Les ménages militaires. Le mariage du trésorier - Emma Bailly - E-Book

Les ménages militaires. Le mariage du trésorier E-Book

Emma Bailly

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"Les ménages militaires. Le mariage du trésorier", de Emma Bailly. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Emma Bailly

Les ménages militaires. Le mariage du trésorier

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303686

Table des matières

LES MÉNAGES MILITAIRES
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII

LES MÉNAGES MILITAIRES

Table des matières

I

Table des matières

En 1869, le 43e bataillon de chasseurs à pied, retour du Mexique, occupait depuis une année la garnison de Vincennes, que sa proximité de Paris classe parmi les plus enviées.

Il était commandé par un soldat d’Afrique et de Crimée, le commandant Toussaint, un troupier fini, comme disaient les vieilles moustaches du corps, épithète qui sert, paraît-il, à qualifier toutes les vertus militaires, et lui ralliait la sympathie de ceux d’entre ses subordonnés qui avaient patiemment conquis, un à un, tous leurs grades.

Les jeunes sous-lieutenants, élèves de Saint-Cyr, qui avaient entendu raconter les élégantes traditions du 43e, déploraient la présence d’un chef qui ne connaissait que la discipline toute nue et dédaignait profondément les accommodements qu’un homme du monde sait se ménager avec sa brutalité.

C’est dire assez que les belles manières étaient le moindre souci du bataillon à sa rentrée en France. Cette dernière campagne avait d’ailleurs introduit dans son effectif des éléments nouveaux, infiniment plus recommandables par leurs bons services que par leur éducation première.

La bravoure y avait engendré la hâblerie; le climat brûlant, longtemps supporté, y avait développé le culte de l’absinthe; le sans-gêne y était à l’ordre du jour; enfin, symptôme qui caractérise généralement les rentrées de campagnes, une bonne moitié des officiers s’étaient mariés hâtivement, étourdiment, pressés par une soif de vie intérieure plus légitime que prudente, sans prendre le temps de bien choisir.

Il en était résulté pas mal de ménages où l’amour devait tenir lieu de dot, et quelques-uns même où l’incompatibilité d’humeur glissait déjà son souffle desséchant.

C’était la plaie secrète du commandant Toussaint, un vieux garçon qui regardait en haussant les épaules les petites misères conjugales de ses officiers.

— Sacrebleu! avait-il déclaré, je ne donne plus d’autorisation de mariage à moins qu’on ne m’apporte, dans mon cabinet, la dot de la future en espèces roulantes et sonnantes. Messieurs, vous pouvez vous le tenir pour dit.

Comme on savait bien que le commandant menaçait d’excéder ainsi son droit, la terreur n’était pas grande parmi les gens mariables du bataillon. Et puis le voisinage de Paris, la ville des séductions incessantes et des caprices faciles, commençait à produire son effet: depuis un an, on se mariait beaucoup moins au 43e.

A cette époque, l’aristocratie n’y était représentée que par trois sous-lieutenants des dernières promotions. Ce fut donc un étonnement pour tous, lorsqu’on vit arriver le lieutenant Georges de Maucler, qui venait y prendre les fonctions de trésorier en remplacement du titulaire décédé.

Tout d’abord, ce grand beau garçon-là avec sa taille élevée d’une suprême élégance, son teint mat, ses fines moustaches crânement relevées, la simplicité recherchée de ses façons de gentilhomme, parut une anomalie dans ces fonctions bureaucratiques.

Lui, trésorier! c’est-à-dire éplucheur de comptes, assidu au travail, ferré sur les chiffres, enterré dans les paperasses, allons donc!... Il n’était pas fait pour s’endormir dans les somnolentes aridités de la section hors rang; sa place future était à la droite du bataillon, comme adjudant-major; la parade serait son triomphe, et les grandes manœuvres son avenir.

Voilà ce que disaient à haute voix les camarades indulgents. Les envieux ajoutaient tout bas que ce prudent jeune homme voulait ménager ses mains féminines et son front blanc en les mettant à l’abri des rudes exercices corporels de la vie militaire.

Il est probable que ces propos malveillants, —qu’on ne s’explique, du reste, que par l’usage à peu près général de confier ces fonctions spéciales à d’anciens sous-officiers qui ont prouvé leurs aptitudes, et se contentent d’un avancement médiocre en échange de la tranquillité de leur position, — il est probable, dis-je, que ces propos parvinrent aux oreilles du nouveau venu.

Il affecta d’abord de n’y prêter aucune attention; mais comme la jalousie de quelques candidats évincés rendit le venin de plus en plus corrosif, M. de Maucler, au déjeuner commun de la pension militaire, dit un jour à ses camarades:

— Messieurs, j’apprends que vous êtes surpris de me voir au dépôt avec un titre dont plusieurs d’entre vous se croyaient justement plus dignes, et que les motifs de mon acceptation sont dénaturés ou mal compris. Il est peut-être bon de rectifier votre opinion à cet égard.

Il y eut un grognement approbatif autour de la table.

Le jeune homme promena lentement son regard ferme sur les convives en l’arrêtant plus spécialement sur quelques-uns.

— Non, monsieur Lorillon, reprit-il, je ne suis pas trésorier parce que j’ai des dettes cachées qu’il me faut payer à tout prix. Non, monsieur Périllas, je ne suis pas trésorier parce que le grand soleil du polygone répugne à mes goûts efféminés. Non, monsieur Anselme, je ne suis pas trésorier parce que je sais mieux manier une plume qu’une épée...: cela, je pourrais vous le prouver au besoin. Je suis trésorier, messieurs, parce que j’ai à remplir une lourde et sérieuse tâche qui me fait désirer, pendant quelques années, une vie relativement immobilisée; je suis trésorier, parce que j’avoue être pauvre et avoir très-prosaïquement besoin des appointements supérieurs attachés aux fonctions que j’occupe, pour m’aider à accomplir un devoir que je considère comme sacré et sur lequel je n’ai pas à m’expliquer davantage.

Un silence profond suivit cette déclaration étrange, humble et fière à la fois, rare dans les coutumes militaires où l’on supporte la pauvreté sans l’avouer, mais qu’un cachet de loyauté indicible rendait respectable.

Les officiers se regardèrent, interdits, sentant le mérite de cette parole claire et sans emphase, un peu honteux déjà de leurs jugements téméraires, regrettant leurs médisances et hésitant à les désavouer.

Le lieutenant Périllas, un des médisants, avec le prime-saut de sa nature méridionale, fut le premier à reconnaître ses torts.

— Tarasque! s’écria-t-il en se levant d’un mouvement brusque, c’est trop de bonté de nous exposer vos motifs. Vous êtes ce que vous êtes, parce que vous voulez l’être; cela suffit, et vous me paraissez un gaillard de taille à faire respecter votre sentiment.

— Je le crois, répondit simplement Georges de Maucler.

— Pour ma part, si j’ai prononcé la parole que vous venez de relever, — et j’en suis bien capable après tout, — je reconnais avoir dit une sottise. Nos langues du Midi nous jouent de ces mauvais tours-là. Veuillez bien l’oublier, monsieur!

M. de Maucler étendit à travers la table sa main longue et soignée, qui fut énergiquement serrée dans la main brune et nerveuse de M. Périllas.

Cet exemple amena une autre rétractation, moins carrément formulée, et quelques protestations qui parurent suffisantes à tout le monde.

Le déjeuner s’acheva sans incident. Le président de la table fit apporter du champagne, et l’on but, sans rancune, à la santé du nouveau trésorier.

Telle fut l’entrée de Georges de Maucler au 43e bataillon de chasseurs. De cette escarmouche, dont il conserva un certain prestige, naquit pour lui la très-sincère amitié du lieutenant Périllas, à laquelle son inséparable Pylade, le capitaine Lanternie, — épaisse et excellente nature, —ne manqua pas d’ajouter promptement son estime.

Ces trois officiers, quoique fort dissemblables de naissance et de manières, se sentirent cependant sympathiques, car ils étaient profondément honnêtes, francs, bons militaires et suffisamment chauvins.

II

Table des matières

Les anciens visiteurs du bois de Vincennes, que le souvenir de leur admiration passée ramène sous ses ombrages, reconnaissent difficilement, et même ne reconnaissent absolument plus, les épais fourrés, coupés de larges allées feuillues, où ils s’égaraient autrefois.

Depuis quelques années, la nature, qui faisait seule les frais de ces décors agrestes, s’est adjoint la collaboration de l’art, et, de cet accouplement fécond, sont nés ces paysages gracieux, ces lacs pleins de fraîcheur, ces courbes élégantes, ces entrelacements de lierre et de rochers, ces échappées vertes, ces fonds lumineux qui font du bois de Vincennes actuel une des plus belles perles de l’écrin splendide dont M. Alphand a été établi, par la ville de Paris, ciseleur, monteur et metteur en lumière.;

Malheureusement pour les amateurs de beautés purement champêtres, la spéculation a suivi l’art, et les constructeurs de villas modernes ont succédé aux terrassiers paysagistes. Une ceinture de maisons blanches, de chalets coquets, de pimpants pavillons s’étend autour de la ville, empiétant de plus en plus sur le vrai bois, frais et odorant, de jadis.

Les grands chênes sont coupés dans les lots de terrains à vendre, et le nouveau propriétaire plante autour de sa maisonnette une série de manches à balai, grêles, à têtes maigrement empanchées, du plus lamentable effet comme perspective. Les parterres se grillent au grand soleil tandis que les habitants voient à quelques pas, —supplice renouvelé de Tantale, — les ramures touffues verser l’ombre aux promeneurs.

Dans dix ans, quand les manches à balai seront des arbres et les parterres des jardins, Vincennes tout entier, s’allongeant de Fontenay-sous-Bois à Paris, ne sera plus qu’un adorable nid de verdure et de fleurs, où les boulets du polygone paraîtront d’étranges fruits dépaysés.

Une des belles maisons nouvellement construites sur l’avenue Marigny appartenait, en 1869, à M. Athanase Gilmérin, lequel avait laborieusement édifié une plantureuse fortune dans le commerce des denrées coloniales, en plein quartier des Halles.

Actif, habile et honnête, il arriva, jeune encore, à cette situation honorable, aisée, autoritaire, qui est l’ambition légitime du grand commerçant. Il pouvait, en persistant dans cette voie, doubler ses capitaux, mais ayant perdu sa femme, — une utile compagne de travail, — il jugea plus sage de se retirer des affaires après avoir assuré son avenir et la dot de ses enfants.

Ni l’un ni l’autre, du reste, n’étaient aptes à lui succéder. Son fils, Sosthène Gilmérin, après des études capricieuses, s’était découvert un goût prononcé pour la peinture. Il avait dès lors abandonné tout projet d’occupation sérieuse, et barbouillait sur toile avec une ardeur digne d’un résultat moins fantaisiste.

Comme il était largement pensionné par son père, et très-généreux avec ses amis, ceux-ci lui persuadaient aisément que ses tableaux de genre étaient étourdissants et que l’air circulait entre les arbres violets de ses paysages. Pour M. Gilmérin, Sosthène était un des plus grands peintres de l’avenir.

Sa fille, mademoiselle Valérie Gilmérin, qui avait fait au couvent des Oiseaux les plus aristocratiques connaissances, ne pouvait décemment, en rentrant au logis, trouver son père à la tète d’une armée de commis, dirigeant des transactions commerciales!... sur une vaste échelle, il est vrai, mais enfin des transactions! Non, c’était inadmissible. Son éducation, sa distinction, sa grâce devaient la préserver du contact de ces vulgarités.

Le fonds de commerce fut donc vendu, la famille installée dans un somptueux appartement du boulevard de Sébastopol. —Dame! on ne peut pas, des Halles, s’implanter tout à coup au cœur du faubourg Saint-Germain!... et M. Gilmérin, que venait de saisir l’amour de la villégiature, fit construire une villa à Vincennes.

La maison construite, — et ce fut une année bien employée pour le digne homme, — il procéda à l’érection d’un jardin, au creusement d’un bassin, à la coûteuse transplantation de beaux arbres déjà ombreux.

Encore six mois heureux arrachés à l’ennemi qu’il entrevoyait comme un cauchemar: l’oisiveté.

Mais vint enfin le jour où la maison confortable reçut ses habitants, où le jardin étendit ses allées, bordées de catalpas fleuris, devant les promeneurs, où la famille Gilmérin put dire à son chef: «Votre œuvre est parfaite, et nous avons bien fait de planter ici notre tente.»

Ce jour-là, le négociant retiré n’ayant plus rien à organiser ni à surveiller, s’endormit le cœur bien gros: qu’allait-il faire désormais?

Ah! il ne s’en doutait pas, le pauvre homme! il appartenait à Valérie de lui démontrer que l’occupation la plus grave, la plus impérieuse, la plus absorbante qui puisse incomber à un père est de marier sa fille.

A l’époque où mademoiselle Valérie Gilmérin quitta l’institution célèbre, où se forment tant de petits prodiges, pour venir reprendre sa place dans la maison paternelle, c’était une belle personne de dix-huit ans, assez grande, dont les épaules larges et tombantes, quoique un peu grêles encore, promettaient avec les années un splendide développement.

Ses traits, sans avoir rien de classiquement régulier, respiraient une vivacité spirituelle; sa bouche, grande, était expressive; ses yeux, d’un vert lumineux, avaient un regard profond où la passion, latente et indécise encore, semblait dormir.

On se retournait pour la voir passer, non qu’elle fût remarquablement jolie, mais infiniment attrayante avec sa taille souple et ses cheveux châtains, hardiment relevés sur le front un peu bas des statues antiques.

Elle avait de la gaieté, de la franchise et de la résolution dans le caractère. Ce n’était pas du tout la jeune fille de notre génération telle que la font nos mœurs frivoles, bonne d’instinct, coquette par nature, généreuse quand il ne s’agit que d’argent, positive par calcul, avec un égoïsme naïf qui la fait se regarder comme une délicate petite merveille qu’on ne saurait trop ménager.

Valérie valait mieux que ce type si répandu sur lequel se coulent, de nos jours, nos jeunes et jolies Parisiennes. Elle avait, par exemple, la faiblesse d’appartenir à son époque par le côté modes, dont elle portait consciencieusement les retroussis cavaliers, les pouffs gigantesques et les envolements d’étoffes.

Ainsi faite, c’était une charmante enfant dont tous les pères du monde auraient eu le droit d’être fiers. M. Gilmérin ne s’en faisait pas faute. Ce fut même ce légitime orgueil qui le rendit promptement très-jaloux du bonheur à venir de son trésor, et très-difficile sur le choix d’un gendre.

Les prétendants affluaient déjà. Une jolie personne, une dot sonnante, quel miroir aux alouettes braqué sur les célibataires!

— Elle est trop jeune... Je ne veux pas m’en séparer si vite... Laissons-la jouir de son printemps, se défendait l’excellent père, attaqué de toutes parts.

Et pourtant, en homme habitué à peser toutes les propositions pour en extraire le bénéfice probable, il passait au crible tous les amoureux, négociants, banquiers, officiers, propriétaires, ne trouvant à aucun d’eux les qualités requises pour mériter Valérie.

Les prétentions de la jeune fille étaient-elles donc formidables? A vrai dire, elle n’en avait aucune bien nettement accentuée. Se sentant riche, jolie, libre de choisir, elle attendait que quelqu’un lui plût, — toutes les jeunes filles nous comprendront, — et personne ne lui plaisait.

Ce n’était ni coquetterie ni caprice de sa part, c’était médiocrité chez les prétendants. Ils étaient, les uns jeunes, les autres riches, parfois beaux; on en rencontrait même de spirituels; mais aucun ne soulevait dans le cœur de Valérie ce désir vague, ce trouble inconnu qu’elle rêvait de ressentir un jour à l’approche de son futur mari.

Sans être aussi romanesque que beaucoup de ses compagnes, elle avait donc aussi son petit grain d’idéal qui germait dans un coin de sa mignonne cervelle.

L’idéal de M. Athanase Gilmérin ne ressemblait pas précisément à celui de sa fille. Il voulait, lui, un gendre parfait, tout simplement, quelque chose comme un Adonis doublé d’un nabab, poëte à ses heures et petit manteau bleu à ses moments perdus.

Eh bien, Paris, le pays des merveilles en tous genres, en renferme peu, très-peu même, d’aussi réussies que le voulait ce programme. La merveille n’avait pas encore paru.