintenant. On doit se débarrasser du corps. Les yeux humides, Elis s’installa près du colonel.
— Prends la tapisserie sur le mur et pose-la au sol, nous allons le rouler dedans.
L’action faite, ils attendirent qu’il y ait moins de passage dans le corridor, puis ils sortirent. Elis eut la gorge nouée, quand il vit que Cléa s’était envolée. Tranquillement, ils traversèrent les étages du palais royal pour ne pas éveiller les soupçons. Ils saluèrent le peu de gens qu’ils croisèrent avec flegme et calme. Tilias les mena vers l’une des dépendances des cuisines. Ils s’enfermèrent et lâchèrent le cadavre sur une table au milieu de la pièce.
— Elis, nous allons découper cet homme et le broyer dans la machine que tu vois près du mur. Tu es prêt ?
Après un hochement de tête de confirmation, ils enfilèrent des imperméables de boucher et exécutèrent leur besogne. Les restes du noble coulèrent dans un seau situé en dessous de l’appareil mécanique. À la fin, ils jetèrent le résidu dans les égouts, puis ils essuyèrent et cachèrent les traces de sang disséminées un peu partout sur eux. Ils partirent à l’extérieur du château en direction de leur caserne. Sur le chemin, Tilias s’arrêta près d’une fontaine dans le faubourg alors que la nuit s’estompait.
— Avant que nous ne rentrions, je tiens à te dire que tu as fait le bon choix. Je t’observe depuis ton intégration ; tu as de grandes capacités. Les épreuves de la vie t’ont malmené, mais je sais qu’un jour, tu seras un grand quorrivis. Tu glorifieras la garde royale que nous bâtissons. Ce que tu vis est dur, je te le concède, mais nous devons laisser nos sentiments derrière nous, si nous voulons devenir des hommes d’exception. Je vais te raconter une histoire. Une histoire qui a déterminé ce que je suis aujourd’hui. J’étais plus jeune, plus téméraire, plus impétueux. Il y a des années, j’étais volontaire pour une mission capitale. En 94 ps, la reine était tombée malade à cause de l’ouragan qui déversa son poison sur nos récoltes et détruisit une partie des terres. Même avec nos réserves, les premières famines arrivèrent.
***
— Jeunes filles, nous arrivons à destination, dit une voix grave. Prenez vos paquetages, nous laissons les chevaux ici.
— Capitaine Melas, on enlève les selles et les mors pour qu’ils puissent retourner à la vie sauvage ? questionne un homme aux traits juvéniles.
— Tu aurais dû être véto, Tilias. Faites ce qu’il dit.
Un jeune soldat, doté de longs cheveux ondulés bruns, s’approche de Tilias en lui mettant une tape discrète sur les fesses :
— Moi, je te vois bien vétérinaire.
Neuf hommes préparent leur équipement et se rassemblent autour de leur chef.
— Cette carte est tout ce qu’on a. Voici le delta du Cilv. Nous allons vers le nord en dépassant le lac Teom pour grimper à une brèche dans la paroi que notre contact nous a indiquée. Attention, le basalte des terres djacunes ne pardonne pas. Une fois au sommet, on se frayera un chemin jusqu’à ce point. C’est ici que se trouve notre objectif. Chacun d’entre vous prendra sa gourde bleue que vous remplirez sur place. Ils appellent cette flotte, le Torji. C’est ce qui va sauver notre reine, et faire de nous des héros par la même occasion.
Un homme prend la parole :
— Et quand nous aurons réussi, capitaine ?
— Un peu de patience, Linias. Une fois fait, nous nous enfuirons par là. Il y a cinq gorges. Elles sont grandes et très passantes. Chacune d’elles abrite un port.
— Comment atteindrons-nous le nôtre ? demande un soldat de petite taille.
— Voilà qu’il se réveille lui. Peut-être que, pour la première fois de ta vie, tu auras le vertige, Algas.
Nous descendrons en rappel le long des falaises. Nos tenues noires nous camoufleront.
Le groupe rit à la plaisanterie.
— Quel port nous visons ? demande l’homme aux cheveux bouclés situé près de Tilias.
— Celui-ci, préconise Melas en le montrant du doigt.
— Pourquoi pas celui qui s’appelle Alden, capitaine ? rétorque-t-il.
— Tu n’as pas fini avec tes questions, Deris ? Tilias, il parle toujours autant ?
— J’en ai bien peur, capitaine, répond l’interrogé.
— Parce que notre porte de sortie doit être assez petite pour ne pas se faire repérer. On volera une embarcation et on ira à Oued, au Lenzan, où on nous attendra dans une résidence nommée Menzeh. Avez-vous d’autres questions ou nous pouvons y aller ?
Après un silence, Melas déclara :
— Alors, on y va.
Les neuf soldats se mettent en marche et poussent :
— À vos ordres, capitaine !
Une demi-journée plus tard, le chemin de la montée apparaît.
— Messieurs, encordez-vous ; l’escalade commence, dit le capitaine.
Leur effort physique est rude. Les muscles se tendent et les visages se crispent. Plus un son ne sort de leurs bouches si bavardes, habituellement. Plusieurs heures passent avant que le sommet ne montre ses premières dents. Les dix hommes ont réussi, mais l’un d’entre eux est blessé. La roche coupante n’a pas épargné ses mains et sa jambe droite lors d’un faux pas.
— Bandez les blessures de Loras, buvez et soufflez. Nous repartons vite, ordonne l’officier.
Dans une ancienne mine située quelques kilomètres plus loin, un premier camp est installé pour passer la nuit.
— Deris, j’ai entendu un bruit. Réveille-toi, s’affole Tilias.
— Til, rendors-toi. Algas fait le guet. Tu n’as pas à t’inquiéter.
Les deux amants se rapprochent tendrement et s’endorment. La nuit est revigorante mais, au matin, les hommes sont perturbés, car Algas a disparu.
— Écoutez-moi, on doit repartir ; le temps joue contre nous. Algas s’est porté volontaire, puis a été sélectionné sur les mêmes aptitudes que vous. S’il est en vie, il saura nous retrouver, déclare Melas.
En avançant, Linias évoque à son binôme, Loras :
— Il est peut-être tombé en allant pisser.
— Tu as d’autres trucs intelligents à dire ?
Les pas deviennent de plus en plus lourds et les écorchures parcourent la peau des quorrivis.
— Deris, je sens qu’on nous observe.
— Il n’y a personne, Tilias. Les djacunes ne sont pas assez fous pour venir ici.
Le capitaine s’arrête et demande à la troupe de se mettre en file pour longer une falaise abrupte.
— On arrête de bavasser et on se concentre !
— La corniche est minuscule et la roche s’effrite sous mon poids, s’inquiète Ternas en embrassant un pendentif en cuivre qui forme un œil.
— Dieu nous guide ! N’ayez pas peur. Un pied devant l’autre, doucement.
— Qu’est-ce que… qu’est-ce que… enlevez-moi ça, enlevez-moi ça ! hystérise Ternas.
— Arrête de t’agiter, tu vas tomber. Ce n’est qu’un serp…
La phrase ne se finit pas, car Ternas dérape et dégringole dans un cri de torpeur.
— Continuez, continuez ! hèle Melas.
De l’autre côté, les hommes ressentent une masse sur leurs épaules. Ils n’osent pas parler de la chute de leur camarade. Deris les motive :
— Ces accidents étaient prévisibles, les gars. On y va, on va y arriver !
Sur ces mots, le trajet reprend. À la moitié du parcours, les huit soldats s’immobilisent et s’accroupissent. Ils entendent des voix : des guerriers djacunes patrouillent. Sur l’intégralité de leurs corps, ils portent des armures fines moulées en un mélange d’ébantine et d’obsidienne noire. Des casques obscurs perlés de tourmaline protègent leurs crânes d’où leurs longues chevelures ténébreuses émergent.
— Qu’est-ce qu’ils font ici ? chuchote Loras.
— On dirait qu’ils chassent, répond Linias.
— Ils ont l’air de vérifier les mines abandonnées pour les exploiter de nouveau, énonce Deris.
— Tilias, va les compter, apostrophe Melas. Le soldat revient et en dénombre six.
— Leurs peaux transparentes et leurs sangs bleus me donnent des frissons, explique Loras.
— Ils sont sur notre route. Nous n’avons pas le temps d’attendre. Nous allons leur tendre une embuscade. Dispersez-vous et attendez qu’ils soient à portée, explique le chef de l’escouade.
Les quorrivis attendent une fenêtre. Soudain, Linias et Loras décochent des flèches dans deux archers djacunes. Deris et les autres soldats foncent sur leurs adversaires. Le capitaine esquive un carreau, puis un deuxième. Tilias fait de même, mais un camarade juste derrière lui prend le jet en plein front et meurt sur le coup. Au corps à corps, les épées s’entrechoquent. Les glaives quorrivis sont de beaux ouvrages, mais les armes djacunes sont plus robustes et légères. Leur réputation n’est pas volée. Un homme situé près de Melas est perforé par une lame d’obsidienne. Tilias brise la garde de son ennemi et lui tranche la gorge. L’intensité du combat ralentit. Seul un ennemi est debout. Blessé et à la merci des hommes du Quorriv, il préfère se donner la mort en enfonçant une dague sombre et brillante dans son cœur.
— Rapport ! interpelle le capitaine.
Deris développe :
— Sen, Maris et Ogonas sont morts, monsieur.
— Pas de monsieur avec moi, soldat. Rapprochez les corps de nos frères d’armes et cachez les autres près des rochers. Nous n’avons pas le temps pour une sépulture.
Usés par la bataille, les cinq survivants filent vers leur destination sans se retourner. Les âmes sont lourdes et les membres sont endoloris. Personne ne parle jusqu’à ce que Linias se rapproche de Melas :
— Capitaine, je crois que Loras ne va pas bien. Il transpire et blêmit. Ses plaies ont dû s’infecter.
— Nous y sommes presque, Linias. Il doit tenir.
Déçu par cette réponse. Linias retourne près de son compère resté loin derrière.
Une heure plus tard, l’archer brame :
— Les gars !
Entendant le cri, Deris prévient le capitaine. Linias abreuve Loras, allongé.
À distance, les trois quorrivis de tête se rapprochent. L’aide-soignant explique la situation :
— L’infection prend le dessus. Il est…
D’un coup, Linias est emporté par un monstre dont le rugissement résonne dans les montagnes. Les hurlements de douleur sont brefs tant l’attaque a été soudaine. Les épines du dos de l’animal sont de réelles armes contondantes et ses griffes acérées rayent le sol. Ses mâchoires, pleines de bave, déchirent la chair du malheureux. Sa peau dure semble impénétrable. Son pelage soyeux et obscur le dissimule à chaque mouvement dans les pierres noires de Djacune. Ses neuf yeux à membrane nictitante ne lâchent pas la dépouille du regard. Au détour d’une roche, un deuxième carnassier, puis un troisième déboulent.
— Courez ! Courez ! hurle Melas.
Pourchassés par l’un des monstres à six pattes, les trois espions s’enfuient à toute vitesse tandis que Loras, inconscient, est mangé vivant par le second animal. Ils sautent de pierre en pierre, roulent pour amortir les chocs lors des sauts trop hauts et se rééquilibrent en s’appuyant sur le basalte djacune. La bête féroce de deux mètres de long les poursuit toujours. Ils détalent sans relâcher leur effort quand le monstre arrête brusquement sa course effrénée, comme bloquée par son instinct. Les trois guerriers continuent de cavaler jusqu’à ce que Melas reconnaisse le point d’arrivée de leur quête : une grotte mystérieuse, dont l’entrée étroite ne permet qu’à une personne de passer.
Reprenant son souffle, Tilias crache :
— Nom de Dieu, c’était quoi ça ? Ils se sont fait bouffer !
— Chut, moins fort ! On y est, il doit y avoir des gardes partout, réprimande le capitaine, nous en parlerons après, nous devons finir la mission coûte que coûte.
Suivant les indications sur le parchemin abîmé, les trois survivants s’enfoncent dans un dédale de couloirs ténébreux. Ils se déplacent difficilement, mais, après quelques minutes, ils voient une luminosité attirante dans un recoin.
— Enfin ! s’émerveille Melas.
Des étoiles de mer rouges et phosphorescentes éclairent les murs d’une grande cavité où se niche une étendue d’eau. En son centre, un îlot, sur lequel un arbre frêle pousse, domine les lieux.
Deris lance :
— Il n’y a aucun garde, c’est incompréhensible.
— C’est notre chance. Hâtez-vous ! ordonne le chef.
Les quorrivis remplissent leurs gourdes bleues à toute vitesse. Intrigué par l’arbrisseau, Deris fait un pas sur l’eau.
— Til, je ne m’enfonce pas, prononce son amant.
Époustouflés, tous décident de se rendre sur l’amas de terre. Même le capitaine est médusé. Nonobstant, chaque pas fait perdre une feuille de l’arbre sans que les protagonistes ne s’en aperçoivent.
Tilias se ressaisit et déclare :
— Il faut partir, maintenant !
Il secoue ses camarades, qui retrouvent leurs esprits et décampent promptement. Ils entament un nouveau chemin qui traverse l’une des montagnes menant aux gorges.
— C’était incroyable, hallucine encore Deris.
— Il est vrai. Mais restons concentrés. Nous descendons ici, agrippez-vous, suggère l’officier.
Suspendus dans le vide, les intrus glissent le long de la paroi d’une falaise. Leurs pieds n’adhèrent pas à la roche, le danger est omniprésent. Malgré la difficulté, ils arrivent au sol et se précipitent dans l’embouchure. La nuit tombe. Les lumières du port éclairent certains accès. Les djacunes vaquent à leurs occupations, tandis que les quorrivis se faufilent dans les ruelles.
— Séparons-nous pour trouver une embarcation. Restez à portée pour signaler votre position, dit Melas.
Quelques dizaines de minutes s’écoulent. Tilias fait signe à son chef pour lui montrer sa trouvaille : un navire maniable, discret et rapide. À pas feutrés, Melas se rapproche.
— Où est Deris ? interroge Tilias.
— Je pensais qu’il était avec toi, énonce son interlocuteur, le butin à la ceinture.
Au même instant, l’une des cabanes en bois de pêcheurs s’embrase. Fuyant quatre civils djacunes à ses trousses, le soldat manquant court à travers les habitations. Tilias se lève et tente d’appeler l’homme qu’il aime, mais Melas le bloque à terre violemment.
— Écoute-moi. Écoute-moi ! Il est trop loin, on va se faire repérer. Tu dois faire un choix : aider Deris ou finir la mission. Même à deux, vous aurez le pays entier à vos basques. Si tu viens avec moi, tu connaîtras la gloire du grand Roc, tu seras l’élite de la nation. Fais ton choix Tilias, mais fais-le vite.
Melas relâche son étreinte et retire la corde qui attache l’embarcation au ponton. Tilias voit Deris se diriger vers la gorge et disparaître au détour d’une échoppe. En larmes, il fait son choix.
***
— Elis, maintenant tu sais. Tu sais ce qu’il faut sacrifier pour devenir quelqu’un. Tu dois prendre la même décision que moi. Veux-tu partir à sa recherche ou décides-tu de m’accompagner ? exposa le colonel alors que l’eau de la fontaine coulait derrière eux.
Une nouvelle fois, le jeune homme écouta son mentor.
Les années d’entraînement formèrent Elis. D’enfant meurtri, il se transforma en la fine fleur des fantassins. À vingt-quatre ans, il dépassait les soldats confirmés de l’armée. Meilleur élève à l’académie, tous savaient qu’il allait être parmi les dix sélectionnés. Une dernière étape délibéra qui des quatorze quorrivis subsistants allaient devenir gardes royaux.
Depuis plusieurs mois, une révolte perturbait la tranquillité du royaume. Les basses classes de la population, citoyens comme habitants de seconde zone, se soulevèrent pour tenter d’améliorer leurs conditions de vie. Certains quorrivis des galeries du Rocher ne voyaient la lumière du jour qu’une fois par mois, trop occupés à travailler pour le pouvoir en place ; trop occupés à accomplir leur devoir. Ce que la cour appelait « devoir », le peuple l’interprétait comme esclavage. Chaque individu vivant sur le sol du Quorriv doit se dévouer à l’intérêt supérieur. Grand principe législatif instauré par Maliel, l’édile de la capitale Tevorum, l’intérêt supérieur confère au pouvoir central la possibilité de réquisitionner tout bien et compétence afin de les mettre au service de la nation. Déjà en fonction du temps du père d’Akam, l’édile était connu pour les mesures répressives qu’il conseillait au souverain pour diriger le pays. C’est au nom de cet intérêt supérieur que des milices furent déployées dans les différentes cités du royaume pour anéantir toute forme de rébellion. Les résistants, souvent pauvres et sans éducation, mais très déterminés et nombreux, furent qualifiés de traîtres. Sous l’influence de l’édile, Akam ordonna aux quorrivis de dénoncer tout acte malveillant à son égard. L’ordre martial donna naissance à des jours sombres en Quorriv, où des innocents périrent par jalousie de voisins et où des opposants politiques de certains nobles furent mis à mort sans jugement. Le sang coula dans les rues des villes et inonda les campagnes. La terreur fut à son paroxysme quand, la nuit du solstice d’hiver de l’an 115 ps, le roi décida d’envoyer son armée pour en finir une fois pour toutes avec ces terroristes.
— Mes chers élèves, cette soirée va déterminer qui méritent d’être les gardiens du Quorriv. Un à un, je vous suivrai et je vous évaluerai afin de savoir si vous êtes dignes de cette responsabilité. Avez-vous des questions ?
— Non, mon colonel ! prononcèrent de concert les élèves.
Tilias leur ordonna de s’équiper et de se mettre en rang. Les jeunes hommes entrèrent dans les faubourgs de Tevorum, déjà à feux et à sang, avec une motivation mortifère. Suivant à la lettre leur apprentissage, ils firent instinctivement des binômes et entrèrent dans les logements pour accomplir leur cruelle besogne. Ils tuèrent sans distinction les révolutionnaires armés et les civils apeurés.
Elis lança un javelot à deux lames sur un homme portant une hachette qui venait de sortir dans la rue. La force de l’impact souleva le bougre et le planta dans la porte ouverte d’une auberge.
Oscars manifesta son empressement à Elis :
— Allons à l’intérieur !
Plus éloigné, l’ancien nomade essaya de suivre son camarade couvert du sang de ses victimes qui plongea dans la bâtisse. Elis dégaina ses deux coutelas de prédilection et se débarrassa rapidement des ennemis qui fonçaient sur lui. Un dernier homme, plus robuste, lui barra le passage. Elis donna une première estocade facilement parée et prit un coup de poing qui le fit reculer. L’homme massif asséna, à son tour, un coup de masse en direction de l’élève qui esquiva d’un pas de côté. De sa main droite, il planta le couteau dans le flanc de son adversaire et l’autre poignard transperça la tempe du malheureux. Défait de toute impasse, Elis rejoignit son acolyte. Au détour de la porte, il découvrit Oscars, étendu sur le ventre, flottant dans une mare de sang. Une femme attaqua le quorrivis. Celui-ci la projeta d’un coup de pied. Une autre résistante courut vers lui, mais le soldat lui propulsa l’une de ses lames en pleine tête. La femme précédemment repoussée se leva et balbutia d’un ton glacé :
— Elis…
Dix ans après leur dernière rencontre, Cléa se tenait devant lui. Elis cramponnait sa dague d’une main tremblante, tandis que la jeune femme pointait un couteau dans sa direction.
— Tu m’as tant manqué, murmura-t-elle.
Des cris d’agonie, entrecoupés de voix de soldats, émanèrent de l’extérieur :
— Tuez-les tous !
Deux miliciens entrèrent dans la taverne par un autre passage en faisant tomber les corps comme des gouttes de pluie. Cléa comprit que nulle échappatoire n’était possible. Elle toisa les hommes s’infiltrant dans la pièce, puis posa son doux regard bleu sur Elis. Le temps sembla se figer comme si seuls ces deux enfants de Dynal existaient.
Cléa embrassa la paume de sa main et envoya un baiser à son ami alors qu’elle rapprochait sa lame de sa gorge. Ne souhaitant pas qu’Elis ait sa mort sur la conscience, elle préféra se suicider.
Une résignation mélancolique
— Dans leur pays, ils baisent tout ce qui bouge, affirme un homme imbibé d’alcool. Le rustre, à barbe hirsute grisonnante, se tient au fond du bar. Il est affalé dans une chaise avec deux compagnons de beuverie. Chauves, petits et trapus, ils sont jumeaux. Seule une profonde cicatrice sur le front de l’un d’eux les distingue.
— À part les chèvres ; ça, c’est que les Krill, ah ah ! rigole le balafré.
— En Aral, les hommes sont réservés aux femmes. Les lopettes de nos contrées finissent dans le lac. Alors, bas les pattes de mon corps d’athlète ! prévient le frère.
Sans réponse, le soûlard réitère :
— Eh ! C’est à toi qu’on cause, le quorrivis. Oh ! Le sodomite, tu vas répondre ?
Il se lève péniblement et se dirige en titubant vers le quorrivis, qui n’esquisse même pas un regard. Les poutres et la charpente en bois assombrissent le bar lugubre, éclairci uniquement par des lanternes posées ici et là. Les pierres en ardoise taillées grossièrement sur les murs ternissent ce lieu froid et hostile. Quatre autres hommes isolés, buvant à plus soif, s’intéressent à la scène. L’un d’entre eux vient de s’endormir en faisant tomber sa bouteille. Un autre fixe son verre sans un mouvement, comme hypnotisé. Le tenancier, sur ses gardes, inspecte la réaction du quorrivis et passe sa main sous le comptoir. Le petit homme agressif traverse la salle et tape violemment sur la table de l’impassible. Il ouvre la bouche pour prononcer un énième juron quand, d’un geste bref et inopiné, l’étranger plante un couteau dans la main du provocateur si fortement que la lame traverse le bois.
Littéralement cloué, l’homme n’a pas le temps de crier de douleur, car le quorrivis prend son crâne avec ses deux mains et l’écrase sur le meuble. Assommé et accroché à la table, l’homme pend, inerte. Les compagnons du blessé réagissent aussitôt et menacent l’inconnu qui projette son godet dans le visage du jumeau restant. Celui-ci tombe à la renverse. L’homme du Quorriv, dont la moustache en fer à cheval commence à être recouverte par sa barbe, marche d’un pas lourd vers l’aralien restant. Ce dernier prépare un crochet du droit, mais l’étranger assène un coup de pied chassé dans le thorax de l’homme soûl. Puis, le quorrivis s’approche de son adversaire à terre et lui met un coup de talon au visage pour l’endormir. Ensuite, il se retourne et se place devant le chauve qui peine à rétablir son équilibre. Il prend une chaise et la fracasse sur le dos du dernier éveillé du trio. Les autres clients du bar font semblant de n’avoir rien vu. Le quorrivis souhaite se réinstaller à son siège d’origine, mais le gérant lui barre le passage en pointant un couperet. Tremblotant, il regarde droit dans les yeux le gagnant de la rixe puis, apeuré, il baisse la tête et lâche son arme. Sans le moindre mot, le vainqueur de la mêlée finit son repas et sort de l’auberge en laissant quelques pièces sur le promontoire.
Le contraste est éblouissant. La pièce noire qu’il vient de quitter détonne avec la rue de la cité grouillante de vie. Le soleil chauffe le visage des enfants qui jouent sur les pavés en grès. Les marchands hèlent les passants pour vendre leurs articles. Les commerçants agitent des drapeaux présentant des promotions spéciales pour l’an 130 ps. La foule se distingue par des accents hétérogènes et des vêtements aux multiples couleurs peignent un magnifique tableau. Agacé par le bruit, le quorrivis plisse les yeux et grimace. En fond sonore, il entend également un son constant de chute d’eau qui l’irrite. Il cherche un lieu calme et connaît sa destination. Il parcourt les rues retentissantes. Les maisons sont typiques de Bellerive. Elles sont construites en pierres grises taillées en rectangle et les toits sont recouverts d’un mélange de sédiments, d’herbe et de paille qui en font des logis modestes, mais avec un véritable cachet. Il croise un cortège d’individus qui se flagellent l’un derrière l’autre à l’aide de lanières de cuir et de clous cuivrés.
— Les dieux sont une invention des ténèbres pour vous dédouaner de vos responsabilités. Les pêchers ne sont pas issus de fausses divinités, ce sont les vôtres, répète le meneur.
