Les contes d’un matin - Jean Giraudoux - E-Book
Beschreibung

Les contes que nous réunissons ici ont paru dans les colonnes du Matin et de Paris-Journal, au cours d’une période d’environ quatre ans, de 1908 à 1912. En 1908, Giraudoux avait vingt-six ans. Ces contes sont ses premiers écrits. Improvisés « pour le grand public », ils ont été ignorés jusqu’alors. Pourtant ils sont étincelants.
L’humour, la fantaisie éclatent sans contrainte dans ces courtes pièces en une veine juvénile et truculente, qui nous rappelle constamment que Giraudoux est encore étudiant, joyeux et blagueur. Il fait parler l’astucieux Ulysse comme un Homère burlesque, il met en scène Sherlock Holmes (mais un Sherlock Holmes à l’envers), tandis que ses personnages de la rue parisienne évoquent, trente-cinq ans à l’avance, ceux de La Folle de Chaillot.
L’importance et la qualité des Contes d’un matin sont évidentes : ils nous fournissent un merveilleux témoignage de la jeunesse de Giraudoux et de la jeunesse du siècle.

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Jean Giraudoux

LES CONTES D’UN MATIN

Copyright

First published in 1952

Copyright © 2019 SIN Libris Digital

Le cyclope

Le Matin, 27 septembre 1908.

Le vingt et unième jour, Ulysse et ses compagnons s’aperçurent que les vivres finissaient par manquer. Quelques matelots africains s’étaient même attaqués aux fourrages, ce qui enlevait jusqu’à la ressource suprême de tirer à la courte paille. Par bonheur, le plus favorable des vents poussa le navire sur une île où ils se repurent de coquillages, qu’ils arrosèrent d’une succulente eau de source. Ils fumaient du varech à la seule ombre qu’ils aient pu trouver, celle d’une caverne, quand un fracas effroyable les fit tressaillir.

– Voilà ma veine, dit l’astucieux Ulysse ; pour une fois, depuis dix ans, que je fume ma pipe en repos, il me faut tomber sur une île volcanique.

Le médecin du vaisseau, Hydrophonte, le rassura.

– Astucieux Ulysse, dit-il, ce n’est pas un volcan qui tousse, mais le Cyclope. Il serait aussi faux de conclure que cette île est inhabitée, parce qu’elle est sans végétation, que de croire désert le cerveau du vieux Nestor, que nulle chevelure ne recouvre. Elle est la terre d’une race de géants, appelés Cyclopes parce qu’ils ont quarante pieds de haut, un œil unique au milieu du front, et se nourrissent de laitage, quand l’occasion ne leur amène point, comme aujourd’hui, un quarteron de ces Grecs, dont la chair, comme on le sait, est réputée.

Il dit, et un troupeau de brebis gigantesque se précipita dans la caverne, poussant devant lui un troupeau d’ombres plus terrible encore. Le géant apparut dans l’embrasure de la porte de rochers. Il n’était plus possible de fuir. L’astucieux Ulysse s’avança et prononça des paroles ailées :

– Ô Cyclope, dit-il, ce n’est pas deux, ce n’est pas quatre, ce n’est pas six yeux qui suffiraient pour admirer Celui que tu plaças, avec tant d’à-propos, au milieu d’un front qui paraîtrait peut-être dégarni, puisque tes cheveux battent une savante retraite vers le derrière de ta tête. Ton œil est le bouclier contre lequel se brisent les rayons, flèches d’Apollon. Ton sourcil, pendant ton sommeil, est l’arc d’ébène que bande Astarté, déesse de la nuit ; les sources de cristal sont les monocles que tu en laissas négligemment tomber. Tu es un sujet d’envie pour Thersite qui, même depuis qu’il est borgne, continue à loucher, pour Junon, dont les yeux sont bigles, et pour l’Amour lui-même qui, dans le désir de te ressembler, s’apposa sur l’œil droit un bandeau qui glissa aussi, le maladroit, sur l’œil gauche.

Le Cyclope, flatté, s’inclina, et les matelots, agitant leurs bras comme une trirème agite ses rames, s’écrièrent :

– Hourra ! Hourra ! Hourra pour le Cyclope ! L’Amour essaie de lui ressembler. Mais autant vouloir manger le potage de Corinthe avec de petits bâtons. L’Amour peut se cacher, fût-ce dans les bosquets de lauriers-roses.

Le Cyclope cligna de son œil et parla par borborygmes :

– Étranger, tu as la langue bien pendue. S’il est permis avec toi de n’avoir qu’un œil, il ne l’est pas de n’avoir qu’une oreille !

Alors les matelots claquèrent des mains, et gesticulèrent, se regardant, comme des figurants sur une scène d’opéra, quand le ténor affirme que sa fiancée est plus blanche que l’hermine.

– Ce n’est pas du miel qu’il y a sur les lèvres du Cyclope, comme sur celles du vieux Nestor, s’écrièrent-ils ; ou alors, c’est du miel où l’abeille oublia son aiguillon. Il a de la repartie comme un diable !

– Étrangers, dit le Cyclope, j’aime l’à-propos de vos discours. Je m’en voudrais de vous cacher qu’un jour viendra où vous me servirez de pâture. Mais que cela ne nous empêche point d’être amis. La cuisinière alerte tuera les poules, mais elle est la bienvenue dans la basse-cour, et la gent ailée, à l’envi, piaille de joie à sa vue.

Alors l’astucieux Ulysse et ses compagnons crièrent :

– Il a raison. Piaillons à l’envi ! L’enfant de Troyen qui affirmera que la cuisinière alerte n’est pas la meilleure amie des poules, nous lui enfoncerons dans sa bouche menteuse, à coups de maillet, une énorme betterave de Smyrne.

Le Cyclope roula quelques rochers devant la porte et s’assit.

– Et toi, dit-il, qui as la langue agile comme un python pendu par la queue, quel est ton nom ?

– Je m’appelle Personne, répondit Ulysse.

Le Cyclope s’étendit sur le foin et but quelques tonneaux de vin où Hydrophonte avait jeté, par précaution, un puissant narcotique.

– C’est un nom américain, fit-il, mais peu me chaut. Dis-moi, mon vieux Personne, dis-le-moi entre trois yeux, as-tu jamais aimé ?

– C’est selon, répondit l’astucieux Ulysse.

– Par aimer, reprit le Cyclope, j’entends être brûlé jusqu’aux moelles, écrire son nom dans la mer avec des quartiers de montagne habilement disposés, et, selon les circonstances, être partagé par l’envie de broyer l’objet aimé soit sur son cœur, soit sous un bon coup de massue.

– Voire, dit Ulysse, il y a dans l’amour à boire et à manger.

– L’objet aimé, continua le Cyclope, est, dans l’occurrence, la plus charmante petite nymphe qui ait foulé notre mère la Terre de ses pieds polissons. Mais je ne puis indiquer mon désir par des œillades et, quand je fais des vers, il n’y a que le premier qui rime.

– Pardon, demanda Ulysse, est-ce pour le bon motif ?

– Pour un meilleur encore, dit le Cyclope. Je suis bigame, et j’épouse, si c’est une condition, toute la famille. La mère est, ma foi...

– ... Croustillante, souffla Ulysse.

– Non, reprit le Cyclope, c’est la sœur qui est croustillante. Mais je l’épouse aussi. Explique cela dans des vers que tu me feras.

Alors les matelots n’y tinrent plus, et crièrent :

– Hourra ! Hourra pour le Cyclope ! Il la connaît dans les angles. Son œil est l’astre autour duquel gravitent toutes les prunelles des nymphes. Que la sœur croustillante prenne bien garde à elle, quand elle ira baigner dans la mer ses petits pieds polis, semblables à des osselets.

Mais le Cyclope, étendu sur sa couche de foin, ronflait déjà. Les actifs matelots s’occupèrent à faire rougir la pointe de fer d’un énorme épieu. Les brebis, prévoyant un malheur, émettaient plaintivement la seconde lettre de l’alphabet.

– Attention, dit Ulysse, ayons l’œil, et le bon.

Six vigoureux gaillards soulevèrent la poutre et, au commandement de trois, l’enfoncèrent dans l’œil gigantesque, fermé comme une trappe sur les caves du sommeil. L’œil crissa, bouillit, rougit, déborda, comme une poêle dans laquelle on fait sauter une anguille au vin. Le Cyclope se mit sur son séant, sauta sur ses pieds, puis en l’air, et se mit, hurlant, à courir en rond. Les moutons, effrayés, galopaient devant lui.

« Le salaud s’est réveillé », se dit l’astucieux Ulysse.

Le blessé poussait des cris auprès desquels les éclats de voix de l’acteur national Andocide, l’interprète de Sophocle, ne sont que des vagissements. Les Grecs, eux, affectaient négligemment de se tenir cois.

« Cause toujours, pensait Ulysse, tu m’intéresses. »

Le Cyclope causa et tourna en rond six heures et six autres heures encore. Puis, comme les brebis, fatiguées, s’étaient laissé choir et haletaient, il eut peur de les piétiner, et, accroupi au centre de la grotte, il se contenta de rugir, lançant parfois ses mains, au hasard, à droite ou à gauche. Mais il ne pouvait attraper que des crabes, que les compagnons d’Ulysse avaient pêchés sur le rivage, et qu’ils s’amusaient à lui tendre au bout d’une baguette. Bientôt, les autres Cyclopes, attirés par les beuglements, s’assemblèrent devant la caverne.

– Hé ! Cyclope ! demandaient-ils, qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’as-tu à ameuter ainsi les personnes ? Quel est le malotru qui t’a fait du mal ?

– Qui voulez-vous que ce soit, hurlait-il. C’est Personne.

Malgré sa douleur, il affectait de prononcer le mot avec l’accent américain, les voisins secouaient la tête en riant.

– Ce Cyclope ! faisaient-ils, en montrant du doigt la partie de leur front où les simples mortels n’ont pas d’œil, nous avons toujours dit qu’il avait quelque chose là !

Et ils regagnaient leurs clos en lutinant leurs compagnes.

« Par Zeus, pensait Ulysse, le colin-maillard menace de traîner en longueur. J’avoue que je préférerais un partenaire plus mutin, ne fût-ce que Nausicaa. Voilà déjà le soir. Notre hôte prend trop à la lettre les devoirs de l’hospitalité ; il devrait sortir, c’est l’heure du berger. »

Mais les brebis, dont la faim se réveillait, bêlèrent, et le Cyclope fut ému de pitié. Il se traîna à la porte de la caverne, écarta quelques rochers, avec mille précautions, et les laissa passer. Sous le ventre de chacune, à la laine touffue, s’était accroché un matelot, et tous se glissèrent ainsi vers la lumière du jour. Ulysse s’était blotti sous le bélier, qui venait à la fin, et son cœur s’arrêta, car le Cyclope se consola quelques minutes à caresser son favori.

– Cher bélier, disait-il, c’est toi et non un autre qui seras désormais mon œil vénérable. Ramène chaque soir ton troupeau comme un roi qui pousse ses sujets devant lui, et tue de tes cornes, semblables à celles de Zeus, le loup, le chacal et le lynx que Pluton emporte !

Il dit. La trirème appareillait déjà, et les rangées de rames se levaient lentement et alternativement comme les pattes d’une langouste qui s’éveille. Le Cyclope, prévenu par le crissement des voiles et du gouvernail, se précipita sur le rivage et lança dans la direction du bruit des quartiers de montagne. Mais Zéphyr emportait l’embarcation vers le nord. L’astucieux Ulysse mit ses mains en cornet devant sa bouche, et comme on était déjà au large, il fit venir dix hommes qui disposèrent devant lui leurs mains en porte-voix.

– Adieu, Cyclope, cria-t-il, et sans rancune. Apprends qu’il est prudent d’avoir un second œil, ne fût-ce que pour pleurer le premier, et crains les Grecs, même lorsqu’ils n’apportent pas de cadeaux !