Les morts bizarres - Jean Richepin - E-Book

Les morts bizarres E-Book

Jean Richepin

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"Les morts bizarres", de Jean Richepin. Publié par Good Press. Good Press publie un large éventail d'ouvrages, où sont inclus tous les genres littéraires. Les choix éditoriaux des éditions Good Press ne se limitent pas aux grands classiques, à la fiction et à la non-fiction littéraire. Ils englobent également les trésors, oubliés ou à découvrir, de la littérature mondiale. Nous publions les livres qu'il faut avoir lu. Chaque ouvrage publié par Good Press a été édité et mis en forme avec soin, afin d'optimiser le confort de lecture, sur liseuse ou tablette. Notre mission est d'élaborer des e-books faciles à utiliser, accessibles au plus grand nombre, dans un format numérique de qualité supérieure.

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Jean Richepin

Les morts bizarres

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322632

Table des matières

CONSTANT GUIGNARD
LA UHLANE
I
II
III
IV
V
VI
JUIN, JUILLET, AOUT
L’ASSASSIN NU
UN EMPEREUR
UNE HISTOIRE DE L’AUTRE MONDE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
x
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
LA PAILLE HUMIDE DES CACHOTS
UN LACHE
LE DISSÉQUÉ
LE CHEF-D’ŒUVRE DU CRIME
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LE CHASSEPOT DU PETIT JESUS
I
II
II
BONJOUR, MONSIEUR!
LA MACHINE A MÉTAPHYSIQUE
II
DESHOULIÈRES

CONSTANT GUIGNARD

Table des matières

A Maurice Bouchor

A l’action! au mal! le bien reste ignoré.

(A. DE MUSSET).

Les époux Guignard, mariés par amour, désiraient passionnément un fils. Comme si ce petit être tant souhaité voulait hâter l’accomplissement de leurs vœux, il vint au monde avant terme. Sa mère en mourut, et son père, ne pouvant supporter cette mort, se pendit de désespoir.

Constant Guignard eut une enfance exemplaire mais malheureuse. Il passa son temps de collége à faire des pensums qu’il ne méritait pas, à recevoir des coups destinés à d’autres, et à être malade les jours de grande composition. Il finit ses études avec la réputation d’un cafard et d’un cancre. Au baccalauréat, il fit la version latine de son voisin, qui fut reçu, tandis que lui-même était expulsé des examens pour avoir copié.

De si malencontreux débuts dans la vie eussent rendu mauvaise une nature ordinaire. Mais Constant Guignard était une âme d’élite, et, persuadé que le bonheur est la récompense de la vertu, il résolut de vaincre la mauvaise fortune à force d’héroïsme.

Il entra dans une maison de commerce qui brûla le lendemain. Au milieu de l’incendie, comme il voyait son patron désolé, il se jeta dans les flammes pour sauver la caisse. Les cheveux grillés, les membres couverts de plaies, il parvint au péril de sa vie à enfoncer le coffre-fort et à en retirer toutes les valeurs.

Mais le feu les consuma dans ses mains. Quand il sortit de la fournaise, il fut appréhendé au collet par deux sergents de ville; et un mois après on le condamnait à cinq ans de prison pour avoir essayé de s’approprier, à la faveur d’un incendie, une fortune qui ne courait aucun danger dans un coffre-fort in-. combustible.

Une révolte eut lieu dans la maison centrale où il était. En voulant secourir un gardien attaqué, il lui passa un croc-en-jambe et le fit massacrer par les rebelles. Du coup on l’envoya pour vingt ans à Cayenne.

Fort de son innocence, il s’évada, revint en France sous un autre nom, pensa qu’il avait dépisté la fatalité et se remit à faire le bien.

Un jour, dans une fête, il vit un cheval emporté qui entraînait une voiture droit dans le fossé du rempart. Il se jette à la tête du cheval, a le poignet, tordu, la jambe cassée, une côte enfoncée, mais réussit à empêcher la chute inévitable. Seulement, l’animal rebrousse chemin, et va s’abattre au milieu de la foule, où il écrase un vieillard, deux femmes et trois enfants. Il n’y avait personne dans la voiture.

Dégoûté cette fois des actes d’héroïsme, Constant Guignard prit le parti de faire le bien humblement et se consacra au soulagement des misères obscures. Mais l’argent qu’il portait à de pauvres ménagères était dépensé au cabaret par leurs maris; les tricots qu’il distribua à des ouvriers habitués au froid leur firent attraper des fluxions de poitrine; un chien errant qu’il recueillit donna la rage à six personnes du quartier; et le remplaçant militaire qu’il acheta pour un jeune homme intéressant vendit à l’ennemi les clefs d’une place forte.

Constant Guignard pensa que l’argent fait plus de mal que de bien, et qu’au lieu d’éparpiller sa philanthropie, il valait mieux la concentrer sur un seul être. Il adopta donc une jeune orpheline qui n’était point belle, mais qui était douée des qualités les plus rares et qu’il éleva avec toutes les tendresses d’un père. Hélas! il fut si bon, si dévoué, si aimable pour elle, qu’un soir elle se jeta à ses pieds et lui confessa qu’elle l’aimait. Il essaya de lui faire comprendre qu’il l’avait toujours considérée comme sa fille, et qu’il se croirait coupable d’un crime en cédant à la tentation qu’elle lui offrait. Il lui démontra paternellement qu’elle prenait pour de l’amour l’éveil de ses sens, et il lui promit d’ailleurs qu’il obéirait à cet avertissement de la nature en lui cherchant au plus vite un époux digne d’elle. Le lendemain, il la trouva couchée en travers de sa porte, un couteau dans le cœur.

Pour le coup, Constant Guignard renonça à son rôle de petit manteau bleu, et se jura que dorénavant, pour faire le bien, il se contenterait d’empêcher le mal.

A quelque temps de là, il fut mis par le hasard sur la piste d’un crime qu’un de ses amis allait commettre. Il aurait pu le dénoncer à la police; mais il aima mieux tenter d’entraver le crime sans perdre le criminel. Il se mêla donc intimement à l’action qui se préparait, parvint à en saisir tous les fils, et attendit le moment précis de tout déjouer en arrangeant tout. Mais le coquin qu’il voulait ménager vit clair dans son jeu, et combina l’affaire de telle sorte que le crime fut commis, le criminel sauvé, et Constant Guignard arrêté.

Le réquisitoire du procureur général contre Constant Guignard fut un chef-d’œuvre de logique. Il rappela toute la vie de l’accusé, son enfance déplorable, ses punitions, son expulsion des examens, l’audace de sa première tentative de vol, sa complicité odieuse dans la révolte de la maison centrale, son évasion de Cayenne, son retour en France sous un faux nom. A partir de ce moment surtout, l’orateur atteignit le plus haut degré de l’éloquence judiciaire. Il stigmatisa cet hypocrite de bonté, ce corrupteur de ménages honnêtes, qui pour assouvir ses passions envoyait les maris au cabaret boire son argent, ce faux bienfaiteur qui cherchait par des présents nuisibles à capter une popularité malsaine, ce monstre caché sous le manteau d’un philanthrope. Il approfondit avec horreur la perversité raffinée de ce scélérat qui recueillait des chiens enragés pour les lâcher sur le monde, de ce démon, aimant le mal pour le mal, qui risquait de se faire estropier en arrêtant un cheval emporté, et pourquoi? pour avoir l’épouvantable jouissance de le voir se ruer dans la foule et écraser des vieillards, des femmes, de pauvres petits enfants. Ah! un tel misérable était capable de tout! Sans nul doute il avait commis bien des crimes qu’on ne connaîtrait jamais. Il y avait mille raisons de croire qu’il avait été complice de ce remplaçant acheté par lui pour trahir la France. Quant à cette orpheline qu’il avait élevée et qu’on avait trouvée un matin tuée à sa porte, quel autre que lui pouvait l’avoir assassinée? Ce meurtre était à coup sûr l’épilogue sanglant d’un de ces drames infâmes faits de honte, de débauche et de fange qu’on ose à peine remuer. Après tant de forfaits il n’était même pas besoin de s’appesantir sur le dernier crime. Ici, malgré les dénégations impudentes de l’accusé, il y avait évidence absolue. Il fallait donc condamner cet homme avec toutes les rigueurs de la loi. On punissait justement, et on ne saurait trop punir. On avait affaire non-seulement à un grand criminel, mais à un de ces génies du crime, à un de ces monstres de malice et d’hypocrisie qui font presque douter de la vertu et désespérer de l’humanité.

Devant un pareil réquisitoire, l’avocat de Constant Guignard ne pouvait plaider que la folie. Il le fit de son mieux, parla de cas pathologiques, disserta savamment sur la névrose du mal, représenta son client comme un monomane irresponsable, comme une sorte de Papavoine inconscient, et conclut en disant que de telles anomalies se traitaient à Charenton plutôt que sur la place de la Roquette.

Constant Guignard fut condamné à mort à l’unanimité.

Des hommes vertueux que la haine du crime rendait féroces, furent transportés de joie et crièrent bravo.

La mort de Constant Guignard fut comme son enfance, exemplaire mais malheureuse. Il monta sur l’échafaud sans peur et sans pose, la figure tranquille comme sa conscience, avec une sénérité de martyr que tout le monde prit pour une atonie de brute. Au moment suprême, sachant que le bourreau était pauvre et père de famille, il lui annonça doucement qu’il lui avait légué toute sa fortune, si bien que l’exécuteur ému s’y reprit à trois fois pour couper le cou de son bienfaiteur.

Trois mois plus tard, un ami de Constant Guignard apprit en revenant d’un lointain voyage la triste fin de cet honnête homme dont il connaissait seul les mérites. Pour réparer autant qu’il le pouvait l’injustice du sort, il acheta une concession à perpétuité, commanda une belle tombe en marbre et écrivit une épitaphe pour son ami. Il mourut le lendemain d’un coup de sang. Néanmoins, les frais ayant été payés d’avance, le guillotiné eut son sépulcre. Mais l’ouvrier chargé de graver l’épitaphe prit sur lui de corriger une lettre mal formée sur le manuscrit. Et le pauvre homme de bien, méconnu pendant sa vie, gît dans la mort avec cette épitaphe à perpétuité :

CI-GIT CONSTANT GUIGNARD

HOMME DE RIEN.

LA UHLANE

Table des matières

A Michel de l’Hay

I

Table des matières

The blood-red blossom of war with a hearth of fire,

(TENNYSON).

C’était après la déroute de Bourbaki dans l’Est. L’armée avait dû se jeter en Suisse, décimée, disloquée, épuisée, après cette épouvantable campagne dont la brièveté seule sauva cent cinquante mille hommes d’une mort certaine. La faim, le froid terrible, les étapes forcées sans souliers et dans la neige, par les affreux chemins de montagne, nous avaient plus particulièrement fait souffrir, nous autres francs-tireurs, qui allions en enfants perdus, sans tentes, sans distributions, toujours aux avant-postes quand on marchait vers Belfort, toujours à l’arrière-garde en revenant par le Jura. De notre petite troupe, forte de cent douze hommes au 1er janvier, il ne restait que vingt-deux malheureux, hâves, amaigris, déguenillés, quand nous pûmes enfin mettre le pied sur le territoire suisse.

Là, ce fut le salut, le repos. On sait quelle sympathique bonté fut témoignée à la pauvre armée française et de quels soins on nous entoura. Chacun se reprit à la vie, et ceux qui, avant la guerre, étaient des riches et des heureux, avouèrent que jamais bien-être ne leur avait paru plus doux que celui-ci. Songez donc! on mangeait maintenant tous les jours et on dormait toutes les nuits.

Cependant la guerre continuait en France, dans tout l’Est qui avait été excepté de l’armistice. Besançon tenait encore l’ennemi en respect, et celui-ci s’en vengeait eu ravageant la Franche-Comté. Parfois nous apprenions qu’il s’était approché tout près de la frontière, et nous voyions partir les troupes suisses qui devaient former entre lui et nous un cordon de surveillance.

A la longue, cela nous fit mal au cœur; et, comme la santé et la force nous revenaient, nous eûmes bientôt la nostalgie du combat. C’était honteux et irritant de savoir là, à trois lieues de nous, dans notre malheureux pays, les Prussiens vainqueurs et insolents, de nous voir protégés par notre captivité, et de nous sentir par elle impuissants contre eux.

Un jour, notre capitaine nous prit à part cinq ou six, et nous parla longtemps et furieusement de cela. C’était un fier gaillard que ce capitaine! Ancien sous-officier de zouaves, grand, sec, dur comme l’acier, fin comme l’ambre, il avait durant toute la campagne donné, comme on dit, du fil à retordre aux Prussiens. Il se rongeait dans le repos, et ne pouvait s’habituer à cette idée qu’il était prisonnier et qu’il n’avait plus rien à faire.

— Tonnerre de Dieu! nous dit-il, est-ce que cela ne vous fait rien à vous, d’entendre dire comme cela qu’il y a à deux heures d’ici des zurlans (il prononçait toujours ainsi le mot uhlans)? Cela ne vous remue rien dans le ventre, de savoir que ces gueux-là se promènent en maîtres dans nos montagnes, où cinq hommes bien déterminés pourraient en tuer une brochette tous les jours? Moi, je ne peux plus y tenir, il faut que j’y aille.

— Mais, capitaine, comment y aller?

— Comment? C’est si difficile! Comme si nous n’avions pas joué plus d’un bon tour depuis six mois! Comme si nous n’étions pas sortis de bien des bois autrement gardés que la Suisse? Le jour où vous voudrez passer en France, moi je m’en charge.

— Oui, passer peut-être; mais qu’est-ce que nous y ferons, en France, sans armes?

— Sans armes? Nous en prendrons là-bas, parbleu!

— Vous oubliez le traité, objecta un autre; nous risquons de faire arriver malheur aux Suisses, si Manteuffel apprend qu’ils ont laissé rentrer des prisonniers en France.

— Allons, dit le capitaine, tout cela c’est des mauvaises raisons. Moi je veux aller tuer des Prussiens, je ne vois que cela. Vous ne voulez pas faire comme moi, c’est bon! Dites-le tout de suite. J’irai bien tout seul; je n’ai besoin de personne.

Naturellement, on se récria, et comme il fut impossible de faire changer d’avis au capitaine, il fallut bien lui promettre d’aller avec lui. Nous l’aimions trop pour le quitter, lui qui ne nous avait jamais fait défaut, en quelque occasion que ce fût. L’expédition fut décidée.

II

Table des matières

Le capitaine avait son plan, qu’il ruminait depuis quelque temps déjà. Un homme du pays, qu’il connaissait, lui prêta une voiture et cinq vêtements de paysan. Dans les deux coffres du véhicule, deux de nous se blottirent, on mit par dessus de la paille, et on chargea le tout de fromage de Gruyères qu’on était censé aller vendre en France. Le capitaine dit aux sentinelles qu’il emmenait avec lui deux amis pour protéger sa marchandise en cas de vol, et cette précaution ne parut pas extraordinaire. Un officier suisse eut l’air de regarder la voiture d’un air malin. C’était pour en imposer à ses soldats. En somme, officier et soldats n’y virent que du feu.

— Hue! Dia! criait le capitaine en faisant claquer son fouet. Puis nos trois hommes parlaient en patois, fumant tranquillement leur pipe. Moi j’étouffais dans mon coffre où l’air n’entrait que par des trous sur le devant, et en même temps j’y gelais, car il faisait un rude froid.

— Hue! Dia! criait le capitaine, et la voiture de gruyères entra en France.

Les lignes prussiennes étaient fort mal gardées, l’ennemi se fiant à la surveillance des Suisses. Le sergent prussien parlait l’allemand du Nord. Notre capitaine parlait l’allemand corrompu des quatre cantons. Ils ne se comprenaient pas. Le sergent fit l’entendu, et pour faire croire qu’il comprenait, nous laissa continuer notre route.

Après sept heures de ce voyage bizarre, nous arrivions de nuit dans un petit village ruiné du Jura.

Qu’allions-nous faire? Nous n’avions pour armes que le fouet du capitaine, pour vêtement que nos vareuses de paysans, pour nourriture que nos fromages de Gruyères. Notre seule richesse consistait en munitions, en paquets de cartouches que nous avions. fourrés dans le ventre de quelques grosses meules de fromage. Nous possédions environ mille coups à tirer, soit deux cents chacun; mais il nous fallait des fusils, et même des chassepots.

Heureusement, le capitaine était inventif et hardi. Voici ce qu’il imagina.

Tandis que nous restions à trois, cachés dans une cave du village abandonné, il continua son chemin avec la voiture vide et un homme jusqu’à Besançon. La ville était investie; mais on peut toujours entrer dans une ville de montagne, en suivant les plateaux jusqu’à environ cinq lieues des murs, et en prenant alors à pied les sentiers et les ravins. Ils laissèrent la voiture à Ornans, au milieu des Prussiens, et en détalèrent la nuit, pour aller prendre les hauteurs qui bordent le Doubs. Ils entrèrent le lendemain à Besançon.

Là les chassepots ne manquaient point. Il y en avait encore 40,000 à l’arsenal, et le général Roland, un brave marin, souriant au projet téméraire du capitaine, lui fit donner six fusils et lui souhaita bonne chance. Le capitaine avait aussi trouvé là sa femme qui avait, avant la campagne de l’Est, fait toute la guerre avec nous, et que la maladie seule avait empêchée de continuer avec l’armée de Bourbaki. Elle était remise de ses fatigues, et, malgré le froid de plus en plus cruel, malgré les privations sans nombre qui l’attendaient, elle voulut à toute force repartir avec son mari. Il dut lui céder, et ils se mirent tous trois en route, lui, sa femme et notre camarade.

L’aller n’avait rien été comparativement au retour; il fallait voyager la nuit, et éviter toute rencontre, maintenant que la possession de six fusils les rendait suspects. Et pourtant, huit jours seulement après nous avoir quittés, le capitaine et ses deux hommes étaient auprès de nous. Notre campagne commença.

III

Table des matières

La première nuit de son arrivée, il l’entama lui-même. Sous prétexte d’aller tâter le terrain, il descendit à la grande route.

Il faut vous dire que le village, qui nous servait de forteresse, était un petit amas de maisons mal bâties, pauvres, et depuis longtemps abandonnées. En temps ordinaire, il n’y habite guère que quelques bûcherons, et il n’y vient jamais personne. C’est sur un escarpement raide qui se termine en plateau boisé. Les gens du pays débitent ce bois, et le font glisser par gros quartiers le long des ravines en pente droite qu’on nomme coulées et qui mènent à la plaine; là ils en forment des tas qu’ils vendent à des entrepreneurs deux fois l’an. Le lieu du marché est marqué par deux maisonnettes qui donnent sur la grande route et qui servent d’auberges. C’est là qu’était descendu le capitaine par une des coulées.

Il était parti depuis une demi-heure environ, et nous étions aux aguets en haut de la ravine, quand nous entendîmes un coup de feu. Le capitaine nous avait donné l’ordre de ne point bouger, et de venir seulement au son de sa trompe. Cette sorte de corne à bouquin, qu’on entendait d’une lieue, ne sonna pas, et malgré notre cruelle inquiétude, nous dûmes attendre en silence, l’arme au pied.

Descendre une coulée n’est rien; on n’a qu’à se laisser glisser. La remonter est plus dur; il faut grimper en s’accrochant aux branches d’arbres traînantes, à quatre pattes, comme qui dirait à la force des poignets. Une heure mortelle se passa; il n’arrivait pas; rien ne remuait sous les taillis. La femme du capitaine commençait à s’impatienter. Que pouvait-il faire? Pourquoi n’appelait-il pas? Le coup de feu entendu venait-il d’un ennemi, et avait-il tué ou blessé notre chef, son mari? On ne savait que supposer.

A part moi, je pensais ou qu’il était mort ou que son affaire allait bien. J’étais seulement anxieux et curieux de savoir ce qu’il avait fait.

Tout à coup un son de trompe nous arriva, vibrant et sec. Mais nous restâmes surpris. Au lieu de venir d’en bas, comme nous l’attendions, il venait du village derrière nous. Que signifiait ceci? Mystère! Nous eûmes tous la même idée; c’est que le capitaine avait été tué, et que les Prussiens sonnaient ainsi avec sa trompe pour nous attirer dans un piège.

Nous revînmes donc vers les maisons pas à pas, l’œil au guet, le doigt sur la gâchette, en nous cachant sous les branches.

Seule, la femme du capitaine, malgré nos prières, s’élança en avant comme une tigresse, en bondissant. Elle croyait avoir son mari à venger, et avait mis la baïonnette au bout du canon. Nous la perdîmes de vue au moment où un second appel retentissait.

Quelques minutes après, nous l’entendîmes nous crier:

— Arrivez! arrivez! il est vivant! c’est lui!

Nous pressâmes le pas, et nous vîmes en effet, à l’entrée du village, le capitaine qui fumait sa pipe; mais ce qui nous sembla étrange, il était à cheval.

— Eh! eh! nous dit-il, vous voyez bien qu’il y a quelque chose à faire par ici. Me voici déjà monté, j’ai dégoté là bas un zurlan, et j’ai pu prendre son cheval. Figurez-vous qu’il y en avait dans l’auberge toute une petite bande. Ils gardent probablement la grande route, mais c’est en buvant et godaillant à gogo. Je me suis approché au son de leur voix. L’un d’eux, de sentinelle à la porte, n’eut pas le temps de me voir, que je lui flanquai un berlingot dans la paillasse; puis, avant que les autres fussent là, je sautais à cheval et filais comme un dard. Ils ont voulu me suivre à huit ou dix, que je crois; mais j’ai attrapé les chemins de traverse, sous le fourré ; je me suis un peu déchiré, et me voici. Je suis venu par le tournant de la Croix-Verte, vous savez/bien, en prenant le village à revers. Maintenant, mes lapins, attention et gare! Ces brigands là n’auront plus de cesse qu’ils ne nous aient trouvés, il faut les recevoir à bons coups de fusil. Allons! à nos postes!

Nous voilà en observation. Un de nous s’installe seul, en sentinelle perdue, en grand’garde pour ainsi dire, au tournant de la Croix-Verte; c’est encore loin du village. Je suis placé à l’entrée même de la grande rue, du côté où le chemin du plat pays arrive aux maisons. Les deux autres, le capitaine et sa femme étaient au milieu du village, près de l’église, dont le petit clocher servait d’observatoire et de citadelle.

Nous n’étions pas là depuis longtemps, quand nous entendons un coup de feu, suivi d’un, puis deux, puis trois. Le premier est évidement un chassepot; cela s’entend au crachement sec de la détonation qui ressemble à un coup de fouet. Les trois autres viennent des pistolets-carabines dont se servent les uhlans.

Le capitaine est furieux. Il avait donné l’ordre au poste avancé de la Croix-Verte de laisser passer l’ennemi, de le suivre seulement de loin s’il marchait vers le village, et de venir me rejoindre quand la petite troupe serait bien engagée dans les maisons. Alors, on devait se montrer tout à coup, prendre la patrouille entre deux feus et n’en pas laisser échapper un seul homme. A six, nous faisions une sorte de mouvement tournant et aurions entouré même dix Prussiens au besoin.

— Sacré Piédelot, disait le capitaine, ce bougre là vient de leur donner l’éveil, et ils n’oseront plus s’avancer à l’aveuglette. Et puis lui, je suis sûr qu’il s’est fait mettre une prune dans quelque membre; on ne l’entend ni appeler, ni riposter. C’est bien fait, il n’avait qu’à obéir.

Puis, après un moment, il grommelait dans sa barbe: — Ce pauvre garçon tout de même, il est si brave! et il tire si bien!

Le capitaine avait raison dans ses prévisions. Nous attendîmes jusqu’au soir, sans voir les uhlans. Ils s’étaient retirés à la première attaque. Malheureusement, nous n’avions pas vu non plus Piédelot. Était-il prisonnier? ou mort? La nuit venue, le capitaine proposa d’aller à la découverte. Nous partîmes à trois. Au tournant de la Croix-Verte il y avait du sang, un fusil brisé ; le sol était piétiné ; on s’était rudement battu là. Mais il n’y avait ni blessé ni cadavre. Nous nous mîmes à battre tous les buissons d’alentour. Rien encore!

A minuit nous revenions sans aucun renseignement sur notre malheureux camarade.

— C’est tout de même fort, grondait le capitaine. Ils doivent l’avoir tué et jeté dans quelque broussaille. Il n’est pas possible qu’ils l’aient pris. Il aurait appelé. Je n’y comprends rien.

Comme il disait ces mots, une belle flamme rouge s’éleva dans la direction de l’auberge sur la grande route, et illumina le ciel.

— Gredins! lâches! hurla-t-il. Je parie que pour se venger, ils mettent le feu aux deux maisons du marché. Et puis ils ficheront le camp sans rien dire. Avec un homme tué et deux masures qui flambent, ils sont contents. Eh bien! cela ne se passera pas comme cà. Il faut y aller, cela les embêtera de quitter leur feu de joie pour se battre.

— Si nous pouvions en même temps délivrer Piédelot, dit quelqu’un, quelle chance!

Et on partit tous les cinq, pleins de colère et d’espoir. En vingt minutes, nous avions glissé dans la coulée jusqu’en bas; et nous étions à cent pas de l’auberge que nons n’avions encore vu personne. Le feu était derrière la maison, et le reflet seul, au-dessus du toit, était visible pour nous. Cependant nous marchions assez lentement, craignant un piège, quand nous entendîmes la voix bien connue de Piédelot. Mais elle était étrange, à la fois sourde et vibrante, étouffée et claire, comme s’il criait de son plus haut avec des chiffons dans la bouche. Il avait l’air de râler et de siffler, et le malheureux disait: Au secours! au secours!

Au diable la prudence! En deux bonds nous étions derrière l’auberge. Un épouvantable spectacle nous y attendait.

IV

Table des matières

Piédelot brûlait vif. Au centre d’un de ces tas de bois fait par les bûcherons, il se tordait, attaché à un pieu, et la flamme le mordait de ses langues aiguës. Quand il nous vit, sa voix lui resta au gosier, il baissa la tête et sembla mourir.

Renverser le foyer, éparpiller les tisons, couper les liens, fut l’affaire d’un moment.

Pauvre ami! dans quel état nous le retrouvions. Il avait eu la veille l’avant-bras gauche brisé, et depuis il semblait qu’on l’eût bâtonné, moulu de coups, tant son malheureux corps était bouffi et couvert de cicatrices, de bleus, de sang. La flamme avait commencé aussi son œuvre sur lui, et il avait particulièrement deux énormes brûlures, l’une au bas du dos, sur le gras des reins, l’autre à la cuisse droite. Sa barbe et ses cheveux étaient roussis. Pauvre Piédelot!

Oh! quelle rage nous empoigna alors! Comme nous nous serions jetés tête baissée au millieu de cent mille Prussiens! Comme nous avions soif de vengeance! Mais les lâches s’étaient enfuis, laissant leur crime derrière eux. Où les trouver maintenant?

En attendant, la femme du capitaine soignait et pansait de son mieux Piédelot, dont le capitaine serrait fiévreusement la main. Au bout de quelques minutes il revint à lui.