Les enfants de Venise - Luca di Fulvio - E-Book

Les enfants de Venise E-Book

Luca Di Fulvio

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Beschreibung

Après l'immense succès du Gang des rêves, Luca di Fulvio signe ici un nouveau roman historique qui nous plonge dans l'Italie du XVIe siècle...

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. “Je te retrouverai”, voilà ce qu’il avait dit. »

La misère radieuse d’une bande d’enfants perdus, la fille secrète d’un médecin sans diplôme, la découverte de l’amour, l’or, le sang, la boue, l’honneur… pour son nouveau roman, Luca di Fulvio vous emporte à Venise.

Une intrigue parfaitement conduite, des dialogues authentiques et des personnages tous plus attachants les uns que les autres... Un roman historique unique !

EXTRAIT

— On a donné nos poissons à des mendiants, continua Benedetta. Nous, on voulait manger comme les riches… alors je suis allée à l’auberge et j’ai commandé plein de bonnes choses, et le patron… il m’a demandé si j’avais de quoi payer. Moi, j’ai montré ma pièce d’or. Il l’a mordue pour voir si elle était vraie. Puis il m’a dit : “Elle est à moi, cette pièce. Tu peux aller te plaindre aux gardes de sa sainteté, si tu veux. Tu seras bien en peine de prouver d’où elle vient, cette pièce d’or, vu que tu pues la voleuse à une lieue. Disparais.” Il s’est mis à rire, et j’étais déjà partie qu’il riait encore…
— Le maudit voleur ! », s’exclama Zolfo.
Mercurio les fixa. « Et qu’est-ce que vous voulez ? »
Benedetta parut surprise. « Je… commença-t-elle à dire.
— Nous… », bafouilla Zolfo.
Mercurio les fixait sans rien dire.
« Aide-nous, finit par dire Benedetta.
— Oui, aide-nous, dit Zolfo en écho.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Après Le Gang des rêves, Luca di Fulvio confirme son talent de conteur, particulièrement bien rendu par la traduction. On se régale jusqu'à la dernière page. - Delphine Peras, L'Express

Les enfants de Venise confirme l’allégresse d’une plume qui se muscle, qui s’enrichit, qui s’étoffe. Nul doute que Luca di Fulvio soit en train de s’imposer comme l’un des nouveaux grands auteurs de notre temps. - Lettres it be

Luca di Fulvio nous entraîne dans une saga haletante qui emprunte autant à l'univers de Dumas qu'à la Comedia del Arte. -  Motspourmots

Voilà donc une histoire romanesque comme on les aime, sur fond historique, avec une foule de personnages attachants qui ne livrent pas tout de suite leur vérité. -  Le Livre d'après

Un roman si intense qu'il se lit en apnée et vous laisse orphelin une fois refermé. -  Papillon, Journal d'une lectrice

Quel souffle romanesque !  [...] De nombreux personnages hauts en couleur, attachants, parfois terribles, dans tous les cas décrits avec une grande minutie et dont les noms (Scavamorto, Scarabello...) et les attitudes (ingéniosité, ruse, travestissement) nous font inéluctablement penser à la commedia dell' arte dont les premières troupes apparaissaient en ce début du XVIe siècle. C'est tout simplement fabuleux ! - Blog Lire au lit

À PROPOS DE L'AUTEUR

Dramaturge, le romain Luca di Fulvio est l’auteur de dix romans, dont deux ont déjà été adaptés au cinéma. Aujourd'hui, il revient avec un nouveau roman historique, Les enfants de Venise.

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À mon Elisa

J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, […] j’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.

Lettre de Saint Paul aux Corinthiens, I, 13

Première partie

Automne 1515 – Hiver 1516

ROME – NARNI – APENNIN CENTRAL – MER ADRIATIQUE – DELTA DU PÔ – TERRITOIRE D’ADRIA – MESTRE – VENISE – RIMINI

1

Le chariot des ordures, le “char à merde”, comme on l’appelait dans le quartier de l’Angelo, passait une fois par semaine, le lundi.

Ce lundi-là, après cinq jours de pluie ininterrompue, il peinait à avancer dans l’espace étroit du vico della Pescheria, et par moment, les moyeux des roues frottaient contre les murs des maisons. Les cinq forçats enchaînés aux brancards, de la boue jusqu’aux chevilles, ahanaient pour tirer les roues hors des trous où elles s’embourbaient. Leurs chausses de mauvaise laine, lourdes et trouées, étaient crottées jusqu’à l’aine. À l’avant du chariot, deux forçats, enchaînés l’un à l’autre, ramassaient les seaux remplis d’ordures et d’excréments déposés devant les portes ou les cours d’immeuble, et les vidaient dans le grand baquet fixé à la plate-forme. Quatre hommes d’armes surveillaient l’écœurante procession : deux à l’avant, deux à l’arrière.

Une petite foule hétérogène, composée essentiellement d’étrangers, comme souvent dans la Ville Sainte, s’était amassée derrière : deux savants allemands avec de gros livres sous le bras, trois bonnes sœurs avançant tête basse sous de grandes cornettes, un Nord-Africain couleur de noisette grillée ; deux soldats espagnols en chausses bicolores jaunes et rouges, pressés de réintégrer leurs quartiers après une nuit de beuverie et luttant, les yeux mi-clos, contre le mal de tête ; et même un chameau, qui ne cessait de blatérer, agacé par le froid, et qu’un Indien à turban menait vers le cirque de l’autre côté du Tibre ; enfin, un marchand juif, reconnaissable à son bonnet jaune.

Tous avaient une expression de plus en plus dégoûtée à mesure qu’on approchait de la piazza Sant’Angelo in Pescheria, où la puanteur des ordures se mêlait à l’odeur du marché aux poissons dont les déchets pourrissaient depuis six jours sur le sol.

La voie s’élargissant, les gens qui piétinaient derrière le chariot le dépassèrent pour se disperser dans la petite Babel de la foule qui emplissait la place.

Le marchand juif, qui se nommait Shimon Baruch, accéléra le pas à son tour. Il regardait nerveusement autour de lui, trahissant sa nature craintive. Il venait de conclure une excellente affaire au marché aux cordes, non loin de là, en vendant un grand lot de cordages tressés qui venaient d’arriver dans le port de Ripa Grande. Et pour une fois, il avait encaissé la somme en espèces, au lieu des habituelles lettres de change. Inquiet de marcher dans les rues de Rome avec cette bourse de cuir pleine de pièces d’or à la ceinture, il avançait tout courbé, ramenant les pans de sa cape autour de lui. Il remarqua le dignitaire d’un pays exotique, avec de grandes moustaches, escorté par deux Maures gigantesques aux longs cimeterres historiés dont la poignée était sculptée dans une défense d’éléphant. Il vit des jongleurs à la peau olivâtre, peut-être des Macédoniens, ou des Albanais. Et un petit groupe de vieux, assis devant leurs logis sur des chaises de paille, qui jouaient aux dés dans une caisse en bois à même le sol. Trois pauvresses tournicotaient autour des étals à poissons en marbre, où restaient quelques corbeilles d’osier contenant des maquereaux d’Isola Sacra et des perches de Bracciano. Elles fouillaient parmi les détritus, à la recherche d’une tête ou d’une queue qui enrichiraient ce soir leur maigre bouillon d’herbes sauvages. Deux de ces femmes, dans la quarantaine, avaient les lèvres serrées par le froid sur une cruelle absence de dents. La troisième était très jeune, avec des cheveux d’un roux sombre et une peau qu’on devinait, sous la crasse, blanche et transparente comme l’albâtre. Shimon Baruch se dit qu’elle ressemblait à Suzanne assaillie par les vieillards dans le livre du prophète Daniel.

« Poussez-vous, grognasses, ou je vous jette aussi dans le baquet », dit un des forçats qui s’approchait des étals à poissons, brandissant sa pelle. Les hommes d’armes, en riant, firent signe aux femmes de s’éloigner.

Shimon Baruch fonça tête baissée vers le Théâtre de Marcellus, pour mettre enfin ses pièces d’or en sécurité. Il se retourna une dernière fois pour regarder la jolie fille aux cheveux cuivrés, et la vit lancer un regard à un gamin en haillons au teint jaunâtre. Assis un peu plus loin dans les ruines du Portique d’Octavie, ses longs cheveux sales collés à la tête, il lançait des pierres sur une chèvre qui broutait les herbes des murs et les orties. Shimon Baruch eut un instant l’impression d’avoir déjà vu ce gamin le matin même, peut-être au marché aux cordes. Tandis qu’il le regardait et courbait encore plus les épaules, le gamin croisa son regard et cria : « Ton bonnet est de belle étoffe, messire Juif ! Prospérité ! Prospérité ! »

Shimon Baruch se détourna sans répondre, et vit alors un jeune homme gigantesque, à l’air ahuri, jaillir de l’autre côté de la place et s’élancer vers lui, la main tendue. C’était un géant à la chevelure épaisse couleur du son qu’on donne aux mulets, plantée bas sur un front bestial. Vêtu de guenilles, trapu, il agitait maladroitement dans sa course de petites jambes robustes et des bras courts, disproportionnés. Un nain qui serait un géant, pensa le marchand. Il vit tout de suite que c’était un fou. En s’approchant, le géant plissa les yeux comme s’il craignait d’être battu et parla d’une voix gutturale, dans une langue où les syllabes se faisaient la guerre : « Aga la pièce, messire… aga la bonté, aga la pièce à l’aumône, votre majesté tant l’illustre.

— Ôte-toi de mon chemin », lui dit sèchement le marchand en agitant la main comme pour chasser une mouche.

Le géant, effrayé, se protégea le visage mais resta collé à lui, répétant : « ‘ne tit’ pièce, messire excellentissime, ‘ne tit’ pièce seulement ». Et juste devant la façade de l’église de Sant’Angelo, il lui saisit le bras avec fougue.

Shimon Baruch se retourna. « Ne pose pas tes sales pattes sur moi ! », gronda-t-il, tâchant de cacher la peur qui lui serrait la gorge.

Au même moment surgit au coin de l’église un garçon d’environ seize ans, la peau mate et les cheveux noirs comme de la poix, maigre et dégingandé, un bonnet jaune crânement rabattu sur le côté. Il manqua de renverser le marchand, et s’agrippa à son épaule pour ne pas tomber. « Pardon, monsieur », s’excusa-t-il aussitôt. Puis, à la vue du bonnet que Shimon portait, il ajouta : « Shalom Aleichem » et inclina la tête en signe de respect.

« Aleichem Shalom », répondit machinalement Shimon Baruch, rassuré de voir un coreligionnaire, tout en luttant pour échapper à la prise du fou.

Le géant, saisi de colère, protesta : « Non, je l’ai vu premier moi ! Bon messire fait l’aumône à moi ! » Et, sans lâcher le bras du marchand, il repoussa violemment le nouvel arrivant. « Va-t-en !

— Laisse-moi, misérable ! », hurla Shimon Baruch, d’une voix où perçait la frayeur.

« Laisse-le ! », hurla à son tour le garçon en se jetant sur le géant. Celui-ci, d’un seul coup de poing dans l’estomac, le fit se plier en deux. Mais le garçon ne renonça pas et se jeta de nouveau sur lui, le frappant au visage.

Le géant poussa un cri guttural, lâcha le marchand, attrapa le garçon avec fureur, le fit pirouetter en l’air et le lança contre Shimon Baruch, ce qui eut pour résultat de les faire rouler tous deux à terre.

Les gardes, d’abord en alerte, éclatèrent de rire à voir les deux “bonnets jaunes” enlacés dans la boue, comme s’ils se battaient. Les vendeuses de poissons riaient aussi, mains sur les hanches, en faisant ballotter leurs seins. De même que les deux Maures aux longs cimeterres et le dignitaire du Grand Vizir. Les jongleurs albanais avaient cessé de lancer leurs balles, et les deux soldats espagnols, sans pour autant ralentir, marchaient la tête tournée pour ne rien perdre du spectacle. Les savants allemands s’étaient arrêtés pour chausser leurs lunettes. « Tue-les ! », cria le gamin que Shimon avait vu jeter des pierres aux chèvres, pour encourager le fou.

Même les forçats riaient, et l’un d’eux hurla au géant : « Montre-leur ! Donnes-y des coups de pied ! »

Tandis que le garçon au bonnet jaune aidait le marchand à se relever, le géant lui lança un coup de pied dans le ventre. Le garçon poussa un gémissement, se tourna vers Shimon Baruch et lui dit, les yeux pleins de terreur : « Sauvez-vous, par pitié ! » Puis, dans un hurlement, avec la force du désespoir, il se jeta sur le géant et le frappa de nouveau avant de prendre la fuite. Le géant s’élança à sa poursuite, en direction des rives du Tibre, et le gamin au teint jaune se colla aussitôt à leurs basques, en criant : « Youpin de merde ! T’es mort, youpin de merde ! »

Shimon Baruch songea un instant à aider son jeune coreligionnaire. Mais la peur qui tyrannisait sa vie le fit se sauver dans l’autre sens, vers le Théâtre de Marcellus. Sur la piazza Sant’Angelo in Pescheria, tous regardaient à présent le gamin et le géant lancés à la poursuite du garçon au bonnet jaune.

Profitant de la confusion, la fille à la peau d’albâtre qui fouillait parmi les détritus tendit la main vers une corbeille qui se trouvait au bord d’un des étals de marbre, et s’empara de quelques maquereaux qu’elle glissa dans sa manche. Puis elle s’éloigna en catimini, retenant son souffle, sans que les marchandes l’aient remarquée.

Le garçon au bonnet jaune, lui, avait tourné au coin de la rue, et ses deux poursuivants le rattrapaient peu à peu, hurlant des insultes contre les Juifs. Un ivrogne, les bras écartés, lui barra la route en chancelant et cria : « Arrête-toi, abominable Iscariote ! »

Le garçon s’arrêta net.

« Réponds à la question : de un à dix, combien t’es con ? », lui demanda-t-il.

L’ivrogne le regarda, l’air hébété.

Le garçon se mit à rire, ôta son bonnet et le lui claqua sur la tête. « Allez, va boire un autre verre, ça vaudra mieux. » Il fourra le bonnet dans sa poche et se retourna vers les deux autres qui l’avaient rejoint. « On bouge », ordonna-t-il.

L’ivrogne les fixait tous trois sans comprendre.

« Couillon », lui dit le gamin à la peau jaune, en crachant par terre.

Ils marchèrent vite, du même pas, en silence. Au coin de rue suivant, le garçon donna un coup de coude au géant. « Idiot, faut que t’apprennes à cogner sans faire mal. »

Le géant prit un air penaud. « Esscuse… », gémit-il.

Le jeune homme se tourna vers le gamin. « Tiens mieux ta bête. » Il se courba en deux. « Tu m’as bousillé l’estomac avec ton coup de pied, espèce d’idiot.

— Demande pardon, dit le gamin au géant fou.

— Esscuse, Mercurio… pleurnicha le géant. Fais pas couteau à Ercole, s’te plaît.

— Non, je ferai pas couteau, grosse bête, dit Mercurio, en se redressant.

— Tu te rappelleras que t’es fort comme un éléphant ? dit le gamin en donnant une chiquenaude au géant.

— Oui, Zolfo, acquiesça le géant mortifié. Ercole grosse bête.

— Allez, ça va, grommela Zolfo. Puis, à Mercurio : Tu verras, il fera attention… »

Un hurlement leur parvint alors de la piazza Sant’Angelo in Pescheria. « On m’a détroussé ! Au voleur ! », criait le marchand. On entendit des rires dans la foule, qui avait tout compris. « Je suis ruiné ! Au voleur ! Maudits ! Soyez maudits ! » Et plus Shimon Baruch hurlait, désespéré, plus les rires étaient sonores, comme une explosion, comme au théâtre.

« Tirons-nous », dit Mercurio.

Ils escaladèrent la digue en face de l’Île Tibérine, et ils descendaient vers une grille d’égout cachée sous les ronces quand la fille aux cheveux cuivrés et à la peau d’albâtre les rejoignit. « On a de quoi dîner », dit-elle toute fière, en montrant les maquereaux volés au marché.

« On a bien plus que ça, Benedetta », dit Zolfo.

Mercurio sortit la bourse du marchand remplie de pièces. Il remarqua qu’une main rouge y était peinte. Il dénoua le lacet, s’accroupit et versa les pièces par terre. Le soleil couchant les fit étinceler comme des braises.

« De l’or ! », s’exclama Zolfo.

Mercurio resta bouche bée. Il compta rapidement les pièces et fit le partage, prenant pour lui le double de ce qu’il donnait aux autres.

« Mais on est quatre…, protesta Zolfo.

— L’idée du coup, c’est moi, dit Mercurio d’un ton sec. Celui qui a pensé l’embrouille, c’est moi. Vous, à ma place, vous vous seriez fait prendre. Il les toisa avec mépris. Vous êtes deux comparses – un et demi, même, parce que le débile compte pour une moitié –, et une guetteuse. » Il remit ses propres pièces dans la bourse de cuir et la referma. Debout, il désigna les pièces par terre. « Voilà votre part, et je suis généreux. Si vous n’êtes pas d’accord, mettez-vous à votre compte. » Puis il les fixa d’un air de défi.

« C’est bon », dit Benedetta, soutenant son regard.

Zolfo se pencha pour ramasser les pièces.

« Au moins, on a compris qui de vous trois est le chef, dit Mercurio en riant.

— Tu veux manger le poisson avec nous ? », demanda Benedetta.

Zolfo regarda Mercurio, plein d’espoir.

« Je préfère manger seul, répondit Mercurio avec brusquerie. Si j’ai besoin de vous, je sais où vous trouver. » Il ouvrit la grille d’égout. « Et ne dites rien à Scavamorto, sinon il se débrouillera pour vous les voler.

— On pourrait rester avec toi, dit Zolfo.

— Lâchez-moi les couilles, lança Mercurio. Je suis bien comme ça. Et ici, c’est chez moi. »

Puis il disparut dans la canalisation d’égout où il vivait.

2

Quand ils se furent éloignés en traînant les pieds, Mercurio referma la grille derrière lui et avança à quatre pattes dans le boyau étroit. Le fond, fait de pierres carrées descellées couvertes d’algues visqueuses, en était glissant. Dès qu’il sentit sous sa main une certaine pierre lisse, il se mit debout en penchant la tête à gauche pour éviter la saillie sous la voûte.

La clameur de la Ville Sainte ne parvenait pas jusque-là. Tout était silence. Un silence épais, rompu seulement par l’eau qui gouttait et les cavalcades des rats. Mercurio sentit un vide en lui. Un froid sur l’estomac. Il rebroussa chemin en direction de la grille, pour aller leur dire qu’ils pouvaient passer la nuit avec lui. Mais quand il arriva au sommet de la digue, Benedetta, Zolfo et Ercole n’étaient plus là. “Tu n’es qu’un crétin orgueilleux”, se disait-il en progressant de nouveau dans le passage voûté, marqué tous les dix pas par un pilier de briques. Au centre s’écoulait paresseusement un ruisselet d’eaux souillées. Au niveau du troisième pilier, il se glissa dans une ouverture creusée dans le tuf. Il frotta un briquet et alluma une torche plantée dans le mur.

Les chiffons imbibés de poix produisirent une flamme tremblante qui éclaira un espace carré, mesurant bien une perche de haut. Au centre, une construction de bois sommaire et qui semblait peu stable : quatre montants et des planches en travers sur une largeur de quelques pieds, où Mercurio dormait sur la paille, loin de l’humidité du sol, avec deux couvertures de cheval aux armes du pape volées dans une écurie. Une partie de la construction était fermée par ce qui ressemblait à une ancienne voile, déchirée en plusieurs endroits.

Mercurio se hissa sur la petite échelle. Il plaça la torche dans un trou qu’il avait creusé dans le mur avec un ciseau. Il ouvrit la bourse volée au marchand et versa les pièces de monnaie sur les planches. Il les regarda briller. Les recompta. Vingt-quatre pièces d’or. Une fortune. Mais il entendait toujours la malédiction du marchand, et il eut peur qu’un malheur ne plane déjà sur lui. On disait que les Juifs étaient des sorciers, qu’ils avaient partie liée avec le Diable. Mercurio fit un signe de croix. Il regarda la main rouge peinte sur la bourse en cuir. Elle lui fit peur. Il la jeta et mit les pièces dans un sac plus léger, en toile.

Il prit dans une besace un morceau de pain dur, et commença à le grignoter, enroulé dans les couvertures, luttant contre la tentation de quitter cet endroit. Depuis trois mois, le silence et la solitude de l’égout l’angoissaient. Il se pencha par-dessus le bord de la plate-forme et scruta le fond humide.

« Il n’y a pas de danger », se dit-il à voix haute. Il mâcha encore un peu de pain, se recroquevilla un peu plus. « Dors », s’ordonna-t-il. Mais il n’y arrivait pas. Dans sa tête résonnait toujours le grondement terrible de l’eau quand elle avait envahi les égouts, trois mois plus tôt. Et les couinements des rats qui cherchaient une issue. Il écarquilla les yeux et s’assit, le souffle court. Il inspecta de nouveau le sol. Pas d’eau. Les égouts ne débordaient pas, il le savait. Mais cela faisait un an maintenant qu’il avait échappé aux griffes de Scavamorto, et il ne s’habituait pas à la solitude. Sauf qu’il refusait de se l’avouer.

Il entendit une voix : « Mercurio… »

Puis de nouveau : « Mercurio… t’es là ? »

Il sauta de la plate-forme, la torche à la main. Penché à l’entrée de son refuge, il vit devant lui Benedetta, Zolfo et Ercole. « Qu’est-ce que vous voulez ? Je vous ai dit de partir », dit-il. Pour rien au monde il n’aurait avoué qu’il était content de les voir.

« À l’Osteria de’ Poeti…, commença à raconter Benedetta, les larmes aux yeux, eh ben, l’aubergiste…

— Il nous a volé une pièce d’or ! conclut Zolfo.

— Et alors ? fit Mercurio, agitant sa torche devant leur visage.

— On a donné nos poissons à des mendiants, continua Benedetta. Nous, on voulait manger comme les riches… Alors je suis allée à l’auberge et j’ai commandé plein de bonnes choses, et le patron… il m’a demandé si j’avais de quoi payer. Moi, j’ai montré ma pièce d’or. Il l’a mordue pour voir si elle était vraie. Puis il m’a dit : “Elle est à moi, cette pièce. Tu peux aller te plaindre aux gardes de Sa Sainteté, si tu veux. Tu seras bien en peine de prouver d’où elle vient, cette pièce d’or, vu que tu pues la voleuse à une lieue. Disparais.” Il s’est mis à rire, et j’étais déjà partie qu’il riait encore…

— Le maudit voleur ! », s’exclama Zolfo.

Mercurio les fixa. « Et qu’est-ce que vous voulez ? »

Benedetta parut surprise. « Je… commença-t-elle à dire.

— Nous… », bafouilla Zolfo.

Mercurio les fixait sans rien dire.

« Aide-nous, finit par dire Benedetta.

— Oui, aide-nous, dit Zolfo en écho.

— Et pourquoi je devrais ? », demanda Mercurio.

Les deux autres baissèrent la tête. Il y eut un bref silence.

« On s’en va, dit Benedetta. On a eu tort de venir. »

Mercurio les dévisagea sans parler. Ils avaient l’air de trois chiens perdus, comme ceux qui errent dans les rues de Rome lorsqu’il fait nuit noire, la peau sur les os, prêts à dresser le poil au moindre bruit et à s’enfuir devant une ombre. Comme eux, ils retroussaient les babines, espérant passer pour des bêtes féroces, alors qu’ils n’avaient qu’une peur : prendre des coups. Mercurio savait ce qu’ils ressentaient. Parce qu’il le ressentait aussi.

« Attendez, dit-il aux trois compagnons qui s’apprêtaient à repartir. C’est qui, cet aubergiste ?

— Pourquoi, ça t’intéresse ? », demanda Benedetta.

Mercurio sourit. Il avait peut-être trouvé un moyen de les retenir. Sans transiger avec son orgueil. « Moi, je m’en fous. Mais ça serait amusant de trouver un système pour le baiser.

— Faut réfléchir, dit Benedetta.

— Venez, dit Mercurio en se glissant dans son refuge. Mais que ce soit clair : je vous aide à récupérer votre pièce d’or, et après c’est chacun pour soi.

— Je suis bien d’accord, répliqua Benedetta, pas besoin d’un marmot de plus à torcher. »

Mercurio éclata de rire et lui indiqua le chemin : « Les dames d’abord ».

Aussitôt entrés, en voyant la drôle de construction suspendue, ils restèrent bouche bée, impressionnés.

« Y a quoi derrière la toile ? demanda Zolfo.

— Mêle-toi de tes affaires, dit Mercurio en se hissant sur la plate-forme. Et rappelez-vous qu’ici c’est chez moi.

— Un trou d’égout, oui, qui pue la merde. Tu peux te le garder. Qui voudrait habiter dans les égouts ? dit Benedetta en le suivant.

— Moi, répondit Mercurio.

— Si c’est que ça, tu peux même t’y noyer.

— Ne dis plus jamais ça ! », lâcha Mercurio, furieux et les yeux exorbités.

Benedetta fit un pas en arrière. La plate-forme trembla. Ils se turent tous les quatre.

« Quelle idée idiote j’ai eue », maugréa Mercurio. Il se glissa sous une couverture. Leur lança l’autre. « Vous vous la partagez. C’est tout ce qu’il y a. Et venez pas me coller. »

Benedetta arrangea la paille et fit se coucher Zolfo et Ercole. Puis elle s’étendit à son tour. « T’éteins pas la torche ? demanda-t-elle à Mercurio.

— Non, répondit-il.

— T’as peur du noir ? », ricana-t-elle.

Il ne répondit pas.

« Ercole aga pas peur du noir, dit le fou, avec la fierté d’un enfant.

— Tais-toi », maugréa Zolfo.

Un silence embarrassant s’abattit. On n’entendait que le crépitement de la torche et les rats qui couraient dans leurs trous.

« Je déteste leurs petites pattes de merde », fit Mercurio, comme s’il parlait pour lui-même.

Aucun des trois autres ne broncha.

« Il y a trois mois, le fleuve a grossi d’un coup… », commença doucement Mercurio. Pour ce qu’il en savait, les autres pouvaient tout aussi bien s’être endormis. N’importe, il avait besoin de parler. C’était la première fois qu’il racontait. « Les eaux dégueulasses du Tibre ont envahi la fosse. Je ne savais pas quoi faire… L’eau montait, montait… les rats nageaient et poussaient ces petits cris horribles… des dizaines de rats… des centaines… » Il s’arrêta. Sa respiration s’étranglait dans sa gorge, les larmes lui venaient aux yeux. Il avait encore peur. Mais il ne voulait pas le montrer.

« Et puis… ? », demanda la voix de Benedetta.

Zolfo se serra contre Ercole.

« Les rats allaient vers l’endroit par où l’eau entrait… reprit Mercurio, dans un filet de voix. C’était horrible, j’en avais jamais vu autant… alors je suis allé dans l’autre direction, vers les tunnels plus profonds, les plus dégoûtants, sous la ville… et là j’ai rencontré un pauvre type… un ivrogne… Je le connaissais parce que je le volais chaque fois qu’il était saoul… Et lui… lui, il m’a attrapé par la veste et il m’a crié de suivre les rats. “Les rats, il disait, les rats ils savent. Nage avec eux.” Et moi… je ne sais pas pourquoi je l’ai écouté… c’était juste un ivrogne de merde… “Suis les rats !”, il criait. Alors, même si c’était l’horreur, j’ai suivi les rats… il y en avait qui montaient sur mon dos et sur ma tête… et ils poussaient tous ces petits cris… dégoûtants… »

Benedetta frissonna. Zolfo s’agrippa à Ercole. « Et puis l’eau a tout envahi, et les rats ont plongé… Je ne voyais rien mais pendant que je nageais sous l’eau je les sentais… je les sentais sous mes mains… et je croyais que mes poumons allaient exploser… » Mercurio haletait, comme s’il revivait cette longue apnée. « Je suis arrivé à la grille, je l’ai poussée et je suis remonté à la surface… J’ai atteint la rive en même temps que les rats et je suis resté là, en attendant l’ivrogne… pour lui dire merci. Et je regrettais de l’avoir si souvent volé, ce couillon, qui m’avait… sauvé, en somme… Je suis resté là toute la journée… mais rien. Une semaine après, quand le fleuve a baissé, je suis revenu. Pendant que j’essayais de récupérer mes affaires en remontant un boyau vers l’est… » Mercurio se tut.

Aucun des trois autres ne parla.

« Il était là, reprit Mercurio après un instant, la voix encore plus basse. Il n’avait pas suivi les rats parce qu’il ne savait pas nager. Il s’était enfoncé encore plus vers l’intérieur. Comme je voulais faire avant de le rencontrer. Il était tout gonflé, avec sa langue violette qui sortait… ses yeux étaient écarquillés, et rouges, on aurait dit qu’ils étaient en verre… il avait encore les mains agrippées aux barreaux d’une grille qui n’avait pas voulu s’ouvrir… »

Les trois autres ne respiraient plus.

Mais le récit de Mercurio n’était pas terminé. Il avait encore quelque chose à raconter. Une image qui le tourmentait. Il inspira profondément. « Les rats étaient revenus… et ils avaient faim… »

Le silence retomba.

Et dans ce silence on entendit : « Maintenant Ercole aga peur du noir ».

3

À la neuvième heure, la galéasse se mit sous le vent.

L’équipage était composé pour la majeure partie de Macédoniens. Leur visage sombre, cuit par le sel et la glace, était marqué de rides profondes. Çà et là, sur leur peau couleur café au lait, comme dans leurs cheveux noirs qui tombaient par paquets, apparaissaient des taches grumeleuses comme des fraises écrasées. Quand certains de ces hommes parlaient, découvrant leurs gencives, on voyait un jus rouge clair, mouillé de salive, couler de leurs dents jaunes déchaussées par cette maladie que les grands voyageurs de la mer connaissaient sous le nom de scorbut. Pour en venir à bout, les remèdes étaient nombreux. Mais les marins restaient convaincus que la seule méthode était de porter une amulette spéciale : le Qalonimus.

Une antique légende parlait d’une sainte, martyrisée par les barbares, qu’un médecin charitable aurait soignée ; il avait rendu sa mort plus douce et recueilli ses dernières volontés. La sainte voulait que ses restes soient rapportés dans sa patrie et y reçoivent une sépulture digne de ce nom. Mais pour éviter que le scorbut ne tue les marins auxquels sa dépouille mortelle serait confiée, elle avait murmuré avant son trépas à l’oreille du médecin la composition d’un mélange d’herbes miraculeuses. Les marins qui la porteraient sur eux, quelle que soit leur religion, seraient protégés de la maladie. La légende avait oublié le nom de la sainte mais pas celui du médecin, Qalonimus, et l’amulette avait pris son nom.

En fait, la légende n’avait rien d’antique. Elle avait été inventée moins de vingt ans plus tôt, et ni la sainte ni le médecin n’avaient jamais existé. Le seul à le savoir était le créateur de la légende, qui s’était enrichi en vendant aux marins crédules et superstitieux une amulette de son invention composée d’un simple mélange d’herbes malodorantes enfermé dans un petit sac de cuir avec une lourde plaque de fer. Mais une semaine plus tôt, l’escroc avait tenu à raconter la vérité à sa fille, une adolescente de quinze ans.

Le nom de l’escroc, qui prétendait descendre du médecin de la légende inventée par lui, était Yits’aq Qalonimus da Negroponte ; sa fille s’appelait Yeoudith.

Le père et la fille se trouvaient à présent sur le pont de la galéasse, main dans la main, torse bombé, prêts à recevoir le salut du capitaine et de la chiourme de Macédoniens qui les avait amenés jusqu’ici, dans cette partie de la mer Adriatique, peu profonde et peu salée, face à l’embouchure du Pô.

« Votre voyage se termine ici, dit le capitaine, un homme à la mine patibulaire. Vous connaissez la loi vénitienne. Les Juifs ne peuvent entrer dans Venise par le port. »

L’escroc s’inclina respectueusement. « Merci, vous avez fait plus que je ne l’espérais.

— Votre réputation vous a précédé », répondit le capitaine.

Yits’aq savait bien que le capitaine mentait. Il se tourna vers la chiourme clairsemée. Chacun de ces marins n’avait qu’une hâte : se débarrasser d’eux.

Le capitaine fit signe de descendre une chaloupe. Les poulies de bois gémirent, dans une odeur d’huile brûlée. « Amène… Amène… », rythma la voix du marin à la manœuvre qui, penché sur le bastingage, vérifiait le bon amerrissage de la chaloupe à quatre rameurs.

« Mes hommes vous mèneront jusqu’à la rive sur ce bras du fleuve, dit le capitaine en montrant une vaste étendue d’eau bordée de roseaux. Vous êtes dans les environs de l’antique cité d’Adria. Dans la campagne, il y a une auberge où passer la nuit. Ensuite, vous vous dirigerez vers le nord-est. Vous trouverez Venise.

— Ma fille et moi vous serons redevables à vie », dit pompeusement Yits’aq Qalonimus da Negroponte. Puis il laissa aller son regard vers les trois grandes malles fermées avec des chaînes et des cadenas.

« Vos biens seront remis à Asher Meshullam, dans son palais de San Polo, comme vous l’avez demandé, dit le capitaine. Ne vous inquiétez pas.

— Je me fie totalement à vous », répondit Yits’aq, en continuant à fixer ses trois malles, comme s’il ne voulait pas s’en séparer. Puis il tourna son regard vers les marins, et perçut leur impatience, leur cupidité. Il regarda de nouveau le capitaine, si exagérément aimable mais tout aussi pressé, à voir l’agitation de sa jambe droite et ses mains qui ne cessaient de s’entrecroiser comme deux araignées en amour. « Je me fie à vous… », répéta-t-il, mais plus qu’une affirmation, c’était manifestement une question. Ou une supplique.

Le capitaine sourit. Ou plutôt, un ricanement contracta sa face, entre nervosité et plaisir. « Partez… ou la nuit vous surprendra en chemin. Et le monde est plein de gens mal intentionnés », dit-il, avec un geste d’agacement.

Yits’aq acquiesça, la tête basse, résigné, puis poussa sa fille vers l’échelle de corde que les marins avaient lancée. « Allons-y, mon petit. »

À ce moment-là, un vieux marin rongé par le scorbut se détacha du groupe et se jeta aux pieds d’Yits’aq. « Touchez le Qalonimus, votre Seigneurie, que je puisse guérir du mal », dit-il.

Le capitaine frappa le vieux marin d’un coup de pied et pesta, incapable de contenir sa rage : « Couillon ! ». Se tournant vers Yits’aq, il tenta de minimiser l’incident. « Vous devez y aller…

— Permettez, capitaine. Cela ne prendra qu’un instant », dit Yits’aq. Il se pencha sur l’homme. Regarda ses dents, ses gencives et les ecchymoses sur son cou. « As-tu encore foi dans le Qalonimus ? lui demanda-t-il, surpris.

— Bien sûr, votre Seigneurie, dit le vieux marin.

— C’est bien », soupira l’escroc, et il pensa avec nostalgie aux temps anciens où tous les marins croyaient aux pouvoirs mystérieux du Qalonimus, quand chacun payait trois sous d’argent pour le porter autour du cou.

« Touchez le Qalonimus, Illustrissime », répéta le vieux marin.

Il y eut un mouvement d’impatience parmi les membres de l’équipage, comme une vibration qui passa de l’un à l’autre. Mais nul ne parla.

Yits’aq Qalonimus da Negroponte se pencha sur le marin et prit entre ses doigts l’amulette qui l’avait rendu riche pendant des années. C’était un sachet contenant une plaque de fer pour l’alourdir et de simples herbes cueillies près de sa maison. Une vieille femme l’avait cousu pour quelques pièces. Elle était morte aujourd’hui. Yits’aq ferma les yeux et murmura, d’une voix basse : « Par l’autorité de la sainte dont le nom s’est perdu, et en vertu de mon sang, qui est le sang de mon prestigieux ancêtre le docteur Qalonimus, je confère à la prescription miraculeuse une force de guérison nouvelle ». Il ouvrit les yeux, lâcha l’amulette et posa les deux mains sur la tête du marin. « Voici ma berakhah, dit-il avec solennité. Tu es béni et sauvé. » Puis il se tourna vers sa fille, lui fit un sourire rapide comme le coup de griffe d’un chat, mi-embarrassé mi-complice, et dit : « Allez, partons ».

Yeoudith passa le sac en bandoulière qu’elle avait confectionné dans un kilim persan aux couleurs éclatantes, et releva ses jupes jusqu’aux genoux, attirant le regard de tous les matelots sur ses jolies jambes. Elle attrapa les montants en cèdre du Liban de l’échelle qui pendait le long des flancs de la galéasse et commença à descendre. D’un bond agile, elle sauta dans la chaloupe. Le père salua une nouvelle fois le capitaine et rejoignit sa fille.

« Vogue », annonça le timonier. Les marins plongèrent leurs rames dans l’eau, en cadence. La chaloupe commença à bouger lentement, tandis que les bois grinçaient dans les dames de nage. Puis, en un instant, elle prit de la vitesse et commença à glisser sur l’eau, vers le fleuve paresseux.

Yeoudith tourna la tête en direction de la galéasse et vit que le capitaine et la chiourme des Macédoniens se jetaient sur leurs précieuses malles. Elle se tourna vers son père, le regard inquiet.

« Je le sais, mon enfant. Les sauterelles sont déjà à l’œuvre, lui dit Yits’aq tout bas, pour ne pas être entendu des rameurs.

— Mais nos affaires… ? », répondit Yeoudith, angoissée.

Son père lui prit délicatement la tête et la tourna vers l’embouchure du Pô. « Regarde devant. »

Yeoudith ne comprenait pas. Sa respiration se faisait plus haletante dans sa poitrine, là où sa robe, depuis un an, avait commencé à se remplir. Elle secoua la tête, comme si elle se rebellait devant cette injustice. « Ce sont des voleurs, père, murmura-t-elle avec inquiétude.

— Oui, ma chérie », répondit Yits’aq.

Yeoudith tenta de se dégager de l’étreinte de son père. « Comment peux-tu supporter une chose pareille ? », siffla-t-elle.

Yits’aq la retint, avec force. « Maintenant arrête, dit-il d’un ton sévère.

— Mais père…

— J’ai dit arrête. » Il la regarda, de ses yeux noirs comme ceux de certains béliers.

Yeoudith tenta à nouveau de se dégager mais son père la retint, lui faisant presque mal, jusqu’à ce que la jeune fille se rende.

La chaloupe quitta le large et entra dans l’embouchure du Pô, franchissant aisément la légère ride où l’eau douce rencontrait l’eau salée.

Le fleuve surgit devant eux, mystérieux et fécond comme leur avenir. Les talus boueux, irréguliers, flottaient dans un marécage de roseaux. Un oiseau au long cou prit son envol sur leur passage. Une barque plate, sans rames, que des pêcheurs au visage émacié poussaient à l’aide d’une longue perche, tirait derrière elle ses filets comme un escargot sa bave humide. On apercevait au milieu du marais une cabane de pêche sur pilotis, faite de paille et de roseaux.

Le soleil commençait à se coucher et colorait d’ambre rougeâtre tout le paysage. De l’eau s’élevaient des vapeurs de brouillard, maintenues basses par le froid.

Alors, Yits’aq, qui s’était rapidement tourné vers la galéasse, dit, presque indifférent : « Les cadenas et les chaînes ont tenu assez longtemps, race d’incapables ».

Yeoudith sentit son père relâcher sa prise. Elle se retourna elle aussi vers la galéasse et vit le capitaine, qui n’était plus qu’un petit point noir, faire de grands gestes dans leur direction pour appeler l’attention des rameurs et du timonier. Derrière lui, les marins faisaient eux aussi de grands gestes, comme un animal tentaculaire. Ils devaient crier, mais on était bien trop loin pour les entendre. Yeoudith, en pleine confusion, regarda son père.

Yits’aq, sans sourire, à sa manière brusque, dit : « Je suis désolé de laisser à ces imbéciles de pirates trois malles aussi belles ». Il soupira. « Et tous ces précieux cailloux de notre île…

— Des cailloux… ?

— Tu aurais préféré que je remplisse les malles avec de l’or et de l’argent ? » Il la serra contre lui.

Yeoudith regarda le profil de son père, au nez aquilin, noble et effilé, avec son menton volontaire sur lequel frisait une petite barbe en pointe. Le monde d’Yits’aq Qalonimus da Negroponte était bien plus complexe qu’elle ne l’avait imaginé. Mais cette étreinte, forte et chaude, suffit pour qu’elle se sente en sécurité, même si elle savait depuis quelques jours qu’Yits’aq était un charlatan et un escroc. Elle fronça ses épais sourcils noirs, puis pencha la tête et s’abandonna sur l’épaule de son père.

Leur vie passée était bien finie. C’était une nouvelle vie qui commençait, avec de nouvelles règles.

« Des cailloux », répéta-t-elle, en riant doucement.

4

On les avait débarqués sur un ponton planté de guingois sur l’eau. Le timonier avait tendu le bras vers le nord-est : « Ville ! Venise ! ». Puis, alors que les marins s’éloignaient dans la chaloupe, pressés de disputer le butin à leurs comparses, le timonier s’était retourné et avait indiqué le nord-est en criant : « Sentier ! Deux lieues ! Locanda di Orso ». Et pour finir il s’était tapé plusieurs fois sur la tête : « Bonnet jaune ! Juifs ! »

Yits’aq et Yeoudith restèrent sur la rive, regardant la chaloupe disparaître dans le brouillard. Ils étaient seuls maintenant. Dans un monde inconnu. Yits’aq pointa le bras vers le nord-est et dit, d’une voix forcée et caricaturale : « Ville ! Venise ! ».

Yeoudith rit. Mais elle avait le regard perdu.

« Ribbonò shel olàm, le Seigneur du Monde, nous protège à l’ombre de ses ailes, dit Yits’aq pour la rassurer. Ne t’inquiète pas. »

Yeoudith pointa le bras vers le nord-est et répéta : « Auberge ! Faim ! ».

Yits’aq sourit, avec une expression mortifiée : « Désolé, ma chérie. Nous n’irons pas à la Locanda di Orso.

— Mais… pourquoi ?

— Le capitaine n’appréciera pas du tout la plaisanterie des cailloux, dit Yits’aq. Je me suis débrouillé pour attirer leur attention sur nos trois malles afin d’éviter que l’envie leur prenne de nous trancher la gorge. Ils croyaient avoir un trésor à portée de main, inutile dans ce cas de risquer la pendaison. Tu comprends ?

— Non… » Yeoudith avait répondu d’une petite voix. Elle voyait le visage de son père se brouiller dans les larmes qu’elle retenait.

Yits’aq la prit dans ses bras. « Ma chérie, ils pourraient décider de débarquer et de venir à l’auberge d’Orso pour se venger. Nous n’allons pas faire ce plaisir à un troupeau de Macédoniens puants, n’est-ce pas ? »

Yeoudith hocha la tête, cédant aux larmes. « Non…

— Bien. Par conséquent nous allons nous rendre là où ils ne nous chercheront pas.

— Où ?

— Nous allons nous éloigner de Venise.

— Mais…

— Et dans quelques jours, nous reviendrons en arrière. C’est un peu tortueux comme itinéraire mais bien plus prudent, qu’en penses-tu ? », dit Yits’aq.

Yeoudith acquiesça, appuya son visage contre l’épaule de son père et renifla.

« Tu te mouches dans ma casaque ? », fit Yits’aq.

Yeoudith s’écarta brusquement. « Père, tu es dégoûtant ! Tu aurais dû avoir un fils !

— Tu t’es mouchée, oui ou non ?

— Non !

— Je vérifie ?

— Père ! » Et sur le visage effrayé de Yeoudith apparut un timide sourire.

« Viens ici », dit Yits’aq.

Lentement Yeoudith s’approcha de lui, en se balançant, les mains croisées dans le dos.

Yits’aq sortit alors deux objets en tissu jaune de sa besace. Il en passa un à sa fille. « Tu as entendu, n’est-ce pas ? Bonnet jaune. Juifs. » Puis, avec une sorte de solennité, il mit le sien et attendit que sa fille en fasse autant. « À partir de ce moment, nous sommes officiellement des Juifs d’Europe, dit-il. Et à partir de ce moment, mon nom est Isacco da Negroponte et le tien Giuditta.

— Giuditta…

— Ça sonne bien.

— Oui…

— Et tu es jolie, même avec ce bonnet d’imbécile sur la tête. »

Giuditta rougit.

« Ah non, hein ? S’il te plaît ! Ne fais pas la fille, tu sais que je ne le supporte pas ! », dit Isacco.

Giuditta regarda son père, se demandant s’il plaisantait.

« Je ne plaisante pas. »

Giuditta rougit de nouveau. « Excuse-moi, je ne voulais pas… », dit-elle tout de suite.

Isacco fit un bruit, comme un grognement, et leva les yeux au ciel. Puis il indiqua un sentier étroit et fangeux qui allait vers l’ouest. « Ça doit bien mener quelque part. » Mais il prit soin auparavant de laisser des empreintes sur le chemin qui allait vers l’auberge d’Orso. Il revint sur ses pas en marchant sur le bord herbu. « Ils seront saouls et furieux. Ils n’y verront que du feu. Il faut toujours soigner les détails, souviens-t-en.

— Où as-tu appris tout cela, père ? demanda Giuditta.

— Tu n’as pas besoin de tout savoir », répondit Isacco, embarrassé. Il se dirigea vers l’ouest, mais sans marcher dans la boue du sentier. « Reste derrière moi. Nous allons marcher un peu entre les roseaux pour ne pas laisser… »

Il y eut un son sourd, suivi d’un bruit d’eau et d’un gémissement étouffé.

Isacco se retourna.

Giuditta avait posé son pied gauche au mauvais endroit et sa jambe s’était enfoncée dans l’eau.

« Décidément, tu es une plaie ! », s’exclama Isacco. Il l’attrapa solidement et la souleva pour la remettre sur la terre ferme. « Écoute… », lui dit-il, se sentant en faute, il fit des gestes embarrassés et bafouilla « Je… je plaisantais.

— Désolée de ne pas avoir ri, alors, répondit Giuditta froidement. On peut se remettre en route ? »

Isacco la regarda, sa respiration s’accéléra mais il se retint et reprit sa marche. Au bout de quelques pas, il s’arrêta. Il se tourna vers sa fille, en soufflant par les narines comme un taureau. Il était écarlate. « Bon, d’accord, lâcha-t-il. Je ne plaisantais pas. Satisfaite ? »

Giuditta le regarda sans parler. Elle cherchait à faire la fière mais son père lut de la frayeur dans ses yeux.

Isacco pensa qu’elle ressemblait extraordinairement à sa mère. Et qu’il était tellement dommage que Giuditta ne l’ait pas connue. « Écoute, je suis désolé, dit-il. Je ne sais pas bien comment on se comporte avec une fille. J’aurais dû t’élever mais je ne l’ai pas fait. Voilà. On arrête, maintenant ? »

Giuditta arqua un sourcil.

« Ça veut dire oui ou ça veut dire non ? »

Giuditta haussa les épaules. « Oui.

— Bien », maugréa Isacco, qui se sentait de plus en plus coupable. Il se tourna et se remit en marche. « Fais attention où tu mets les pieds », dit-il avec rudesse. Et se mordant les lèvres d’avoir parlé sur ce ton : « Essaie de me suivre ». Il respira à fond. « Je veux dire… si tu peux… Bon, t’as compris, non ? »

Giuditta ne répondit pas.

« T’as compris ?

— Oui. »

Ils restèrent silencieux pendant une bonne lieue. Puis le sentier s’élargit en une petite route, tout aussi boueuse. Le soleil se dirigeait lentement vers l’horizon, faible et voilé par le brouillard.

Giuditta, pendant tout ce temps, n’avait pas cessé de penser à une question qui lui brûlait les lèvres. Une question qu’elle s’était déjà posée des dizaines et des dizaines de fois dans sa tête, depuis qu’elle était toute petite.

« Père… »

Mais elle n’avait jamais eu le courage.

« Quoi ? »

Elle ne comptait plus les fois où elle avait failli le demander. Mais elle avait toujours eu peur. Peur de la question, et aussi de la réponse. Peur de perdre le peu qu’elle avait.

« Père…

— Eh bien, que veux-tu ? », demanda Isacco d’un ton désagréable, qu’il jugeait simplement expéditif.

Giuditta regarda autour d’elle. Regarda ce monde nouveau qui promettait une vie nouvelle. Regarda le dos de son père. Il n’était pas parti tout seul, il l’avait emmenée. Giuditta prit une longue inspiration. Elle entendait son cœur qui battait fort. Elle avait tellement peur qu’elle n’entendait plus rien d’autre. « Père, je voudrais te demander quelque chose », dit-elle tout à trac, les yeux fermés, d’une petite voix qui tremblait. Et elle continua, vite, avant de succomber à sa peur pressante, avant qu’Isacco ne se retourne : « Tu es en colère après moi parce que j’ai tué ma mère ? C’est pour ça que j’ai été élevée par grand-mère et que je ne te voyais jamais, n’est-ce pas ? »

Isacco s’apprêtait à se retourner mais la question le glaça. Il rentra les épaules, comme après un coup terrible et inattendu. Il n’arrivait pas à se retourner, sentait qu’il avait un nœud à l’estomac. « Marchons, dit-il finalement, sans avoir le courage de la regarder. Bientôt il fera nuit et… Marchons, allez. » Après quelques pas, il parla, doucement, d’une voix rauque, mais sans regarder sa fille qui suivait, la tête basse. « Ta mère… est morte en couches. Ce n’est pas toi qui l’as tuée. Cela fait une énorme différence… et j’espère que dans ton cœur tu pourras le comprendre. Je n’ai jamais pensé que… J’étais absent parce que…, disons, parce que la vie que je menais… bref, la vie que je t’ai racontée… plus ou moins… Et si tu as grandi avec ta grand-mère maternelle, ce n’est pas parce que je ne voulais pas te voir, mais parce que j’avais confiance en elle… et toi… toi… » Isacco s’arrêta. Toujours incapable de se retourner. Il sentait sa fille derrière lui. Il sentait qu’elle retenait son souffle. Et il la vit soudain pour ce qu’elle était, cette enfant qu’il avait toujours jugée indépendante : une petite fille qui avait grandi en croyant que son père la détestait. « Comment j’ai pu être aussi stupide… », dit-il tout bas. Il esquissa encore un pas. « Comment j’ai pu ? », cria-t-il presque, et il s’arrêta net.

Giuditta, qui avançait derrière lui, avait tendu la main quand son père s’était arrêté, et l’avait appuyée contre son dos. Sentant Isacco se raidir, elle l’avait enlevée aussitôt, en murmurant : « Pardon ».

Ils restaient là tous deux, immobiles. Isacco incapable de se retourner. Giuditta, la main encore suspendue dans l’air.

« Je t’ai raconté que mon père était médecin… », reprit Isacco, sachant que cette phrase allait amener une souffrance qu’il aurait voulu éviter. « Un bon médecin, le meilleur de l’Île de Negroponte. Le médecin personnel du gouverneur vénitien… du bailo1, comme on l’appelait. Je n’ai pas connu ce monde-là, je suis né en 1470, quand les Turcs ont occupé l’île et chassé les Vénitiens. Mon père n’a pas été tué. Les Turcs lui ont permis d’exercer la médecine mais seulement à l’intérieur de l’île, où il n’y avait que de pauvres gens, des bergers. Il s’est plié à cette exigence, en ressassant sa colère et la nostalgie de sa vie passée. C’était l’homme le plus orgueilleux, le plus fier, le plus tyrannique et le plus têtu qui ait jamais existé. » Isacco s’arrêta. « Cela ne te rappelle pas quelqu’un ? », dit-il avec un sourire triste, pensant à lui-même.

Giuditta effleura de la main le dos de son père, timidement. « Non, père », dit-elle.

Isacco sentit son cœur saisi par l’émotion. Et une chaleur dans son dos, là où Giuditta avait posé sa main. « Il nous a obligés à vivre pendant des années, ma mère, mes trois frères et moi, dans une baraque affreuse, avec deux chèvres pour avoir du lait. Les gens qu’il soignait n’avaient pas de quoi le payer. Mais chaque soir il nous parlait de Venise et de sa civilisation supérieure, des brocarts, des épices et de l’or. Il nous a même appris à parler vénitien… ce salaud. Il s’est mis à creuser des dents, inciser des abcès, faire naître des enfants et des agneaux, castrer le bétail et couper les jambes gangrenées des êtres humains. Il est devenu une sorte de barbier, en somme. Lui, le grand médecin du bailo de Venise. Et il m’emmenait dans ses tournées… il disait que j’étais le seul de ses fils qui n’avait pas peur du sang. Et d’un ton méprisant, ce salaud ajoutait toujours pour ses patients : “Il n’a pas peur du sang parce qu’il n’a pas de cœur”. Et sais-tu pourquoi ? Parce qu’il avait découvert que j’allais sur le port et que je me débrouillais pour trouver de la nourriture, quitte à la voler, pour ma mère, qui s’affaiblissait de plus en plus. Mais lui, jamais un seul compromis. Monsieur le médecin du bailo de Venise… ce salaud… »

Giuditta s’approcha encore plus et l’enlaça, par derrière, appuyant sa tête contre le dos maigre de son père.

Isacco serra les lèvres et fronça les sourcils, essayant de retenir les larmes de rage qui montaient en lui. « Et un jour je suis parti. Je venais juste d’inventer la légende de la sainte et du docteur Qalonimus. C’est là que j’ai rencontré ta mère. On se comprenait, tu vois ? De toute ma vie, c’est la seule femme que j’aie comprise. Elle avait été chassée de chez elle par un père qui ressemblait au mien. C’était peut-être pour ça : je savais ce qu’elle ressentait. Et un an après, elle donnait naissance à notre première fille… C’était toi. Mais quelque chose s’est mal passé. La sage-femme… » Isacco se plia en deux. « Oh, Seigneur du Monde, aide-moi à le supporter ! »

Giuditta se baissa sur lui, sans le lâcher.

« Comment un nouveau-né innocent pourrait-il tuer sa propre mère ? dit Isacco, la voix brisée par l’émotion. Même s’il le voulait, il ne le pourrait pas. Moi, par contre… moi, je n’ai pas pu l’aider… je croyais avoir tout appris de ce salaud de grand médecin du bailo… Mais je l’ai tuée. Si quelqu’un l’a tuée… c’est moi… » Isacco se redressa et trouva la force de se tourner vers sa fille. Il prit son visage entre ses mains. « Je me racontais que si j’étais absent, c’était parce que j’avais une vie compliquée… » Il sourit, mélancolique. « Je te l’ai même dit tout à l’heure… » Il attira Giuditta contre lui. Il ne pouvait pas la regarder longtemps dans les yeux. « J’étais rarement à la maison parce que je me sentais coupable envers toi… pour t’avoir privée de ta mère… parce que je n’avais pas été capable de… »

Ils restèrent enlacés, en silence.

« Père…

— Chut… ne dis rien, mon enfant. »

Ils continuèrent de se tenir enlacés. Isacco et sa douleur, son sentiment de culpabilité qu’il avait réussi pour la première fois à nommer. Giuditta avec son père. Si différent de ce qu’elle avait toujours cru. Qui était un charlatan et un escroc. Et qui n’était pas en colère contre elle à cause de la mort de sa mère.

« Père…, dit de nouveau Giuditta, après un long moment.

— Chut… tu n’as besoin de rien dire.

— Si, père, au contraire.

— Alors, dis-moi.

— Les moustiques sont en train de me dévorer. »

Isacco s’écarta. « Tu ressembles à ta mère, mais tu as mon esprit », dit-il en s’abandonnant à un sonore éclat de rire. Il l’étreignit de nouveau et dit : « Allons, marchons. On dirait deux filles.

— Mais je suis une fille !

— Ah oui, c’est vrai ! rit encore Isacco en rabattant le bonnet jaune sur les yeux de sa fille. Regarde où tu mets les pieds, espèce de plaie. »

Le soleil venait de se coucher quand ils aperçurent une ferme basse, dont la cheminée produisait une fumée dense. Sur la façade, le dessin grossier et tout craquelé d’une anguille, qui ressemblait plutôt à un monstre marin. La porte était fermée.

Isacco s’arrêta et regarda Giuditta. « Écoute, je ne t’échangerais pour aucun fils au monde », lui dit-il tout d’un trait.

Giuditta, surprise, rougit de nouveau.

« Encore ? Allons ! », s’exclama Isacco.

Elle rougit de plus en plus.

« Tu ne me facilites pas la tâche », marmonna Isacco.

On entendit la cloche des vêpres au loin.

« Entrons et n’en parlons plus », dit Isacco. Il frappa et ouvrit.

Père et fille furent assaillis par un flux d’air agréablement tiède. On y respirait une odeur de nourriture et d’étable. La salle était séparée en deux moitiés par un muret et un petit portail de bois, l’une destinée aux clients, l’autre réservée aux animaux, deux vaches laitières et un mulet. Le plafond était bas et oppressant, les fenêtres minuscules. Sur la longue table de planches mal dégrossies brûlait une lampe à huile faite d’un métal sans valeur, avec une boîte en guise de réservoir et une mèche qui brûlait entre deux plaques de miroir au mercure devenues opaques. Plus loin, une grande lampe tout aussi simple pendait à une poutre. Le fond de la pièce était plongé dans la pénombre.

Deux clients étaient assis autour de la table, le regard fixe, devant une carafe de vin. Ils se tournèrent pour voir les nouveaux arrivants, trouvant la force de soulever à nouveau leur godet de terre cuite. Puis ils retombèrent dans leur hébétude. L’un d’eux avait les paupières qui se fermaient et la tête qui penchait.

« Bonsoir, braves gens », dit Isacco d’une voix forte, pour faire venir l’aubergiste.

De l’étage au-dessus parvint un gémissement qui se transforma bientôt en cri. C’était une voix d’enfant. Quelques instants après, le cri s’éteignit.

« Bonsoir, braves gens », répéta Isacco tourné vers l’étage.

On entendit une porte s’ouvrir et se refermer. Puis une femme, jeune mais recrue de fatigue, se pencha par-dessus la rampe. Le regard angoissé, elle tenait une lanterne fermée où brûlait une chandelle de suif.

« Bonsoir, brave femme, dit Isacco. Nous sommes des voyageurs et nous voudrions passer la nuit ici, et manger quelque chose de chaud, si possible. »

L’aubergiste les fixait comme si elle pensait à autre chose. Enfin, machinalement, elle dit : « C’est un demi-sol d’argent.

— Très bien, dit Isacco.

— Mais il n’y a rien à manger, dit la femme. Juste du pain et du vin.

— Nous nous en contenterons. »

L’aubergiste acquiesça mais ne bougea pas. Puis un nouveau gémissement, qui, cette fois, ne se transforma pas en cri, la fit se retourner. Encore plus angoissée, elle porta la main à sa bouche. Elle descendit l’escalier de planches rabotées, ouvrit un buffet qui se trouvait dans le recoin sombre de la salle, sortit une miche de pain enveloppée d’une toile de lin grège et tira d’un tonnelet une carafe de vin rouge. Elle mit le tout sur la table, puis apporta deux verres ébréchés et un couteau pour le pain.

« Je n’ai pas fait la cuisine aujourd’hui, dit-elle sans force. Ma fille est tombée malade…

— Je suis désolé, dit Isacco.

— Je deviens folle, continua la femme avec un regard embué qui laissait percevoir toute sa peine.

— Et le docteur, qu’a-t-il dit ? », s’informa Isacco.

La femme le regarda d’un air ahuri. Puis elle hocha la tête, perdue dans ses pensées. « Aucun docteur ne vient par ici, dit-elle. On fait nos enfants seuls dans notre lit et on y meurt seuls, quand l’heure est venue. »

Giuditta regarda la femme, dont elle sentait toute la douleur.

Un nouveau gémissement parvint de l’étage.

La femme tressaillit, serrant les lèvres. Son visage disgracieux montrait, presque avec indécence, la souffrance qui la traversait.

Alors sans réfléchir, Giuditta, dit : « Mon père est médecin ».

1 Titre donné à l’ambassadeur de la République Vénitienne auprès de la Porte Ottomane. (Toutes les notes sont de la traductrice)

5

Quand, au matin, Mercurio sauta en bas de la plate-forme, il dit : « Ma mère était comédienne. Comédien, en fait. » Il regarda les trois autres, qui descendaient et l’écoutaient. « Vous savez que les femmes n’ont pas le droit de jouer au théâtre ? », ajouta-t-il.

Benedetta et Zolfo se regardèrent. « Bien sûr, mentit Benedetta.

— Ah oui ? fit Mercurio. Eh bien, ma mère, pour jouer, elle s’est déguisée en homme pendant des années. Et tout le monde y croyait. Et elle était tellement mignonne en homme qu’on lui faisait faire les rôles de femme. »

Benedetta et Zolfo l’écoutaient, fascinés mais perdus dans tous ces changements de sexe.

Mercurio attrapa un pan de la toile sale et rapiécée accrochée à la plate-forme. « Vous êtes prêts ? », dit-il avant de le tirer d’un geste théâtral, révélant ce qu’il cachait.

Benedetta, Ercole et Zolfo restèrent bouche bée.

On se serait cru dans un atelier de couture. Ou dans un magasin : une soutane de curé et une robe de bure côtoyaient un habit noir de copiste et une livrée de domestique à rayures ; un uniforme de soldat du Pape avec son gilet de cuir renforcé à la poitrine dépassait sous des chausses de l’armée espagnole, une jambe amarante et une jambe safran ; un gilet à manches bouffantes scintillant de broderies était suspendu près d’un tablier de forgeron, d’une grande cape noire et d’une houppelande de voyage en toile cirée. D’un panier d’osier sortaient chapeaux, perruques, lunettes, monocles, fausses barbes, bourses et parchemins. Et d’un autre une multitude d’objets : une petite épée, un marteau de forgeron, un autre plus fin de maréchal-ferrant, une ceinture de cuir avec des ciseaux et des gouges de graveur, un rasoir de barbier, des scies de menuisier et des cachets-tampons de secrétaire, des plumes d’oie, des encriers. Il y avait des chaussures basses, des bottes, des pantoufles et des sabots de vendeur de poisson. Enfin, une robe de courtisane bleu cobalt, rehaussée de fausses pierres précieuses en verre coloré, voisinait avec un ensemble vert foncé pour jeune fille de bonne famille, à l’élégance discrète, et une tenue de servante plus modeste, grise et marron, à tablier à grande poche, complétée d’une coiffe blanche.

« Putain de Dieu ! », s’exclama Benedetta.

Mercurio se dandinait, tout fier. « Mettons-nous au travail, dit-il. Il m’est venu une idée pour reprendre la pièce d’or à cet aubergiste.

— Où as-tu trouvé tout ça ? demanda Benedetta comme si elle n’avait pas entendu.

— Ma mère me l’a laissé en héritage, dit Mercurio. C’est elle qui m’a appris à me déguiser. Sauf que je suis une espèce de comédien un peu différent… ajouta-t-il en riant.

— T’es pas orphelin ? demanda Zolfo.

— Si, mais en mourant ma mère a demandé au directeur de la troupe de me retrouver et de me donner toutes ses affaires, avec sa bénédiction. » Mercurio les regarda : ils étaient suspendus à ses lèvres. « Écoutez, c’est une longue histoire. Disons que ma mère couchait avec un comédien de la compagnie qui savait qu’elle était une femme. C’est comme ça que je suis né et que ma mère a été obligée de…

— De t’abandonner sur la roue comme Ercole et moi, dit Zolfo, et il cracha par terre.

— La roue, ricana Ercole.

— Tais-toi, imbécile, lui dit Zolfo.

— Non. Ma mère ne m’aurait jamais abandonné. Elle m’a confié à une femme à qui elle a donné de l’argent pour m’élever. Sauf que la femme a gardé l’argent, et m’a laissé sur la roue à l’orphelinat de San Michele Arcangelo.

— La salope !

— Bref, après ça, ma mère est tombée malade et elle est morte. Le directeur de troupe m’a retrouvé, et il m’a donné tout ce qu’elle possédait, c’est-à-dire les costumes de tous les rôles qu’elle interprétait. C’est lui qui m’a raconté son histoire. Il m’a dit que c’était la meilleure comédienne de toute sa compagnie et qu’…

— … qu’elle t’avait toujours aimé ? demanda Zolfo, les yeux pleins d’espoir et d’envie.

— Exactement !

— Mais comment il a fait pour te retrouver et savoir que c’était toi ? s’interposa Benedetta.

— C’est compliqué, coupa Mercurio. Maintenant, occupons-nous de l’aubergiste. Lave-toi la figure et les mains, lui dit-il. Il y a de l’eau dans le seau.

— Pas question ! lâcha-t-elle.

— Lave-toi, répéta Mercurio.

— Pourquoi je devrais ?

— Parce que ça fait partie de mon plan. Lave-toi et tu verras. » Il prit le costume vert de jeune fille de bonne famille. « Il devrait t’aller, dit-il en le lui tendant.

— L’eau est froide, se lamenta Benedetta qui commença par se nettoyer les yeux avec deux doigts.

— Fais pas de chichis, tu dois avoir l’air propre.

— Je déteste me laver, répondit-elle, d’un ton maussade.

— Ça, tu peux être sûre qu’on le sent ! »

Et Mercurio éclata de rire.

Benedetta le foudroya du regard, plongea ses deux mains dans l’eau et se frotta la figure avec rage.

« Bien. Maintenant change-toi, dit Mercurio, après avoir vérifié que le noir sous ses ongles avait disparu.

— Où ? »

Mercurio eut une expression étonnée. « Comment ça, où ?

— Tu crois pas que je vais me montrer toute nue ? répliqua Benedetta.

— Ben… j’ai qu’une seule pièce, si tu vois ce que je veux dire…

— Tournez-vous ! Et vous avez pas intérêt à regarder ! », ordonna la jeune fille. On entendit des bruissements d’étoffe. Peu après, elle dit : « J’ai fini ».

Zolfo et Ercole restèrent bouche bée. « Tu es magnifique », s’exclama le premier. Et l’autre répéta : « Ercole aussi dit mifique ».

Benedetta rougit fortement. « Idiots », lança-elle, et elle regarda Mercurio, qui dit alors : « Commencez à sortir. J’arrive et je vous explique mon plan ».

Une petite demi-heure plus tard, ils étaient dans la rue, marchant d’un pas vif.

Benedetta se plaça à côté de Mercurio. « Elle jouait quel rôle, avec ce costume ?

— Qui ?

— Ta mère.

— Ah, oui… Elle jouait… la duchesse.

— La duchesse ? », fit Benedetta. Elle passa la main sur le costume, en se dandinant. Elle fit encore quelques pas, bombant la poitrine. « Écoute, je suis désolée pour hier soir.

— À quel sujet ? demanda Mercurio.

— Je parlais pas sérieusement… quand je disais que tu pouvais aussi bien t’y noyer, dans ton égout… Si j’avais su…

— C’est bon. »

Benedetta lui toucha l’épaule de la main.

Mercurio s’écarta. « Je veux pas d’amis.

— Et moi donc… », dit-elle. Puis elle le toisa et se mit à rire. « T’as vraiment l’air d’un curé. »

Mercurio sourit, satisfait. Il portait une longue soutane noire à boutons rouges, avec sur la poitrine un cœur sanglant couronné d’épines. Et sur la tête, un chapeau noir et brillant.

« C’est pas encore parfait », dit-il. Il s’approcha du râtelier de deux mulets, prit une poignée de foin qu’il roula en boule et glissa sous sa soutane, à la hauteur du ventre : « Les curés déjeunent, dînent et soupent tous les jours. Pas comme nous. C’est pour ça qu’ils sont si gras. » Puis il attrapa une pomme à la volée sur un étal de fruits, en coupa deux tranches et les mit dans sa bouche, coincées entre les gencives et la joue. « Voigà, baintenant je suis farfait, et il rit. Il fuffit de barcher un feu flus lourdement… » Et il changea son rythme de marche.

« C’est fou ! s’exclama Benedetta.

— Bour ze déguiser, il ne fuffit bas…

— Je comprends rien à ce que tu dis », fit Benedetta.