Les Chambres noires de l'Epeule - Philippe Waret - E-Book

Les Chambres noires de l'Epeule E-Book

Philippe Waret

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Beschreibung

Le quartier de l'Epeule à Roubaix accueille son tout premier photographe. Ce jeune commerçant s'installe dans une maison qu'on dit hantée. Commence alors une chasse aux fantômes.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Historien roubaisien, Philippe Waret est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire de sa ville. Il y a dix ans, il s’est lancé dans la fiction en écrivant des polars historiques. L’Ecorcheur du Fontenoy est son 5e roman, le premier volume de la série des Mystères de Roubaix.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Gilles GuillonBP 11 28759014 Lille Cedexwww.gillesguillon.com

ISBN numérique : 9782491114282

© Gilles Guillon 2021 Reproduction même partielle interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Du même auteur

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Les Rouleurs de Barbieux (Gilles Guillon, 2019)

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Soldats sans mémoire (Gilles Guillon, 2020)

Préambule

Il y a tout d’abord un long chemin très ancien qui relie Lille à Roubaix en passant par Fives, Mons-en-Barœul, Flers-le Sart, Wasquehal et Croix. Il traverse les terres de quelques fermes éparses et aboutit à la rue du Grand Chemin. On l’a appelé Pavé de Croix, jusqu’à ce qu’on lui trouve un nom plus local, celui d’un ustensile particulier, l’épeule, sorte de fuseau garni de laine que le tisserand met dans sa navette, emblème des activités de Roubaix. C’est en 1867 que cette voie prend le nom de rue de l’Épeule, à partir du croisement avec la rue du Grand Chemin jusqu’à la limite du territoire de Croix. Des petites maisons à basse toture bordent bientôt son parcours dont certaines deviendront des estaminets, notamment aux croisements des autres voies perpendiculaires qui se forment régulièrement lors de l’avancée de l’industrialisation et de l’urbanisme.

Deux éléments importants vont présider à la naissance du quartier de l’Épeule, tout autour de la rue du même nom. Dès 1836, une nouvelle voie est créée, la rue de l’Embranchement, future rue de Lille, et en 1842, la ligne de chemin de fer qui transforme le paysage, séparant l’Épeule de la Mackellerie et du Fresnoy.

Le quartier se développe entre la rue de Lille et le talus de la voie de chemin de fer, avec la rue de l’Épeule comme voie principale. À partir de 1869, d’importantes entreprises viennent s’adosser au talus ferroviaire : un peignage, une filature, un tissage. Les forts puis les courées densifient l’habitat, il fallait bien loger tout ce monde de travailleurs.

L’aspect longiligne du quartier l’empêcha d’avoir une place, un cœur de vie. On pensa l’avoir trouvé une première fois avec l’édification de l’église Saint-Sépulcre, en souvenir de la chapelle édifiée par Pierre de Roubaix à son retour de Terre sainte. Mais la place d’Amiens formait un parvis trop étroit.

Une nouvelle tentative de cœur de quartier fut celle de la place du Commerce. Destinée à accueillir des marchés, le recensement des chevaux et diverses ducasses et fêtes, cette belle petite place fut arborée de tilleuls. Elle se situe entre les rues d’Isly, de l’Industrie et Descartes. Elle présente une forme rectangulaire de 80 mètres de long sur 40 mètres de large et fait partie du projet des six places publiques de l’équipe du maire Julien Lagache adopté par le Conseil municipal de Roubaix en juin et décembre 1891. Sur les plans, l’endroit porte la dénomination de Place du 1er-Mai. Cette appellation est remplacée dans les mois qui suivent par celle de Place du Commerce, pour faire bon voisinage avec les rues des Arts et l’Industrie toutes proches. Mais comme l’église Saint-Sépulcre, elle se trouvait à l’écart de la rue principale. Elle prendra le nom d’Édouard Roussel le 18 septembre 1911.

Cela n’empêcha pas le quartier de se développer de part et d’autre de la rue de l’Épeule. Celle-ci s’est parée de rues perpendiculaires aux noms très variés. Les unes sont significatives du passé de Roubaix, comme le sentier du Brondeloire, la rue du Marquisat, la rue du Parc, la rue de Turenne ou la rue du Vivier. Les autres rendent hommage à des hommes célèbres comme la rue Brézin, nom d’un industriel français, rue Heilmann, nom d’un ingénieur alsacien, rue Newcomen, nom d’un mécanicien anglais et rue Watt, du nom de l’ingénieur écossais. Tous ces hommes ont contribué au développement du textile roubaisien par leurs découvertes et inventions. Les rues plus importantes sont plus simplement liées à la vocation de la cité comme la rue des Arts, la place du Commerce ou la rue de l’Industrie. C’est là, le décor de notre histoire.

Chapitre 1

Un attelage lourdement chargé et tiré par deux beaux percherons se dirigeait vers la rue du Grand-Chemin, venant de la Gare par la descente de la rue de l’Alma. Les roues du chariot claquaient sur les pavés derrière la rythmique des sabots. Le conducteur de l’attelage dirigea ses chevaux vers l’entrée de la rue de l’Épeule, tandis que son passager assis à côté de lui, jetait un œil inquiet au chargement. Tout était bien sanglé, il s’en était assuré, mais il restait soucieux de la fragilité de certains objets transportés.

La rue de l’Épeule s’offrit à leur droite en une légère pente. Dès l’entrée, elle proposait une longue perspective d’échoppes et de boutiques à laquelle les deux hommes restaient indifférents, l’un étant tout à la conduite de ses chevaux et l’autre surveillant son chargement. Ils passèrent devant l’abreuvoir et les percherons piaffèrent comme pour saluer d’autres congénères qui buvaient et rafraîchissaient leurs pattes dans l’eau verdâtre. Ils auraient leur tour tout à l’heure.

Le passager observait à présent les numéros qui défilaient et se rassurait plus qu’il n’informait son transporteur.

— On y est bientôt. C’est sur la droite, après la grande façade de l’épicerie là-bas. Une bonne centaine de mètres encore.

Sans forcer le rythme, le lourd chariot termina sa course peu après et s’arrêta devant une petite maison dotée d’une grande vitrine dont l’intérieur était masqué par un drap. C’était un ancien commerce qui n’avait pas été occupé depuis un certain temps. Le passager sauta à terre et se dirigea vers la maison, sortit une clé de sa poche et entreprit d’ouvrir la porte. La serrure était rouillée et résista un peu avant de céder dans un grincement métallique.

— Un graissage à prévoir, commenta le jeune homme.

Cette ouverture n’était pas passée inaperçue de l’estaminet d’en face.

— On dirait bien que le nouveau locataire est arrivé, dit le patron en s’adressant aux quelques clients présents dans son établissement.

Il y avait là quelques habitués et Arnaud Dupin, en pleine tournée de distribution du Populaire.

— Ça serait bien d’aller lui donner un coup de main pour décharger, qu’en pensez-vous ?

Le patron se ménageait ainsi quelques tournées pour les remerciements et aussi pour faire la connaissance de son nouveau voisin.

— Allez, qui m’accompagne ?

Trois volontaires se levèrent parmi lesquels un solide gaillard moustachu, un autre, habitué de l’estaminet et Arnaud, toujours prêt à rendre service. Ils traversèrent la rue et constatèrent que le déchargement n’avait pas encore commencé. Marcel, le bistrotier, frappa à la porte de l’ancien commerce. Le nouveau locataire apparut. C’était un jeune homme d’une trentaine d’années souriant dans une barbe bien taillée.

— On s’est dit qu’un petit coup de main ne serait pas de trop !

— Ce n’est pas de refus, merci. J’étais en train de regarder comment j’allais entreposer tout ça.

Il leur fit signe de le suivre à l’intérieur. Ils entrèrent dans une pièce relativement profonde où subsistaient de vieilles étagères. Un comptoir était abandonné dans un coin, derrière quelques tables, le tout entouré de poussière et de toiles d’araignées.

— Je pense qu’on pourra disposer les caisses dans cette pièce en prenant garde de mettre les plus fragiles par-dessus. Je vais ouvrir ce rideau pour qu’on y voie plus clair.

La tenture n’attendait que ce moment pour s’effondrer, signe qu’elle était très fatiguée. Un nuage de poussière emplit l’espace et s’engouffra dans l’ouverture de la porte.

— Bien sûr il y aura un peu de ménage à faire, commenta le nouveau locataire.

Ils ressortirent et on s’organisa pour le déchargement. Les caisses qui contenaient les objets fragiles furent posées délicatement sur le trottoir avant d’être rentrées pour être mises sur les autres.

En tout et pour tout, une cinquantaine de caissons furent ainsi installés en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, ce qui permit de libérer le conducteur et son attelage, qui invité à boire un verre accepta, le temps d’aller à l’abreuvoir avec ses chevaux.

Le patron de l’estaminet retourna dans son établissement après avoir lancé une invitation pour une tournée. Le nouveau locataire annonça qu’il offrirait la sienne dans quelques instants, le temps de fermer la maison.

Arnaud était resté pour déplacer quelques meubles et put faire le tour du propriétaire.

Ce n’était pas une grande maison. La pièce principale qui devait servir de salle pour le commerce était composée autrefois de deux surfaces qu’on avait réunies pour donner de l’espace. Au fond, relié à une petite cuisine un réduit devait servir de salle à manger. Sur la gauche un escalier permettait d’accéder aux deux chambres de l’étage.

— On s’occupera de l’étage tout à l’heure, dit Félix, je dois savoir où je vais pouvoir dormir. Je donnerai d’abord un bon coup de balai, évidemment.

Un coup d’œil dans la rue, pour apercevoir l’estaminet en face, leur rappela qu’il ne fallait pas trop tarder. Le nouveau locataire prit le temps d’attraper un lourd sac noir avant de refermer la porte dans un grincement désagréable.

Ils entrèrent dans l’estaminet et le sac fut déposé avec précaution sur une table.

La tournée était dans les verres et l’on trinqua au nouvel arrivant, lequel se présenta bientôt.

— Voilà, je suis Félix Ardent, je viens m’installer dans cette vieille maison que m’a léguée ma grand-tante et qu’elle a occupée quelques temps avant de repartir dans sa famille.

Il saisit le sac et s’adressant aux personnes qui avaient aidé au déchargement :

— Pour vous remercier, je vais vous tirer le portrait.

Un photographe ! La rue de l’Épeule avait gagné un photographe.

Il faisait un soleil propice à une belle prise de vue. Félix disposa les personnes devant l’estaminet et se positionna à quelques mètres avec son appareil photographique.

— Bien voilà, je suis prêt, dit-il, après avoir introduit une plaque dans son appareil. Quand je vous le dirai, vous ne bougez plus, vous souriez et ça sera fait.

Il disparut sous le drap noir qui entourait le trépied et on l’entendit dire de dessous l’étoffe :

— Attention, ne bougez plus, souriez ! Voilà, c’est fait. J’en fais une deuxième pour plus de sécurité.

Après quoi, il replia son matériel, rejoignit les autres, vida son verre et dit au patron :

— Messieurs, je vous invite à déjeuner. Patron, vous avez bien un plat du jour ?

L’autre ne se fit pas prier.

— Alors, on se revoit à l’heure de midi tapant, et je vous offrirai à chacun une photographie qui immortalisera ce moment d’entraide !

Et sans plus tarder, il quitta l’assistance, retraversa la rue et s’enferma dans son nouveau domaine.

Les invités étaient au nombre de quatre : Arnaud, le patron, Arthur l’habitué et le quatrième comparse, un nommé Lucien un peu taciturne sous sa moustache blonde. La conversation n’en fut pas moins relancée en même temps que les consommations.

— Ça fait longtemps qu’elle est inoccupée cette maison ? demanda Arnaud, éternel curieux.

Le patron apporta quelques précisions :

— Une mercerie, oui voilà, c’était une mercerie tenue par une dame, sans doute la tante de notre photographe. Mais ça remonte à quelques années, bien avant que je ne sois moi-même installé. Après il y a eu un marchand de tissus, un commerce de fruits et légumes, un cordonnier et puis plus rien. Quand je suis arrivé dans le quartier pour prendre la succession, c’est mon prédécesseur qui m’a fait l’inventaire, il connaissait son monde, celui-là. Le magasin d’en face était déjà inoccupé.

Arthur se roula une cigarette avant d’apporter sa contribution à la conversation.

— Marcel, tu oublies de dire le plus important, nom de diou !

Le patron remua la tête en signe de dénégation.

— Les histoires de fantômes ? Ce sont des racontars de bonne femme !

Arnaud dressa l’oreille.

— Des fantômes ? Comment ça ?

Arthur vida son verre et ne se fit pas trop prier.

— Des histoires de bonne femme ? Je ne sais pas. Mais on dit dans le quartier que cette maison est hantée et que personne ne veut l’habiter et ça depuis quelques années.

— Du temps de la tante mercière ? relança Arnaud.

— Oh oui, peut-être même avant…

Lucien le taciturne ne décrochait pas un mot. Il grommela un vague assentiment. Arthur titilla le patron du bistrot.

— Celui qui tenait l’estaminet avant toi t’en a sûrement parlé, n’est-ce pas Marcel ?

Le patron appréciait modérément d’être engagé sur ce terrain, mais il raconta toute l’histoire.

— Tout ce qu’on sait, c’est qu’on entendait régulièrement de grands cris quand on était dans la maison d’en face, de grands coups frappés dans les murs, les planchers craquaient, les vitres tremblaient. Comme si la maison voulait expulser de mauvais souvenirs.

— Ça se produit encore maintenant ?

— Non, ça s’est calmé à partir du jour où il n’y avait plus personne. Les locataires ne restaient jamais longtemps, c’était invivable.

— La police n’a rien fait ?

— Ils sont venus constater mais comme par hasard jamais aucun bruit quand ils étaient là.

Arthur termina sa cigarette.

— On devrait en parler au photographe, non ?

— Oui, ça serait bien de le prévenir.

Marcel jeta un coup d’œil à son horloge.

— Il va bientôt arriver pour le repas. On lui dira à ce moment-là. Pour l’instant, c’est ma tournée et je vous laisse, le temps d’aller préparer à manger.

Arnaud trinqua avec Arthur et Lucien, et tenta de relancer l’affaire.

— Le dernier gars qui est parti, il faisait quoi dans ce magasin ?

— C’était un marchand de chaussures, un cordonnier. L’était pas bien riche mais il se débrouillait. Sa femme et lui étaient connus dans le quartier comme des gens sans histoire.

— Qu’est-ce qui s’est passé alors ?

— On ne sait pas vraiment. Ils avaient passé l’âge des querelles d’amoureux, le gars ne buvait pas, la femme n’était pas frivole. Ils ont fini par quitter, à cause des fantômes, voilà tout.

Lucien approuva cette version d’un borborygme.

— Ces fantômes, alors ?

— C’est comme Marcel l’a raconté. Quand le cordonnier était là, c’était un vrai boucan : des cris, des coups dans les murs, les vitres qui tremblent, les volets qui claquent et tout le bazar !

— Depuis le début, on dit les fantômes. Il y en a plusieurs ? Comment le sait-on ? On les a vus ?

La curiosité d’Arnaud fut interrompue par l’arrivée du photographe. Il remit à chacun une photo sur un support cartonné. C’était du beau boulot. Arthur appréciait.

— Merci fieu mais je ne vais pas pouvoir montrer ça à ma femme, elle va savoir l’estaminet où je vais et j’aime bien être tranquille quand je bois !

Le patron fit sa réapparition et apprécia la photographie.

— C’est qu’on est fin biaux là-dessus ! Je vais l’accrocher pour qu’on la voie bien.

Arnaud félicita le photographe pour la qualité de son travail. Il était surpris par la netteté de l’image.

— J’ai des petits trucs à moi, dit modestement Félix.

Lucien grommela des remerciements et empocha la photo-carte sans autre forme de procès.

Le patron avait dressé la table et les convives s’installèrent. Une marmite remplie d’un ragoût fumant emplit l’atmosphère d’un arôme engageant. Les convives s’installèrent, les assiettes se remplirent et se vidèrent rapidement. Un second tour s’imposait pendant que le tenancier remplissait les verres.

— Alors, cette histoire de fantômes ? relança Arnaud, toujours curieux.

Le tenancier fit une grimace mais Arthur enchaîna.

— Oui, les fantômes de l’ancienne mercerie, raconte-nous un peu ça, il faut que notre ami le photographe l’entende. Après tout, c’est sa maison maintenant !

— Vous parlez de ma maison, demanda l’intéressé. Elle serait hantée, c’est ça ?

Les trois autres convives se regardèrent d’un air si contrit qu’il éclata de rire.

— Je vais vous dire, s’il y a des fantômes chez moi, vous savez quoi ? Je leur tirerai le portrait !

Chapitre 2

— Ouvrez donc une fenêtre, ou la porte ! Comment voulez-vous que j’y voie quelque chose pour nettoyer ?

Armée d’un seau d’un balai et de quelques wassingues, la femme était entrée dans le petit logement qu’occupait un sexagénaire acariâtre qui finit par grommeler.

— Débrouillez-vous ! Vous savez bien que la lumière me fait mal aux yeux !

Elle eut une inspiration.

— Mettez vos lunettes et installez-vous dans la cuisine, le temps que je fasse votre pièce, alors !

Le vieil homme redressa la tête avec orgueil.

— Moi dans la cuisine ? Vous savez à qui vous parlez ?

— Oui, à un vieil entêté qui vit dans la saleté ! Allez, faites ce que je dis, sinon vous ne pourrez recevoir décemment votre visiteur.

L’argument porta. Le vieux attendait quelqu’un. Il chaussa ses lunettes, se leva difficilement et passa dans la cuisine. Aussitôt porte et fenêtres furent ouvertes, chassant ainsi l’odeur de renfermé.

— Avez-vous fait votre toilette, au moins ? dit la femme, dont l’odorat ne s’arrêtait pas au nettoyage des maisons.

Le vieil homme maugréa :

— Oui, bien sûr, pour qui me prenez-vous ?

La femme hocha la tête. Elle savait à quoi s’en tenir. Une rincette de genièvre avec le doigt sur les dents, recrachée dans la bassine et c’était tout. Depuis quand le vieil homme n’avait-il pas vu un savon ? Non pas qu’il sente mauvais mais la vieille eau de Cologne qu’il utilisait pour masquer ses odeurs corporelles était éventée depuis longtemps.

Elle l’entendit se verser à boire. Ce n’était pas la bouteille de genièvre réservée à ses ablutions matinales mais plutôt du rhum ou du ratafia dont il avait quelques litres d’avance.

— J’espère que vous mangez de temps en temps, reprit-elle. Il faut bien éponger tout cet alcool que vous buvez.

Le vieil homme explosa de colère.

— Voulez-vous bien vous mêler de vos affaires ? Avez-vous bientôt fini votre ménage ? Je ne vous paie pas comme infirmière à ce que je sache !

La femme ne répondit pas, elle s’appliqua à finir rapidement son ouvrage. Même si elle avait raison, elle sentait qu’elle avait dépassé les bornes. Mais ce n’était pas parce qu’il payait bien qu’elle devait le laisser en si mauvais état ! À chaque fois, elle tentait de le ramener à une vie plus saine mais elle se heurtait à un mur.

— Et n’oubliez pas de refermer les fenêtres et la porte quand vous aurez fini ! La dernière fois, j’ai dû appeler pour qu’on le fasse, je n’y voyais plus rien !

— Voilà j’ai fini, vous pouvez récupérer votre fauteuil, tout est propre. Je vais faire la cuisine et je m’en irai.

— C’est ça, c’est ça. Vous trouverez votre argent sur la table !

C’était une petite maison de courée. La pièce du bas comprenait un fauteuil, un guéridon et le lit. Le cagibi attenant possédait une cuisinière qui servait à chauffer et à préparer les repas. Il y avait bien un étage accessible à l’aide d’une échelle mais il ne servait plus. Une chambre qui y avait été aménagée autrefois était restée telle quelle, à la différence qu’on y avait entreposé un certain nombre de sacs et de cartons. Il aurait fallu mettre un peu d’ordre pour l’occuper à nouveau.

La femme frappa à la porte.

— Quoi encore ! dit le vieil homme excédé.

— Votre visiteur est arrivé.

— Eh bien qu’il entre ! Et refermez bien la porte !

Le visiteur remercia la femme et pénétra dans la petite maison. Il fut accueilli par un reproche.

— Ah c’est toi Hector, enfin, j’ai cru que tu ne viendrais jamais !

— Tu sais bien que je ne peux pas me libérer comme ça. Je travaille chez Desrousseaux et ils sont stricts sur les horaires. J’ai dû donner une excuse pour venir te voir.

— Un vieux parent malade, c’est ça ? Ça marche toujours ce genre de faribole ? Enfin, l’important c’est que tu sois là. Quelles sont les nouvelles ?

Le visiteur chercha une chaise pour s’asseoir. N’en trouvant pas, il se posa sur le lit.

— Eh bien, fais comme chez toi, dit l’autre. Bon, raconte un peu.

— Oh pas grand-chose de neuf. Henri est décédé la semaine dernière, il n’y a pas eu grand monde à son enterrement. Joseph a perdu son boulot et sa femme l’a quitté. Du coup, il a mis ses gosses chez les bonnes sœurs.

— Bon, passe-moi les détails, je ne t’ai pas fait venir pour éplucher l’état civil.

— Tout de même ce pauvre Henri…

— Oui, ce pauvre Henri, que veux-tu que je te dise ? Il ne reste plus que Joseph, toi et moi de notre équipe. Autant dire qu’il va falloir tout recommencer !

— Tu n’y penses pas ?

— Oh, j’ai bien quelques idées mais il faut que ça mijote un peu.

Le visiteur prit un air renfrogné ce dont s’aperçut le vieux grincheux.

— Oui, je sais que tu es rangé. Ne t’inquiète pas, je te mettrai hors du coup. Tout ce que je te demande, c’est de tenir ta langue.

— Pour ça, tu sais que tu peux me faire confiance !

— Enfin, tu es quand même mes yeux et mes oreilles, mon vieil Hector. Grâce à toi, je sais tout ce qui se passe dans le quartier ! Je ne peux plus beaucoup marcher, juste pour aller aux latrines. Heureusement elles sont juste en face de ma porte.

Le vieil homme alluma une pipe, un genre de brûle-gueule, avec difficulté.

— Ah saloperie de toubaque, rien à voir avec celui qu’on avait dans l’entrepôt !

Le visiteur sembla se réveiller.

— Au fait, tu m’y fais penser, la bonneterie va être à nouveau occupée.

— Quoi ? Un autre locataire ? Après tout ce temps ?

— Non, il s’agit du nouveau propriétaire, suite à un héritage, d’après ce qu’on m’en a dit !

Le vieil homme manqua s’étrangler.

— Propriétaire ? De quel droit ? Cette maison est à moi et à moi seul ! Sacrebleu, il faudrait bien voir ! Et il compte en faire quoi, le nouveau ?

— C’est un photographe.

— Un photographe ! On aura tout vu ! C’est comment son nom ?

— Félix Ardent.

— Connais pas. Si j’étais encore en état, j’irais lui botter le cul et il retournerait d’où il vient ! Essaie d’en savoir plus, il faut que je réfléchisse à ce qu’on va faire.

Sentant que l’entretien était terminé, le visiteur se leva. Le vieil homme lui montra le guéridon et l’autre saisit une pièce qui s’y trouvait.

— Dès que tu en sais plus, reviens me voir, je tirerai mon plan !

Chapitre 3

Le repas s’était terminé dans la bonne humeur. Félix avait fait part de son scepticisme concernant les esprits de l’au-delà. Et l’on n’avait plus abordé le sujet. Il était rentré chez lui accompagné d’Arnaud qui lui donna un dernier coup de main pour l’installation.

— Tu ne crois pas à ces histoires de fantômes, n’est-ce pas ? lui demanda Félix.

— A priori non, mais je reste vigilant.

— Tu crois que ça pourrait cacher quelque chose ?

— Je n’en sais rien, vraiment. Tout a l’air tranquille et calme, et à l’usage cette maison va retrouver une âme.

— Oui, je le souhaite de tout mon cœur, je vais pouvoir y exercer mon art.

— Ton art ?

— Eh bien oui, la photographie !

— Et tu espères en vivre ?

— En douterais-tu ?

— Non mais je suis toujours à l’affût d’un nouvel article, explique-moi ce que tu comptes faire, et je te ferai de la publicité dans mon journal.

— Voilà une excellente idée, je vais d’ailleurs te donner une de mes cartes.

Arnaud lut ce qui était écrit :

Félix Ardent Photographe

Les événements de votre vie,

naissance, baptême, mariage, fêtes,

pour toujours en images !

— Ah oui, je comprends mieux, mais tu penses avoir beaucoup de clients ?

— Tu sais, les gens aiment donner des nouvelles à leur famille et marquer le coup. Il y a aussi les commerçants qui veulent faire de la publicité, les entreprises…

— Ça fait du monde à démarcher !

— L’avenir appartient aux audacieux !

Arnaud avait ressorti la photo de tout à l’heure.

— C’est vraiment une belle photo, elle est nette, ça fait un beau souvenir.

— Alors imagine les gens qui veulent un souvenir du carnaval, ou d’une autre fête ou tout simplement une vue de leur rue…

— Je n’ai aucune idée du tarif de ces photos.