Les Gloires de la Savoie - Jules Philippe - E-Book

Les Gloires de la Savoie E-Book

Jules Philippe

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Jules Philippe

Les Gloires de la Savoie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305185

Table des matières

INTRODUCTION.
CHAPITRE I er .
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
CHAPITRE V.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
CHAPITRE VI.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
CHAPITRE VII.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
CHAPITRE VIII.
1
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XIII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
CHAPITRE IX.
I
II
III
IV
CONCLUSION.
I
II

INTRODUCTION.

Table des matières

De tous temps certains littérateurs, qui rédigent leurs impressions de voyage dans leur cabinet de travail, ont semblé prendre à tâche de présenter la Savoie sous un aspect défavorable. Cette manie d’abaisser le peuple savoyard aux yeux du reste de l’humanité est d’autant plus incompréhensible, qu’elle est ordinairement le propre d’écrivains français, qui commettent de la sorte un crime de lèse-nation. En effet, les Savoyards forment et ont toujours formé une branche de la grande famille française: Français et Savoyards parlent la même langue et ont des habitudes, des coutumes et des mœurs à peu près semblables: pendant de longues années leurs destinées ont été les mêmes, et si le sort a voulu que la Savoie fût séparée de la France, ses enfants, dans leur isolement, ont conservé tous les signes distinctifs de la race commune: les instincts généreux, le courage et le dévouement à la patrie.

D’où vient donc que nos frères semblent parfois ne pas nous reconnaître? Aurions-nous manqué aux devoirs que nous imposait notre origine? Non. Que nos mains aient tenu la plume ou qu’elles aient serré de leurs robustes phalanges le mousquet et l’épée, elles ont tracé leur part des rayons de gloire qui couronnent le nom français.

On a oublié souvent, ou on a feint d’oublier que du sang savoyard coulait dans les veines de saint Bernard de Menthon, du cardinal de Brogny, de François de Sales, d’Eustache Chappuis, conseiller de Charles-Quint, de Pierre Fenouillet, prédicateur ordinaire de Henri IV, de Claude de Seyssel, l’historien, de Vaugelas, le grammarien, de Saint-Réal, l’historien; de Guillaume Fichet, qui introduisit l’art typographique à Paris; du poète Ducis, du cardinal Gerdil, de Joseph de Maistre, de Xavier de Maistre, de Tochon, le numismate, de Berthollet, des frères Michaud, de Bouvard et de Nicollet, astronomes, de Fodéré et de Dacquin, médecins, et de tant d’autres que je nommerai en temps et lieu.

On a oublié souvent que la Savoie est le berceau de cette forte race de princes, ancêtres de Victor-Emmanuel II, dont l’écusson, qui est aussi le nôtre, brille aujourd’hui d’un vif éclat dans les riches plaines de la Péninsule italique.

On a gratté un peu, sur les tables où sont tracées les fastes militaires de la France, les noms des nombreux officiers supérieurs que la Savoie a fournis aux armées de la République et de l’Empire, et parmi eux, Doppet, Dessaix, Songeon, Dupas, Chastel, l’un des officiers de cavalerie les plus remarquables de son époque, Decoux, Curial, Pacthod.

On oublie parfois aujourd’hui l’origine de MM. Dupanloud, de l’Académie française, Henry Murger et Jules Favre.

Je passe sous silence un grand nombre d’hommes qui se sont distingués dans différents Etats de l’Europe et sous les princes de Savoie, et je ne note qu’en passant les milliers d’enfants de nos vallées dont le sang s’est mêlé, sur les champs de bataille, à celui des soldats de la France.

Cependant il s’est trouvé, je dois le dire, quelques hommes sérieux qui ont rendu justice à la Savoie, et parmi eux je citerai M. Sayous: «Les Savoisiens, «écrit-il, ont peuplé au loin les armées de militaires «distingués, le clergé d’esprits supérieurs, les collèges «d’excellents instituteurs, les académies de savants, «les capitales de l’Europe d’hommes intelligents et «actifs, de négociants heureux .» Mais ces témoignages d’estime sont rares, et à l’étranger la Grâce de Dieu résume notre histoire nationale; la marmotte et la vielle y sont considérées comme nos seuls attributs. Certains Parisiens sont tout étonnés d’apprendre que l’on parle le français en Savoie; ils se prennent à rire, eux qui ont toujours entendu dans la bouche des Savoyards de vaudeville un charabia incompréhensible, ils se prennent à rire si on leur dit que notre langage est plus correct et plus pur que celui de la majorité des populations de l’ancienne France; et grand est leur ébahissement lorsqu’on leur prouve que le premier qui apprit aux Français à parler correctement leur langue, Vaugelas, était Savoyard!

Mais il y a mieux, la Savoie possède les plus beaux sites des Alpes et les plus célèbres; ils sont bien à elle, à moins que la géographie ne soit une chose imaginaire; le Mont-Blanc lui appartient. Eh bien! tandis que des biographes impartiaux font naître Berthollet dans le département de la Sarthe , des éditeurs d’albums transportent, de leur propre autorité, Chamonix et le Mont-Blanc en Suisse, sans plus de façons que d’écrire au-dessous de leurs vues lithographiées: Chamonix (SUISSE)!

Et si d’aventure on parle de nos lacs et de nos montagnes, voulez-vous savoir en quels termes on le fait? Ecoutez un homme d’esprit qui se promène sur le lac Léman; ab uno disce omnes: «Si vous aimez les con- «trastes, contemplez ces deux rives. Sur la rive suisse, «des maisons de plaisance, des villages coquets et pro- «pres, l’aspect du bonheur et du bien-être; sur la rive «de Savoie, des masures, une population déguenillée «et sale. Le bateau fait escale à Thonon: tout le village «est sur le bord du lac; mais la misère est empreinte «sur tous ces visages. Je croirais volontiers que ces «hommes mal vêtus, qui se pressent sur la berge, sont «d’anciens ramoneurs en proie à la douleur nostalgi- «que, et qui regrettent les cheminées de Paris .»

Vous qui connaissez la nature pittoresque et riante du Chablais, ainsi que la belle et forte race qui habite cette province, que dites-vous d’une pareille description faite à distance? Une simple lunette d’approche eut suffi à l’auteur pour reconnaître son erreur. Je ne finirais pas si je devais relever ici toutes les sottises qui se débitent chaque jour sur notre compte: je ne citerai plus que deux faits. Un critique écrivait en 1859, en parlant d’un jeune littérateur genevois: «M. Charles Dubois est de cette école suisse qui, «depuis quelque temps, jette un certain éclat, et c’est «un nom de plus à ajouter aux noms de Toppfer, de «MM. Vinet, LANFREY, etc.»

M. Lanfrey était à peine venu au monde, que déjà on cherchait à nous l’enlever!

Enfin, et pour montrer jusqu’à quel point on est parvenu à nous annihiler aux yeux des peuples, il y a quelques années (octobre 1859), un jeune Américain s’écriait, après avoir été sauvé d’une mort certaine sur le lac de Genève et en voyant que son sauveur allait au secours de son camarade: «Bah! laissez-le donc, c’est un Savoyard!»

En résumé, les Savoyards ne sont pas des hommes mais des brutes, au dire de certaines gens.

Les Suisses, nos voisins, ont eu une chance meilleure; quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, on l’accepte comme bien dit et bien fait; on chante quand même la patrie de Guillaume Tell. Et cependant que de choses drolatiques il se passe dans certains petits cantons encore soumis à des lois féodales! En 1859, à l’époque de la fête de Schiller, le conseil d’une commune de l’Oberland décidait que Monsieur Schiller eût à se présenter en personne pour recevoir le droit de bourgeoisie dans cette commune! Si un pareil fait s’était passé en Savoie, quel éclat de rire eût retenti du Rhône à l’Océan! Ce n’est pas que je veuille rien enlever à la Suisse, qui partage avec nous le domaine des Alpes et que j’estime, mais je proteste contre une injustice dont nous sommes exclusivement les victimes depuis des siècles.

En face de ces jugements iniques portés sur la Savoie, en face de toutes ces appréciations injustes dont on accable mon pays, un sourire de dédain effleure tout d’abord mes lèvres et je repousse l’idée de défense qui naît forcément chez l’homme lorsqu’il se sent blessé dans ses affections les plus chères. Et quel est le sentiment le plus fort, le plus inattaquable, si ce n’est l’amour de la patrie? Puis, je me dis: Un esprit sensé ne doit point prendre garde à toutes les billevesées qu’un chroniqueur soi-disant en voyage peut laisser échapper de sa plume, impatiente de commettre un bon mot, au risque de blesser un homme ou tout un peuple. Que l’on appelle la Savoie un pays de goitreux et de crétins, parce qu’une de ses vallées contient quelques malheureux atteints de crétinisme; qu’un écrivain, qui passe à juste titre pour avoir de l’esprit, ne voie sur les rives savoiennes du lac Léman que des ramoneurs et des gens sales et déguenillés; qu’on écrive sérieusement que l’on danse la bourrée au Casino d’Aix-les-Bains, peu importe! Mais, à un certain point de vue, ce parti pris de ridiculiser la Savoie n’a-t-il pas de funestes conséquences contre lesquelles nous devons réagir? Ne se peut-il pas qu’en voyant condamner leur pays au crétinisme à perpétuité, les plus faibles finissent par tomber dans le découragement et se disent: «Peut-être ne pouvons-nous rien faire par nous-mêmes; ne nous épuisons donc pas en vains efforts; vivons et mourons dans notre inutilité.»

Et qu’on le sache bien, il n’est pas nécessaire d’être un niais pour se laisser aller au doute de soi-même dans de pareilles circonstances; il suffit de faire partie de cette masse qui, partout, obéit sans réfléchir à l’impulsion qu’elle reçoit; de cette masse qui donne trop facilement raison au dernier qu’elle entend; de cette masse enfin dont l’intelligence n’a pas reçu tout le développement qu’elle peut atteindre; il suffit aussi d’être jeune.

Qu’il me soit permis, à ce propos, de rappeler un de mes souvenirs d’enfance. Je faisais mes études dans un pensionnat genevois dont les élèves étaient en majeure partie Américains. Chaque année nous célébrions la fête commémorative de l’indépendance des Etats-Unis, et nous prenions tous part à cette fête, sans distinction de nationalité. Les drapeaux français, sarde, suisse, voire même l’anglais, entouraient celui de Washington. A l’une de ces fêtes, au moment où les élèves, drapeaux au vent, étaient rangés dans la grande cour, on s’aperçut que l’étendard tricolore manquait à l’appel. Le Français qui devait avoir l’honneur de le porter n’étant pas présent, je crus pouvoir le remplacer. Je saisis donc le pavillon à l’ombre duquel La Fayette avait traversé l’Océan pour aller prêter son bras à la jeune république américaine, et je le déployai avec orgueil. A peine étais-je en place, que le porte-étendard désigné arriva; c’était un Alsacien; il m’arracha brusquement le drapeau, et faisant un geste de mépris: «Donne-moi ce drapeau, s’écria-t-il, un Savoyard n’est pas digne de le porter!» A ces mots, qui m’étaient adressés par un élève d’origine germanique, et auquel, par conséquent, je croyais moins de droit que je n’en avais à revendiquer la France pour patrie, à ces mots, je pâlis, mes jambes fléchirent, et mes yeux se voilèrent; deux grosses larmes coulèrent sur mes joues, larmes de honte et de rage. Cependant, rappelant toute mon énergie, je sautai sur l’Alsacien et lui fis mordre la poussière, aux grands applaudissements des Anglais et des Américains. Ce jour-là le Savoyard fut un homme comme un autre!

Malgré mon triomphe, il me resta pendant longtemps une douloureuse impression de l’affront que j’avais reçu, et ce qui fut pis, pendant longtemps aussi je doutai de mon pays! Je n’osai dire à l’étranger le nom de ma ville natale! Rougir de sa patrie!... Existe-t-il au monde une honte pareille?

Ce résultat funeste a peu d’importance pour un seul homme, mais pour un peuple entier, combien n’est-il pas à redouter? Et s’il faut dire toute mon opinion, j’attribue en grande partie à l’influence néfaste de cet esprit de dénigrement qui pèse sur notre contrée, l’inertie et l’apathie que l’on remarque généralement chez les Savoyards tant qu’ils restent dans leur pays. Une fois sortis de leurs vallées, ils l’emportent sur les autres peuples en activité et en intelligence, par ce motif qu’alors le doute dont leur esprit était frappé s’évanouit, et qu’ils ont la conscience de leurs forces. Ils avaient devant les yeux comme un rideau qui leur voilait la vérité ; cet obstacle se déchire au contact des étrangers, leur énergie s’accroît d’autant et la nature reprend toute sa force dans ces esprits auparavant timides et indolents.

Il faut donc que l’on combatte ce doute qui naît aussi de l’ignorance des choses de la patrie et qui affaiblit le sentiment national. Pour cela, il faut apprendre au peuple savoyard ce qu’il a été et ce qu’il est, ce qu’il a fait et ce qu’il peut faire; il faut qu’il connaisse les ressources immenses dont il peut disposer sous le rapport intellectuel comme sous le rapport matériel, afin qu’il sente surgir en lui un légitime orgueil national. En même temps, on doit répondre à ses détracteurs et rétablir sa réputation faussée par quelques histrions de la bohême littéraire.

Levons enfin l’étendard de la révolte et inscrivons-y cette divise: Rends à César ce qui appartient à César; devise qui, pour être vieille, n’en détermine pas moins avec à-propos la pensée patriotique qui doit nous guider. Quant à moi, je descends aujourd’hui dans l’arène, armé de toutes pièces, plein d’ardeur pour la défense d’une noble cause. Joûteur sans peur et sans reproches, je veux relever tous les gants que l’on nous a jetés; je veux que ma patrie soit lavée de tous les affronts qu’elle a subis, et que ses insulteurs soient forcés, pour expier leur ignorance ou leur méchanceté, de venir faire amende honorable aux pieds de nos belles montagnes, aux bords de nos lacs si pittoresques, dans nos riantes et fraîches vallées, où ils trouveront pour les confondre tous les hommes illustres qui ont marqué notre passé et ceux qui répondent de notre avenir.

Il importe aussi que la France apprécie à sa juste valeur le peuple qu’elle a retrouvé.

L’entreprise est difficile, dira-t-on; je reconnais que, confiée à mes seules forces, la tâche sera rude à accomplir; mais j’aurai du moins ouvert la voie, et de plus autorisés ne tarderont pas sans doute à me suivre. En attendant, fort de mon droit et de la grandeur de ma cause, j’entre hardiment en lice. Ma faible voix ne retentira peut-être pas bien loin; mais si je puis seulement raffermir l’orgueil national chez mes compatriotes, en leur démontrant qu’ils n’ont pas à rougir de leurs ancêtres, que les sentiments du bien, du vrai et du beau ont toujours été vivaces dans leur cœur; si je puis obtenir que chaque enfant de nos Alpes s’écrie:

SAVOIE, JE SUIS FIER D’ÊTRE TON ENFANT!

Je serai assez récompensé.

P. S. Une partie de cet ouvrage a paru en articles détachés dans la Revue savoisienne pendant les années 1860, 1861 et 1862. Quelques publications sérieuses de Paris et des départements ont reproduit des fragments de mon modeste travail; qu’il me soit permis de les remercier ici de l’honneur qu’elles ont bien voulu me faire, et surtout de leur concours dans l’œuvre de réhabilitation de mon pays.

CHAPITRE Ier.

Table des matières

L’IMPRIMERIE A ÉTÉ INTRODUITE EN FRANCE PAR UN SAVOYARD.

J’ai dit que j’allais entreprendre la réhabilitation de ma patrie! Ce mot de réhabilitation, appliqué à un peuple, paraît assez étrange, car on a peine à croire qu’une nation soit forcée de chanter ses propres louanges et de crier à l’univers les services qu’elle a rendus à l’humanité. Il semble tout d’abord que le principe de justice que l’on ne cesse d’invoquer à tout propos, d’un bout du monde à l’autre, doive suffire, si ce n’est à satisfaire, du moins à ménager le légitime amour-propre de celui qui a la pleine conscience d’avoir accompli tous ses devoirs; mais il n’en est rien.

La Savoie, je ne cesserai de le répéter, a tout fait pour mériter l’estime des autres nations: elle a fourni ses savants, ses littérateurs et ses guerriers; elle a semé abondamment dans le champ de la science, comme elle a arrosé de son sang les champs de bataille; mais elle n’a rien moissonné ; elle est restée Savoie comme devant et toujours marquée du stigmate de la nullité ! La justice n’est donc pas faite pour tous les peuples!

Et cependant, quelle vengeance il nous est donné d’exercer aujourd’hui envers les ingrats! Vengeance noble, calme, et propre à l’homme fort de son droit: nous n’avons qu’à rappeler nos œuvres et, de gré ou de force, le monde reconnaîtra nos mérites, et nos détracteurs seront désarmés.

Pour commencer, nous pouvons dire avec fierté qu’un enfant de la Savoie se trouva mêlé aux événements qui accompagnèrent l’introduction en France de l’art qui a renouvelé le monde, de l’art qui a ouvert à tous le temple sacré de la science, de l’art qui a fécondé le germe de la civilisation moderne: je veux parler de l’imprimerie.

Combien en France, et même en Savoie, savent aujourd’hui que l’invention de l’immortel Gutenberg a eu pour parrain, dans la capitale du monde civilisé, un enfant obscur du Petit-Bornand? Bien peu sans doute, quoique toutes les biographies générales parlent de Guillaume Fichet!

Guillaume Fichet naquit dans la première moitié du XVe siècle, au village du Crêt; il appartenait à une famille aisée qui fournit à la Savoie plusieurs magistrats. Il fit ses premières études au collège de La Roche et alla ensuite à Paris, où il fut reçu docteur de Sorbonne. Pendant vingt ans il enseigna les humanités, la rhétorique, la philosophie et la théologie dans l’Université dont il fut nommé recteur en 1467, «année, dit Grillet, où ayant assemblé toutes les «Facultés en présence de Louis XI, qui voulait faire «prendre les armes aux écoliers, pendant la guerre du «Bien public, il prononça un discours si énergique con- «tre ce projet, que le roi se laissa persuader, sans jamais «lui en témoigner aucun ressentiment.» Mais tous ces

succès, à nos yeux, ne sauraient rien être en comparaison de la gloire immense qui était réservée à notre compatriote. Dans le milieu du XVe siècle, Gutenberg, citoyen de la ville de Mayence, avait conçu l’idée de sculpter des lettres pour imprimer, et s’était associé avec deux hommes de la même ville, Schœffer et Faust, afin de perfectionner sa découverte. En 1450, ces immortels ouvriers de la pensée avaient édité un vocabulaire latin intitulé : Catholicon, dont chaque page était Sculptée sur bois; puis, pour remédier à la perte de temps qu’occasionnait ce système, ils avaient successivement fabriqué des lettres de bois mobiles et des lettres de métal avec lesquelles ils avaient édité, à dater de 1457, entre autres ouvrages, un Psautier latin et une Bible, imprimés en deux couleurs, rouge et noire.

En 1469 environ, un marchand, du nom de Fust, apporta à Paris des exemplaires de ce Psautier et de cette Bible, et les fit passer pour des copies exécutées sans fautes. Tout ce que Paris comptait de clercs, de copistes et autres gens de plume, s’émut de ces prétendues copies d’un nouveau genre; les commentaires allèrent leur train, si bien que l’on finit par déclarer hautement que les marchandises de Fust sortaient des mains de Belzébuth, argument qui, à cette époque, était l’ultima ratio des adversaires de toute découverte un peu extraordinaire.

Le malheureux Fust, emprisonné et traduit devant le Parlement, eut beau avouer sa supercherie, rien ne put l’excuser aux yeux des graves et doctes magistrats, qui reconnurent et déclarèrent avec un sérieux incroyable que les lettres rouges du Psautier et de la Bible avaient été écrites avec du sang d’enfants chrétiens! Condamné à être brûlé vif, Fust allait monter sur le bûcher; martyr de la science sans le vouloir, il allait payer de sa vie la gloire d’avoir introduit en France le premier livre imprimé ! La découverte qui devait rendre de si grands services à l’humanité se voyait près d’être forcée de recevoir le baptême du sang pour pénétrer dans un des pays qui devaient le plus la mettre à profit. Mais heureusement Louis XI apprit la comédie ridicule qui s’était jouée devant le Parlement, et, sans hésiter, il cassa l’arrêt per absurdum; Fust sortit de prison et ses livres lui furent payés. Bien plus, le roi déclara aux docteurs de la Sorbonne que son intention formelle était d’avoir une imprimerie à Paris.

La demande de Louis XI fut un coup de foudre pour la docte compagnie. Il me semble voir tous ces gros bonnets de la science de l’époque se signer d’épouvante, à l’idée qu’il leur fallait devenir les complices d’un commerce avec le diable pour faire exécuter des copies de la Bible, si toutefois ils croyaient sérieusement à toutes ces sornettes. Quoi qu’il en soit, ce qu’il y a de certain, ce qu’il y a de bien constaté par tous les auteurs qui ont écrit sur ce sujet, c’est que les docteurs français déclinèrent toute responsabilité ; deux de leurs collègues étrangers, Guillaume Fichet, du Petit-Bornand, et Von Stein, Suisse, eurent seuls le courage de tenter l’entreprise.

Les deux audacieux docteurs appelèrent à Paris trois élèves de Schœffer: Ulric Gering, Martin Crantz et Michel Friburger. Ces trois ouvriers imprimeurs arrivèrent à Paris en 1470, et on leur donna une des salles de la Sorbonne où ils placèrent leur machine diabolique, au grand scandale des docteurs. Le premier ouvrage qu’ils imprimèrent fut le traité de rhétorique de Fichet, en 1471, ouvrage excessivement rare et peut-être impossible à trouver aujourd’hui ; il est intitulé : Guillelmi Ficheti Alnetani , artium et theologiæ doctoris, Rhetoricorum libri III; accidit ejusdem Ficheti panegyricus a Roberto Gaguino versibus compositus. In parisiorum Sorbona, per Ulricum Gering, Martinum Crantz, et Michaelem Friburger, anno 1471.

G. Fichet publia ensuite, en 1473, un autre ouvrage intitulé : Epistolæ Gasparini Pergamensis, qu’il dédia à son complice Von Stein.

Et ce n’est pas sans intention que je viens d’écrire le mot de complice, car Fichet et Von Stein (en français, de la Pierre), bien qu’ils eussent réussi dans leur entreprise, n’en continuèrent pas moins à être considérés comme de vrais coupables par leurs savante confrères, dont quelques-uns prévoyaient et redoutaient peut-être la transformation que la nouvelle découverte allait faire subir à la société : au reste, les docteurs de toute sorte n’ont jamais vu avec plaisir qu’on divulguât leur science. Notre pauvre Savoyard et le Suisse son ami eurent donc à subir mille tracasseries; on ne leur laissa pas un instant de repos, de telle sorte qu’ils finirent par quitter la Sorbonne. Crantz, Gering et Friburger, chassés de leur atelier, allèrent s’établir rue Saint-Jacques, près de l’église de Saint-Benoît, à l’enseigne du Soleil d’Or. Fichet se réfugia à Rome, où il fut nommé camérier secret du Pape Sixte IV.

Ainsi et pour me résumer, c’est par un Savoyard que la machine civilisatrice la plus puissante a été introduite en France; c’est un Savoyard qui a mis dans les mains de la plus grande des nations ce levier d’Archimède avec lequel elle a soulevé le monde; et qui plus est, ce même Savoyard s’est servi le premier de ce levier!

Guillaume Fichet est donc bien l’une des plus grandes gloires de la Savoie; aux yeux de la France et même du monde entier il a droit à l’immortalité, et si on la lui refuse, c’est à nous, c’est à son pays qu’il a honoré de la lui faire accorder.

Il nous a laissé un héritage trop précieux pour que nous ne nous souciions pas de le recueillir.

CHAPITRE II.

Table des matières

LA PREMIÈRE ACADÉMIE FRANÇAISE A ÉTÉ FONDÉE EN SAVOIE .

En 1606, deux hommes déjà illustres habitaient Annecy; ils se nommaient François de Sales et Antoine Favre.

Le premier, évêque de Genève et écrivain de granb talent, avait été avocat au Sénat de Savoie en 1592; ayant abandonné le barreau pour embrasser la carrière ecclésiastique qui était plus en harmonie avec ses tendances essentiellement religieuses, il était arrivé au siège épiscopal de Genève en 1602; il jouissait d’une grande renommée en France, grâce à son éloquence, et il avait prononcé devant Henri IV l’oraison funèbre de Philippe de Lorraine, dernier rejeton de la branche des ducs de Mercœur; malgré les efforts du roi de France pour le retenir auprès de lui, François de Sales n’avait pu se séparer de sa bonne ville d’Annecy, où il devait écrire sa célèbre Introduction à la vie dévote.

Antoine Favre, président du conseil de Genevois, était le jurisconsulte le plus savant de son époque; à vingt-trois ans il avait publié son livre des Conjectures qui fit dire à Cujas: «Ce jeune homme a du sang aux ongles; «s’il vit âge d’homme, il fera bien du bruit!» A trente ans il avait été nommé sénateur par le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, et à l’époque dont nous parlons, il venait de publier son fameux Code fabrien. Ses publications savantes attiraient l’attention de tous les jurisconsultes de l’Europe, qui ne dédaignaient pas de le consulter, et elles jetaient un grand lustre sur la magistrature savoyarde déjà si renommée.

Hommes de science, bien plus, hommes de génie tous deux, François de Sales et Antoine Favre étaient faits pour s’entendre; du reste, ils devaient céder, malgré eux, à cet attrait irrésistible qu’éprouvent l’un pour l’autre deux esprits d’élite. Vivant de la même vie, aimant à un degré égal l’étude du beau et du vrai, cherchant à élever leurs pensées en fouillant avec une ardeur qui tenait de la passion cette nature qui ne peut qu’engendrer de nobles actions lorsqu’on sait découvrir et comprendre tout ce qu’elle renferme de sublime, les deux illustres amis se trouvèrent tout naturellement les protecteurs de la science dans la petite cité d’Annecy.

Pour eux, la science n’était pas cet épouvantail que certaines gens, aux principes faussés, emploient pour effrayer les simples; elle n’était pas à leurs yeux l’arbre du mal dont les fruits trompeurs cachent un poison mortel. Ils considéraient la science comme la véritable source du bien, comme l’appui le plus ferme de la foi, mais de la foi vraie, telle que la possèdent les intelligences élevées; ils pensaient avec raison que l’homme qui étudie et apprend à connaître les secrets innombrables que recèle la nature, ne peut s’empêcher de se rapprocher de l’Etre éternel, parce qu’il sent le besoin de rapporter tout ce qu’il voit de si admirablement organisé à une intelligence suprême, auprès de laquelle l’humanité doit s’humilier et avouer son impuissance.

Animés de cet esprit, nos deux illustres écrivains encourageaient dans leur petite sphère toute tentative scientifique ou littéraire; ainsi, les hommes studieux étaient sûrs de trouver des protecteurs toujours prêts à les soutenir dans leurs essais. Favre et François de Sales réunissaient souvent les jeunes littérateurs, et là, dans l’intimité, ils écoutaient avec patience la lecture des travaux de leurs protégés, dictaient les corrections à faire, donnaient des sujets à traiter.

Lorsqu’ils eurent attiré auprès d’eux un certain nombre d’hommes éclairés et instruits, afin de conserver cet esprit d’émulation qui seul pousse aux grands efforts, ils conçurent l’idée de former à Annecy une association semblable à celles qui existaient déjà dans plusieurs villes d’Italie, et que l’on appelait des académies. Peut-être l’idée de cette création doit-elle revenir à François de Sales qui, ayant fait ses études de droit à Padoue, avait pu reconnaître tout le bien que produisaient ces associations. Ce qui nous le ferait croire, c’est le nom que nos deux académiciens donnèrent à leur société et la devise qu’ils choisirent, nom et devise tout italiens: leur académie s’appela Florimontane, et elle eut pour emblème un oranger chargé de fleurs et de fruits, avec la devise: Flores fructusque perennes (fleurs et fruits éternels). Ne reconnaît-on pas dans cette gracieuse devise l’esprit fin et délicat de François de Sales? Favre, en sa qualité de dialecticien, a pu trouver, si l’on veut, le titre de Florimontane, conséquence de la devise; mais seule, la plume qui a écrit les conseils à Philothée et les lettres à Mme de Chantai, a pu dessiner cet oranger et tracer les mots qui l’entourent.

Quoi qu’il en soit, l’illustre magistrat et le spirituel prélat venaient de créer la première académie qui ait existé en-deçà des Alpes, trente ans environ avant que Richelieu ait eu la même pensée à Paris!